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© 2000-2017 Josée Larochelle, Edwin Rossbach

15 septembre 2007

De la gratuité

Le temps est aux accommodements, comme il pourrait être à l’orage. J’ai songé un instant – fugace – me jeter à corps perdu dans ce débat, mais je n’y ai pas encore suffisamment réfléchi… bien qu’on me reproche de temps à autre d’écrire ou de dire des choses que je ferais mieux de garder pour moi. Je me rappelle, entre autres, m’être fait apostropher pour avoir dit du Québec qu’il était une province inutile; l’ironie est si peu pratiquée de nos jours qu’on ne la reconnaît plus – il me semble d’ailleurs que Woody Allen met en scène un dialogue assez désopilant sur le sujet dans un de ses récents films.

J’ai récemment eu affaire à des gens qui ne savent pas, de toute évidence, ce qu’est la gratuité. « Gratuit », en effet, est un mot qui est sorti du vocabulaire nord-américain, ou s’il est resté, c’est seulement dans une acception péjorative : arnaque ou, pis, dans le cas de « geste gratuit », violence inexplicable. Les tueries récentes dans les institutions d’enseignement au Québec et en Virginie occidentale sont des gestes gratuits. N’est-il pas étrange qu’un mot qui devrait, au contraire, être chargé d’une connotation altruiste en vienne à revêtir une signification si proche de ce que certains considèrent comme le mal à l’état pur, le mal pour le mal, sans autre raison?

C’est le grand malheur de notre époque où le capitalisme semble avoir triomphé de tout : tout s’achète, tout se vend, les gens comme les joujoux. Et si nous en sommes à payer une taxe sur les produits et services, il ne faut pas s’étonner que le moindre service se monnaye. Je n’ai jamais pu m’y habituer. Quand j’offre d’aider, ce n’est pas pour qu’on me paye, ce n’est pas pour qu’on se sente redevable envers moi. C’est dans le but tout à fait égoïste d’en retirer du plaisir. Oui, il me plaît de faire plaisir. C’est ma motivation. C’est aussi mon problème. On ne me croit pas. On ne me croit jamais. Et je dois alors dépenser une énergie folle, des trésors d’ingéniosité et de rhétorique pour convaincre les gens que je ne mens pas, que je ne désire rien d’autre que d’être utile.

Bien pis – et cela montre sans doute à quel point je suis mal adapté à mon époque –, lorsqu’on me fait un cadeau, je le reçois comme un cadeau. Je ne ressens rien d’autre qu’une sincère gratitude lorsqu’on m’offre son aide. Au-delà du plaisir que me procurent les gens qui tiennent suffisamment à moi pour me rendre service, rien. Je ne me ressens pas d’obligation morale de les rembourser d’une manière quelconque. Évidemment, la question ne se pose généralement pas, puisque je suis naturellement disposé à leur rendre service. Mais lorsqu’on me demande si j’aimerais tel outil, par exemple, dont on ne se sert plus, il ne me viendrait pas à l’idée qu’on puisse vouloir me le vendre! Me le vendre! Quoi, vingt dollars feront-ils une si grande différence dans votre budget? C’est une somme symbolique? Symbolique de quoi? De votre mercantilisme? De votre amitié intéressée? De votre peu de considération pour moi que vous me traitiez comme le dernier des clients?

Je refuse de vivre ainsi. Il ne sera pas dit que je me vendrai toute ma vie au plus offrant. Je ne me louerai pas non plus. Je me donnerai, envers et contre tous. Et si je passe pour un original, et si on ne comprend pas qu’on puisse le faire sincèrement, eh bien, je me préfère incompris que commodité.

Mais je ne désespère pas. Parfois, quelqu’un arrive à s’extraire du carcan marchand dont il est prisonnier depuis l’enfance. Parfois, il me semble qu’après la surprise et, parfois, malheureusement, la crainte, je lis la compréhension dans un regard. C’est parmi ces gens que, pour mon plus grand bonheur (je ne m’avancerai pas à dire que ce bonheur est réciproque, mais la vie est faite d’espoir), je trouve mes amis. Les autres demeureront éternellement des connaissances ou des collègues. Je ne saurais m’entourer de boutiquiers, Je préfère de loin un cercle restreint d’amis véritables qu’une véritable profusion de marchands. Nous sommes moins nombreux à table, mais nous sommes heureux de nous retrouver… sans arrière-pensée.