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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT salammb>
<IDENT_AUTEURS flaubertg>
<IDENT_COPISTES maretv>
<ARCHIVE http://abu.cnam.fr/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Salammbô>
<GENRE prose>
<AUTEUR Flaubert, Gustave>
<COPISTE Vincent Maret>
<NOTESPROD>
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER salammb1 --------------------------------
Gustave Flaubert.
Salammbô.
I. LE FESTIN.
II. A
SICCA.
III. SALAMMBÔ.
IV. SOUS LES MURS DE CARTHAGE.
V.
TANIT.
VI. HANNON.
VII. HAMILCAR BARCA.
VIII. LA
BATAILLE DU MACAR.
IX. EN CAMPAGNE.
X. LE SERPENT.
XI.
SOUS LA TENTE.
XII. L'AQUEDUC.
XIII. MOLOCH.
XIV. LE
DEFILE DE LA HACHE.
XV. MÂTHO.
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Chapitre 1
LE FESTIN
------------------------------------------------------------
C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.
Les soldats qu'il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin
pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d'Eryx, et comme le maître
était absent et qu'ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en
pleine liberté.
Les capitaines, portant des cothurnes de bronze,
s'étaient placés dans le chemin du milieu, sous un voile de pourpre à franges
d'or, qui s'étendait depuis le mur des écuries jusqu'à la première terrasse du
palais ; le commun des soldats était répandu sous les arbres, où l'on
distinguait quantité de bâtiments à toit plat, pressoirs, celliers, magasins,
boulangeries et arsenaux, avec une cour pour les éléphants, des fosses pour les
bêtes féroces, une prison pour les esclaves.
Des figuiers entouraient
les cuisines ; un bois de sycomores se prolongeait jusqu'à des masses de
verdure, où des grenades resplendissaient parmi les touffes blanches des
cotonniers ; des vignes, chargées de grappes, montaient dans le branchage des
pins : un champ de roses s'épanouissait sous des platanes ; de place en place
sur des gazons, se balançaient des lis ; un sable noir, mêlé à de la poudre de
corail, parsemait les sentiers, et, au milieu, l'avenue des cyprès faisait d'un
bout à l'autre comme une double colonnade d'obélisques verts.
Le palais,
bâti en marbre numidique tacheté de jaune, superposait tout au fond, sur de
larges assises, ses quatre étages en terrasses. Avec son grand escalier droit en
bois d'ébène, portant aux angles de chaque marche la proue d'une galère vaincue,
avec ses portes rouges écartelées d'une croix noire, ses grillages d'airain qui
le défendaient en bas des scorpions, et ses treillis de baguettes dorées qui
bouchaient en haut ses ouvertures, il semblait aux soldats, dans son opulence
farouche, aussi solennel et impénétrable que le visage d'Hamilcar.
Le
Conseil leur avait désigné sa maison pour y tenir ce festin ; les convalescents
qui couchaient dans le temple d'Eschmoûn, se mettant en marche dès l'aurore, s'y
étaient traînés sur leurs béquilles. A chaque minute, d'autres arrivaient. Par
tous les sentiers, il en débouchait incessamment, comme des torrents qui se
précipitent dans un lac. On voyait entre les arbres courir les esclaves des
cuisines, effarés et à demi nus ; les gazelles sur les pelouses s'enfuyaient en
bêlant ; le soleil se couchait, et le parfum des citronniers rendait encore plus
lourde l'exhalaison de cette foule en sueur.
Il y avait là des hommes de
toutes les nations, des Ligures, des Lusitaniens, des Baléares, des Nègres et
des fugitifs de Rome. On entendait, à côté du lourd patois dorien, retentir les
syllabes celtiques bruissantes comme des chars de bataille, et les terminaisons
ioniennes se heurtaient aux consonnes du désert, âpres comme des cris de chacal.
Le Grec se reconnaissait à sa taille mince, l'Egyptien à ses épaules remontées,
le Cantabre à ses larges mollets. Des Cariens balançaient orgueilleusement les
plumes de leur casque, des archers de Cappadoce s'étaient peint avec des jus
d'herbes de larges fleurs sur le corps, et quelques Lydiens portant des robes de
femmes dînaient en pantoufles et avec des boucles d'oreilles. D'autres, qui
s'étaient par pompe barbouillés de vermillon, ressemblaient à des statues de
corail.
Ils s'allongeaient sur les coussins, ils mangeaient accroupis
autour de grands plateaux, ou bien, couchés sur le ventre, ils tiraient à eux
les morceaux de viande, et se rassasiaient appuyés sur les coudes, dans la pose
pacifique des lions lorsqu'ils dépècent leur proie. Les derniers venus, debout
contre les arbres, regardaient les tables basses disparaissant à moitié sous des
tapis d'écarlate, et attendaient leur tour.
Les cuisines d'Hamilcar
n'étant pas suffisantes, le Conseil leur avait envoyé des esclaves, de la
vaisselle, des lits ; et l'on voyait au milieu du jardin, comme sur un champ de
bataille quand on brûle les morts, de grands feux clairs où rôtissaient des
boeufs. Les pains saupoudrés d'anis alternaient avec les gros fromages plus
lourds que des disques, et les cratères pleins de vin, et les canthares pleins
d'eau auprès des corbeilles en filigrane d'or qui contenaient des fleurs. La
joie de pouvoir enfin se gorger à l'aise dilatait tous les yeux çà et là, les
chansons commençaient.
D'abord on leur servit des oiseaux à la sauce
verte, dans des assiettes d'argile rouge rehaussée de dessins noirs, puis toutes
les espèces de coquillages que l'on ramasse sur les côtes puniques, des
bouillies de froment, de fève et d'orge, et des escargots au cumin, sur des
plats d'ambre jaune.
Ensuite les tables furent couvertes de viandes
antilopes : avec leurs cornes, paons avec leurs plumes, moutons entiers cuits au
vin doux, gigots de chamelles et de buffles, hérissons au garum, cigales frites
et loirs confits. Dans des gamelles en bois de Tamrapanni flottaient, au milieu
du safran, de grands morceaux de graisse. Tout débordait de saumure, de truffes
et d'assa foetida. Les pyramides de fruits s'éboulaient sur les gâteaux de miel,
et l'on n'avait pas oublié quelques- uns de ces petits chiens à gros ventre et à
soies roses que l'on engraissait avec du marc d'olives, mets carthaginois en
abomination aux autres peuples. La surprise des nourritures nouvelles excitait
la cupidité des estomacs. Les Gaulois aux longs cheveux retroussés sur le sommet
de la tête, s'arrachaient les pastèques et les limons qu'ils croquaient avec
l'écorce. Des Nègres n'ayant jamais vu de langoustes se déchiraient le visage à
leurs piquants rouges. Mais les Grecs rasés, plus blancs que des marbres,
jetaient derrière eux les épluchures de leur assiette, tandis que des pâtres du
Brutium, vêtus de peaux de loups, dévoraient silencieusement, le visage dans
leur portion.
La nuit tombait. On retira le velarium étalé sur l'avenue
de cyprès et l'on apporta des flambeaux.
Les lueurs vacillantes du
pétrole qui brûlait dans des vases de porphyre effrayèrent, au haut des cèdres,
les singes consacrés à la lune. Ils poussèrent des cris, ce qui mit les soldats
en gaieté.
Des flammes oblongues tremblaient sur les cuirasses d'airain.
Toutes sortes de scintillements jaillissaient des plats incrustés de pierres
précieuses. Les cratères, à bordure de miroirs convexes, multipliaient l'image
élargie des choses ; les soldats se pressant autour s'y regardaient avec
ébahissement et grimaçaient pour se faire rire. Ils se lançaient, par- dessus
les tables, les escabeaux d'ivoire et les spatules d'or. Ils avalaient à pleine
gorge tous les vins grecs qui sont dans des outres, les vins de Campanie
enfermés dans des amphores, les vins des Cantabres que l'on apporte dans des
tonneaux, et les vins de jujubier, de cinnamome et de lotus. Il y en avait des
flaques par terre où l'on glissait. La fumée des viandes montait dans les
feuillages avec la vapeur des haleines. On entendait à la fois le claquement des
mâchoires, le bruit des paroles, des chansons, des coupes, le fracas des vases
campaniens qui s'écroulaient en mille morceaux, ou le son limpide d'un grand
plat d'argent.
A mesure qu'augmentait leur ivresse, ils se rappelaient
de plus en plus l'injustice de Carthage. En effet, la République, épuisée par la
guerre, avait laissé s'accumuler dans la ville toutes les bandes qui revenaient.
Giscon, leur général, avait eu cependant la prudence de les renvoyer les uns
après les autres pour faciliter l'acquittement de leur solde, et le Conseil
avait cru qu'ils finiraient par consentir à quelque diminution. Mais on leur en
voulait aujourd'hui de ne pouvoir les payer. Cette dette se confondait dans
l'esprit du peuple avec les trois mille deux cents talents euboïques exigés par
Lutatius, et ils étaient, comme Rome, un ennemi pour Carthage. Les Mercenaires
le comprenaient ; aussi leur indignation éclatait en menaces et en débordements.
Enfin, ils demandèrent à se réunir pour célébrer une de leurs victoires, et le
parti de la paix céda, en se vengeant d'Hamilcar qui avait tant soutenu la
guerre. Elle s'était terminée contre tous ses efforts, si bien que, désespérant
de Carthage, il avait remis à Giscon le gouvernement des Mercenaires. Désigner
son palais pour les recevoir, c'était attirer sur lui quelque chose de la haine
qu'on leur portait. D'ailleurs la dépense devait être excessive ; il la subirait
presque toute.
Fiers d'avoir fait plier la République, les Mercenaires
croyaient qu'ils allaient enfin s'en retourner chez eux, avec la solde de leur
sang dans le capuchon de leur manteau. Mais leurs fatigues, revues à travers les
vapeurs de l'ivresse, leur semblaient prodigieuses et trop peu récompensées. Ils
se montraient leurs blessures, ils racontaient leurs combats, leurs voyages et
les chasses de leurs pays. Ils imitaient le cri des bêtes féroces, leurs bonds.
Puis vinrent les immondes gageures ; ils s'enfonçaient la tête dans les
amphores, et restaient à boire, sans s'interrompre, comme des dromadaires
altérés. Un Lusitanien, de taille gigantesque, portant un homme au bout de
chaque bras, parcourait les tables tout en crachant du feu par les narines. Des
Lacédémoniens qui n'avaient point ôté leurs cuirasses sautaient d'un pas lourd.
Quelques-uns s'avançaient comme des femmes en faisant des gestes obscènes ;
d'autres se mettaient nus pour combattre, au milieu des coupes, à la façon des
gladiateurs, et une compagnie de Grecs dansait autour d'un vase où l'on voyait
des nymphes, pendant qu'un nègre tapait avec un os de boeuf sur un bouclier
d'airain.
Tout à coup, ils entendirent un chant plaintif, un chant fort
et doux, qui s'abaissait et remontait dans les airs comme le battement d'ailes
d'un oiseau blessé.
C'était la voix des esclaves dans l'ergastule. Des
soldats, pour les délivrer, se levèrent d'un bond et disparurent.
Ils
revinrent, chassant au milieu des cris, dans la poussière, une vingtaine
d'hommes que l'on distinguait à leur visage plus pâle. Un petit bonnet de forme
conique, en feutre noir, couvrait leur tête rasée ; ils portaient tous des
sandales de bois et faisaient un bruit de ferrailles comme des chariots en
marche.
Ils arrivèrent dans l'avenue des cyprès, où ils se perdirent
parmi la foule, qui les interrogeait. L'un d'eux était resté à l'écart, debout.
A travers les déchirures de sa tunique on apercevait ses épaules rayées par de
longues balafres. Baissant le menton, il regardait autour de lui avec méfiance
et fermait un peu ses paupières dans l'éblouissement des flambeaux ; mais quand
il vit que personne de ces gens armés ne lui en voulait, un grand soupir
s'échappa de sa poitrine : il balbutiait, il ricanait sous les larmes claires
qui lavaient sa figure ; puis il saisit par les anneaux un canthare tout plein,
le leva droit en l'air au bout de ses bras d'où pendaient des chaînes, et alors
regardant le ciel et toujours tenant la coupe, il dit :
-- " Salut
d'abord à toi, Baal-Eschmoûn libérateur, que les gens de ma patrie appellent
Esculape ! et à vous, Génies des fontaines, de la lumière et des bois ! et à
vous, Dieux cachés sous les montagnes et dans les cavernes de la terre ! et à
vous, hommes forts aux armures reluisantes, qui m'avez délivré ! "
Puis
il laissa tomber la coupe et conta son histoire. On le nommait Spendius. Les
Carthaginois l'avaient pris à la bataille des Egineuses, et parlant grec, ligure
et punique, il remercia encore une fois les Mercenaires ; il leur baisait les
mains ; enfin, il les félicita du banquet, tout en s'étonnant de n'y pas
apercevoir les coupes de la Légion sacrée. Ces coupes, portant une vigne en
émeraude sur chacune de leurs six faces en or, appartenaient à une milice
exclusivement composée des jeunes patriciens, les plus hauts de taille. C'était
un privilège, presque un honneur sacerdotal ; aussi rien dans les trésors de la
République n'était plus convoité des Mercenaires. Ils détestaient la Légion à
cause de cela, et on en avait vu qui risquaient leur vie pour l'inconcevable
plaisir d'y boire. Donc ils commandèrent d'aller chercher les coupes. Elles
étaient en dépôt chez les Syssites, compagnies de commerçants qui mangeaient en
commun. Les esclaves revinrent. A cette heure, tous les membres des Syssites
dormaient.
-- " Qu'on les réveille ! " répondirent les Mercenaires.
Après une seconde démarche, on leur expliqua qu'elles étaient enfermées
dans un temple.
-- " Qu'on l'ouvre ! " répliquèrent-ils.
Et
quand les esclaves, en tremblant, eurent avoué qu'elles étaient entre les mains
du général Giscon, ils s'écrièrent :
-- " Qu'il les apporte ! "
Giscon, bientôt, apparut au fond du jardin dans une escorte de la Légion
sacrée. Son ample manteau noir, retenu sur sa tête à une mitre d'or constellée
de pierres précieuses, et qui pendait tout à l'entour jusqu'aux sabots de son
cheval, se confondait, de loin, avec la couleur de la nuit. On n'apercevait que
sa barbe blanche, les rayonnements de sa coiffure et son triple collier à larges
plaques bleues qui lui battait sur la poitrine.
Les soldats, quand il
entra, le saluèrent d'une grande acclamation, tous criant :
-- " Les
coupes ! Les coupes ! "
Il commença par déclarer que, si l'on
considérait leur courage, ils en étaient dignes. La foule hurla de joie, en
applaudissant.
Il le savait bien, lui qui les avait commandés là-bas et
qui était revenu avec la dernière cohorte sur la dernière galère !
-- "
C'est vrai ! c'est vrai ! " , disaient-ils.
Cependant, continua Giscon,
la République avait respecté leurs divisions par peuples, leurs coutumes, leurs
cultes ; ils étaient libres dans Carthage ! Quant aux vases de la Légion sacrée,
c'était une propriété particulière. Tout à coup, près de Spendius, un Gaulois
s'élança par-dessus les tables et courut droit à Giscon, qu'il menaçait en
gesticulant avec deux épées nues.
Le général, sans s'interrompre, le
frappa sur la tête de son lourd bâton d'ivoire : le Barbare tomba. Les Gaulois
hurlaient, et leur fureur, se communiquant aux autres, allait emporter les
légionnaires. Giscon haussa les épaules en les voyant pâlir. Il songeait que son
courage serait inutile contre ces bêtes brutes, exaspérées. Il valait mieux plus
tard s'en venger dans quelque ruse ; donc il fit signe à ses soldats et
s'éloigna lentement. Puis, sous la porte, se tournant vers les Mercenaires, il
leur cria qu'ils s'en repentiraient.
Le festin recommença. Mais Giscon
pouvait revenir et, cernant le faubourg qui touchait aux derniers remparts, les
écraser contre les murs. Alors ils se sentirent seuls malgré leur foule ; et la
grande ville qui dormait sous eux, dans l'ombre, leur fit peur, tout à coup,
avec ses entassements d'escaliers, ses hautes maisons noires et ses vagues dieux
encore plus féroces que son peuple. Au loin, quelques fanaux glissaient sur le
port, et il y avait des lumières dans le temple de Khamon. Ils se souvinrent
d'Hamilcar. Où était-il ? Pourquoi les avoir abandonnés, la paix conclue ? Ses
dissensions avec le Conseil n'étaient sans doute qu'un jeu pour les perdre. Leur
haine inassouvie retombait sur lui : et ils le maudissaient s'exaspérant les uns
les autres par leur propre colère. A ce moment-là, il se fit un rassemblement
sous les platanes. C'était pour voir un nègre qui se roulait en battant le sol
avec ses membres, la prunelle fixe, le cou tordu, l'écume aux lèvres. Quelqu'un
cria qu'il était empoisonné. Tous se crurent empoisonnés. Ils tombèrent sur les
esclaves ; une clameur épouvantable s'éleva, et un vertige de destruction
tourbillonna sur l'armée ivre. Ils frappaient au hasard, autour d'eux, ils
brisaient, ils tuaient : quelques-uns lancèrent des flambeaux dans les
feuillages ; d'autres, s'accoudant sur la balustrade des lions, les massacrèrent
à coups de flèches ; les plus hardis coururent aux éléphants, ils voulaient leur
abattre la trompe et manger de l'ivoire.
Cependant des frondeurs
baléares qui, pour piller plus commodément, avaient tourné l'angle du palais,
furent arrêtés par une haute barrière faite en jonc des Indes. Ils coupèrent
avec leurs poignards les courroies de la serrure et se trouvèrent alors sous la
façade qui regardait Carthage, dans un autre jardin rempli de végétations
taillées. Des lignes de fleurs blanches, toutes se suivant une à une,
décrivaient sur la terre couleur d'azur de longues paraboles, comme des fusées
d'étoiles. Les buissons, pleins de ténèbres, exhalaient des odeurs chaudes,
mielleuses. Il y avait des troncs d'arbre barbouillés de cinabre, qui
ressemblaient à des colonnes sanglantes. Au milieu, douze piédestaux de cuivre
portaient chacun une grosse boule de verre, et des lueurs rougeâtres
emplissaient confusément ces globes creux, comme d'énormes prunelles qui
palpiteraient encore. Les soldats s'éclairaient avec des torches, tout en
trébuchant sur la pente du terrain, profondément labouré.
Mais ils
aperçurent un petit lac, divisé en plusieurs bassins par des murailles de
pierres bleues. L'onde était si limpide que les flammes des torches tremblaient
jusqu'au fond, sur un lit de cailloux blancs et de poussière d'or. Elle se mit à
bouillonner, des paillettes lumineuses glissèrent, et de gros poissons, qui
portaient des pierreries à la gueule, apparurent vers la surface.
Les
soldats, en riant beaucoup, leur passèrent les doigts dans les ouïes et les
apportèrent sur les tables.
C'étaient les poissons de la famille Barca.
Tous descendaient de ces lottes primordiales qui avaient fait éclore l'oeuf
mystique où se cachait la Déesse. L'idée de commettre un sacrilège ranima la
gourmandise des Mercenaires ; ils placèrent vite du feu sous des vases d'airain
et s'amusèrent à regarder les beaux poissons se débattre dans l'eau bouillante.
La houle des soldats se poussait. Ils n'avaient plus peur. Ils
recommençaient à boire. Les parfums qui leur coulaient du front mouillaient de
gouttes larges leurs tuniques en lambeaux, et s'appuyant des deux poings sur les
tables qui leur semblaient osciller comme des navires, ils promenaient à
l'entour leurs gros yeux ivres, pour dévorer par la vue ce qu'ils ne pouvaient
prendre. D'autres, marchant tout au milieu des plats sur les nappes de pourpre,
cassaient à coups de pied les escabeaux d'ivoire et les fioles tyriennes en
verre. Les chansons se mêlaient au râle des esclaves agonisant parmi les coupes
brisées. Ils demandaient du vin, des viandes, de l'or. Ils criaient pour avoir
des femmes. Ils déliraient en cent langages. Quelques-uns se croyaient aux
étuves, à cause de la buée qui flottait autour d'eux, ou bien, apercevant des
feuillages, ils s'imaginaient être à la chasse et couraient sur leurs compagnons
comme sur des bêtes sauvages. L'incendie de l'un à l'autre gagnait tous les
arbres, et les hautes masses de verdure, d'où s'échappaient de longues spirales
blanches, semblaient des volcans qui commencent à fumer. La clameur redoublait ;
les lions blessés rugissaient dans l'ombre.
Le palais s'éclaira d'un
seul coup à sa plus haute terrasse, la porte du milieu s'ouvrit, et une femme,
la fille d'Hamilcar elle-même, couverte de vêtements noirs, apparut sur le
seuil. Elle descendit le premier escalier qui longeait obliquement le premier
étage, puis le second, le troisième, et elle s'arrêta sur la dernière terrasse,
au haut de l'escalier des galères. Immobile et la tête basse, elle regardait les
soldats.
Derrière elle, de chaque côté, se tenaient deux longues
théories d'hommes pâles, vêtus de robes blanches à franges rouges qui tombaient
droit sur leurs pieds. Ils n'avaient pas de barbe, pas de cheveux, pas de
sourcils. Dans leurs mains étincelantes d'anneaux ils portaient d'énormes lyres
et chantaient tous, d'une voix aiguë, un hymne à la divinité de Carthage.
C'étaient les prêtres eunuques du temple de Tanit, que Salammbô appelait souvent
dans sa maison.
Enfin elle descendit l'escalier des galères. Les prêtres
la suivirent. Elle s'avança dans l'avenue des cyprès, et elle marchait lentement
entre les tables des capitaines, qui se reculaient un peu en la regardant
passer.
Sa chevelure, poudrée d'un sable violet, et réunie en forme de
tour selon la mode des vierges chananéennes, la faisait paraître plus grande.
Des tresses de perles attachées à ses tempes descendaient jusqu'aux coins de sa
bouche, rose comme une grenade entrouverte. Il y avait sur sa poitrine un
assemblage de pierres lumineuses, imitant par leur bigarrure les écailles d'une
murène. Ses bras, garnis de diamants, sortaient nus de sa tunique sans manches,
étoilée de fleurs rouges sur un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles
une chaînette d'or pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre
sombre, taillé dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle, faisant à
chacun de ses pas comme une large vague qui la suivait.
Les prêtres, de
temps à autre, pinçaient sur leurs lyres des accords presque étouffés, et dans
les intervalles de la musique, on entendait le petit bruit de la chaînette d'or
avec le claquement régulier de ses sandales en papyrus.
Personne encore
ne la connaissait. On savait seulement qu'elle vivait retirée dans des pratiques
pieuses. Des soldats l'avaient aperçue la nuit, sur le haut de son palais, à
genoux devant les étoiles, entre les tourbillons des cassolettes allumées.
C'était la lune qui l'avait rendue si pâle, et quelque chose des Dieux
l'enveloppait comme une vapeur subtile. Ses prunelles semblaient regarder tout
au loin au-delà des espaces terrestres. Elle marchait en inclinant la tête, et
tenait à sa main droite une petite lyre d'ébène.
Ils l'entendaient
murmurer :
-- " Morts ! Tous morts ! Vous ne viendrez plus obéissant à
ma voix, quand, assise sur le bord du lac, je vous jetais dans la gueule des
pépins de pastèques ! Le mystère de Tanit roulait au fond de vos yeux, plus
limpides que les globules des fleuves. " Et elle les appelait par leurs noms,
qui étaient les noms des mois.
-- " Siv ! Sivan ! Tammouz, Eloul,
Tischri, Schebar !
-- Ah ! pitié pour moi, Déesse ! "
Les
soldats, sans comprendre ce qu'elle disait, se tassaient autour d'elle. Ils
s'ébahissaient de sa parure ; mais elle promena sur eux tous un long regard
épouvanté, puis s'enfonçant la tête dans les épaules en écartant les bras, elle
répéta plusieurs fois :
-- " Qu'avez-vous fait ! qu'avez-vous fait !
-- Vous aviez cependant, pour vous réjouir, du pain, des viandes, de
l'huile, tout le malobathre des greniers ! J'avais fait venir des boeufs
d'Hécatompyle, j'avais envoyé des chasseurs dans le désert ! " Sa voix
s'enflait, ses joues s'empourpraient. Elle ajouta : " Où êtes-vous donc, ici ?
Est-ce dans une ville conquise, ou dans le palais d'un maître ? Et quel maître ?
le suffète Hamilcar mon père, serviteur des Baals ! Vos armes, rouges du sang de
ses esclaves, c'est lui qui les a refusées à Lutatius ! En connaissez-vous un
dans vos patries qui sache mieux conduire les batailles ? Regardez donc ! les
marches de notre palais sont encombrées par nos victoires ! Continuez !
brûlez-le ! J'emporterai avec moi le Génie de ma maison, mon serpent noir qui
dort là-haut sur des feuilles de lotus ! Je sifflerai, il me suivra ; et, si je
monte en galère, il courra dans le sillage de mon navire sur l'écume des flots.
"
Ses narines minces palpitaient. Elle écrasait ses ongles contre les
pierreries de sa poitrine. Ses yeux s'alanguirent ; elle reprit :
-- "
Ah ! pauvre Carthage ! lamentable ville ! Tu n'as plus pour te défendre les
hommes forts d'autrefois, qui allaient au-delà des océans bâtir des temples sur
les rivages. Tous les pays travaillaient autour de toi, et les plaines de la
mer, labourées par tes rames, balançaient tes moissons. "
Alors elle se
mit à chanter les aventures de Melkarth, dieu des Sidoniens et père de sa
famille.
Elle disait l'ascension des montagnes d'Ersiphonie, le voyage à
Tartessus, et la guerre contre Masisabal pour venger la reine des serpents :
-- " Il poursuivait dans la forêt le monstre femelle dont la queue
ondulait sur les feuilles mortes comme un ruisseau d'argent ; et il arriva dans
une prairie où des femmes, à croupe de dragon, se tenaient autour d'un grand
feu, dressées sur la pointe de leur queue. La lune, couleur de sang,
resplendissait dans un cercle pâle, et leurs langues écarlates, fendues comme
des harpons de pêcheurs, s'allongeaient en se recourbant jusqu'au bord de la
flamme. "
Puis Salammbô, sans s'arrêter, raconta comment Melkarth, après
avoir vaincu Masisabal, mit à la proue du navire sa tête coupée. -- " A chaque
battement des flots, elle s'enfonçait sous l'écume ; mais le soleil l'embaumait,
elle se fit plus dure que l'or ; cependant les yeux ne cessaient point de
pleurer, et les larmes, continuellement, tombaient dans l'eau. "
Elle
chantait tout cela dans un vieil idiome chananéen que n'entendaient pas les
Barbares. Ils se demandaient ce qu'elle pouvait leur dire avec les gestes
effrayants dont elle accompagnait son discours ; -- et montés autour d'elle sur
les tables, sur les lits, dans les rameaux des sycomores, la bouche ouverte et
allongeant la tête, ils tâchaient de saisir ces vagues histoires qui se
balançaient devant leur imagination, à travers l'obscurité des théogonies, comme
des fantômes dans des nuages.
Seuls, les prêtres sans barbe comprenaient
Salammbô. Leurs mains ridées, pendant sur les cordes des lyres, frémissaient, et
de temps à autre en tiraient un accord lugubre : car plus faibles que des
vieilles femmes ils tremblaient à la fois d'émotion mystique et de la peur que
leur faisaient les hommes. Les Barbares ne s'en souciaient ; ils écoutaient
toujours la vierge chanter.
Aucun ne la regardait comme un jeune chef
numide placé aux tables des capitaines, parmi des soldats de sa nation. Sa
ceinture était si hérissée de dards, qu'elle faisait une bosse dans son large
manteau, noué à ses tempes par un lacet de cuir. L'étoffe, bâillant sur ses
épaules, enveloppait d'ombre son visage, et l'on n'apercevait que les flammes de
ses deux yeux fixes. C'était par hasard qu'il se trouvait au festin, -- son père
le faisant vivre chez les Barca, selon la coutume des rois qui envoyaient leurs
enfants dans les grandes familles pour préparer des alliances ; mais depuis six
mois que Narr'Havas y logeait, il n'avait point encore aperçu Salammbô ; et,
assis sur les talons, la barbe baissée vers les hampes de ses javelots, il la
considérait en écartant les narines comme un léopard qui est accroupi dans les
bambous.
De l'autre côté des tables se tenait un Libyen de taille
colossale et à courts cheveux noirs frisés. Il n'avait gardé que sa jaquette
militaire, dont les lames d'airain déchiraient la pourpre du lit. Un collier à
lune d'argent s'embarrassait dans les poils de sa poitrine. Des éclaboussures de
sang lui tachetaient la face, il s'appuyait sur le coude gauche ; et la bouche
grande ouverte il souriait.
Salammbô n'en était plus au rythme sacré.
Elle employait simultanément tous les idiomes des Barbares, délicatesse de femme
pour attendrir leur colère. Aux Grecs elle parlait grec, puis elle se tournait
vers les Ligures, vers les Campaniens, vers les Nègres ; et chacun en l'écoutant
retrouvait dans cette voix la douceur de sa patrie. Emportée par les souvenirs
de Carthage, elle chantait maintenant les anciennes batailles contre Rome ; ils
applaudissaient. Elle s'enflammait à la lueur des épées nues ; elle criait, les
bras ouverts. Sa lyre tomba, elle se tut ; -- et pressant son coeur à deux
mains, elle resta quelques minutes les paupières closes à savourer l'agitation
de tous ces hommes.
Mâtho le Libyen se penchait vers elle.
Involontairement elle s'en approcha, et, poussée par la reconnaissance de son
orgueil, elle lui versa dans une coupe d'or un long jet de vin pour se
réconcilier avec l'armée.
-- " Bois ! " dit-elle.
Il prit la
coupe et il la portait à ses lèvres quand un Gaulois, le même que Giscon avait
blessé, le frappa sur l'épaule, tout en débitant d'un air jovial des
plaisanteries dans la langue de son pays. Spendius n'était pas loin ; il
s'offrit à les expliquer.
-- " Parle ! " dit Mâtho.
-- " Les
Dieux te protègent, tu vas devenir riche. A quand les noces ? "
-- "
Quelles noces ? "
-- " Les tiennes ! car chez nous " , dit le Gaulois,
lorsqu'une femme fait boire un soldat, c'est qu'elle lui offre sa couche. "
Il n'avait pas fini que Narr'Havas, en bondissant, tira un javelot de sa
ceinture, et appuyé du pied droit sur le bord de la table, il le lança contre
Mâtho.
Le javelot siffla entre les coupes, et, traversant le bras du
Libyen, le cloua sur la nappe si fortement, que la poignée en tremblait dans
l'air.
Mâtho l'arracha vite ; mais il n'avait pas d'armes, il était nu ;
enfin, levant à deux bras la table surchargée, il la jeta contre Narr'Havas tout
au milieu de la foule qui se précipitait entre eux. Les soldats et les Numides
se serraient à ne pouvoir tirer leurs glaives. Mâtho avançait en donnant de
grands coups avec sa tête. Quand il la releva, Narr'Havas avait disparu. Il le
chercha des yeux. Salammbô aussi était partie.
Alors sa vue se tournant
sur le palais, il aperçut tout en haut la porte rouge à croix noire qui se
refermait. Il s'élança.
On le vit courir entre les proues des galères,
puis réapparaître le long des trois escaliers jusqu'à la porte rouge qu'il
heurta de tout son corps. En haletant, il s'appuya contre le mur pour ne pas
tomber.
Un homme l'avait suivi, et, à travers les ténèbres, car les
lueurs du festin étaient cachées par l'angle du palais, il reconnut Spendius.
-- " Va-t'en ! " dit-il.
L'esclave, sans répondre, se mit avec
ses dents à déchirer sa tunique ; puis s'agenouillant auprès de Mâtho il lui
prit le bras délicatement, et il le palpait dans l'ombre pour découvrir la
blessure.
Sous un rayon de la lune qui glissait entre les nuages,
Spendius aperçut au milieu du bras une plaie béante. Il roula tout autour le
morceau d'étoffe ; mais l'autre, s'irritant, disait : " Laisse-moi ! Laisse-moi
! "
-- " Oh ! non ! " reprit l'esclave. " Tu m'as délivré de
l'ergastule. Je suis à toi ! tu es mon maître ! ordonne ! "
Mâtho, en
frôlant les murs, fit le tour de la terrasse. Il tendait l'oreille à chaque pas,
et, par l'intervalle des roseaux dorés, plongeait ses regards dans les
appartements silencieux. Enfin il s'arrêta d'un air désespéré.
-- "
Ecoute ! " lui dit l'esclave. " Oh ! ne me méprise pas pour ma faiblesse ! J'ai
vécu dans le palais. Je peux, comme une vipère, me couler entre les murs. Viens
! Il y a dans la Chambre des Ancêtres un lingot d'or sous chaque dalle ; une
voie souterraine conduit à leurs tombeaux. "
-- " Eh ! qu'importe ! "
dit Mâtho.
Spendius se tut.
Ils étaient sur la terrasse. Une
masse d'ombre énorme s'étalait devant eux, et qui semblait contenir de vagues
amoncellements, pareils aux flots gigantesques d'un océan noir pétrifié.
Mais une barre lumineuse s'éleva du côté de l'Orient. A gauche, tout en
bas, les canaux de Mégara commençaient à rayer de leurs sinuosités blanches les
verdures des jardins. Les toits coniques des temples heptagones, les escaliers,
les terrasses, les remparts, peu à peu, se découpaient sur la pâleur de l'aube ;
et tout autour de la péninsule carthaginoise une ceinture d'écume blanche
oscillait tandis que la mer couleur d'émeraude semblait comme figée dans la
fraîcheur du matin. Puis à mesure que le ciel rose allait s'élargissant, les
hautes maisons inclinées sur les pentes du terrain se haussaient, se tassaient
telles qu'un troupeau de chèvres noires qui descend des montagnes. Les rues
désertes s'allongeaient ; les palmiers, çà et là sortant des murs, ne bougeaient
pas ; les citernes remplies avaient l'air de boucliers d'argent perdus dans les
cours, le phare du promontoire Hennormaeum commençait à pâlir. Tout en haut de
l'Acropole, dans le bois de cyprès, les chevaux d'Eschmoûn, sentant venir la
lumière, posaient leurs sabots sur le parapet de marbre et hennissaient du côté
du soleil.
Il parut ; Spendius, levant les bras, poussa un cri.
Tout s'agitait dans une rougeur épandue, car le Dieu, comme se
déchirant, versait à pleins rayons sur Carthage la pluie d'or de ses veines. Les
éperons des galères étincelaient, le toit de Khamon paraissait tout en flammes,
et l'on apercevait des lueurs au fond des temples dont les portes s'ouvraient.
Les grands chariots arrivant de la campagne faisaient tourner leurs roues sur
les dalles des rues. Des dromadaires chargés de bagages descendaient les rampes.
Les changeurs dans les carrefours relevaient les auvents de leurs boutiques. Des
cigognes s'envolèrent, des voiles blanches palpitaient. On entendait dans le
bois de Tanit le tambourin des courtisanes sacrées, et à la pointe des Mappales,
les fourneaux pour cuire les cercueils d'argile commençaient à fumer.
Spendius se penchait en dehors de la terrasse ; ses dents claquaient, il
répétait :
-- " Ah ! oui... oui ... maître ! je comprends pourquoi tu
dédaignais tout à l'heure le pillage de la maison. "
Mâtho fut comme
réveillé par le sifflement de sa voix, il semblait ne pas comprendre ; Spendius
reprit :
-- " Ah ! quelles richesses ! et les hommes qui les possèdent
n'ont même pas de fer pour les défendre ! "
Alors, lui faisant voir de
sa main droite étendue quelques-uns de la populace qui rampaient en dehors du
môle, sur le sable, pour chercher des paillettes d'or :
-- " Tiens ! "
lui dit-il, " la République est comme ces misérables : courbée au bord des
océans, elle enfonce dans tous les rivages ses bras avides, et le bruit des
flots emplit tellement son oreille qu'elle n'entendrait pas venir par-derrière
le talon d'un maître ! "
Il entraîna Mâtho tout à l'autre bout de la
terrasse, et lui montrant le jardin où miroitaient au soleil les épées des
soldats suspendues dans les arbres.
-- " Mais ici il y a des hommes
forts dont la haine est exaspérée ! et rien ne les attache à Carthage, ni leurs
familles, ni leurs serments, ni leurs dieux ! "
Mâtho restait appuyé
contre le mur ; Spendius, se rapprochant, poursuivit à voix basse :
-- "
Me comprends-tu, soldat ? Nous nous promènerions couverts de pourpre comme des
satrapes. On nous laverait dans les parfums ; j'aurais des esclaves à mon tour !
N'es-tu pas las de dormir sur la terre dure, de boire le vinaigre des camps, et
toujours d'entendre la trompette ? Tu te reposeras plus tard, n'est-ce pas ?
quand on arrachera ta cuirasse pour jeter ton cadavre aux vautours ! ou
peut-être, t'appuyant sur un bâton, aveugle, boiteux, débile, tu t'en iras de
porte en porte raconter ta jeunesse aux petits enfants et aux vendeurs de
saumure. Rappelle-toi toutes les injustices de tes chefs, les campements dans la
neige, les courses au soleil, les tyrannies de la discipline et l'éternelle
menace de la croix ! Après tant de misères on t'a donné un collier d'honneur,
comme on suspend au poitrail des ânes une ceinture de grelots pour les étourdir
dans la marche, et faire qu'ils ne sentent pas la fatigue. Un homme comme toi,
plus brave que Pyrrhus ! Si tu l'avais voulu, pourtant ! Ah ! comme tu seras
heureux dans les grandes salles fraîches, au son des lyres, couché sur des
fleurs, avec des bouffons et avec des femmes ! Ne me dis pas que l'entreprise
est impossible ! Est-ce que les Mercenaires, déjà, n'ont pas possédé Rheggium et
d'autres places fortes en Italie ! Qui t'empêche ? ! Hamilcar est absent ; le
peuple exècre les Riches ; Giscon ne peut rien sur les lâches qui l'entourent.
Mais tu es brave, toi ! ils t'obéiront. Commande-les ! Carthage est à nous ;
jetons-nous-y ! "
-- " Non ! " dit Mâtho, " la malédiction de Moloch
pèse sur moi. Je l'ai senti à ses yeux, et tout à l'heure j'ai vu dans un temple
un bélier noir qui reculait. " Il ajouta, en regardant autour de lui : " Où
est-elle ? "
Spendius comprit qu'une inquiétude immense l'occupait ; il
n'osa plus parler.
Les arbres derrière eux fumaient encore ; de leurs
branches noircies, des carcasses de singes à demi-brûlées tombaient de temps à
autre au milieu des plats. Les soldats ivres ronflaient la bouche ouverte à côté
des cadavres ; et ceux qui ne dormaient pas baissaient leur tête, éblouis par le
jour. Le sol piétiné disparaissait sous des flaques rouges. Les éléphants
balançaient entre les pieux de leurs parcs leurs trompes sanglantes. On
apercevait dans les greniers ouverts des sacs de froment répandus, et sous la
porte une ligne épaisse de chariots amoncelés par les Barbares ; les paons
juchés dans les cèdres déployaient leur queue et se mettaient à crier.
Cependant l'immobilité de Mâtho étonnait Spendius, il était encore plus
pâle que tout à l'heure, et, les prunelles fixes, il suivait quelque chose à
l'horizon, appuyé des deux poings sur le bord de la terrasse. Spendius, en se
courbant, finit par découvrir ce qu'il contemplait. Un point d'or tournait au
loin dans la poussière sur la route d'Utique ; c'était le moyeu d'un char attelé
de deux mulets ; un esclave courait à la tête du timon, en les tenant par la
bride. Il y avait dans le char deux femmes assises. Les crinières des bêtes
bouffaient entre leurs oreilles à la mode persique, sous un réseau de perles
bleues. Spendius les reconnut ; il retint un cri.
Un grand voile,
par-derrière, flottait au vent.
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Chapitre 2
A SICCA
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Deux jours après, les Mercenaires sortirent de Carthage.
On leur
avait donné à chacun une pièce d'or, sous la condition qu'ils iraient camper à
Sicca, et on leur avait dit avec toutes sortes de caresses :
-- " Vous
êtes les sauveurs de Carthage ! Mais vous l'affameriez en y restant ; elle
deviendrait insolvable. Eloignez-vous ! La République, plus tard, vous saura gré
de cette condescendance. Nous allons immédiatement lever des impôts ; votre
solde sera complète, et l'on équipera des galères qui vous reconduiront dans vos
patries. "
Ils ne savaient que répondre à tant de discours. Ces hommes,
accoutumés à la guerre, s'ennuyaient dans le séjour d'une ville ; on n'eut pas
de mal à les convaincre, et le peuple monta sur les murs pour les voir s'en
aller.
Ils défilèrent par la rue de Khamon et la porte de Cirta,
pêle-mêle, les archers avec les hoplites, les capitaines avec les soldats, les
Lusitaniens avec les Grecs. Ils marchaient d'un pas hardi, faisant sonner sur
les dalles leurs lourds cothurnes. Leurs armures étaient bosselées par les
catapultes et leurs visages noircis par le hâle des batailles. Des cris rauques
sortaient des barbes épaisses ; leurs cottes de mailles déchirées battaient sur
les pommeaux des glaives, et l'on apercevait, aux trous de l'airain, leurs
membres nus, effrayants comme des machines de guerre. Les sarisses, les haches,
les épieux, les bonnets de feutre et les casques de bronze, tout oscillait à la
fois d'un seul mouvement. Ils emplissaient la rue à faire craquer les murs, et
cette longue masse de soldats en armes s'épanchait entre les hautes maisons à
six étages, barbouillées de bitume. Derrière leurs grilles de fer ou de roseaux,
les femmes, la tête couverte d'un voile, regardaient en silence les Barbares
passer.
Les terrasses, les fortifications, les murs disparaissaient sous
la foule des Carthaginois, habillée de vêtements noirs. Les tuniques des
matelots faisaient comme des taches de sang parmi cette sombre multitude, et des
enfants presque nus, dont la peau brillait sous leurs bracelets de cuivre,
gesticulaient dans le feuillage des colonnes ou entre les branches d'un palmier.
Quelques-uns des Anciens s'étaient postés sur la plate-forme des tours, et l'on
ne savait pas pourquoi se tenait ainsi, de place en place, un personnage à barbe
longue, dans une attitude rêveuse. Il apparaissait de loin sur le fond du ciel,
vague comme un fantôme, et immobile comme les pierres.
Tous, cependant,
étaient oppressés par la même inquiétude ; on avait peur que les Barbares, en se
voyant si forts, n'eussent la fantaisie de vouloir rester. Mais ils partaient
avec tant de confiance que les Carthaginois s'enhardirent et se mêlèrent aux
soldats. On les accablait de serments, d'étreintes. Quelques-uns même les
engageaient à ne pas quitter la ville, par exagération de politique et audace
d'hypocrisie. On leur jetait des parfums, des fleurs et des pièces d'argent. On
leur donnait des amulettes contre les maladies ; mais on avait craché dessus
trois fois pour attirer la mort, ou enfermé dedans des poils de chacal qui
rendent le coeur lâche. On invoquait tout haut la faveur de Melkarth et tout bas
sa malédiction.
Puis vint la cohue des bagages, des bêtes de somme et
des traînards. Des malades gémissaient sur des dromadaires ; d'autres
s'appuyaient, en boitant, sur le tronçon d'une pique. Les ivrognes emportaient
des outres, les voraces des quartiers de viande, des gâteaux, des fruits, du
beurre dans des feuilles de figuier, de la neige dans des sacs de toile. On en
voyait avec des parasols à la main, avec des perroquets sur l'épaule. Ils se
faisaient suivre par des dogues, par des gazelles ou des panthères. Des femmes
de race Libyque, montées sur des ânes, invectivaient les négresses qui avaient
abandonné pour les soldats les lupanars de Malqua : plusieurs allaitaient des
enfants suspendus à leur poitrine dans une lanière de cuir. Les mulets, que l'on
aiguillonnait avec la pointe des glaives, pliaient l'échine sous le fardeau des
tentes ; et il y avait une quantité de valets et de porteurs d'eau, hâves,
jaunis par les fièvres et tout sales de vermine, écume de la plèbe
carthaginoise, qui s'attachait aux Barbares.
Quand ils furent passés, on
ferma les portes derrière eux, le peuple ne descendit pas des murs ; l'armée se
répandit bientôt sur la largeur de l'isthme.
Elle se divisait par masses
inégales. Puis les lances apparurent comme de hauts brins d'herbe, enfin tout se
perdit dans une traînée de poussière ; ceux des soldats qui se retournaient vers
Carthage, n'apercevaient plus que ses longues murailles, découpant au bord du
ciel leurs créneaux vides.
Alors les Barbares entendirent un grand cri.
Ils crurent que quelques-uns d'entre eux, restés dans la ville (car ils ne
savaient pas leur nombre), s'amusaient à piller un temple. Ils rirent beaucoup à
cette idée, puis continuèrent leur chemin.
Ils étaient joyeux de se
retrouver, comme autrefois, marchant tous ensemble dans la pleine campagne ; et
des Grecs chantaient la vieille chanson des Mamertins :
-- " Avec ma
lance et mon épée, je laboure et je moissonne ; c'est moi qui suis le maître de
la maison ! L'homme désarmé tombe à mes genoux et m'appelle Seigneur et
Grand-Roi. "
Ils criaient, sautaient, les plus gais commençaient des
histoires ; le temps des misères était fini. En arrivant à Tunis, quelques-uns
remarquèrent qu'il manquait une troupe de frondeurs baléares. Ils n'étaient pas
loin, sans doute : on n'y pensa plus.
Les uns allèrent loger dans les
maisons, les autres campèrent au pied des murs, et les gens de la ville vinrent
causer avec les soldats. Pendant toute la nuit, on aperçut des feux qui
brûlaient à l'horizon, du côté de Carthage ; ces lueurs, comme des torches
géantes, s'allongeaient sur le lac immobile. Personne, dans l'armée, ne pouvait
dire quelle fête on célébrait.
Les Barbares, le lendemain, traversèrent
une campagne toute couverte de cultures. Les métairies des patriciens se
succédaient sur le bord de la route ; des rigoles coulaient dans des bois de
palmiers ; les oliviers faisaient de longues lignes vertes ; des vapeurs roses
flottaient dans les gorges des collines ; des montagnes bleues se dressaient
par-derrière. Un vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient sur les feuilles
larges des cactus.
Les Barbares se ralentirent.
Ils s'en
allaient par détachements isolés, ou se traînaient les uns après les autres à de
longs intervalles. Ils mangeaient des raisins au bord des vignes. Ils se
couchaient dans les herbes, et ils regardaient avec stupéfaction les grandes
cornes des boeufs artificiellement tordues, les brebis revêtues de peaux pour
protéger leur laine, les sillons qui s'entrecroisaient de manière à former des
losanges, et les socs de charrues pareils à des ancres de navires, avec les
grenadiers que l'on arrosait de silphium. Cette opulence de la terre et ces
inventions de la sagesse les éblouissaient.
Le soir, ils s'étendirent
sur les tentes sans les déplier ; et, tout en s'endormant la figure aux étoiles,
ils regrettaient le festin d'Hamilcar.
Au milieu du jour suivant, on fit
halte sur le bord d'une rivière, dans des touffes de lauriers-roses. Alors ils
jetèrent vite leurs lances, leurs boucliers, leurs ceintures. Ils se lavaient en
criant, ils puisaient dans leur casque, et d'autres buvaient à plat ventre, tout
au milieu des bêtes de somme, dont les bagages tombaient.
Spendius,
assis sur un dromadaire volé dans les parcs d'Hamilcar, aperçut de loin Mâtho,
qui, le bras suspendu contre la poitrine, nu-tête et la figure basse, laissait
boire son mulet, tout en regardant l'eau couler. Aussitôt il courut à travers la
foule, en l'appelant :
-- " Maître ! maître ! "
A peine si Mâtho
le remercia de ses bénédictions. Spendius n'y prenant garde se mit à marcher
derrière lui, et, de temps à autre, il tournait des yeux inquiets du côté de
Carthage.
C'était le fils d'un rhéteur grec et d'une prostituée
campanienne. Il s'était d'abord enrichi à vendre des femmes ; puis, ruiné par un
naufrage, il avait fait la guerre contre les Romains avec les pâtres du Samnium.
On l'avait pris, il s'était échappé ; on l'avait repris, et il avait travaillé
dans les carrières, haleté dans les étuves, crié dans les supplices, passé par
bien des maîtres, connu toutes les fureurs. Un jour enfin, par désespoir il
s'était lancé à la mer du haut de la trirème où il poussait l'aviron. Des
matelots d'Hamilcar l'avaient recueilli mourant et amené à Carthage dans
l'ergastule de Mégara. Mais comme on devait rendre aux Romains leurs transfuges,
il avait profité du désordre pour s'enfuir avec les soldats.
Pendant
toute la route, il resta près de Mâtho ; il lui apportait à manger, il le
soutenait pour descendre, il étendait un tapis, le soir, sous sa tête. Mâtho
finit par s'émouvoir de ces prévenances, et peu à peu il desserra les lèvres.
Il était né dans le golfe des Syrtes. Son père l'avait conduit en
pèlerinage au temple d'Ammon. Puis il avait chassé les éléphants dans les forêts
des Garamantes. Ensuite, il s'était engagé au service de Carthage. On l'avait
nommé tétrarque à la prise de Drépanum. La République lui devait quatre chevaux,
vingt-trois médines de froment et la solde d'un hiver. Il craignait les Dieux et
souhaitait mourir dans sa patrie.
Spendius lui parla de ses voyages, des
peuples et des temples qu'il avait visités, et il connaissait beaucoup de choses
: il savait faire des sandales, des épieux, des filets, apprivoiser les bêtes
farouches et cuire des poissons.
Parfois s'interrompant, il tirait du
fond de sa gorge un cri rauque ; le mulet de Mâtho pressait son allure ; les
autres se hâtaient pour les suivre, puis Spendius recommençait, toujours agité
par son angoisse. Elle se calma, le soir du quatrième jour.
Ils
marchaient côte à côte, à la droite de l'armée, sur le flanc d'une colline ; la
plaine, en bas, se prolongeait, perdue dans les vapeurs de la nuit. Les lignes
des soldats défilant au-dessous d'eux faisaient dans l'ombre des ondulations. De
temps à autre elles passaient sur les éminences éclairées par la lune ; alors
une étoile tremblait à la pointe des piques, les casques un instant miroitaient,
tout disparaissait, et il en survenait d'autres, continuellement. Au loin, des
troupeaux réveillés bêlaient, et quelque chose d'une douceur infinie semblait
s'abattre sur la terre.
Spendius, la tête renversée et les yeux à demi
clos, aspirait avec de grands soupirs la fraîcheur du vent ; il écartait les
bras en remuant ses doigts pour mieux sentir cette caresse qui lui coulait sur
le corps. Des espoirs de vengeance, revenus, le transportaient. Il colla sa main
contre sa bouche afin d'arrêter ses sanglots, et, à demi pâmé d'ivresse, il
abandonnait le licol de son dromadaire qui avançait à grands pas réguliers.
Mâtho était retombé dans sa tristesse : ses jambes pendaient jusqu'à terre, et
les herbes, en fouettant ses cothurnes, faisaient un sifflement continu.
Cependant, la route s'allongeait sans jamais en finir. A l'extrémité
d'une plaine, toujours on arrivait sur un plateau de forme ronde ; puis on
redescendait dans une vallée, et les montagnes qui semblaient boucher l'horizon,
à mesure que l'on approchait d'elles, se déplaçaient comme en glissant. De temps
à autre, une rivière apparaissait dans la verdure des tamarix, pour se perdre au
tournant des collines. Parfois, se dressait un énorme rocher, pareil à la proue
d'un vaisseau ou au piédestal de quelque colosse disparu.
On
rencontrait, à des intervalles réguliers, de petits temples quadrangulaires,
servant aux stations des pèlerins qui se rendaient à Sicca. Ils étaient fermés
comme des tombeaux. Les Libyens, pour se faire ouvrir, frappaient de grands
coups contre la porte. Personne de l'intérieur ne répondait.
Puis les
cultures se firent plus rares. On entrait tout à coup sur des bandes de sable,
hérissées de bouquets épineux. Des troupeaux de moutons broutaient parmi les
pierres ; une femme, la taille ceinte d'une toison bleue, les gardait. Elle
s'enfuyait en poussant des cris, dès qu'elle apercevait entre les rochers les
piques des soldats.
Ils marchaient dans une sorte de grand couloir bordé
par deux chaînes de monticules rougeâtres, quand une odeur nauséabonde vint les
frapper aux narines, et ils crurent voir au haut d'un caroubier quelque chose
d'extraordinaire : une tête de lion se dressait au-dessus des feuilles.
Ils y coururent. C'était un lion, attaché à une croix par les quatre
membres comme un criminel. Son mufle énorme lui retombait sur la poitrine, et
ses deux pattes antérieures, disparaissant à demi sous l'abondance de sa
crinière, étaient largement écartées comme les deux ailes d'un oiseau. Ses
côtes, une à une, saillissaient sous sa peau tendue ; ses jambes de derrière,
clouées l'une contre l'autre, remontaient un peu ; et du sang noir, coulant
parmi ses poils, avait amassé des stalactites au bas de sa queue qui pendait
toute droite le long de la croix. Les soldats se divertirent autour ; ils
l'appelaient consul et citoyen de Rome et lui jetèrent des cailloux dans les
yeux, pour faire envoler les moucherons.
Cent pas plus loin ils en
virent deux autres, puis tout à coup parut une longue file de croix supportant
des lions. Les uns étaient morts depuis si longtemps qu'il ne restait plus
contre le bois que les débris de leurs squelettes ; d'autres à moitié rongés
tordaient la gueule en faisant une horrible grimace ; il y en avait d'énormes,
l'arbre de la croix pliait sous eux et ils se balançaient au vent, tandis que
sur leur tête des bandes de corbeaux tournoyaient dans l'air, sans jamais
s'arrêter. Ainsi se vengeaient les paysans carthaginois quand ils avaient pris
quelque bête féroce ; ils espéraient par cet exemple terrifier les autres. Les
Barbares, cessant de rire, tombèrent dans un long étonnement. " Quel est ce
peuple, pensaient-ils, qui s'amuse à crucifier les lions ! "
Ils
étaient, d'ailleurs, les hommes du Nord surtout, vaguement inquiets, troublés,
malades déjà, ils se déchiraient les mains aux dards des aloès ; de grands
moustiques bourdonnaient à leurs oreilles, et les dysenteries commençaient dans
l'armée. Ils s'ennuyaient de ne pas voir Sicca. Ils avaient peur de se perdre et
d'atteindre le désert, la contrée des sables et des épouvantements. Beaucoup
même ne voulaient plus avancer. D'autres reprirent le chemin de Carthage.
