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© 2000-2017 Josée Larochelle, Edwin Rossbach

23 novembre 2011, L'art presque perdu du silence

S'il est une chose encore plus difficile à  tenir que le secret, c'est le silence. On peut taire un secret sans cesser d'ajouter à  la rumeur du monde. Et cette rumeur, ce bruit ubiquiste, personne n'y échappe, n'y échappera plus jamais, je le crains. Le jour où quelqu'un se trouvera seul au sommet d'un pic inaccessible à  tout autre, au fond d'une fosse océanique plus vertigineuse encore que ce pic, il aura échappé à  tout sauf à  la rumeur du monde. Et si le vent se tait, et si sa respiration se perd dans la contemplation du vide, il ouvrira la bouche et parlera pour se prouver qu'il existe toujours. Qu'il n'est pas totalement, complètement coupé de tout. J'ignore si l'être humain en fut jamais capable, mais aujourd'hui, il ne saurait vivre sans le bruit, qui l'enveloppe comme autrefois la matrice d'où il est à  grand-peine issu.

Je ne ressens pas l'appel de l'érémitisme. Je mourrais de chagrin à  vivre dans le plus complet isolement. Seulement, j'aime l'absence de bruit et, devant l'impossibilité de l'obtenir - de plus en plus fréquente en cette époque bénie qu'est la nôtre, où tout sonne, bourdonne et pétarade -, je me satisfais de l'absence de parole... de bruit « organisé ». Et je suis fasciné de constater à  quel point je semble seul de mon espèce. Combien de têtes casquées croisé-je quotidiennement sur le trottoir, dans le bus, dans les corridors? J'y reconnais, bien sûr, comme tout le monde, le besoin de s'isoler. Mais s'isoler dans le bruit d'un autre, n'est-ce pas paradoxal? On écoute de la musique à  tue-tête pour s'isoler de la cacophonie sociale, en y ajoutant sa contribution non moins assourdissante. Parfois, je crois qu'on se coupe ainsi de ses propres pensées et que, si l'on craint tant le silence, c'est que l'on craint, dans ce silence, d'être contraint d'observer le monde alentour et de penser, de réfléchir aux injustices qui crèvent les yeux et les tympans que, étourdis par nos gadgets bruyants, prisonniers de ce mur de son, nous parvenons à  dissimuler à  notre conscience.

Je simplifie, bien sûr. Nous refusons de voir bien plus que l'injustice. Et nous ne nous isolons pas simplement passivement dans le bruit. Nous parlons aussi. Nous parlons beaucoup.

Quand on abandonne le casque (ou les boutons), la bouche se met en route. Et les sons qui en émergent n'ont d'autre utilité que de briser le silence et d'interrompre la pensée. Comme la pensée refuse parfois la mise à  l'écart, on parle très fort, on hurle. En tout temps, en tout lieu. Affichant une totale insensibilité à  l'autre, à  celui que n'inclut pas la conversation, à  celui qui ne désire qu'un peu de silence, un peu de calme pour réfléchir ou, comme on le disait autrefois, pour rêver.

Si nous parvenions à  nous passer un peu des iBidules et autres appareils à  tuer le silence, à  meubler la solitude de présences factices, peut-être serions-nous moins malheureux tout le temps, peut-être ne ressentirions-nous pas le besoin constant de « communiquer » alors que cette communication ne porte aucun message sinon celui d'affirmer notre propre, et incertaine, existence.