Il est bien certain que, même si les symbolistes considèrent la poésie comme un instrument de connaissance métaphysique, ils doivent s’attacher à traduire leurs découvertes par des symboles verbaux. Mais comment dire l’indicible ? Comment exprimer le parfait avec un langage qui est, par sa nature même, imparfait ? Il est certain qu’on ne peut « raconter » quoi que ce soit : la narrativité des poèmes romantiques est donc mise au ban. Pour suggérer une réalité impalpable, les symbolistes cherchent à recourir à un langage lui aussi nouveau – on veut une forme qui traduise les mouvements intérieurs de la pensée. Mallarmé disait : « Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite de discerner peu à peu ; le suggérer, voilà le rêve ». Ainsi, la force essentielle de la poésie naît du non-dit : il faut évoquer, insinuer, faire sentir plutôt que d’affirmer – c’est à ça que sert le symbole. C’est donc dire que le lecteur est, en théorie, appelé à jouer un rôle beaucoup plus important qu’auparavant, puisqu’il doit interpréter le texte, voire le déchiffrer. La poésie symboliste appelle un nouveau mode d’interprétation : plutôt que de se baser sur ce que les mots, les vers, les phrases appellent comme signification, il faut s’attarder à ce qu’ils éveillent comme sensation – la raison est grossière, alors que l’art est subtil.
Cette forme que cherchent les symbolistes ne peut toutefois provenir que des mots seuls : elle doit puiser aux ressources des autres arts – en particulier de la musique, dont le pouvoir d’évocation, d’incantation, fascine le poète. C’est ainsi que Verlaine, dans son « Art poétique », écrira qu’il faut « De la musique avant toute chose ». Quelques poètes symbolistes recommanderont, quant à eux, l’emploi du vers libre et du verset, affranchis des sujétions de la rime et des nécessités de la métrique régulière : avec le vers, rythme et rimes sont libérés. Mais même lorsque les formes fixes ne sont pas abandonnées (chez Verlaine, par exemple), la poétique symboliste se reconnaît à l’usage de rythmes nouveaux : on privilégie une métrique impaire, des rimes et des coupes peu académiques, et on porte une attention particulière à la musicalité, aux effets d’écho et d’assonance. D’ailleurs, nombreux sont les symbolistes à rejeter l’usage courant du langage, associé à une vision superficielle de la réalité. Postulant l’autonomie du langage poétique, la poésie symboliste n’exclut pas une certaine obscurité : elle participe d’une démarche qui nécessite une initiation pour accéder à une connaissance supérieure. Dans cette optique, il arrive souvent que les poèmes symbolistes (particulièrement ceux de Mallarmé) semblent impénétrables, hermétiques. Mais le poète est un élu ; il se propose de suggérer des mystères qui, sans l’élaboration littéraire, resteraient inaccessibles.