Enfin le septième jour, après avoir suivi pendant longtemps la base
d'une montagne, on tourna brusquement à droite ; alors apparut une ligne de
murailles posée sur des roches blanches et se confondant avec elles. Soudain la
ville entière se dressa ; des voiles bleus, jaunes et blancs s'agitaient sur les
murs, dans la rougeur du soir. C'étaient les prêtresses de Tanit, accourues pour
recevoir les hommes. Elles se tenaient rangées sur le long du rempart, en
frappant des tambourins, en pinçant des lyres, en secouant des crotales, et les
rayons du soleil, qui se couchait par- derrière, dans les montagnes de la
Numidie, passaient entre les cordes des harpes où s'allongeaient leurs bras nus.
Les instruments, par intervalles, se taisaient tout à coup, et un cri strident
éclatait, précipité, furieux, continu, sorte d'aboiement qu'elles faisaient en
se frappant avec la langue les deux coins de la bouche. D'autres restaient
accoudées, le menton dans la main, et plus immobiles que des sphinx, elles
dardaient leurs grands yeux noirs sur l'armée qui montait.
Bien que
Sicca fût une ville sacrée, elle ne pouvait contenir une telle multitude ; le
temple avec ses dépendances en occupait, seul, la moitié. Aussi les Barbares
s'établirent dans la plaine tout à leur aise, ceux qui étaient disciplinés par
troupes régulières, et les autres, par nations ou d'après leur fantaisie.
Les Grecs alignèrent sur des rangs parallèles leurs tentes de peaux ;
les Ibériens disposèrent en cercle leurs pavillons de toile ; les Gaulois se
firent des baraques de planches ; les Libyens des cabanes de pierres sèches, et
les Nègres creusèrent dans le sable avec leurs ongles des fosses pour dormir.
Beaucoup, ne sachant où se mettre, erraient au milieu des bagages, et la nuit
couchaient par terre dans leurs manteaux troués.
La plaine se
développait autour d'eux, toute bordée de montagnes. Çà et là un palmier se
penchait sur une colline de sable, des sapins et des chênes tachetaient les
flancs des précipices. Quelquefois la pluie d'un orage, telle qu'une longue
écharpe, pendait du ciel, tandis que la campagne restait partout couverte d'azur
et de sérénité ; puis un vent tiède chassait des tourbillons de poussière ; --
et un ruisseau descendait en cascade des hauteurs de Sicca où se dressait, avec
sa toiture d'or sur des colonnes d'airain, le temple de la Vénus carthaginoise,
dominatrice de la contrée. Elle semblait l'emplir de son âme. Par ces
convulsions des terrains, ces alternatives de la température et ces jeux de la
lumière, elle manifestait l'extravagance de sa force avec la beauté de son
éternel sourire. Les montagnes, à leur sommet, avaient la forme d'un croissant ;
d'autres ressemblaient à des poitrines de femme tendant leurs seins gonflés, et
les Barbares sentaient peser par-dessus leurs fatigues un accablement qui était
plein de délices.
Spendius, avec l'argent de son dromadaire, s'était
acheté un esclave. Tout le long du jour il dormait étendu devant la tente de
Mâtho. Souvent il se réveillait croyant dans son rêve entendre siffler les
lanières ; alors, en souriant, il se passait les mains sur les cicatrices de ses
jambes, à la place où les fers avaient longtemps porté ; puis il se rendormait.
Mâtho acceptait sa compagnie, et quand il sortait, Spendius, avec un
long glaive sur la cuisse, l'escortait comme un licteur ; ou bien Mâtho
nonchalamment s'appuyait du bras sur son épaule, car Spendius était petit.
Un soir qu'ils traversaient ensemble les rues du camp, ils aperçurent
des hommes couverts de manteaux blancs ; parmi eux se trouvait Narr'Havas, le
prince des Numides. Mâtho tressaillit.
-- " Ton épée ! " s'écria-t-il ;
" je veux le tuer ! "
-- " Pas encore ! " fit Spendius en l'arrêtant.
Déjà Narr'Havas s'avançait vers lui.
Il baisa ses deux pouces en signe
d'alliance, rejetant la colère qu'il avait eue sur l'ivresse du festin ; puis il
parla longuement contre Carthage, mais il ne dit pas ce qui l'amenait chez les
Barbares.
Etait-ce pour les trahir ou bien la République ? se demandait
Spendius ; et comme il comptait faire son profit de tous les désordres, il
savait gré à Narr'Havas des futures perfidies dont il le soupçonnait.
Le
chef des Numides resta parmi les Mercenaires. Il paraissait vouloir s'attacher
Mâtho. Il lui envoyait des chèvres grasses, de la poudre d'or et des plumes
d'autruche. Le Libyen, ébahi de ces caresses, hésitait à y répondre ou à s'en
exaspérer. Mais Spendius l'apaisait, et Mâtho se laissait gouverner par
l'esclave, -- toujours irrésolu et dans une invincible torpeur, comme ceux qui
ont pris autrefois quelque breuvage dont ils doivent mourir.
Un matin
qu'ils partaient tous les trois pour la chasse au lion, Narr'Havas cacha un
poignard dans son manteau. Spendius marcha continuellement derrière lui ; et ils
revinrent sans qu'on eût tiré le poignard.
Une autre fois, Narr'Havas
les entraîna fort loin, jusqu'aux limites de son royaume. Ils arrivèrent dans
une gorge étroite ; Narr'Havas sourit en leur déclarant qu'il ne connaissait
plus la route ; Spendius la retrouva.
Mais le plus souvent Mâtho,
mélancolique comme un augure, s'en allait dès le soleil levant pour vagabonder
dans la campagne. Il s'étendait sur le sable, et jusqu'au soir y restait
immobile.
Il consulta l'un après l'autre tous les devins de l'armée,
ceux qui observent la marche des serpents, ceux qui lisent dans les étoiles,
ceux qui soufflent sur la cendre des morts. Il avala du galbanum, du seseli et
du venin de vipère qui glace le coeur ; des femmes nègres, en chantant au clair
de lune des paroles barbares, lui piquèrent la peau du front avec des stylets
d'or ; il se chargeait de colliers et d'amulettes : il invoqua tour à tour
Baal-Kamon, Moloch, les sept Cabires, Tanit et la Vénus des Grecs. Il grava un
nom sur une plaque de cuivre et il l'enfouit dans le sable au seuil de sa tente.
Spendius l'entendait gémir et parler tout seul.
Une nuit il entra.
Mâtho, nu comme un cadavre, était couché à plat ventre sur une peau de
lion, la face dans les deux mains, une lampe suspendue éclairait ses armes,
accrochées sur sa tête contre le mât de la tente.
-- " Tu souffres ? "
lui dit l'esclave. " Que te faut-il ? réponds-moi ! - " et il le secoua par
l'épaule en l'appelant plusieurs fois : " Maître ! maître ! ... "
Enfin
Mâtho leva vers lui de grands yeux troubles.
-- " Ecoute ! " fit-il à
voix basse, avec un doigt sur les lèvres. " C'est une colère des Dieux ! la
fille d'Hamilcar me poursuit ! J'en ai peur, Spendius ! " Il se serrait contre
sa poitrine, comme un enfant épouvanté par un fantôme. -- " Parle-moi ! je suis
malade ! je veux guérir ! j'ai tout essayé ! Mais toi, tu sais peut-être des
Dieux plus forts ou quelque invocation irrésistible ? "
-- " Pour quoi
faire ? " demanda Spendius.
Il répondit, en se frappant la tête avec ses
deux poings :
-- " Pour m'en débarrasser ! "
Puis il se disait,
se parlant à lui-même, avec de longs intervalles :
-- " Je suis sans
doute la victime de quelque holocauste qu'elle aura promis aux Dieux ? .... Elle
me tient attaché par une chaîne que l'on n'aperçoit pas. Si je marche, c'est
qu'elle avance ; quand je m'arrête, elle se repose ! Ses yeux me brûlent,
j'entends sa voix. Elle m'environne, elle me pénètre. Il me semble qu'elle est
devenue mon âme !
" Et pourtant, il y a entre nous deux comme les flots
invisibles d'un océan sans bornes ! Elle est lointaine et tout inaccessible ! La
splendeur de sa beauté fait autour d'elle un nuage de lumière ; et je crois, par
moments, ne l'avoir jamais vue... qu'elle n'existe pas... et que tout cela est
un songe ! "
Mâtho pleurait ainsi dans les ténèbres ; les Barbares
dormaient. Spendius, en le regardant, se rappelait les jeunes hommes qui, avec
des vases d'or dans les mains, le suppliaient autrefois, quand il promenait par
les villes son troupeau de courtisanes ; une pitié l'émut, et il dit :
-- " Sois fort, mon maître ! Appelle ta volonté et n'implore plus les
Dieux, car ils ne se détournent pas aux cris des hommes ! Te voilà pleurant
comme un lâche ! Tu n'es donc pas humilié qu'une femme te fasse tant souffrir !
"
-- " Suis-je un enfant ? " dit Mâtho. " Crois-tu que je m'attendrisse
encore à leur visage et à leurs chansons ? Nous en avions à Drépanum pour
balayer nos écuries. J'en ai possédé au milieu des assauts, sous les plafonds
qui croulaient et quand la catapulte vibrait encore ! .... Mais celle-là,
Spendius, celle-là ! ... "
L'esclave l'interrompit :
-- " Si
elle n'était pas la fille d'Hamilcar... "
-- " Non ! " s'écria Mâtho. "
Elle n'a rien d'une autre fille des hommes ! As-tu vu ses grands yeux sous ses
grands sourcils, comme des soleils sous des arcs de triomphe ? Rappelle-toi :
quand elle a paru, tous les flambeaux ont pâli. Entre les diamants de son
collier, des places sur sa poitrine nue resplendissaient ; on sentait derrière
elle comme l'odeur d'un temple, et quelque chose s'échappait de tout son être
qui était plus suave que le vin et plus terrible que la mort. Elle marchait
cependant, et puis elle s'est arrêtée.
Il resta béant, la tête basse,
les prunelles fixes.
-- " Mais je la veux ! il me la faut ! j'en meurs !
A l'idée de l'étreindre dans mes bras, une fureur de joie m'emporte, et
cependant je la hais, Spendius ! je voudrais la battre ! Que faire ? J'ai envie
de me vendre pour devenir son esclave. Tu l'as été, toi ! Tu pouvais
l'apercevoir : parle- moi d'elle ! Toutes les nuits, n'est-ce pas, elle monte
sur la terrasse de son palais ? Ah ! les pierres doivent frémir sous ses
sandales et les étoiles se pencher pour la voir ! "
Il retomba tout en
fureur, et râlant comme un taureau blessé.
Puis Mâtho chanta : " Il
poursuivait dans la forêt le monstre femelle dont la queue ondulait sur les
feuilles mortes, comme un ruisseau d'argent. " Et en traînant la voix, il
imitait la voix de Salammbô, tandis que ses mains étendues faisaient comme deux
mains légères sur les cordes d'une lyre.
A toutes les consolations de
Spendius, il lui répétait les mêmes discours ; leurs nuits se passaient dans ces
gémissements et ces exhortations.
Mâtho voulut s'étourdir avec du vin.
Après ses ivresses il était plus triste encore. Il essaya de se distraire aux
osselets, et il perdit une à une les plaques d'or de son collier. Il se laissa
conduire chez les servantes de la Déesse ; mais il descendit la colline en
sanglotant, comme ceux qui s'en reviennent des funérailles.
Spendius, au
contraire, devenait plus hardi et plus gai. On le voyait, dans les cabarets de
feuillages, discourant au milieu des soldats. Il raccommodait les vieilles
cuirasses. Il jonglait avec des poignards, il allait pour les malades cueillir
des herbes dans les champs. Il était facétieux, subtil, plein d'inventions et de
paroles ; les Barbares s'accoutumaient à ses services ; il s'en faisait aimer.
Cependant ils attendaient un ambassadeur de Carthage qui leur
apporterait, sur des mulets, des corbeilles chargées d'or ; et toujours
recommençant le même calcul, ils dessinaient avec leurs doigts des chiffres sur
le sable. Chacun, d'avance, arrangeait sa vie ; ils auraient des concubines, des
esclaves, des terres ; d'autres voulaient enfouir leur trésor ou le risquer sur
un vaisseau. Mais dans ce désoeuvrement les caractères s'irritaient ; il y avait
de continuelles disputes entre les cavaliers et les fantassins, les Barbares et
les Grecs, et l'on était sans cesse étourdi par la voix aigre des femmes.
Tous les jours, il survenait des troupeaux d'hommes presque nus, avec
des herbes sur la tête pour se garantir du soleil ; c'étaient les débiteurs des
riches Carthaginois, contraints de labourer leurs terres, et qui s'étaient
échappés. Des Libyens affluaient, des paysans ruinés par les impôts, des bannis,
des malfaiteurs. Puis la horde des marchands, tous les vendeurs de vin et
d'huile, furieux de n'être pas payés, s'en prenaient à la République ; Spendius
déclamait contre elle. Bientôt les vivres diminuèrent. On parlait de se porter
en masse sur Carthage et d'appeler les Romains.
Un soir, à l'heure du
souper, on entendit des sons lourds et fêlés qui se rapprochaient, et, au loin,
quelque chose de rouge apparut dans les ondulations du terrain.
C'était
une grande litière de pourpre, ornée aux angles par des bouquets de plumes
d'autruche. Des chaînes de cristal, avec des guirlandes de perles, battaient sur
sa tenture fermée. Des chameaux la suivaient en faisant sonner la grosse cloche
suspendue à leur poitrail, et l'on apercevait autour d'eux des cavaliers ayant
une armure en écailles d'or depuis les talons jusqu'aux épaules.
Ils
s'arrêtèrent à trois cents pas du camp, pour retirer des étuis qu'ils portaient
en croupe, leur bouclier rond, leur large glaive et leur casque à la béotienne.
Quelques-uns restèrent avec les chameaux ; les autres se remirent en marche.
Enfin les enseignes de la République parurent, c'est- à-dire des bâtons de bois
bleu, terminés par des têtes de cheval ou des pommes de pins. Les Barbares se
levèrent tous, en applaudissant ; les femmes se précipitaient vers les gardes de
la Légion et leur baisaient les pieds.
La litière s'avançait sur les
épaules de douze Nègres, qui marchaient d'accord à petits pas rapides. Ils
allaient de droite et de gauche, au hasard, embarrassés par les cordes des
tentes, par les bestiaux qui erraient et les trépieds où cuisaient les viandes.
Quelquefois une main grasse, chargée de bagues, entrouvrait la litière ; une
voix rauque criait des injures ; alors les porteurs s'arrêtaient, puis ils
prenaient une autre route à travers le camp.
Mais les courtines de
pourpre se relevèrent ; et l'on découvrit sur un large oreiller une tête humaine
tout impassible et boursouflée ; les sourcils formaient comme deux arcs d'ébène
se rejoignant par les pointes ; des paillettes d'or étincelaient dans les
cheveux crépus, et la face était si blême qu'elle semblait saupoudrée avec de la
râpure de marbre. Le reste du corps disparaissait sous les toisons qui
emplissaient la litière.
Les soldats reconnurent dans cet homme ainsi
couché le suffète Hannon, celui qui avait contribué par sa lenteur à faire
perdre la bataille des îles Aegates ; et, quant à sa victoire d'Hécatompyle sur
les Libyens, s'il s'était conduit avec clémence, c'était par cupidité, pensaient
les Barbares, car il avait vendu à son compte tous les captifs, bien qu'il eût
déclaré leur mort à la République.
Lorsqu'il eut, pendant quelque temps,
cherché une place commode pour haranguer les soldats, il fit un signe : la
litière s'arrêta, et Hannon, soutenu par deux esclaves, posa ses pieds par
terre, en chancelant.
Il avait des bottines en feutre noir, semées de
lunes d'argent. Des bandelettes, comme autour d'une momie, s'enroulaient à ses
jambes, et la chair passait entre les linges croisés. Son ventre débordait sur
la jaquette écarlate qui lui couvrait les cuisses ; les plis de son cou
retombaient jusqu'à sa poitrine comme des fanons de boeuf, sa tunique, où des
fleurs étaient peintes, craquait aux aisselles ; il portait une écharpe, une
ceinture et un large manteau noir à doubles manches lacées. L'abondance de ses
vêtements, son grand collier de pierres bleues, ses agrafes d'or et ses lourds
pendants d'oreilles ne rendaient que plus hideuse sa difformité. On aurait dit
quelque grosse idole ébauchée dans un bloc de pierre ; car une lèpre pâle,
étendue sur tout son corps, lui donnait l'apparence d'une chose inerte.
Cependant son nez, crochu comme un bec de vautour, se dilatait violemment, afin
d'aspirer l'air, et ses petits yeux, aux cils collés, brillaient d'un éclat dur
et métallique. Il tenait à la main une spatule d'aloès, pour se gratter la peau.
Enfin deux hérauts sonnèrent dans leurs cornes d'argent ; le tumulte
s'apaisa, et Hannon se mit à parler.
Il commença par faire l'éloge des
Dieux et de la République ; les Barbares devaient se féliciter de l'avoir
servie. Mais il fallait se montrer plus raisonnables, les temps étaient durs, --
" - et si un maître n'a que trois olives, n'est-il pas juste qu'il en garde deux
pour lui ? "
Ainsi le vieux suffète entremêlait son discours de
proverbes et d'apologues, tout en faisant des signes de tête pour solliciter
quelque approbation.
Il parlait punique et ceux qui l'entouraient (les
plus alertes accourus sans leurs armes) étaient des Campaniens, des Gaulois et
des Grecs, si bien que personne dans cette foule ne le comprenait. Hannon s'en
aperçut, il s'arrêta, et il se balançait lourdement, d'une jambe sur l'autre, en
réfléchissant.
L'idée lui vint de convoquer les capitaines ; alors ses
hérauts crièrent cet ordre en grec, -- langage qui, depuis Xantippe, servait aux
commandements dans les armées carthaginoises.
Les gardes, à coups de
fouet, écartèrent la tourbe des soldats ; et bientôt les capitaines des
phalanges à la spartiate et les chefs des cohortes barbares arrivèrent, avec les
insignes de leur grade et l'armure de leur nation. La nuit était tombée, une
grande rumeur circulait par la plaine ; çà et là des feux brûlaient ; on allait
de l'un à l'autre, on se demandait : " Qu'y a-t-il ? " et pourquoi le suffète ne
distribuait pas l'argent ?
Il exposait aux capitaines les charges
infinies de la République. Son trésor était vide. Le tribut des Romains
l'accablait. " Nous ne savons plus que faire ! ... Elle est bien à plaindre ! "
De temps à autre, il se frottait les membres avec sa spatule d'aloès, ou
bien il s'interrompait pour boire dans une coupe d'argent, que lui tendait un
esclave, une tisane faite avec de la cendre de belette et des asperges bouillies
dans du vinaigre ; puis il s'essuyait les lèvres à une serviette d'écarlate, et
reprenait :
-- " Ce qui valait un sicle d'argent vaut aujourd'hui trois
shekels d'or, et les cultures abandonnées pendant la guerre ne rapportent rien !
Nos pêcheries de pourpre sont à peu près perdues, les perles mêmes deviennent
exorbitantes ; à peine si nous avons assez d'onguents pour le service des Dieux
! Quant aux choses de la table, je n'en parle pas, c'est une calamité ! Faute de
galères, nous manquons d'épices, et l'on a bien du mal à se fournir de silphium,
à cause des rébellions sur la frontière de Cyrène. La Sicile, où l'on trouvait
tant d'esclaves, nous est maintenant fermée ! Hier encore, pour un baigneur et
quatre valets de cuisine, j'ai donné plus d'argent qu'autrefois pour une paire
d'éléphants ! "
Il déroula un long morceau de papyrus ; et il lut, sans
passer un seul chiffre, toutes les dépenses que le Gouvernement avait faites ;
tant pour les réparations des temples, pour le dallage des rues, pour la
construction des vaisseaux, pour les pêcheries de corail, pour l'agrandissement
des Syssites, et pour des engins dans les mines, au pays des Cantabres.
Mais les capitaines, pas plus que les soldats, n'entendaient le punique,
bien que les Mercenaires se saluassent en cette langue. On plaçait ordinairement
dans les armées des Barbares quelques officiers carthaginois pour servir
d'interprètes ; après la guerre ils s'étaient cachés de peur des vengeances, et
Hannon n'avait pas songé à les prendre avec lui ; d'ailleurs sa voix trop sourde
se perdait au vent.
Les Grecs, sanglés dans leur ceinturon de fer,
tendaient l'oreille, en s'efforçant à deviner ses paroles, tandis que des
montagnards, couverts de fourrures comme des ours, le regardaient avec défiance
ou bâillaient, appuyés sur leur massue à clous d'airain. Les Gaulois inattentifs
secouaient en ricanant leur haute chevelure, et les hommes du désert écoutaient
immobiles, tout encapuchonnés dans leurs vêtements de laine grise : d'autres
arrivaient par-derrière ; les gardes, que la cohue poussait, chancelaient sur
leurs chevaux, les Nègres tenaient au bout de leurs bras des branches de sapin
enflammées et le gros Carthaginois continuait sa harangue, monté sur un tertre
de gazon.
Cependant les Barbares s'impatientaient, des murmures
s'élevèrent, chacun l'apostropha. Hannon gesticulait avec sa spatule ; ceux qui
voulaient faire taire les autres, criant plus fort, ajoutaient au tapage. Tout à
coup, un homme d'apparence chétive bondit aux pieds d'Hannon, arracha la
trompette d'un héraut, souffla dedans, et Spendius (car c'était lui) annonça
qu'il allait dire quelque chose d'important. A cette déclaration, rapidement
débitée en cinq langues diverses, grec, latin, gaulois, Lybique et baléare, les
capitaines, moitié riant, moitié surpris, répondirent :
-- " Parle !
parle ! "
Spendius hésita ; il tremblait ; enfin s'adressant aux
Libyens, qui étaient les plus nombreux, il leur dit :
-- " Vous avez
tous entendu les horribles menaces de cet homme ? "
Hannon ne se récria
pas, donc il ne comprenait point le Lybique ; et, pour continuer l'expérience,
Spendius répéta la même phrase dans les autres idiomes des Barbares.
Ils
se regardèrent étonnés ; puis tous, comme d'un accord tacite, croyant peut-être
avoir compris, ils baissèrent la tête en signe d'assentiment.
Alors
Spendius commença d'une voix véhémente :
-- " Il a d'abord dit que tous
les Dieux des autres peuples n'étaient que des songes près des Dieux de Carthage
! il vous a appelés lâches, voleurs, menteurs, chiens et fils de chiennes ! La
République sans vous (il a dit cela ! ), ne serait pas contrainte à payer le
tribut des Romains ; et par vos débordements vous l'avez épuisée de parfums,
d'aromates, d'esclaves et de silphium, car vous vous entendez avec les nomades
sur la frontière de Cyrène ! Mais les coupables seront punis ! Il a lu
l'énumération de leurs supplices ; on les fera travailler au dallage des rues, à
l'armement des vaisseaux, à l'embellissement des Syssites, et l'on enverra les
autres gratter la terre dans les mines, au pays des Cantabres. "
Spendius redit les mêmes choses aux Gaulois, aux Grecs, aux Campaniens,
aux Baléares. En reconnaissant plusieurs des noms propres qui avaient frappé
leurs oreilles, les Mercenaires furent convaincus qu'il rapportait exactement le
discours du suffète. Quelques-uns lui crièrent : - - " Tu mens ! " Leurs voix se
perdirent dans le tumulte des autres ; Spendius ajouta :
-- "
N'avez-vous pas vu qu'il a laissé en dehors du camp une réserve de ses cavaliers
? A un signal ils vont accourir pour vous égorger tous. "
Les Barbares
se tournèrent de ce côté, et, comme la foule alors s'écartait, il apparut au
milieu d'elle, s'avançant avec la lenteur d'un fantôme, un être humain tout
courbé, maigre, entièrement nu et caché jusqu'aux flancs par de longs cheveux
hérissés de feuilles sèches, de poussière et d'épines. Il avait autour des reins
et autour des genoux des torchis de paille, des lambeaux de toile ; sa peau
molle et terreuse pendait à ses membres décharnés, comme des haillons sur des
branches sèches ; ses mains tremblaient d'un frémissement continu, et il
marchait en s'appuyant sur un bâton d'olivier.
Il arriva auprès des
Nègres qui portaient les flambeaux. Une sorte de ricanement idiot découvrait ses
gencives pâles ; ses grands yeux effarés considéraient la foule des Barbares
autour de lui.
Mais, poussant un cri d'effroi, il se jeta derrière eux
et il s'abritait de leurs corps ; il bégayait :
" Les voilà !
les voilà ! " en montrant les gardes du Suffète, immobiles dans leurs armures
luisantes. Leurs chevaux piaffaient, éblouis par la lueur des torches ; elles
pétillaient dans les ténèbres ; le spectre humain se débattait et hurlait :
-- " Ils les ont tués ! . "
A ces mots qu'il criait en baléare,
des Baléares arrivèrent et le reconnurent ; sans leur répondre il répétait :
-- " Oui, tués tous, tous ! écrasés comme des raisins ! Les beaux jeunes
hommes ! les frondeurs ! mes compagnons, les vôtres ! "
On lui fit boire
du vin, et il pleura ; puis il se répandit en paroles.
Spendius avait
peine à contenir sa joie, -- tout en expliquant aux Grecs et aux Libyens les
choses horribles que racontait Zarxas ; il n'y pouvait croire, tant elles
survenaient à propos. Les Baléares pâlissaient, en apprenant comment avaient
péri leurs compagnons.
C'était une troupe de trois cents frondeurs
débarqués de la veille, et qui, ce jour-là, avaient dormi trop tard. Quand ils
arrivèrent sur la place de Khamon, les Barbares étaient partis et ils se
trouvaient sans défense, leurs balles d'argile ayant été mises sur les chameaux
avec le reste des bagages. On les laissa s'engager dans la rue de Satheb,
jusqu'à la porte de chêne doublée de plaques d'airain ; alors le peuple, d'un
seul mouvement, s'était poussé contre eux.
En effet, les soldats se
rappelèrent un grand cri ; Spendius, qui fuyait en tête des colonnes, ne l'avait
pas entendu.
Puis les cadavres furent placés dans les bras des
Dieux-Patæques qui bordaient le temple de Khamon. On leur reprocha tous les
crimes des Mercenaires : leur gourmandise, leurs vols, leurs impiétés, leurs
dédains, et le meurtre des poissons dans le jardin de Salammbô. On fit à leurs
corps d'infâmes mutilations ; les prêtres brûlèrent leurs cheveux pour
tourmenter leur âme ; on les suspendit par morceaux chez les marchands de
viandes ; quelques-uns même y enfoncèrent les dents, et le soir, pour en finir,
on alluma des bûchers dans les carrefours.
C'étaient là ces flammes qui
luisaient de loin sur le lac. Mais quelques maisons ayant pris feu, on avait
jeté vite par-dessus les murs ce qui restait de cadavres et d'agonisants ;
Zarxas jusqu'au lendemain s'était tenu dans les roseaux, au bord du lac ; puis
il avait erré dans la campagne, cherchant l'armée d'après les traces des pas sur
la poussière. Le matin, il se cachait dans les cavernes ; le soir, il se
remettait en marche, avec ses plaies saignantes, affamé, malade, vivant de
racines et de charognes ; un jour enfin, il aperçut des lances à l'horizon et il
les avait suivies, car sa raison était troublée à force de terreurs et de
misères.
L'indignation des soldats, contenue tant qu'il parlait, éclata
comme un orage ; ils voulaient massacrer les gardes avec le Suffète.
Quelques-uns s'interposèrent, disant qu'il fallait l'entendre et savoir au moins
s'ils seraient payés. Alors tous crièrent : " Notre argent ! " Hannon leur
répondit qu'il l'avait apporté.
On courut aux avant-postes, et les
bagages du Suffète arrivèrent au milieu des tentes, poussés par les Barbares.
Sans attendre les esclaves, bien vite ils dénouèrent les corbeilles ; ils y
trouvèrent des robes d'hyacinthe, des éponges, des grattoirs, des brosses, des
parfums, et des poinçons en antimoine, pour se peindre les yeux ; -- le tout
appartenant aux Gardes, hommes riches accoutumés à ces délicatesses. Ensuite on
découvrit sur un chameau une grande cuve de bronze : c'était au Suffète pour se
donner des bains pendant la route ; car il avait pris toutes sortes de
précautions, jusqu'à emporter, dans des cages, des belettes d'Hécatompyle que
l'on brûlait vivantes pour faire sa tisane. Mais, comme sa maladie lui donnait
un grand appétit, il y avait, de plus, force comestibles et force vins, de la
saumure, des viandes et des poissons au miel, avec des petits pots de Commagène,
graisse d'oie fondue recouverte de neige et de paille hachée. La provision en
était considérable ; à mesure que l'on ouvrait les corbeilles, il en
apparaissait, et des rires s'élevaient comme des flots qui s'entrechoquent.
Quant à la solde des Mercenaires, elle emplissait, à peu près, deux
couffes de sparterie ; on voyait même, dans l'une, de ces rondelles en cuir dont
la République se servait pour ménager le numéraire ; et comme les Barbares
paraissaient fort surpris, Hannon leur déclara que, leurs comptes étant trop
difficiles, les Anciens n'avaient pas eu le loisir de les examiner. On leur
envoyait cela, en attendant.
Alors tout fut renversé, bouleversé : les
mulets, les valets, la litière, les provisions, les bagages. Les soldats prirent
la monnaie dans les sacs pour lapider Hannon. A grand'peine il put monter sur un
âne ; il s'enfuyait en se cramponnant aux poils, hurlant, pleurant, secoué,
meurtri, et appelant sur l'armée la malédiction de tous les Dieux. Son large
collier de pierreries rebondissait jusqu'à ses oreilles. Il retenait avec ses
dents son manteau trop long qui traînait, et de loin les Barbares lui criaient :
-- " Va-t'en, lâche ! pourceau ! égout de Moloch ! sue ton or et ta peste ! plus
vite ! plus vite ! " L'escorte en déroute galopait à ses côtés.
Mais la
fureur des Barbares ne s'apaisa pas. Ils se rappelèrent que plusieurs d'entre
eux, partis pour Carthage, n'en étaient pas revenus ; on les avait tués sans
doute. Tant d'injustice les exaspéra, et ils se mirent à arracher les piquets
des tentes, à rouler leurs manteaux, à brider leurs chevaux ; chacun prit son
casque et son épée, en un instant tout fut prêt. Ceux qui n'avaient pas d'armes
s'élancèrent dans les bois pour se couper des bâtons.
Le jour se levait
; les gens de Sicca réveillés s'agitaient dans les rues. " Ils vont à Carthage "
, disait-on, et cette rumeur bientôt s'étendit par la contrée.
De chaque
sentier, de chaque ravin, il surgissait des hommes. On apercevait les pasteurs
qui descendaient les montagnes en courant.
Puis, quand les Barbares
furent partis, Spendius fit le tour de la plaine, monté sur un étalon punique et
avec son esclave qui menait un troisième cheval.
Une seule tente était
restée. Spendius y entra.
-- " Debout, maître ! lève-toi ! nous partons
! "
-- " Où allez-vous donc ? " , demanda Mâtho.
-- " A Carthage
! " , cria Spendius.
Mâtho bondit sur le cheval que l'esclave tenait à
la Porte.
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Chapitre 3
SALAMMBO
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La lune se levait au ras des flots, et, sur la ville encore couverte de
ténèbres, des points lumineux, des blancheurs brillaient : le timon d'un char
dans une cour, quelque haillon de toile suspendu, l'angle d'un mur, un collier
d'or à la poitrine d'un dieu. Les boules de verre sur les toits des temples
rayonnaient, çà et là comme de gros diamants. Mais de vagues ruines, des tas de
terre noire, des jardins faisaient des masses plus sombres dans l'obscurité, et,
au bas de Malqua, des filets de pêcheurs s'étendaient d'une maison à l'autre,
comme de gigantesques chauves- souris déployant leurs ailes. On n'entendait plus
le grincement des roues hydrauliques qui apportaient l'eau au dernier étage des
palais ; : et au milieu des terrasses, les chameaux reposaient tranquillement,
couchés sur le ventre, à la manière des autruches. Les portiers dormaient dans
les rues contre le seuil des maisons ; l'ombre des colosses s'allongeait sur les
places désertes ; au loin quelquefois la fumée d'un sacrifice brûlant encore
s'échappait par les tuiles de bronze, et la brise lourde apportait avec des
parfums d'aromates les senteurs de la marine et l'exhalaison des murailles
chauffées par le soleil. Autour de Carthage les ondes immobiles
resplendissaient, car la lune étalait sa lueur tout à la fois sur le golfe
environné de montagnes et sur le lac de Tunis, où des phénicoptères parmi les
bancs de sable formaient de longues lignes roses, tandis qu'au-delà, sous les
catacombes, la grande lagune salée miroitait comme un morceau d'argent. La voûte
du ciel bleu s'enfonçait à l'horizon, d'un côté dans le poudroiement des
plaines, de l'autre dans les brumes de la mer, et sur le sommet de l'Acropole
les cyprès pyramidaux bordant le temple d'Eschmoûn se balançaient, et faisaient
un murmure, comme les flots réguliers qui battaient lentement le long du môle,
au bas des remparts.
Salammbô monta sur la terrasse de son palais,
soutenue par une esclave qui portait dans un plat de fer des charbons enflammés.
Il y avait au milieu de la terrasse un petit lit d'ivoire, couvert de
peaux de lynx avec des coussins en plume de perroquet, animal fatidique consacré
aux Dieux, et dans les quatre coins s'élevaient quatre longues cassolettes
remplies de nard, d'encens, de cinnamome et de myrrhe. L'esclave alluma les
parfums. Salammbô regarda l'étoile polaire ; elle salua lentement les quatre
points du ciel et s'agenouilla sur le sol parmi la poudre d'azur qui était semée
d'étoiles d'or, à l'imitation du firmament. Puis les deux coudes contre les
flancs, les avant-bras tout droits et les mains ouvertes, en se renversant la
tête sous les rayons de la lune, elle dit :
-- " O Rabbetna ! ... Baalet
! ... Tanit " et sa voix se traînait d'une façon plaintive, comme pour appeler
quelqu'un. -- " Anaîtis ! Astarté ! Derceto ! Astoreth ! Mylitta ! Athara !
Elissa ! Tiratha ! ... Par les symboles cachés, -- par les cistres résonnants,
-- par les sillons de la terre, -- par l'éternel silence et par l'éternelle
fécondité, -- dominatrice de la mer ténébreuse et des plages azurées, ô Reine
des choses humides, salut ! "
Elle se balança tout le corps deux ou
trois fois, puis se jeta le front dans la poussière, les bras allongés.
Son esclave la releva lentement, car il fallait, d'après les rites, que
quelqu'un vînt arracher le suppliant à sa prosternation ; c'était lui dire que
les Dieux l'agréaient, et la nourrice de Salammbô ne manquait jamais à ce devoir
de piété.
Des marchands de la Gétulie-Darytienne l'avaient toute petite
apportée à Carthage, et, après son affranchissement, elle n'avait pas voulu
abandonner ses maîtres, comme le prouvait son oreille droite, percée d'un large
trou. Un jupon à raies multicolores, en lui serrant les hanches, descendait sur
ses chevilles, où s'entrechoquaient deux cercles d'étain. Sa figure, un peu
plate, était jaune comme sa tunique. Des aiguilles d'argent très longues
faisaient un soleil derrière sa tête. Elle portait sur la narine un bouton de
corail, et elle se tenait auprès du lit, plus droite qu'un hermès et les
paupières baissées.
Salammbô s'avança jusqu'au bord de la terrasse. Ses
yeux, un instant, parcoururent l'horizon, puis ils s'abaissèrent sur la ville
endormie, et le soupir qu'elle poussa, en lui soulevant les seins, fit onduler
d'un bout à l'autre la longue simarre blanche qui pendait autour d'elle, sans
agrafe ni ceinture. Ses sandales à pointes recourbées disparaissaient sous un
amas d'émeraudes, et ses cheveux à l'abandon emplissaient un réseau en fils de
pourpre.
Mais elle releva la tête pour contempler la lune, et, mêlant à
ses paroles des fragments d'hymne, elle murmura :
-- " Que tu tournes
légèrement, soutenue par l'éther impalpable ! Il se polit autour de toi, et
c'est le mouvement de ton agitation qui distribue les vents et les rosées
fécondes. Selon que tu croîs et décrois, s'allongent ou se rapetissent les yeux
des chats et les taches des panthères. Les épouses hurlent ton nom dans la
douleur des enfantements ! Tu gonfles le coquillage ! Tu fais bouillonner les
vins ! Tu putréfies les cadavres ! Tu formes les perles au fond de la mer ! "
-- " Et tous les germes, ô Déesse ! fermentent dans les obscures
profondeurs de ton humidité. "
-- " Quand tu parais, il s'épand une
quiétude sur la terre ; les fleurs se forment, les flots s'apaisent, les hommes
fatigués s'étendent la poitrine vers toi, et le monde avec ses océans et ses
montagnes, comme en un miroir, se regarde dans ta figure. Tu es blanche, douce,
lumineuse, immaculée, auxiliatrice, purifiante, sereine. "
Le croissant
de la lune était alors sur la montagne des Eaux-Chaudes, dans l'échancrure de
ses deux sommets, de l'autre côté du golfe. Il y avait en dessous une petite
étoile et tout autour un cercle pâle. Salammbô reprit :
-- " Mais tu es
terrible, maîtresse ! ... C'est par toi que se produisent les monstres, les
fantômes effrayants, les songes menteurs ; tes yeux dévorent les pierres des
édifices, et les singes sont malades toutes les fois que tu rajeunis. "
-- " Où donc vas-tu ? Pourquoi changer tes formes, perpétuellement ?
Tantôt mince et recourbée, tu glisses dans les espaces comme une galère sans
mâture, ou bien au milieu des étoiles tu ressembles à un pasteur qui garde son
troupeau. Luisante et ronde, tu frôles la cime des monts comme la roue d'un
char. "
-- " O Tanit ! tu m'aimes, n'est-ce pas ? Je t'ai tant regardée
! Mais non ! tu cours dans ton azur, et moi je reste sur la terre immobile. "
-- " Taanach, prends ton nebal et joue tout bas sur la corde d'argent,
car mon coeur est triste ! "
L'esclave souleva une sorte de harpe en
bois d'ébène plus haute qu'elle, et triangulaire comme un delta ; elle en fixa
la pointe dans un globe de cristal, et des deux bras se mit à jouer.
Les
sons se succédaient, sourds et précipités comme un bourdonnement d'abeilles, et
de plus en plus sonores ils s'envolaient dans la nuit avec la plainte des flots
et le frémissement des grands arbres au sommet de l'Acropole.
-- "
Tais-toi ! " s'écria Salammbô.
-- " Qu'as-tu donc, maîtresse ? La brise
qui souffle, un nuage qui passe, tout à présent t'inquiète et t'agite. "
-- " Je ne sais " , dit-elle.
-- " Tu te fatigues à des prières
trop longues ! "
-- " Oh ! Taanach, je voudrais m'y dissoudre comme une
fleur dans du vin ! "
-- " C'est peut-être la fumée de tes parfums ? "
-- " Non ! " dit Salammbô : " L'esprit des Dieux habite dans les bonnes
odeurs. "
Alors l'esclave lui parla de son père. On le croyait parti
vers la contrée de l'ambre, derrière les colonnes de Melkarth. -- " Mais s'il ne
revient pas " , disait-elle, " il te faudra pourtant, puisque c'était sa
volonté, choisir un époux parmi les fils des Anciens, et alors ton chagrin s'en
ira dans les bras d'un homme. "
-- " Pourquoi ? " demanda la jeune
fille. Tous ceux qu'elle avait aperçus lui faisaient horreur avec leurs rires de
bête fauve et leurs membres grossiers.
-- " Quelquefois, Taanach, il
s'exhale du fond de mon être comme de chaudes bouffées, plus lourdes que les
vapeurs d'un volcan. Des voix m'appellent, un globe de feu roule et monte dans
ma poitrine, il m'étouffe, je vais mourir ; et puis, quelque chose de suave,
coulant de mon front jusqu'à mes pieds, passe dans ma chair... c'est une caresse
qui m'enveloppe, et je me sens écrasée comme si un dieu s'étendait sur moi. Oh !
je voudrais me perdre dans la brume des nuits, dans le flot des fontaines, dans
la sève des arbres, sortir de mon corps, n'être qu'un souffle, qu'un rayon, et
glisser, monter jusqu'à toi, ô Mère ! "
Elle leva ses bras le plus haut
possible, en se cambrant la taille, pâle et légère comme la lune avec son long
vêtement. Puis elle retomba sur la couche d'ivoire, haletante ; mais Taanach lui
passa autour du cou un collier d'ambre avec des dents de dauphin pour bannir les
terreurs, et Salammbô dit d'une voix presque éteinte :
-- " Va me
chercher Schahabarim. "
Son père n'avait pas voulu qu'elle entrât dans
le collège des prêtresses, ni même qu'on lui fit rien connaître de la Tanit
populaire. Il la réservait pour quelque alliance pouvant servir sa politique, si
bien que Salammbô vivait seule au milieu de ce palais ; sa mère, depuis
longtemps, était morte.
Elle avait grandi dans les abstinences, les
jeûnes et les purifications, toujours entourée de choses exquises et graves, le
corps saturé de parfums, l'âme pleine de prières. Jamais elle n'avait goûté de
vin, ni mangé de viandes, ni touché à une bête immonde, ni posé ses talons dans
la maison d'un mort.
Elle ignorait les simulacres obscènes, car chaque
dieu se manifestant par des formes différentes, des cultes souvent
contradictoires témoignaient à la fois du même principe, et Salammbô adorait la
Déesse en sa figuration sidérale. Une influence était descendue de la lune sur
la vierge ; quand l'astre allait en diminuant, Salammbô s'affaiblissait.
Languissante toute la journée, elle se ranimait le soir. Pendant une éclipse,
elle avait manqué mourir.
Mais la Rabbet jalouse se vengeait de cette
virginité soustraite à ses sacrifices, et elle tourmentait Salammbô d'obsessions
d'autant plus fortes qu'elles étaient vagues, épandues dans cette croyance et
avivées par elle.
Sans cesse la fille d'Hamilcar s'inquiétait de Tanit.
Elle avait appris ses aventures, ses voyages et tous ses noms, qu'elle répétait
sans qu'ils eussent pour elle de signification distincte. Afin de pénétrer dans
les profondeurs de son dogme, elle voulait connaître au plus secret du temple la
vieille idole avec le manteau magnifique d'où dépendaient les destinées de
Carthage, -- car l'idée d'un dieu ne se dégageait pas nettement de sa
représentation, et tenir ou même voir son simulacre, c'était lui prendre une
part de sa vertu, et, en quelque sorte, le dominer.
Salammbô se
détourna. Elle avait reconnu le bruit des clochettes d'or que Schahabarim
portait au bas de son vêtement.
Il monta les escaliers : puis, dès le
seuil de la terrasse, il s'arrêta en croisant les bras.
Ses yeux
enfoncés brillaient comme les lampes d'un sépulcre ; son long corps maigre
flottait dans sa robe de lin, alourdie par les grelots qui s'alternaient sur ses
talons avec des pommes d'émeraude. Il avait les membres débiles, le crâne
oblique, le menton pointu ; sa peau semblait froide à toucher, et sa face jaune,
que des rides profondes labouraient, comme contractée dans un désir, dans un
chagrin éternel.
C'était le grand prêtre de Tanit, celui qui avait élevé
Salammbô.
-- " Parle ! " dit-il. " Que veux-tu ? "
-- "
J'espérais ... tu m'avais presque promis... " Elle balbutiait, elle se troubla ;
puis, tout à coup :
-- " Pourquoi me méprises-tu ? qu'ai-je donc oublié
dans les rites ? Tu es mon maître, et tu m'as dit que personne comme moi ne
s'entendait aux choses de la Déesse ; mais il y en a que tu ne veux pas dire.
Est-ce vrai, ô père ? "
Schahabarim se rappela les ordres d'Hamilcar ;
il répondit :
-- " Non, je n'ai plus rien à t'apprendre ! "
-- "
Un Génie " , reprit-elle, " me pousse à cet amour. J'ai gravi les marches
d'Eschmoûn, dieu des planètes et des intelligences ; j'ai dormi sous l'olivier
d'or de Melkarth, patron des colonies tyriennes ; j'ai poussé les portes de
Baal-Khamon, éclaireur et fertilisateur ; j'ai sacrifié aux Kabyres souterrains,
aux dieux des bois, des vents, des fleuves et des montagnes : mais tous ils sont
trop loin, trop haut, trop insensibles, comprends-tu ? tandis qu'elle, je la
sens mêlée à ma vie ; elle emplit mon âme, et je tressaille à des élancements
intérieurs comme si elle bondissait pour s'échapper. Il me semble que je vais
entendre sa voix, apercevoir sa figure, des éclairs m'éblouissent, puis je
retombe dans les ténèbres. "
Schahabarim se taisait. Elle le sollicitait
de son regard suppliant.
Enfin, il fit signe d'écarter l'esclave, qui
n'était pas de race chananéenne. Taanach disparut, et Schahabarim, levant un
bras dans l'air, commença :
-- " Avant les Dieux, les ténèbres étaient
seules, et un souffle flottait, lourd et indistinct comme la conscience d'un
homme dans un rêve. Il se contracta, créant le Désir et la Nue, et du Désir et
de la Nue sortit la Matière primitive. C'était une eau bourbeuse, noire, glacée,
profonde. Elle enfermait des monstres insensibles, parties incohérentes des
formes à naître et qui sont peintes sur la paroi des sanctuaires. "
Puis
la Matière se condensa. Elle devint un oeuf. Il se rompit. Une moitié forma la
terre, l'autre le firmament. Le soleil, la lune, les vents, les nuages parurent
; et, au fracas de la foudre, les animaux intelligents s'éveillèrent. Alors
Eschmoûn se déroula dans la sphère étoilée ; Khamon rayonna dans le soleil ;
Melkarth, avec ses bras, le poussa derrière Gadès ; les Kabyrim descendirent
sous les volcans, et Rabbetna, telle qu'une nourrice, se pencha sur le monde,
versant sa lumière comme un lait et sa nuit comme un manteau.
-- " Et
après ? " dit-elle.
Il lui avait conté le secret des origines pour la
distraire par des perspectives plus hautes ; mais le désir de la vierge se
ralluma sous ces dernières paroles, et Schahabarim, cédant à moitié, reprit :
-- " Elle inspire et gouverne les amours des hommes. "
-- " Les
amours des hommes ! " répéta Salammbô rêvant.
-- " Elle est l'âme de
Carthage " , continua le prêtre ; et bien qu'elle soit partout épandue, c'est
ici qu'elle demeure, sous le voile sacré.
-- " O père ! " s'écria
Salammbô, " je la verrai, n'est-ce pas ? tu m'y conduiras ! Depuis longtemps
j'hésitais ; la curiosité de sa forme me dévore. Pitié ! secours-moi ! partons !
"
Il la repoussa d'un geste véhément et plein d'orgueil.
-- "
Jamais ! Ne sais-tu pas qu'on en meurt ? Les Baals hermaphrodites ne se
dévoilent que pour nous seuls, hommes par l'esprit, femmes par la faiblesse. Ton
désir est un sacrilège ; satisfais-toi avec la science que tu possèdes ! "
Elle tomba sur les genoux, mettant ses deux doigts contre ses oreilles
en signe de repentir ; et elle sanglotait, écrasée par la parole du prêtre,
pleine à la fois de colère contre lui, de terreur et d'humiliation. Schahabarim,
debout, restait plus insensible que les pierres de la terrasse. Il la regardait
de haut en bas frémissante à ses pieds, il éprouvait une sorte de joie en la
voyant souffrir pour sa divinité, qu'il ne pouvait, lui non plus, étreindre tout
entière. Déjà les oiseaux chantaient, un vent froid soufflait, de petits nuages
couraient dans le ciel plus pâle.
Tout à coup il aperçut à l'horizon
derrière Tunis, comme des brouillards légers, qui se traînaient contre le sol ;
puis ce fut un grand rideau de poudre grise perpendiculairement étalé, et, dans
les tourbillons de cette masse nombreuse, des têtes de dromadaires, des lances,
des boucliers parurent. C'était l'armée des Barbares qui s'avançait sur
Carthage.
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Chapitre 3
SOUS LES MURS DE CARTHAGE
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Des gens de la campagne, montés sur des ânes ou courant à pied, pâles,
essoufflés, fous de peur, arrivèrent dans la ville. Ils fuyaient devant l'armée.
En trois jours, elle avait fait le chemin de Sicca, pour venir à Carthage et
tout exterminer.
On ferma les portes. Les Barbares, presque aussitôt,
parurent ; mais ils s'arrêtèrent au milieu de l'isthme, sur le bord du lac.
D'abord ils n'annoncèrent rien d'hostile. Plusieurs s'approchèrent avec
des palmes à la main. Ils furent repoussés à coups de flèches, tant la terreur
était grande.
Le matin et à la tombée du jour, des rôdeurs quelquefois
erraient le long des murs. On remarquait surtout un petit homme, enveloppé
soigneusement d'un manteau et dont la figure disparaissait sous une visière très
basse. Il restait pendant de grandes heures à regarder l'aqueduc, et avec une
telle persistance, qu'il voulait sans doute égarer les Carthaginois sur ses
véritables desseins. Un autre homme l'accompagnait, une sorte de géant qui
marchait tête nue.
Mais Carthage était défendue dans toute la largeur de
l'isthme : d'abord par un fossé, ensuite par un rempart de gazon, et enfin par
un mur, haut de trente coudées, en pierres de taille, et à double étage. Il
contenait des écuries pour trois cents éléphants avec des magasins pour leurs
caparaçons, leurs entraves et leur nourriture, puis d'autres écuries pour quatre
mille chevaux avec les provisions d'orge et les harnachements, et des casernes
pour vingt mille soldats avec les armures et tout le matériel de guerre. Des
tours s'élevaient sur le second étage, toutes garnies de créneaux et qui
portaient en dehors des boucliers de bronze, suspendus à des crampons.
Cette première ligne de murailles abritait immédiatement Malqua, le
quartier des gens de la marine et des teinturiers. On apercevait des mâts où
séchaient des voiles de pourpre, et sur les dernières terrasses des fourneaux
d'argile pour cuire la saumure.
Par-derrière, la ville étageait en
amphithéâtre ses hautes maisons de forme cubique. Elles étaient en pierres, en
planches, en galets, en roseaux, en coquillages, en terre battue. Les bois des
temples faisaient comme des lacs de verdure dans cette montagne de blocs,
diversement coloriés. Les places publiques la nivelaient à des distances
inégales ; d'innombrables ruelles s'entrecroisant la coupaient du haut en bas.
On distinguait les enceintes des trois vieux quartiers, maintenant confondues ;
elles se levaient çà et là comme de grands écueils, ou allongeaient des pans
énormes, -- à demi couverts de fleurs, noircis, largement rayés par le jet des
immondices, et des rues passaient dans leurs ouvertures béantes, comme des
fleuves sous des ponts.
La colline de l'Acropole, au centre de Byrsa,
disparaissait sous un désordre de monuments. C'étaient des temples à colonnes
torses avec des chapiteaux de bronze et des chaînes de métal, des cônes en
pierres sèches à bandes d'azur, des coupoles de cuivre, des architraves de
marbre, des contreforts babyloniens, des obélisques posant sur leur pointe comme
des flambeaux renversés. Les péristyles atteignaient aux frontons ; les volutes
se déroulaient entre les colonnades ; des murailles de granit supportaient des
cloisons de tuile ; tout cela montait l'un sur l'autre en se cachant à demi,
d'une façon merveilleuse et incompréhensible. On y sentait la succession des
âges et comme des souvenirs de patries oubliées.
Derrière l'Acropole,
dans des terrains rouges, le chemin des Mappales, bordé de tombeaux,
s'allongeait en ligne droite du rivage aux catacombes ; de larges habitations
s'espaçaient ensuite dans des jardins, et ce troisième quartier, Mégara, la
ville neuve, allait jusqu'au bord de la falaise, où se dressait un phare géant
qui flambait toutes les nuits.
Carthage se déployait ainsi devant les
soldats établis dans la plaine.
De loin ils reconnaissaient les marchés,
les carrefours ; ils se disputaient sur l'emplacement des temples. Celui de
Khamon, en face des Syssites, avait des tuiles d'or ; Melkarth, à la gauche
d'Eschmoûn, portait sur sa toiture des branches de corail ; Tanit, au-delà,
arrondissait dans les palmiers sa coupole de cuivre ; le noir Moloch était au
bas des citernes, du côté du phare. L'on voyait à l'angle des frontons, sur le
sommet des murs, au coin des places, partout, des divinités à tête hideuse,
colossales ou trapues, avec des ventres énormes, ou démesurément aplaties,
ouvrant la gueule, écartant les bras, tenant à la main des fourches, des chaînes
ou des javelots ; et le bleu de la mer s'étalait au fond des rues, que la
perspective rendait encore plus escarpées.
Un peuple tumultueux du matin
au soir les emplissait ; de jeunes garçons, agitant des sonnettes, criaient à la
porte des bains : les boutiques de boissons chaudes fumaient, l'air retentissait
du tapage des enclumes, les coqs blancs consacrés au Soleil chantaient sur les
terrasses, les boeufs que l'on égorgeait mugissaient dans les temples, des
esclaves couraient avec des corbeilles sur leur tête ; et, dans l'enfoncement
des portiques, quelque prêtre apparaissait drapé d'un manteau sombre, nu-pieds
et en bonnet pointu.
Ce spectacle de Carthage irritait les Barbares. Ils
l'admiraient, ils l'exécraient, ils auraient voulu tout à la fois l'anéantir et
l'habiter. Mais qu'y avait-il dans le Port-Militaire, défendu par une triple
muraille ? Puis, derrière la ville, au fond de Mégara, plus haut que l'Acropole,
apparaissait le palais d'Hamilcar.
Les yeux de Mâtho à chaque instant
s'y portaient. Il montait dans les oliviers, et il se penchait, la main étendue
au bord des sourcils. Les jardins étaient vides, et la porte rouge à croix noire
restait constamment fermée.
Plus de vingt fois il fit le tour des
remparts, cherchant quelque brèche pour entrer. Une nuit, il se jeta dans le
golfe, et, pendant trois heures, il nagea tout d'une haleine. Il arriva au bas
des Mappales, il voulut grimper contre la falaise. Il ensanglanta ses genoux,
brisa ses ongles, puis retomba dans les flots et s'en revint.
