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© 2000-2017 Josée Larochelle, Edwin Rossbach

26 octobre 2007

Le plus beau métier du monde?

C’est peut-être le plus beau métier du monde, mais il peut aussi être terriblement désespérant. Pour la première fois depuis que je suis entré dans l’enseignement, je remets en doute mon choix de carrière. C’est tout à fait déraisonnable, je le sais, mais je ne peux faire autrement. Quand je pense à certain groupe que je devrai revoir la semaine prochaine, je sens l’irritation sourdre en moi. Et ceux qui me connaissent savent combien il est difficile d’éveiller ma colère. Mais neuf semaines à affronter la mauvaise foi, c’est suffisant, faut-il croire, pour atteindre mes limites.

Je suis conscient que ce qui va suivre repose sur des généralisations abusives. Je suis conscient que tous les étudiants ne sont pas comme je vais les décrire. Mais lorsque vous vous trouvez devant une classe, il suffit de quelques rébarbatifs pour vous miner le moral. Quel dommage que les bons étudiants, ceux qui cherchent à apprendre, qui fournissent de bonne grâce les efforts nécessaires – car apprendre n’est jamais facile –, soient éclipsés par les autres, comme le soleil par la lune. Et il n’y a rien à faire : dans une classe, ne sont visibles que les esprits butés.

Je ne reproche jamais à mes étudiants de ne pas comprendre. Un cours d’introduction aux méthodes critiques n’a rien de facile : il fait appel à des concepts nouveaux et, surtout, demande d’aborder l’œuvre littéraire d’un point de vue souvent inhabituel. Ils n’ont jamais rien lu que pour l’histoire et maintenant, subitement, je leur demande, par exemple, de s’attarder à la structure, de porter plus d’attention à la manière dont un roman ou une nouvelle est construit. Je ne leur reproche pas de ne pas comprendre ni de n’en pas voir immédiatement l’utilité. Mais quand on passe trois heures à discuter avec ses voisins plutôt que de fournir l’effort intellectuel nécessaire à la compréhension, quand on prépare son week-end plutôt que de se pencher sérieusement sur les activités d’apprentissage que j’ai mis des jours à élaborer, quand on me dit ensuite qu’on ne comprend rien parce que « c’est trop abstrait », là, non, cela ne va plus.

Si encore il s’agissait d’étudiants de domaines éloignés de la littérature, peut-être comprendrais-je mieux leurs réticences. Mais, non, ces étudiants incapables de la moindre abstraction (bien honnêtement, je crois qu’ils ignorent jusqu’au sens du mot), ces étudiants que rebute l’étude un peu approfondie d’une œuvre, ce sont des étudiants en Arts et lettres. Que feront-ils à l’université l’année prochaine? Je l’ignore, mais ils trouveront la marche haute.

Je trouve d’ailleurs fort inquiétante cette incapacité à la conceptualisation. Des gens incapables d’évoluer ailleurs que dans le concret, cela fait des gens incapables de vision à long terme, cela fait des gens pour qui ne compte que ce que l’on peut toucher du doigt, des matérialistes de la pire espèce. Et quand le monde prend fin au bout de son bras, comment se soucie-t-on des événements dans un autre pays, sur un autre continent? Parce que, ne nous leurrons pas, les images que nous présentent les médias, ce n’est pas du concret, tout au plus est-ce du spectacle à grand déploiement. Toutes ces informations qu’on nous sert au déjeuner ont plus en commun avec la littérature qu’avec la réalité, qu’avec le concret. Et je vois mal un étudiant incapable d’analyse sur un objet aussi immobile qu’un roman se jeter à corps perdu dans l’étude sérieuse d’un reportage télévisé. Verra-t-il la mise en scène? Verra-t-il le biais éditorial trop souvent prévalent dans l’information objective? J’en doute. Je suppose que c’est une des raisons pour lesquelles je viens de lire aujourd’hui, dans le Devoir, que l’espèce humaine est menacée.

Mais je m’éloigne de mon propos. C’est la première fois que je fais face à pareil découragement. J’ignore pourquoi c’est ce jeudi que cela m’a pris plutôt qu’un autre. Je suppose que les travaux de mes étudiants de l’université ne sont pas étrangers au phénomène. On m’y racontait des choses…

Un collègue m’a déjà fait la remarque que je ne résisterais pas dix ans dans ce métier à tant m’en faire pour mes étudiants. Pour la première fois, je crois qu’il a raison. Je veux qu’il ait tort, comme Auguste, ayant tout appris, veut tout oublier. Il s’agit d’un acte de volonté, mais nous savons tous que la réalité s’y plie rarement. Et si je veux qu’il ait tort, c’est que je refuse de devenir comme lui un prof blasé que la réussite ou l’échec des élèves laisse parfaitement indifférent. S’ils échouent, c’est qu’ils ne sont pas intelligents, c’est tout. Lui n’y est pour rien.

Oui, mais moi, moi l’idiot, je suis incapable d’un pareil détachement. Quand un élève échoue, je ne puis faire autrement que de le prendre comme un échec personnel : je n’en ai pas assez fait, j’aurais pu être plus clair, plus intéressant, j’aurais pu mieux monter mes activités, j’aurais dû être plus attentif à ses difficultés, etc. Ça mine.

Et me voilà revenu à mon cours du programme d’Arts et lettres. Je déteste les cours magistraux, dont l’utilité, par ailleurs, m’a toujours semblé douteuse. Mais tous mes efforts pour rendre mon cours moins aride, moins… abstrait, ne mènent, semble-t-il, à rien. Je ne vois donc pas pourquoi je continuerais à consacrer trois jours de ma semaine à préparer trois heures de prestation. Un cours magistral, c’est l’histoire d’une heure : on organise un peu ses notes et on transmet notre savoir (comme si c’était possible!) aux têtes devant nous comme on remplirait des cruches. Si on se sent aventureux, on écrit quelques mots au tableau, on se sert d’un rétroprojecteur ou, le fin du fin, d’une présentation PowerPoint (le bonheur!). La part raisonnable de moi-même me hurle que c’est ainsi que je devrais procéder, mais je ne vois pas comment je résisterais à six semaines de ce régime.

Ce dont je suis persuadé, cependant, c’est que si on m’offre un cours dans le programme cet hiver, je vais devoir refuser. Je crois, d’ailleurs, que je vais m’en retirer complètement. Les étudiants ne se doutent pas de l’influence qu’ils exercent sur leurs professeurs. C’est dommage. Peut-être seraient-ils plus humains s’ils en étaient conscients.

Mais je m’en voudrais de terminer ainsi cette entrée. J’ai la chance d’enseigner à beaucoup de très bons étudiants, dont certains iront sûrement très loin dans la vie et auront une influence durable et salutaire sur leur entourage et, qui sait, la société. La vaste majorité d’entre eux sont des gens intéressants, intelligents, sympathiques, dont je ne saurais dire assez de bien. Seulement, il est des jours où je ne le vois pas. Aujourd’hui est un de ces jours, et je m’en désole.

Heureusement, une étudiante française m’a écrit un courriel cette semaine en réponse à mon entrée précédente. Je l’ai relu ce matin. Je ne le citerai pas puisque je ne lui en ai pas demandé la permission, mais je tiens à remercier Florence de mettre ainsi un baume sur mon cœur. À la lire, je me persuade qu’elle fera un excellent professeur. Et oui, Florence, si vous aviez étudié chez moi, j’aurais fait trois cents bornes pour vous remettre votre diplôme. Merci.