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Lancelot ou le chevalier de la charrette (extrait)
Le droit chemin vont cheminant
Tant que li jorz vet declinant,
Et vienent au Pont de l’Espee
Aprés none vers la vespree.
Au pié del pont, qui molt est max,
Sont descendu de lor chevax,
Et voient l’eve felenesse,
Noire et bruiant, roide et espesse,
Tant leide et tant espoantable
Con se fust li fluns au deable,
Et tant perilleuse et parfonde
Qu’il n’est riens nule an tot le monde,
S’ele i cheoit, ne fust alee
Aus com an la mer salee.
Et li poz qui est an travers
Estoit de toz autres divers ;
Qu’aiz tex ne fu ne ja mes n’iert.
Einz ne fu, qui voir m’an requiert,
Si max ponz ne si male planche :
D’une espee forbie et blanche
Estoit li ponz sor l’eve froide,
Mes l’espee estoit forz et roide,
Et avoit deus lances de lonc.
De chasque part ot un grant tronc,
Ou l’espee estoit closfichiee.
Ja nus ne dot que il i chiee
Por ce que ele brist ne ploit,
Que tant i avoit il d’esploit
Qu’ele pooit grant fes porter.
Ce fesoit molt desconforter
Les deus chevaliers qui estoient
Avoec le tierz, que il cuidoient
Que dui lÿon ou dui liepart
Au chief del pont de l’autre part
Fussent lïé a un perron.
L’eve et li ponz et li lÿon
Les metent an itel freor
Que il tranblent tuit de peor
Et dïent : « Sire, car creez
Consoil de ce que vos veez,
Qu’il vos est mestiers et besoinz.
Malveisemant est fez et joinz
Cist ponz, et mal fu charpantez.
S’a tant ne vos an repartez,
Au repantir vanroiz a tart.
Il covient feire par esgart
De tex choses i a assez.
Or soit c’outre soiez passez :
Ne por rien ne puet avenir,
Ne que les vanz poez tenir
Ne desfandre qu’il ne vantassent,
Et as oisiax qu’il ne chantassent
Ne qu’il n’osassent mes chanter,
Ne que li hom porroit antrer
El vantre sa mere et renestre ;
Mes ce seroit qui ne puet estre,
Ne qu’an porroit la mer voidier.
Poez vos savoir et cuidier
Que cil dui lÿon forsené,
Qui de la sont anchaené,
Que il ne vos tüent et sucent
Le sanc des voinnes, et manjucent
La char, et puis rungent les os ?
Molt sui hardiz, quant je les os
Veoir, et quant je les esgart.
Se de vos ne prenez regart,
Il vos ocirront, ce sachiez ;
Molt tost ronpuz et arachiez
Les manbres del cors vos avront,
Que merci avoir n’an savront.
Mes or aiez pitié de vos,
Si remenez ansanble nos !
De vos meïmes avroiz tort
S’an si certain peril de mort
Vos meteiez a escïant. »
Et cil lor respont an rïant :
« Seignor, fet il, granz grez aiez
Quant por moi si vos esmaiez ;
D’amor vos vient et de franchise.
Bien sai que vos an nule guise
Ne voldrïez ma mescheance ;
Mes j’ai tel foi et tel creance
An Deu qu’il me garra par tot :
Cest pont ne ceste eve ne dot
Ne plus que ceste terre dure,
Einz me voel metre en aventure
De passer outre et atorner.
Mialz voel morir que retorner ! »
Cil ne li sevent plus que dire,
Mes de pitié plore et sopire
Li uns et li autres molt fort.
Et cil de trespasser le gort
Au mialz que il set s’aparoille,
Et fet molt estrange mervoille,
Que ses piez desarme et ses mains.
N’iert mie toz antiers ne sains,
Quant de l’autre part iert venuz !
Bien s’iert sor l’espee tenuz,
Qui plus estoit tranchanz que fauz,
As mains nues et si deschauz
Que il ne s’est lessiez an pié
Souler, ne chauce, n’avanpié.
De ce gueres ne s’esmaioit,
S’es mains et es piez se plaioit ;
Mialz se voloit il mahaignier
Que cheoir del pont et baigner
An l’eve don ja mes n’issist.
A la grant dolor con li sist
S’an passe outre et a grant destrece ;
Mais et genolz et piez se blece,
Mes tot le rasoage et sainne
Amors qui le conduist et mainne ;
Si li estoit a sofrir dolz.
A mains, a piez et a genolz
Fet tant que de l’autre part vient.
Lors li remanbre et resovient
Des deus lÿons qu’il li cuidoit
Avoir veüz quant il estoit
De l’autre part ; lors s’i esgarde :
N’i avoit nes une leisarde,
Ne rien nule qui mal li face.
Il met sa main devant sa face,
S’esgarde son anel et prueve,
Quant nul des deux lÿons n’i trueve
Qu’il i cuidoit avoir veüz,
Qu’anchantez est et deceüz ;
Mes il n’i avoit rien qui vive.
Et cil qui sont a l’autre rive,
De ce qu’ainsi passé le voient
Font tel joie com il devoient ;
Mes ne sevent pas son mehaing.
Et cil le tient a grant guehaing
Quant il n’i a plus mal soffert.
Le sanc jus de ses plaies tert
A sa chemise tot antor.