Son
impuissance l'exaspérait. Il était jaloux de cette Carthage enfermant Salammbô,
comme de quelqu'un qui l'aurait possédée. Ses énervements l'abandonnèrent, et ce
fut une ardeur d'action folle et continuelle. La joue en feu, les yeux irrités,
la voix rauque, il se promenait d'un pas rapide à travers le camp ; ou bien,
assis sur le rivage, il frottait avec du sable sa grande épée. Il lançait des
flèches aux vautours qui passaient. Son coeur débordait en paroles furieuses.
-- " Laisse aller ta colère comme un char qui s'emporte " , disait
Spendius " Crie, blasphème, ravage et tue. La douleur s'apaise avec du sang, et
puisque tu ne peux assouvir ton amour, gorge ta haine ; elle te soutiendra ! "
Mâtho reprit le commandement de ses soldats. Il les faisait
impitoyablement manoeuvrer. On le respectait pour son courage, pour sa force
surtout. D'ailleurs, il inspirait comme une crainte mystique ; on croyait qu'il
parlait, la nuit, à des fantômes. Les autres capitaines s'animèrent de son
exemple. L'armée, bientôt, se disciplina. Les Carthaginois entendaient de leurs
maisons la fanfare des buccines qui réglait les exercices. Enfin, les Barbares
se rapprochèrent.
Il aurait fallu pour les écraser dans l'isthme que
deux armées pussent les prendre à la fois par-derrière, l'une débarquant au fond
du golfe d'Utique, et la seconde à la montagne des Eaux-Chaudes. Mais que faire
avec la seule Légion sacrée, grosse de six mille hommes tout au plus ? S'ils
inclinaient vers l'Orient, ils allaient se joindre aux Nomades, intercepter la
route de Cyrène et le commerce du désert. S'ils se repliaient sur l'Occident, la
Numidie se soulèverait. Enfin le manque de vivres les ferait tôt ou tard
dévaster, comme des sauterelles, les campagnes environnantes ; les Riches
tremblaient pour leurs beaux châteaux, pour leurs vignobles, pour leurs
cultures.
Hannon proposa des mesures atroces et impraticables, comme de
promettre une forte somme pour chaque tête de Barbare, ou, qu'avec des vaisseaux
et des machines, on incendiât leur camp. Son collègue Giscon voulait au
contraire qu'ils fussent payés. Mais, à cause de sa popularité, les Anciens le
détestaient ; car ils redoutaient le hasard d'un maître et, par terreur de la
monarchie, s'efforçaient d'atténuer ce qui en subsistait ou la pouvait rétablir.
Il y avait en dehors des fortifications des gens d'une autre race et
d'une origine inconnue, -- tous chasseurs de porc-épic, mangeurs de mollusques
et de serpents. Ils allaient dans les cavernes prendre des hyènes vivantes,
qu'ils s'amusaient à faire courir le soir sur les sables de Mégara, entre les
stèles des tombeaux. Leurs cabanes, de fange et de varech, s'accrochaient contre
la falaise comme des nids d'hirondelles. Ils vivaient là, sans gouvernement et
sans dieux, pêle-mêle, complètement nus, à la fois débiles et farouches, et
depuis des siècles exécrés par le peuple, à cause de leurs nourritures immondes.
Les sentinelles s'aperçurent un matin qu'ils étaient tous partis.
Enfin
des membres du Grand-Conseil se décidèrent. Ils vinrent au camp, sans colliers
ni ceintures, en sandales découvertes, comme des voisins. Ils s'avançaient d'un
pas tranquille, jetant des saluts aux capitaines, ou bien ils s'arrêtaient pour
parler aux soldats, disant que tout était fini et qu'on allait faire justice à
leurs réclamations.
Beaucoup d'entre eux voyaient pour la première fois
un camp de Mercenaires. Au lieu de la confusion qu'ils avaient imaginée, partout
c'était un ordre et un silence effrayants. Un rempart de gazon enfermait l'armée
dans une haute muraille, inébranlable au choc des catapultes. Le sol des rues
était aspergé d'eau fraîche ; par les trous des tentes, ils apercevaient des
prunelles fauves qui luisaient dans l'ombre. Les faisceaux de piques et les
panoplies suspendues les éblouissaient comme des miroirs. Ils se parlaient à
voix basse. Ils avaient peur avec leurs longues robes de renverser quelque
chose.
Les soldats demandèrent des vivres, en s'engageant à les payer
sur l'argent qu'on leur devait.
On leur envoya des boeufs, des moutons,
des pintades, des fruits secs et des lupins, avec des scombres fumés, de ces
scombres excellents que Carthage expédiait dans tous les ports. Mais ils
tournaient dédaigneusement autour des bestiaux magnifiques ; et, dénigrant ce
qu'ils convoitaient, offraient pour un bélier la valeur d'un pigeon, pour trois
chèvres le prix d'une grenade. Les Mangeurs-de-choses-immondes, se portant pour
arbitres, affirmaient qu'on les dupait. Alors ils tiraient leur glaive,
menaçaient de tuer.
Des commissaires du Grand-Conseil écrivirent le
nombre d'années que l'on devait à chaque soldat. Mais il était impossible
maintenant de savoir combien on avait engagé de Mercenaires, et les Anciens
furent effrayés de la somme exorbitante qu'ils auraient à payer. Il fallait
vendre la réserve du silphium, imposer les villes marchandes ; les Mercenaires
s'impatienteraient, déjà Tunis était avec eux : et les Riches, étourdis par les
fureurs d'Hannon et les reproches de son collègue, recommandèrent aux citoyens
qui pouvaient connaître quelque Barbare d'aller le voir immédiatement pour
reconquérir son amitié, lui dire de bonnes paroles. Cette confiance les
calmerait.
Des marchands, des scribes, des ouvriers de l'arsenal, des
familles entières se rendirent chez les Barbares.
Les soldats laissaient
entrer chez eux tous les Carthaginois, mais par un seul passage tellement étroit
que quatre hommes de front s'y coudoyaient. Spendius, debout contre la barrière,
les faisait attentivement fouiller ; Mâtho, en face de lui, examinait cette
multitude, cherchant à retrouver quelqu'un qu'il pouvait avoir vu chez Salammbô.
Le camp ressemblait à une ville, tant il était rempli de monde et
d'agitation. Les deux foules distinctes se mêlaient sans se confondre, l'une
habillée de toile ou de laine avec des bonnets de feutre pareils à des pommes de
pin, et l'autre vêtue de fer et portant des casques. Au milieu des valets et des
vendeurs ambulants circulaient des femmes de toutes les nations, brunes comme
des dattes mûres, verdâtres comme des olives, jaunes comme des oranges, vendues
par des matelots, choisies dans les bouges, volées à des caravanes, prises dans
le sac des villes, que l'on fatiguait d'amour tant qu'elles étaient jeunes,
qu'on accablait de coups lorsqu'elles étaient vieilles, et qui mouraient dans
les déroutes au bord des chemins, parmi les bagages, avec les bêtes de somme
abandonnées. Les épouses des Nomades balançaient sur leurs talons des robes en
poil de dromadaire, carrées et de couleur fauve ; des musiciennes de la
Cyrénaïque, enveloppées de gazes violettes et les sourcils peints, chantaient
accroupies sur des nattes : de vieilles négresses aux mamelles pendantes
ramassaient, pour faire du feu, des fientes d'animal que l'on desséchait au
soleil : les Syracusaines avaient des plaques d'or dans la chevelure, les femmes
des Lusitaniens des colliers de coquillages, les Gauloises des peaux de loup sur
leur poitrine blanche ; et des enfants robustes, couverts de vermine, nus,
incirconcis, donnaient aux passants des coups dans le ventre avec leur tête, ou
venaient par-derrière, comme de jeunes tigres, les mordre aux mains.
Les
Carthaginois se promenaient à travers le camp, surpris par la quantité de choses
dont il regorgeait. Les plus misérables étaient tristes, et les autres
dissimulaient leur inquiétude.
Les soldats leur frappaient sur l'épaule,
en les excitant à la gaieté. Dès qu'ils apercevaient quelque personnage, ils
l'invitaient à leurs divertissements. Quand on jouait au disque, ils
s'arrangeaient pour lui écraser les pieds, et au pugilat, dès la première passe,
lui fracassaient la mâchoires. Les frondeurs effrayaient les Carthaginois avec
leurs frondes, les psylles avec des vipères, les cavaliers avec leurs chevaux.
Ces gens d'occupations paisibles, à tous les outrages, baissaient la tête et
s'efforçaient de sourire. Quelques-uns, pour se montrer braves, faisaient signe
qu'ils voulaient devenir des soldats. On leur donnait à fendre du bois et à
étriller des mulets. On les bouclait dans une armure et on les roulait comme des
tonneaux par les rues du camp. Puis, quand ils se disposaient à partir, les
Mercenaires s'arrachaient les cheveux avec des contorsions grotesques.
Mais beaucoup, par sottise ou préjugé, croyaient naïvement tous les
Carthaginois très riches, et ils marchaient derrière eux en les suppliant de
leur accorder quelque chose. Ils demandaient tout ce qui leur semblait beau :
une bague, une ceinture, des sandales, la frange d'une robe, et, quand le
Carthaginois dépouillé s'écriait : -- " Mais je n'ai plus rien. Que veux-tu ? "
Ils répondaient " Ta femme ! "
D'autres disaient : -- " Ta vie ! "
Les comptes militaires furent remis aux capitaines, lus aux soldats,
définitivement approuvés. Alors ils réclamèrent des tentes : on leur donna des
tentes. Puis les polémarques des Grecs demandèrent quelques-unes de ces belles
armures que l'on fabriquait à Carthage ; le Grand-Conseil vota des sommes pour
cette acquisition. Mais il était juste, prétendaient les cavaliers, que la
République les indemnisât de leurs chevaux ; l'un affirmait en avoir perdu trois
à tel siège, un autre cinq dans telle marche, un autre quatorze dans les
précipices. On leur offrit des étalons d'Hécatompyle ; ils aimèrent mieux
l'argent.
Puis ils demandèrent qu'on leur payât en argent (en pièces
d'argent et non en monnaie de cuir) tout le blé qu'on leur devait, et au plus
haut prix où il s'était vendu pendant la guerre, si bien qu'ils exigeaient pour
une mesure de farine quatre cents fois plus qu'ils n'avaient donné pour un sac
de froment. Cette injustice exaspéra ; il fallut céder, pourtant.
Alors
les délégués des soldats et ceux du Grand-Conseil se réconcilièrent, en jurant
par le Génie de Carthage et par les Dieux des Barbares. Avec les démonstrations
et la verbosité orientales, ils se firent des excuses et des caresses. Puis les
soldats réclamèrent, comme une preuve d'amitié, la punition des traîtres qui les
avaient indisposés contre la République.
On feignit de ne pas les
comprendre. Ils s'expliquèrent plus nettement, disant qu'il leur fallait la tête
d'Hannon.
Plusieurs fois par jour ils sortaient de leur camp. Ils se
promenaient au pied des murs. Ils criaient qu'on leur jetât la tête du Suffète,
et ils tendaient leurs robes pour la recevoir.
Le Grand-Conseil aurait
faibli, peut-être, sans une dernière exigence plus injurieuse que les autres :
ils demandèrent en mariage, pour leurs chefs, des vierges choisies dans les
grandes familles. C'était une idée de Spendius, que plusieurs trouvaient toute
simple et fort exécutable. Mais cette prétention de vouloir se mêler au sang
punique indigna le peuple ; on leur signifia brutalement qu'ils n'avaient plus
rien à recevoir. Alors ils s'écrièrent qu'on les avait trompés ; si avant trois
jours leur solde n'arrivait pas, ils iraient eux-mêmes la prendre dans Carthage.
La mauvaise foi des Mercenaires n'était point aussi complète que le
pensaient leurs ennemis. Hamilcar leur avait fait des promesses exorbitantes,
vagues il est vrai, mais solennelles et réitérées. Ils avaient pu croire, en
débarquant à Carthage, qu'on leur abandonnerait la ville, qu'ils se
partageraient des trésors ; et quand ils virent que leur solde à peine serait
payée, ce fut une désillusion pour leur orgueil comme pour leur cupidité.
Denys, Pyrrhus, Agathoclès et les généraux d'Alexandre n'avaient-ils pas
fourni l'exemple de merveilleuses fortunes ? L'idéal d'Hercule, que les
Chananéens confondaient avec le soleil, resplendissait à l'horizon des armées.
On savait que de simples soldats avaient porté des diadèmes, et le
retentissement des empires qui s'écroulaient faisait rêver le Gaulois dans sa
forêt de chênes, l'Ethiopien dans ses sables. Mais il y avait un peuple toujours
prêt à utiliser les courages ; et le voleur chassé de sa tribu, le parricide
errant sur les chemins, le sacrilège poursuivi par les dieux, tous les affamés,
tous les désespérés tâchaient d'atteindre au port où le courtier de Carthage
recrutait des soldats. Ordinairement elle tenait ses promesses. Cette fois
pourtant, l'ardeur de son avarice l'avait entraînée dans une infamie périlleuse.
Les Numides, les Libyens, l'Afrique entière s'allaient jeter sur Carthage. La
mer seule était libre. Elle y rencontrait les Romains ; et, comme un homme
assailli par des meurtriers, elle sentait la mort tout autour d'elle.
Il
fallut bien recourir à Giscon ; les Barbares acceptèrent son entremise. Un matin
ils virent les chaînes du port s'abaisser, et trois bateaux plats, passant par
le canal de la Taenia, entrèrent dans le lac.
Sur le premier, à la
proue, on apercevait Giscon. Derrière lui, et plus haute qu'un catafalque,
s'élevait une caisse énorme, garnie d'anneaux pareils à des couronnes qui
pendaient. Apparaissait ensuite la légion des Interprètes, coiffés comme des
sphinx, et portant un perroquet tatoué sur la poitrine. Des amis et des esclaves
suivaient, tous sans armes, et si nombreux qu'ils se touchaient des épaules. Les
trois longues barques, pleines à sombrer, s'avançaient aux acclamations de
l'armée, qui les regardait.
Dès que Giscon débarqua, les soldats
coururent à sa rencontre. Avec des sacs il fit dresser une sorte de tribune et
déclara qu'il ne s'en irait pas avant de les avoir tous intégralement payés.
Des applaudissements éclatèrent ; il fut longtemps sans pouvoir parler.
Puis il blâma les torts de la République et ceux des Barbares ; la faute
en était à quelques mutins, qui par leur violence avaient effrayé Carthage. La
meilleure preuve de ses bonnes intentions, c'était qu'on l'envoyait vers eux,
lui, l'éternel adversaire du suffète Hannon. Ils ne devaient point supposer au
peuple l'ineptie de vouloir irriter des braves, ni assez d'ingratitude pour
méconnaître leurs services ; et Giscon se mit à la paye des soldats en
commençant par les Libyens. Comme ils avaient déclaré les listes mensongères, il
ne s'en servit point.
Ils défilaient devant lui, par nations, en ouvrant
leurs doigts pour dire le nombre des années ; on les marquait successivement au
bras gauche avec de la peinture verte ; les scribes puisaient dans le coffre
béant, et d'autres, avec un stylet, faisaient des trous sur une lame de plomb.
Un homme passa, qui marchait lourdement, à la manière des boeufs.
-- " Monte près de moi " , dit le Suffète, suspectant quelque fraude ; "
combien d'années as-tu servi ? "
-- " Douze ans " , répondit le Libyen.
Giscon lui glissa les doigts sous la mâchoire, car la mentonnière du
casque y produisait à la longue deux callosités ; on les appelait des carroubes,
et avoir les carroubes était une locution pour dire un vétéran.
-- " Voleur ! " s'écria le Suffète, " ce qui te manque au visage tu dois
le porter sur les épaules ! " , et lui déchirant sa tunique, il découvrit son
dos couvert de gales sanglantes ; c'était un laboureur d'Hippo-Zaryte. Des huées
s'élevèrent ; on le décapita.
Dès qu'il fut nuit, Spendius alla
réveiller les Libyens. Il leur dit :
-- " Quand les Ligures, les Grecs,
les Baléares et les hommes d'Italie seront payés, ils s'en retourneront.
Mais vous autres, vous resterez en Afrique, épars dans vos
tribus et sans aucune défense ! C'est alors que la République se vengera !
Méfiez-vous du voyage ! Allez-vous croire à toutes les paroles ? Les deux
suffètes sont d'accord ! Celui-là vous abuse ! Rappelez-vous l'Ile-des-Ossements
et Xantippe qu'ils ont renvoyé à Sparte sur une galère pourrie ! "
-- "
Comment nous y prendre ? " , demandaient-ils.
-- " Réfléchissez ! "
disait Spendius.
Les deux jours suivants se passèrent à payer les gens
de Magdala, de Leptis, d'Hécatompyle ; Spendius se répandait chez les Gaulois.
-- " On solde les Libyens, ensuite on payera les Grecs, puis les
Baléares, les Asiatiques, et tous les autres ! Mais vous qui n'êtes pas
nombreux, on ne vous donnera rien ! Vous ne reverrez plus vos patries ! Vous
n'aurez point de vaisseaux ! Ils vous tueront, pour épargner la nourriture. "
Les Gaulois vinrent trouver le Suffète. Autharite, celui qu'il avait
blessé chez Hamilcar, l'interpella. Il disparut, repoussé par les esclaves, mais
en jurant qu'il se vengerait.
Les réclamations, les plaintes se
multiplièrent. Les plus obstinés pénétraient dans la tente du Suffète ; pour
l'attendrir ils prenaient ses mains, lui faisaient palper leurs bouches sans
dents, leurs bras tout maigres et les cicatrices de leurs blessures. Ceux qui
n'étaient point encore payés s'irritaient, ceux qui avaient reçu leur solde en
demandaient une autre pour leurs chevaux ; et les vagabonds, les bannis, prenant
les armes des soldats, affirmaient qu'on les oubliait. A chaque minute, il
arrivait comme des tourbillons d'hommes ; les tentes craquaient, s'abattaient ;
la multitude serrée entre les remparts du camp oscillait à grands cris depuis
les portes jusqu'au centre. Quand le tumulte se faisait trop fort, Giscon posait
un coude sur son sceptre d'ivoire, et, regardant la mer, il restait immobile,
les doigts enfoncés dans sa barbe.
Souvent Mâtho s'écartait pour aller
s'entretenir avec Spendius ; puis il se replaçait en face du Suffète, et Giscon
sentait perpétuellement ses prunelles comme deux phalariques en flammes dardées
vers lui. Par- dessus la foule, plusieurs fois, ils se lancèrent des injures,
mais qu'ils n'entendirent pas. Cependant la distribution continuait, et le
Suffète à tous les obstacles trouvait des expédients.
Les Grecs
voulurent élever des chicanes sur la différence des monnaies. Il leur fournit de
telles explications qu'ils se retirèrent sans murmures. Les Nègres réclamèrent
de ces coquilles blanches usitées pour le commerce dans l'intérieur de
l'Afrique. Il leur offrit d'en envoyer prendre à Carthage ; alors, comme les
autres, ils acceptèrent de l'argent.
Mais on avait promis aux Baléares
quelque chose de meilleur, à savoir des femmes. Le Suffète répondit que l'on
attendait pour eux toute une caravane de vierges : la route était longue, il
fallait encore six lunes. Quand elles seraient grasses et bien frottées de
benjoin, on les enverrait sur des vaisseaux, dans les ports des Baléares.
Tout à coup, Zarxas, beau maintenant et vigoureux, sauta comme un
bateleur sur les épaules de ses amis et il cria :
-- " En as-tu réservé
pour les cadavres ? " tandis qu'il montrait dans Carthage la porte de Khamon.
Aux derniers feux du soleil, les plaques d'airain la garnissant de haut
en bas resplendissaient ; les Barbares crurent apercevoir sur elle une traînée
sanglante. Chaque fois que Giscon voulait parler, leurs cris recommençaient.
Enfin, il descendit à pas graves et s'enferma dans sa tente.
Quand il en
sortit au lever du soleil, ses interprètes, qui couchaient en dehors, ne
bougèrent point ; ils se tenaient sur le dos, les yeux fixes, la langue au bord
des dents et la face bleuâtre. Des mucosités blanches coulaient de leurs
narines, et leurs membres étaient raides, comme si le froid pendant la nuit les
eût tous gelés. Chacun portait autour du cou un petit lacet de joncs.
La
rébellion dès lors ne s'arrêta plus. Ce meurtre des Baléares rappelé par Zarxas
confirmait les défiances de Spendius. Ils s'imaginaient que la République
cherchait toujours à les tromper. Il fallait en finir ! On se passerait des
interprètes ! Zarxas, avec une fronde autour de la tête, chantait des chansons
de guerre ; Autharite brandissait sa grande épée ; Spendius soufflait à l'un
quelque parole, fournissait à l'autre un poignard. Les plus forts tâchaient de
se payer eux-mêmes, les moins furieux demandaient que la distribution continuât.
Personne maintenant ne quittait ses armes, et toutes les colères se réunissaient
contre Giscon dans une haine tumultueuse.
Quelques-uns montaient à ses
côtés. Tant qu'ils vociféraient des injures on les écoutait avec patience ; mais
s'ils tentaient pour lui le moindre mot, ils étaient immédiatement lapidés, ou
par-derrière d'un coup de sabre on leur abattait la tête. L'amoncellement des
sacs était plus rouge qu'un autel.
Ils devenaient terribles après le
repas, quand ils avaient bu du vin ! C'était une joie défendue sous peine de
mort dans les armées puniques, et ils levaient leur coupe du côté de Carthage
par dérision pour sa discipline. Puis ils revenaient vers les esclaves des
finances et ils recommençaient à tuer. Le mot frappe, différent dans chaque
langue, était compris de tous.
Giscon savait bien que la patrie
l'abandonnait ; mais il ne voulait point malgré son ingratitude la déshonorer.
Quand ils lui rappelèrent qu'on leur avait promis des vaisseaux, il jura par
Moloch de leur en fournir lui- même, à ses frais, et, arrachant son collier de
pierres bleues, il le jeta dans la foule en gage de serment.
Alors les
Africains réclamèrent le blé, d'après les engagements du Grand-Conseil. Giscon
étala les comptes des Syssites, tracés avec de la peinture violette sur des
peaux de brebis ; il lisait tout ce qui était entré dans Carthage, mois par mois
et jour par jour.
Soudain il s'arrêta, les yeux béants, comme s'il fût
découvert entre les chiffres sa sentence de mort.
En effet, les Anciens
les avaient frauduleusement réduits et le blé, vendu pendant l'époque la plus
calamiteuse de la guerre, se trouvait à un taux si bas, qu'à moins d'aveuglement
on n'y pouvait croire.
-- " Parle ! " crièrent-ils, " plus haut ! Ah !
c'est qu'il cherche à mentir, le lâche ! méfions-nous. "
Pendant quelque
temps, il hésita. Enfin il reprit sa besogne.
Les soldats, sans se
douter qu'on les trompait, acceptèrent comme vrais les comptes des Syssites.
Alors l'abondance où s'était trouvée Carthage les jeta dans une jalousie
furieuse. Ils brisèrent la caisse de sycomore ; elle était vide aux trois
quarts. Ils avaient vu de telles sommes en sortir qu'ils la jugeaient
inépuisable ; Giscon en avait enfoui dans sa tente. Ils escaladèrent les sacs.
Mâtho les conduisait, et comme ils criaient : " L'argent ! l'argent ! " Giscon à
la fin répondit :
-- " Que votre général vous en donne ! "
Il
les regardait en face, sans parler, avec ses grands yeux jaunes et sa longue
figure plus pâle que sa barbe. Une flèche, arrêtée par les plumes, se tenait à
son oreille dans son large anneau d'or, et un filet de sang coulait de sa tiare
sur son épaule.
A un geste de Mâtho, tous s'avancèrent. Il écarta les
bras ; Spendius, avec un noeud coulant, l'étreignit aux poignets ; un autre le
renversa, et il disparut dans le désordre de la foule qui s'écroulait sur les
sacs.
Ils saccagèrent sa tente. On n'y trouva que les choses
indispensables à la vie ; puis, en cherchant mieux, trois images de Tanit, et
dans une peau de singe, une pierre noire tombée de la lune. Beaucoup de
Carthaginois avaient voulu l'accompagner ; c'étaient des hommes considérables et
tous du parti de la guerre.
On les entraîna en dehors des tentes, et on
les précipita dans la fosse aux immondices. Avec des chaînes de fer ils furent
attachés par le ventre à des pieux solides, et on leur tendait la nourriture à
la pointe d'un javelot.
Autharite, tout en les surveillant, les
accablait d'invectives, mais comme ils ne comprenaient point sa langue, ils ne
répondaient pas ; le Gaulois, de temps à autre, leur jetait des cailloux au
visage pour les faire crier.
Dès le lendemain, une sorte de langueur
envahit l'armée. A présent que leur colère était finie, des inquiétudes les
prenaient. Mâtho souffrait d'une tristesse vague. Il lui semblait avoir
indirectement outragé Salammbô. Ces Riches étaient comme une dépendance de sa
personne. Il s'asseyait la nuit au bord de leur fosse, et il retrouvait dans
leurs gémissements quelque chose de la voix dont son coeur était plein.
Cependant ils accusaient, tous, les Libyens, qui seuls étaient payés.
Mais, en même temps que se ravivaient les antipathies nationales avec les haines
particulières, on sentait le péril de s'y abandonner. Les représailles, après un
attentat pareil, seraient formidables. Donc il fallait prévenir la vengeance de
Carthage. Les conciliabules, les harangues n'en finissaient pas. Chacun parlait,
on n'écoutait personne, et Spendius, ordinairement si loquace, à toutes les
propositions secouait la tête.
Un soir il demanda négligemment à Mâtho
s'il n'y avait pas des sources dans l'intérieur de la ville.
-- " Pas
une ! " répondit Mâtho.
Le lendemain, Spendius l'entraîna sur la berge
du lac.
-- " Maître ! " dit l'ancien esclave, " Si ton coeur est
intrépide, je te conduirai dans Carthage. "
-- " Comment ? " répétait
l'autre en haletant.
-- " Jure d'exécuter tous mes ordres, de me suivre
comme une ombre ! "
Alors Mâtho, levant son bras vers la planète de
Chabar, s'écria :
-- " Par Tanit, je le jure ! "
Spendius reprit
:
-- " Demain après le coucher du soleil, tu m'attendras au pied de
l'aqueduc, entre la neuvième et la dixième arcade. Emporte avec toi un pic de
fer, un casque sans aigrette et des sandales de cuir. "
L'aqueduc dont
il parlait traversait obliquement l'isthme entier, -- ouvrage considérable -- ,
agrandi plus tard par les Romains. Malgré son dédain des autres peuples,
Carthage leur avait pris gauchement cette invention nouvelle, comme Rome
elle-même avait fait de la galère punique ; et cinq rangs d'arcs superposés,
d'une architecture trapue, avec des contreforts à la base et des têtes de lion
au sommet, aboutissaient à la partie occidentale de l'Acropole, où ils
s'enfonçaient sous la ville pour déverser presque une rivière dans les citernes
de Mégara.
A l'heure convenue, Spendius y trouva Mâtho. Il attacha une
sorte de harpon au bout d'une corde, le fit tourner rapidement comme une fronde,
l'engin de fer s'accrocha ; et ils se mirent, l'un derrière l'autre, à grimper
le long du mur.
Mais quand ils furent montés sur le premier étage, le
crampon, chaque fois qu'ils le jetaient, retombait ; il leur fallait, pour
découvrir quelque fissure, marcher sur le bord de la corniche ; à chaque rang
des arcs, ils la trouvaient plus étroite. Puis la corde se relâcha. Plusieurs
fois, elle faillit se rompre.
Enfin ils arrivèrent à la plate-forme
supérieure. Spendius, de temps à autre, se penchait pour tâter les pierres avec
sa main.
-- " C'est là " dit-il, " commençons ! " Et pesant sur l'épieu
qu'avait apporté Mâtho, ils parvinrent à disjoindre une des dalles.
Ils
aperçurent, au loin, une troupe de cavaliers galopant sur des chevaux sans
brides. Leurs bracelets d'or sautaient dans les vagues draperies de leurs
manteaux. On distinguait en avant un homme couronné de plumes d'autruche et qui
galopait avec une lance à chaque main.
-- " Narr'Havas ! " s'écria
Mâtho.
-- " Qu'importe ! " reprit Spendius ; et il sauta dans le trou
qu'ils venaient de faire en découvrant la dalle.
Mâtho, par son ordre,
essaya de pousser un des blocs. Mais, faute de place, il ne pouvait remuer les
coudes .-- " Nous reviendrons " , dit Spendius ! " Mets-toi devant. " Alors ils
s'aventurèrent dans le conduit des eaux.
Ils en avaient jusqu'au ventre.
Bientôt ils chancelèrent et il leur fallut nager. Leurs membres se heurtaient
contre les parois du canal trop étroit. L'eau coulait presque immédiatement sous
la dalle supérieure : ils se déchiraient le visage. Puis le courant les
entraîna. Un air plus lourd qu'un sépulcre leur écrasait la poitrine, et la tête
sous les bras, les genoux l'un contre l'autre, allongés tant qu'ils pouvaient,
ils passaient comme des flèches dans l'obscurité, étouffant, râlant, presque
morts. Soudain, tout fut noir devant eux et la vélocité des eaux redoublait. Ils
tombèrent.
Quand ils furent remontés à la surface, ils se tinrent
pendant quelques minutes étendus sur le dos, à humer l'air, délicieusement. Des
arcades, les unes derrière les autres, s'ouvraient au milieu de larges murailles
séparant des bassins. Tous étaient remplis, et l'eau se continuait en une seule
nappe dans la longueur des citernes. Les coupoles du plafond laissaient
descendre par leur soupirail une clarté pâle qui étalait sur les ondes comme des
disques de lumière, et les ténèbres à l'entour, s'épaississant vers les murs,
les reculaient indéfiniment. Le moindre bruit faisait un grand écho.
Spendius et Mâtho se remirent à nager, et, passant par l'ouverture des
arcs, ils traversèrent plusieurs chambres à la file. Deux autres rangs de
bassins plus petits s'étendaient parallèlement de chaque côté. Ils se perdirent,
ils tournaient, ils revenaient. Enfin, quelque chose résista sous leurs talons.
C'était le pavé de la galerie qui longeait les citernes.
Alors,
s'avançant avec de grandes précautions, ils palpèrent la muraille pour trouver
une issue. Mais leurs pieds glissaient ; ils tombaient dans les vasques
profondes. Ils avaient à remonter, puis ils retombaient encore ; et ils
sentaient une épouvantable fatigue, comme si leurs membres en nageant se fussent
dissous dans l'eau. Leurs yeux se fermèrent : ils agonisaient.
Spendius
se frappa la main contre les barreaux d'une grille. Ils la secouèrent, elle
céda, et ils se trouvèrent sur les marches d'un escalier. Une porte de bronze le
fermait en haut. Avec la pointe d'un poignard, ils écartèrent la barre que l'on
ouvrait en dehors ; tout à coup le grand air pur les enveloppa.
La nuit
était pleine de silence, et le ciel avait une hauteur démesurée. Des bouquets
d'arbres débordaient, sur les longues lignes des murs. La ville entière dormait.
Les feux des avant-postes brillaient comme des étoiles perdues.
Spendius
qui avait passé trois ans dans l'ergastule, connaissait imparfaitement les
quartiers. Mâtho conjectura que, pour se rendre au palais d'Hamilcar, ils
devaient prendre sur la gauche, en traversant les Mappales.
-- " Non " ,
dit Spendius, " conduis-moi au temple de Tanit. "
Mâtho voulut parler.
-- " Rappelle-toi ! " fit l'ancien esclave ; et, levant son bras, il lui
montra la planète de Chabar qui resplendissait.
Alors Mâtho se tourna
silencieusement vers l'Acropole.
Ils rampaient le long des clôtures de
nopals qui bordaient les sentiers. L'eau coulait de leurs membres sur la
poussière. Leurs sandales humides ne faisaient aucun bruit ; Spendius, avec ses
yeux plus flamboyants que des torches, à chaque pas fouillait les buissons ; :
-- et il marchait derrière Mâtho, les mains posées sur les deux poignards qu'il
portait aux bras, tenus au-dessous de l'aisselle par un cercle de cuir.
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Chapitre 4
TANIT
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Quand ils furent sortis des jardins, ils se trouvèrent arrêtés par
l'enceinte de Mégara. Mais ils découvrirent une brèche dans la grosse muraille,
et passèrent.
Le terrain descendait, formant une sorte de vallon très
large. C'était une place découverte.
-- " Ecoute " , dit Spendius, " et
d'abord ne crains rien, j'exécuterai ma promesse ... "
Il s'interrompit
; il avait l'air de réfléchir, comme pour chercher ses paroles. -- " Te
rappelles-tu cette fois, au soleil levant, où, sur la terrasse de Salammbô, je
t'ai montré Carthage ? Nous étions forts ce jour-là, mais tu n'as voulu rien
entendre ! " Puis d'une voix grave : -- " Maître, il y a dans le sanctuaire de
Tanit un voile mystérieux, tombé du ciel, et qui recouvre la Déesse. "
-- " Je le sais " , dit Mâtho.
Spendius reprit :
-- " Il
est divin lui-même, car il fait partie d'elle. Les dieux résident où se trouvent
leurs simulacres. C'est parce que Carthage le possède, que Carthage est
puissante. " Alors se penchant à son oreille : " Je t'ai emmené avec moi pour le
ravir ! "
Mâtho recula d'horreur.
-- " Va-t'en ! cherche quelque
autre ! Je ne veux pas t'aider dans cet exécrable forfait. "
-- " Mais
Tanit est ton ennemie " , répliqua Spendius : elle te persécute, et tu meurs de
sa colère. Tu t'en vengeras. Elle t'obéira. Tu deviendras presque immortel et
invincible.
Mâtho baissait la tête. Il continua :
-- " Nous
succomberions ; l'armée d'elle-même s'anéantirait. Nous n'avons ni fuite à
espérer, ni secours, ni pardon ! Quel châtiment des Dieux peux-tu craindre,
puisque tu vas avoir leur force dans les mains ? Aimes-tu mieux périr le soir
d'une défaite, misérablement, à l'abri d'un buisson, ou parmi l'outrage de la
populace, dans la flamme des bûchers ? Maître, un jour tu entreras à Carthage,
entre les collèges des pontifes, qui baiseront tes sandales : et si le voile de
Tanit te pèse encore, tu le rétabliras dans son temple. Suis-moi ! viens le
prendre. "
Une envie terrible dévorait Mâtho. Il aurait voulu, en
s'abstenant du sacrilège, posséder le voile. Il se disait que peut-être on
n'aurait pas besoin de le prendre pour en accaparer la vertu. Il n'allait point
jusqu'au fond de sa pensée, s'arrêtant sur la limite où elle l'épouvantait.
-- " Marchons ! " dit-il ; et ils s'éloignèrent d'un pas rapide, côte à
côte, sans parler.
Le terrain remonta, et les habitations se
rapprochèrent. Ils tournaient dans les rues étroites, au milieu des ténèbres.
Des lambeaux de sparterie fermant les portes battaient contre les murs. Sur une
place, des chameaux ruminaient devant des tas d'herbes coupées. Puis ils
passèrent sous une galerie que recouvraient des feuillages. Un troupeau de
chiens aboya. Mais l'espace tout à coup s'élargit, et ils reconnurent la face
occidentale de l'Acropole. Au bas de Byrsa s'étalait une longue masse noire :
c'était le temple de Tanit, ensemble de monuments et de jardins, de cours et
d'avant-cours, bordé par un petit mur de pierres sèches. Spendius et Mâtho le
franchirent.
Cette première enceinte renfermait un bois de platanes, par
précaution contre la peste et l'infection de l'air. Çà et là étaient disséminées
des tentes où l'on vendait pendant le jour des pâtes épilatoires, des parfums,
des vêtements, des gâteaux en forme de lune, et des images de la Déesse avec des
représentations du temple, creusées dans un bloc d'albâtre.
Ils
n'avaient rien à craindre, car les nuits où l'astre ne paraissait pas on
suspendait tous les rites : cependant Mâtho se ralentissait ; il s'arrêta devant
les trois marches d'ébène qui conduisaient à la seconde enceinte.
-- "
Avance ! " dit Spendius.
Des grenadiers, des amandiers, des cyprès et
des myrtes, immobiles comme des feuillages de bronze, alternaient régulièrement
; le chemin, pavé de cailloux bleus, craquait sous les pas, et des roses
épanouies pendaient en berceau sur toute la longueur de l'allée. Ils arrivèrent
devant un trou ovale, abrité par une grille. Alors, Mâtho, que ce silence
effrayait, dit à Spendius :
-- " C'est ici qu'on mélange les Eaux douces
avec les Eaux amères. "
-- " J'ai vu tout cela " , reprit l'ancien
esclave, " en Syrie, dans la ville de Maphug " ; et, par un escalier de six
marches d'argent, ils montèrent dans la troisième enceinte.
Un cèdre
énorme en occupait le milieu. Ses branches les plus basses disparaissaient sous
des brides d'étoffes et des colliers qu'y avaient appendus les fidèles. Ils
firent encore quelques pas, et la façade du temple se déploya.
Deux
longs portiques, dont les architraves reposaient sur des piliers trapus,
flanquaient une tour quadrangulaire, ornée à sa plate-forme par un croissant de
lune. Sur les angles des portiques et aux quatre coins de la tour s'élevaient
des vases pleins d'aromates allumés. Des grenades et des coloquintes chargeaient
les chapiteaux. Des entrelacs, des losanges, des lignes de perles s'alternaient
sur les murs, et une haie en filigrane d'argent formait un large demi-cercle
devant l'escalier d'airain qui descendait du vestibule.
Il y avait à
l'entrée, entre une stèle d'or et une stèle d'émeraude, un cône de pierre ;
Mâtho, en passant à côté, se baisa la main droite.
La première chambre
était très haute ; d'innombrables ouvertures perçaient sa voûte ; en levant la
tête on pouvait voir les étoiles. Tout autour de la muraille, dans des
corbeilles de roseau, s'amoncelaient des barbes et des chevelures, prémices des
adolescences ; et, au milieu de l'appartement circulaire, le corps d'une femme
sortait d'une gaine couverte de mamelles. Grasse, barbue, et les paupières
baissées, elle avait l'air de sourire, en croisant ses mains sur le bord de son
gros ventre, -- poli par les baisers de la foule.
Puis ils se
retrouvèrent à l'air libre, dans un corridor transversal, où un autel de
proportions exiguës s'appuyait contre une porte d'ivoire. On n'allait point
au-delà : les prêtres seuls pouvaient l'ouvrir ; car un temple n'était pas un
lieu de réunion pour la multitude, mais la demeure particulière d'une divinité.
-- " L'entreprise est impossible " , disait Mâtho. " Tu n'y avais pas
songé ! Retournons ! " Spendius examinait les murs.
Il voulait le voile,
non qu'il eût confiance en sa vertu (Spendius ne croyait qu'à l'Oracle), mais
persuadé que les Carthaginois, s'en voyant privés, tomberaient dans un grand
abattement. Pour trouver quelque issue, ils firent le tour par-derrière.
On apercevait, sous des bosquets de térébinthe, des édicules de forme
différente. Çà et là un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs
erraient tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin
tombées.
Ils revinrent sur leurs pas entre deux longues galeries qui
s'avançaient parallèlement. De petites cellules s'ouvraient au bord. Des
tambourins et des cymbales étaient accrochés du haut en bas de leurs colonnes de
cèdre. Des femmes dormaient en dehors des cellules, étendues sur des nattes.
Leurs corps, tout gras d'onguents, exhalaient une odeur d'épices et de
cassolettes éteintes ; elles étaient si couvertes de tatouages, de colliers,
d'anneaux, de vermillon et d'antimoine, qu'on les eût prises, sans le mouvement
de leur poitrine, pour des idoles ainsi couchées par terre. Des lotus
entouraient une fontaine, où nageaient des poissons pareils à ceux de Salammbô ;
puis au fond, contre la muraille du temple, s'étalait une vigne dont les
sarments étaient de verre et les grappes d'émeraude : les rayons des pierres
précieuses faisaient des jeux de lumière, entre les colonnes peintes, sur les
visages endormis.
Mâtho suffoquait dans la chaude atmosphère que
rabattaient sur lui les cloisons de cèdre. Tous ces symboles de la fécondation,
ces parfums, ces rayonnements, ces haleines l'accablaient. A travers les
éblouissements mystiques, il songeait à Salammbô. Elle se confondait avec la
Déesse elle-même, et son amour s'en dégageait plus fort, comme les grands lotus
qui s'épanouissaient sur la profondeur des eaux.
Spendius calculait
quelle somme d'argent il aurait autrefois gagnée à vendre ces femmes ; et, d'un
coup d'oeil rapide, il pesait en passant les colliers d'or.
Le temple
était, de ce côté comme de l'autre, impénétrable. Ils revinrent derrière la
première chambre. Pendant que Spendius cherchait, furetait, Mâtho, prosterné
devant la porte, implorait Tanit. Il la suppliait de ne point permettre ce
sacrilège. Il tâchait de l'adoucir avec des mots caressants, comme on fait à une
personne irritée. Spendius remarqua au- dessus de la porte une ouverture
étroite.
-- " Lève-toi ! " dit-il à Mâtho, et il le fit s'adosser contre
le mur, tout debout. Alors, posant un pied dans ses mains, puis un autre sur sa
tête, il parvint jusqu'à la hauteur du soupirail, s'y engagea et disparut. Puis
Mâtho sentit tomber sur son épaule une corde à noeuds, celle que Spendius avait
enroulée autour de son corps avant de s'engager dans les citernes ; et s'y
appuyant des deux mains, bientôt il se trouva près de lui dans une grande salle
pleine d'ombre.
De pareils attentats étaient une chose extraordinaire.
L'insuffisance des moyens pour les prévenir témoignait assez qu'on les jugeait
impossibles. La terreur, plus que les murs, défendait les sanctuaires. Mâtho, à
chaque pas, s'attendait à mourir.
Cependant, une lueur vacillait au fond
des ténèbres ; ils s'en rapprochèrent. C'était une lampe qui brûlait dans une
coquille sur le piédestal d'une statue, coiffée du bonnet des Cabires. Des
disques en diamant parsemaient sa longue robe bleue, et des chaînes, qui
s'enfonçaient sous les dalles, l'attachaient au sol par les talons. Mâtho retint
un cri. Il balbutiait : " Ah ! la voilà ! la voilà ! ... " Spendius prit la
lampe afin de s'éclairer.
-- " Quel impie tu es ! " murmura Mâtho. Il le
suivait pourtant.
L'appartement où ils entrèrent n'avait rien qu'une
peinture noire représentant une autre femme. Ses jambes montaient jusqu'au haut
de la muraille. Son corps occupait le plafond tout entier. De son nombril
pendait à un fil un oeuf énorme, et elle retombait sur l'autre mur, la tête en
bas, jusqu'au niveau des dalles où atteignaient ses doigts pointus.
Pour
passer plus loin, ils écartèrent une tapisserie ; mais le vent souffla, et la
lumière s'éteignit.
Alors ils errèrent, perdus dans les complications de
l'architecture. Tout à coup, ils sentirent sous leurs pieds quelque chose d'une
douceur étrange. Des étincelles pétillaient, jaillissaient ; ils marchaient dans
du feu. Spendius tâta le sol et reconnut qu'il était soigneusement tapissé avec
des peaux de lynx ; puis il leur sembla qu'une grosse corde mouillée, froide et
visqueuse, glissait entre leurs jambes. Des fissures, taillées dans la muraille,
laissaient tomber de minces rayons blancs. Ils s'avançaient à ces lueurs
incertaines. Enfin ils distinguèrent un grand serpent noir. Il s'élança vite et
disparut.
-- " Fuyons ! " s'écria Mâtho. " C'est elle ! je la sens elle
vient. "
-- " Eh non ! " répondit Spendius, " le temple est vide. "
Alors une lumière éblouissante leur fit baisser les yeux. Puis ils
aperçurent tout à l'entour une infinité de bêtes, efflanquées, haletantes,
hérissant leurs griffes, et confondues les unes par-dessus les autres dans un
désordre mystérieux qui épouvantait. Des serpents avaient des pieds, des
taureaux avaient des ailes, des poissons à têtes d'homme dévoraient des fruits,
des fleurs s'épanouissaient dans la mâchoire des crocodiles, et des éléphants,
la trompe levée, passaient en plein azur, orgueilleusement, comme des aigles. Un
effort terrible distendait leurs membres incomplets ou multipliés. Ils avaient
l'air, en tirant la langue, de vouloir faire sortir leur âme ; et toutes les
formes se trouvaient là, comme si le réceptacle des germes, crevant dans une
éclosion soudaine, se fût vidé sur les murs de la salle.
Douze globes de
cristal bleu la bordaient circulairement, supportés par des monstres qui
ressemblaient à des tigres. Leurs prunelles saillissaient comme les yeux des
escargots, et courbant leurs reins trapus, ils se tournaient vers le fond, où
resplendissait , sur un char d'ivoire, la Rabbet suprême, l'Omniféconde, la
dernière inventée.
Des écailles, des plumes, des fleurs et des oiseaux
lui montaient jusqu'au ventre. Pour pendants d'oreilles elle avait des cymbales
d'argent qui lui battaient sur les joues. Ses grands yeux fixes vous
regardaient, et une pierre lumineuse, enchâssée à son front dans un symbole
obscène, éclairait toute la salle, en se reflétant au-dessus de la porte, sur
des miroirs de cuivre rouge.
Mâtho fit un pas ; une dalle fléchit sous
ses talons, et voilà que les sphères se mirent à tourner, les monstres à rugir ;
une musique s'éleva, mélodieuse et ronflante comme l'harmonie des planètes ;
l'âme tumultueuse de Tanit ruisselait épandue. Elle allait se lever, grande
comme la salle, avec les bras ouverts. Tout à coup les monstres fermèrent la
gueule, et les globes de cristal ne tournaient plus.
Puis une modulation
lugubre pendant quelque temps se traîna dans l'air, et s'éteignit enfin.
-- " Et le voile ? " dit Spendius.
Nulle part on ne
l'apercevait. Où donc se trouvait-il ? Comment le découvrir ? Et si les prêtres
l'avaient caché ? Mâtho éprouvait un déchirement au coeur et comme une déception
dans sa foi.
-- " Par ici ! " chuchota Spendius. Une inspiration le
guidait. Il entraîna Mâtho derrière le char de Tanit, où une fente, large d'une
coudée, coupait la muraille du haut en bas.
Alors ils pénétrèrent dans
une petite salle toute ronde, et si élevée qu'elle ressemblait à l'intérieur
d'une colonne. Il y avait au milieu une grosse pierre noire à demi sphérique,
comme un tambourin ; des flammes brûlaient dessus ; un cône d'ébène se dressait
par-derrière, portant une tête et deux bras.
Mais au-delà on aurait dit
un nuage où étincelaient des étoiles : des figures apparaissaient dans les
profondeurs de ses plis : Eschmoûn avec les Kabires, quelques-uns des monstres
déjà vus, les bêtes sacrées des Babyloniens, puis d'autres qu'ils ne
connaissaient pas. Cela passait comme un manteau sous le visage de l'idole, et
remontant étalé sur le mur, s'accrochait par les angles, tout à la fois bleuâtre
comme la nuit, jaune comme l'aurore, pourpre comme le soleil, nombreux,
diaphane, étincelant, léger. C'était là le manteau de la Déesse, le zaïmph saint
que l'on ne pouvait voir.
Ils pâlirent l'un et l'autre.
-- "
Prends-le ! " dit enfin Mâtho.
Spendius n'hésita pas ; et, s'appuyant
sur l'idole, il décrocha le voile, qui s'affaissa par terre. Mâtho posa la main
dessus ; puis il entra sa tête par l'ouverture, puis il s'en enveloppa le corps,
et il écartait les bras pour le mieux contempler.
-- " Partons ! " dit
Spendius.
Mâtho, en haletant, restait les yeux fixés sur les dalles.
Tout à coup il s'écria :
-- " Mais si j'allais chez elle ? Je
n'ai plus peur de sa beauté. Que pourrait- elle faire contre moi ? Me voilà plus
qu'un homme, maintenant. Je traverserais les flammes, je marcherais dans la mer
! Un élan m'emporte ! Salammbô ! Salammbô ! Je suis ton maître ! "
Sa
voix tonnait. Il semblait à Spendius de taille plus haute et transfiguré.
Un bruit de pas se rapprocha, une porte s'ouvrit et un homme apparut, un
prêtre, avec son haut bonnet et les yeux écarquillés. Avant qu'il eût fait un
geste, Spendius s'était précipité, et, l'étreignant à pleins bras, lui avait
enfoncé dans les flancs ses deux poignards. La tête sonna sur les dalles.
Puis, immobiles comme le cadavre, ils restèrent pendant quelque temps à
écouter. On n'entendait que le murmure du vent par la porte entrouverte.
Elle donnait sur un passage resserré. Spendius s'y engagea. Mâtho le
suivit, et ils se trouvèrent presque immédiatement dans la troisième enceinte,
entre les portiques latéraux, où étaient les habitations des prêtres.
Derrière les cellules il devait y avoir pour sortir un chemin plus
court. Ils se hâtèrent.
Spendius, s'accroupissant au bord de la
fontaine, lava ses mains sanglantes. Les femmes dormaient. La vigne d'émeraude
brillait. Ils se remirent en marche.
Mais quelqu'un, sous les arbres,
courait derrière eux ; et Mâtho, qui portait le voile, sentit plusieurs fois
qu'on le tirait par en bas, tout doucement. C'était un grand cynocéphale, un de
ceux qui vivaient libres dans l'enceinte de la Déesse. Comme s'il avait eu
conscience du vol, il se cramponnait au manteau. Cependant ils n'osaient le
battre, dans la peur de faire redoubler ses cris ; soudain sa colère s'apaisa et
il trottait près d'eux, côte à côte, en balançant son corps, avec ses longs bras
qui pendaient. Puis, à la barrière, d'un bond, il s'élança dans un palmier.
Quand ils furent sortis de la dernière enceinte, ils se dirigèrent vers
le palais d'Hamilcar, Spendius comprenant qu'il était inutile de vouloir en
détourner Mâtho.
Ils prirent par la rue des Tanneurs, la place de
Muthumbal, le marché aux herbes et le carrefour de Cynasyn. A l'angle d'un mur,
un homme se recula, effrayé par cette chose étincelante, qui traversait les
ténèbres.
-- " Cache le zaïmph ! " dit Spendius.
D'autres gens
les croisèrent ; mais ils n'en furent pas aperçus.
Enfin ils reconnurent
les maisons de Mégara.
Le phare, bâti par-derrière, au sommet de la
falaise, illuminait le ciel d'une grande clarté rouge, et l'ombre du palais,
avec ses terrasses superposées, se projetait sur les jardins comme une
monstrueuse pyramide. Ils entrèrent par la haie de jujubiers, en abattant les
branches à coups de poignard.
Tout gardait les traces du festin des
Mercenaires. Les parcs étaient rompus, les rigoles taries, les portes de
l'ergastule ouvertes. Personne n'apparaissait autour des cuisines ni des
celliers. Ils s'étonnaient de ce silence, interrompu quelquefois par le souffle
rauque des éléphants qui s'agitaient dans leurs entraves, et la crépitation du
phare où flambait un bûcher d'aloès.
Mâtho, cependant, répétait :
-- " Où est-elle ? je veux la voir ! Conduis-moi ! "
-- " C'est
une démence ! " disait Spendius. " Elle appellera, ses esclaves accourront, et,
malgré ta force, tu mourras ! "
Ils atteignirent ainsi l'escalier des
galères. Mâtho leva la tête, et il crut apercevoir, tout en haut, une vague
clarté rayonnante et douce. Spendius voulut le retenir. Il s'élança sur les
marches.
En se retrouvant aux places où il l'avait déjà vue,
l'intervalle des jours écoulés s'effaça dans sa mémoire. Tout à l'heure elle
chantait entre les tables ; elle avait disparu, et depuis lors il montait
continuellement cet escalier. Le ciel, sur sa tête, était couvert de feux ; la
mer emplissait l'horizon ; à chacun de ses pas une immensité plus large
l'entourait, et il continuait à gravir avec l'étrange facilité que l'on éprouve
dans les rêves.
Le bruissement du voile frôlant contre les pierres lui
rappela son pouvoir nouveau ; mais, dans l'excès de son espérance, il ne savait
plus maintenant ce qu'il devait faire ; cette incertitude l'intimida.
De
temps à autre, il collait son visage contre les baies quadrangulaires des
appartements fermés, et il crut voir dans plusieurs des personnes endormies.
Le dernier étage, plus étroit, formait comme un dé sur le sommet des
terrasses. Mâtho en fit le tour, lentement.
Une lumière laiteuse
emplissait les feuilles de talc qui bouchaient les petites ouvertures de la
muraille ; et, symétriquement disposées, elles ressemblaient dans les ténèbres à
des rangs de perles fines. Il reconnut la porte rouge à croix noire. Les
battements de son coeur redoublèrent. Il aurait voulu s'enfuir. Il poussa la
porte ; elle s'ouvrit.
Une lampe en forme de galère brûlait suspendue
dans le lointain de la chambre ; et trois rayons, qui s'échappaient de sa carène
d'argent, tremblaient sur les hauts lambris, couverts d'une peinture rouge à
bandes noires. Le plafond était un assemblage de poutrelles, portant au milieu
de leur dorure des améthystes et des topazes dans les noeuds du bois. Sur les
deux grands côtés de l'appartement, s'allongeait un lit très bas fait de
courroies blanches ; et des cintres, pareils à des coquilles, s'ouvraient
au-dessus, dans l'épaisseur de la muraille, laissant déborder quelque vêtement
qui pendait jusqu'à terre.
Une marche d'onyx entourait un bassin ovale ;
de fines pantoufles en peau de serpent étaient restées sur le bord avec une
buire d'albâtre. La trace d'un pas humide s'apercevait au-delà. Des senteurs
exquises s'évaporaient.
Mâtho effleurait les dalles incrustées d'or, de
nacre et de verre ; et malgré la polissure du sol, il lui semblait que ses pieds
enfonçaient comme s'il eût marché dans des sables.
Il avait aperçu
derrière la lampe d'argent un grand carré d'azur se tenant en l'air par quatre
cordes qui remontaient, et il s'avançait, les reins courbés, la bouche ouverte.
Des ailes de phénicoptères, emmanchées à des branches de corail noir,
traînaient parmi les coussins de pourpre et les étrilles d'écaille, les coffrets
de cèdre, les spatules d'ivoire. A des cornes d'antilope étaient enfilés des
bagues, des bracelets ; et des vases d'argile rafraîchissaient au vent, dans la
fente du mur, sur un treillage de roseaux. Plusieurs fois il se heurta les
pieds, car le sol avait des niveaux de hauteur inégale qui faisaient dans la
chambre comme une succession d'appartements. Au fond, des balustres d'argent
entouraient un tapis semé de fleurs peintes. Enfin il arriva contre le lit
suspendu, près d'un escabeau d'ébène servant à y monter.
