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© 2000-2017 Josée Larochelle, Edwin Rossbach

15 mai 2006

Contre la vague anti-pédagogique

Il est de bon ton, ces jours-ci, de s’élever contre la pédagogie, les pédagogues et les réformes qu’ils ont entraînées, en particulier la dernière. Et j’en ai vraiment marre de lire ces apologies du cours classique, du programme par objectifs bourré de connaissances que devraient apprendre par cœur tous les élèves !

Il faut se poser une question : qui écrit ces discours faisant la promotion de l’enseignement de connaissances qui, trop souvent, restent inertes parce que les élèves sont incapables de se les approprier, qu’elles ne trouvent aucune résonance en eux ? L’élite, celle qui a réussi à l’école de l’enseignement magistral et qui est maintenant capable de crier haut et fort que c’était le bon temps, celui où on écrémait. Les autres, ceux que la tradition n’a jamais rejoints, tant pis pour eux. Et pourquoi ne se font-ils pas entendre – s’ils ne sont pas contents de l’éducation qu’ils ont reçue, ils n’ont qu’à le dire, non ? Eh bien, tout simplement parce qu’ils en sont malheureusement trop souvent incapables. Voilà pourquoi le discours ambiant est si hostile aux réformes de l’éducation : ceux qui les tiennent ne voient pas que le système ne fonctionne pas pour tous et que, s’il est vrai que la pédagogie traditionnelle de la transmission de savoirs classiques a bien fonctionné pour certains élèves, il n’en reste pas moins que ces connaissances, trop éloignées des réalités d’une grande proportion d’élèves, sont demeurées pour eux sans signification.

Je dois cependant dire que ce qui m’agace le plus dans ces discours n’est pas tant leur nostalgie d’un système qui en a privilégié les auteurs que la méconnaissance profonde des nouveaux programmes par compétences qu’il trahissent. Je suis, par exemple, profondément déçue de lire sous la plume de Christian Rioux que «certains pédagogues ont tenté de tasser les connaissances dans le coin au profit de concepts aussi creux que la "capacité d’apprendre à apprendre"» (Le Devoir, vendredi 12 mai 2006). Voilà la seule «compétence» qui revient sous sa plume, ce qui prouve non seulement qu’il ne fait pas la différence entre des compétences purement disciplinaires (comme analyser un texte littéraire, par exemple) et d’autres, plus générales, (comme trouver des informations utiles, quel que soit le domaine qui nous intéresse, et les communiquer de façon à être compris), dans lesquelles s’intègre l’idée d’«apprendre à apprendre», aujourd’hui essentielle, compte tenu de l’évolution rapide des connaissances dans tous les domaines, mais aussi que monsieur Rioux ne sait pas du tout ce qu’est une compétence, lui qui me semblait pourtant être un journaliste compétent.

En effet, il est absurde de soutenir que les savoirs sont tassés au profit des compétences. Qui pourrait croire qu’un ignorant est compétent ? Un médecin pourrait-il être compétent s’il ne connaissait pas l’anatomie, par exemple ? Les compétences nécessitent l’acquisition des savoirs. Cependant, elles impliquent que les personnes sont capables de mobiliser ces connaissances au moment opportun. C’est ce qui manquait à l’ancien programme par objectifs. Les élèves apprenaient par cœur des notions qui leur demeuraient étrangères. Ils pouvaient réciter d’un trait, sans respirer, l’accord du participe passé avec l’auxiliaire être ou avoir, mais demeuraient incapables d’utiliser cette règle lorsqu’ils écrivaient. Je vérifie d’ailleurs régulièrement ce fait quand je donne des cours de mise à niveau aux élèves en difficulté : ils connaissent les règles, mais sont incapables de les utiliser parce qu’ils les ont apprises en faisant des exercices décontextualisés. Et on pourrait dire la même chose des si beaux vers de La Fontaine, récités sans vie parce qu’incompris. C’est ça, un programme centré sur les savoirs. Alors, il me semble que, même si elles sont effectivement plus difficiles à évaluer, les compétences qu’on vise à faire développer aux élèves sont plus pertinentes que l’enseignement de notions théoriques dont on ne leur montre pas l’importance ou l’utilité, voire la beauté.

Il me semble donc qu’il convient alors de se poser une dernière question avant de se lancer dans des discours détracteurs sur l’actuelle réforme de l’éducation, même si elle n’est pas parfaite : si « nos bons vieux collèges classiques, [où l’on favorisait] l’acquisition de la "culture humaniste" tant méprisée chez nous » (Rioux), étaient de tels modèles, pourquoi tous n’y réussissaient-ils pas ? En fait, pourquoi si peu y réussissaient-ils ? Mais, surtout, est-ce vraiment un tel système que nous voulons pour les jeunes d’aujourd’hui, appelés à survivre dans un monde qui est loin de ressembler à celui de leurs grands-parents, voire de leurs parents, un système où plus de la moitié des élèves est laissée-pour-compte afin que l’autre puisse jouir d’une meilleure culture générale ? Et s’il était possible d’aider les premiers sans nuire aux seconds ? Y a-t-il un crime à faire aimer l’école et à vouloir la réussite de tous ?