Ils allèrent cheminant sur la route la plus directe jusqu’à la chute du jour, et ils arrivèrent au Pont de l’Épée vers le soir, passé la neuvième heure.
À l’entrée de ce pont, qui était si terrible, ils descendirent de leur cheval et regardèrent l’eau traîtresse, noire, bruyante, rapide et chargée, si laide et épouvantable que l’on aurait dit le fleuve du diable ;
elle était si périlleuse et profonde que toute créature de ce monde, si elle y était tombée, aurait été aussi perdue que dans la mer salée.
Et le pont qui la traversait était bien différent de tous les autres ponts ; on n’en a jamais vu, on n’en verra jamais de tel. Si vous voulez savoir la vérité à ce sujet, il n’y a jamais eu d’aussi mauvais pont, fait d’une aussi mauvaise planche : c’était une épée aiguisée et étincelante qui formait ce pont jeté au-dessus de l’eau froide ; l’épée, solide et rigide, avait la longueur de deux lances. De part et d’autre il y avait un grand pilier de bois où l’épée était clouée. Personne n’avait à craindre qu’elle se brise ou qu’elle plie, car elle avait été si bien faite qu’elle pouvait supporter un lourd fardeau. Mais ce qui achevait de démoraliser les deux compagnons qui étaient venus avec le chevalier, c’était l’apparition de deux lions, ou deux léopards, à la tête du pont de l’autre côté de l’eau, attachés à une borne en pierre.
L’eau, le pont et les lions leur inspiraient une telle frayeur qu’ils tremblaient de peur et disaient :
« Seingeur, écoutez un bon conseil sur ce que vous voyez, car vous en avez grand besoin.
Voilà un pont mal fait, mal assemblé, et bien mal charpenté. Si vous ne vous repentez pas tant qu’il en est encore temps, après il sera trop tard pour le faire.
Il faut montrer de la circonspection en plus d’une circonstance. Admettons que vous soyez passé – hypothèse aussi invraisemblable
que de retenir les vents ou de les empêcher de souffler,
que d’empêcher les oiseaux de chanter, ou même d’oser chanter
ou que de voir entrer un être humain dans le ventre de sa mère pour renaître ensuite ; une chose donc aussi impossible que de vider la mer.
Comment pouvez-vous en toute certitude penser que ces deux lions enragés, enchaînés de l’autre côté,
ne vont pas vous tuer, vous boire le sang des veines, manger votre chair puis ronger vos os ?
Il me faut déjà beaucoup de courage pour oser jeter les yeux sur eux et les regarder. Si vous ne vous méfiez pas, ils vous tueront, sachez-le bien.
Ils auront vite fait de vous briser et de vous arracher les membres, et il seront sans merci.
Mais allons, ayez pitié de vous-même, et restez avec nous !
Vous seriez coupable envers vous-même si vous vous mettiez si certainement en péril de mort, de propos délibéré. »
Alors il leur répondit en riant :
« Seigneurs, je vous sais gré de vous émouvoir ainsi pour moi ;
c’est l’affection et la générosité qui vous inspirent. Je sais bien que vous ne souhaiteriez en aucune façon mon malheur ; mais ma foi en Dieu me fait croire qu’Il me protégera partout : je n’ai pas plus peur de ce pont ni de cette eau que de cette terre dure,
et je vais risquer la traversée et m’y préparer.
Plutôt mourir que faire demi-tour ! »
Ils ne savent plus que dire,
mais la pitié les fait pleurer et soupirer tous deux très durement.
Quant à lui, il fait de son mieux pour se préparer à traverser le gouffre. Pour cela, il prend d’étranges dispositions, car il dégarnit ses pieds et ses mains de leur armure : il n’arrivera pas indemne ni en bon état de l’autre côté ! Mais ainsi, il se tiendra bien sur l’épée plus tranchante qu’une faux, de ses mains nues, et débarrassé de ce qui aurait pu gêner ses pieds : souliers, chausses et avant-pieds. Il ne se laissait guère émouvoir par les blessures qu’il pourrait se faire aux mains et aux pieds ; il préférait se mutiler que de tomber du pont et prendre un bain forcé dans cette eau dont il ne pourrait jamais sortir. Au prix de cette terrible douleur qu’il doit subir, et d’une grande peine, il commence la traversée ; il se blesse aux mains, aux genoux, aux pieds, mais il trouve soulagement et guérison en Amour qui le conduit et le mène, lui faisant trouver douce cette souffrance.
S’aidant de ses mains, de ses pieds et de ses genoux, il fait tant et si bien qu’il arrive sur l’autre rive. Alors lui revient le souvenir des deux lions qu’il pensait avoir vus quand il était encore de l’autre côté ; il cherche du regard, mais il n’y avait pas même un lézard, ni aucune créature susceptible de lui faire du mal. Il met sa main devant son visage pour regarder son anneau et il a la preuve, comme il n’y apparaît aucun des deux lions qu’il pensait avoir vus, qu’il a été victime d’un enchantement, car il n’y a là âme qui vive. Quant à ceux qui sont restés sur l’autre rive, voyant qu’il a ainsi traversé, ils se réjouissent comme il est bien normal ; toutefois, ils ne savent rien de ses blessures. Mais lui considère s’en être tiré à bon compte pour n’avoir pas subi là plus de dommage. Il étanche sur tout son corps le sang de ses blessures avec sa chemise.