Mais la lumière
s'arrêtait au bord ; -- et l'ombre, telle qu'un grand rideau, ne découvrait
qu'un angle du matelas rouge avec le bout d'un petit pied nu posant sur la
cheville. Alors Mâtho tira la lampe, tout doucement.
Elle dormait la
joue dans une main et l'autre bras déplié. Les anneaux de sa chevelure se
répandaient autour d'elle si abondamment qu'elle paraissait couchée sur des
plumes noires, et sa large tunique blanche se courbait en molles draperies,
jusqu'à ses pieds, suivant les inflexions de sa taille. On apercevait un peu ses
yeux, sous ses paupières entre-closes. Les courtines, perpendiculairement
tendues, l'enveloppaient d'une atmosphère bleuâtre, et le mouvement de sa
respiration, en se communiquant aux cordes, semblait la balancer dans l'air. Un
long moustique bourdonnait.
Mâtho, immobile, tenait au bout de son bras
la galère d'argent, mais la moustiquaire s'enflamma d'un seul coup, disparut, et
Salammbô se réveilla.
Le feu s'était de soi-même éteint. Elle ne parlait
pas. La lampe faisait osciller sur les lambris de grandes moires lumineuses.
-- " Qu'est-ce donc ? " dit-elle.
Il répondit :
-- "
C'est le voile de la Déesse ! "
-- " Le voile, de la Déesse ! " s'écria
Salammbô. Et appuyée sur les deux poings, elle se penchait en dehors toute
frémissante. Il reprit :
-- " J'ai été le chercher pour toi dans les
profondeurs du sanctuaire ! Regarde ! " Le zaïmph étincelait tout couvert de
rayons.
-- " T'en souviens-tu ? " disait Mâtho. " La nuit, tu
apparaissais dans mes songes - ; mais je ne devinais pas l'ordre muet de tes
yeux ! " Elle avançait un pied sur l'escabeau d'ébène. " Si j'avais compris, je
serais accouru ; j'aurais abandonné l'armée ; je ne serais pas sorti de
Carthage. Pour t'obéir, je descendrais par la caverne d'Hadrumète dans le
royaume des Ombres... Pardonne ! c'étaient comme des montagnes qui pesaient sur
mes jours ; et pourtant quelque chose m'entraînait ! Je tâchais de venir jusqu'à
toi ! Sans les Dieux, est-ce que jamais j'aurais osé ! ... Partons ! il faut me
suivre ! ou, si tu ne veux pas, je vais rester. Que m'importe... Noie mon âme
ans le souffle de ton haleine ! Que mes lèvres s'écrasent à baiser tes mains ! "
-- " Laisse-moi voir ! " disait-elle. " Plus près ! Plus près ! "
L'aube se levait, et une couleur vineuse emplissait les feuilles de talc
dans les murs. Salammbô s'appuyait en défaillant contre les coussins du lit.
-- " Je t'aime ! " criait Mâtho.
Elle balbutia : -- " Donne-le !
" Et ils se rapprochaient.
Elle s'avançait toujours, vêtue de sa simarre
blanche qui traînait, avec ses grands yeux attachés sur le voile. Mâtho la
contemplait, ébloui par les splendeurs de sa tête, et tendant vers elle le
zaïmph, il allait l'envelopper dans une étreinte. Elle écartait les bras. Tout à
coup elle s'arrêta, et ils restèrent béants à se regarder.
Sans
comprendre ce qu'il sollicitait, une horreur la saisit. Ses sourcils minces
remontèrent, ses lèvres s'ouvraient ; elle tremblait. Enfin, elle frappa dans
une des patères d'airain qui pendaient aux coins du matelas rouge, en criant :
-- " Au secours ! au secours ! Arrière, sacrilège ! infâme ! maudit ! A
moi, Taanach, Kroûm, Ewa, Micipsa, Schaoûl ! "
Et la figure de Spendius
effarée, apparaissant dans la muraille entre les buires d'argile, jeta ces mots
:
-- " Fuis donc ! ils accourent ! "
Un grand tumulte monta en
ébranlant les escaliers et un flot de monde, des femmes, des valets, des
esclaves, s'élancèrent dans la chambre avec des épieux, des casse-tête, des
coutelas, des poignards. Ils furent comme paralysés d'indignation en apercevant
un homme ; les servantes poussaient le hurlement des funérailles, et les
eunuques pâlissaient sous leur peau noire.
Mâtho se tenait derrière les
balustres. Avec le zaïmph qui l'enveloppait, il semblait un dieu sidéral tout
environné du firmament. Les esclaves s'allaient jeter sur lui. Elle les arrêta :
-- " N'y touchez pas ! C'est le manteau de la Déesse ! "
Elle
s'était reculée dans un angle ; mais elle fit un pas vers lui, et, allongeant
son bras nu :
-- " Malédiction sur toi qui as dérobé Tanit ! Haine,
vengeance, massacre et douleur ! Que Gurzil, dieu des batailles, te déchire !
que Matisman, dieu des morts, t'étouffe ! et que l'Autre, -- celui qu'il ne faut
pas nommer -- te brûle ! "
Mâtho poussa un cri comme à la blessure d'une
épée. Elle répéta plusieurs fois : -- " Va-t'en ! va-t'en ! "
La foule
des serviteurs s'écarta, et Mâtho, baissant la tête, passa lentement au milieu
d'eux ; mais à la porte il s'arrêta, car la frange du zaïmph s'était accrochée à
une des étoiles d'or qui pavaient les dalles. Il le tira brusquement d'un coup
d'épaule, et descendit les escaliers.
Spendius, bondissant de terrasse
en terrasse et sautant par-dessus les haies, les rigoles, s'était échappé des
jardins. Il arriva au pied du phare. Le mur en cet endroit se trouvait
abandonné, tant la falaise était inaccessible. Il s'avança jusqu'au bord, se
coucha sur le dos, et, les pieds en avant, se laissa glisser tout le long
jusqu'en bas ; puis il atteignit à la nage le cap des Tombeaux, fit un grand
détour par la lagune salée, et, le soir, rentra au camp des Barbares.
Le
soleil s'était levé ; et, comme un lion qui s'éloigne, Mâtho descendait les
chemins, en jetant autour de lui des yeux terribles.
Une rumeur indécise
arrivait à ses oreilles. Elle était partie du palais et elle recommençait au
loin, du côté de l'Acropole. Les uns disaient qu'on avait pris le trésor de la
République dans le temple de Moloch ; d'autres parlaient d'un prêtre assassiné.
On s'imaginait ailleurs que les Barbares étaient entrés dans la ville.
Mâtho, qui ne savait comment sortir des enceintes, marchait droit devant
lui. On l'aperçut, alors une clameur s'éleva. Tous avaient compris ; ce fut une
consternation, puis une immense colère.
Du fond des Mappales, des
hauteurs de l'Acropole, des catacombes, des bords du lac, la multitude accourut.
Les patriciens sortaient de leur palais, les vendeurs de leurs boutiques ; les
femmes abandonnaient leurs enfants ; on saisit des épées, des haches, des bâtons
; mais l'obstacle qui avait empêché Salammbô les arrêta. Comment reprendre le
voile ? Sa vue seule était un crime : il était de la nature des Dieux et son
contact faisait mourir.
Sur le péristyle des temples, les prêtres
désespérés se tordaient les bras. Les gardes de la Légion galopaient au hasard :
on montait sur les maisons, sur les terrasses, sur l'épaule des colosses et dans
la mâture des navires. Il s'avançait cependant, et à chacun de ses pas la rage
augmentait, mais la terreur aussi. Les rues se vidaient à son approche, et ce
torrent d'hommes qui fuyaient rejaillissait des deux côtés jusqu'au sommet des
murailles. Il ne distinguait partout que des yeux grands ouverts comme pour le
dévorer, des dents qui claquaient, des poings tendus, et les imprécations de
Salammbô retentissaient en se multipliant.
Tout à coup, une longue
flèche siffla, puis une autre, et des pierres ronflaient : mais les coups, mal
dirigés (car on avait peur d'atteindre le zaïmph), passaient au-dessus de sa
tête. D'ailleurs, se faisant du voile un bouclier, il le tendait à droite, à
gauche, devant lui, par-derrière ; et ils n'imaginaient aucun expédient. Il
marchait de plus en plus vite, s'engageant par les rues ouvertes. Elles étaient
barrées avec des cordes, des chariots, des pièges ; à chaque détour il revenait
en arrière. Enfin il entra sur la place de Khamon, où les Baléares avaient péri
; Mâtho s'arrêta, pâlissant comme quelqu'un qui va mourir. Il était bien perdu
cette fois ; la multitude battait des mains.
Il courut jusqu'à la grande
porte fermée. Elle était très haute, tout en coeur de chêne, avec des clous de
fer et doublée d'airain. Mâtho se jeta contre. Le peuple trépignait de joie,
voyant l'impuissance de sa fureur ; alors il prit sa sandale, cracha dessus et
en souffleta les panneaux immobiles. La ville entière hurla. On oubliait le
voile maintenant, et ils allaient l'écraser. Mâtho promena sur la foule de
grands yeux vagues. Ses tempes battaient à l'étourdir ; il se sentait envahi par
l'engourdissement des gens ivres. Tout à coup il aperçut la longue chaîne que
l'on tirait pour manoeuvrer la bascule de la porte. D'un bond il s'y cramponna,
en roidissant ses bras, en s'arc-boutant des pieds ; et, à la fin, les battants
énormes s'entrouvrirent.
Quand il fut dehors, il retira de son cou le
grand zaïmph et l'éleva sur sa tête le plus haut possible. L'étoffe, soutenue
par le vent de la mer, resplendissait au soleil avec ses couleurs, ses
pierreries et la figure de ses dieux. Mâtho, le portant ainsi, traversa toute la
plaine jusqu'aux tentes des soldats, et le peuple, sur les murs, regardait s'en
aller la fortune de Carthage.
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Chapitre 6
HANNON
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-- " J'aurais dû l'enlever ! " disait-il le soir à Spendius.
--
Il fallait la saisir, l'arracher de sa maison ! Personne n'eût osé rien contre
moi ! "
Spendius ne l'écoutait pas. Etendu sur le dos, il se reposait
avec délices, près d'une grande jarre pleine d'eau miellée, où de temps à autre
il se plongeait la tête pour boire plus abondamment.
Mâtho reprit :
-- " Que faire ? ... Comment rentrer dans Carthage ? "
-- " Je
ne sais " , lui dit Spendius.
Cette impassibilité l'exaspérait ; il
s'écria :
-- " Eh ! la faute vient de toi ! Tu m'entraînes, puis tu
m'abandonnes, lâche que tu es ! Pourquoi donc t'obéirais-je ? Te crois-tu mon
maître ? Ah ! prostitueur, esclave, fils d'esclave ! "
" Il
grinçait des dents et levait sur Spendius sa large main.
Le Grec ne
répondit pas. Un lampadaire d'argile brûlait doucement contre le mât de la
tente, où le zaïmph rayonnait dans la panoplie suspendue. Tout à coup, Mâtho
chaussa ses cothurnes, boucla sa jaquette à lames d'airain, prit son casque.
-- " Où vas-tu ? " demanda Spendius.
-- " J'y retourne !
Laisse-moi ! Je la ramènerai ! Et s'ils se présentent je les écrase comme des
vipères ! Je la ferai mourir, Spendius ! " Il répéta : " Oui ! Je la tuerai ! tu
verras, je la tuerai ! "
Mais Spendius, qui tendait l'oreille, arracha
brusquement le zaïmph et le jeta dans un coin, en accumulant par-dessus des
toisons. On entendit un murmure de voix, des torches brillèrent, et Narr'Havas
entra, suivi d'une vingtaine d'hommes environ.
Ils portaient des
manteaux de laine blanche, de longs poignards, des colliers de cuir, des
pendants d'oreilles en bois, des chaussures en peau d'hyène ; et, restés sur le
seuil, ils s'appuyaient contre leurs lances comme des pasteurs qui se reposent.
Narr'Havas était le plus beau de tous ; des courroies garnies de perles
serraient ses bras minces ; le cercle d'or attachant autour de sa tête son large
vêtement retenait une plume d'autruche qui lui pendait par-derrière l'épaule :
un continuel sourire découvrait ses dents ; ses yeux semblaient aiguisés comme
des flèches, et il y avait dans toute sa personne quelque chose d'attentif et de
léger.
Il déclara qu'il venait se joindre aux Mercenaires, car la
République menaçait depuis longtemps son royaume. Donc il avait intérêt à
secourir les Barbares, et il pouvait aussi leur être utile.
-- " Je vous
fournirai des éléphants (mes forêts en sont pleines), du vin, de l'huile, de
l'orge, des dattes, de la poix et du soufre pour les sièges, vingt mille,
fantassins et dix mille chevaux. Si je m'adresse à toi, Mâtho, c'est que la
possession du zaïmph t'a rendu le premier de l'armée. " Il ajouta : " Nous
sommes d'anciens amis d'ailleurs. "
Mâtho, cependant, considérait
Spendius, qui écoutait assis sur les peaux de mouton, tout en faisant avec la
tête de petits signes d'assentiment. Narr'Havas parlait. Il attestait les Dieux,
il maudissait Carthage. Dans ses imprécations, il brisa un javelot. Tous ses
hommes à la fois poussèrent un grand hurlement, et Mâtho, emporté par cette
colère, s'écria qu'il acceptait l'alliance.
Alors on amena un taureau
blanc avec une brebis noire, symbole du jour et symbole de la nuit. On les
égorgea au bord d'une fosse. Quand elle fut pleine de sang ils y plongèrent
leurs bras. Puis Narr'Havas étala sa main sur la poitrine de Mâtho, et Mâtho la
sienne sur la poitrine de Narr'Havas. Ils répétèrent ce stigmate sur la toile de
leurs tentes. Ensuite ils passèrent la nuit à manger, et on brûla le reste des
viandes avec la peau, les ossements, les cornes et les ongles.
Une
immense acclamation avait salué Mâtho lorsqu'il était revenu portant le voile de
la Déesse ; ceux mêmes qui n'étaient pas de la religion chananéenne sentirent à
leur vague enthousiasme qu'un Génie survenait. Quant à chercher à s'emparer du
zaïmph, aucun n'y songea ; la manière mystérieuse dont il l'avait acquis
suffisait, dans l'esprit des Barbares, à en légitimer la possession. Ainsi
pensaient les soldats de race africaine. Les autres, dont la haine était moins
vieille, ne savaient que résoudre. S'ils avaient eu des navires, ils se seraient
immédiatement en allés.
Spendius, Narr'Havas et Mâtho expédièrent des
hommes à toutes les tribus du territoire punique.
Carthage exténuait ces
peuples. Elle en tirait des impôts exorbitants ; et les fers, la hache ou la
croix punissaient les retards et jusqu'aux murmures. Il fallait cultiver ce qui
convenait à la République, fournir ce qu'elle demandait ; personne n'avait le
droit de posséder une arme ; quand les villages se révoltaient, on vendait les
habitants ; les gouverneurs étaient estimés comme des pressoirs d'après la
quantité qu'ils faisaient rendre. Puis, au-delà des régions directement soumises
à Carthage, s'étendaient les alliés ne payant qu'un médiocre tribut ; derrière
les alliés vagabondaient les Nomades, qu'on pouvait lâcher sur eux. Par ce
système les récoltes étaient toujours abondantes, les haras savamment conduits,
les plantations superbes. Le vieux Caton, un maître en fait de labours et
d'esclaves, quatre-vingt-douze ans plus tard, en fut ébahi, et le cri de mort
qu'il répétait dans Rome n'était que l'exclamation d'une jalousie cupide.
Durant la dernière guerre, les exactions avaient redoublé, si bien que
les villes de Libye, presque toutes, s'étaient livrées à Régulus. Pour les
punir, on avait exigé d'elles mille talents, vingt mille boeufs, trois cents
sacs de poudre d'or, des avances de grains considérables, et les chefs des
tribus avaient été mis en croix ou jetés aux lions.
Tunis surtout
exécrait Carthage ! Plus vieille que la métropole, elle ne lui pardonnait point
sa grandeur ; elle se tenait en face de ses murs, accroupie dans la fange, au
bord de l'eau, comme une bête venimeuse qui la regardait. Les déportations, les
massacres et les épidémies ne l'affaiblissaient pas. Elle avait soutenu
Archagate, fils d'Agathoclès. Les Mangeurs-de-choses-immondes, tout de suite, y
trouvèrent des armes.
Les courriers n'étaient pas encore partis que dans
les provinces une joie universelle éclata. Sans rien attendre, on étrangla dans
les bains les intendants des maisons et les fonctionnaires de la République ; on
retira des cavernes les vieilles armes que l'on cachait ; avec le fer des
charrues on forgea des épées ; les enfants sur les portes aiguisaient des
javelots, et les femmes donnèrent leurs colliers, leurs bagues, leurs pendants
d'oreilles, tout ce qui pouvait servir à la destruction de Carthage. Chacun y
voulait contribuer. Les paquets de lances s'amoncelaient dans les bourgs, comme
des gerbes de maïs. On expédia des bestiaux et de l'argent. Mâtho paya vite aux
Mercenaires l'arrérage de leur solde, et cette idée de Spendius le fit nommer
général en chef, schalischim des Barbares.
En même temps, les secours
d'hommes affluaient. D'abord parurent les gens de race autochtone, puis les
esclaves des campagnes. Des caravanes de Nègres furent saisies, on les arma, et
des marchands qui venaient à Carthage, dans l'espoir d'un profit plus certain,
se mêlèrent aux Barbares. Il arrivait incessamment des bandes nombreuses. Des
hauteurs de l'Acropole on voyait l'armée qui grossissait.
Sur la
plate-forme de l'aqueduc, les gardes de la Légion étaient postés en sentinelles
; et près d'eux, de distance en distance, s'élevaient des cuves en airain où
bouillonnaient des flots d'asphalte. En bas, dans la plaine, la grande foule
s'agitait tumultueusement. Ils étaient incertains, éprouvant cet embarras que la
rencontre des murailles inspire toujours aux Barbares.
Utique et
Hippo-Zaryte refusèrent leur alliance. Colonies phéniciennes comme Carthage,
elles se gouvernaient elles-mêmes, et, dans les traités que concluait la
République, faisaient chaque fois admettre des clauses pour les en distinguer.
Cependant elles respectaient cette soeur plus forte qui les protégeait, et elles
ne croyaient point qu'un amas de Barbares fût capable de la vaincre ; ils
seraient au contraire exterminés. Elles désiraient rester neutres et vivre
tranquilles.
Mais leur position les rendait indispensables. Utique, au
fond d'un golfe, était commode pour amener dans Carthage les secours du dehors.
Si Utique seule était prise, Hippo-Zaryte, à six heures plus loin sur la côte,
la remplacerait, et la métropole, ainsi ravitaillée, se trouverait inexpugnable.
Spendius voulait qu'on entreprît le siège immédiatement, Narr'Havas s'y
opposa ; il fallait d'abord se porter sur la frontière. C'était l'opinion des
vétérans, celle de Mâtho lui-même, et il fut décidé que Spendius irait attaquer
Utique, Mâtho Hippo-Zaryte ; le troisième corps d'armée, s'appuyant à Tunis,
occuperait la plaine de Carthage ; Autharite s'en chargea. Quant à Narr'Havas,
il devait retourner dans son royaume pour y prendre des éléphants, et avec sa
cavalerie battre les routes.
Les femmes crièrent bien fort à cette
décision ; elles convoitaient les bijoux des dames puniques. Les Libyens aussi
réclamèrent. On les avait appelés contre Carthage, et voilà qu'on s'en allait !
Les soldats presque seuls partirent. Mâtho commandait ses compagnons avec les
Ibériens, les Lusitaniens, les hommes de l'Occident et des îles, et tous ceux
qui parlaient grec avaient demandé Spendius, à cause de son esprit.
La
stupéfaction fut grande quand on vit l'armée se mouvoir tout à coup ; puis elle
s'allongea sous la montagne de l'Ariane, par le chemin d'Utique, du côté de la
mer. Un tronçon demeura devant Tunis, le reste disparut, et il reparut sur
l'autre bord du golfe, à la lisière des bois, où il s'enfonça.
Ils
étaient quatre-vingt mille hommes, peut-être. Les deux cités tyriennes ne
résisteraient pas ; ils reviendraient sur Carthage. Déjà une armée considérable
l'entamait, en occupant l'isthme par la base, et bientôt elle périrait affamée,
car on ne pouvait vivre sans l'auxiliaire des provinces, les citoyens ne payant
pas, comme à Rome, de contributions. Le génie politique manquait à Carthage. Son
éternel souci du pain l'empêchait d'avoir cette prudence que donnent les
ambitions plus hautes. Galère ancrée sur le sable Libyque, elle s'y maintenait à
force de travail. Les nations, comme des flots, mugissaient autour d'elle, et la
moindre tempête ébranlait cette formidable machine.
Le trésor se
trouvait épuisé par la guerre romaine et par tout ce qu'on avait gaspillé,
perdu, tandis qu'on marchandait les Barbares. Cependant il fallait des soldats
et pas un gouvernement ne se fiait à la République. Ptolémée naguère lui avait
refusé deux mille talents. D'ailleurs le rapt du voile les décourageait.
Spendius l'avait bien prévu.
Mais ce peuple, qui se sentait haï,
étreignait sur son coeur, son argent et ses dieux ; et son patriotisme était
entretenu par la constitution même de son gouvernement.
D'abord, le
pouvoir dépendait de tous sans qu'aucun fût assez fort pour l'accaparer. Les
dettes particulières étaient considérées comme dettes publiques, les hommes de
race chananéenne avaient le monopole du commerce ; en multipliant les bénéfices
de la piraterie par ceux de l'usure, en exploitant rudement les terres, les
esclaves et les pauvres, quelquefois on arrivait à la richesse. Elle ouvrait
seule toutes les magistratures, et bien que la puissance et l'argent se
perpétuassent dans les mêmes familles, on tolérait l'oligarchie, parce qu'on
avait l'espoir d'y atteindre.
Les sociétés de commerçants, où l'on
élaborait les lois, choisissaient les inspecteurs des finances, qui, au sortir
de leur charge, nommaient les cent membres du Conseil des Anciens, dépendant
eux-mêmes de la Grande Assemblée, réunion générale de tous les riches. Quant aux
deux suffètes, à ces restes de rois, moindres que des consuls, ils étaient pris
le même jour dans deux familles distinctes. On les divisait par toutes sortes de
haines, pour qu'ils s'affaiblissent réciproquement. Ils ne pouvaient délibérer
sur la guerre ; et, quand ils étaient vaincus, le Grand-Conseil les crucifiait.
Donc la force de Carthage émanait des Syssites, c'est-à-dire d'une
grande cour au centre de Malqua, à l'endroit, disait-on, où avait abordé la
première barque de matelots phéniciens, la mer depuis lors s'étant beaucoup
retirée. C'était un assemblage de petites chambres d'une architecture archaïque
en troncs de palmier, avec des encoignures de pierre, et séparées les unes des
autres pour recevoir isolément les différentes compagnies. Les Riches se
tassaient là tout le jour pour débattre leurs intérêts et ceux du gouvernement,
depuis la recherche du poivre jusqu'à l'extermination de Rome. Trois fois par
lune ils faisaient monter leurs lits sur la haute terrasse bordant le mur de la
cour ; et d'en bas on les apercevait attablés dans les airs, sans cothurnes et
sans manteaux, avec les diamants de leurs doigts qui se promenaient sur les
viandes et leurs grandes boucles d'oreilles qui se penchaient entre les buires,
-- tous forts et gras, à moitié nus, heureux, riant et mangeant en plein azur,
comme de gros requins qui s'ébattent dans la mer.
Mais à présent ils ne
pouvaient dissimuler leurs inquiétudes, ils étaient trop pâles ; la foule qui
les attendait aux portes, les escortait jusqu'à leurs palais pour en tirer
quelque nouvelle. Comme par les temps de peste, toutes les maisons étaient
fermées ; les rues s'emplissaient, se vidaient soudain ; on montait à l'Acropole
: on courait vers le port ; chaque nuit le Grand-Conseil délibérait. Enfin le
peuple fut convoqué sur la place de Kamon, et l'on décida de s'en remettre à
Hannon, le vainqueur d'Hécatompyle.
C'était un homme dévot, rusé,
impitoyable aux gens d'Afrique, un vrai Carthaginois. Ses revenus égalaient ceux
des Barca. Personne n'avait une telle expérience dans les choses de
l'administration.
Il décréta l'enrôlement de tous les citoyens valides,
il plaça des catapultes sur les tours, il exigea des provisions d'armes
exorbitantes, il ordonna même la construction de quatorze galères dont on
n'avait pas besoin ; et il voulut que tout fût enregistré, soigneusement écrit.
Il se faisait transporter à l'arsenal, au phare, dans le trésor des temples ; on
apercevait toujours sa grande litière qui, en se balançant de gradin en gradin,
montait les escaliers de l'Acropole. Dans son palais, la nuit, comme il ne
pouvait dormir, pour se préparer à la bataille, il hurlait, d'une voix terrible,
des manoeuvres de guerre.
Tout le monde, par excès de terreur, devenait
brave. Les Riches, dès le chant des coqs, s'alignaient le long des Mappales ;
et, retroussant leurs robes, ils s'exerçaient à manier la pique. Mais, faute
d'instructeur, on se disputait. Ils s'asseyaient essoufflés sur les tombes, puis
recommençaient. Plusieurs même s'imposèrent un régime. Les uns, s'imaginant
qu'il fallait beaucoup manger pour acquérir des forces, se gorgeaient, et
d'autres, incommodés par leur corpulence, s'exténuaient de jeûnes pour se faire
maigrir.
Utique avait déjà réclamé plusieurs fois les secours de
Carthage. Mais Hannon ne voulait point partir tant que le dernier écrou manquait
aux machines de guerre. Il perdit encore trois lunes à équiper les cent douze
éléphants qui logeaient dans les remparts ; c'étaient les vainqueurs de Régulus
; le peuple les chérissait ; on ne pouvait trop bien agir envers ces vieux amis.
Hannon fit refondre les plaques d'airain dont on garnissait leur poitrail, dorer
leurs défenses, élargir leurs tours, et tailler dans la pourpre la plus belle
des caparaçons bordés de franges très lourdes. Enfin, comme on appelait leurs
conducteurs des Indiens (d'après les premiers, sans doute, venus des Indes), il
ordonna que tous fussent costumés à la mode indienne, c'est-à-dire avec un
bourrelet blanc autour des tempes et un petit caleçon de byssus qui formait, par
ses plis transversaux, comme les deux valves d'une coquille appliquée sur les
hanches.
L'armée d'Autharite restait toujours devant Tunis. Elle se
cachait derrière un mur fait avec la boue du lac et défendu au sommet par des
broussailles épineuses. Des Nègres y avaient planté çà et là, sur de grands
bâtons, d'effroyables figures, masques humains composés avec des plumes
d'oiseaux, têtes de chacal ou de serpents, qui bâillaient vers l'ennemi pour
l'épouvanter ; -- et, par ce moyen, s'estimant invincibles, les Barbares
dansaient, luttaient, jonglaient, convaincus que Carthage ne tarderait pas à
périr. Un autre qu'Hannon eût écrasé facilement cette multitude
qu'embarrassaient des troupeaux et des femmes. D'ailleurs, ils ne comprenaient
aucune manoeuvre, et Autharite découragé n'en exigeait plus rien.
Ils
s'écartaient, quand il passait en roulant ses gros yeux bleus. Puis, arrivé au
bord du lac, il retirait son sayon en poil de phoque, dénouait la corde qui
attachait ses longs cheveux rouges et les trempait dans l'eau. Il regrettait de
n'avoir pas déserté chez les Romains avec les deux mille Gaulois du temple
d'Eryx.
Souvent, au milieu du jour, le soleil perdait ses rayons tout à
coup. Alors, le golfe et la pleine mer semblaient immobiles comme du plomb
fondu. Un nuage de poussière brune, perpendiculairement étalé, accourait en
tourbillonnant ; les palmiers se courbaient, le ciel disparaissait, on entendait
rebondir des pierres sur la croupe des animaux ; et le Gaulois, les lèvres
collées contre les trous de sa tente, râlait d'épuisement et de mélancolie. Il
songeait à la senteur des pâturages par les matins d'automne, à des flocons de
neige, aux beuglements des aurochs perdus dans le brouillard, et, fermant ses
paupières, il croyait apercevoir les feux des longues cabanes, couvertes de
paille, trembler sur les marais, au fond des bois.
D'autres que lui
regrettaient la patrie, bien qu'elle ne fût pas aussi lointaine. En effet, les
Carthaginois captifs pouvaient distinguer au-delà du golfe, sur les pentes de
Byrsa, les velarium de leurs maisons, étendus dans les cours. Mais des
sentinelles marchaient autour d'eux, perpétuellement. On les avait tous attachés
à une chaîne commune. Chacun portait un carcan de fer, et la foule ne se
fatiguait pas de venir les regarder. Les femmes montraient aux petits enfants
leurs belles robes en lambeaux qui pendaient sur leurs membres amaigris.
Toutes les fois qu'Autharite considérait Giscon, une fureur le prenait
au souvenir de son injure ; il l'eût tué sans le serment qu'il avait fait à
Narr'Havas. Alors il rentrait dans sa tente, buvait un mélange d'orge et de
cumin jusqu'à s'évanouir d'ivresse, -- puis se réveillait au grand soleil,
dévoré par une soif horrible.
Mâtho cependant assiégeait Hippo-Zaryte.
Mais la ville était protégée par un lac communiquant avec la mer. Elle
avait trois enceintes, et sur les hauteurs qui la dominaient se développait un
mur fortifié de tours. Jamais il n'avait commandé de pareilles entreprises. Puis
la pensée de Salammbô l'obsédait, et il rêvait dans les plaisirs de sa beauté,
comme les délices d'une vengeance qui le transportait d'orgueil. C'était un
besoin de la revoir, âcre, furieux, permanent. Il songea même à s'offrir comme
parlementaire, espérant qu'une fois dans Carthage il parviendrait jusqu'à elle.
Souvent il faisait sonner l'assaut, et, sans rien attendre, s'élançait sur le
môle qu'on tâchait d'établir dans la mer. Il arrachait les pierres avec ses
mains, bouleversait, frappait, enfonçait partout son épée. Les Barbares se
précipitaient pêle- mêle ; les échelles rompaient avec un grand fracas, et des
masses d'hommes s'écroulaient dans l'eau qui rejaillissait en flots rouges
contre les murs. Enfin, le tumulte s'affaiblissait, et les soldats s'éloignaient
pour recommencer.
Mâtho allait s'asseoir en dehors des tentes ; il
essuyait avec son bras sa figure éclaboussée de sang, et, tourné vers Carthage,
il regardait l'horizon.
En face de lui, dans les oliviers, les palmiers,
les myrtes et les platanes, s'étalaient deux larges étangs qui rejoignaient un
autre lac dont on n'apercevait pas les contours. Derrière une montagne
surgissaient d'autres montagnes, et au milieu du lac immense, se dressait une
île toute noire et de forme pyramidale. Sur la gauche, à l'extrémité du golfe,
des tas de sable semblaient de grandes vagues blondes arrêtées, tandis que la
mer, plate comme un dallage de lapis-lazuli, montait insensiblement jusqu'au
bord du ciel. La verdure de la campagne disparaissait par endroits sous de
longues plaques jaunes ; des caroubes brillaient comme des boutons de corail ;
des pampres retombaient du sommet des sycomores ; on entendait le murmure de
l'eau ; des alouettes huppées sautaient, et les derniers feux du soleil doraient
la carapace des tortues, sortant des joncs pour aspirer la brise.
Mâtho
poussait de grands soupirs. Il se couchait à plat ventre ; il enfonçait ses
ongles dans la terre et il pleurait ; il se sentait misérable, chétif,
abandonné. Jamais il ne la posséderait, et il ne pouvait même s'emparer d'une
ville.
La nuit, seul, dans sa tente, il contemplait le zaïmph. A quoi
cette chose des Dieux lui servait-elle ? et des doutes survenaient dans la
pensée du Barbare. Puis il lui semblait au contraire que le vêtement de la
Déesse dépendait de Salammbô, et qu'une partie de son âme y flottait plus
subtile qu'une haleine ; et il le palpait, le humait, s'y plongeait le visage,
il le baisait en sanglotant. Il s'en recouvrait les épaules pour se faire
illusion et se croire auprès d'elle.
Quelquefois il s'échappait tout à
coup ; à la clarté des étoiles, il enjambait les soldats qui dormaient, roulés
dans leurs manteaux ; puis, aux portes du camp, il s'élançait sur un cheval, et,
deux heures après, il se trouvait à Utique dans la tente de Spendius.
D'abord, il parlait du siège ; mais il n'était venu que pour soulager sa
douleur en causant de Salammbô :
Spendius l'exhortait à la sagesse.
-- " Repousse de ton âme ces misères qui la dégradent ! Tu obéissais
autrefois, à présent tu commandes une armée, et si Carthage n'est pas conquise,
du moins on nous accordera des provinces, nous deviendrons des rois ! "
Mais, comment la possession du zaïmph ne leur donnait-elle pas la
victoire ? D'après Spendius, il fallait attendre.
Mâtho s'imagina que le
voile concernait exclusivement les hommes de race chananéenne, et, dans sa
subtilité de Barbare, il se disait : -- " Donc le zaïmph ne fera rien pour moi ;
mais, puisqu'ils l'ont perdu, il ne fera rien pour eux. "
Ensuite, un
scrupule le troubla, il avait peur, en adorant Aptouknos, le dieu des Libyens,
d'offenser Moloch ; et il demanda timidement à Spendius auquel des deux il
serait bon de sacrifier un homme.
-- " Sacrifie toujours ! " dit
Spendius, en riant.
Mâtho, qui ne comprenait point cette indifférence,
soupçonna le Grec d'avoir un génie dont il ne voulait pas parler.
Tous
les cultes, comme toutes les races, se rencontraient dans ces armées de
Barbares, et l'on considérait les dieux des autres, car ils effrayaient aussi.
Plusieurs mêlaient à leur religion natale des pratiques étrangères. On avait
beau ne pas adorer les étoiles, telle constellation étant funeste ou secourable,
on lui faisait des sacrifices ; une amulette inconnue, trouvée par hasard dans
un péril, devenait une divinité ; ou bien c'était un nom, rien qu'un nom, et que
l'on répétait sans même chercher à comprendre ce qu'il pouvait dire. Mais, à
force d'avoir pillé des temples, vu quantité de nations et d'égorgements,
beaucoup finissaient par ne plus croire qu'au destin et à la mort ; et chaque
soir ils s'endormaient dans la placidité des bêtes féroces. Spendius aurait
craché sur les images de Jupiter Olympien ; cependant il redoutait de parler
haut dans les ténèbres, et il ne manquait pas, tous les jours, de se chausser
d'abord du pied droit.
Il élevait, en face d'Utique, une longue terrasse
quadrangulaire. Mais, à mesure qu'elle montait, le rempart grandissait aussi ;
ce qui était abattu par les uns, presque immédiatement se trouvait relevé par
les autres. Spendius ménageait ses hommes, rêvait des plans ; il tâchait de se
rappeler les stratagèmes qu'il avait entendu raconter dans ses voyages. Pourquoi
Narr'Havas ne revenait-il pas ? On était plein d'inquiétudes.
Hannon
avait terminé ses apprêts. Par une nuit sans lune, il fit, sur des radeaux,
traverser à ses éléphants et à ses soldats le golfe de Carthage. Puis ils
tournèrent la montagne des Eaux-Chaudes pour éviter Autharite, -- et
continuèrent avec tant de lenteur qu'au lieu de surprendre les Barbares un
matin, comme avait calculé le Suffète, on n'arriva qu'en plein soleil, dans la
troisième journée.
Utique avait, du côté de l'orient, une plaine qui
s'étendait jusqu'à la grande lagune de Carthage ; derrière elle, débouchait à
angle droit une vallée comprise entre deux basses montagnes s'interrompant tout
à coup ; les Barbares s'étaient campés plus loin sur la gauche, de manière à
bloquer le port ; et ils dormaient dans leurs tentes (car ce jour-là les deux
partis, trop las pour combattre, se reposaient), lorsque, au tournant des
collines, l'armée carthaginoise parut.
Des goujats munis de frondes
étaient espacés sur les ailes. Les gardes de la Légion, sous leurs armures en
écailles d'or, formaient la première ligne, avec leurs gros chevaux sans
crinière, sans poil, sans oreilles et qui avaient au milieu du front une corne
d'argent pour les faire ressembler à des rhinocéros. Entre leurs escadrons, des
jeunes gens, coiffés d'un petit casque, balançaient dans chaque main un javelot
de frêne ; les longues piques de la lourde infanterie s'avançaient par-derrière.
Tous ces marchands avaient accumulé sur leurs corps le plus d'armes possible :
on en voyait qui portaient à la fois une lance, une hache, une massue, deux
glaives ; d'autres, comme des porcs-épics, étaient hérissés de dards, et leurs
bras s'écartaient de leurs cuirasses en lames de corne ou en plaques de fer.
Enfin apparurent les échafaudages des hautes machines : carrobalistes, onagres,
catapultes et scorpions, oscillant sur des chariots tirés par des mulets et des
quadriges de boeufs -- et à mesure que l'armée se développait, les capitaines,
en haletant, couraient de droite et de gauche pour communiquer des ordres, faire
joindre les files et maintenir les intervalles. Ceux des Anciens qui
commandaient étaient venus avec des casques de pourpre dont les franges
magnifiques s'embarrassaient dans les courroies de leurs cothurnes. Leurs
visages, tout barbouillés de vermillon, reluisaient sous des casques énormes
surmontés de dieux et, comme ils avaient des boucliers à bordure d'ivoire
couverte de pierreries, on aurait dit des soleils qui passaient sur des murs
d'airain.
Les Carthaginois manoeuvraient si lourdement que les soldats,
par dérision, les engagèrent à s'asseoir. Ils criaient qu'ils allaient tout à
l'heure vider leurs gros ventres, épousseter la dorure de leur peau et leur
faire boire du fer.
Au haut du mât planté devant la tente de Spendius,
un lambeau de toile verte apparut ; c'était le signal. L'armée carthaginoise y
répondit par un grand tapage de trompettes, de cymbales, de flûtes en os d'âne
et de tympanons. Déjà les Barbares avaient sauté en dehors des palissades. On
était à portée de javelot, face à face.
Un frondeur baléare s'avança
d'un pas, posa dans sa lanière une de ses balles d'argile, tourna son bras : un
bouclier d'ivoire éclata, et les deux armées se mêlèrent.
Avec la pointe
des lances, les Grecs, en piquant les chevaux aux naseaux, les firent se
renverser sur leurs maîtres. Les esclaves qui devaient lancer des pierres les
avaient prises trop grosses ; elles retombaient près d'eux. Les fantassins
puniques, en frappant de taille avec leurs longues épées, se découvraient le
flanc droit. Les Barbares enfoncèrent leurs lignes ; ils les égorgeaient à plein
glaive ; ils trébuchaient sur les moribonds et les cadavres, tout aveuglés par
le sang qui leur jaillissait au visage. Ce tas de piques, de casques, de
cuirasses, d'épées et de membres confondus tournait sur soi-même, s'élargissant
et se serrant avec des contractions élastiques. Les cohortes carthaginoises se
trouèrent de plus en plus, leurs machines ne pouvaient sortir des sables ; enfin
la litière du Suffète (sa grande litière à pendeloques de cristal), que l'on
apercevait depuis le commencement, balancée dans les soldats comme une barque
sur les flots, tout à coup sombra. Il était mort sans doute ? Les Barbares se
trouvèrent seuls.
La poussière autour d'eux tombait et ils commençaient
à chanter, lorsque Hannon lui-même parut au haut d'un éléphant. Il était
nu-tête, sous un parasol de byssus, que portait un nègre derrière lui. Son
collier, à plaques bleues battait sur les fleurs de sa tunique noire ; des
cercles de diamants comprimaient ses bras énormes, et, la bouche ouverte, il
brandissait une pique démesurée, épanouie par le bout comme un lotus et plus
brillante qu'un miroir. Aussitôt la terre s'ébranla, -- et les Barbares virent
accourir, sur une seule ligne, tous les éléphants de Carthage avec leurs
défenses dorées, les oreilles peintes en bleu, revêtus de bronze, et secouant
par-dessus leurs caparaçons d'écarlate des tours de cuir, où dans chacune trois
archers tenaient un grand arc ouvert.
A peine si les soldats avaient
leurs armes ; ils s'étaient rangés au hasard. Une terreur les glaça ; ils
restèrent indécis.
Déjà du haut des tours on leur jetait des javelots,
des flèches, des phalariques, des masses de plomb ; quelques-uns, pour y monter,
se cramponnaient aux franges des caparaçons. Avec des coutelas on leur abattait
les mains, et ils tombaient à la renverse sur des glaives tendus. Les piques
trop faibles se rompaient, les éléphants passaient dans les phalanges comme des
sangliers dans des touffes d'herbes ; ils arrachèrent les pieux du camp avec
leurs trompes, le traversèrent d'un bout à l'autre en renversant les tentes sous
leurs poitrails ; tous les Barbares avaient fui. Ils se cachaient dans les
collines qui bordent la vallée par où les Carthaginois étaient venus.
Hannon vainqueur se présenta devant les portes d'Utique. Il fit sonner
de la trompette. Les trois Juges de la ville parurent, au sommet d'une tour,
dans la baie des créneaux.
Les gens d'Utique ne voulaient point recevoir
chez eux des hôtes aussi bien armés. Hannon s'emporta. Enfin ils consentirent à
l'admettre avec une faible escorte.
Les rues se trouvèrent trop étroites
pour les éléphants. Il fallut les laisser dehors.
Dès que le Suffète fut
dans la ville, les principaux le vinrent saluer. Il se fit conduire aux étuves,
et appela ses cuisiniers.
Trois heures après, il était encore enfoncé
dans l'huile de cinnamome dont on avait rempli la vasque ; et, tout en se
baignant, il mangeait, sur une peau de boeuf étendue, des langues de
phénicoptères avec des graines de pavot assaisonnées au miel. Près de lui, son
médecin qui, immobile dans une longue robe jaune, faisait de temps à autre
réchauffer l'étuve, et deux jeunes garçons penchés sur les marches du bassin,
lui frottaient les jambes. Mais les soins de son corps n'arrêtaient pas son
amour de la chose publique, et il dictait une lettre pour le Grand-Conseil, et,
comme on venait de faire des prisonniers, il se demandait quel châtiment
terrible inventer.
-- " Arrête ! " dit-il à un esclave qui écrivait,
debout, dans le creux de sa main. " Qu'on m'en amène ! Je veux les voir. "
Et du fond de la salle emplie d'une vapeur blanchâtre où les torches
jetaient des taches rouges, on poussa trois Barbares : un Samnite, un Spartiate
et un Cappadocien.
-- " Continue ! " dit Hannon.
-- "
Réjouissez-vous, lumière des Baals ! votre suffète a exterminé les chiens
voraces ! Bénédictions sur la République ! Ordonnez des prières ! "
Il
aperçut les captifs, et alors éclatant de rire :
-- " Ah ! ah !
mes braves de Sicca ! Vous ne criez plus si fort aujourd'hui ! C'est moi ! Me
reconnaissez-vous ? Où sont donc vos épées ? Quels hommes terribles, vraiment !
" Et il feignait de se vouloir cacher, comme s'il en avait peur. -- " Vous
demandiez des chevaux, des femmes, des terres, des magistratures, sans doute, et
des sacerdoces ! Pourquoi pas ? Eh bien, je vous en fournirai, des terres, et
dont jamais vous ne sortirez ! On vous mariera à des potences toutes neuves !
Votre solde ? on vous la fondra dans la bouche en lingots de plomb ! et je vous
mettrai à de bonnes places, très hautes, au milieu des nuages, pour être
rapprochés des aigles ! "
Les trois Barbares, chevelus et couverts de
guenilles, le regardaient sans comprendre ce qu'il disait. Blessés aux genoux,
on les avait saisis en leur jetant des cordes, et les grosses chaînes de leurs
mains traînaient par le bout, sur les dalles. Hannon s'indigna de leur
impassibilité.
-- " A genoux ! à genoux ! chacals ! poussière ! vermine
! excréments ! Et ils ne répondent pas ! Assez ! taisez-vous ! Qu'on les écorche
vifs ! Non ! Tout à l'heure ! "
Il soufflait comme un hippopotame, en
roulant ses yeux. L'huile parfumée débordait sous la masse de son corps, et, se
collant contre les écailles de sa peau, à la lueur des torches, la faisait
paraître rose.
Il reprit :
-- " Nous avons, pendant quatre
jours, grandement souffert du soleil. Au passage du Macar, des mulets se sont
perdus. Malgré leur position, le courage extraordinaire... Ah ! Demonades !
comme je souffre ! Qu'on réchauffe les briques, et qu'elles soient rouges ! "
On entendit un bruit de râteaux et de fourneaux. L'encens fuma plus fort
dans les larges cassolettes, et les masseurs tout nus, qui suaient comme des
éponges, lui écrasèrent sur les articulations une pâte composée avec du froment,
du soufre, du vin noir, du lait de chienne, de la myrrhe, du galbanum et du
styrax. Une soif incessante le dévorait ; l'homme vêtu de jaune ne céda pas à
cette envie, et, lui tendant une coupe d'or où fumait un bouillon de vipère :
-- " Bois ! " dit-il, " pour que la force des serpents, nés du soleil,
pénètre dans la moelle de tes os, et prends courage, ô reflet des Dieux ! Tu
sais d'ailleurs qu'un prêtre d'Eschmoûn observe autour du Chien les étoiles
cruelles d'où dérive ta maladie. Elles pâlissent comme les macules de ta peau,
et tu n'en dois pas mourir. "
-- " Oh ! oui, n'est-ce pas ? " répéta le
Suffète, " je n'en dois pas mourir ! " Et de ses lèvres violacées s'échappait
une haleine plus nauséabonde que l'exhalaison d'un cadavre. Deux charbons
semblaient brûler à la place de ses yeux, qui n'avaient plus de sourcils ; un
amas de peau rugueuse lui pendait sur le front ; ses deux oreilles, en
s'écartant de sa tête, commençaient à grandir, et les rides profondes qui
formaient des demi-cercles autour de ses narines lui donnaient un aspect étrange
et effrayant, l'air d'une bête farouche. Sa voix dénaturée ressemblait à un
rugissement ; il dit :
-- " Tu as peut-être raison, Demonades ? En
effet, voilà bien des ulcères qui se sont fermés. Je me sens robuste. Tiens !
regarde comme je mange ! "
Et moins par gourmandise que par ostentation,
et pour se prouver à lui- même qu'il se portait bien, il entamait les farces de
fromage et d'origan, les poissons désossés, les courges, les huîtres, avec des
oeufs, des raiforts, des truffes et des brochettes de petits oiseaux. Tout en
regardant les prisonniers, il se délectait dans l'imagination de leur supplice.
Cependant il se rappelait Sicca, et la rage de toutes ses douleurs s'exhalait en
injures contre ces trois hommes.
-- " Ah ! traîtres ! ah ! misérables !
infâmes ! maudits ! Et vous m'outragiez, moi ! moi ! le Suffète ! Leurs
services, le prix de leur sang, comme ils disent ! Ah ! oui ! leur sang ! leur
sang ! " Puis, se parlant à lui-même : -- " Tous périront ! on n'en vendra pas
un seul ! Il vaudrait mieux les conduire à Carthage ! on me verrait... mais je
n'ai pas, sans doute, emporté assez de chaînes ? Ecris : envoyez-moi ... Combien
sont- ils ? qu'on aille le demander à Muthumbal ! Va ! pas de pitié ! et qu'on
m'apporte dans des corbeilles toutes leurs mains coupées ! "
Mais des
cris bizarres, à la fois rauques et aigus, arrivaient dans la salle, par-dessus
la voix d'Hannon et le retentissement des plats que l'on posait autour de lui.
Ils redoublèrent, et tout à coup le barrissement furieux des éléphants éclata,
comme si la bataille recommençait. Un grand tumulte entourait la ville.
Les Carthaginois n'avaient point cherché à poursuivre les Barbares. Ils
s'étaient établis au pied des murs, avec leurs bagages, leurs valets, tout leur
train de satrapes, et ils se réjouissaient sous leurs belles tentes à bordures
de perles, tandis que le camp des Mercenaires ne faisait plus dans la plaine
qu'un amas de ruines. Spendius avait repris son courage. Il expédia Zarxas vers
Mâtho, parcourut les bois, rallia ses hommes (les pertes n'étaient pas
considérables), -- et enragés d'avoir été vaincus sans combattre, ils
reformaient leurs lignes, quand on découvrit une cuve de pétrole, abandonnée
sans doute par les Carthaginois. Alors Spendius fit enlever des porcs dans les
métairies, les barbouilla de bitume, y mit le feu et les poussa vers Utique.
Les éléphants, effrayés par ces flammes, s'enfuirent. Le terrain
montait, on leur jetait des javelots, ils revinrent en arrière ; -- et à grands
coups d'ivoire et sous leurs pieds, ils éventraient les Carthaginois, les
étouffaient, les aplatissaient. Derrière eux, les Barbares descendaient la
colline ; le camp punique, sans retranchements, dès la première charge fut
saccagé, et les Carthaginois se trouvèrent écrasés contre les portes, car on ne
voulut pas les ouvrir dans la peur des Mercenaires.
Le jour se levait ;
on vit, du côté de l'Occident, arriver les fantassins de Mâtho. En même temps
des cavaliers parurent ; c'était Narr'Havas avec ses Numides. Sautant par-dessus
les ravins et les buissons, ils forçaient les fuyards comme des lévriers qui
chassent des lièvres. Ce changement de fortune interrompit le Suffète. Il cria
pour qu'on vînt l'aider à sortir de l'étuve.
Les trois captifs étaient
toujours devant lui. Alors un nègre (le même qui, dans la bataille, portait son
parasol) se pencha vers son oreille.
-- " Eh bien ! . . ? ... " répondit
le Suffète lentement.
-- " Ah ! tue-les ! " ajouta-t-il d'un ton
brusque.
L'Ethiopien tira de sa ceinture un long poignard et les trois
têtes tombèrent. Une d'elles, en rebondissant parmi les épluchures du festin,
alla sauter dans la vasque, et elle y flotta quelque temps, la bouche ouverte et
les yeux fixes. Les lueurs du matin entraient par les fentes du mur ; les trois
corps, couchés sur leur poitrine, ruisselaient à gros bouillons comme trois
fontaines, et une nappe de sang coulait sur les mosaïques, sablées de poudre
bleue. Le Suffète trempa sa main dans cette fange toute chaude, et il s'en
frotta les genoux : c'était un remède.
Le soir venu, il s'échappa de la
ville avec son escorte, puis s'engagea dans la montagne, pour rejoindre son
armée.
Il parvint à en retrouver les débris.
Quatre jours après,
il était à Gorza, sur le haut d'un défilé, quand les troupes de Spendius se
présentèrent en bas. Vingt bonnes lances, en attaquant le front de leur colonne,
les eussent facilement arrêtées ; les Carthaginois les regardèrent passer tout
stupéfaits. Hannon reconnut à l'arrière-garde le roi des Numides ; Narr'Havas
s'inclina pour le saluer, en faisant un signe qu'il ne comprit pas.
On
s'en revint à Carthage avec toutes sortes de terreurs. On marchait la nuit
seulement ; le jour on se cachait dans les bois d'oliviers. A chaque étape
quelques-uns mouraient ; ils se crurent perdus plusieurs fois. Enfin ils
atteignirent le cap Hermaeum, où des vaisseaux vinrent les prendre.
Hannon était si fatigué, si désespéré, -- la perte des éléphants surtout
l'accablait, -- qu'il demanda, pour en finir, du poison à Demonades. D'ailleurs,
il se sentait déjà tout étendu sur sa croix.
Carthage n'eut pas la force
de s'indigner contre lui. On avait perdu quatre cent mille neuf cent
soixante-douze sicles d'argent, quinze mille six cent vingt-trois shekels d'or,
dix-huit éléphants, quatorze membres du Grand- Conseil, trois cents Riches, huit
mille citoyens, du blé pour trois lunes, un bagage considérable et toutes les
machines de guerre ! La défection de Narr'Havas était certaine, les deux sièges
recommençaient. L'armée d'Autharite s'étendait maintenant de Tunis à Rhadès. Du
haut de l'Acropole, on apercevait dans la campagne de longues fumées montant
jusqu'au ciel ; c'étaient les châteaux des Riches qui brûlaient.
Un
homme, seul, aurait pu sauver la République. On se repentit de l'avoir méconnu,
et le parti de la paix, lui-même, vota les holocaustes pour le retour
d'Hamilcar.
La vue du zaïmph avait bouleversé Salammbô. Elle croyait la
nuit entendre les pas de la Déesse, et elle se réveillait épouvantée en jetant
des cris. Elle envoyait tous les jours porter de la nourriture dans les temples.
Taanach se fatiguait à exécuter ses ordres, et Schahabarim ne la quittait plus.
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Chapitre 7
HAMILCAR BARCA
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L'Annonciateur-des-Lunes qui veillait toutes les nuits au haut du temple
d'Eschmoûn, pour signaler avec sa trompette les agitations de l'astre, aperçut
un matin, du côté de l'Occident, quelque chose de semblable à un oiseau frôlant
de ses longues ailes la surface de la mer.
C'était un navire à trois
rangs de rames ; il y avait à la proue un cheval sculpté. Le soleil se levait ;
l'Annonciateur-des-Lunes mit sa main devant les yeux ; puis saisissant à plein
bras son clairon, il poussa sur Carthage un grand cri d'airain.
De
toutes les maisons des gens sortirent ; on ne voulait pas en croire les paroles,
on se disputait, le môle était couvert de peuple. Enfin on reconnut la trirème
d'Hamilcar.
Elle s'avançait d'une façon orgueilleuse et farouche,
l'antenne toute droite, la voile bombée dans la longueur du mât, en fendant
l'écume autour d'elle ; ses gigantesques avirons battaient l'eau en cadence ; de
temps à autre l'extrémité de sa quille, faite comme un soc de charrue,
apparaissait, et sous l'éperon qui terminait sa proue, le cheval à tête
d'ivoire, en dressant ses deux pieds, semblait courir sur les plaines de la mer.
Autour du promontoire, comme le vent avait cessé, la voile tomba, et
l'on aperçut auprès du pilote un homme debout, tête nue ; c'était lui, le
suffète Hamilcar ! Il portait autour des flancs des lames de fer qui reluisaient
; un manteau rouge s'attachant à ses épaules laissait voir ses bras ; deux
perles très longues pendaient à ses oreilles, et il baissait sur sa poitrine sa
barbe noire, touffue.
