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© 2000-2017 Josée Larochelle, Edwin Rossbach

10 septembre 2007

Les grandes vacances

Chaque année, je me débrouille pour quitter le pays. Ce n’est pas que je me déplaise chez moi, mais se dépayser, pour moi, a un sens très littéral. Je n’ai jamais pu faire autrement. Ne pas traverser une frontière nationale, ce n’est pas les vacances. Évidemment, on me rétorquera sûrement que je vais invariablement au même endroit. J’en demeure d’accord, comme le disait si bien un jeune amoureux éconduit.

Et alors? L’année dernière, n’écoutant que les conseils de gens mal avisés se prétendant mes amis, j’ai tenté l’aventure espagnole. Peut-être devrais-je dire catalane… Cela n’a pas d’importance (c’est du Bessette… j’espère ne pas encourir les foudres de Copibec). En fin de compte, une fois que tout a été dit, des centaines d’euros et une crevaison plus tard, cela ne m’a permis que de mieux apprécier l’Ombre du vent. Ce n’est pas rien. C’est même beaucoup. Oui, reconnaître le passeig de Gracia, la rambla Catalonya, la traversera de Gracia, et mille autres rues et avenues à angle droit dont le nom m’échappe, savoir où déambule le héros, cela ajoute énormément au roman. Et ajouter à un roman comme celui-là, c’est un tour de première force. Mais qu’allais-je faire dans cette galère? Moi qui n’aime que la Provence (Ah, la Provence!), le Périgord (Ah, le Périgord!), l’Alsace (Ah, l’Alsace!), la Bourgogne (Ah… Enfin, vous avez compris.), toutes ces régions où l’on mange comme des rois et boit comme des dieux. Et Moustier, comment ne pas mentionner Moustier ou Saint-Paul-de-Vence… ou Collioure? S’il est possible de tomber amoureux d’un pays, d’une région, d’une ville, d’un village, c’est fait. Et c’est aussi la raison pour laquelle j’ai, un jour, franchi la frontière espagnole. Si on peut tomber amoureux d’un patelin à flanc de montagne et en bord de mer, on peut aussi tomber amoureux d’une femme, qui vous fera faire toutes sortes de bêtises. Ce n’est pas à mon âge que je me corrigerai. Ce n’est pas mon hérédité qui m’y aidera.

L’Espagne, comment la refuser à la femme de sa vie? Ne veut-on pas tout ce qu’elle veut? Le moyen de résister à son sourire! On se plie, on ronchonne un peu pour la forme. Mais tant qu’elle est là, malgré toute la mauvaise foi du monde, malgré qu’on doive changer un pneu sur la Diagonale (pas celle de Harry!) en pleine heure de pointe (c’est toujours l’heure de pointe à Barcelone) dans la voie réservée pour les bus, on se prend à s’amuser. On résiste, bien sûr. C’est ce qui est attendu de nous : on est un mâle de l’espèce, on grogne, on boude, on gueule. Mais on aime. Et on paye la bière deux ou trois fois le prix que payent les indigènes. Et on se fait regarder de travers parce qu’on n’est pas tiré à quatre épingles. Et on rit dans sa barbe. Puis on éclate de rire. Puis on s’amuse et on jure de ne plus jamais revenir. Pourtant… pourtant… J’avais aussi juré de ne plus jamais retourner à Paris. J’avais aussi juré de ne plus jamais me coincer dans un siège d’AirTransat. Et qu’ai-je fait? Je me suis coincé dans le siège trop petit d’un avion trop plein et j’ai atterri à Paris, où j’ai passé quatre jours.

Je ne suis toujours pas réconcilié avec les grandes villes, et je préfère mon petit Verdon à la Seine parisienne. Mais je suis heureux : j’ai fait un beau voyage. Il faut voir le Père-Lachaise, y prendre le temps de vivre et de contempler des œuvres qu’on ne trouve dans aucun musée, fût-il le Louvre (à part, peut-être, la tombe de Géricault), des œuvres qui nous rappellent que l’homme passe comme tout passe, mais qu’il demeure parfois de lui une empreinte indélébile, de ces empreintes dont sont faites les civilisations, dont est fait le monde. Il faut voir le Louvre, y prendre le temps de voir sa femme se faire bousculer par les touristes pressés de se faire tirer le portrait devant la Joconde, la Vénus de Milo ou la Victoire de Samothrace. Il faut profiter du temps que l’on passe ensemble sur un bateau-mouche voguant trop vite sur la Seine, trop pressé d’embarquer le prochain chargement de touristes kitsch (ou ne craignant pas de le paraître). Mais, surtout, il faut marcher. Marchez dans Paris. Oubliez le métro. Promenez-vous le nez en l’air. Soyez touriste. Tenez-vous par la main, montrez à tout le monde que vous n’êtes pas du coin. Admirez l’architecture, les menus, les parcs, les gens, la plage… Puis, quand vous en aurez assez de payer votre vin trop cher, de payer votre eau plus cher que votre vin, de respirer du gasoil et de l’ozone, faites un petit saut en province… commencez par Bourdeilles, où vous dormirez au Donjon et mangerez au Tilleul; poursuivez votre périple en voyageant un peu vers l’est et arrêtez-vous à Angles, et passez une nuit au Lion d’or. Promenez-vous de village en petite ville, et vous verrez pourquoi je retourne toujours en France. Et vous verrez pourquoi je ne dis plus jamais jamais.