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© 2000-2017 Josée Larochelle, Edwin Rossbach

23 octobre 2013

Tomber amoureux

Année après année, on se retrouve devant les mêmes classes, devant les mêmes étudiants. En apparence... Ce n’est évidemment pas le cas. Chaque année, si on se retrouve dans les mêmes locaux, si on se retrouve devant des étudiants qui ont les mêmes désirs, les mêmes aspirations… les mêmes craintes, chaque année, c’est une nouvelle séduction.

L’enseignant, seul sur scène, face à un public non pas hostile, mais inquiet, doit capter l’attention, séduire. Comment faire? Chacun sa manière, je suppose. Mais, bien qu’on parle de « performance » lorsqu’un professeur donne son cours, ce qui sous-entend un côté saltimbanque à l’affaire (et pourquoi pas, après tout, ne descendons-nous pas tous du magister ludi?), rien ne sert de jouer un rôle. Mais il faut aimer enseigner. Et plus encore, respecter les étudiants, voire les aimer, car c’est bien de cela qu’il s’agit.

Je me méfie de la passion. Elle est passagère. Tous ceux qui m’affirment être passionnés par l’enseignement me sont suspects. Toujours, une idée sourd juste à la limite de la conscience : cela ne durera pas. Une infatuation, en somme. Ou un rôle : on joue les grandes passions. Pour convaincre… se convaincre. Puis viennent les maladies, les dépressions, les faux-fuyants et les faux-semblants. Je me méfie de la passion. Elle ne dure pas. Mais l’amour – l’amour du métier, l’amour de la langue, l’amour de ses étudiants, sans cesse renouvelé, toujours multiforme, protéen… L’amour, c’est autre chose.

On m’objectera peut-être que ces « amours » n’en sont pas, que j’amalgame ou confonds des sentiments. Peut-être. Les mots manquent parfois pour décrire la réalité, sans doute parce qu’ils n’existent pas ou qu’ils n’existent que pour soi dans son lexique personnel. Et c’est ainsi que je le ressens. Je ne conçois pas de solution de continuité entre l’amour du métier et l’amour d’une femme, mais une nuance d’intensité. Changer le mot équivaudrait à changer de réalité.

Au début, ce sont des inconnus : ils ressemblent à tous les étudiants auxquels on a enseigné, et je suppose que certains n’y voient qu’une masse informe, un tas de cerveaux à remplir de leur science, mais comment en rester là et continuer dans le métier? Je me rappelle un professeur dont je dirai un mot un jour, quand j’aurai réussi à accepter sa mort. Il n’était pas qu’une source de savoir. On ne pleure pas un livre. C’était un mentor, un ami, un père. Il le savait. Je le savais. Mais jamais il ne me serait venu à l’esprit de le tutoyer, ni lui moi. Ni lui moi… et pourtant je sens qu’il m’aimait. Mais sans jamais franchir la nécessaire distance entre le professeur et son étudiant.

Je souhaite que mes étudiants ressentent un jour quelque chose d’analogue, qu’ils sachent, malgré la nécessaire distance entre nous, que chaque année, par quelque sort dont ils ont le secret, ils me séduisent. Qu’ils me font les aimer et aimer mon métier. Que chaque année, grâce à eux, me confirme la justesse de mon choix, que je suis au bon endroit. Et j’aimerais, surtout, qu’on me convainque un jour que j’ai fait pour quelques-uns d’entre eux ce qu’on a fait pour moi. Mais avoue-t-on cela à ses professeurs? Je n’ai jamais osé. Je le regrette.

J’enseigne beaucoup moins maintenant que j’occupe d’autres fonctions, mais je serais bien incapable de laisser tomber les deux ou trois cours que j’ai encore l’occasion de donner. À cause du manque – comme un étau qui serre le cœur.