Cependant la galère ballottée au milieu des
rochers côtoyait le môle, et la foule la suivait sur les dalles en criant :
-- " Salut ! bénédiction ! Oeil de Khamon ! ah ! délivre-nous ! C'est la
faute des Riches ! ils veulent te faire mourir ! Prends garde à toi, Barca ! "
Il ne répondait pas, comme si la clameur des océans et des batailles
l'eût complètement assourdi. Mais quand il fut sous l'escalier qui descendait de
l'Acropole, Hamilcar releva la tête et, les bras croisés, il regarda le temple
d'Eschmoûn. Sa vue monta plus haut encore, dans le grand ciel pur ; d'une voix
âpre, il cria un ordre à ses matelots ; la trirème bondit ; elle érafla l'idole
établie à l'angle du môle pour arrêter les tempêtes ; et dans le port marchand
plein d'immondices, d'éclats de bois et d'écorces de fruits, elle refoulait,
éventrait les autres navires amarrés à des pieux et finissant par des mâchoires
de crocodile. Le peuple accourait, quelques- uns se jetèrent à la nage.
Déjà elle se trouvait au fond, devant la porte hérissée de clous. La
porte se leva, et la trirème disparut sous la voûte profonde.
Le
Port-Militaire était complètement séparé de la ville ; quand des ambassadeurs
arrivaient, il leur fallait passer entre deux murailles, dans un couloir qui
débouchait à gauche, devant le temple de Khamoûn. Cette grande place d'eau,
ronde comme une coupe, avait une bordure de quais où étaient bâties des loges
abritant les navires. En avant de chacune d'elles montaient deux colonnes,
portant à leur chapiteau des cornes d'Ammon, ce qui formait une continuité des
portiques tout autour du bassin. Au milieu, dans une île, s'élevait une maison
pour le Suffète-de-la-mer.
L'eau était si limpide que l'on apercevait le
fond pavé de cailloux blancs. Le bruit des rues n'arrivait pas jusque-là, et
Hamilcar, en passant, reconnaissait les trirèmes qu'il avait autrefois
commandées.
Il n'en restait plus qu'une vingtaine peut-être, à l'abri,
par terre, penchées sur le flanc ou droites sur la quille, avec des poupes très
hautes et des proues bombées, couvertes de dorures et de symboles mystiques. Les
chimères avaient perdu leurs ailes, les Dieux-Patæques leurs bras, les taureaux
leurs cornes d'argent ; -- et toutes à moitié dépeintes, inertes, pourries, mais
pleines d'histoires et exhalant encore la senteur des voyages, comme des soldats
mutilés qui revoient leur maître, elles semblaient lui dire : -- " C'est nous !
c'est nous ! et toi aussi tu es vaincu ! "
Nul, hormis le
Suffète-de-la-mer , ne pouvait entrer dans la maison- amiral. Tant qu'on n'avait
pas la preuve de sa mort, on le considérait comme existant toujours. Les Anciens
évitaient par là un maître de plus, et ils n'avaient pas manqué pour Hamilcar
d'obéir à la coutume.
Le Suffète s'avança dans les appartements déserts.
A chaque pas il retrouvait des armures, des meubles, des objets connus qui
l'étonnaient cependant, et même sous le vestibule il y avait encore, dans une
cassolette, la cendre des parfums allumés au départ pour conjurer Melkarth. Ce
n'était pas ainsi qu'il espérait revenir. ! Tout ce qu'il avait fait, tout ce
qu'il avait vu se déroula dans sa mémoire : les assauts, les incendies, les
légions, les tempêtes Drépanum, Syracuse, Lilybée, le mont Etna, le plateau
d'Eryx, cinq ans de batailles, -- jusqu'au jour funeste où, déposant les armes,
avait il perdu la Sicile. Puis il revoyait des bois de citronniers, des pasteurs
avec des chèvres sur des montagnes grises ; et son coeur bondissait à
l'imagination d'une autre Carthage établie là-bas. Ses projets, ses souvenirs
bourdonnaient dans sa tête, encore étourdie par le tangage du vaisseau ; une
angoisse l'accablait, et devenu faible, tout à coup, il sentit le besoin de se
rapprocher des Dieux.
Alors il monta au dernier étage de sa maison ;
puis ayant retiré d'une coquille d'or suspendue à son bras une spatule garnie de
clous, il ouvrit une petite chambre ovale.
De minces rondelles noires,
encastrées dans la muraille et transparentes comme du verre, l'éclairaient
doucement. Entre les rangs de ces disques égaux, des trous étaient creusés,
pareils à ceux des urnes dans les columbarium. Ils contenaient chacun une pierre
ronde, obscure, et qui paraissait très lourde. Les gens d'un esprit supérieur,
seuls, honoraient ces abaddirs tombés de la lune. Par leur chute, ils
signifiaient les astres, le ciel, le feu ; par leur couleur, la nuit ténébreuse,
et par leur densité, la cohésion des choses terrestres. Une atmosphère
étouffante emplissait ce lieu mystique. Du sable marin, que le vent avait poussé
sans doute à travers la porte, blanchissait un peu les pierres rondes posées
dans les niches. Hamilcar, du bout de son doigt, les compta les unes après les
autres ; puis il se cacha le visage sous un voile de couleur safran, et, tombant
à genoux, il s'étendit par terre, les deux bras allongés.
Le jour
extérieur frappait contre les feuilles de laitier noir. Des arborescences, des
monticules, des tourbillons, de vagues animaux se dessinaient dans leur
épaisseur diaphane ; et la lumière arrivait, effrayante et pacifique cependant,
comme elle doit être par-derrière le soleil, dans les mornes espaces des
créations futures. Il s'efforçait à bannir de sa pensée toutes les formes, tous
les symboles et les appellations des Dieux, afin de mieux saisir l'esprit
immuable que les apparences dérobaient. Quelque chose des vitalités planétaires
le pénétrait, tandis qu'il sentait pour la mort et pour tous les hasards un
dédain plus savant et plus intime. Quand il se releva, il était plein d'une
intrépidité sereine, invulnérable à la miséricorde, à la crainte, et comme sa
poitrine étouffait, il alla sur le sommet de la tour qui dominait Carthage.
La ville descendait en se creusant par une courbe longue, avec ses
coupoles, ses temples, ses toits d'or, ses maisons, ses touffes de palmiers, çà
et là, ses boules de verre d'où jaillissaient des feux, et les remparts
faisaient comme la gigantesque bordure de cette corne d'abondance qui
s'épanchait vers lui. Il apercevait en bas les ports, les places, l'intérieur
des cours, le dessin des rues, les hommes tout petits presque à ras des dalles.
Ah ! Si Hannon n'était pas arrivé trop tard le matin des îles Aegates ? Ses yeux
plongèrent dans l'extrême horizon, et il tendit du côté de Rome ses deux bras
frémissants.
La multitude occupait les degrés de l'Acropole. Sur la
place de Khamon on se poussait pour voir le Suffète sortir, les terrasses peu à
peu se chargeaient de monde ; quelques-uns le reconnurent, on le saluait, il se
retira, afin d'irriter mieux l'impatience du peuple.
Hamilcar trouva en
bas, dans la salle, les hommes les plus importants de son parti : Istatten,
Subeldia, Hictamon, Yeoubas et d'autres. Ils lui racontèrent tout ce qui s'était
passé depuis la conclusion de la paix : l'avarice des Anciens, le départ des
soldats, leur retour, leurs exigences, la capture de Giscon, le vol du zaïmph,
Utique secourue, puis abandonnée ; mais aucun n'osa lui dire les événements qui
le concernaient. Enfin on se sépara, pour se revoir pendant la nuit à
l'assemblée des Anciens, dans le temple de Moloch.
Ils venaient de
sortir quand un tumulte s'éleva en dehors, à la porte. Malgré les serviteurs,
quelqu'un voulait entrer ; et comme le tapage redoublait, Hamilcar commanda
d'introduire l'inconnu.
On vit paraître une vieille négresse, cassée,
ridée, tremblante, l'air stupide, et enveloppée jusqu'aux talons dans de larges
voiles bleus. Elle s'avança en face du Suffète, ils se regardèrent l'un l'autre
quelque temps ; tout à coup Hamilcar tressaillit ; sur un geste de sa main, les
esclaves s'en allèrent. Alors, lui faisant signe de marcher avec précaution, il
l'entraîna par le bras dans une chambre lointaine.
La négresse se jeta
par terre, à ses pieds pour les baiser ; il la releva brutalement.
-- "
Où l'as-tu laissé, Iddibal ? "
-- " Là-bas, Maître " ; et en se
débarrassant de ses voiles, avec sa manche elle se frotta la figure ; la couleur
noire, le tremblement sénile, la taille courbée, tout disparut. C'était un
robuste vieillard, dont la peau semblait tannée par le sable, le vent et la mer.
Une houppe de cheveux blancs se levait sur son crâne, comme l'aigrette d'un
oiseau ; et, d'un coup d'oeil ironique, il montrait par terre le déguisement
tombé.
-- " Tu as bien fait, Iddibal ! C'est bien ! - " Puis, comme le
perçant de son regard aigu : " Aucun encore ne se doute ? "
Le vieillard
lui jura par les Kabyres que le mystère était gardé. Ils ne quittaient pas leur
cabane à trois jours d'Hadrumète, rivage peuplé de tortues avec des palmiers sur
la dune. -- " Et selon ton ordre, ô Maître ! je lui apprends à lancer des
javelots et à conduire des attelages ! "
-- " Il est fort, n'est-ce pas
? "
-- " Oui, Maître, et intrépide aussi ! Il n'a peur ni des serpents,
ni du tonnerre, ni des fantômes. Il court pieds nus, comme un pâtre, sur le bord
des précipices. "
-- " Parle ! Parle ! "
-- " Il invente des
pièges pour les bêtes farouches. L'autre lune, croirais- tu, il a surpris un
aigle ; il le traînait, et le sang de l'oiseau et le sang de l'enfant
s'éparpillaient dans l'air en larges gouttes, telles que des roses emportées. La
bête, furieuse, l'enveloppait du battement de ses ailes ; il l'étreignait contre
sa poitrine, et à mesure qu'elle agonisait ses rires redoublaient, éclatants et
superbes comme des chocs d'épées. "
Hamilcar baissait la tête, ébloui
par ces présages de grandeur.
-- " Mais, depuis quelque temps, une
inquiétude l'agite. Il regarde au loin les voiles qui passent sur la mer ; il
est triste, il repousse le pain, il s'informe des Dieux et il veut connaître
Carthage ! "
-- " Non ! non ! pas encore ! " s'écria le Suffète.
Le vieil esclave parut savoir le péril qui effrayait Hamilcar, et il
reprit :
-- " Comment le retenir ? Il me faut déjà lui faire des
promesses, et je ne suis venu à Carthage que pour lui acheter un poignard à
manche d'argent avec des perles tout autour. " Puis il conta qu'ayant aperçu le
Suffète sur la terrasse, il s'était donné aux gardiens du port pour une des
femmes de Salammbô, afin de pénétrer jusqu'à lui.
Hamilcar resta
longtemps comme perdu dans ses délibérations ; enfin il dit :
-- "
Demain tu te présenteras à Mégara, au coucher du soleil, derrière les fabriques
de pourpre, en imitant par trois fois le cri d'un chacal. Si tu ne me vois pas,
le premier jour de chaque lune tu reviendras à Carthage. N'oublie rien ! Aime-le
! Maintenant, tu peux lui parler d'Hamilcar. "
L'esclave reprit son
costume, et ils sortirent ensemble de la maison et du port.
Hamilcar
continua seul à pied, sans escorte, car les réunions des Anciens étaient, dans
les circonstances extraordinaires, toujours secrètes, et l'on s'y rendait
mystérieusement.
D'abord il longea la face orientale de l'Acropole,
passa ensuite par le Marché-aux-herbes, les galeries de Kinsido, le
Faubourg-des- parfumeurs. Les rares lumières s'éteignaient, les rues plus larges
se faisaient silencieuses, puis des ombres glissèrent dans les ténèbres. Elles
le suivaient, d'autres survinrent, et toutes se dirigeaient comme lui du côté
des Mappales.
Le temple de Moloch était bâti au pied d'une gorge
escarpée, dans un endroit sinistre. On n'apercevait d'en bas que de hautes
murailles montant indéfiniment, telles que les parois d'un monstrueux tombeau.
La nuit était sombre, un brouillard grisâtre semblait peser sur la mer. Elle
battait contre la falaise avec un bruit de râles et de sanglots ; et des ombres
peu à peu s'évanouissaient comme si elles eussent passé à travers les murs.
Mais, sitôt qu'on avait franchi la porte, on se trouvait dans une vaste
cour quadrangulaire, que bordaient des arcades. Au milieu, se levait une masse
d'architecture à huit pans égaux. Des coupoles la surmontaient en se tassant
autour d'un second étage qui supportait une manière de rotonde, d'où s'élançait
un cône à courbe rentrante, terminé par une boule au sommet.
Des feux
brûlaient dans des cylindres en filigrane emmanchés à des perches que portaient
des hommes. Ces lueurs vacillaient sous les bourrasques du vent et rougissaient
les peignes d'or fixant à la nuque leurs cheveux tressés. Ils couraient,
s'appelaient pour recevoir les Anciens.
Sur les dalles, de place en
place, étaient accroupis comme des sphinx des lions énormes, symboles vivants du
Soleil dévorateur. Ils sommeillaient, les paupières entre-closes. Mais réveillés
par les pas et par les voix, ils se levaient lentement, venaient vers les
Anciens, qu'ils reconnaissaient à leur costume, se frottaient contre leurs
cuisses en bombant le dos avec des bâillements sonores ; la vapeur de leur
haleine passait sur la lumière des torches. L'agitation redoubla, des portes se
fermèrent, tous les prêtres s'enfuirent, et les Anciens disparurent sous les
colonnes qui faisaient autour du temple un vestibule profond.
Elles
étaient disposées de façon à reproduire par leurs rangs circulaires, compris les
uns dans les autres, la période saturnienne contenant les années, les années les
mois, les mois les jours, et se touchaient à la fin contre la muraille du
sanctuaire.
C'était là que les Anciens déposaient leurs bâtons en corne
de narval, -- car une loi toujours observée punissait de mort celui qui entrait
à la séance avec une arme quelconque. Plusieurs portaient au bas de leur
vêtement une déchirure arrêtée par un galon de pourpre, pour bien montrer qu'en
pleurant la mort de leurs proches ils n'avaient point ménagé leurs habits, et ce
témoignage d'affliction empêchait la fente de s'agrandir. D'autres gardaient
leur barbe enfermée dans un petit sac de peau violette, que deux cordons
attachaient aux oreilles. Tous s'abordèrent en s'embrassant poitrine contre
poitrine. Ils entouraient Hamilcar, ils le félicitaient ; on aurait dit des
frères qui revoient leur frère.
Ces hommes étaient généralement trapus,
avec des nez recourbés comme ceux des colosses assyriens. Quelques-uns
cependant, par leurs pommettes plus saillantes, leur taille plus haute et leurs
pieds plus étroits, trahissaient une origine africaine, des ancêtres nomades.
Ceux qui vivaient continuellement au fond de leurs comptoirs avaient le visage
pâle ; d'autres gardaient sur eux comme la sévérité du désert, et d'étranges
joyaux scintillaient à tous les doigts de leurs mains, hâlés par les soleils
inconnus. On distinguait des navigateurs au balancement de leur démarche, tandis
que les hommes d'agriculture sentaient le pressoir, les herbes sèches et la
sueur de mulet. Ces vieux pirates faisaient labourer des campagnes, ces
ramasseurs d'argent équipaient des navires, ces propriétaires de culture
nourrissaient des esclaves exerçant des métiers. Tous étaient savants dans les
disciplines religieuses, experts en stratagèmes, impitoyables et riches. Ils
avaient l'air fatigués par de longs soucis. Leurs yeux pleins de flammes
regardaient avec défiance, et l'habitude des voyages et du mensonge, du trafic
et du commandement, donnait à toute leur personne un aspect de ruse et de
violence, une sorte de brutalité discrète et convulsive. D'ailleurs, l'influence
du Dieu les assombrissait.
Ils passèrent d'abord par une salle voûtée,
qui avait la forme d'un oeuf. Sept portes, correspondant aux sept planètes,
étalaient contre sa muraille sept carrés de couleur différente. Après une longue
chambre, ils entrèrent dans une autre salle pareille.
Un candélabre tout
couvert de fleurs ciselées brûlait au fond, et chacune de ses huit branches en
or portait dans un calice de diamants une mèche de byssus. Il était posé sur la
dernière des longues marches qui allaient vers un grand autel, terminé aux
angles par des cornes d'airain. Deux escaliers latéraux conduisaient à son
sommet aplati ; on n'en voyait pas les pierres ; c'était comme une montagne de
cendres accumulées, et quelque chose d'indistinct fumait dessus, lentement. Puis
au-delà, plus haut que le candélabre, et bien plus haut que l'autel, se dressait
le Moloch, tout en fer, avec sa poitrine d'homme où bâillaient des ouvertures.
Ses ailes ouvertes s'étendaient sur le mur, ses mains allongées descendaient
jusqu'à terre ; trois pierres noires, que bordait un cercle jaune, figuraient
trois prunelles à son front, et, comme pour beugler, il levait dans un effort
terrible sa tête de taureau.
Autour de l'appartement étaient rangés des
escabeaux d'ébène. Derrière chacun d'eux, une tige en bronze posant sur trois
griffes supportait un flambeau. Toutes ces lumières se reflétaient dans les
losanges de nacre qui pavaient la salle. Elle était si haute que la couleur
rouge des murailles, en montant vers la voûte, se faisait noire, et les trois
yeux de l'idole apparaissaient tout en haut, comme des étoiles à demi perdues
dans la nuit.
Les Anciens s'assirent sur les escabeaux d'ébène, ayant
mis par-dessus leur tête la queue de leur robe. Ils restaient immobiles, les
mains croisées dans leurs larges manches, et le dallage de nacre semblait un
fleuve lumineux qui, ruisselant de l'autel vers la porte, coulait sous leurs
pieds nus.
Les quatre pontifes se tenaient au milieu, dos à dos, sur
quatre sièges d'ivoire formant la croix, le grand-prêtre d'Eschmoûn en robe
d'hyacinthe, le grand-prêtre de Tanit en robe de lin blanc, le grand-prêtre de
Khamon en robe de laine fauve, et le grand-prêtre de Moloch en robe de pourpre.
Hamilcar s'avança vers le candélabre. Il tourna tout autour, en
considérant les mèches qui brûlaient, puis jeta sur elles une poudre parfumée ;
des flammes violettes parurent à l'extrémité des branches.
Alors une
voix aiguë s'éleva, une autre y répondit ; et les cent Anciens, les quatre
pontifes, et Hamilcar debout, tous à la fois, entonnèrent un hymne, et répétant
toujours les mêmes syllabes et renforçant les sons, leurs voix montaient,
éclatèrent, devinrent terribles, puis, d'un seul coup, se turent.
On
attendit quelque temps. Enfin Hamilcar tira de sa poitrine une petite statuette
à trois têtes, bleue comme du saphir, et il la posa devant lui. C'était l'image
de la vérité, le génie même de sa parole. Puis il la replaça dans son sein, et
tous, comme saisis d'une colère soudaine, crièrent :
-- " Ce sont tes
bons amis les Barbares ! Traître ! infâme ! Tu reviens pour nous voir périr,
n'est-ce pas ? Laissez-le parler ! - " -- " Non ! non ! "
Ils se
vengeaient de la contrainte où le cérémonial politique les avait tout à l'heure
obligés ; : et bien qu'ils eussent souhaité le retour d'Hamilcar, ils
s'indignaient maintenant de ce qu'il n'avait point prévenu leurs désastres ou
plutôt ne les avait pas subis comme eux.
Quand le tumulte fut calmé, le
pontife de Moloch se leva.
-- " Nous te demandons pourquoi tu n'es pas
revenu à Carthage ? "
-- " Que vous importe ! " répondit dédaigneusement
le Suffète.
Leurs cris redoublèrent.
-- " De quoi m'accusez-vous
! J'ai mal conduit la guerre, peut-être ? Vous avez vu l'ordonnance de mes
batailles, vous autres qui laissez commodément à des Barbares... "
-- "
Assez, assez ! "
Il reprit, d'une voix basse, pour se faire mieux
écouter :
-- " Oh ! cela est vrai ! Je me trouve, lumières des Baals ;
il en est parmi vous d'intrépides ! Giscon, lève-toi ! "
" Et parcourant
la marche de l'autel, les paupières à demi fermées, comme pour chercher
quelqu'un, il répéta : " Lève-toi, Giscon ! tu peux m'accuser, ils te défendront
! Mais où est-il ? " Puis, comme se ravisant : " Ah ! dans sa maison, sans doute
? entouré de ses fils, commandant à ses esclaves, heureux, et comptant sur le
mur les colliers d'honneur que la patrie lui a donnés ? "
Ils
s'agitaient avec des haussements d'épaules, comme flagellés par les lanières. --
" Vous ne savez même pas s'il est vivant ou s'il est mort ! " Et sans se soucier
de leurs clameurs, il disait qu'en abandonnant le Suffète, c'était la République
qu'on avait abandonnée. De même la paix romaine, si avantageuse qu'elle leur
parût, était plus funeste que vingt batailles. Quelques-uns applaudirent, les
moins riches du Conseil, suspects d'incliner toujours vers le peuple ou vers la
tyrannie. Leurs adversaires, chefs des Syssites et administrateurs, en
triomphaient par le nombre ; les plus considérables s'étaient rangés près
d'Hannon, qui siégeait à l'autre bout de la salle, devant la haute porte, fermée
par une tapisserie d'hyacinthe.
Il avait peint avec du fard les ulcères
de sa figure. Mais la poudre d'or de ses cheveux lui était tombée sur les
épaules, où elle faisait deux plaques brillantes, et ils paraissaient
blanchâtres, fins et crépus comme de la laine. Des linges imbibés d'un parfum
gras qui dégouttelait sur les dalles, enveloppaient ses mains, et sa maladie
sans doute avait considérablement augmenté, car ses yeux disparaissaient sous
les plis de ses paupières. Pour voir, il lui fallait se renverser la tête. Ses
partisans l'engageaient à parler. Enfin, d'une voix rauque et hideuse :
-- " Moins d'arrogance, Barca ! Nous avons tous été vaincus ! Chacun
supporte son malheur ! résigne-toi ! "
-- " Apprends-nous plutôt " , dit
en souriant Hamilcar, " comment tu as conduit tes galères dans la flotte romaine
? "
-- " J'étais chassé par le vent " , répondit Hannon.
-- " Tu
fais comme le rhinocéros qui piétine dans sa fiente : tu étales ta sottise !
tais-toi ! " Et ils commencèrent à s'incriminer sur la bataille des Iles
Aegates.
Hannon l'accusait de n'être pas venu à sa rencontre.
--
" Mais c'eût été dégarnir Eryx. Il fallait prendre le large ; qui t'empêchait ?
Ah ! j'oubliais ! tous les éléphants ont peur de la mer ! "
Les gens
d'Hamilcar trouvèrent la plaisanterie si bonne qu'ils poussèrent de grands
rires. La voûte en retentissait, comme si l'on eût frappé des tympanons.
Hannon dénonça l'indignité d'un tel outrage ; cette maladie lui étant
survenue par un refroidissement au siège d'Hécatompyle, et des pleurs coulaient
sur sa face comme une pluie d'hiver sur une muraille en ruine.
Hamilcar
reprit :
-- " Si vous m'aviez aimé autant que celui-là, il y aurait
maintenant une grande joie dans Carthage ! Combien de fois n'ai-je pas crié vers
vous ! et toujours vous me refusiez de l'argent ! "
-- " Nous en avions
besoin " , dirent les chefs des Syssites.
-- " Et quand mes affaires
étaient désespérées, nous avons bu l'urine des mulets et mangé les courroies de
nos sandales, -- quand j'aurais voulu que les brins d'herbe fussent des soldats,
et faire des bataillons avec la pourriture de nos morts, vous rappeliez chez
vous ce qui me restait de vaisseaux ! "
-- " Nous ne pouvions pas tout
risquer " , répondit Baat-Baal, possesseur de mines d'or dans la
Gétulie-Darytienne.
-- " Que faisiez-vous cependant, ici, à Carthage,
dans vos maisons, derrière vos murs ? Il y a des Gaulois sur l'Eridan qu'il
fallait pousser, des Chananéens à Cyrène qui seraient venus, et tandis que les
Romains envoient à Ptolémée des ambassadeurs... "
-- " Il nous vante les
Romains, à présent ! " Quelqu'un lui cria : " Combien t'ont-ils payé pour les
défendre ? "
-- " Demande-le aux plaines du Brutium, aux ruines de
Locres, de Métaponte et d'Héraclée ! J'ai brûlé tous leurs arbres, j'ai pillé
tous leurs temples, et jusqu'à la mort des petits-fils de leurs petits-fils... "
-- " Eh ! tu déclames comme un rhéteur ! " fit Kapouras, un marchand
très illustre. " Que veux-tu donc ? "
-- " Je dis qu'il faut être plus
ingénieux ou plus terrible ! Si l'Afrique entière rejette votre joug, c'est que
vous ne savez pas, maîtres débiles, l'attacher à ses épaules ! Agathoclès,
Régulus, Coepio, tous les hommes hardis n'ont qu'à débarquer pour la prendre ;
et quand les Libyens qui sont à l'Orient s'entendront avec les Numides qui sont
à l'Occident, et que les Nomades viendront du sud et les Romains du nord ... "
Un cri d'horreur s'éleva. " Oh ! vous frapperez vos poitrines, vous vous
roulerez dans la poussière et vous déchirerez vos manteaux ! N'importe ! il
faudra s'en aller tourner la meule dans Suburre et faire la vendange sur les
collines du Latium. "
Ils se battaient la cuisse droite pour marquer
leur scandale, et les manches de leur robe se levaient comme de grandes ailes
d'oiseaux effarouchés. Hamilcar, emporté par un esprit, continuait, debout sur
la plus haute marche de l'autel, frémissant, terrible ; il levait les bras, et
les rayons du candélabre qui brûlait derrière lui passaient entre ses doigts
comme des javelots d'or.
-- " Vous perdrez vos navires, vos campagnes,
vos chariots, vos lits suspendus, et vos esclaves qui vous frottent les pieds !
Les chacals se coucheront dans vos palais, la charrue retournera vos tombeaux.
Il n'y aura plus que le cri des aigles et l'amoncellement des ruines. Tu
tomberas, Carthage ! "
Les quatre pontifes étendirent leurs mains pour
écarter l'anathème. Tous s'étaient levés. Mais le Suffète-de-la-mer, magistrat
sacerdotal sous la protection du Soleil, était inviolable tant que l'assemblée
des Riches ne l'avait pas jugé. Une épouvante s'attachait à l'autel. Ils
reculèrent.
Hamilcar ne parlait plus. L'oeil fixe et la face aussi pâle
que les perles de sa tiare, il haletait, presque effrayé par lui-même et
l'esprit perdu dans des visions funèbres. De la hauteur où il était, tous les
flambeaux sur les tiges de bronze lui semblaient une vaste couronne de feux,
posée à ras des dalles ; des fumées noires, s'en échappant, montaient dans les
ténèbres de la voûte ; et le silence pendant quelques minutes fut tellement
profond qu'on entendait au loin le bruit de la mer.
Puis les Anciens se
mirent à s'interroger. Leurs intérêts, leur existence se trouvait attaquée par
les Barbares. Mais on ne pouvait les vaincre sans le secours du Suffète et cette
considération, malgré leur orgueil, leur fit oublier toutes les autres. On prit
à part ses amis.
Il y eut des réconciliations intéressées, des
sous-entendus et des promesses. Hamilcar ne voulait plus se mêler d'aucun
gouvernement. Tous le conjurèrent. Ils le suppliaient : et comme le mot de
trahison revenait dans leurs discours, il s'emporta. Le seul traître, c'était le
Grand- Conseil, car l'engagement des soldats expirant avec la guerre, ils
devenaient libres dès que la guerre était finie ; : il exalta même leur bravoure
et tous les avantages qu'on en pourrait tirer en les intéressant à la République
par des donations, des privilèges.
Alors Magdassan un ancien Gouverneur
de provinces, dit en roulant ses yeux jaunes :
-- " Vraiment, Barca, à
force de voyager, tu es devenu un Grec ou un Latin, je ne sais quoi ! Que
parles-tu de récompenses pour ces hommes ? Périssent dix mille Barbares plutôt
qu'un seul d'entre nous ! "
Les Anciens approuvaient de la tête en
murmurant :
-- " Oui, faut-il tant se gêner ? On en trouve toujours ! "
-- " Et l'on s'en débarrasse commodément, n'est-ce pas ? On les
abandonne, ainsi que vous avez fait en Sardaigne. On avertit l'ennemi du chemin
qu'ils doivent prendre, comme pour ces Gaulois dans la Sicile, ou bien on les
débarque au milieu de la mer. En revenant, j'ai vu le rocher tout blanc de leurs
os ! "
-- " Quel malheur ! " fit impudemment Kapouras.
-- "
Est-ce qu'ils n'ont pas cent fois tourné à l'ennemi ! " exclamaient les autres.
Hamilcar s'écria :
-- " Pourquoi donc, malgré vos lois, les
avez-vous rappelés à Carthage ? Et quand ils sont dans votre ville, pauvres et
nombreux au milieu de toutes vos richesses, l'idée ne vous vient pas de les
affaiblir par la moindre division ! Ensuite vous les congédiez avec leurs femmes
et avec leurs enfants, tous, sans garder un seul otage ! Comptiez-vous qu'ils
s'assassineraient pour vous épargner la douleur de tenir vos serments ? Vous les
haïssez, parce qu'ils sont forts ! Vous me haïssez encore plus, moi, leur maître
! Oh ! je l'ai senti, tout à l'heure, quand vous me baisiez les mains, et que
vous vous reteniez tous pour ne pas les mordre ! "
Si les lions qui
dormaient dans la cour fussent entrés en hurlant, la clameur n'eût pas été plus
épouvantable. Mais le pontife d'Eschmoûn se leva, et, les deux genoux l'un
contre l'autre, les coudes au corps, tout droit et les mains à demi ouvertes, il
dit :
-- " Barca, Carthage a besoin que tu prennes contre les
Mercenaires le commandement général des forces puniques ! "
-- " Je
refuse " , répondit Hamilcar.
-- " Nous te donnerons pleine autorité ! -
" crièrent les chefs des Syssites.
-- " Non ! "
-- " Sans aucun
contrôle, sans partage, tout l'argent que tu voudras, tous les captifs, tout le
butin, cinquante zerets de terre par cadavre d'ennemi. "
-- " Non ! non
! parce qu'il est impossible de vaincre avec vous ! "
-- " Il en a peur.
"
-- " Parce que vous êtes lâches, avares, ingrats, pusillanimes et fous
! "
-- Il les ménage !
-- " Pour se mettre à leur tête " , dit
quelqu'un.
-- " Et revenir sur nous " , dit un autre ; et du fond de la
salle, Hannon hurla :
-- " Il veut se faire roi ! "
Alors ils
bondirent, en renversant les sièges et les flambeaux : leur foule s'élança vers
l'autel ; ils brandissaient des poignards. Mais, fouillant sous ses manches,
Hamilcar tira deux larges coutelas ; et à demi courbé, le pied gauche en avant,
les yeux flamboyants, les dents serrées, il les défiait, immobile sous le
candélabre d'or.
Ainsi, par précaution, ils avaient apporté des armes ;
c'était un crime ; ils se regardèrent les uns les autres, effrayés. Comme tous
étaient coupables, chacun bien vite se rassura, et peu à peu, tournant le dos au
Suffète, ils redescendirent, enragés d'humiliation. Pour la seconde fois, ils
reculaient devant lui. Pendant quelque temps, ils restèrent debout. Plusieurs
qui s'étaient blessé les doigts les portaient à leur bouche ou les roulaient
doucement dans le bas de leur manteau, et ils allaient s'en aller quand Hamilcar
entendit ces paroles :
-- " Eh ! c'est une délicatesse pour ne pas
affliger sa fille ! "
Une voix plus haute s'éleva :
-- " Sans
doute, puisqu'elle prend ses amants parmi les Mercenaires ! "
D'abord il
chancela, puis ses yeux cherchèrent rapidement Schahabarim. Mais, seul, le
prêtre de Tanit était resté à sa place ; et Hamilcar n'aperçut de loin que son
haut bonnet. Tous lui ricanaient à la face. A mesure qu'augmentait son angoisse,
leur joie redoublait, et, au milieu des huées, ceux qui étaient par-derrière
criaient :
-- " On l'a vu sortir de sa chambre ! "
-- " Un matin
du mois de Tammouz ! "
-- " C'est le voleur du zaïmph ! "
-- "
Un homme très beau ! "
-- " Plus grand que toi ! "
Il arracha sa
tiare, insigne de sa dignité, -- sa tiare à huit rangs mystiques dont le milieu
portait une coquille d'émeraude -- et à deux mains, de toutes ses forces, il la
lança par terre ; les cercles d'or en se brisant rebondirent, et les perles
sonnèrent sur les dalles. Ils virent alors sur la blancheur de son front une
longue cicatrice ; elle s'agitait comme un serpent entre ses sourcils ; tous ses
membres tremblaient. Il monta un des escaliers latéraux qui conduisaient sur
l'autel et il marchait dessus ! C'était se vouer au Dieu, s'offrir en
holocauste. Le mouvement de son manteau agitait les lueurs du candélabre plus
bas que ses sandales, et la poudre fine, soulevée par ses pas, l'entourait comme
un nuage jusqu'au ventre. Il s'arrêta entre les jambes du colosse d'airain. Il
prit dans ses mains deux poignées de cette poussière dont la vue seule faisait
frissonner d'horreur tous les Carthaginois, et il dit :
-- " Par les
cent flambeaux de vos Intelligences ! par les huit feux des Kabyres ! par les
étoiles, les météores et les volcans ! par tout ce qui brûle ! par la soif du
Désert et la salure de l'Océan ! par la caverne d'Hadrumète et l'empire des Ames
! par l'extermination ! par la cendre de vos fils, et la cendre des frères de
vos aïeux, avec qui maintenant je confonds la mienne ! vous, les Cent du Conseil
de Carthage, vous avez menti en accusant ma fille ! Et moi, Hamilcar Barca,
Suffète-de-la-mer, Chef des Riches et Dominateur du peuple, devant
Moloch-à-tête-de- taureau, je jure... " On s'attendait à quelque chose
d'épouvantable, mais il reprit d'une voix plus haute et plus calme : " Que même
je ne lui en parlerai pas ! "
Les serviteurs sacrés, portant des peignes
d'or, entrèrent, -- les uns avec des éponges de pourpre et les autres avec des
branches de palmier. Ils relevèrent le rideau d'hyacinthe étendu devant la porte
: et par l'ouverture de cet angle, on aperçut au fond des autres salles le grand
ciel rose qui semblait continuer la voûte, en s'appuyant à l'horizon sur la mer
toute bleue. Le soleil, sortant des flots, montait. Il frappa tout à coup contre
la poitrine du colosse d'airain, divisé en sept compartiments que fermaient des
grilles. Sa gueule aux dents rouges s'ouvrait dans un horrible bâillement ; ses
naseaux énormes se dilataient, le grand jour l'animait, lui donnait un air
terrible et impatient, comme s'il avait voulu bondir au- dehors pour se mêler
avec l'astre, le Dieu, et parcourir ensemble les immensités.
Cependant
les flambeaux répandus par terre brûlaient encore, en allongeant çà et là sur
les pavés de nacre comme des taches de sang. Les Anciens chancelaient, épuisés ;
ils aspiraient à pleins poumons la fraîcheur de l'air ; la sueur coulait sur
leurs faces livides ; à force d'avoir crié, ils ne s'entendaient plus. Mais leur
colère contre le Suffète n'était point calmée ; en manière d'adieux ils lui
jetaient des menaces, et Hamilcar leur répondait :
-- " A la nuit
prochaine, Barca, dans le temple d'Eschmoûn ! "
-- " J'y serai ! "
-- " Nous te ferons condamner par les Riches ! "
-- " Et moi par
le peuple ! "
-- " Prends garde de finir sur la croix ! "
-- "
Et vous, déchirés dans les rues ! "
Dès qu'ils furent sur le seuil de la
cour, ils reprirent un calme maintien.
Leurs coureurs et leurs cochers
les attendaient à la porte. La plupart s'en allèrent sur des mules blanches. Le
Suffète sauta dans son char, prit les rênes ; les deux bêtes, courbant leur
encolure et frappant en cadence les cailloux qui rebondissaient, montèrent au
grand galop toute la voie des Mappales, et le vautour d'argent, à la pointe du
timon, semblait voler tant le char passait vite.
La route traversait un
champ, planté de longues dalles, aiguës par le sommet, telles que des pyramides,
et qui portaient, entaillée à leur milieu, une main ouverte comme si le mort
couché dessous l'eût tendue vers le ciel pour réclamer quelque chose. Ensuite,
étaient disséminées des cabanes en terre, en branchages, en claies de joncs,
toutes de forme conique. De petits murs en cailloux, des rigoles d'eau vive, des
cordes de sparterie, des haies de nopals séparaient irrégulièrement ces
habitations, qui se tassaient de plus en plus, en s'élevant vers les jardins du
Suffète. Mais Hamilcar tendait ses yeux sur une grande tour dont les trois
étages faisaient trois monstrueux cylindres, le premier bâti en pierres, le
second en briques, et le troisième, tout en cèdre, -- supportant une coupole de
cuivre sur vingt-quatre colonnes de genévrier, d'où retombaient, en manière de
guirlandes, des chaînettes d'airain entrelacées. Ce haut édifice dominait les
bâtiments qui s'étendaient à droite, les entrepôts, la maison-de-commerce,
tandis que le palais des femmes se dressait au fond des cyprès, -- alignés comme
deux murailles de bronze.
Quand le char retentissant fut entré par la
porte étroite, il s'arrêta sous un large hangar, où des chevaux, retenus à des
entraves, mangeaient des tas d'herbes coupées.
Tous les serviteurs
accoururent. Ils faisaient une multitude, ceux qui travaillaient dans les
campagnes, par terreur des soldats, ayant été ramenés à Carthage. Les
laboureurs, vêtus de peaux de bêtes, traînaient des chaînes rivées à leurs
chevilles ; les ouvriers des manufactures de pourpre avaient les bras rouges
comme des bourreaux ; les marins, des bonnets verts ; les pêcheurs, des colliers
de corail ; les chasseurs, un filet sur l'épaule ; et les gens de Mégara, des
tuniques blanches ou noires, des caleçons de cuir, des calottes de paille, de
feutre ou de toile, selon leur service ou leurs industries différentes.
Par-derrière se pressait une populace en haillons. Ils vivaient,
ceux-là, sans aucun emploi, loin des appartements, dormaient la nuit dans les
jardins, dévoraient les restes des cuisines, -- moisissure humaine qui végétait
à l'ombre du palais. Hamilcar les tolérait, par prévoyance encore plus que par
dédain. Tous, en témoignage de joie, s'étaient mis une fleur à l'oreille, et
beaucoup d'entre eux ne l'avaient jamais vu.
Mais des hommes, coiffés
comme des sphinx et munis de grands bâtons, s'élancèrent dans la foule, en
frappant de droite et de gauche. C'était pour repousser les esclaves curieux de
voir le maître, afin qu'il ne fût pas assailli sous leur nombre et incommodé par
leur odeur.
Alors, tous se jetèrent à plat ventre en criant :
--
" Oeil de Baal, que ta maison fleurisse ! "
" Et entre ces
hommes, ainsi couchés par terre dans l'avenue des cyprès,
l'Intendant-des-intendants, Abdalonim, coiffé d'une mitre blanche, s'avança vers
Hamilcar, un encensoir à la main.
Salammbô descendait alors l'escalier
des galères. Toutes ses femmes venaient derrière elle ; et, à chacun de ses pas,
elles descendaient aussi. Les têtes des Négresses marquaient de gros points
noirs la ligne des bandeaux à plaque d'or qui serraient le front des Romaines.
D'autres avaient dans les cheveux des flèches d'argent, des papillons
d'émeraude, ou de longues aiguilles étalées en soleil. Sur la confusion de ces
vêtements blancs, jaunes et bleus, les anneaux, les agrafes, les colliers, les
franges, les bracelets resplendissaient ; un murmure d'étoffes légères s'élevait
; on entendait le claquement des sandales avec le bruit sourd des pieds nus
posant sur le bois : -- et, çà et là, un grand eunuque, qui les dépassait des
épaules, souriait la face en l'air. Quand l'acclamation des hommes se fut
apaisée, en se cachant le visage avec leurs manches, elles poussèrent ensemble
un cri bizarre, pareil au hurlement d'une louve, et il était si furieux et si
strident qu'il semblait faire, du haut en bas, vibrer comme une lyre le grand
escalier d'ébène tout couvert de femmes.
Le vent soulevait leurs voiles,
et les minces tiges des papyrus se balançaient doucement. On était au mois de
Schebaz, en plein hiver. Les grenadiers en fleur se bombaient sur l'azur du
ciel, et, à travers les branches, la mer apparaissait avec une île au loin, à
demi perdue dans la brume.
Hamilcar s'arrêta, en apercevant Salammbô.
Elle lui était survenue après la mort de plusieurs enfants mâles. D'ailleurs, la
naissance des filles passait pour une calamité dans les religions du Soleil. Les
Dieux, plus tard, lui avaient envoyé un fils ; mais il gardait quelque chose de
son espoir trahi et comme l'ébranlement de la malédiction qu'il avait prononcée
contre elle. Salammbô, cependant, continuait à marcher.
Des perles de
couleurs variées descendaient en longues grappes de ses oreilles sur ses épaules
et jusqu'aux coudes. Sa chevelure était crêpée, de façon à simuler un nuage.
Elle portait, autour du cou, de petites plaques d'or quadrangulaires
représentant une femme entre deux lions cabrés ; et son costume reproduisait en
entier l'accoutrement de la Déesse. Sa robe d'hyacinthe, à manches larges, lui
serrait la taille en s'évasant par le bas. Le vermillon de ses lèvres faisait
paraître ses dents plus blanches, et l'antimoine de ses paupières ses yeux plus
longs. Ses sandales, coupées dans un plumage d'oiseau, avaient des talons très
hauts et elle était pâle extraordinairement, à cause du froid sans doute.
Enfin elle arriva près d'Hamilcar, et, sans le regarder, sans lever la
tête, elle lui dit :
-- " Salut, Oeil de Baalim, gloire éternelle !
triomphe ! loisir ! satisfaction ! richesse ! Voilà longtemps que mon coeur
était triste, et la maison languissait. Mais le maître qui revient est comme
Tainmmouz ressuscité ; et sous ton regard, ô père, une joie, une existence
nouvelle va partout s'épanouir ! "
Et prenant des mains de Taanach un
petit vase oblong où fumait un mélange de farine, de beurre, de cardamome et de
vin : -- " Bois à pleine gorge " dit-elle, " la boisson du retour préparée par
ta servante. "
Il répliqua --- " Bénédiction sur toi ! " et il saisit
machinalement le vase d'or qu'elle lui tendait.
Cependant, il
l'examinait avec une attention si âpre que Salammbô troublée balbutia :
-- " On t'a dit, ô maître ! ... "
-- " Oui ! je sais ! " fit
Hamilcar à voix basse.
Etait-ce un aveu ? ou parlait-elle des Barbares ?
Et il ajouta quelques mots vagues sur les embarras publics qu'il espérait à lui
seul dissiper.
-- " O père ! " exclama Salammbô, " tu n'effaceras pas ce
qui est irréparable ! "
Alors il se recula, et Salammbô s'étonnait de
son ébahissement ; car elle ne songeait point à Carthage mais au sacrilège dont
elle se trouvait complice. Cet homme, qui faisait trembler les légions et
qu'elle connaissait à peine, l'effrayait comme un dieu ; il avait deviné, il
savait tout, quelque chose de terrible allait venir. Elle s'écria : " Grâce ! "
Hamilcar baissa la tête, lentement.
Bien qu'elle voulût
s'accuser, elle n'osait ouvrir les lèvres ; et cependant elle étouffait du
besoin de se plaindre et d'être consolée. Hamilcar combattait l'envie de rompre
son serment. Il le tenait par orgueil, ou par crainte d'en finir avec son
incertitude : et il la regardait en face, de toutes ses forces, pour saisir ce
qu'elle cachait au fond de son coeur.
Peu à peu, en haletant, Salammbô
s'enfonçait la tête dans les épaules, écrasée par ce regard trop lourd. Il était
sûr maintenant qu'elle avait failli dans l'étreinte d'un Barbare ; il
frémissait, il leva ses deux poings. Elle poussa un cri et tomba entre ses
femmes, qui s'empressèrent autour d'elle.
Hamilcar tourna les talons.
Tous les intendants le suivirent.
On ouvrit la porte des entrepôts, et
il entra dans une vaste salle ronde où aboutissaient, comme les rayons d'une
roue à son moyeu, de longs couloirs qui conduisaient vers d'autres salles. Un
disque de pierre s'élevait au centre avec des balustres pour soutenir des
coussins accumulés sur des tapis.
Le Suffète se promena d'abord à grands
pas rapides ; : il respirait bruyamment, il frappait la terre du talon, il se
passait la main sur le front comme un homme harcelé par les mouches. Mais il
secoua la tête, et, en apercevant l'accumulation des richesses, il se calma ; :
sa pensée, qu'attiraient les perspectives des couloirs, se répandait dans les
autres salles pleines de trésors plus rares. Des plaques de bronze, des lingots
d'argent et des barres de fer alternaient avec les saumons d'étain apportés des
Cassitérides par la mer Ténébreuse : les gommes du pays des Noirs débordaient de
leurs sacs en écorce de palmier ; poudre d'or, tassée dans des outres, fuyait
insensiblement par les coutures trop vieilles. De minces filaments, tirés des
plantes marines, pendaient entre les lins d'Egypte, de Grèce, de Taprobane et de
Judée : des madrépores, tels que de larges buissons, se hérissaient au pied des
murs : et une odeur indéfinissable flottait, exhalaison des parfums, des cuirs,
des épices et des plumes d'autruche liées en gros bouquets tout au haut de la
voûte. Devant chaque couloir, des dents d'éléphant posées debout, en se
réunissant par les pointes, formaient un arc au-dessus de la porte.
Enfin, il monta sur le disque de pierre. Tous les intendants se tenaient
les bras croisés, la tête basse, tandis qu'Abdalonim levait d'un air orgueilleux
sa mitre pointue.
Hamilcar interrogea le Chef-des-navires. C'était un
vieux pilote aux paupières éraillées par le vent, et des flocons blancs
descendaient jusqu'à ses hanches, comme si l'écume des tempêtes lui était restée
sur la barbe.
Il répondit qu'il avait envoyé une flotte par Gadès et
Thymiamata, pour tâcher d'atteindre Eziongaber, en doublant la Corne-du-Sud et
le promontoire des Aromates.
D'autres avaient continué dans l'Ouest,
durant quatre lunes, sans rencontrer de rivages ; mais la proue des navires
s'embarrassait dans les herbes, l'horizon retentissait continuellement du bruit
des cataractes, des brouillards couleur de sang obscurcissaient le soleil, une
brise toute chargée de parfums endormait les équipages ; et à présent ils ne
pouvaient rien dire, tant leur mémoire était troublée. Cependant on avait
remonté les fleuves des Scythes, pénétré en Colchide, chez les Ingriens, chez
les Estiens, ravi dans l'archipel quinze cents vierges et coulé bas tous les
vaisseaux étrangers naviguant au-delà du cap Oestrymon, pour que le secret des
routes ne fût pas connu. Le roi Ptolémée retenait l'encens de Schesbar,
Syracuse, Elathia, la Corse et les îles n'avaient rien fourni, et le vieux
pilote baissa la voix pour annoncer qu'une trirème était prise à Rusicada par
les Numides, -- " car ils sont avec eux, Maître " .
Hamilcar fronça les
sourcils ; puis il fit signe de parler au Chef-des- voyages, enveloppé d'une
robe brune sans ceinture, et la tête prise dans une longue écharpe d'étoffe
blanche qui, passant au bord de sa bouche, lui retombait par-derrière sur
l'épaule.
Les caravanes étaient parties régulièrement à l'équinoxe
d'hiver. Mais, de quinze cents hommes se dirigeant sur l'extrême Ethiopie avec
d'excellents chameaux, des outres neuves et des provisions de toiles peintes, un
seul avait reparu à Carthage, -- les autres étant morts de fatigue ou devenus
fous par la terreur du désert ; -- et il disait avoir vu, bien au-delà du
Harousch-Noir, après les Atarantes et le pays des grands singes, d'immenses
royaumes où les moindres ustensiles sont tous en or, un fleuve couleur de lait,
large comme une mer ; des forêts d'arbres bleus, des collines d'aromates, des
monstres à figure humaine végétant sur les rochers et dont les prunelles, pour
vous regarder, s'épanouissent comme des fleurs ; puis, derrière des lacs tout
couverts de dragons, des montagnes de cristal qui supportent le soleil. D'autres
étaient revenus de l'Inde avec des paons, du poivre et des tissus nouveaux.
Quant à ceux qui vont acheter des calcédoines par le chemin des Syrtes et le
temple d'Ammon, sans doute ils avaient péri dans les sables. Les caravanes de la
Gétulie et de Phazzana avaient fourni leurs provenances habituelles ; mais il
n'osait à présent, lui, le Chef-des-voyages, en équiper aucune.
Hamilcar
comprit ; les Mercenaires occupaient la campagne. Avec un sourd gémissement, il
s'appuya sur l'autre coude ; et le Chef-des- métairies avait si peur de parler,
qu'il tremblait horriblement malgré ses épaules trapues et ses grosses prunelles
rouges. Sa face, camarde comme celle d'un dogue, était surmontée d'un réseau en
fils d'écorces ; il portait un ceinturon en peau de léopard avec tous les poils
et où reluisaient deux formidables coutelas.
Dès qu'Hamilcar se
détourna, il se mit, en criant, à invoquer tous les Baals. Ce n'était pas sa
faute ! il n'y pouvait rien ! Il avait observé les températures, les terrains,
les étoiles, fait les plantations au solstice d'hiver, les élagages au décours
de la lune, inspecté les esclaves, ménagé leurs habits.
Mais Hamilcar
s'irritait de cette loquacité. Il claqua de la langue et l'homme au coutelas
d'une voix rapide :
-- " Ah ! Maître ! ils ont tout pillé ! tout saccagé
! tout détruit ! Trois mille pieds d'arbres sont coupés à Maschala, et à Ubada
les greniers défoncés, les citernes comblées ! A Tedès, ils ont emporté quinze
cents gomors de farine ; à Marazzana, tué les pasteurs, mangé les troupeaux,
brûlé ta maison, ta belle maison à poutres de cèdre, où tu venais l'été ! Les
esclaves de Tuburbo, qui sciaient de l'orge, se sont enfuis vers les montagnes ;
et les ânes, les bardeaux, les mulets, les boeufs de Taormine, et les chevaux
orynges, plus un seul ! tous emmenés ! C'est une malédiction ! je n'y survivrai
pas ! " Il reprenait en pleurant : " Ah ! Si tu savais comme les celliers
étaient pleins et les charrues reluisantes ! Ah ! les beaux béliers ! ah ! les
beaux taureaux ! "
La colère d'Hamilcar l'étouffait. Elle éclata :
-- " Tais-toi ! Suis-je donc un pauvre ? Pas de mensonges ! dites vrai !
Je veux savoir tout ce que j'ai perdu, jusqu'au dernier sicle, jusqu'au dernier
cab ! Abdalonim, apporte-moi les comptes des vaisseaux, ceux des caravanes ;
ceux des métairies, ceux de la maison ! Et si votre conscience est trouble,
malheur sur vos têtes ! Sortez ! "
Tous les intendants, marchant à
reculons et les poings jusqu'à terre, sortirent.
Abdalonim alla prendre
au milieu d'un casier, dans la muraille, des cordes à noeuds, des bandes de
toile ou de papyrus, des omoplates de mouton chargées d'écritures fines. Il les
déposa aux pieds d'Hamilcar, lui mit entre les mains un cadre de bois garni de
trois fils intérieurs où étaient passées des boules d'or, d'argent et de corne,
et il commença :
-- " Cent quatre-vingt-douze maisons dans les Mappales,
louées aux Carthaginois-nouveaux à raison d'un béka par lune. "
-- " Non
! c'est trop ! ménage les pauvres ! et tu écriras les noms de ceux qui te
paraîtront les plus hardis, en tâchant de savoir s'ils sont attachés à la
République ! Après ? "
Abdalonim hésitait, surpris de cette générosité.
Hamilcar lui arracha des mains les bandes de toile.
-- "
Qu'est-ce donc ? trois palais autour de Khamon à douze késitah par mois !
Mets-en vingt ! Je ne veux pas que les Riches me dévorent. "
L'Intendant-des-intendants, après un long salut, reprit :
-- "
Prêté à Tigillas, jusqu'à la fin de la saison, deux kikar au denier trois,
intérêt maritime : à Bar-Malkarth, quinze cents sicles sur le gage de trente
esclaves. Mais douze sont morts dans les marais salins. "
-- " C'est
qu'ils n'étaient pas robustes " , dit en riant le Suffète. " N'importe ! S'il a
besoin d'argent, satisfais-le ! Il faut toujours prêter, et à des intérêts
divers, selon la richesse des personnes. "
Alors le serviteur s'empressa
de lire tout ce qu'avaient rapporté les mines de fer d'Annaba, les pêcheries de
corail, les fabriques de pourpre, la ferme de l'impôt sur les Grecs domiciliés,
l'exportation de l'argent en Arabie où il valait dix fois l'or, les prises des
vaisseaux, déduction faite du dixième pour le temple de la Déesse.
-- " Chaque fois j'ai déclaré un quart de moins, Maître ! "
" Hamilcar comptait avec les billes ; elles sonnaient sous ses
doigts.
-- " Assez ! Qu'as-tu payé ? "
-- " A Stratoniclès de
Corinthe et à trois marchands d'Alexandrie, sur les lettres que voilà (elles
sont rentrées), dix mille drachmes athéniennes et douze talents d'or syriens. La
nourriture des équipages s'élevant à vingt mines par mois pour une trirème... "
-- " Je le sais ! combien de perdues ? "
-- " En voici le compte
sur ces lames de plomb. " , dit l'intendant. " Quant aux navires nolisés en
commun, comme il a fallu souvent jeter les cargaisons à la mer, on a réparti les
pertes inégales par têtes d'associés. Pour des cordages empruntés aux arsenaux
et qu'il a été impossible de leur rendre, les Syssites ont exigé huit cents
késitah, avant l'expédition d'Utique. "
-- " Encore eux " fit Hamilcar
en baissant la tête ; et il resta quelque temps comme écrasé par le poids de
toutes les haines qu'il sentait sur lui.
