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© 2000-2017 Josée Larochelle, Edwin Rossbach

14 mai 2008

C'est la fin... presque

Quand je pense que j'avais écrit un joli petit texte pour mon entrée d'aujourd'hui et que je l'ai égaré quelque part entre chez moi et le collège... Cela m'apprendra à manuscrire.

Pour ceux que la question intéresse, Paludes n'a pas connu un vif succès -- ni même un succès mitigé. Personne ne s'est réellement plaint plus qu'à l'habitude, mais j'espérais sincèrement qu'on apprécie le côté iconoclaste de l'oeuvre. Mais, et c'est fort malheureux, l'ironie est invisible à nos élèves. Pourtant, certains d'entre eux la manient constamment, c'en devient presque leur mode d'expression exclusif -- c'est même plutôt agaçant pour un prof... à la longue.

J'en ai bien entendu un ou deux défendre Gide devant des collègues. Cela m'a fait chaud au coeur. Mais dire que la majorité pensait comme eux ne tiendrait plus du mensonge ni même de la cécité pédagogique, mais d'une coupure si profonde entre soi et la réalité qu'elle tiendrait du symptôme psychotique. Tout espoir n'est pas perdu, cependant. La dissertation finale a lieu mardi prochain, cela signifie que, cette semaine, bien entendu, plus de la moitié des étudiants n'en avaient pas encore lu la première ligne. Mais peut-on espérer que parmi eux se trouvent ceux qui me remercieront de leur avoir fait découvrir un nouvel auteur? Je n'ai rien contre une certaine dose de naïveté, il en faut pour exercer ce métier, ne serait-ce que pour recevoir semaine après semaine les mêmes excuses et leur accorder le bénéfice du doute. Le doute...

Je sais que bon nombre des utilisateurs du site sont de futurs enseignants. En général, ce sont eux qui m'écrivent. Et je dois vous dire que l'enseignement est une profession qu'on dirait fondée sur le doute. Contrairement à la perception que nous avions de nos professeurs dans bien des cas, la certitude n'est pas notre domaine. Oui, nous pouvons être certains d'une date, d'un événement, mais l'enseignement, ce n'est pas cela. L'enseignement, ce n'est pas réciter des dates, des événements, des noms d'auteurs et des figures de rhétorique -- même si nous avons tous eu des cours à l'université qui avaient plus en commun avec un décompte chronologique qu'avec l'idée que je m'en fais --, l'enseignement, c'est d'abord et avant tout réfléchir, sur soi, sur sa pratique, sur sa discipline, pour faire réfléchir. L'enseignement, c'est apprendre, tout autant que faire apprendre, et, par conséquent, accepter de se tromper, accepter de se remettre en question.

Il me semble avoir déjà dit quelque part que les étudiants ne changent jamais. Je ne me dédis pas: les étudiants, en autant qu'ils ont toujours le même âge d'une session à l'autre et, partant, toujours les préoccupations de leur âge, ne changent pas -- nous vieillissons, et nos oeuvres avec nous. Ainsi, même si leur âge est identique d'une fois à l'autre, nous nous retrouvons toujours devant des individus différents et il faut nous adapter à eux. Nous devons accepter, malgré notre science infinie, de revoir nos façons de faire, de douter du choix des oeuvres que nous voulons étudier. Mes élèves ont lu Paludes parce que Thérèse Raquin s'était butée à l'exécration universelle (ce qui ne fut pas le cas des quelques extraits que j'ai fait lire cet hiver ni d'Un mariage d'amour). Vais-je encore changer la prochaine fois? Peut-être, mais probablement pas. Je crois que j'aurais pu mieux présenter, mieux exploiter l'oeuvre dans mon cours. Si les étudiants ne l'ont pas appréciée autant que je l'espérais, j'en porte une bonne partie du blâme. Je reverrai donc mes préparations et peut-être trouverai-je une manière de faire plus adéquate. Si cela ne fonctionne toujours pas, je suppose que, le coeur gros, je dirai adieu à Gide. Il faut aussi accepter qu'on ne sache pas tout enseigner. Je me vois très mal, par exemple, présenter les Confessions à mes étudiants. Je suis persuadé qu'on pourrait faire quelque chose de très intéressant, mais il faudrait une forme de courage ou d'inconscience que, de toute évidence, je n'ai pas encore.

Pour l'heure, et en attendant que me vienne l'inspiration subite, la révélation pédagogique, je me dirige d'un pas allègre au Gala de la vidéo, où nos finissants présentent leurs courts métrages. On m'accusera peut-être de jeter sur leurs productions un regard paternel qui en gomme les imperfections, mais je les trouve étonnants. Et je me dis, sans fausse modestie aucune, que jamais je n'aurais pu faire pareil. De toute façon, comme je ne les évalue pas, je peux bien manquer un peu d'objectivité... pour une fois.