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© 2000-2017 Josée Larochelle, Edwin Rossbach

25 décembre 2007

De l’existence du Père Noël

Je relisais dernièrement l’un des éditoriaux les plus célèbres d’Amérique et je me suis dit que Francis P. Church n’avait peut-être pas tort. En y réfléchissant bien, je dois avouer que non seulement n’a-t-il peut-être pas tort, mais que sans doute raison a-t-il raison.

Ainsi, oui, Nadia, il y a un Père Noël. Ce n’est pas le cynisme de notre époque ni le cynisme de nos collègues qui me convaincront du contraire. Comment expliquerait-on qu’une étudiante écrive à son professeur qu’elle ne l’oubliera jamais? Qu’elle le remercie de lui avoir redonné confiance en sa capacité de réussir? N’est-ce pas un cadeau qu’un étudiant vienne trouver son professeur pour lui dire que, maintenant, il sait enfin ce qu’il veut faire dans la vie : la même chose que vous!

Un jour, on m’a dit : « Je n’aime pas les cours à huit heures du matin, c’est trop tôt. Mais pour vous, c’est un plaisir de se lever. » Et on voudrait que je ne croie pas au Père Noël? C’est comme me demander de renier la poésie. C’est comme nier l’espoir que je puisse un jour toucher la vie d’un étudiant.

Que la vie d’un enseignant serait morose sans les petits cadeaux qu’il reçoit parfois. Une vie de répétition, d’étudiants invariables, d’écart grandissant entre soi et les autres… Comment y résister? Et je comprends, je comprends trop bien ceux de mes collègues que la profession désespère, ceux de mes collègues qui ont baissé les bras, qui se sont abîmés dans la répétition, espérant peut-être contrer par l’éternel retour du même le flot continu des nouveaux visages – toujours, semble-t-il, plus jeunes : on est d’abord leur frère, puis leur père… leur grand-père.

Mais parfois (ce n’est pas souvent ni nécessaire que ce le soit), un étudiant ose venir nous trouver, ose venir nous dire que nous avons eu une influence salutaire sur sa vie. Comment résister à cela? Comment ne pas se dire, ensuite, qu’il y a un Père Noël? Je mentirais si je disais que je ne vis que pour ça, mais cet automne, peut-être parce qu’il m’a paru si difficile par moments, je suis particulièrement sensible à ces témoignages. Ils ne sont pas légion, mais ceux-là suffisent. Crouler sous une avalanche de cadeaux, c’est une autre manière de mourir étouffé. Si tous les étudiants venaient nous remercier, la larme à l’œil, de leur avoir enseigné, on douterait. On subodorerait l’arnaque. Mais quelques-uns, pas nécessairement les premiers de classe, cela sent l’authentique gratitude. Et la gratitude, c’est si rare.

Ne pas croire au Père Noël? Aussi bien ne pas croire aux fées. Pourtant, nous en connaissons tous au moins une, qui nous écoute patiemment, qui nous réconforte quand le monde entier semble se liguer contre nous, qui non seulement nous soutient, mais nous supporte – même lorsque l’adversité nous rend insupportable. Et puis, nous connaissons tous aussi au moins un ogre. L’un ne va pas sans l’autre. Pourquoi l’ogre serait-il plus crédible que la fée ou le Père Noël? Parce qu’on le rencontre plus souvent?

C’est l’un des drames de notre époque mercantile que l’invisible soit synonyme d’inexistant. N’a plus droit de cité que le tangible ou ce qui s’y convertit. Ainsi, l’amour disparaît derrière la sexualité, l’amitié derrière le commerce, l’être derrière l’avoir. Peut-être est-ce aussi ce qui rend si difficile l’appréciation du style d’un auteur. On ne lit plus pour le plaisir esthétique, mais pour le contenu. Le lyrisme n’a pas sa place dans une époque prosaïque. L’idée du Père Noël, c’est la poésie derrière le cadeau. C’est le merveilleux derrière lequel se cache encore un reste d’humanité.

No Santa Claus! Thank God! he lives, and he lives forever. Il est parmi nous tous les jours. Il est l’esprit qui nie l’importance de la « bébelle », il est le geste gratuit, le don quotidien de soi. Et si les magasins disparaissaient, il serait toujours là. Mais on ne s’en servirait plus dans la publicité, on ne lui ferait plus de parades.

Dans mille ans, Nadia, non, dans dix fois dix mille ans, il continuera à réjouir le cœur des enfants et des professeurs. Il suffit de ne pas s'abandonner au cynisme.