-- " Mais je ne vois pas les
dépenses de Mégara ? "
Abdalonim, en pâlissant, alla prendre, dans un
autre casier, des planchettes de sycomore enfilées par paquets à des cordes de
cuir.
Hamilcar l'écoutait, curieux des détails domestiques, et
s'apaisant à la monotonie de cette voix qui énumérait des chiffres ; Abdalonim
se ralentissait. Tout à coup il laissa tomber par terre les feuilles de bois et
il se jeta lui-même à plat ventre, les bras étendus, dans la position des
condamnés. Hamilcar, sans s'émouvoir, ramassa les tablettes ; et ses lèvres
s'écartèrent et ses yeux s'agrandirent, lorsqu'il aperçut, à la dépense d'un
seul jour, une exorbitante consommation de viandes, de poissons, d'oiseaux, de
vins et d'aromates, avec des vases brisés, des esclaves morts, des tapis perdus.
Abdalonim, toujours prosterné, lui apprit le festin des Barbares. Il
n'avait pu se soustraire à l'ordre des Anciens, -- Salammbô, d'ailleurs, voulant
que l'on prodiguât l'argent pour mieux recevoir les soldats.
Au nom de
sa fille, Hamilcar se leva d'un bond. Puis, en serrant les lèvres, il
s'accroupit sur les coussins ; il en déchirait les franges avec ses ongles,
haletant, les prunelles fixes.
-- " Lève-toi ! , " dit-il ; et il
descendit.
Abdalonim le suivait ; ses genoux tremblaient. Mais,
saisissant une barre de fer, il se mit comme un furieux à desceller les dalles.
Un disque de bois sauta, et bientôt parurent sur la longueur du couloir
plusieurs de ces larges couvercles qui bouchaient des fosses où l'on conservait
le grain.
-- " Tu le vois, Oeil de Baal, " dit le serviteur en
tremblant, " ils n'ont pas encore tout pris ! et elles sont profondes, chacune,
de cinquante coudées et combles jusqu'au bord ! Pendant ton voyage, j'en ai fait
creuser dans les arsenaux, dans les jardins, partout ! ta maison est pleine de
blé, comme ton coeur de sagesse. "
Un sourire passa sur le visage
d'Hamilcar :
: -- " C'est bien, Abdalonim ! " Puis, se penchant
à son oreille : " Tu en feras venir de l'Etrurie, du Brutium, d'où il te plaira,
et n'importe à quel prix ! Entasse et garde ! Il faut que je possède, à moi
seul, tout le blé de Carthage. "
Puis, quand ils furent à l'extrémité du
couloir, Abdalonim, avec une des clefs qui pendaient à sa ceinture, ouvrit une
grande chambre quadrangulaire, divisée au milieu par des piliers de cèdre. Des
monnaies d'or, d'argent et d'airain, disposées sur des tables ou enfoncées dans
des niches, montaient le long des quatre murs jusqu'aux lambourdes du toit.
D'énormes couffes en peau d'hippopotame supportaient, dans les coins, des rangs
entiers de sacs plus petits ; des tas de billion faisaient des monticules sur
les dalles ; et, çà et là, quelque pile trop haute s'étant écroulée avait l'air
d'une colonne en ruine. Les grandes pièces de Carthage, représentant Tanit avec
un cheval sous un palmier, se mêlaient à celles des colonies, marquées d'un
taureau, d'une étoile, d'un globe ou d'un croissant. Puis l'on voyait disposées,
par sommes inégales, des pièces de toutes les valeurs, de toutes les dimensions,
de tous les âges, -- depuis les vieilles d'Assyrie, minces comme l'ongle,
jusqu'aux vieilles du Latium, plus épaisses que la main, avec les boutons
d'Egine, les tablettes de la Bactriane, les courtes tringles de l'ancienne
Lacédémone ; plusieurs étaient couvertes de rouille, encrassées, verdies par
l'eau ou noircies par le feu, ayant été prises dans des filets ou après les
sièges parmi les décombres des villes. Le Suffète eut bien vite supputé si les
sommes présentes correspondaient aux gains et aux dommages qu'on venait de lui
lire ; et il s'en allait lorsqu'il aperçut trois jarres d'airain complètement
vides. Abdalonim détourna la tête en signe d'horreur, et Hamilcar résigné ne
parla point.
Ils traversèrent d'autres couloirs, d'autres salles et
arrivèrent enfin devant une porte où, pour la garder mieux, un homme était
attaché par le ventre à une longue chaîne scellée contre le mur, coutume des
Romains nouvellement introduite à Carthage. Sa barbe et ses ongles avaient
démesurément poussé, et il se balançait de droite et de gauche avec
l'oscillation continuelle des bêtes captives. Sitôt qu'il reconnut Hamilcar, il
s'élança vers lui en criant :
-- " Grâce, Oeil de Baal ! pitié ! tue-moi
! Voilà dix ans que je n'ai vu le soleil ! Au nom de ton père, grâce ! "
Hamilcar, sans lui répondre, frappa dans ses mains, trois hommes
parurent ; et, tous les quatre à la fois, en raidissant leurs bras, ils
retirèrent de ses anneaux la barre énorme qui fermait la porte. Hamilcar prit un
flambeau, et disparut dans les ténèbres.
C'était, croyait-on, l'endroit
des sépultures de la famille ; mais on n'eût trouvé qu'un large puits. Il était
creusé seulement pour dérouter les voleurs, et ne cachait rien. Hamilcar passa
auprès ; puis, en se baissant, il fit tourner sur ses rouleaux une meule très
lourde, et, par cette ouverture, il entra dans un appartement bâti en forme de
cône.
Des écailles d'airain couvraient les murs ; au milieu, sur un
piédestal de granit, s'élevait la statue d'un Kabyre avec le nom d'Alètes,
inventeur des mines dans la Celtibérie. Contre sa base, par terre, étaient
disposés en croix de larges boucliers d'or et des vases d'argent monstrueux, à
goulot fermé, d'une forme extravagante et qui ne pouvaient servir ; car on avait
coutume de fondre ainsi des quantités de métal pour que les dilapidations et
même les déplacements fussent presque impossibles.
Avec son flambeau, il
alluma une lampe de mineur fixée au bonnet de l'idole ; des feux verts, jaunes,
bleus, violets, couleur de vin, couleur de sang, tout à coup, illuminèrent la
salle. Elle était pleine de pierreries qui se trouvaient dans des calebasses
d'or accrochées comme des lampadaires aux lames d'airain, ou dans leurs blocs
natifs rangés au bas du mur. C'étaient des callaïs arrachées des montagnes à
coups de fronde, des escarboucles formées par l'urine des lynx, des glossopètres
tombés de la lune, des tyanos, des diamants, des sandastrum, des béryls, avec
les trois espèces de rubis, les quatre espèces de saphir et les douze espèces
d'émeraudes. Elles fulguraient, pareilles à des éclaboussures de lait, à des
glaçons bleus, à de la poussière d'argent, et jetaient leurs lumières en nappes,
en rayons, en étoiles. Les céraunies engendrées par le tonnerre étincelaient
près des calcédoines qui guérissent les poisons. Il y avait des topazes du mont
Zabarca pour prévenir les terreurs, des opales de la Bactriane qui empêchent les
avortements, et des cornes d'Ammon que l'on place sous les lits afin d'avoir des
songes.
Les feux des pierres et les flammes de la lampe se miraient dans
les grands boucliers d'or. Hamilcar, debout, souriait, les bras croisés ; -- et
il se délectait moins dans le spectacle que dans la conscience de ses richesses.
Elles étaient inaccessibles, inépuisables, infinies. Ses aïeux, dormant sous ses
pas, envoyaient à son coeur quelque chose de leur éternité. Il se sentait tout
près des génies souterrains. C'était comme la joie d'un Kabyre ; et les grands
rayons lumineux frappant son visage lui semblaient l'extrémité d'un invisible
réseau, qui, à travers des abîmes, l'attachaient au centre du monde.
Une
idée le fit tressaillir, et, s'étant placé derrière l'idole, il marcha droit
vers le mur. Puis il examina parmi les tatouages de son bras une ligne
horizontale avec deux autres perpendiculaires, ce qui exprimait, en chiffres
chananéens, le nombre treize. Alors il compta jusqu'à la treizième des plaques
d'airain, releva encore une fois sa large manche ; et, la main droite étendue,
il lisait à une autre place de son bras d'autres lignes plus compliquées, tandis
qu'il promenait ses doigts délicatement, à la façon d'un joueur de lyre. Enfin,
avec son pouce, il frappa sept coups ; et, d'un seul bloc, toute une partie de
la muraille tourna.
Elle dissimulait une sorte de caveau, où étaient
enfermées des choses mystérieuses, qui n'avaient pas de nom, et d'une
incalculable valeur. Hamilcar descendit les trois marches ; il prit dans une
cuve d'argent une peau de lama flottant sur un liquide noir, puis il remonta.
Abdalonim se remit alors à marcher devant lui. Il frappait les pavés
avec sa haute canne garnie de sonnettes au pommeau, et, devant chaque
appartement, criait le nom d'Hamilcar, entouré de louanges et de bénédictions.
Dans la galerie circulaire où aboutissaient tous les couloirs, on avait
accumulé le long des murs des poutrelles d'algummin, des sacs de lausonia, des
gâteaux en terre de Lemnos, et des carapaces de tortue toutes pleines de perles.
Le Suffète, en passant, les effleurait avec sa robe, sans même regarder de
gigantesques morceaux d'ambre, matière presque divine formée par les rayons du
soleil.
Un nuage de vapeur odorante s'échappa.
-- " Pousse la
porte ! "
Ils entrèrent.
Des hommes nus pétrissaient des pâtes,
broyaient des herbes, agitaient des charbons, versaient de l'huile dans des
jarres, ouvraient et fermaient les petites cellules ovoïdes creusées tout autour
de la muraille et si nombreuses que l'appartement ressemblait à l'intérieur
d'une ruche. Du myrobalon, du bdellium, du safran et des violettes en
débordaient. Partout étaient éparpillées des gommes, des poudres, des racines,
des fioles de verre, des branches de filipendule, des pétales de roses ; et l'on
étouffait dans les senteurs, malgré les tourbillons de styrax qui grésillait au
milieu sur un trépied d'airain.
Le Chef-des-odeurs-suaves, pâle et long
comme un flambeau de cire, s'avança vers Hamilcar pour écraser dans ses mains un
rouleau de métopion, tandis que deux autres lui frottaient les talons avec des
feuilles de baccaris. Il les repoussa ; c'étaient des Cyrénéens de moeurs
infâmes, mais que l'on considérait à cause de leurs secrets.
Afin de
montrer sa vigilance, le Chef-des-odeurs offrit au Suffète, sur une cuiller
d'électrum, un peu de malobathre à goûter ; puis, avec une alène, il perça trois
besoars indiens. Le maître, qui savait les artifices, prit une corne pleine de
baume, et, l'ayant approchée des charbons, il la pencha sur sa robe ; une tache
brune y parut, c'était une fraude. Alors, il considéra le Chef-des-odeurs
fixement, et, sans rien dire, lui jeta la corne de gazelle en plein visage.
Si indigné qu'il fût des falsifications commises à son préjudice, en
apercevant des paquets de nard qu'on emballait pour les pays d'outre- mer, il
ordonna d'y mêler de l'antimoine, afin de le rendre plus lourd.
Puis il
demanda où se trouvaient trois boîtes de psagas, destinées à son usage.
Le Chef-des-odeurs avoua qu'il n'en savait rien, des soldats étaient
venus avec des couteaux, en hurlant ; il leur avait ouvert les cases.
--
" Tu les crains donc plus que moi ! " , s'écria le Suffète ; et, à travers la
fumée, ses prunelles, comme des torches, étincelaient sur le grand homme pâle
qui commençait à comprendre. " Abdalonim ! avant le coucher du soleil, tu le
feras passer par les verges. Déchire-le ! "
Ce dommage, moindre que les
autres, l'avait exaspéré ; car, malgré ses efforts pour les bannir de sa pensée,
il retrouvait continuellement les Barbares. Leurs débordements se confondaient
avec la honte de sa fille, et il en voulait à toute la maison de la connaître et
de ne pas la lui dire. Mais quelque chose le poussait à s'enfoncer dans son
malheur ; et, pris d'une rage d'inquisition, il visita sous les hangars,
derrière la maison-de- commerce, les provisions de bitume, de bois, d'ancres et
de cordages, de miel et de cire, le magasin des étoffes, les réserves de
nourritures, le chantier des marbres, le grenier du silphium.
Il alla de
l'autre côté des jardins inspecter, dans leurs cabanes, les artisans domestiques
dont on vendait les produits. Des tailleurs brodaient des manteaux, d'autres
tressaient des filets, d'autres peignaient des coussins, découpaient des
sandales, des ouvriers d'Egypte avec un coquillage polissaient des papyrus, la
navette des tisserands claquait, les enclumes des armuriers retentissaient.
Hamilcar leur dit :
-- " Battez des glaives ! battez toujours !
il m'en faudra. " Et il tira de sa poitrine la peau d'antilope macérée dans les
poisons pour qu'on lui taillât une cuirasse plus solide que celles d'airain, et
qui serait inattaquable au fer et à la flamme.
Dès qu'il abordait les
ouvriers, Abdalonim, afin de détourner sa colère, tâchait de l'irriter contre
eux en dénigrant leurs ouvrages par des murmures.
-- " Quelle besogne !
c'est une honte ! Vraiment le Maître est trop bon. " Hamilcar, sans l'écouter,
s'éloignait. Il se ralentit, car de grands arbres calcinés d'un bout à l'autre,
comme on en trouve dans les bois où les pasteurs ont campé, barraient les
chemins ; et les palissades étaient rompues, l'eau des rigoles se perdait, des
éclats de verres, des ossements de singes apparaissaient au milieu des flaques
bourbeuses. Quelque bribe d'étoffe çà et là pendait aux buissons ; sous les
citronniers, les fleurs pourries faisaient un fumier jaune. En effet, les
serviteurs avaient tout abandonné, croyant que le maître ne reviendrait plus.
A chaque pas, il découvrait quelque désastre nouveau, une preuve encore
de cette chose qu'il s'était interdit d'apprendre. Voilà maintenant qu'il
souillait ses brodequins de pourpre en écrasant des immondices ; et il ne tenait
pas ces hommes, tous devant lui au bout d'une catapulte, pour les faire voler en
éclats ! Il se sentait humilié de les avoir défendus ; c'était une duperie, une
trahison ; et, comme il ne pouvait se venger ni des soldats, ni des Anciens, ni
de Salammbô, ni de personne, et que sa colère cherchait quelqu'un, il condamna
aux mines, d'un seul coup, tous les esclaves des jardins.
Abdalonim
frissonnait chaque fois qu'il le voyait se rapprocher des parcs. Mais Hamilcar
prit le sentier du moulin, d'où l'on entendait sortir une mélopée lugubre.
Au milieu de la poussière, les lourdes meules tournaient, c'est-à-dire
deux cônes de porphyre superposés, et dont le plus haut, portant un entonnoir,
virait sur le second à l'aide de fortes barres. Avec leur poitrine et leurs bras
des hommes poussaient, tandis que d'autres, attelés, tiraient. Le frottement de
la bricole avait formé autour de leurs aisselles des croûtes purulentes comme on
en voit au garrot des ânes, et le haillon noir et flasque qui couvrait à peine
leurs reins et pendait par le bout, battait sur leurs jarrets comme une longue
queue. Leurs yeux étaient rouges, les fers de leurs pieds sonnaient, toutes
leurs poitrines haletaient d'accord. Ils avaient sur la bouche, fixée par deux
chaînettes, de bronze, une muselière, pour qu'il leur fût impossible de manger
la farine, et des gantelets sans doigts enfermaient leurs mains pour les
empêcher d'en prendre.
A l'entrée du maître, les barres de bois
craquèrent plus fort. Le grain, en se broyant, grinçait. Plusieurs tombèrent sur
les genoux ; les autres, continuant, passaient par-dessus.
Il demanda
Giddenem, le gouverneur des esclaves ; et ce personnage parut, étalant sa
dignité dans la richesse de son costume ; car sa tunique, fendue sur les côtés,
était de pourpre fine, de lourds anneaux tiraient ses oreilles, et, pour joindre
les bandes d'étoffes qui enveloppaient ses jambes, un lacet d'or, comme un
serpent autour d'un arbre, montait de ses chevilles à ses hanches. Il tenait
dans ses doigts, tout chargés de bagues, un collier en grains de gagates pour
reconnaître les hommes sujets au mal sacré.
Hamilcar lui fit signe de
détacher les muselières. Alors tous, avec des cris de bêtes affamées, se ruèrent
sur la farine, qu'ils dévoraient en s'enfonçant le visage dans les tas.
-- " Tu les exténues ! " dit le Suffète.
Giddenem répondit qu'il
fallait cela pour les dompter.
-- " Ce n'était guère la peine de
t'envoyer à Syracuse dans l'école des esclaves. Fais venir les autres ! "
Et les cuisiniers, les sommeliers, les palefreniers, les coureurs, les
porteurs de litière, les hommes des étuves et les femmes avec leurs enfants,
tous se rangèrent dans le jardin sur une seule ligne, depuis la
maison-de-commerce jusqu'au parc des bêtes fauves. Ils retenaient leur haleine.
Un silence énorme emplissait Mégara. Le soleil s'allongeait sur la lagune, au
bas des catacombes. Les paons piaulaient. Hamilcar, pas à pas, marchait.
-- " Qu'ai-je à faire de ces vieux ? " dit-il ; " vends-les ! C'est trop
de Gaulois, ils sont ivrognes ! et trop de Crétois, ils sont menteurs ! Achète-
moi des Cappadociens, des Asiatiques et des Nègres. "
Il s'étonna du
petit nombre des enfants. -- " Chaque année, Giddenem, la maison doit avoir des
naissances ! Tu laisseras toutes les nuits les cases ouvertes pour qu'ils se
mêlent en liberté. "
Il se fit montrer ensuite les voleurs, les
paresseux, les mutins. Il distribuait des châtiments avec des reproches à
Giddenem ; et Giddenem, comme un taureau, baissait son front bas, où
s'entrecroisaient deux larges sourcils.
-- " Tiens, Oeil de Baal " ,
dit-il, en désignant un Libyen robuste, " en voilà un que l'on a surpris la
corde au cou. "
-- " Ah ! tu veux mourir ? " fit dédaigneusement le
Suffète.
Et l'esclave, d'un ton intrépide :
-- " Oui ! "
Alors, sans se soucier de l'exemple ni du dommage pécuniaire, Hamilcar
dit aux valets :
-- " Emportez-le ! "
Peut-être y avait-il dans
sa pensée l'intention d'un sacrifice. C'était un malheur qu'il s'infligeait afin
d'en prévenir de plus terribles.
Giddenem avait caché les mutilés
derrière les autres. Hamilcar les aperçut :
-- " Qui t'a coupé le bras,
à toi ? "
-- " Les soldats, Oeil de Baal. "
Puis, à un Samnite
qui chancelait comme un héron blessé :
-- " Et toi, qui t'a fait cela ?
"
C'était le gouverneur, en lui cassant la jambe avec une barre de fer.
Cette atrocité imbécile indigna le Suffète ; et, arrachant des mains de
Giddenem son collier de gagates :
-- " Malédiction au chien qui blesse
le troupeau. Estropier des esclaves, bonté de Tanit ! Ah ! tu ruines ton maître
! Qu'on l'étouffe dans le fumier. Et ceux qui manquent ? Où sont-ils ? Les as-tu
assassinés avec les soldats ? "
Sa figure était si terrible que toutes
les femmes s'enfuirent. Les esclaves, se reculant, faisaient un grand cercle
autour d'eux ; Giddenem baisait frénétiquement ses sandales ; Hamilcar, debout,
restait les bras levés sur lui.
Mais, l'intelligence lucide comme au
plus fort des batailles, il se rappelait mille choses odieuses, des ignominies
dont il s'était détourné ; et, à la lueur de sa colère, comme aux fulgurations
d'un orage, il revoyait d'un seul coup tous ses désastres à la fois. Les
gouverneurs des campagnes avaient fui par terreur des soldats, par connivence
peut-être, tous le trompaient, depuis trop longtemps il se contenait.
--
" Qu'on les amène ! " cria-t-il, " et marquez-les au front avec des fers rouges,
comme des lâches ! "
Alors, on apporta et l'on répandit au milieu du
jardin des entraves, des carcans, des couteaux, des chaînes pour les condamnés
aux mines, des cippes qui serraient les jambes, des numella qui enfermaient les
épaules, et des scorpions, fouets à triples lanières terminées par des griffes
en airain.
Tous furent placés la face vers le soleil, du côté de
Moloch-dévorateur, étendus par terre sur le ventre ou sur le dos, et les
condamnés à la flagellation, debout contre les arbres, avec deux hommes auprès
d'eux, un qui comptait les coups et un autre qui frappait.
Il frappait à
deux bras ; les lanières en sifflant faisaient voler l'écorce des platanes. Le
sang s'éparpillait en pluie dans les feuillages, et des masses rouges se
tordaient au pied des arbres en hurlant. Ceux que l'on ferrait s'arrachaient le
visage avec les ongles. On entendait les vis de bois craquer ; des heurts sourds
retentissaient ; parfois un cri aigu, tout à coup, traversait l'air. Du côté des
cuisines, entre des vêtements en lambeaux et des chevelures abattues, des
hommes, avec des éventails, avivaient des charbons, et une odeur de chair qui
brûle passait. Les flagellés défaillant, mais retenus par les liens de leurs
bras, roulaient leur tête sur leurs épaules en fermant les yeux. Les autres, qui
regardaient, se mirent à crier d'épouvante, et les lions, se rappelant peut-être
le festin, s'allongeaient en bâillant contre le bord des fosses.
On vit
alors Salammbô sur la plate-forme de sa terrasse. Elle la parcourait rapidement
de droite et de gauche, tout effarée. Hamilcar l'aperçut. Il lui sembla qu'elle
levait les bras de son côté pour demander grâce ; avec un geste d'horreur, il
s'enfonça dans le parc des éléphants.
Ces animaux faisaient l'orgueil
des grandes maisons puniques. Ils avaient porté les aïeux, triomphé dans les
guerres, et on les vénérait comme favoris du Soleil.
Ceux de Mégara
étaient les plus forts de Carthage. Hamilcar, avant de partir, avait exigé
d'Abdalonim le serment qu'il les surveillerait. Mais ils étaient morts de leurs
mutilations ; et trois seulement restaient, couchés au milieu de la cour, sur la
poussière, devant les débris de leur mangeoire.
Ils le reconnurent et
vinrent à lui.
L'un avait les oreilles horriblement fendues, l'autre au
genou une large plaie, et le troisième la trompe coupée.
Cependant, ils
le regardaient d'un air triste, comme des personnes raisonnables ; et celui qui
n'avait plus de trompe, en baissant sa tête énorme et pliant les jarrets,
tâchait de le flatter doucement avec l'extrémité hideuse de son moignon.
A cette caresse de l'animal, deux larmes lui jaillirent des yeux. Il
bondit sur Abdalonim.
-- " Ah ! misérable ! la croix ! la croix ! "
Abdalonim, s'évanouissant, tomba par terre à la renverse.
Derrière les fabriques de pourpre, dont les lentes fumées bleues
montaient dans le ciel, un aboiement de chacal retentit ; Hamilcar s'arrêta.
La pensée de son fils, comme l'attouchement d'un dieu, l'avait tout à
coup calmé. C'était un prolongement de sa force, une continuation indéfinie de
sa personne qu'il entrevoyait, et les esclaves ne comprenaient pas d'où lui
était venu cet apaisement.
En se dirigeant vers les fabriques de
pourpre, il passa devant l'ergastule, longue maison de pierre noire bâtie dans
une fosse carrée avec un petit chemin tout autour et quatre escaliers aux
angles.
Pour achever son signal, Iddibal sans doute attendait la nuit.
Rien ne presse encore, songeait Hamilcar ; et il descendit dans la prison.
Quelques-uns lui crièrent : -- " Retourne " ; les plus hardis le suivirent.
La porte ouverte battait au vent. Le crépuscule entrait par les
meurtrières étroites, et l'on distinguait dans l'intérieur des chaînes brisées
pendant aux murs.
Voilà tout ce qui restait des captifs de guerre.
Alors Hamilcar pâlit extraordinairement, et ceux qui étaient penchés en
dehors sur la fosse le virent qui s'appuyait d'une main contre le mur pour ne
pas tomber.
Mais le chacal, trois fois de suite, cria. Hamilcar releva
la tête ; il ne proféra pas une parole, il ne fit pas un geste. Puis, quand le
soleil fut complètement couché, il disparut derrière la haie de nopals, et le
soir, à l'assemblée des Riches, dans le temple d'Eschmoûn, il dit en entrant :
-- " Lumières des Baalim, j'accepte le commandement des forces puniques
contre l'armée des Barbares ! "
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Chapitre 8
LA BATAILLE DU MACAR
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Dès le lendemain, il tira des Syssites deux cent vingt-trois mille kikar
d'or, il décréta un impôt de quatorze shekel sur les Riches. Les femmes mêmes
contribuèrent ; on payait pour les enfants, et, chose monstrueuse dans les
habitudes carthaginoises, il força les collèges des prêtres à fournir de
l'argent.
Il réclama tous les chevaux, tous les mulets, toutes les
armes. Quelques- uns voulurent dissimuler leurs richesses, on vendit leurs biens
; et, pour intimider l'avarice des autres, il donna soixante armures et quinze
cents gommor de farine, autant à lui seul que la Compagnie-de-l'ivoire.
Il envoya dans la Ligurie acheter des soldats, trois mille montagnards
habitués à combattre des ours ; d'avance on leur paya six lunes, à quinze mines
par jour. Cependant, il fallait une armée. Mais il n'accepta pas, comme Hannon,
tous les citoyens. Il repoussa d'abord les gens d'occupations sédentaires, puis
ceux qui avaient le ventre trop gros ou l'aspect pusillanime ; et il admit des
hommes déshonorés, la crapule de Malqua, des fils de Barbares, des affranchis.
Pour récompense, il promit à des Carthaginois-nouveaux le droit de cité complet.
Son premier soin fut de réformer la Légion. Ces beaux jeunes hommes qui
se considéraient comme la majesté militaire de la République, se gouvernaient
eux-mêmes. Il cassa leurs officiers ; il les traitait rudement, les faisait
courir, sauter, monter tout d'une haleine la pente de Byrsa, lancer des
javelots, lutter corps à corps, coucher la nuit sur les places. Leurs familles
venaient les voir et les plaignaient.
Il commanda des glaives plus
courts, des brodequins plus forts. Il fixa le nombre des valets et réduisit les
bagages ; et comme on gardait dans le temple de Moloch trois cents pilums
romains, malgré les réclamations du pontife, il les prit.
Avec ceux qui
étaient revenus d'Utique et d'autres que les particuliers possédaient, il
organisa une phalange de soixante-douze éléphants et les rendit formidables. Il
arma leurs conducteurs d'un maillet et d'un ciseau, afin de pouvoir dans la
mêlée leur fendre le crâne s'ils s'emportaient.
Il ne permit point que
ses généraux fussent nommés par le Grand- Conseil. Les Anciens tâchaient de lui
objecter les lois, il passait au travers ; on n'osait plus murmurer, tout pliait
sous la violence de son génie.
A lui seul il se chargeait de la guerre,
du gouvernement et des finances ; et, afin de prévenir les accusations, il
demanda comme examinateur de ses comptes le suffète Hannon.
Il faisait
travailler aux remparts, et, pour avoir des pierres, démolir les vieilles
murailles intérieures, à présent inutiles. Mais la différence des fortunes,
remplaçant la hiérarchie des races, continuait à maintenir séparés les fils des
vaincus et ceux des conquérants ; aussi les patriciens virent d'un oeil irrité
la destruction de ces ruines, tandis que la plèbe, sans trop savoir pourquoi,
s'en réjouissait.
Les troupes en armes, du matin au soir, défilaient
dans les rues ; à chaque moment on entendait sonner les trompettes ; sur des
chariots passaient des boucliers, des tentes, des piques : les cours étaient
pleines de femmes qui déchiraient de la toile ; l'ardeur de l'un à l'autre se
communiquait : l'âme d'Hamilcar emplissait la République.
Il avait
divisé ses soldats par nombres pairs, en ayant soin de placer dans la longueur
des files, alternativement, un homme fort et un homme faible, pour que le moins
vigoureux ou le plus lâche fût conduit à la fois et poussé par deux autres. Mais
avec ses trois mille Ligures et les meilleurs de Carthage, il ne put former
qu'une phalange simple de quatre mille quatre-vingt-seize hoplites, défendus par
des casques de bronze, et qui maniaient des sarisses de frêne, longues de
quatorze coudées.
Deux mille jeunes hommes portaient des frondes, un
poignard et des sandales. Il les renforça de huit cents autres armés d'un
bouclier rond et d'un glaive à la romaine.
La grosse cavalerie se
composait des dix-neuf cents gardes qui restaient de la Légion, couverts par des
lames de bronze vermeil, comme les Clinabares assyriens. Il avait de plus quatre
cents archers à cheval, de ceux qu'on appelait des Tarentins, avec des bonnets
en peau de belette, une hache à double tranchant et une tunique de cuir. Enfin
douze cents Nègres du quartier des caravanes, mêlés aux Clinabares, devaient
courir auprès des étalons, en s'appuyant d'une main sur la crinière. Tout était
prêt, et cependant Hamilcar ne partait pas.
Souvent la nuit il sortait
de Carthage, seul, et il s'enfonçait plus loin que la lagune, vers les
embouchures du Macar. Voulait-il se joindre aux Mercenaires ? Les Ligures
campant sur les Mappales entouraient sa maison.
Les appréhensions des
Riches parurent justifiées quand on vit, un jour, trois cents Barbares
s'approcher des murs. Le Suffète leur ouvrit les portes ; c'étaient des
transfuges ; ils accouraient vers leur maître, entraînés par la crainte ou par
la fidélité.
Le retour d'Hamilcar n'avait point surpris les Mercenaires
; cet homme, dans leurs idées, ne pouvait pas mourir. Il revenait pour accomplir
ses promesses : espérance qui n'avait rien d'absurde tant l'abîme était profond
entre la Patrie et l'Armée. D'ailleurs, ils ne se croyaient point coupables ; on
avait oublié le festin.
Les espions qu'ils surprirent les détrompèrent.
Ce fut un triomphe pour les acharnés ; les tièdes même devinrent furieux. Puis
les deux sièges les accablaient d'ennui ; rien n'avançait ; mieux valait une
bataille ! Aussi beaucoup d'hommes se débandaient, couraient la campagne. A la
nouvelle des armements ils revinrent ; Mâtho en bondit de joie. " Enfin ! enfin
! " s'écria-t-il.
Alors le ressentiment qu'il gardait à Salammbô se
tourna contre Hamilcar. Sa haine, maintenant, apercevait une proie déterminée ;
et comme la vengeance devenait plus facile à concevoir, il croyait presque la
tenir et déjà s'y délectait. En même temps il était pris d'une tendresse plus
haute, dévoré par un désir plus âcre. Tour à tour il se voyait au milieu des
soldats, brandissant sur une pique la tête du Suffète, puis dans la chambre au
lit de pourpre, serrant la vierge entre ses bras, couvrant sa figure de baisers,
passant ses mains sur ses grands cheveux noirs ; et cette imagination qu'il
savait irréalisable le suppliciait. Il se jura, puisque ses compagnons l'avaient
nommé schalischim, de conduire la guerre ; la certitude qu'il n'en reviendrait
pas le poussait à la rendre impitoyable.
Il arriva chez Spendius, et lui
dit :
-- " Tu vas prendre tes hommes ! J'amènerai les miens. Avertis
Autharite ! Nous sommes perdus si Hamilcar nous attaque ! M'entends-tu ? Lève-
toi ! "
Spendius demeura stupéfait devant cet air d'autorité. Mâtho,
d'habitude, se laissait conduire, et les emportements qu'il avait eus étaient
vite retombés. Mais à présent il semblait tout à la fois plus calme et plus
terrible ; une volonté superbe fulgurait dans ses yeux, pareille à la flamme
d'un sacrifice.
Le Grec n'écouta pas ses raisons. Il habitait une des
tentes carthaginoises à bordures de perles, buvait des boissons fraîches dans
des coupes d'argent, jouait au cottabe, laissait croître sa chevelure et
conduisait le siège avec lenteur. Du reste, il avait pratiqué des intelligences
dans la ville et ne voulait point partir, sûr qu'avant peu de jours elle
s'ouvrirait.
Narr'Havas, qui vagabondait entre les trois armées, se
trouvait alors près de lui. Il appuya son opinion, et même il blâma le Libyen de
vouloir, par un excès de courage, abandonner leur entreprise.
-- "
Va-t'en, si tu as peur ! " s'écria Mâtho ; " tu nous avais promis de la poix, du
soufre, des éléphants, des fantassins, des chevaux ! où sont-ils ? "
Narr'Havas lui rappela qu'il avait exterminé les dernières cohortes
d'Hannon ; -- quant aux éléphants, on les chassait dans les bois, il armait les
fantassins, les chevaux étaient en marche ; et le Numide, en caressant la plume
d'autruche qui lui retombait sur l'épaule, roulait ses yeux comme une femme et
souriait d'une manière irritante. Mâtho, devant lui, ne trouvait rien à
répondre.
Mais un homme que l'on ne connaissait pas entra, mouillé de
sueur, effaré, les pieds saignants, la ceinture dénouée ; sa respiration
secouait ses flancs maigres à les faire éclater, et tout en parlant un dialecte
inintelligible, il ouvrait de grands yeux, comme s'il eût raconté quelque
bataille. Le roi bondit dehors et appela ses cavaliers.
Ils se rangèrent
dans la plaine, en formant un cercle devant lui. Narr'Havas, à cheval, baissait
la tête et se mordait les lèvres. Enfin il sépara ses hommes en deux moitiés,
dit à la première de l'attendre ; puis d'un geste impérieux, enlevant les autres
au galop, il disparut dans l'horizon, du côté des montagnes.
-- " Maître
! " murmura Spendius, " je n'aime pas ces hasards extraordinaires, le Suffète
qui revient, Narr'Havas qui s'en va... "
-- " Eh ! qu'importe ? " , fit
dédaigneusement Mâtho.
C'était une raison de plus pour prévenir Hamilcar
en rejoignant Autharite. Mais si l'on abandonnait le siège des villes, leurs
habitants sortiraient, les attaqueraient par-derrière, et l'on aurait en face
des Carthaginois. Après beaucoup de paroles, les mesures suivantes furent
résolues et immédiatement exécutées.
Spendius, avec quinze mille hommes,
se porta jusqu'au pont bâti sur le Macar, à trois milles d'Utique ; on en
fortifia les angles par quatre tours énormes garnies de catapultes. Avec des
troncs d'arbres, des pans de roches, des entrelacs d'épines et des murs de
pierres, on boucha, dans les montagnes, tous les sentiers, toutes les gorges ;
sur leurs sommets on entassa des herbes qu'on allumerait pour servir de signaux,
et des pasteurs habiles à voir de loin, de place en place, y furent postés.
Sans doute Hamilcar ne prendrait pas comme Hannon par la montagne des
Eaux-Chaudes. Il devait penser qu'Autharite, maître de l'intérieur, lui
fermerait la route. Puis un échec au début de la campagne le perdrait, tandis
que la victoire serait à recommencer bientôt, les Mercenaires étant plus loin.
Il pouvait encore débarquer au cap des Raisins, et de là marcher sur une des
villes. Mais il se trouvait alors entre les deux armées, imprudence dont il
n'était pas capable avec des forces peu nombreuses. Donc il devait longer la
base de l'Ariana, puis tourner à gauche pour éviter les embouchures du Macar et
venir droit au pont. C'est là que Mâtho l'attendait.
La nuit, à la lueur
des torches, il surveillait les pionniers. Il courait à Hippo-Zaryte, aux
ouvrages des montagnes, revenait, ne se reposait pas. Spendius enviait sa force
; mais pour la conduite des espions, le choix des sentinelles, l'art des
machines et tous les moyens défensifs, Mâtho écoutait docilement son compagnon ;
et ils ne parlaient plus de Salammbô, -- l'un n'y songeant pas, et l'autre
empêché par une pudeur.
Souvent il s'en allait du côté de Carthage pour
tâcher d'apercevoir les troupes d'Hamilcar. Il dardait ses yeux sur l'horizon ;
il se couchait à plat ventre, et dans le bourdonnement de ses artères croyait
entendre une armée.
Il dit à Spendius que si, avant trois jours,
Hamilcar n'arrivait pas, il irait avec tous ses hommes à sa rencontre lui offrir
la bataille. Deux jours encore se passèrent. Spendius le retenait ; le matin du
sixième, il partit.
Les Carthaginois n'étaient pas moins que les
Barbares impatients de la guerre. Dans les tentes et dans les maisons, c'était
le même désir, la même angoisse ; tous se demandaient ce qui retardait Hamilcar.
De temps à autre, il montait sur la coupole du temple d'Eschmoûn, près
de l'Annonciateur-des-Lunes, et il regardait le vent.
Un jour, c'était
le troisième du mois de Tibby, on le vit descendre de l'Acropole, à pas
précipités. Dans les Mappales une grande clameur s'éleva. Bientôt les rues
s'agitèrent, et partout les soldats commençaient à s'armer au milieu des femmes
en pleurs qui se jetaient contre leur poitrine, puis ils couraient vite sur la
place de Khamon prendre leurs rangs. On ne pouvait les suivre ni même leur
parler, ni s'approcher des remparts ; pendant quelques minutes, la ville entière
fut silencieuse comme un grand tombeau. Les soldats songeaient, appuyés sur
leurs lances, et les autres, dans les maisons, soupiraient.
Au coucher
du soleil, l'armée sortit par la porte occidentale ; mais au lieu de prendre le
chemin de Tunis ou de gagner les montagnes dans la direction d'Utique, on
continua par le bord de la mer ; et bientôt ils atteignirent la Lagune, où des
places rondes, toutes blanches de sel, miroitaient comme de gigantesques plats
d'argent, oubliés sur le rivage.
Puis les flaques d'eau se
multiplièrent. Le sol, peu à peu, devenant plus mou, les pieds s'enfonçaient.
Hamilcar ne se retourna pas. Il allait toujours en tête ; et son cheval, couvert
de macules jaunes comme un dragon, en jetant de l'écume autour de lui, avançait
dans la fange à grands coups de reins. La nuit tomba, une nuit sans lune.
Quelques-uns crièrent qu'on allait périr ; il leur arracha leurs armes, qui
furent données aux valets. La boue cependant était de plus en plus profonde. Il
fallut monter sur les bêtes de sommes ; d'autres se cramponnaient à la queue des
chevaux ; les robustes tiraient les faibles, et le corps des Ligures poussait
l'infanterie avec la pointe des piques.
L'obscurité redoubla. On avait
perdu la route. Tous s'arrêtèrent.
Alors les esclaves du Suffète
partirent en avant pour chercher les balises plantées par son ordre de distance
en distance. Ils criaient dans les ténèbres, et de loin l'armée les suivait.
Enfin on sentit la résistance du sol. Puis une courbe blanchâtre se
dessina vaguement, et ils se trouvèrent sur le bord du Macar. Malgré le froid,
on n'alluma pas de feu.
Au milieu de la nuit, des rafales de vent
s'élevèrent, Hamilcar fit réveiller les soldats, mais pas une trompette ne sonna
: leurs capitaines les frappaient doucement sur l'épaule.
Un homme d'une
haute taille descendit dans l'eau. Elle ne venait pas à la ceinture ; on pouvait
passer.
Le Suffète ordonna que trente-deux des éléphants se placeraient
dans le fleuve cent pas plus loin, tandis que les autres, plus bas, arrêteraient
les lignes d'hommes emportées par le courant ; et tous, en tenant leurs armes
au-dessus de leur tête, traversèrent le Macar comme entre deux murailles. Il
avait remarqué que le vent d'ouest, en poussant les sables, obstruait le fleuve
et formait dans sa largeur une chaussée naturelle.
Maintenant il était
sur la rive gauche en face d'Utique, et dans une vaste plaine, avantage pour ses
éléphants qui faisaient la force de son armée.
Ce tour de génie
enthousiasma les soldats. Une confiance extraordinaire leur revenait. Ils
voulaient tout de suite courir aux Barbares ; le Suffète les fit se reposer
pendant deux heures. Dès que le soleil parut, on s'ébranla dans la plaine sur
trois lignes : les éléphants d'abord, l'infanterie légère avec la cavalerie
derrière elle, la phalange marchait ensuite.
Les Barbares campés à
Utique, et les quinze mille autour du pont, furent surpris de voir au loin la
terre onduler. Le vent qui soufflait très fort chassait des tourbillons de sable
; ils se levaient comme arrachés du sol, montaient par grands lambeaux de
couleur blonde, puis se déchiraient et recommençaient toujours, en cachant aux
Mercenaires l'armée punique. A cause des cornes dressées au bord des casques,
les uns croyaient apercevoir un troupeau de boeufs ; d'autres, trompés par
l'agitation des manteaux, prétendaient distinguer des ailes, et ceux qui avaient
beaucoup voyagé, haussant les épaules, expliquaient tout par les illusions du
mirage. Cependant, quelque chose d'énorme continuait à s'avancer. De petites
vapeurs, subtiles comme des haleines, couraient sur la surface du désert ; le
soleil, plus haut maintenant, brillait plus fort : une lumière âpre, et qui
semblait vibrer, reculait la profondeur du ciel, et, pénétrant les objets,
rendait la distance incalculable. L'immense plaine se développait de tous les
côtés à perte de vue ; et les ondulations des terrains, presque insensibles, se
prolongeaient jusqu'à l'extrême horizon, fermé par une grande ligne bleue qu'on
savait être la mer. Les deux armées, sorties des tentes, regardaient ; les gens
d'Utique, pour mieux voir, se tassaient sur les remparts.
Enfin ils
distinguèrent plusieurs barres transversales, hérissées de points égaux. Elles
devinrent plus épaisses, grandirent ; des monticules noirs se balançaient ; tout
à coup des buissons carrés parurent ; c'étaient des éléphants et des lances ; un
seul cri s'éleva : -- " Les Carthaginois ! " et, sans signal, sans commandement,
les soldats d'Utique et ceux du pont coururent pêle-mêle, pour tomber ensemble
sur Hamilcar.
A ce nom, Spendius tressaillit. Il répétait en haletant :
" Hamilcar ! Hamilcar ! " et Mâtho n'était pas là ! Que faire ? Nul moyen de
fuir ! La surprise de l'événement, sa terreur du Suffète et surtout l'urgence
d'une résolution immédiate le bouleversaient ; il se voyait traversé de mille
glaives, décapité, mort. Cependant on l'appelait ; trente mille hommes allaient
le suivre ; une fureur contre lui-même le saisit ; il se rejeta sur l'espérance
de la victoire ; elle était pleine de félicités, et il se crut plus intrépide
qu'Epaminondas. Pour cacher sa pâleur, il barbouilla ses joues de vermillon,
puis il boucla ses cnémides, sa cuirasse, avala une patère de vin pur et courut
après sa troupe, qui se hâtait vers celle d'Utique.
Elles se
rejoignirent toutes les deux si rapidement que le Suffète n'eut pas le temps de
ranger ses hommes en bataille. Peu à peu, il se ralentissait. Les éléphants
s'arrêtèrent ; ils balançaient leurs lourdes têtes, chargées de plumes
d'autruche, tout en se frappant les épaules avec leur trompe.
Au fond de
leurs intervalles, on distinguait les cohortes des vélites, plus loin les grands
casques des Clinabares, avec des fers qui brillaient au soleil, des cuirasses,
des panaches des étendards agités. Mais l'armée carthaginoise, grosse de onze
mille trois cent-quatre-vingt-seize hommes, semblait à peine les contenir, car
elle formait un carré long, étroit des flancs et resserré sur soi-même.
En les voyant si faibles, les Barbares, trois fois plus nombreux, furent
pris d'une joie désordonnée ; on n'apercevait pas Hamilcar. Il était resté
là-bas, peut-être ? Qu'importait d'ailleurs ! Le dédain qu'ils avaient de ces
marchands renforçait leur courage ; et avant que Spendius eût commandé la
manoeuvre, tous l'avaient comprise et déjà l'exécutaient.
Ils se
développèrent sur une grande ligne droite, qui débordait les ailes de l'armée
punique, afin de l'envelopper complètement. Mais, quand on fut à trois cents pas
d'intervalle, les éléphants, au lieu d'avancer, se retournèrent ! puis voilà que
les Clinabares, faisant volte-face, les suivirent ; et la surprise des
Mercenaires redoubla en apercevant tous les hommes de trait qui couraient pour
les rejoindre. Les Carthaginois avaient donc peur, ils fuyaient ! Une huée
formidable éclata dans les troupes des Barbares, et, du haut de son dromadaire,
Spendius s'écriait : -- " Ah ! je le savais bien ! En avant ! en avant ! "
Alors les javelots, les dards, les balles des frondes jaillirent à la
fois. Les éléphants, la croupe piquée par les flèches, se mirent à galoper plus
vite ; une grosse poussière les enveloppait, et, comme des ombres dans un nuage,
ils s'évanouirent.
Cependant, on entendait au fond un grand bruit de
pas, dominé par le son aigu des trompettes qui soufflaient avec furie. Cet
espace, que les Barbares avaient devant eux, plein de tourbillons et de tumulte,
attirait comme un gouffre ; quelques-uns s'y lancèrent. Des cohortes
d'infanterie apparurent ; elles se refermaient ; et, en même temps, tous les
autres voyaient accourir les fantassins avec des cavaliers au galop.
En
effet, Hamilcar avait ordonné à la phalange de rompre ses sections, aux
éléphants, aux troupes légères et à la cavalerie de passer par ces intervalles
pour se porter vivement sur les ailes, et calculé si bien la distance des
Barbares, que, au moment où ils arrivaient contre lui, l'armée carthaginoise
tout entière faisait une grande ligne droite.
Au milieu se hérissait la
phalange, formée par des syntagmes ou carrés pleins, ayant seize hommes de
chaque côté. Tous les chefs de toutes les files apparaissaient entre de longs
fers aigus qui les débordaient inégalement, car les six premiers rangs
croisaient leurs sarisses en les tenant par le milieu, et les dix rangs
inférieurs les appuyaient sur l'épaule de leurs compagnons se succédant devant
eux. Toutes les figures disparaissaient à moitié dans la visière des casques ;
des cnémides en bronze couvraient toutes les jambes droites ; les larges
boucliers cylindriques descendaient jusqu'aux genoux ; et cette horrible masse
quadrangulaire remuait d'une seule pièce, semblait vivre comme une bête et
fonctionner comme une machine. Deux cohortes d'éléphants la bordaient
régulièrement ; tout en frissonnant, ils faisaient tomber les éclats des flèches
attachés à leur peau noire. Les Indiens accroupis sur leur garrot, parmi les
touffes de plumes blanches, les retenaient avec la cuiller du harpon, tandis
que, dans les tours, des hommes cachés jusqu'aux épaules promenaient, au bord de
grands arcs tendus, des quenouilles en fer garnies d'étoupes allumées. A la
droite et à la gauche des éléphants, voltigeaient les frondeurs, une fronde
autour des reins, une seconde sur la tête, une troisième à la main droite. Puis
les Clinabares, chacun flanqué d'un nègre, tendaient leurs lances entre les
oreilles de leurs chevaux tout couverts d'or comme eux. Ensuite s'espaçaient les
soldats armés à la légère avec des boucliers en peau de lynx, d'où dépassaient
les pointes des javelots qu'ils tenaient dans leur main gauche ; et les
Tarentins, conduisant deux chevaux accouplés, relevaient aux deux bouts cette
muraille de soldats.
L'armée des Barbares, au contraire, n'avait pu
maintenir son alignement. Sur sa longueur exorbitante il s'était fait des
ondulations, des vides ; tous haletaient, essoufflés d'avoir couru.
La
phalange s'ébranla lourdement en poussant toutes ses sarisses ; sous ce poids
énorme la ligne des Mercenaires, trop mince, bientôt plia par le milieu.
Alors les ailes carthaginoises se développèrent pour les saisir : les
éléphants les suivaient. Avec ses lances obliquement tendues, la phalange coupa
les Barbares ; deux tronçons énormes s'agitèrent ; les ailes, à coup de fronde
et de flèche, les rabattaient sur les phalangistes. Pour s'en débarrasser, la
cavalerie manquait ; sauf deux cents Numides qui se portèrent contre l'escadron
droit des Clinabares, tous les autres se trouvaient enfermés, ne pouvaient
sortir de ces lignes. Le péril était imminent et une résolution urgente.
Spendius ordonna d'attaquer la phalange simultanément par les deux
flancs, afin de passer tout au travers. Mais les rangs les plus étroits
glissèrent sous les plus longs, revinrent à leur place, et elle se retourna
contre les Barbares, aussi terrible de ses côtés qu'elle l'était de front tout à
l'heure.
Ils frappaient sur la hampe des sarisses, mais la cavalerie,
par-derrière, gênait leur attaque ; et la phalange, appuyée aux éléphants, se
resserrait et s'allongeait, se présentait en carré, en cône, en rhombe, en
trapèze, en pyramide. Un double mouvement intérieur se faisait continuellement
de sa tête à sa queue ; car ceux qui étaient au bas des files accouraient vers
les premiers rangs, et ceux-là, par lassitude ou à cause des blessés, se
repliaient plus bas. Les Barbares se trouvèrent foulés sur la phalange. Il lui
était impossible de s'avancer ; on aurait dit un océan où bondissaient des
aigrettes rouges avec des écailles d'airain, tandis que les clairs boucliers se
roulaient comme une écume d'argent. Quelquefois d'un bout à l'autre, de larges
courants descendaient, puis ils remontaient, et au milieu une lourde masse se
tenait immobile. Les lances s'inclinaient et se relevaient, alternativement.
Ailleurs c'était une agitation de glaives nus si précipitée que les pointes
seules apparaissaient, et des turmes de cavalerie élargissaient des cercles, qui
se refermaient derrière elles en tourbillonnant.
Par-dessus la voix des
capitaines, la sonnerie des clairons et le grincement des lyres, les boules de
plomb et les amandes d'argile passant dans l'air, sifflaient, faisaient sauter
les glaives des mains, la cervelle des crânes. Les blessés, s'abritant d'un bras
sous leur bouclier, tendaient leur épée en appuyant le pommeau contre le sol, et
d'autres, dans des mares de sang, se retournaient pour mordre les talons. La
multitude était si compacte, la poussière si épaisse, le tumulte si fort, qu'il
était impossible de rien distinguer ; les lâches qui offrirent de se rendre ne
furent même pas entendus. Quand les mains étaient vides, on s'étreignait corps à
corps ; les poitrines craquaient contre les cuirasses et des cadavres pendaient
la tête en arrière, entre deux bras crispés. Il y eut une compagnie de soixante
Ombriens qui, fermes sur leurs jarrets, la pique devant les yeux, inébranlables
et grinçant des dents, forcèrent à reculer deux syntagmes à la fois. Des
pasteurs épirotes coururent à l'escadron gauche des Clinabares, saisirent les
chevaux à la crinière en faisant tournoyer leurs bâtons ; les bêtes, renversant
leurs hommes, s'enfuirent par la plaine. Les frondeurs puniques, écartés çà et
là, restaient béants. La phalange commençait à osciller, les capitaines
couraient éperdus, les serre-files poussaient les soldats, et les Barbares
s'étaient reformés ; ils revenaient ; la victoire était pour eux.
Mais
un cri, un cri épouvantable éclata, un rugissement de douleur et de colère :
c'étaient les soixante-douze éléphants qui se précipitaient sur une double
ligne, Hamilcar ayant attendu que les Mercenaires fussent tassés en une seule
place pour les lâcher contre eux ; les Indiens les avaient si vigoureusement
piqués que du sang coulait sur leurs larges oreilles. Leurs trompes,
barbouillées de minium, se tenaient droites en l'air, pareilles à des serpents
rouges ; leurs poitrines étaient garnies d'un épieu, leur dos d'une cuirasse,
leurs défenses allongées par des lames de fer courbes comme des sabres, -- et
pour les rendre plus féroces, on les avait enivrés avec un mélange de poivre, de
vin pur et d'encens. Ils secouaient leurs colliers de grelots, criaient ; et les
éléphantarques baissaient la tête sous le jet des phalariques qui commençaient à
voler du haut des tours.
Afin de mieux leur résister les Barbares se
ruèrent, en foule compacte ; les éléphants se jetèrent au milieu,
impétueusement. Les éperons de leur poitrail, comme des proues de navire,
fendaient les cohortes ; elles refluaient à gros bouillons. Avec leurs trompes,
ils étouffaient les hommes, ou bien les arrachant du sol, par-dessus leur tête
ils les livraient aux soldats dans les tours ; avec leurs défenses, ils les
éventraient, les lançaient en l'air, et de longues entrailles pendaient à leurs
crocs d'ivoire comme des paquets de cordages à des mâts. Les Barbares tâchaient
de leur crever les yeux, de leur couper les jarrets ; d'autres, se glissant sous
leur ventre, y enfonçaient un glaive jusqu'à la garde et périssaient écrasés ;
les plus intrépides se cramponnaient à leurs courroies ; sous les flammes, sous
les balles, sous les flèches, ils continuaient à scier les cuirs, et la tour
d'osier s'écroulait comme une tour de pierre. Quatorze de ceux qui se trouvaient
à l'extrémité droite, irrités de leurs blessures, se retournèrent sur le second
rang ; les Indiens saisirent leur maillet et leur ciseau et l'appliquant au
joint de la tête, à tour de bras, ils frappèrent un grand coup.
Les
bêtes énormes s'affaissèrent, tombèrent les unes par-dessus les autres. Ce fut
comme une montagne ; et sur ce tas de cadavres et d'armures, un éléphant
monstrueux qu'on appelait Fureur de Baal pris par la jambe entre des chaînes,
resta jusqu'au soir à hurler, avec une flèche dans l'oeil.
Cependant les
autres, comme des conquérants qui se délectent dans leur extermination,
renversaient, écrasaient, piétinaient, s'acharnaient aux cadavres, aux débris.
Pour repousser les manipules serrés en couronnes autour d'eux, ils pivotaient
sur leurs pieds de derrière, dans un mouvement de rotation continuelle, en
avançant toujours. Les Carthaginois sentirent redoubler leur vigueur, et la
bataille recommença.
Les Barbares faiblissaient ; des hoplites grecs
jetèrent leurs armes, une épouvante prit les autres. On aperçut Spendius penché
sur son dromadaire et qui l'éperonnait aux épaules avec deux javelots. Tous
alors se précipitèrent par les ailes et coururent vers Utique.
