Accueil

Blogue

Courriel

© 2000-2017 Josée Larochelle, Edwin Rossbach

8 décembre 2007

Qu’essayer, c’est apprendre à mourir

Avant de me lancer à corps perdu dans mon carnet de ce jour, j’aimerais remercier tous les gens qui m’ont écrit pour me remonter le moral après avoir lu ma dernière entrée. Je ne saurais vous dire à quel point le fait que des inconnus soient encore capables de s’intéresser à ce qu’il se passe à des milliers de kilomètres de chez eux me rassure sur l’avenir de l’espèce humaine. Je remercie tout particulièrement Hind et Murielle, qui ont pris la peine de m’écrire un courriel qui m’a fait le plus grand bien.

J’ai aussi reçu nombre de demandes pour répondre directement sur le site, comme cela se fait dans la plupart des blogues. J’ai résisté jusqu’ici puisque le temps me manque pour vérifier tout ce qu’il s’y dirait. Ceux d’entre vous qui fréquentent le site depuis quelques années se souviennent peut-être du forum de discussion que j’avais mis en place. On y lisait tant d’inanités que j’ai été contraint de le retirer. Je ne voudrais pas que cela se répète. Cependant, comme parmi mes lecteurs se trouve un certain nombre désirant s’exprimer directement, je tente à nouveau l’expérience. Je programmerai d’ici quelques jours un mécanisme permettant la réponse. Nous verrons bien ce que cela donnera. Si personne ne s’en sert, nous n’aurons rien perdu; si on s’en sert pour se crêper le chignon, j’aviserai.

************************************

En cette fin de session, j’enseigne l’essai. Après les romans de la postmodernité, après Tremblay, Vigneault, Bourguignon et Bessette (pas un postmoderne, mais on l’a lu quand même), nous passons à la littérature d’idées. Mais quelles idées? Et ce que je fais lire, sont-ce vraiment des essais?

J’ai toujours trouvé ce genre difficile à définir. Vous admettrez qu’entre un essai de Montaigne ou de Valéry et celui d’un Martineau, il y a une bonne marge de manœuvre.

Quand on me demande quel est mon genre court préféré, j’ai toujours tendance à répondre l’essai. Je m’attire ainsi des regards interrogateurs. « Genre court? », me demande-t-on, incrédule. Eh oui. Cherchez Montaigne, Valéry, Vadeboncoeur, Montherlant. Trouvez-vous des briques indigestes? Bien sûr, les Essais, ce sont trois volumes qui font à peu près quinze cents pages au total, mais c’est comme dire que la Légende des siècles est un seul poème. Contrairement à un roman, on peut lire les essais de ces auteurs dans l’ordre qu’on veut, sauter ceux dont le sujet ne nous parle pas pour l’instant, quitte à y revenir plus tard – dans un an ou deux, ou jamais, s’il le faut. Qui va nous en empêcher?

Pourquoi mon genre court préféré? Parce que l’essai littéraire repose sur le travail de la langue, parce que la forme, n’en déplaise à certains « essayistes », y a préséance sur le fond. L’essai, c’est de la poésie.

Mais n’ai-je pas parlé de littérature d’idées? J’entends les objections d’ici. Et tous ceux qui s’objectent à ma vision réductrice de l’essai ont sûrement raison. Mais l’idée, la voici : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Ainsi s’ouvre la Crise de l’esprit de Paul Valéry. A-t-on jamais rien lu de plus vrai? A-t-on jamais rien lu de plus beau? Si l’essai n’était que de la « littérature d’idées », comme on le conçoit – malheureusement – de plus en plus souvent, n’eût-il pas été plus court, plus efficace, plus économe d’écrire simplement : « Les civilisations sont mortelles »? On peut faire encore plus simple et éliminer la figure de rhétorique : « Les civilisations ont une fin ». Cela est tout à fait digestif. Cela est très explicatif. Il est impossible, après avoir lu cette phrase, de n’avoir pas une idée juste et nette, dirait peut-être Baudelaire. Le fait est, cependant, que Valéry a écrit ce qu’il a écrit et que, s’il l’a fait, c’est que cela doit avoir un sens.

D’ailleurs, cette phrase n’est pas une phrase, elle est une pensée. Pascal n’aurait pas fait mieux. Avez-vous remarqué comme on insiste sur le nous? Sentez-vous comme une civilisation n’est plus un concept extérieur au lecteur, mais une partie de lui-même? Moi, qui lis cette phrase, je suis la civilisation – mieux, je suis les civilisations. Et je suis mortel. Non pas mortel comme tous les être humains le sont : quelques années de vie, des funérailles et on passe à autre chose – après tout, si l’on se fie à Sénèque, la première heure qui nous donne la vie l’entame aussi. Mais plus mortel encore, mortel au point que tout ce qui est moi peut être perdu : mon travail, mes efforts, mes créations… mon souvenir. Car si une civilisation disparaît, que reste-t-il des individus? Ainsi, les civilisations font partie de moi comme je fais partie d’elles. Nos destins sont liés et, à quelques siècles près, identiques.

Et cette mortalité, nous la savons maintenant. J’aime ce « maintenant ». Il est effrayant d’actualité. Il l’était en 1919, que dire en 2007? Penchés sur le gouffre béant devant nous, nous contemplons notre perte de plus en plus inévitable et ne pensons qu’à notre plaisir. Tous, nous sommes des Sardanapale en puissance, ne faisant que rire et nous amuser bien et comptant tout le reste pour rien. Et pourtant, ce rien, c’est tout.

D’autres l’ont dit avant Valéry. D’autres se sont interrogés, longuement et profondément, sur le destin humain. C’est, après tout, l’ubi est si prisé autrefois. Mais la Crise de l’esprit, non moins lyrique, va plus loin. On ne se demande plus où sont Roland ou Thaïs. On ne se demande plus où sont les neiges d’antan. On se demande où va le monde. Et l’on comprend – enfin – que les beaux noms vagues dont les échos parsèment encore les histoires du monde, Élam, Ninive, Babylone, ne sont que les échos prémonitoires de France, Angleterre, Russie. Ce sont de beaux noms vagues comme le seront peut-être dans quelques siècles Paris, Londres et New York.

J’ai demandé à mes étudiants de me tracer le portrait de la société actuelle. Après l’exercice, on s’est exclamé : « C’est donc bien déprimant! » C’est leur constat. C’est la conclusion à laquelle ils arrivent après s’être interrogés sur les caractéristiques du monde dans lequel ils vivent. Je suis d’accord avec eux : c’est déprimant – quand on parle de notre société, tout ce qui ressort, ce sont des défauts.

Le plus amusant dans l’exercice, c’est qu’ils finissent par conclure que l’individu est bon, mais qu’il est rendu mauvais par la société. Évidemment, qui osera dire que les gens, pris individuellement, sont mauvais? Sommes-nous tous de bons sauvages? Peut-être… mais des sauvages sociaux. Et si ces sauvages que nous sommes voient les défauts de la société, s’ils voient qu’il faut agir, s’ils voient que tout peut sombrer dans l’abîme de l’histoire, peut-être l’espoir de l’immortalité est-il encore permis. Mais ça, ce n’est pas dans les journaux.