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LE POÈTE AU VER DE TERRE

Non, tu n’as pas tout, monstre ! et tu ne prends point l’âme.
Cette fleur n’a jamais subi ta bave infâme.
Tu peux détruire un monde et non souiller Caton.
Tu fais dire à Pyrrhon farouche : Que sait-on ?
Et c’est tout. Au-dessus de ton hideux carnage
Le prodigieux cœur du prophète surnage ;
Son char est fait d’éclairs, tu n’en mords pas l’essieu.
Tu te vantes. Tu n’es que l’envieux de Dieu.
Tu n’es que la fureur de l’impuissance noire.
L’envie est dans le fruit, le ver est dans la gloire.
Soit. Vivons et pensons, nous qui sommes l’Esprit.
Toi, rampe. Sois l’atome effrayant qui flétrit
Et qui ronge et qui fait que tout ment sur la terre,
Mets cette tromperie au fond du grand mystère,
Le néant, sois le nain qui croit être le roi,
Serpente dans la vie auguste, glisse-toi,
Pour la faire avorter, dans la promesse immense ;
Ton lâche effort finit où le réel commence,
Et le juste, le vrai, la vertu, la raison
L’esprit pur, le cœur droit, bravent ta trahison.
Tu n’es que le mangeur de l’abjecte matière.
La vie incorruptible est hors de ta frontière ;
Les âmes vont s’aimer au-dessus de la mort ;
Tu n’y peux rien. Tu n’es que la haine qui mord.
Rien tâchant d’être Tout, c’est toi. Ta sombre sphère
C’est la négation, et tu n’es bon qu’à faire
Frissonner les penseurs qui sondent le ciel bleu,
Indignés, puisqu’un ver s’ose égaler à Dieu,
Puisque l’ombre atteint l’astre, et puisqu’une loi vile
Sur l’Homère éternel met l’éternel Zoïle.

(V. Hugo, La Légende des siècles)