Les
Clinabares, dont les chevaux n'en pouvaient plus, n'essayèrent pas de les
atteindre. Les Ligures, exténués de soif, criaient pour se porter sur le fleuve.
Mais les Carthaginois, placés au milieu des syntagmes, et qui avaient moins
souffert, trépignaient de désir devant leur vengeance qui fuyait ; déjà ils
s'élançaient à la poursuite des Mercenaires ; Hamilcar parut.
Il
retenait avec des rênes d'argent son cheval tigré tout couvert de sueur. Les
bandelettes attachées aux cornes de son casque claquaient au vent derrière lui,
et il avait mis sous sa cuisse gauche son bouclier ovale. D'un mouvement de sa
pique à trois pointes, il arrêta l'armée.
Les Tarentins sautèrent vite
de leur cheval sur le second, et partirent à droite et à gauche vers le fleuve
et vers la ville.
La phalange extermina commodément tout ce qui restait
de Barbares. Quand arrivaient les épées, ils tendaient la gorge en fermant les
paupières. D'autres se défendirent à outrance ; on les assomma de loin, sous des
cailloux, comme des chiens enragés, Hamilcar avait recommandé de faire des
captifs. Mais les Carthaginois lui obéissaient avec rancune, tant ils sentaient
de plaisir à enfoncer leurs glaives dans les corps des Barbares. Comme ils
avaient trop chaud, ils se mirent à travailler nu-bras, à la manière des
faucheurs ; et lorsqu'ils s'interrompaient pour reprendre haleine, ils suivaient
des yeux, dans la campagne, un cavalier galopant après un soldat qui courait. Il
parvenait à le saisir par les cheveux, le tenait ainsi quelque temps, puis
l'abattait d'un coup de hache.
La nuit tomba. Les Carthaginois, les
Barbares avaient disparu. Les éléphants, qui s'étaient enfuis, vagabondaient à
l'horizon avec leurs tours incendiées. Elles brûlaient dans les ténèbres, çà et
là, comme des phares à demi perdus dans la brume ; et l'on n'apercevait d'autre
mouvement sur la plaine que l'ondulation du fleuve, exhaussé par les cadavres et
qui les charriait à la mer.
Deux heures après, Mâtho arriva. Il entrevit
à la clarté des étoiles de longs tas inégaux couchés par terre.
C'étaient des files de Barbares. Il se baissa ; tous étaient morts, il
appela au loin ; aucune voix ne lui répondit.
Le matin même, il avait
quitté Hippo-Zaryte avec ses soldats pour marcher sur Carthage. A Utique,
l'armée de Spendius venait de partir, et les habitants commençaient à incendier
les machines. Tous s'étaient battus avec acharnement. Mais le tumulte qui se
faisait vers le pont redoublant d'une façon incompréhensible, Mâtho s'était
jeté, par le plus court chemin, à travers la montagne, et, comme les Barbares
s'enfuyaient par la plaine, il n'avait rencontré personne.
En face de
lui, de petites masses pyramidales se dressaient dans l'ombre, et en deçà du
fleuve, plus près, il y avait à ras du sol des lumières immobiles. En effet, les
Carthaginois s'étaient repliés derrière le pont, et, pour tromper les Barbares,
le Suffète avait établi des postes nombreux sur l'autre rive.
Mâtho,
s'avançant toujours, crut distinguer des enseignes puniques, car des têtes de
cheval qui ne bougeaient pas apparaissaient dans l'air, fixées au sommet des
hampes en faisceau que l'on ne pouvait voir ; et il entendit plus loin une
grande rumeur, un bruit de chansons et de coupes heurtées.
Alors, ne
sachant où il se trouvait, ni comment découvrir Spendius, tout assailli
d'angoisses, effaré, perdu dans les ténèbres, il s'en retourna par le même
chemin plus impétueusement. L'aube blanchissait, quand du haut de la montagne il
aperçut la ville, avec les carcasses des machines noircies par les flammes,
comme des squelettes de géant qui s'appuyaient aux murs.
Tout reposait
dans un silence et dans un accablement extraordinaires. Parmi ses soldats, au
bord des tentes, des hommes presque nus dormaient sur le dos, ou le front contre
leur bras que soutenait leur cuirasse. Quelques-uns décollaient de leurs jambes
des bandelettes ensanglantées. Ceux qui allaient mourir roulaient leur tête,
tout doucement ; d'autres, en se traînant, leur apportaient à boire. Le long des
chemins étroits les sentinelles marchaient pour se réchauffer, ou se tenaient la
figure tournée vers l'horizon, avec leur pique sur l'épaule, dans une attitude
farouche.
Mâtho trouva Spendius abrité sous un lambeau de toile que
supportaient deux bâtons par terre, le genou dans les mains, la tête basse.
Ils restèrent longtemps sans parler.
Enfin Mâtho murmura : -- "
Vaincus !
Spendius reprit d'une voix sombre : -- " Oui, vaincus ! "
Et à toutes les questions il répondait par des gestes désespérés.
Cependant des soupirs, des râles arrivaient jusqu'à eux. Mâtho
entrouvrit la toile. Alors le spectacle des soldats lui rappela un autre
désastre, au même endroit, et en grinçant des dents :
-- " Misérable !
une fois déjà... "
Spendius l'interrompit :
-- " Tu n'y étais
pas non plus. "
-- " C'est une malédiction ! " s'écria Mâtho. " A la fin
pourtant, je l'atteindrai ! je le vaincrai ! je le tuerai ! Ah ! Si j'avais été
là... " L'idée d'avoir manqué la bataille le désespérait plus encore que la
défaite. Il arracha son glaive, le jeta par terre. " Mais comment les
Carthaginois vous ont-ils battus ? "
L'ancien esclave se mit à raconter
les manoeuvres. Mâtho croyait les voir et il s'irritait. L'armée d'Utique, au
lieu de courir vers le pont, aurait dû prendre Hamilcar par-derrière.
--
" Eh ! je le sais ! " dit Spendius.
-- " Il fallait doubler tes
profondeurs, ne pas compromettre les vélites contre la phalange, donner des
issues aux éléphants. Au dernier moment on pouvait tout regagner : rien ne
forçait à fuir. "
Spendius répondit :
-- " Je l'ai vu passer
dans son grand manteau rouge, les bras levés, plus haut que la poussière, comme
un aigle qui volait au flanc des cohortes ; et, à tous les signes de sa tête,
elles se resserraient, s'élançaient ; la foule nous a entraînés l'un vers
l'autre : il me regardait ; j'ai senti dans mon coeur comme le froid d'une épée.
"
-- " Il aura peut-être choisi le jour ? " se disait tout bas Mâtho.
Ils s'interrogèrent, tâchant de découvrir ce qui avait amené le Suffète
précisément dans la circonstance la plus défavorable. Ils en vinrent à causer de
la situation, et, pour atténuer sa faute ou se redonner à lui- même du courage,
Spendius avança qu'il restait encore de l'espoir.
-- " Qu'il n'en reste
plus, n'importe ! " dit Mâtho, " tout seul, je continuerai la guerre ! "
-- " Et moi aussi ! " s'écria le Grec en bondissant ; il marchait à
grands pas ; ses prunelles étincelaient et un sourire étrange plissait sa figure
de chacal.
-- " Nous recommencerons, ne me quitte plus ! je ne suis pas
fait pour les batailles au grand soleil ; l'éclat des épées me trouble la vue ;
c'est une maladie, j'ai trop longtemps vécu dans l'ergastule. Mais donne-moi des
murailles à escalader la nuit, et j'entrerai dans les citadelles, et les
cadavres seront froids avant que les coqs aient chanté ! Montre-moi quelqu'un,
quelque chose, un ennemi, un trésor, une femme " ; il répéta : " Une femme,
fut-elle la fille d'un roi, et j'apporterai vivement ton désir devant tes pieds.
Tu me reproches d'avoir perdu la bataille contre Hannon, je l'ai regagnée
pourtant. Avoue-le ! mon troupeau de porcs nous a plus servi qu'une phalange de
Spartiates. " Et, cédant au besoin de se rehausser et de saisir sa revanche, il
énuméra tout ce qu'il avait fait pour la cause des Mercenaires. " C'est moi dans
les jardins du Suffète, qui ai poussé le Gaulois ! Plus tard, à Sicca, je les ai
tous enragés avec la peur de la République ! Giscon les renvoyait, mais je n'ai
pas voulu que les interprètes pussent parler. Ah ! comme la langue leur pendait
de la bouche ! t'en souviens-tu ? Je t'ai conduit dans Carthage ; j'ai volé le
zaïmph. Je t'ai mené chez elle. Je ferai plus encore : tu verras ! " Il éclata
de rire comme un fou.
Mâtho le considérait les yeux béants. Il éprouvait
une sorte de malaise devant cet homme, qui était à la fois si lâche et si
terrible.
Le Grec reprit d'un ton jovial, en faisant claquer ses doigts
:
-- " Evohé ! Après la pluie, le soleil ! J'ai travaillé aux carrières
et j'ai bu du massique dans un vaisseau qui m'appartint, sous un tendelet d'or,
comme un Ptolémée. Le malheur doit servir à nous rendre plus habiles. A force de
travail, on assouplit la fortune. Elle aime les politiques. Elle cédera ! "
Il revint sur Mâtho et, le prenant au bras :
-- " Maître, à
présent les Carthaginois sont sûrs de leur victoire. Tu as toute une armée qui
n'a pas combattu, et tes hommes t'obéissent, à toi. Place-les en avant ; : les
miens, pour se venger, marcheront. Il me reste trois mille Cariens, douze cents
frondeurs et des archers, des cohortes entières ! . On peut même former une
phalange, retournons ! "
Mâtho, abasourdi par le désastre, n'avait
jusqu'à présent rien imaginé pour en sortir. Il écoutait, la bouche ouverte, et
les lames de bronze qui cerclaient ses côtes se soulevaient aux bondissements de
son coeur. Il ramassa son épée, en criant :
-- " Suis-moi, marchons ! "
Mais les éclaireurs, quand ils furent revenus, annoncèrent que les morts
des Carthaginois étaient enlevés, le pont tout en ruine et Hamilcar disparu.
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Chapitre 9
EN CAMPAGNE
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Il avait pensé que les Mercenaires l'attendraient à Utique ou qu'ils
reviendraient contre lui ; et, ne trouvant pas ses forces suffisantes pour
donner l'attaque ou pour la recevoir, il s'était enfoncé dans le sud, par la
rive droite du fleuve, ce qui le mettait immédiatement à couvert d'une surprise.
Il voulait, fermant d'abord les yeux sur leur révolte, détacher toutes
les tribus de la cause des Barbares ; puis, quand ils seraient bien isolés au
milieu des provinces, il tomberait sur eux et les exterminerait.
En
quatorze jours, il pacifia la région comprise entre Thouccaber et Utique, avec
les villes de Tignicabah, Tessourah, Vacca et d'autres encore à l'occident ;
Zounghar bâtie dans les montagnes ; Assouras célèbre par son temple, Djeraado
fertile en genévriers ; Thapitis et Hagour lui envoyèrent des ambassades. Les
gens de la campagne arrivaient les mains pleines de vivres, imploraient sa
protection, baisaient ses pieds, ceux des soldats, et se plaignaient des
Barbares. Quelques-uns venaient lui offrir, dans des sacs, des têtes de
Mercenaires, tués par eux, disaient-ils, mais qu'ils avaient coupées à des
cadavres ; car beaucoup s'étaient perdus en fuyant, et on les trouvait morts de
place en place, sous les oliviers et dans les vignes.
Pour éblouir le
peuple, Hamilcar, dès le lendemain de la victoire, avait envoyé à Carthage les
deux mille captifs faits sur le champ de bataille. Ils arrivèrent par longues
compagnies de cent hommes chacune, tous les bras attachés sur le dos avec une
barre de bronze qui les prenait à la nuque, et les blessés, en saignant,
couraient aussi ; des cavaliers, derrière eux, les chassaient à coups de fouet.
Ce fut un délire de joie ! On se répétait qu'il y avait eu six mille
Barbares de tués ; les autres ne tiendraient pas, la guerre était finie ; on
s'embrassait dans les rues, et l'on frotta de beurre et de cinnamome la figure
des Dieux-Patæques pour les remercier. Avec leurs gros yeux, leur gros ventre et
leurs deux bras levés jusqu'aux épaules, ils semblaient vivre sous leur peinture
plus fraîche et participer à l'allégresse du peuple. Les Riches laissaient leurs
portes ouvertes ; la ville retentissait du ronflement des tambourins ; les
temples toutes les nuits étaient illuminés, et les servantes de la Déesse
descendues dans Malqua établirent au coin des carrefours des tréteaux en
sycomore, où elles se prostituaient. On vota des terres pour les vainqueurs, des
holocaustes pour Melkarth, trois cents couronnes d'or pour le Suffète, et ses
partisans proposaient de lui décerner des prérogatives et des honneurs nouveaux.
Il avait sollicité les Anciens de faire des ouvertures à Autharite pour
échanger contre tous les Barbares, s'il le fallait, le vieux Giscon avec les
autres Carthaginois détenus comme lui. Les Libyens et les Nomades qui
composaient l'armée d'Autharite connaissaient à peine ces Mercenaires, hommes de
race italiote ou grecque ; et puisque la République leur offrait tant de
Barbares contre si peu de Carthaginois, c'est que les uns étaient de nulle
valeur et que les autres en avaient une considérable. Ils craignaient un piège.
Autharite refusa.
Alors les Anciens décrétèrent l'exécution des captifs,
bien que le Suffète leur eût écrit de ne pas les mettre à mort. Il comptait
incorporer les meilleurs dans ses troupes et exciter par là des défections. Mais
la haine emporta toute réserve.
Les deux mille Barbares furent attachés
dans les Mappales, contre les stèles des tombeaux ; et des marchands, des
goujats de cuisine, des brodeurs et même des femmes, les veuves des morts avec
leurs enfants, tous ceux qui voulaient, vinrent les tuer à coups de flèche. On
les visait lentement, pour mieux prolonger leur supplice : on baissait son arme,
puis on la relevait tour à tour ; et la multitude se poussait en hurlant. Des
paralytiques se faisaient amener sur des civières ; beaucoup, par précaution,
apportaient leur nourriture et restaient là jusqu'au soir ; d'autres y passaient
la nuit. On avait planté des tentes où l'on buvait. Plusieurs gagnèrent de
fortes sommes à louer des arcs.
Puis on laissa debout tous ces cadavres
crucifiés, qui semblaient sur les tombeaux autant de statues rouges et
l'exaltation gagnait jusqu'aux gens de Malqua, issus des familles autochtones et
d'ordinaire indifférents aux choses de la patrie. Par reconnaissance des
plaisirs qu'elle leur donnait, maintenant ils s'intéressaient à sa fortune, se
sentaient Puniques, et les Anciens trouvèrent habile d'avoir ainsi fondu dans
une même vengeance le peuple entier.
La sanction des Dieux n'y manqua
pas ; car de tous les côtés du ciel des corbeaux s'abattirent. Ils volaient en
tournant dans l'air avec de grands cris rauques, et faisaient un nuage énorme
qui roulait sur soi-même continuellement. On l'apercevait de Clypéa, de Rhadès
et du promontoire Hermaeum. Parfois il se crevait tout à coup, élargissant au
loin ses spirales noires ; c'était un aigle qui fondait dans le milieu, puis
repartait ; sur les terrasses, sur les dômes, à la pointe des obélisques et au
fronton des temples, il y avait, çà et là, de gros oiseaux qui tenaient dans
leur bec rougi des lambeaux humains.
A cause de l'odeur, les
Carthaginois se résignèrent à délier les cadavres. On en brûla quelques-uns ; on
jeta les autres à la mer, et les vagues poussées par le vent du nord, en
déposèrent sur la plage, au fond du golfe, devant le camp d'Autharite.
Ce châtiment avait terrifié les Barbares, sans doute, car du haut
d'Eschmoûn on les vit abattre leurs tentes, réunir leurs troupeaux, hisser leurs
bagages sur des ânes, et le soir du même jour l'armée entière s'éloigna.
Elle devait, en se portant depuis la montagne des Eaux-Chaudes jusqu'à
Hippo-Zaryte alternativement, interdire au Suffète l'approche des villes
tyriennes avec la possibilité d'un retour sur Carthage.
Pendant ce
temps-là, les deux autres armées tâcheraient de l'atteindre dans le sud,
Spendius par l'Orient, Mâtho par l'Occident, de manière à se joindre toutes les
trois pour le surprendre et l'enlacer. Puis un renfort qu'ils n'espéraient pas
leur survint : Narr'Havas reparut, avec trois cents chameaux chargés de bitume,
vingt-cinq éléphants et six mille cavaliers.
Le Suffète, pour affaiblir
les Mercenaires, avait jugé prudent de l'occuper au loin dans son royaume. Du
fond de Carthage, il s'était entendu avec Masgaba, un brigand gétule qui
cherchait à se faire un empire. Fort de l'argent punique, le coureur d'aventures
avait soulevé les Etats numides en leur promettant la liberté. Mais Narr'Havas,
prévenu par le fils de sa nourrice, était tombé dans Cirta, avait empoisonné les
vainqueurs avec l'eau des citernes, abattu quelques têtes, tout rétabli, et il
arrivait contre le Suffète plus furieux que les Barbares.
Les chefs des
quatre armées s'entendirent sur les dispositions de la guerre. Elle serait
longue : il fallait tout prévoir.
On convint d'abord de réclamer
l'assistance des Romains, et l'on offrit cette mission à Spendius ; comme
transfuge, il n'osa s'en charger. Douze hommes des colonies grecques
s'embarquèrent à Annaba sur une chaloupe des Numides. Puis les chefs exigèrent
de tous les Barbares le serment d'une obéissance complète. Chaque jour les
capitaines inspectaient les vêtements, les chaussures ; on défendit même aux
sentinelles l'usage du bouclier, car souvent elles l'appuyaient contre leur
lance et s'endormaient debout ; ceux qui traînaient quelque bagage furent
contraints de s'en défaire ; tout, à la mode romaine, devait être porté sur le
dos. Par précaution contre les éléphants, Mâtho institua un corps de cavaliers
cataphractes, où l'homme et le cheval disparaissaient sous une cuirasse en peau
d'hippopotame hérissée de clous ; et pour protéger la corne des chevaux, on leur
fit des bottines en tresse de sparterie.
Il fut interdit de piller les
bourgs, de tyranniser les habitants de race non punique. Mais comme la contrée
s'épuisait, Mâtho ordonna de distribuer les vivres par tête de soldat, sans
s'inquiéter des femmes. D'abord ils les partagèrent avec elles. Faute de
nourriture, beaucoup s'affaiblissaient. C'était une occasion incessante de
querelles, d'invectives, plusieurs attirant les compagnes des autres par l'appât
ou même la promesse de leur portion. Mâtho commanda de les chasser toutes,
impitoyablement. Elles se réfugièrent dans le camp d'Autharite ; mais les
Gauloises et les Libyennes, à force d'outrages, les contraignirent à s'en aller.
Enfin elles vinrent sous les murs de Carthage implorer la protection de
Cérès et de Proserpine, car il y avait dans Byrsa un temple et des prêtres
consacrés à ces déesses, en expiation des horreurs commises autrefois au siège
de Syracuse. Les Syssites, alléguant leur droit d'épaves, réclamèrent les plus
jeunes pour les vendre ; et des Carthaginois- nouveaux prirent en mariage des
Lacédémoniennes qui étaient blondes.
Quelques-unes s'obstinèrent à
suivre les armées. Elles couraient sur le flanc des syntagmes, à côté des
capitaines. Elles appelaient leurs hommes, les tiraient par le manteau, se
frappaient la poitrine en les maudissant, et tendaient au bout de leurs bras
leurs petits enfants nus qui pleuraient. Ce spectacle amollissait les Barbares ;
elles étaient un embarras, un péril. Plusieurs fois on les repoussa, elles
revenaient ; Mâtho les fit charger à coups de lance par les cavaliers de
Narr'Havas ; : et comme des Baléares lui criaient qu'il leur fallait des femmes
:
-- " Moi je n'en ai pas ! " répondit-il.
A présent, le génie
de Moloch l'envahissait. Malgré les rébellions de sa conscience, il exécutait
des choses épouvantables, s'imaginant obéir à la voix d'un Dieu. Quand il ne
pouvait les ravager, Mâtho jetait des pierres dans les champs pour les rendre
stériles.
Par des messages réitérés, il pressait Autharite et Spendius
de se hâter. Mais les opérations du Suffète étaient incompréhensibles. Il campa
successivement à Eidous, à Monchar, à Tehent ; des éclaireurs crurent
l'apercevoir aux environs d'Ischil, près des frontières de Narr'Havas, et l'on
apprit qu'il avait traversé le fleuve au-dessus de Tebourba comme pour revenir à
Carthage. A peine dans un endroit, il se transportait vers un autre. Les routes
qu'il prenait restaient toujours inconnues. Sans livrer de bataille, le Suffète
conservait ses avantages ; poursuivi par les Barbares, il semblait les conduire.
Ces marches et ces contre-marches fatiguaient encore plus les
Carthaginois ; et les forces d'Hamilcar, n'étant pas renouvelées, de jour en
jour diminuaient. Les gens de la campagne lui apportaient maintenant des vivres
avec plus de lenteur. Il rencontrait partout une hésitation, une haine taciturne
; et malgré ses supplications près du Grand-Conseil, aucun secours n'arrivait de
Carthage.
On disait (on croyait peut-être) qu'il n'en avait pas besoin.
C'était une ruse ou des plaintes inutiles ; et les partisans d'Hannon, afin de
le desservir, exagéraient l'importance de sa victoire. Les troupes qu'il
commandait, on en faisait le sacrifice ; mais on n'allait pas ainsi
continuellement fournir toutes ses demandes. La guerre était bien assez lourde !
elle avait trop coûté, et, par orgueil, les patriciens de sa faction
l'appuyaient avec mollesse.
Alors, désespérant de la République,
Hamilcar leva de force dans les tribus tout ce qu'il lui fallait pour la guerre
: du grain, de l'huile, du bois, des bestiaux et des hommes. Mais les habitants
ne tardèrent pas à s'enfuir. Les bourgs que l'on traversait étaient vides, on
fouillait les cabanes sans y rien trouver ; bientôt une effroyable solitude
enveloppa l'armée punique.
Les Carthaginois, furieux, se mirent à
saccager les provinces ; ils comblaient les citernes, incendiaient les maisons.
Les flammèches, emportées par le vent, s'éparpillaient au loin, et sur les
montagnes des forêts entières brûlaient ; elles bordaient les vallées d'une
couronne de feux ; pour passer au-delà, on était forcé d'attendre. Puis ils
reprenaient leur marche, en plein soleil, sur des cendres chaudes.
Quelquefois ils voyaient, au bord de la route, luire dans un buisson
comme des prunelles de chat-tigre. C'était un Barbare accroupi sur les talons,
et qui s'était barbouillé de poussière pour se confondre avec la couleur du
feuillage ; ou bien quand on longeait une ravine, ceux qui étaient sur les ailes
entendaient tout à coup rouler des pierres ; et, en levant les yeux, ils
apercevaient dans l'écartement de la gorge un homme pieds nus qui bondissait.
Cependant Utique et Hippo-Zaryte étaient libres, puisque les Mercenaires
ne les assiégeaient plus. Hamilcar leur commanda de venir à son aide. Mais,
n'osant se compromettre, elles lui répondirent par des mots vagues, des
compliments, des excuses.
Il remonta dans le nord brusquement, décidé à
s'ouvrir une des villes tyriennes, dût-il en faire le siège. Il lui fallait un
point sur la côte, afin de tirer des îles ou de Cyrène des approvisionnements et
des soldats, et il convoitait le port d'Utique comme étant le plus près de
Carthage.
Le Suffète partit donc de Zouitin et tourna le lac
d'Hippo-Zaryte avec prudence. Mais bientôt il fut contraint d'allonger ses
régiments en colonne pour gravir la montagne qui sépare les deux vallées. Au
coucher du soleil ils descendaient dans son sommet creusé en forme d'entonnoir,
quand ils aperçurent devant eux, à ras du sol, des louves de bronze qui
semblaient courir sur l'herbe.
Tout à coup de grands panaches se
levèrent, et au grand rythme des flûtes un chant formidable éclata. C'était
l'armée de Spendius ; car des Campaniens et des Grecs, par exécration de
Carthage, avaient pris les enseignes de Rome. En même temps, sur la gauche,
apparurent de longues piques, des boucliers en peau de léopard, des cuirasses de
lin, des épaules nues.
C'étaient les Ibériens de Mâtho, les Lusitaniens,
les Baléares, les Gétules ; on entendit le hennissement des chevaux de
Narr'Havas ; ils se répandirent autour de la colline ; puis arriva la vague
cohue que commandait Autharite ; les Gaulois, les Libyens, les Nomades ; et l'on
reconnaissait au milieu d'eux les Mangeurs-de-choses-immondes aux arêtes de
poisson qu'ils portaient dans la chevelure.
Ainsi les Barbares,
combinant exactement leurs marches, s'étaient rejoints. Mais, surpris eux-mêmes,
ils restèrent quelques minutes immobiles et se consultant.
Le Suffète
avait tassé ses hommes en une masse orbiculaire, de façon à offrir partout une
résistance égale. Les hauts boucliers pointus, fichés dans le gazon les uns près
des autres, entouraient l'infanterie. Les Clinabares se tenaient en dehors, et
plus loin, de place en place, les éléphants. Les Mercenaires étaient harassés de
fatigue ; il valait mieux attendre jusqu'au jour ; et, certains de leur
victoire, les Barbares, pendant toute la nuit, s'occupèrent à manger.
Ils avaient allumé de grands feux clairs qui, en les éblouissant,
laissaient dans l'ombre l'armée punique au-dessous d'eux. Hamilcar fit creuser
autour de son camp, comme les Romains, un fossé large de quinze pas, profond de
six coudées ; avec la terre exhausser à l'intérieur un parapet sur lequel on
planta des pieux aigus qui s'entrelaçaient, et, au soleil levant, les
Mercenaires furent ébahis d'apercevoir tous les Carthaginois ainsi retranchés
comme dans une forteresse.
Ils reconnaissaient au milieu des tentes
Hamilcar qui se promenait en distribuant des ordres. Il avait le corps pris dans
une cuirasse brune tailladée en petites écailles ; et, suivi de son cheval, de
temps en temps il s'arrêtait pour désigner quelque chose de son bras droit
étendu.
Alors plus d'un se rappela des matinées pareilles, quand, au
fracas des clairons, il passait devant eux lentement, et que ses regards les
fortifiaient comme des coupes de vin. Une sorte d'attendrissement les saisit.
Ceux, au contraire, qui ne connaissaient pas Hamilcar, dans leur joie de le
tenir, déliraient.
Cependant, si tous attaquaient à la fois, on se
nuirait mutuellement dans l'espace trop étroit. Les Numides pouvaient se lancer
au travers ; mais les Clinabares défendus par des cuirasses les écraseraient ;
puis comment franchir les palissades ? Quant aux éléphants, ils n'étaient pas
suffisamment instruits.
-- " Vous êtes tous des lâches ! " s'écria
Mâtho.
Et, avec les meilleurs, il se précipita contre le retranchement.
Une volée de pierres les repoussa ; car le Suffète avait pris sur le pont leurs
catapultes abandonnées.
Cet insuccès fit tourner brusquement l'esprit
mobile des Barbares. L'excès de leur bravoure disparut ; ils voulaient vaincre,
mais en se risquant le moins possible. D'après Spendius, il fallait garder
soigneusement la position que l'on avait et affamer l'armée punique. Mais les
Carthaginois se mirent à creuser des puits, et des montagnes entourant la
colline, ils découvrirent de l'eau.
Du sommet de leur palissade ils
lançaient des flèches, de la terre, du fumier, des cailloux qu'ils arrachaient
du sol, pendant que les six catapultes roulaient incessamment sur la longueur de
la terrasse.
Mais les sources d'elles-mêmes se tariraient ; on
épuiserait les vivres, on userait les catapultes ; les Mercenaires, dix fois
plus nombreux, finiraient par triompher. Le Suffète imagina des négociations
afin de gagner du temps, et un matin les Barbares trouvèrent dans leurs lignes
une peau de mouton couverte d'écritures. Il se justifiait de sa victoire : les
Anciens l'avaient forcé à la guerre, et pour leur montrer qu'il gardait sa
parole, il leur offrait le pillage d'Utique ou celui d'Hippo-Zaryte, à leur
choix ; Hamilcar, en terminant, déclarait ne pas les craindre, parce qu'il avait
gagné des traîtres et que, grâce à ceux-là, il viendrait à bout, facilement, de
tous les autres.
Les Barbares furent troublés : cette proposition d'un
butin immédiat les faisait rêver ; ils appréhendaient une trahison, ne
soupçonnant point un piège dans la forfanterie du Suffète, et ils commencèrent à
se regarder les uns les autres avec méfiance. On observait les paroles, les
démarches ; des terreurs les réveillaient la nuit. Plusieurs abandonnaient leurs
compagnons ; suivant sa fantaisie on choisissait son armée, et les Gaulois avec
Autharite allèrent se joindre aux hommes de la Cisalpine dont ils comprenaient
la langue.
Les quatre chefs se réunissaient tous les soirs dans la tente
de Mâtho, et, accroupis autour d'un bouclier, ils avançaient et reculaient
attentivement les petites figurines de bois, inventées par Pyrrhus pour
reproduire les manoeuvres. Spendius démontrait les ressources d'Hamilcar ; il
suppliait de ne point compromettre l'occasion et jurait par tous les Dieux.
Mâtho, irrité, marchait en gesticulant. La guerre contre Carthage était sa chose
personnelle ; il s'indignait que les autres s'en mêlassent sans vouloir lui
obéir. Autharite, à sa figure, devinait ses paroles, applaudissait. Narr'Havas
levait le menton en signe de dédain ; pas une mesure qu'il ne jugeât funeste ;
et il ne souriait plus. Des soupirs lui échappaient comme s'il eût refoulé la
douleur d'un rêve impossible, le désespoir d'une entreprise manquée.
Pendant que les Barbares, incertains, délibéraient, le Suffète
augmentait ses défenses : il fit creuser en deçà des palissades un second fossé,
élever une seconde muraille, construire aux angles des tours de bois ; et ses
esclaves allaient jusqu'au milieu des avant-postes enfoncer les chausse- trapes
dans la terre. Mais les éléphants, dont les rations étaient diminuées, se
débattaient dans leurs entraves. Pour ménager les herbes, il ordonna aux
Clinabares de tuer les moins robustes des étalons. Quelques-uns s'y refusèrent ;
il les fit décapiter. On mangea les chevaux. Le souvenir de cette viande
fraîche, les jours suivants, fut une grande tristesse.
Du fond de
l'amphithéâtre où ils se trouvaient resserrés, ils voyaient tout autour d'eux,
sur les hauteurs, les quatre camps des Barbares pleins d'agitation. Des femmes
circulaient avec des outres sur la tête, des chèvres en bêlant erraient sous les
faisceaux des piques ; on relevait les sentinelles, on mangeait autour des
trépieds. En effet, les tribus leur fournissaient des vivres abondamment, et ils
ne se doutaient pas eux- mêmes combien leur inaction effrayait l'armée punique.
Dès le second jour, les Carthaginois avaient remarqué dans le camp des
Nomades une troupe de trois cents hommes à l'écart des autres. C'étaient les
Riches, retenus prisonniers depuis le commencement de la guerre. Des Libyens les
rangèrent tous au bord du fossé, et, postés derrière eux, ils envoyaient des
javelots en se faisant un rempart de leur corps. A peine pouvait-on reconnaître
ces misérables, tant leur visage disparaissait sous la vermine et les ordures.
Leurs cheveux arrachés par endroits laissaient à nu les ulcères de leur tête, et
ils étaient si maigres et hideux qu'ils ressemblaient à des momies dans des
linceuls troués. Quelques-uns, en tremblant, sanglotaient d'un air stupide ; les
autres criaient à leurs amis de tirer sur les Barbares. Il y en avait un, tout
immobile, le front baissé, qui ne parlait pas ; sa grande barbe blanche tombait
jusqu'à ses mains couvertes de chaînes ; et les Carthaginois, en sentant au fond
de leur coeur comme l'écroulement de la République, reconnaissaient Giscon. Bien
que la place fût dangereuse, ils se poussaient pour le voir. On l'avait coiffé
d'une tiare grotesque, en cuir d'hippopotame, incrustée de cailloux. C'était une
imagination d'Autharite ; mais cela déplaisait à Mâtho.
Hamilcar,
exaspéré, fit ouvrir les palissades, résolu à se faire jour n'importe comment ;
et d'un train furieux les Carthaginois montèrent jusqu'à mi-côte, pendant trois
cents pas. Un tel flot de Barbares descendit qu'ils furent refoulés sur leurs
lignes. Un des gardes de la Légion, resté en dehors, trébuchait parmi les
pierres. Zarxas accourut, et, le terrassant, il lui enfonça un poignard dans la
gorge ; il l'en retira, se jeta sur la blessure, -- et, la bouche collée contre
elle, avec des grondements de joie et des soubresauts qui le secouaient
jusqu'aux talons, il pompait le sang à pleine poitrine ; puis, tranquillement,
il s'assit sur le cadavre, releva son visage en se renversant le cou pour mieux
humer l'air, comme fait une biche qui vient de boire à un torrent, et, d'une
voix aiguë, il entonna une chanson des Baléares, une vague mélodie pleine de
modulations prolongées, s'interrompant, alternant, comme des échos qui se
répondent dans les montagnes ; il appelait ses frères morts et les conviait à un
festin ; -- puis il laissa retomber ses mains entre ses jambes, baissa lentement
la tête, et pleura. Cette chose atroce fit horreur aux Barbares, aux Grecs
surtout.
Les Carthaginois, à partir de ce moment, ne tentèrent aucune
sortie ; -- et ils ne songeaient pas à se rendre, certains de périr dans les
supplices.
Cependant, les vivres, malgré les soins d'Hamilcar,
diminuaient effroyablement. Pour chaque homme, il ne restait plus que dix
k'kommer de blé, trois hin de millet et douze betza de fruits secs. Plus de
viande, plus d'huile, plus de salaisons, pas un grain d'orge pour les chevaux ;
on les voyait, baissant leur encolure amaigrie, chercher dans la poussière des
brins de paille piétinés. Souvent les sentinelles en vedette sur la terrasse
apercevaient, au clair de la lune, un chien des Barbares qui venait rôder sous
le retranchement, dans les tas d'immondices ; on l'assommait avec une pierre,
et, s'aidant des courroies du bouclier, on descendait le long des palissades,
puis, sans rien dire, on le mangeait. Parfois d'horribles aboiements
s'élevaient, et l'homme ne remontait plus. Dans la quatrième dilochie de la
douzième syntagme, trois phalangites, en se disputant un rat, se tuèrent à coups
de couteau.
Tous regrettaient leurs familles, leurs maisons : les
pauvres, leurs cabanes en forme de ruche, avec des coquilles au seuil des
portes, un filet suspendu, et les patriciens, leurs grandes salles emplies de
ténèbres bleuâtres, quand, à l'heure la plus molle du jour, ils se reposaient,
écoutant le bruit vague des rues mêlé au frémissement des feuilles qui
s'agitaient dans leurs jardins ; -- et, pour mieux descendre dans cette pensée,
afin d'en jouir davantage, ils entre-fermaient les paupières ; la secousse d'une
blessure les réveillait. A chaque minute, c'était un engagement, une alerte
nouvelle ; les tours brûlaient, les Mangeurs-de- choses-immondes sautaient aux
palissades ; avec des haches, on leur abattait les mains ; d'autres accouraient
; une pluie de fer tombait sur les tentes. On éleva des galeries en claies de
jonc pour se garantir des projectiles. Les Carthaginois s'y enfermèrent ; ils
n'en bougeaient plus.
Tous les jours, le soleil qui tournait sur la
colline, abandonnant, dès les premières heures, le fond de la gorge, les
laissait dans l'ombre. En face et par-derrière, les pentes grises du terrain
remontaient, couvertes de cailloux tachetés d'un rare lichen, et, sur leurs
têtes, le ciel, continuellement pur, s'étalait, plus lisse et froid à l'oeil
qu'une coupole de métal. Hamilcar était si indigné contre Carthage qu'il sentait
l'envie de se jeter dans les Barbares pour les conduire sur elle. Puis voilà que
les porteurs, les vivandiers, les esclaves commençaient à murmurer, et ni le
peuple ni le Grand-Conseil, personne n'envoyait même une espérance. La situation
était intolérable surtout par l'idée qu'elle deviendrait pire.
A la
nouvelle du désastre, Carthage avait comme bondi de colère et de haine ; on
aurait moins exécré le Suffète, si, dès le commencement, il se fût laissé
vaincre.
Mais pour acheter d'autres Mercenaires, le temps manquait,
l'argent manquait. Quant à lever des soldats dans la ville, comment les équiper
? Hamilcar avait pris toutes les armes ! et qui donc les commanderait ? Les
meilleurs capitaines se trouvaient là-bas avec lui ! Cependant, des hommes
expédiés par le Suffète arrivaient dans les rues, poussaient des cris. Le
Grand-Conseil s'en émut, et il s'arrangea pour les faire disparaître.
C'était une prudence inutile ; tous accusaient Barca de s'être conduit
avec mollesse. Il aurait dû, après sa victoire, anéantir les Mercenaires.
Pourquoi avait-il ravagé les tribus ? On s'était cependant imposé d'assez lourds
sacrifices ! et les patriciens déploraient leur contribution de quatorze shekel,
les Syssites leurs deux cent vingt-trois mille kikar d'or ; ceux qui n'avaient
rien donné se lamentaient comme les autres. La populace était jalouse des
Carthaginois-nouveaux auxquels il avait promis le droit de cité complet ; et
même les Ligures, qui s'étaient si intrépidement battus, on les confondait avec
les Barbares, on les maudissait comme eux ; leur race devenait un crime, une
complicité. Les marchands sur le seuil de leur boutique, les manoeuvres qui
passaient, une règle de plomb à la main, les vendeurs de saumure rinçant leurs
paniers, les baigneurs dans les étuves et les débitants de boissons chaudes,
tous discutaient les opérations de la campagne. On traçait avec son doigt des
plans de bataille sur la poussière ; et il n'était si mince goujat qui ne sût
corriger les fautes d'Hamilcar.
C'était, disaient les prêtres, le
châtiment de sa longue impiété. Il n'avait point offert d'holocaustes ; il
n'avait pas pu purifier ses troupes ; il avait même refusé de prendre avec lui
des augures ; -- et le scandale du sacrilège renforçait la violence des haines
contenues, la rage des espoirs trahis. On se rappelait les désastres de la
Sicile, tout le fardeau de son orgueil qu'on avait si longtemps porté ! Les
collèges des pontifes ne lui pardonnaient pas d'avoir saisi leur trésor, et ils
exigèrent du Grand- Conseil l'engagement de le crucifier, si jamais il revenait.
Les chaleurs du mois d'Eloul, excessives cette année-là, étaient une
autre calamité. Des bords du Lac, il s'élevait des odeurs nauséabondes ; elles
passaient dans l'air avec les fumées des aromates tourbillonnant au coin des
rues. On entendait continuellement retentir des hymnes. Des flots de peuple
occupaient les escaliers des temples : toutes les murailles étaient couvertes de
voiles noirs ; des cierges brûlaient au front des Dieux- Patæques, et le sang
des chameaux égorgés en sacrifice, coulant le long des rampes, formait, sur les
marches, des cascades rouges. Un délire funèbre agitait Carthage. Du fond des
ruelles les plus étroites, des bouges les plus noirs, des figures pâles
sortaient, des hommes à profil de vipère et qui grinçaient des dents. Les
hurlements aigus des femmes emplissaient les maisons, et, s'échappant par les
grillages, faisaient se retourner sur les places ceux qui causaient debout. On
croyait quelquefois que les Barbares arrivaient ; on les avait aperçus derrière
la montagne des Eaux-Chaudes ; ils étaient campés à Tunis ; et les voix se
multipliaient, grossissaient, se confondaient en une seule clameur. Puis, un
silence universel s'établissait, les uns restaient grimpés sur le fronton des
édifices, avec leur main ouverte au bord des yeux, tandis que les autres, à plat
ventre au pied des remparts, tendaient l'oreille. La terreur passée, les colères
recommençaient. Mais la conviction de leur impuissance les replongeait bientôt
dans la même tristesse.
Elle redoublait chaque soir, quand tous, montés
sur les terrasses, poussaient, en s'inclinant, par neuf fois, un grand cri, pour
saluer le Soleil. Il s'abaissait derrière la Lagune, lentement, puis, tout à
coup, il disparaissait dans les montagnes, du côté des Barbares.
On
attendait la fête trois fois sainte où, du haut d'un bûcher, un aigle s'envolait
vers le ciel, symbole de la résurrection de l'année, message du peuple à son
Baal suprême, et qu'il considérait comme une sorte d'union, une manière de se
rattacher à la force du Soleil. D'ailleurs, empli de haine maintenant, il se
tournait naïvement vers Moloch-Homicide, et tous abandonnaient Tanit. En effet,
la Rabbetna, n'ayant plus son voile, était comme dépouillée d'une partie de sa
vertu. Elle refusait la bienfaisance de ses eaux, elle avait déserté Carthage ;
c'était une transfuge, une ennemie. Quelques-uns, pour l'outrager, lui jetaient
des pierres. Mais en l'invectivant, beaucoup la plaignaient ; on la chérissait
encore et plus profondément peut-être.
Tous les malheurs venaient donc
de la perte du zaïmph. Salammbô y avait indirectement participé ; on la
comprenait dans la même rancune ; elle devait être punie. La vague idée d'une
immolation bientôt circula dans le peuple. Pour apaiser les Baalim, il fallait
sans doute leur offrir quelque chose d'une incalculable valeur, un être beau,
jeune, vierge, d'antique maison, issu des Dieux, un astre humain. Tous les jours
des hommes que l'on ne connaissait pas envahissaient les jardins de Mégara ; les
esclaves, tremblant pour eux-mêmes, n'osaient leur résister. Cependant, ils ne
dépassaient point l'escalier des galères. Ils restaient en bas, les yeux levés
sur la dernière terrasse ; ils attendaient Salammbô, et, durant des heures, ils
criaient contre elle, comme des chiens qui hurlent après la lune.
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Chapitre 10
LE SERPENT
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Ces clameurs de la populace n'épouvantaient pas la fille d'Hamilcar.
Elle était troublée par des inquiétudes plus hautes : son grand serpent,
le Python noir, languissait ; et le serpent était pour les Carthaginois un
fétiche à la fois national et particulier. On le croyait fils du limon de la
terre, puisqu'il émerge de ses profondeurs et n'a pas besoin de pieds pour la
parcourir ; sa démarche rappelait les ondulations des fleuves, sa température
les antiques ténèbres visqueuses pleines de fécondité, et l'orbe qu'il décrit en
se mordant la queue l'ensemble des planètes, l'intelligence d'Eschmoûn.
Celui de Salammbô avait déjà refusé plusieurs fois les quatre moineaux
vivants qu'on lui présentait à la pleine lune et à chaque nouvelle lune. Sa
belle peau, couverte comme le firmament de taches d'or sur un fond tout noir,
était jaune maintenant, flasque, ridée et trop large pour son corps ; une
moisissure cotonneuse étendait autour de sa tête ; et dans l'angle de ses
paupières, on apercevait de petits points rouges qui paraissaient remuer. De
temps à autre, Salammbô s'approchait de sa corbeille en fils d'argent ; elle
écartait la courtine de pourpre, les feuilles de lotus, le duvet d'oiseau ; il
était continuellement enroulé sur lui-même, plus immobile qu'une liane flétrie ;
et, à force de le regarder, elle finissait par sentir dans son coeur comme une
spirale, comme un autre serpent qui, peu à peu, lui montait à la gorge et
l'étranglait.
Elle était désespérée d'avoir vu le zaïmph, et cependant,
elle en éprouvait une sorte de joie, un orgueil intime. Un mystère se dérobait
dans la splendeur de ses plis ; c'était le nuage enveloppant les Dieux, le
secret de l'existence universelle, et Salammbô, en se faisant horreur à
elle-même, regrettait de ne l'avoir pas soulevé.
Presque toujours, elle
était accroupie au fond de son appartement, tenant dans ses mains sa jambe
gauche repliée, la bouche entrouverte, le menton baissé, l'oeil fixe. Elle se
rappelait, avec épouvante, la figure de son père ; elle voulait s'en aller dans
les montagnes de la Phénicie, en pèlerinage au temple d'Aphaka, où Tanit est
descendue sous la forme d'une étoile ; toutes sortes d'imaginations
l'attiraient, l'effrayaient ; d'ailleurs une solitude chaque jour plus large
l'environnait. Elle ne savait même pas ce que devenait Hamilcar.
Enfin,
lasse de ses pensées, elle se levait, et, en traînant ses petites sandales dont
la semelle à chaque pas claquait sur ses talons, elle se promenait au hasard
dans la grande chambre silencieuse. Les améthystes et les topazes du plafond
faisaient çà et là trembler des taches lumineuses, et Salammbô, tout en
marchant, tournait un peu la tête pour les voir. Elle allait prendre par le
goulot les amphores suspendues ; elle se rafraîchissait la poitrine sous les
larges éventails, ou bien elle s'amusait à brûler du cinnamome dans des perles
creuses. Au coucher du soleil, Taanach retirait les losanges de feutre noir
bouchant les ouvertures de la muraille ; alors ses colombes, frottées de musc
comme les colombes de Tanit, tout à coup entraient, et leurs pattes roses
glissaient sur les dalles de verre parmi les grains d'orge qu'elle leur jetait à
pleines poignées, comme un semeur dans un champ. Mais soudain elle éclatait en
sanglots, et elle restait étendue sur le grand lit fait de courroies de boeuf,
sans remuer, en répétant un mot, toujours le même, les yeux ouverts, pâle comme
une morte, insensible, froide ; -- et cependant elle entendait le cri des singes
dans les touffes des palmiers, avec le grincement continu de la grande roue qui,
à travers les étages, amenait un flot d'eau pure dans la vasque de porphyre.
Quelquefois, durant plusieurs jours, elle refusait de manger. Elle
voyait en rêve des astres troubles qui passaient sous ses pieds. Elle appelait
Schahabarim, et, quand il était venu, n'avait plus rien à lui dire.
Elle
ne pouvait vivre sans le soulagement de sa présence. Mais elle se révoltait
intérieurement contre cette domination ; elle sentait pour le prêtre tout à la
fois de la terreur, de la jalousie, de la haine et une espèce d'amour, en
reconnaissance de la singulière volupté qu'elle trouvait près de lui.
Il
avait reconnu l'influence de la Rabbet, habile à distinguer quels étaient les
Dieux qui envoyaient les maladies ; et, pour guérir Salammbô, il faisait arroser
son appartement avec des lotions de verveine et d'adiante ; elle mangeait tous
les matins des mandragores ; elle dormait, la tête sur un sachet d'aromates
mixtionnés par les pontifes ; il avait même employé le baaras, racine couleur de
feu qui refoule dans le septentrion les génies funestes ; enfin, se tournant
vers l'étoile polaire, il murmura par trois fois le nom mystérieux de Tanit ;
mais Salammbô souffrant toujours, ses angoisses s'approfondirent.
Personne à Carthage n'était savant comme lui. Dans sa jeunesse, il avait
étudié au collège des Mogbeds, à Borsippa, près de Babylone ; puis visité
Samothrace, Pessinunte, Ephèse, la Thessalie, la Judée, les temples des
Nabathéens, qui sont perdus dans les sables ; et, des cataractes jusqu'à la mer,
parcouru à pied les bords du Nil. La face couverte d'un voile, et en secouant
des flambeaux, il avait jeté un coq noir sur un feu de sandaraque, devant le
poitrail du Sphinx, le Père-de-la-Terreur. Il était descendu dans les cavernes
de Proserpine ; il avait vu tourner les cinq cents colonnes du labyrinthe de
Lemnos et resplendir le candélabre de Tarente, portant sur sa tige autant de
lampadaires qu'il y a de jours dans l'année ; la nuit, parfois, il recevait des
Grecs pour les interroger. La constitution du monde ne l'inquiétait pas moins
que la nature des Dieux ; avec les armilles placés dans le portique
d'Alexandrie, il avait observé les équinoxes, et accompagné jusqu'à Cyrène les
bématistes d'Evergète, qui mesurent le ciel en calculant le nombre de leurs pas
; -- si bien que maintenant grandissait dans sa pensée une religion
particulière, sans formule distincte, et, à cause de cela même, toute pleine de
vertiges et d'ardeurs. Il ne croyait plus la terre faite comme une pomme de pin
; il la croyait ronde et tombant éternellement dans l'immensité, avec une
vitesse si prodigieuse qu'on ne s'aperçoit pas de sa chute.
De la
position du soleil au-dessus de la lune, il concluait à la prédominance de Baal,
dont l'astre lui-même n'est que le reflet et la figure ; d'ailleurs, tout ce
qu'il voyait des choses terrestres le forçait à reconnaître pour suprême le
principe mâle exterminateur. Puis, il accusait secrètement la Rabbet de
l'infortune de sa vie. N'était-ce pas pour elle qu'autrefois, le grand pontife,
s'avançant dans le tumulte des cymbales, lui avait pris sous une patère d'eau
bouillante sa virilité future ? Et il suivait d'un oeil mélancolique des hommes
qui se perdaient avec les prêtresses au fond des térébinthes.
Ses jours
se passaient à inspecter les encensoirs, les vases d'or, les pinces, les râteaux
pour les cendres de l'autel, et toutes les robes des statues, jusqu'à l'aiguille
de bronze servant à friser les cheveux d'une vieille Tanit, dans le troisième
édicule, près de la vigne d'émeraude. Aux mêmes heures, il soulevait les grandes
tapisseries des mêmes portes qui retombaient ; il restait les bras ouverts dans
la même attitude, ; il priait prosterné sur les mêmes dalles, tandis qu'autour
de lui un peuple de prêtres circulait pieds nus par les couloirs pleins d'un
crépuscule éternel.
Mais sur l'aridité de sa vie, Salammbô faisait comme
une fleur dans la fente d'un sépulcre. Cependant, il était dur pour elle, et ne
lui épargnait point les pénitences ni les paroles amères. Sa condition
établissait entre eux comme l'égalité d'un sexe commun, et il en voulait moins à
la jeune fille de ne pouvoir la posséder que de la trouver si belle et surtout
si pure. Souvent il voyait bien qu'elle se fatiguait à suivre sa pensée. Alors
il s'en retournait plus triste ; il se sentait plus abandonné, plus seul, plus
vide.
Des mots étranges quelquefois lui échappaient, et qui passaient
devant Salammbô comme de larges éclairs illuminant des abîmes. C'était la nuit,
sur la terrasse, quand, seuls tous les deux, ils regardaient les étoiles, et que
Carthage s'étalait en bas, sous leurs pieds, avec le golfe et la pleine mer
vaguement perdus dans la couleur des ténèbres.
Il lui exposait la
théorie des âmes qui descendent sur la terre, en suivant la même route que le
soleil par les signes du zodiaque. De son bras étendu, il montrait dans le
Bélier la porte de la génération humaine, dans le Capricorne, celle du retour
vers les Dieux ; et Salammbô s'efforçait de les apercevoir, car elle prenait ces
conceptions pour des réalités ; elle acceptait comme vrais en eux-mêmes de purs
symboles et jusqu'à des manières de langage, distinction qui n'était pas, non
plus, toujours bien nette pour le prêtre.
-- " Les âmes des morts " ,
disait-il, " se résolvent dans la lune comme les cadavres dans la terre. Leurs
larmes composent son humidité ; c'est un séjour obscur plein de fange, de débris
et de tempêtes. "
Elle demanda ce qu'elle y deviendrait.
D'abord, tu languiras, légère comme une vapeur qui se balance sur les
flots ; et, après des épreuves et des angoisses plus longues, tu t'en iras dans
le foyer du soleil, à la source même de l'Intelligence !
Cependant il ne
parlait pas de la Rabbet. Salammbô s'imaginait que c'était par pudeur pour sa
déesse vaincue, et, l'appelant d'un nom commun qui désignait la lune, elle se
répandait en bénédictions sur l'astre fertile et doux. A la fin, il s'écria :
-- " Non ! non ! elle tire de l'autre toute sa fécondité ! Ne la vois-tu
pas vagabondant autour de lui comme une femme amoureuse qui court après un homme
dans un champ ? " Et sans cesse, il exaltait la vertu de la lumière.
Loin d'abattre ses désirs mystiques, au contraire il les sollicitait, et
même il semblait prendre de la joie à la désoler par les révélations d'une
doctrine impitoyable. Salammbô, malgré les douleurs de son amour, se jetait
dessus avec emportement.
Mais plus Schahabarim se sentait douter de
Tanit, plus il voulait y croire. Au fond de son âme un remords l'arrêtait. Il
lui aurait fallu quelque preuve, une manifestation des Dieux, et, dans l'espoir
de l'obtenir, le prêtre imagina une entreprise qui pouvait à la fois sauver sa
patrie et sa croyance.
Dès lors il se mit, devant Salammbô, à déplorer
le sacrilège et les malheurs qui en résultaient jusque dans les régions du ciel.
Puis, tout à coup, il lui annonça le péril du Suffète, assailli par trois armées
que commandait Mâtho ; car Mâtho, pour les Carthaginois, était, à cause du
voile, comme le roi des Barbares ; et il ajouta que le salut de la République et
de son père dépendait d'elle seule.
-- " De moi ! " s'écria-t-elle, "
comment puis-je ... ? "
Mais le prêtre, avec un sourire de dédain :
-- " Jamais tu ne consentiras ! "
Elle le suppliait. Enfin
Schahabarim lui dit :
-- " Il faut que tu ailles chez les Barbares
reprendre le zaïmph ! "
Elle s'affaissa sur l'escabeau d'ébène ; et elle
restait les bras allongés entre ses genoux, avec un frisson de tous ses membres,
comme une victime au pied de l'autel quand elle attend le coup de massue. Ses
tempes bourdonnaient, elle voyait tourner des cercles de feu, et, dans sa
stupeur, ne comprenait plus qu'une chose, c'est que certainement elle allait
bientôt mourir.
Mais si Rabbetna triomphait, si le zaïmph était rendu et
Carthage délivrée, qu'importe la vie d'une femme ! pensait Schahabarim.
D'ailleurs, elle obtiendrait peut-être le voile et ne périrait pas.
Il
fut trois jours sans revenir, ; le soir du quatrième, elle l'envoya chercher.
Pour mieux enflammer son coeur, il lui apportait toutes les invectives
que l'on hurlait contre Hamilcar en plein Conseil ; il lui disait qu'elle avait
failli, qu'elle devait réparer son crime, et que la Rabbetna ordonnait ce
sacrifice.
