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© 2000-2017 Josée Larochelle, Edwin Rossbach

30 septembre 2007

Considérations sur le bonheur

Suis-je heureux? On m’a posé la question récemment et, spontanément (stupidement?), j’ai répondu oui. Chose tout à fait étrange, ce n’était pas la réponse que mon interlocutrice attendait. Je l’ai vu à son regard de surprise. Et j’ai entrepris de me justifier. Entendez-vous bien cela? J’ai entrepris de justifier mon sentiment d’être heureux!

En sommes-nous arrivés là? Je repense à ce que j’ai raconté. Des banalités : j’aime mon travail, j’ai plus d’argent qu’il ne m’en faut pour vivre confortablement, je reviens de voyage, ma voiture n’a pas un an… Ah oui, et j’aime ma femme. Cela allait tellement de soi que je ne l’avais pas mentionné. Nouvelle surprise. Tout ce qui précédait avait obtenu le hochement du chef indiquant que je ne disais rien qui ne pût être considéré comme tout à fait raisonnable. Ma femme? Réponse inconcevable. Et pourtant, je ne concevais pas que l’amour fût inconcevable. Je n’y parviens toujours pas.

Tant que je demeurais dans le bassement matériel – et je suppose que mon emploi est matériel puisqu’il me permet de me procurer l’argent nécessaire à l’accumulation de biens –, j’étais compréhensible, je parlais bonheur. Mais je n’aime pas ma profession comme j’aime ma voiture ou ma maison, et je n’occuperais jamais un poste qui n’aurait pour toute récompense qu’un salaire, fût-il indécent.

Peut-être tout est-il de ma faute. Peut-être ne suis-je pas assez attentif à la détresse qui m’entoure. Peut-être devrais-je me cacher, profiter petitement de mon immense bonheur comme d’autres exhibent leurs bonheurs mesquins : l’aventure d’un soir, la promotion sifflée à un collègue, les petites médisances qui entretiennent les haines tenaces. Mais j’en suis incapable.

La prochaine fois qu’on me posera la question, répondrai-je non? Aurai-je honte d’exprimer ce que je ressens vraiment? J’ose espérer que non.

Le bonheur, et je sais que je tombe dans le cliché, n’est pas une question de sous ou de gadgets à la mode. Ce n’est même pas une question de compagnie. J’étais heureux avant de vivre dans ma propre maison, j’étais heureux avant de devenir enseignant, j’étais même heureux avant de rencontrer ma femme. Le suis-je plus maintenant? Si la chose est possible, et je n’en suis pas persuadé, je dirais que je le suis différemment. En quoi? Je ne saurais le dire. Mais il faut que ce soit différent puisque je ne suis plus le même.

Il m’est arrivé de me faire dire que j’étais suffisant (en effet, un seul suffit amplement) ou arrogant, mais je n’ai de mépris pour personne. Je ne me permettrais jamais d’être hautain avec quiconque. Par contre, je suppose que m’entendre dire que je suis heureux, quand on connaît la définition du bonheur, peut mener à des conclusions malheureuses. Si je disais ma conscience pleinement satisfaite, je comprendrais qu’on me le reproche. C’est un état impossible à l’être humain. Comment y survivre? Mais le bonheur, quand on y réfléchit un peu, ce n’est pas cela non plus. Le bonheur n’est pas un état, il est un mouvement.