Accueil

Blogue

Courriel

© 2000-2017 Josée Larochelle, Edwin Rossbach

29 mars 2006

Le terrorisme hydraulique

Encore un sujet qui n’a rien à voir avec la littérature. Mais ai-je jamais dit que j’écrirais un blogue littéraire (peut-être bien, mais ma mémoire fuit, memoria fugit, comme l’eau d’un robinet que j’aurais moi-même réparé). Et voilà comment, étrangement, par cette pa(ren)thétique comparaison, j’en viens à mon sujet.

J’avoue ne pas toujours être au fait de l’actualité en général. J’avoue ne pas me tenir scrupuleusement au courant de l’actualité économique en particulier. J’avoue bien des défauts, parmi lesquels ma compréhension limitée des impératifs de la mondialisation. Par contre, je ne suis pas né de la dernière pluie, on ne me fera jamais avaler que l’eau est un « besoin susceptible d’être comblé par un service »… un service privé, un service qui ne rend service à personne sinon aux actionnaires de compagnies transnationales qui ne voient que le profit trimestriel, qui cherchent un nouveau pétrole. L’eau, d’ailleurs, malgré son apparente abondance, surpassera en tout point le pétrole comme bien de consommation. Il suffit de réfléchir un peu. Quel est le meilleur client? Celui qui ne peut se passer d’un service ou d’un bien. On peut toujours se passer de pétrole et d’électricité. Beaucoup le font. Mais on ne pourra jamais se passer d’eau, même chez les plus pauvres. Ils payeront comme les autres. Dans le cas contraire… un client qui n’achète rien n’existe pas, qu’il cesse donc d’exister pour tout le monde.

Les journaux sont une lecture difficile. J’ignore pourquoi nous nous entêtons à les consulter le matin. Je suppose que, si on le faisait le soir, on cauchemarderait toute la nuit. Mieux vaut déprimer toute la journée. Comment faire autrement? Ils exhibent tous les défauts de l’humanité jour après jour, semaine après semaine, sans arrêt, sans répit, sans vergogne. Ce matin, c’est ce qui a inspiré l’entrée de mon blogue, je lisais un article intitulé Eau à vendre, jusqu’à plus soif. On y traite du cas du Mexique, où la privatisation de l’eau va bon train. Vous rendez-vous compte qu’en 1989, on y a adopté une politique de suspension de service en cas de non-paiement? On ne parle pas ici de ligne téléphonique, du câble ou du service Internet. On ne parle même pas d’électricité, mais d’eau potable. Couper l’eau! C’est à couper le souffle. C’est à cela que mène la privatisation de l’eau, c’est à cela que conduit l’idée qu’elle puisse être un « besoin susceptible d’être comblé par un service » (payant). Comme l’accès à l’eau potable n’est plus considéré comme un droit, ne pas payer équivaut tout naturellement à refuser le service. Refuse-t-on de vivre? Choisit-on de mourir, tout à fait littéralement, de soif?

Le manque de scrupules des dirigeants, qu’ils siègent au gouvernement ou sur le conseil d’administration de compagnies plus ou moins grosses, me fascine. On jurerait une espèce différente. Le cliché de la métaphore des requins me semble particulièrement mesquin pour les squales. Il n’y a qu’à s’attarder un peu aux agissements (oui, je sais ce que ce mot veut dire) des présidents, des divers directeurs pour s’en convaincre : ils flouent leurs petits actionnaires qui, pour leur part, se contentent de fermer les yeux sur l’exploitation éhontée des travailleurs, d’ici ou d’ailleurs – surtout d’ailleurs : plus c’est loin, mieux c’est. Tant que ça rapporte, pourquoi se plaindre? Si les requins montraient autant de férocité que toute cette belle engeance, l’espèce ne hanterait plus nos mers ni nos cauchemars depuis belle lurette.

Nous sommes trop bien au Québec. Hydro-Québec hausse ses tarifs malgré des profits records, prétextant des pertes dans sa division de distribution (division tout à fait artificielle que nous devons à nos bien-aimés péquistes, division dont nos bien-aimés libéraux s’arrangent fort heureusement, division qui n’a d’autre but que de mieux servir la population, comme le prix plancher qu’impose à l’essence la Régie de l’énergie). Que se produit-il? Nous gueulons un peu. Quelques organismes s’en mêlent. Le journal télévisé diffuse quelques reportages pendant une semaine. Puis on oublie. Que dirions-nous si une compagnie obtenait le droit d’exploiter l’eau? Que dirions-nous si elle obtenait le droit de fixer les tarifs de consommation? Que dirions-nous si le gouvernement, dans le souci de favoriser la concurrence (!), décidait non de fixer un prix plafond, mais un prix plancher? Que dirions-nous si cette compagnie décidait, par souci de rentabilité et parce que les habitants des grandes villes ont plus de moyens, de bâtir des installations permettant de pomper l’eau à des centaines de kilomètres, asséchant par le fait même les Laurentides, la Côte-Nord, la Gaspésie ou la Beauce, par exemple, pour l’acheminer directement vers les grands centres? Impossible? C’est pourtant ce qui est arrivé au Mexique.

Un pipeline (ou un aqueduc), quand on a affaire à des gens convenablement motivés (ou appâtés), c’est vite construit. Et les Etats-Unis, ce n’est vraiment pas bien loin.