En 1855, on refuse au peintre Gustave Courbet l’entrée de l’Exposition universelle – sa peinture n’en est pas une d’imagination, mais elle reproduit la nature. En protestation, il expose ses quarante œuvres un peu plus loin, dans le Pavillon du Réalisme, avenue Montaigne. Son « exhibition » présente la peinture de scènes de la vie la plus banale : Un enterrement à Ornans, Les Casseurs de pierres, etc. C’est à partir de ce moment que la critique littéraire s’empare du terme réalisme pour désigner une nouvelle façon d’écrire.
Le réalisme est, en quelque sorte, une manière d’envisager le réel, de se cantonner dans l’étude de la nature humaine, d’étudier objectivement jusqu’aux basses classes. Tout en s’intéressant aux sujets contemporains et quotidiens, les auteurs réalistes refusent de se laisser « emporter » par leur sujet, refusent la subjectivité et l’émotion comme réformateurs sociaux et moraux. Mais étudier la nature d’une façon objective, ce n’est pas photographier le réel :
La reproduction de la nature par l’homme ne sera jamais une reproduction ni une imitation, ce sera toujours une interprétation, [car] l’homme, quoi qu’il fasse pour se rendre l’esclave de la nature, est toujours emporté par son tempérament particulier qui le tient depuis les ongles jusqu’aux cheveux et qui le pousse à rendre la nature suivant l’impression qu’il en reçoit (Champfleury, Le Réalisme, 1857).
Il est bien certain qu’on ne peut jamais montrer la réalité telle qu’elle est : l’artiste ne peut que montrer sa vision personnelle du réel – sans compter qu’il est limité par le choix de son sujet, par son angle d’approche et par la technique de représentation qu’il emploie.
Si les écrivains réalistes cherchent toujours à accrocher leur public, ils souhaitent le faire non pas en faisant vibrer la corde des émotions, mais en l’amenant à réfléchir sur soi et sur le monde qui l’entoure. La source principale de leur inspiration est le réel, le présent, où ils vont chercher aussi bien l’intrigue de leur roman que les caractéristiques du milieu social et les traits de caractère de leurs personnages. Stendhal disait que « le roman est un miroir que l’on promène le long de la route ». La diffusion du positivisme et le progrès des études scientifiques entraînent les romanciers à une observation de plus en plus minutieuse. Le portrait que peint à présent l’écrivain vient non pas de son imagination, mais de la documentation, mais de vastes enquêtes permettant de resituer la réalité dans toute son exactitude – qu’on pense, par exemple, à la description de l’empoisonnement d’Emma dans Madame Bovary et à la reconstitution des journées révolutionnaires de février 1848 dans l’Éducation sentimentale (deux romans de Gustave Flaubert) ou simplement à l’explication de la façon dont sont embauchés les commis des grands magasins dans Au bonheur des dames. Les auteurs se servent maintenant de la fiction pour convaincre le lecteur de la justesse de leur étude morale ou sociale.
Flaubert, considéré comme le maître de l’école réaliste, soumet le roman à la discipline des sciences biologiques et physiologiques et préconise l’objectivité. « Le romancier ne juge pas, ne condamne pas, n’absout pas. Il expose des faits », affirme Champfleury, premier théoricien du réalisme, dans Le Figaro (août 1856).
Pour le définir, nous dirons donc, en somme, que le réalisme est un courant littéraire dont la source d’inspiration est le réel, le présent montré de façon objective, qui connut son apogée dans la seconde moitié du XIXe siècle et qui a eu une influence considérable non seulement sur la littérature, mais sur l’art et la société en général.
Le naturalisme, quant à lui, ne fera que pousser à l’extrême les principes du réalisme. Zola cherche un fondement scientifique au réalisme – il exige en effet du romancier qu’il étudie la réalité contemporaine avec la précision des sciences expérimentales et tend à limiter cette peinture aux milieux populaires. Il veut que les auteurs portent un regard clinique sur la société. Il nie l’importance de l’imagination des écrivains en soutenant que ce qui compte avant tout pour être un bon romancier, c’est d’avoir le « sens du réel » (qu’il n’a pas nécessairement toujours lui-même, dans ses romans). En fait, le naturalisme, c’est Zola.