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© 2000-2017 Josée Larochelle, Edwin Rossbach

19 mai 2010, L'art d'écrire

Je me trouvais, ni malgré moi ni par hasard, mêlé à un assez grand nombre de collègues voilà maintenant quelques jours. Comme c’est toujours le cas en pareilles occasions, ils discutaient de leurs étudiants respectifs. Certains se plaignaient de leur manque d’enthousiasme, d’autres, de leur bêtise, d’autres encore, de leur incapacité à aligner deux mots en une pensée cohérente. L’un en particulier s’acharnait à expliquer à qui voulait bien l’entendre combien les textes qu’il lisait étaient bien peu publiables. Publiables! Au bout de quelques minutes, n’en pouvant plus, je me suis éloigné. Réaction qui témoigne sans doute d’un grand courage… ou d’une profonde désillusion.

J’aurais, bien entendu, pu m’acharner à mon tour à démontrer que bien peu de textes en général méritent la publication. Je ne vois pas en quoi les textes des étudiants devraient échapper à la règle. Parce qu’il étudient en lettres, ils devraient tous s’appeler Rimbaud ou Nelligan et pondre sur commande chef-d’œuvre sur chef-d’œuvre? Allons! Combien d’articles lisons-nous tous les jours en nous demandant comment ils ont bien pu se retrouver dans un journal, respecté ou non? Pour ma part, je suis au contraire souvent soufflé par la qualité dont sont capables mes étudiants. Bien sûr, et comme tout le monde, ils tendent à penser que le premier jet est le meilleur, le plus spontané et, par conséquent, le plus vrai. Peut-être, mais toute vérité n’est pas bonne à dire, n’est-ce pas? À la rigueur, encore faut-il bien l’enrober. Et une fois qu’ils comprennent l’utilité de travailler et de retravailler son texte – cent fois sur le métier –, ils voient bien qu’ils arrivent à mieux et que, miracle des miracles! c’est meilleur… bien meilleur. À quoi sert-il de se lamenter, de déchirer sa chemise et, essentiellement, de se livrer à la pire des médisances quand il suffit de leur montrer?

J’entends déjà les objections… on me les a déjà faites plus de fois que je ne saurais compter : Si tu leur montres trop, ce n’est plus eux qui écrivent, mais toi. Si tu les tiens par la main, bien sûr qu’ils finissent par écrire à peu près correctement. Si tu les conseilles sans cesse, ils vont tous écrire comme toi. Et ainsi de suite. Arguments spécieux s’il en fut jamais. Il ne faudrait donc rien leur montrer, mais s’attendre à ce qu’ils sachent tout? Et d’ailleurs, d’où vient cette idée que montrer, c’est faire à leur place? Je n’ai jamais récrit le texte d’un étudiant ni jamais dit quoi dire. C’est la différence entre montrer quoi et montrer comment. Qu’ai-je à faire d’une classe qui répète sans réfléchir tout ce que je lui dis? Je m’intéresse bien plus à ce que comprennent mes étudiants qu’à ce qu’ils mémorisent. Et écrire, écrire, ce n’est pas mémoriser des trucs, des succédanés de technique, c’est… se découvrir – au sens socratique, mais aussi, à bien y penser, au sens exhibitionniste et, pourquoi pas, autoérotique du terme.

Lorsque je dis que je montre à une étudiante en lettres à écrire, par exemple, je pèche peut-être contre la stricte honnêteté. Je ne fais rien de si grand ni utile que cela, je ne fais que lui montrer à s’interroger. Les mots signifient, mais les mots chantent aussi. Et on les écoute si peu. Plus personne ne lit à voix haute. Quel dommage. Comment savourer un passage quand on ne l’entend pas? Je lui apprends donc à s’interroger. Sur le sens, oui, mais sur les mots surtout, sur leurs relations, sur la musicalité de la phrase, sur tout ce qui rend la lecture agréable et vivante. Je lui apprends même que la répétition plaît. Hérésie! Quand je pense qu’on assomme les élèves du secondaire à coups de dictionnaires des synonymes…

Alors, oui, je guide un peu mes étudiants. Je leur pointe un passage et leur demande le lire et de s’écouter le lire. Ils ne sont pas fous. Ils écoutent de la musique toute la journée et y sont sensibles plus qu’on ne croit. Ils se rendent tout de suite compte que quelque chose cloche, sans savoir nécessairement quoi ni pourquoi. Il suffit alors de trouver les bonnes questions, souvent la tâche la plus difficile du professeur, et de patienter – encore plus difficile. Il faut surtout éviter de donner la réponse, qui d’ailleurs n’existe pas : il y a des réponses, il y a ma réponse, mais il y a surtout celle de mon étudiant, la seule qui compte, souvent meilleure qu’on ne l’eût cru, meilleure que la mienne. Ainsi, à force de questions et de suggestions (toujours les mêmes : resserrer, simplifier), on aboutit à un texte : nouvelle, article, critique, auquel on ne saurait plus rien améliorer sauf à le récrire de bout en bout. Est-il parfait? Non. Est-il publiable? Qui sait? Mais il n’est pas pire que bien d’autres qui sont publiés tous les jours… et il est l’œuvre d’un collégien, d’une collégienne. Cela me suffit. Cela me suffit amplement.

Je devrais terminer ici, mais j’ai lu tout récemment des œuvres jugées dignes par mon collègue. Cela puait son travail scolaire : toutes des phrases bien carrées, des transitions entendues entre chaque paragraphe, des ribambelles d’adverbes inutilement lourds, mais surtout, aucune originalité, aucune vie, aucun plaisir. L’auteur a écrit ce que son professeur a toujours attendu de lui : une dissertation. Cela lui suffit peut-être, mais pas à moi. Nous leur en demandons déjà tant, de ces textes frigorifiques, nous leur tenons la bride si serrée tout le temps que, lorsque l’occasion se présente de leur laisser un peu de liberté, nous devrions la saisir à bras-le-corps. Apprenons-leur qu’écrire n’est pas que travail et ennui, apprenons-leur qu’écrire est aussi plaisir et plaisir du travail. Peut-être, alors, nous montreront-ils l’amour de la langue qu’on leur dénie si souvent.