Souvent une large clameur traversant les Mappales arrivait
dans Mégara. Schahabarim et Salammbô sortaient vivement ; et, du haut de
l'escalier des galères, ils regardaient.
C'étaient des gens sur la place
de Khamon qui criaient pour avoir des armes. Les Anciens ne voulaient pas leur
en fournir, estimant cet effort inutile ; d'autres partis, sans général, avaient
été massacrés. Enfin on leur permit de s'en aller, et, par une sorte d'hommage à
Moloch ou un vague besoin de destruction, ils arrachèrent dans les bois des
temples de grands cyprès et, les ayant allumés aux flambeaux des Kabyres, ils
les portaient dans les rues en chantant. Ces flammes monstrueuses s'avançaient,
balancées doucement ; elles envoyaient des feux sur des boules de verre à la
crête des temples, sur les ornements des colosses, sur les éperons des navires,
dépassaient les terrasses et faisaient comme des soleils qui se roulaient par la
ville. Elles descendirent l'Acropole. La porte de Malqua s'ouvrit.
-- "
Es-tu prête ? " s'écria Schahabarim, " ou leur as-tu recommandé de dire à ton
père que tu l'abandonnais. " Elle se cacha le visage dans ses voiles, et les
grandes lueurs s'éloignèrent, en s'abaissant peu à peu au bord des flots.
Une épouvante indéterminée la retenait : elle avait peur de Moloch, peur
de Mâtho. Cet homme à taille de géant, et qui était maître du zaïmph, dominait
la Rabbetna autant que le Baal et lui apparaissait entouré des mêmes
fulgurations ; puis l'âme des Dieux, quelquefois, visitait le corps des hommes.
Schahabarim, en parlant de celui-là, ne disait-il pas qu'elle devait vaincre
Moloch ? Ils étaient mêlés l'un à l'autre ; elle les confondait ; tous les deux
la poursuivaient.
Elle voulut connaître l'avenir et elle s'approcha du
serpent, car on tirait des augures d'après l'attitude des serpents. Mais la
corbeille était vide ; Salammbô fut troublée.
Elle le trouva enroulé par
la queue à un des balustres d'argent, près du lit suspendu, et il le frottait
pour se dégager de sa vieille peau jaunâtre, tandis que son corps tout luisant
et clair s'allongeait comme un glaive à moitié sorti du fourreau.
Puis
les jours suivants, à mesure qu'elle se laissait convaincre, qu'elle était plus
disposée à secourir Tanit, le python se guérissait, grossissait, il semblait
revivre.
La certitude que Schahabarim exprimait la volonté des Dieux
s'établit alors dans sa conscience. Un matin, elle se réveilla déterminée, et
elle demanda ce qu'il fallait pour que Mâtho rendît le voile.
-- " Le
réclamer " , dit Schahabarim.
-- " Mais s'il refuse ? " reprit-elle.
Le prêtre la considéra fixement, et avec un sourire qu'elle n'avait
jamais vu.
-- " Oui, comment faire ? " répéta Salammbô.
Il
roulait entre ses doigts l'extrémité des bandelettes qui tombaient de sa tiare
sur ses épaules, les yeux baissés, immobile. Enfin, voyant qu'elle ne comprenait
pas :
-- " Tu seras seule avec lui. "
-- " Après ? " dit-elle.
-- " Seule dans sa tente. "
-- " Et alors ? "
Schahabarim se mordit les lèvres. Il cherchait quelque phrase, un
détour.
-- " Si tu dois mourir, ce sera plus tard " , dit-il, plus tard
! ne crains rien ! et quoi qu'il entreprenne, n'appelle pas ! ne t'effraye pas !
Tu seras humble, entends-tu, et soumise à son désir qui est l'ordre du ciel !
-- " Mais le voile ? "
-- " Les Dieux y aviseront " , répondit
Schahabarim. Elle ajouta :
-- " Si tu m'accompagnais, ô père ? "
-- " Non ! "
Il la fit se mettre à genoux, et, gardant la main
gauche levée et la droite étendue, il jura pour elle de rapporter dans Carthage
le manteau de Tanit. Avec des imprécations terribles, elle se dévouait aux
Dieux, et chaque fois que Schahabarim prononçait un mot, en défaillant, elle le
répétait.
Il lui indiqua toutes les purifications, les jeûnes qu'elle
devait faire et comment parvenir jusqu'à Mâtho. D'ailleurs, un homme connaissant
les routes l'accompagnerait.
Elle se sentit comme délivrée. Elle ne
songeait plus qu'au bonheur de revoir le zaïmph, et maintenant elle bénissait
Schahabarim de ses exhortations.
C'était l'époque où les colombes de
Carthage émigraient en Sicile, dans la montagne d'Eryx, autour du temple de
Vénus. Avant leur départ, durant plusieurs jours, elles se cherchaient,
s'appelaient pour se réunir ; enfin elles s'envolèrent un soir ; le vent les
poussait, et cette grosse nuée blanche glissait dans le ciel, au-dessus de la
mer, très haut.
Une couleur de sang occupait l'horizon. Elles semblaient
descendre vers les flots, peu à peu ; puis elles disparurent comme englouties et
tombant d'elles-mêmes dans la gueule du soleil. Salammbô, qui les regardait
s'éloigner, baissa la tête, et Taanach, croyant deviner son chagrin, lui dit
alors doucement :
-- " Mais elles reviendront, Maîtresse. "
-- "
Oui ! Je le sais. "
-- " Et tu les reverras. "
-- " Peut-être !
" fit-elle en soupirant.
Elle n'avait confié à personne sa résolution ;
pour l'accomplir plus discrètement, elle envoya Taanach acheter dans le faubourg
de Kinisdo (au lieu de les demander aux intendants), toutes les choses qu'il lui
fallait : du vermillon, des aromates, une ceinture de lin et des vêtements
neufs. La vieille esclave s'ébahissait de ces préparatifs, sans oser pourtant
lui faire de questions ; et le jour arriva, fixé par Schahabarim, où Salammbô
devait partir.
Vers la douzième heure, elle aperçut au fond des
sycomores un vieillard aveugle, la main appuyée sur l'épaule d'un enfant qui
marchait devant lui, et de l'autre il portait contre sa hanche une espèce de
cithare en bois noir. Les eunuques, les esclaves, les femmes avaient été
scrupuleusement éloignés : aucun ne pouvait savoir le mystère qui se préparait.
Taanach alluma dans les angles de l'appartement quatre trépieds pleins
de strobus et de cardamone ; puis elle déploya de grandes tapisseries
babyloniennes et elle les tendit sur des cordes, tout autour de la chambre : car
Salammbô ne voulait pas être vue, même par les murailles. Le joueur de kinnor se
tenait accroupi derrière la porte, et le jeune garçon, debout, appliquait contre
ses lèvres une flûte de roseau. Au loin la clameur des rues s'affaiblissait, des
ombres violettes s'allongeaient devant le péristyle des temples, et, de l'autre
côté du golfe, les bases des montagnes, les champs d'oliviers et les vagues
terrains jaunes, ondulant indéfiniment, se confondaient dans une vapeur bleuâtre
; on n'entendait aucun bruit, un accablement indicible pesait dans l'air.
Salammbô s'accroupit sur la marche d'onyx, au bord du bassin ; elle
releva ses larges manches qu'elle attacha derrière ses épaules, et elle commença
ses ablutions, méthodiquement, d'après les rites sacrés.
Enfin Taanach
lui apporta, dans une fiole d'albâtre, quelque chose de liquide et de coagulé ;
c'était le sang d'un chien noir, égorgé par des femmes stériles, une nuit
d'hiver, dans les décombres d'un sépulcre. Elle s'en frotta les oreilles, les
talons, le pouce de la main droite, et même son ongle resta un peu rouge, comme
si elle eût écrasé un fruit.
La lune se leva ; alors la cithare et la
flûte, toutes les deux à la fois, se mirent à jouer.
Salammbô défit ses
pendants d'oreilles, son collier, ses bracelets, sa longue simarre blanche ;
elle dénoua le bandeau de ses cheveux, et pendant quelques minutes elle les
secoua sur ses épaules, doucement, pour se rafraîchir en les éparpillant. La
musique au-dehors continuait ; c'étaient trois notes, toujours les mêmes,
précipitées, furieuses ; les cordes grinçaient, la flûte ronflait ; Taanach
marquait la cadence en frappant dans ses mains ; Salammbô, avec un balancement
de tout son corps, psalmodiait des prières, et ses vêtements, les uns après les
autres, tombaient autour d'elle.
La lourde tapisserie trembla, et
par-dessus la corde qui la supportait, la tête du python apparut. Il descendit
lentement, comme une goutte d'eau qui coule le long d'un mur, rampa entre les
étoffes épandues, puis, la queue collée contre le sol, il se leva tout droit ;
et ses yeux, plus brillants que des escarboucles, se dardaient sur Salammbô.
L'horreur du froid ou une pudeur, peut-être, la fit d'abord hésiter.
Mais elle se rappela les ordres de Schahabarim, elle s'avança ; le python se
rabattit et lui posant sur la nuque le milieu de son corps, il laissait pendre
sa tête et sa queue, comme un collier rompu dont les deux bouts traînent jusqu'à
terre. Salammbô l'entoura autour de ses flancs, sous ses bras, entre ses genoux
; puis le prenant à la mâchoire, elle approcha cette petite gueule triangulaire
jusqu'au bord de ses dents, et, en fermant à demi les yeux, elle se renversait
sous les rayons de la lune. La blanche lumière semblait l'envelopper d'un
brouillard d'argent, la forme de ses pas humides brillait sur les dalles, des
étoiles palpitaient dans la profondeur de l'eau ; il serrait contre elle ses
noirs anneaux tigrés de plaques d'or. Salammbô haletait sous ce poids trop
lourd, ses reins pliaient, elle se sentait mourir ; et du bout de sa queue il
lui battait la cuisse tout doucement ; puis la musique se taisant, il retomba.
Taanach revint près d'elle ; et quand elle eut disposé deux candélabres
dont les lumières brûlaient dans les boules de cristal pleines d'eau, elle
teignit de lausonia l'intérieur de ses mains, passa du vermillon sur ses joues,
de l'antimoine au bord de ses paupières, et allongea ses sourcils avec un
mélange de gomme, de musc, d'ébène et de pattes de mouches écrasées.
Salammbô, assise dans une chaise à montants d'ivoire, s'abandonnait aux
soins de l'esclave. Mais ces attouchements, l'odeur des aromates et les jeûnes
qu'elle avait subis, l'énervaient. Elle devint si pâle que Taanach s'arrêta.
-- " Continue ! " dit Salammbô, et, se roidissant contre elle-même, elle
se ranima tout à coup. Alors une impatience la saisit ; elle pressait Taanach de
se hâter, et la vieille esclave en grommelant :
-- " Bien ! bien !
Maîtresse ! ... Tu n'as d'ailleurs personne qui t'attende ! "
-- " Oui !
" dit Salammbô, " quelqu'un m'attend. "
Taanach se recula de surprise,
et, afin d'en savoir plus long :
-- " Que m'ordonnes-tu, Maîtresse ? car
si tu dois rester partie... "
Mais Salammbô sanglotait ; l'esclave
s'écria :
-- " Tu souffres ! qu'as-tu donc ? Ne t'en va pas ! emmène-moi
! Quand tu étais toute petite et que tu pleurais, je te prenais sur mon coeur et
je te faisais rire avec la pointe de mes mamelles ; tu les as taries, Maîtresse
! " Elle se donnait des coups sur sa poitrine desséchée. " Maintenant, je suis
vieille ! je ne peux rien pour toi ! tu ne m'aimes plus ! tu me caches tes
douleurs, tu dédaignes ta nourrice ! " Et de tendresse et de dépit, des larmes
coulaient le long de ses joues, dans les balafres de son tatouage.
-- "
Non ! " dit Salammbô, " non, je t'aime ! console-toi ! "
Taanach, avec
un sourire pareil à la grimace d'un vieux singe, reprit sa besogne. D'après les
recommandations de Schahabarim, Salammbô lui avait ordonné de la rendre
magnifique ; et elle l'accommodait dans un goût barbare, plein à la fois de
recherche et d'ingénuité.
Sur une première tunique, mince, et de couleur
vineuse, elle en passa une seconde, brodée en plumes d'oiseaux. Des écailles
d'or se collaient à ses hanches, et de cette large ceinture descendaient les
flots de ses caleçons bleus, étoilés d'argent. Ensuite Taanach lui emmancha une
grande robe, faite avec la toile du pays des Sères, blanche et bariolée de
lignes vertes. Elle attacha au bord de son épaule un carré de pourpre, appesanti
dans le bas par des grains de sandastrum ; et par-dessus tous ces vêtements,
elle posa un manteau noir à queue traînante ; puis elle la contempla, et, fière
de son oeuvre, ne put s'empêcher de dire :
-- " Tu ne seras pas plus
belle le jour de tes noces ! "
-- " Mes noces ! " répéta Salammbô ; elle
rêvait, le coude appuyé sur la chaise d'ivoire.
Mais Taanach dressa
devant elle un miroir de cuivre si large et si haut qu'elle s'y aperçut tout
entière. Alors elle se leva, et, d'un coup de doigt léger, remonta une boucle de
ses cheveux, qui descendait trop bas.
Ils étaient couverts de poudre
d'or, crépus sur le front et par-derrière ils pendaient dans le dos, en longues
torsades que terminaient des perles. Les clartés des candélabres avivaient le
fard de ses joues, l'or de ses vêtements, la blancheur de sa peau ; elle avait
autour de la taille, sur les bras, sur les mains et aux doigts des pieds une
telle abondance de pierreries que le miroir, comme un soleil, lui renvoyait des
rayons ; -- et Salammbô, debout à côté de Taanach, se penchant pour la voir,
souriait dans cet éblouissement.
Puis elle se promena de long en large,
embarrassée du temps qui lui restait.
Tout à coup, le chant d'un coq
retentit. Elle piqua vivement sur ses cheveux un long voile jaunes, se passa une
écharpe autour du cou, enfonça ses pieds dans des bottines de cuir bleu, et elle
dit à Taanach :
-- " Va voir sous les myrtes s'il n'y a pas un homme
avec deux chevaux. "
Taanach était à peine rentrée qu'elle descendait
l'escalier des galeries.
-- " Maîtresse ! " cria la nourrice.
Salammbô se retourna, un doigt sur la bouche, en signe de discrétion et
d'immobilité.
Taanach se coula doucement le long des proues jusqu'au bas
de la terrasse ; et de loin, à la clarté de la lune, elle distingua, dans
l'avenue des cyprès, une ombre gigantesque marchant à la gauche de Salammbô
obliquement, ce qui était un présage de mort.
Taanach remonta dans la
chambre. Elle se jeta par terre, en se déchirant le visage avec ses ongles ;
elle s'arrachait les cheveux, et à pleine poitrine poussait des hurlements
aigus.
L'idée lui vint que l'on pouvait les entendre ; alors elle se
tut. Elle sanglotait tout bas, la tête dans ses mains et la figure sur les
dalles.
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Chapitre 11
SOUS LA TENTE
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L'homme qui conduisait Salammbô la fit remonter au-delà du phare, vers
les Catacombes, puis descendre le long faubourg Molouya, plein de ruelles
escarpées. Le ciel commençait à blanchir. Quelquefois, des poutres de palmier,
sortant des murs, les obligeaient à baisser la tête. Les deux chevaux, marchant
au pas, glissaient ; et ils arrivèrent ainsi à la porte de Teveste.
Ses
lourds battants étaient entrebâillés ; ils passèrent ; elle se referma derrière
eux.
D'abord ils suivirent pendant quelque temps le pied des remparts,
et, à la hauteur des Citernes, ils prirent par la Taenia, étroit ruban de terre
jaune, qui, séparant le golfe du lac, se prolonge jusqu'au Rhadès.
Personne n'apparaissait autour de Carthage, ni sur la mer, ni dans la
campagne. Les flots couleur d'ardoise clapotaient doucement, et le vent léger,
poussant leur écume çà et là, les tachetait de déchirures blanches. Malgré tous
ses voiles, Salammbô frissonnait sous la fraîcheur du matin ; le mouvement, le
grand air l'étourdissaient. Puis le soleil se leva ; il la mordait sur le
derrière de la tête, et, involontairement, elle s'assoupissait un peu. Les deux
bêtes, côte à côte, trottaient l'amble en enfonçant leurs pieds dans le sable
muet.
Quand ils eurent dépassé la montagne des Eaux-Chaudes, ils
continuèrent d'un train plus rapide, le sol étant plus ferme.
Mais les
champs, bien qu'on fût à l'époque des semailles et des labours, d'aussi loin
qu'on les apercevait, étaient vides comme le désert. Il y avait, de place en
place, des tas de blé répandus ; ailleurs des orges roussies s'égrenaient. Sur
l'horizon clair, les villages apparaissaient en noir, avec des formes
incohérentes et découpées.
De temps à autre, un pan de muraille à demi
calciné se dressait au bord de la route. Les toits des cabanes s'effondraient,
et, dans l'intérieur, on distinguait des éclats de poteries, des lambeaux de
vêtements, toutes sortes d'ustensiles et de choses brisées méconnaissables.
Souvent un être couvert de haillons, la face terreuse et les prunelles
flamboyantes, sortait de ces ruines. Mais bien vite il se mettait à courir ou
disparaissait dans un trou. Salammbô et son guide ne s'arrêtaient pas.
Les plaines abandonnées se succédaient. Sur de grands espaces de terre
toute blonde s'étalait, par traînées inégales, une poudre de charbon que leurs
pas soulevaient derrière eux. Quelquefois ils rencontraient de petits endroits
paisibles, un ruisseau qui coulait parmi de longues herbes ; et, en remontant
sur l'autre bord, Salammbô, pour se rafraîchir les mains, arrachait des feuilles
mouillées. Au coin d'un bois de lauriers-roses, son cheval fit un grand écart
devant le cadavre d'un homme, étendu par terre.
L'esclave, aussitôt, la
rétablit sur les coussins. C'était un des serviteurs du Temple, un homme que
Schahabarim employait dans les missions périlleuses.
Par excès de
précaution, maintenant il allait à pied, près d'elle entre les chevaux ; et il
les fouettait avec le bout d'un lacet de cuir enroulé à son bras, ou bien il
tirait d'une panetière suspendue contre sa poitrine des boulettes de froment, de
dattes et de jaunes d'oeufs, enveloppées dans des feuilles de lotus, et il les
offrait à Salammbô, sans parler, tout en courant.
Au milieu du jour,
trois Barbares, vêtus de peaux de bêtes, les croisèrent sur le sentier. Peu à
peu, il en parut d'autres, vagabondant par troupes de dix, douze, vingt-cinq
hommes ; plusieurs poussaient des chèvres ou quelque vache qui boitait. Leurs
lourds bâtons étaient hérissés de pointes en airain ; des coutelas luisaient sur
leurs vêtements d'une saleté farouche, et ils ouvraient les yeux avec un air de
menace et d'ébahissement. Tout en passant, quelques-uns envoyaient une
bénédiction banale ; d'autres, des plaisanteries obscènes ; et l'homme de
Schahabarim répondait à chacun dans son propre idiome. Il leur disait que
c'était un jeune garçon malade allant pour se guérir vers un temple lointain.
Cependant le jour tombait. Des aboiements retentirent ; ils s'en
rapprochèrent.
Puis, aux clartés du crépuscule, ils aperçurent un enclos
de pierres sèches, enfermant une vague construction. Un chien courait sur le
mur. L'esclave lui jeta des cailloux ; et ils entrèrent dans une haute salle
voûtée.
Au milieu, une femme accroupie se chauffait à un feu de
broussailles dont la fumée s'envolait par les trous du plafond. Ses cheveux
blancs, qui lui tombaient jusqu'aux genoux, la cachaient à demi ; et sans
vouloir répondre, d'un air idiot, elle marmottait des paroles de vengeance
contre les Barbares et contre les Carthaginois.
Le coureur furetait de
droite et de gauche. Puis il revint près d'elle, en réclamant à manger. La
vieille branlait la tête, et, les yeux fixés sur les charbons, murmurait :
-- " J'étais la main. Les dix doigts sont coupés. La bouche ne mange
plus. "
L'esclave lui montra une poignée de pièces d'or. Elle se rua
dessus, mais bientôt elle reprit son immobilité.
Enfin il lui posa sous
la gorge un poignard qu'il avait dans sa ceinture. Alors, en tremblant, elle
alla soulever une large pierre et rapporta une amphore de vin avec des poissons
d'Hippo-Zaryte confits dans du miel.
Salammbô se détourna de cette
nourriture immonde, et elle s'endormit sur les caparaçons des chevaux étendus
dans un coin de la salle.
Avant le jour, il la réveilla.
Le
chien hurlait. L'esclave s'en approcha tout doucement ; et d'un seul coup de
poignard, lui abattit la tête. Puis il frotta de sang les naseaux des chevaux
pour les ranimer. La vieille lui lança par-derrière une malédiction. Salammbô
l'aperçut, et elle pressa l'amulette qu'elle portait sur son coeur.
Ils
se remirent en marche.
De temps à autre, elle demandait si l'on ne
serait pas bientôt arrivé. La route ondulait sur de petites collines. On
n'entendait que le grincement des cigales. Le soleil chauffait l'herbe jaunie ;
la terre était toute fendillée par des crevasses, qui faisaient, en la divisant,
comme des dalles monstrueuses. Quelquefois une vipère passait, des aigles
volaient ; l'esclave courait toujours ; Salammbô rêvait sous ses voiles, et
malgré la chaleur ne les écartait pas, dans la crainte de salir ses beaux
vêtements.
A des distances régulières, des tours s'élevaient, bâties par
les Carthaginois, afin de surveiller les tribus. Ils entraînaient dedans pour se
mettre à l'ombre, puis repartaient.
La veille, par prudence, ils avaient
fait un grand détour. Mais, à présent, on ne rencontrait personne ; la région
étant stérile, les Barbares n'y avaient point passé.
La dévastation peu
à peu recommença. Parfois, au milieu d'un champ, une mosaïque s'étalait, seul
débris d'un château disparu ; et les oliviers, qui n'avaient pas de feuilles,
semblaient au loin de larges buissons d'épines. Ils traversèrent un bourg dont
les maisons étaient brûlées à ras du sol. On voyait le long des murailles des
squelettes humains. Il y en avait aussi de dromadaires et de mulets. Des
charognes à demi rongées barraient les rues. La nuit descendait. Le ciel était
bas et couvert de nuages.
Ils remontèrent encore pendant deux heures
dans la direction de l'Occident, et, tout à coup, devant eux, ils aperçurent
quantité de petites flammes.
Elles brillaient au fond d'un amphithéâtre.
Çà et là des plaques d'or miroitaient, en se déplaçant. C'étaient les cuirasses
des Clinabares, le camp punique ; puis ils distinguèrent aux alentours d'autres
lueurs plus nombreuses, car les armées des Mercenaires, confondues maintenant,
s'étendaient sur un grand espace.
Salammbô fit un mouvement pour
s'avancer. Mais l'homme de Schahabarim l'entraîna plus loin, et ils longèrent la
terrasse qui fermait le camp des Barbares. Une brèche s'y ouvrait, l'esclave
disparut.
Au sommet du retranchement, une sentinelle se promenait avec
un arc à la main et une pique sur l'épaule.
Salammbô se rapprochait
toujours ; le Barbare s'agenouilla, et une longue flèche vint percer le bas de
son manteau. Puis, comme elle restait immobile, en criant, il lui demanda ce
qu'elle voulait.
-- " Parler à Mâtho " , répondit-elle. " Je suis un
transfuge de Carthage. "
Il poussa un sifflement, qui se répéta de loin
en loin.
Salammbô attendit ; son cheval, effrayé, tournoyait en
reniflant.
Quand Mâtho arriva, la lune se levait derrière elle. Mais
elle avait sur le visage un voile jaune à fleurs noires et tant de draperies
autour du corps qu'il était impossible d'en rien deviner. Du haut de la
terrasse, il considérait cette forme vague se dressant comme un fantôme dans les
pénombres du soir.
Enfin elle lui dit :
-- " Mène-moi dans ta
tente ! Je le veux ! "
Un souvenir qu'il ne pouvait préciser lui
traversa la mémoire. Il sentait battre son coeur. Cet air de commandement
l'intimidait.
-- " Suis-moi ! " dit-il.
La barrière s'abaissa ;
aussitôt elle fut dans le camp des Barbares.
Un grand tumulte et une
grande foule l'emplissaient. Des feux clairs brûlaient sous des marmites
suspendues ; et leurs reflets empourprés, illuminant certaines places, en
laissaient d'autres dans les ténèbres, complètement. On criait, on appelait ;
des chevaux attachés à des entraves formaient de longues lignes droites au
milieu des tentes ; elles étaient rondes, carrées, de cuir ou de toile ; il y
avait des huttes en roseaux et des trous dans le sable comme en font les chiens.
Les soldats charriaient des fascines, s'accoudaient par terre, ou, s'enroulant
dans une natte, se disposaient à dormir ; et le cheval de Salammbô, pour passer
par-dessus, quelquefois allongeait une jambe et sautait.
Elle se
rappelait les avoir déjà vus ; mais leurs barbes étaient plus longues, leurs
figures encore plus noires, leurs voix plus rauques. Mâtho, en marchant devant
elle, les écartait par un geste de son bras qui soulevait son manteau rouge.
Quelques-uns baisaient ses mains ; d'autres, en pliant l'échine, l'abordaient
pour lui demander des ordres ; car il était maintenant le véritable, le seul
chef des Barbares ; Spendius, Autharite et Narr'Havas étaient découragés, et il
avait montré tant d'audace et d'obstination que tous lui obéissaient.
Salammbô, en le suivant, traversa le camp entier. Sa tente était au
bout, à trois cents pas du retranchement d'Hamilcar.
Elle remarqua sur
la droite une large fosse, et il lui sembla que des visages posaient contre le
bord, au niveau du sol, comme eussent fait des têtes coupées. Cependant leurs
yeux remuaient, et de ces bouches entrouvertes il s'échappait des gémissements
en langage punique.
Deux nègres, portant des fanaux de résine, se
tenaient aux deux côtés de la porte. Mâtho écarta la toile brusquement. Elle le
suivit.
C'était une tente profonde, avec un mât dressé au milieu. Un
grand lampadaire en forme de lotus l'éclairait, tout plein d'une huile jaune où
flottaient des poignées d'étoupes, et on distinguait dans l'ombre des choses
militaires qui reluisaient. Un glaive nu s'appuyait contre un escabeau, près
d'un bouclier ; des fouets en cuir d'hippopotame, des cymbales, des grelots, des
colliers s'étalaient pêle-mêle sur des corbeilles en sparterie ; les miettes
d'un pain noir salissaient une couverture de feutre ; dans un coin, sur une
pierre ronde, de la monnaie de cuivre était négligemment amoncelée, et, par les
déchirures de la toile, le vent apportait la poussière du dehors avec la senteur
des éléphants, que l'on entendait manger, tout en secouant leurs chaînes.
-- " Qui es-tu ? " dit Mâtho.
Sans répondre, elle regardait
autour d'elle, lentement, puis ses yeux s'arrêtèrent au fond, où, sur un lit en
branches de palmier, retombait quelque chose de bleuâtre et de scintillant.
Elle s'avança vivement. Un cri lui échappa. Mâtho, derrière elle,
frappait du pied.
-- " Qui t'amène ? pourquoi viens-tu ? "
Elle
répondit en montrant le zaïmph :
-- " Pour le prendre ! " et de l'autre
main elle arracha les voiles de sa tête. Il se recula, les coudes en arrière,
béant, presque terrifié.
Elle se tenait comme appuyée sur la force des
Dieux ; et, le regardant face à face, elle lui demanda le zaïmph ; elle le
réclamait en paroles abondantes et superbes.
Mâtho n'entendait pas ; il
la contemplait, et les vêtements, pour lui, se confondaient avec le corps. La
moire des étoffes était, comme la splendeur de sa peau, quelque chose de spécial
et n'appartenant qu'à elle. Ses yeux, ses diamants étincelaient ; le poli de ses
ongles continuait la finesse des pierres qui chargeaient ses doigts ; les deux
agrafes de sa tunique, soulevant un peu de ses seins, les rapprochaient l'un de
l'autre, et il se perdait par la pensée dans leur étroit intervalle, où
descendait un fil tenant une plaque d'émeraudes, que l'on apercevait plus bas
sous la gaze violette. Elle avait pour pendants d'oreilles deux petites balances
de saphir supportant une perle creuse, pleine d'un parfum liquide. Par les trous
de la perle, de moment en moment, une gouttelette qui tombait mouillait son
épaule nue. Mâtho la regardait tomber.
Une curiosité indomptable
l'entraîna ; et, comme un enfant qui porte la main sur un fruit inconnu, tout en
tremblant, du bout de son doigt, il la toucha légèrement sur le haut de sa
poitrine ; la chair un peu froide céda avec une résistance élastique.
Ce
contact, à peine sensible pourtant, ébranla Mâtho jusqu'au fond de lui-même. Un
soulèvement de tout son être le précipitait vers elle. Il aurait voulu
l'envelopper, l'absorber, la boire. Sa poitrine haletait, il claquait des dents.
En la prenant par les deux poignets, il l'attira doucement, et il
s'assit alors sur une cuirasse, près du lit de palmier que couvrait une peau de
lion. Elle était debout. Il la regardait de bas en haut, en la tenant ainsi
entre ses jambes, et il répétait :
-- " Comme tu es belle ! comme tu es
belle ! "
Ses yeux continuellement fixés sur les siens la faisaient
souffrir ; et ce malaise, cette répugnance augmentaient d'une façon si aiguë que
Salammbô se retenait pour ne pas crier. La pensée de Schahabarim lui revint ;
elle se résigna.
Mâtho gardait toujours ses petites mains dans les
siennes ; et, de temps à autre, malgré l'ordre du prêtre, en tournant le visage,
elle tâchait de l'écarter avec des secousses de ses bras. Il ouvrait les narines
pour mieux humer le parfum s'exhalant de sa personne. C'était une émanation
indéfinissable, fraîche, et cependant qui étourdissait comme la fumée d'une
cassolette. Elle sentait le miel, le poivre, l'encens, les roses, et une autre
odeur encore.
Mais comment se trouvait-elle près de lui, dans sa tente,
à sa discrétion ? Quelqu'un, sans doute, l'avait poussée ? Elle n'était pas
venue pour le zaïmph ? Ses bras retombèrent, et il baissa la tête, accablé par
une rêverie soudaine.
Salammbô, afin de l'attendrir, lui dit d'une voix
plaintive :
-- " Que t'ai-je donc fait pour que tu veuilles ma mort ? "
-- " Ta mort ! "
Elle reprit :
-- " Je t'ai aperçu un
soir, à la lueur de mes jardins qui brûlaient, entre des coupes fumantes et mes
esclaves égorgés, et ta colère était si forte que tu as bondi vers moi et qu'il
a fallu m'enfuir ! Puis une terreur est entrée dans Carthage. On criait la
dévastation des villes, l'incendie des campagnes, le massacre des soldats ;
c'est toi qui les avais perdus, c'est toi qui les avais assassinés ! Je te hais
! Ton nom seul me ronge comme un remords. Tu es plus exécré que la peste et que
la guerre romaine ! Les provinces tressaillent de ta fureur, les sillons sont
pleins de cadavres ! J'ai suivi la trace de tes feux, comme si je marchais
derrière Moloch ! "
Mâtho se leva d'un bond ; un orgueil colossal lui
gonflait le coeur ; il se trouvait haussé à la taille d'un Dieu.
Les
narines battantes, les dents serrées, elle continuait :
-- " Comme si ce
n'était pas assez de ton sacrilège, tu es venu chez moi, dans mon sommeil, tout
couvert du zaïmph ! Tes paroles, je ne les ai pas comprises ; mais je voyais
bien que tu voulais m'entraîner vers quelque chose d'épouvantable, au fond d'un
abîme. "
Mâtho, en se tordant les bras, s'écria :
-- " Non ! non
! c'était pour te le donner ! pour te le rendre ! Il me semblait que la Déesse
avait laissé son vêtement pour toi, et qu'il t'appartenait ! Dans son temple ou
dans ta maison, qu'importe ? n'es-tu pas toute-puissante, immaculée, radieuse et
belle comme Tanit ! " Et avec un regard plein d'une adoration infinie :
-- " A moins, peut-être que tu ne sois Tanit ? "
-- " Moi, Tanit
! " se disait Salammbô.
Ils ne parlaient plus. Le tonnerre au loin
roulait. Des moutons bêlaient, effrayés par l'orage.
-- " Oh ! approche
! " reprit-il, " approche ! ne crains rien ! "
--Autrefois, je n'étais
qu'un soldat confondu dans la plèbe des Mercenaires, et même si doux, que je
portais pour les autres du bois sur mon dos. Est-ce que je m'inquiète de
Carthage ! La foule de ses hommes s'agite comme perdue dans la poussière de tes
sandales, et tous ses trésors avec les provinces, les flottes et les îles, ne me
font pas envie comme la fraîcheur de tes lèvres et le tour de tes épaules. Mais
je voulais abattre ses murailles afin de parvenir jusqu'à toi, pour te posséder
! D'ailleurs, en attendant, je me vengeais ! A présent, j'écrase les hommes
comme des coquilles, et je me jette sur les phalanges, j'écarte les sarisses
avec mes mains, j'arrête les étalons par les naseaux ; une catapulte ne me
tuerait pas ! Oh ! Si tu savais, au milieu de la guerre, comme je pense à toi !
Quelquefois, le souvenir d'un geste, d'un pli de ton vêtement, tout à coup me
saisit et m'enlace comme un filet ! j'aperçois tes yeux dans les flammes des
phalariques et sur la dorure des boucliers ! j'entends ta voix dans le
retentissement des cymbales. Je me détourne, tu n'es pas là ! et alors je me
replonge dans la bataille ! "
Il levait ses bras où des veines
s'entrecroisaient comme des lierres sur des branches d'arbre. De la sueur
coulait sur sa poitrine, entre ses muscles carrés ; et son haleine secouait ses
flancs avec sa ceinture de bronze toute garnie de lanières qui pendaient jusqu'à
ses genoux, plus fermes que du marbre. Salammbô, accoutumée aux eunuques, se
laissait ébahir par la force de cet homme. C'était le châtiment de la Déesse ou
l'influence de Moloch circulant autour d'elle, dans les cinq armées. Une
lassitude l'accablait ; elle écoutait avec stupeur le cri intermittent des
sentinelles, qui se répondaient.
Les flammes de la lampe vacillaient
sous des rafales d'air chaud. Il venait, par moment, de larges éclairs ; puis
l'obscurité redoublait ; et elle ne voyait plus que les prunelles de Mâtho,
comme deux charbons dans la nuit. Cependant, elle sentait bien qu'une fatalité
l'entourait, qu'elle touchait à un moment suprême, irrévocable, et, dans un
effort, elle remonta vers le zaïmph et leva les mains pour le saisir.
--
" Que fais-tu ? " s'écria Mâtho.
Elle répondit avec placidité :
-- " Je m'en retourne à Carthage. "
Il s'avança en croisant les
bras, et d'un air si terrible qu'elle fut immédiatement comme clouée sur ses
talons.
-- " T'en retourner à Carthage ! " Il balbutiait, et il
répétait, en grinçant des dents :
-- " T'en retourner à Carthage ! Ah !
tu venais pour prendre le zaïmph, pour me vaincre, puis disparaître ! Non ! non,
tu m'appartiens ! et personne à présent ne t'arrachera d'ici ! Oh ! je n'ai pas
oublié l'insolence de tes grands yeux tranquilles et comme tu m'écrasais avec la
hauteur de ta beauté ! A mon tour, maintenant ! Tu es ma captive, mon esclave,
ma servante ! Appelle, si tu veux, ton père et son armée, les Anciens, les
Riches et ton exécrable peuple, tout entier ! Je suis le maître de trois cent
mille soldats ! j'irai en chercher dans la Lusitanie, dans les Gaules et au fond
du désert, et je renverserai ta ville, je brûlerai tous ses temples ; les
trirèmes vogueront sur des vagues de sang ! Je ne veux pas qu'il en reste une
maison, une pierre ni un palmier ! Et si les hommes me manquent, j'attirerai les
ours des montagnes et je pousserai les lions ! N'essaye pas de t'enfuir, je te
tue ! "
Blême et les poings crispés, il frémissait comme une harpe dont
les cordes vont éclater. Tout à coup des sanglots l'étouffèrent et, en
s'affaissant sur les jarrets :
-- " Ah ! pardonne-moi ! Je suis un
infâme et plus vil que les scorpions, que la fange et la poussière ! Tout à
l'heure, pendant que tu parlais, ton haleine a passé sur ma face, et je me
délectais comme un moribond qui boit à plat ventre au bord d'un ruisseau.
Ecrase-moi, pourvu que je sente tes pieds ! maudis-moi, pourvu que j'entende ta
voix ! Ne t'en va pas ! pitié ! je t'aime ! je t'aime ! "
Il était à
genoux, par terre, devant elle ; et il lui entourait la taille de ses deux bras,
la tête en arrière, les mains errantes ; les disques d'or suspendus à ses
oreilles luisaient sur son cou bronzé ; de grosses larmes roulaient dans ses
yeux pareils à des globes d'argent ; il soupirait d'une façon caressante, et
murmurait de vagues paroles, plus légères qu'une brise et suaves comme un
baiser.
Salammbô était envahie par une mollesse où elle perdait toute
conscience d'elle-même. Quelque chose à la fois d'intime et de supérieur, un
ordre des Dieux la forçait à s'y abandonner ; des nuages la soulevaient, et, en
défaillant, elle se renversa sur le lit dans les poils du lion. Mâtho lui saisit
les talons, la chaînette d'or éclata, et les deux bouts, en s'envolant,
frappèrent la toile comme deux vipères rebondissantes. Le zaïmph tomba,
l'enveloppait ; elle aperçut la figure de Mâtho se courbant sur sa poitrine.
-- " Moloch, tu me brûles ! " et les baisers du soldat, plus dévorateurs
que des flammes, la parcouraient ; elle était comme enlevée dans un ouragan,
prise dans la force du soleil.
Il baisa tous les doigts de ses mains,
ses bras, ses pieds, et d'un bout à l'autre les longues tresses de ses cheveux.
-- " Emporte-le " , disait-il, est-ce que j'y tiens ! Emmène-moi avec
lui ! j'abandonne l'armée ! je renonce à tout ! Au-delà de Gadès, à vingt jours
dans la mer, on rencontre une île couverte de poudre d'or, de verdure et
d'oiseaux. Sur les montagnes, de grandes fleurs pleines de parfums qui fument se
balancent comme d'éternels encensoirs ; dans les citronniers plus hauts que des
cèdres, des serpents couleur de lait font avec les diamants de leur gueule
tomber les fruits sur le gazon ; l'air est si doux qu'il empêche de mourir. Oh !
je la trouverai, tu verras. Nous vivrons dans les grottes de cristal, taillées
au bas des collines. Personne encore ne l'habite, ou je deviendrai le roi du
pays. "
Il balaya la poussière de ses cothurnes ; il voulut qu'elle mît
entre ses lèvres le quartier d'une grenade, il accumula derrière sa tête des
vêtements pour lui faire un coussin. Il cherchait les moyens de la servir, de
s'humilier, et même il étala sur ses jambes le zaïmph, comme un simple tapis.
-- " As-tu toujours " , disait-il, " ces petites cornes de gazelle où
sont suspendus tes colliers ? Tu me les donneras ; je les aime ! " Car il
parlait comme si la guerre était finie, des rires de joie lui échappaient ; et
les Mercenaires, Hamilcar, tous les obstacles avaient maintenant disparu. La
lune glissait entre deux nuages. Ils la voyaient par une ouverture de la tente.
-- " Ah ! que j'ai passé de nuits à la contempler ! elle me semblait un
voile qui cachait ta figure ; tu me regardais à travers ; ton souvenir se mêlait
à ses rayonnements ; je ne vous distinguais plus ! " Et la tête entre ses seins,
il pleurait abondamment.
-- " C'est donc là ! " , songeait-elle " cet
homme formidable qui fait trembler Carthage ! "
Il s'endormit. Alors, en
se dégageant de son bras, elle posa un pied par terre, et elle s'aperçut que sa
chaînette était brisée.
On accoutumait les vierges dans les grandes
familles à respecter ces entraves comme une chose presque religieuse, et
Salammbô, en rougissant, roula autour de ses jambes les deux tronçons de la
chaîne d'or.
Carthage, Mégara, sa maison, sa chambre et les campagnes
qu'elle avait traversées, tourbillonnaient dans sa mémoire en images
tumultueuses et nettes cependant. Mais un abîme survenu les reculait loin
d'elle, à une distance infinie.
L'orage s'en allait ; de rares gouttes
d'eau en claquant une à une faisaient osciller le toit de la tente.
Mâtho, tel qu'un homme ivre, dormait étendu sur le flanc, avec un bras
qui dépassait le bord de la couche. Son bandeau de perles était un peu remonté
et découvrait son front. Un sourire écartait ses dents. Elles brillaient entre
sa barbe noire, et dans les paupières à demi closes il y avait une gaieté
silencieuse et presque outrageante.
Salammbô le regardait immobile, la
tête basse, les mains croisées.
Au chevet du lit, un poignard s'étalait
sur une table de cyprès ; la vue de cette lame luisante l'enflamma d'une envie
sanguinaire. Des voix lamentables se traînaient au loin, dans l'ombre, et, comme
un choeur de Génies, la sollicitaient. Elle se rapprocha ; elle saisit le fer
par le manche. Au frôlement de sa robe, Mâtho entrouvrit les yeux, en avançant
la bouche sur ses mains, et le poignard tomba.
Des cris s'élevèrent ;
une lueur effrayante fulgurait derrière la toile. Mâtho la souleva ; ils
aperçurent de grandes flammes qui enveloppaient le camp des Libyens.
Leurs cabanes de roseaux brûlaient, et les tiges, en se tordant,
éclataient dans la fumée et s'envolaient comme des flèches ; sur l'horizon tout
rouge, des ombres noires couraient éperdues. On entendait les hurlements de ceux
qui étaient dans les cabanes ; les éléphants, les boeufs et les chevaux
bondissaient au milieu de la foule en l'écrasant, avec les munitions et les
bagages que l'on tirait de l'incendie. Des trompettes sonnaient. On appelait : "
Mâtho ! Mâtho ! " Des gens à la porte voulaient entrer.
-- " Viens donc
! c'est Hamilcar qui brûle le camp d'Autharite ! "
Il fit un bond. Elle
se trouva toute seule.
Alors elle examina le zaïmph ; et quand elle
l'eut bien contemplé, elle fut surprise de ne pas avoir ce bonheur qu'elle
s'imaginait autrefois. Elle restait mélancolique devant son rêve accompli.
Mais le bas de la tente se releva, et une forme monstrueuse apparut.
Salammbô ne distingua d'abord que les deux yeux, avec une longue barbe blanche
qui pendait jusqu'à terre ; car le reste du corps, embarrassé dans les guenilles
d'un vêtement fauve, traînait contre le sol ; et, à chaque mouvement pour
avancer, les deux mains entraient dans la barbe, puis retombaient. En rampant
ainsi, elle arriva jusqu'à ses pieds, et Salammbô reconnut le vieux Giscon.
En effet, les Mercenaires, pour empêcher les anciens captifs de
s'enfuir, à coups de barre d'airain leur avaient cassé les jambes ; et ils
pourrissaient tous pêle-mêle, dans une fosse, au milieu des immondices. Les plus
robustes, quand ils entendaient le bruit des gamelles, se haussaient en criant :
c'est ainsi que Giscon avait aperçu Salammbô. Il avait deviné une Carthaginoise,
aux petites boules de sandastrum qui battaient contre ses cothurnes ; et, dans
le pressentiment d'un mystère considérable, en se faisant aider par ses
compagnons, il était parvenu à sortir de la fosse ; puis, avec les coudes et les
mains, il s'était traîné vingt pas plus loin, jusqu'à la tente de Mâtho. Deux
voix y parlaient. Il avait écouté du dehors et tout entendu.
-- " C'est
toi ! " dit-elle enfin, presque épouvantée.
En se haussant sur les
poignets, il répliqua :
-- " Oui, c'est moi ! On me croit mort, n'est-ce
pas ? "
Elle baissa la tête. Il reprit :
-- " Ah ! pourquoi les
Baals ne m'ont-ils pas accordé cette miséricorde ! "
" Et se
rapprochant de si près, qu'il la frôlait : " Ils m'auraient épargné la peine de
te maudire . ! "
Salammbô se rejeta vivement en arrière, tant elle eut
peur de cet être immonde, qui était hideux comme une larve et terrible comme un
fantôme.
-- " J'ai cent ans, bientôt " , dit-il. " J'ai vu Agathodès ;
j'ai vu Régulus et les aigles des Romains passer sur les moissons des champs
puniques ! J'ai vu toutes les épouvantes des batailles et la mer encombrée par
les débris de nos flottes ! Des Barbares que je commandais m'ont enchaîné aux
quatre membres, comme un esclave homicide. Mes compagnons, l'un après l'autre,
sont à mourir autour de moi ; l'odeur de leurs cadavres me réveille la nuit ;
j'écarte les oiseaux qui viennent becqueter leurs yeux ; et pourtant, pas un
seul jour je n'ai désespéré de Carthage ! Quand même j'aurais vu contre elle
toutes les armées de la terre, et les flammes du siège dépasser la hauteur des
temples, j'aurais cru encore à son éternité ! Mais, à présent, tout est fini !
tout est perdu ! Les Dieux l'exècrent ! Malédiction sur toi qui as précipité sa
ruine par ton ignominie ! "
Elle ouvrit ses lèvres.
-- " Ah !
j'étais là ! " s'écria-t-il. " Je t'ai entendue râler d'amour comme une
prostituée ; puis il te racontait son désir, et tu te laissais baiser les mains
! Mais, si la fureur de ton impudicité te poussait, tu devais faire au moins
comme les bêtes fauves qui se cachent dans leurs accouplements, et ne pas étaler
ta honte jusque sous les yeux de ton père ! "
-- " Comment ? " ,
dit-elle.
-- " Ah ! tu ne savais pas que les deux retranchements sont à
soixante coudées l'un de l'autre, et que ton Mâtho, par excès d'orgueil, s'est
établi tout en face d'Hamilcar. Il est là, ton père, derrière toi ; et si je
pouvais gravir le sentier qui mène sur la plate-forme, je lui crierais : Viens
donc voir ta fille dans les bras du Barbare ! Elle a mis pour lui plaire le
vêtement de la Déesse ; et, en abandonnant son corps, elle livre, avec la gloire
de ton nom, la majesté des Dieux, la vengeance de la patrie, le salut même de
Carthage ! " Le mouvement de sa bouche édentée remuait sa barbe tout du long ;
ses yeux, tendus sur elle, la dévoraient ; et il répétait en haletant dans la
poussière :
-- " Ah ! sacrilège ! Maudite sois-tu ! maudite ! maudite !
"
Salammbô avait écarté la toile, elle la tenait soulevée au bout de son
bras, et, sans lui répondre, elle regardait du côté d'Hamilcar.
-- "
C'est par ici, n'est-ce pas ? " dit-elle.
-- " Que t'importe !
Détourne-toi ! Va-t'en ! Ecrase plutôt ta face contre la terre ! C'est un lieu
saint que ta vue souillerait. "
Elle jeta le zaïmph autour de sa taille,
ramassa vivement ses voiles, son manteau, son écharpe. -- " J'y cours ! "
s'écria-t-elle ; et, s'échappant, Salammbô disparut.
D'abord, elle
marcha dans les ténèbres sans rencontrer personne, car tous se portaient vers
l'incendie ; et la clameur redoublait, de grandes flammes empourpraient le ciel
par-derrière ; une longue terrasse l'arrêta.
Elle tourna sur elle-même,
de droite et de gauche au hasard, cherchant une échelle, une corde, une pierre,
quelque chose enfin pour l'aider. Elle avait peur de Giscon, et il lui semblait
que des cris et des pas la poursuivaient. Le jour commençait à blanchir. Elle
aperçut un sentier dans l'épaisseur du retranchement. Elle prit avec ses dents
le bas de sa robe qui la gênait, et, en trois bonds, elle se trouva sur la
plate-forme.
Un cri sonore éclata sous elle, dans l'ombre, le même
qu'elle avait entendu au bas de l'escalier des galères ; et, en se penchant,
elle reconnut l'homme de Schahabarim avec ses chevaux accouplés.
Il
avait erré toute la nuit entre les deux retranchements ; puis, inquiété par
l'incendie, il était revenu en arrière, tâchant d'apercevoir ce qui se passait
dans le camp de Mâtho ; et, comme il savait que cette place était la plus
voisine de sa tente, pour obéir au prêtre, il n'en avait pas bougé.
Il
monta debout sur un des chevaux. Salammbô se laissa glisser jusqu'à lui ; et ils
s'enfuirent au grand galop en faisant le tour du camp punique, pour trouver une
porte quelque part.
Mâtho était rentré dans sa tente. La lampe toute
fumeuse éclairait à peine, et même il crut que Salammbô dormait. Alors, il palpa
délicatement la peau du lion, sur le lit de palmier. Il appela, elle ne répondit
pas ; il arracha vivement un lambeau de la toile pour faire venir du jour ; le
zaïmph avait disparu.
La terre tremblait sous des pas multipliés. De
grands cris, des hennissements, des chocs d'armures s'élevaient dans l'air, et
les fanfares des clairons sonnaient la charge. C'était comme un ouragan
tourbillonnant autour de lui. Une fureur désordonnée le fit bondir sur ses
armes, il se lança dehors.
Les longues files des Barbares descendaient
en courant la montagne, et les carrés puniques s'avançaient contre eux, avec une
oscillation lourde et régulière. Le brouillard, déchiré par les rayons du
soleil, formait de petits nuages qui se balançaient, et peu à peu, en s'élevant,
ils découvraient les étendards, les casques et la pointe des piques. Sous les
évolutions rapides, des portions de terrain encore dans l'ombre semblaient se
déplacer d'un seul morceau ; ailleurs, on aurait dit des torrents qui
s'entrecroisaient, et, entre eux, des masses épineuses restaient immobiles.
Mâtho distinguait les capitaines, les soldats, les hérauts et jusqu'aux valets
par-derrière, qui étaient montés sur des ânes. Mais au lieu de garder sa
position pour couvrir les fantassins, Narr'Havas tourna brusquement à droite,
comme s'il voulait se faire écraser par Hamilcar.
Ses cavaliers
dépassèrent les éléphants qui se ralentissaient ; et tous les chevaux,
allongeant leur tête sans bride, galopaient d'un train si furieux que leur
ventre paraissait frôler la terre. Puis, tout à coup, Narr'Havas marcha
résolument vers une sentinelle. Il jeta son épée, sa lance, ses javelots, et
disparut au milieu des Carthaginois.
Le roi des Numides arriva dans la
tente d'Hamilcar ; et il dit, en lui montrant ses hommes qui se tenaient au loin
arrêtés :
-- " Barca ! je te les amène. Ils sont à toi. "
Alors
il se prosterna en signe d'esclavage, et, comme preuve de sa fidélité, il
rappela toute sa conduite depuis le commencement de la guerre.
D'abord
il avait empêché le siège de Carthage et le massacre des captifs ; puis, il
n'avait point profité de la victoire contre Hannon après la défaite d'Utique.
Quant aux villes tyriennes, c'est qu'elles se trouvaient sur les frontières de
son royaume. Enfin, il n'avait pas participé à la bataille de Macar ; et même il
s'était absenté tout exprès pour fuir l'obligation de combattre le Suffète.
Narr'Havas, en effet, avait voulu s'agrandir par des empiétements sur
les provinces puniques, et, selon les chances de la victoire, tour à tour
secouru et délaissé les Mercenaires. Mais voyant que le plus fort serait
définitivement Hamilcar, il s'était tourné vers lui ; et peut-être y avait-il
dans sa défection une rancune contre Mâtho, soit à cause du commandement ou de
son ancien amour.
Le Suffète l'écouta sans l'interrompre. L'homme qui se
présentait ainsi dans une armée où on lui devait des vengeances n'était pas un
auxiliaire à dédaigner ; Hamilcar devina tout de suite l'utilité d'une telle
alliance pour ses grands projets. Avec les Numides, il se débarrasserait des
Libyens. Puis il entraînerait l'Occident à la conquête de l'Ibérie ; et, sans
lui demander pourquoi il n'était pas venu plus tôt, ni relever aucun de ses
mensonges, il baisa Narr'Havas, en heurtant trois fois sa poitrine contre la
sienne.
C'était pour en finir, et par désespoir, qu'il avait incendié le
camp des Libyens. Cette armée lui arrivait comme un secours des Dieux ; en
dissimulant sa joie, il répondit :
-- " Que les Baals te favorisent !
J'ignore ce que fera pour toi la République, mais Hamilcar n'a pas
d'ingratitude. "
Le tumulte redoublait ; des capitaines entraient. Il
s'armait tout en parlant :
-- " Allons, retourne ! Avec les cavaliers,
tu rabattras leur infanterie entre tes éléphants et les miens ! Courage !
extermine ! "
Et Narr'Havas se précipitait, quand Salammbô parut.
Elle sauta vite à bas de son cheval. Elle ouvrit son large manteau, et,
en écartant les bras, elle déploya le zaïmph.
La tente de cuir, relevée
dans les coins, laissait voir le tour entier de la montagne couverte de soldats,
et comme elle se trouvait au centre, de tous les côtés on apercevait Salammbô.
Une clameur immense éclata, un long cri de triomphe et d'espoir. Ceux qui
étaient en marche s'arrêtèrent ; les moribonds, s'appuyant sur le coude, se
retournaient pour la bénir. Tous les Barbares savaient maintenant qu'elle avait
repris le zaïmph ; de loin ils la voyaient, ils croyaient la voir ; et d'autres
cris, mais de rage et de vengeance, retentissaient, malgré les applaudissements
des Carthaginois ; les cinq armées, s'étageant sur la montagne, trépignaient et
hurlaient ainsi tout autour de Salammbô.
Hamilcar, sans pouvoir parler,
la remerciait par des signes de tête. Ses yeux se portaient alternativement sur
le zaïmph et sur elle, et il remarqua que sa chaînette était rompue. Alors il
frissonna, saisi par un soupçon terrible. Mais reprenant vite son impassibilité,
il considéra Narr'Havas obliquement, sans tourner la figure.
Le roi des
Numides se tenait à l'écart dans une attitude discrète ; il portait au front un
peu de la poussière qu'il avait touchée en se prosternant. Enfin le Suffète
s'avança vers lui et, avec un air plein de gravité :
-- " En récompense
des services que tu m'as rendus, Narr'Havas, je te donne ma fille. "
" Il ajouta :
" Sois mon fils et défends ton père ! "
Narr'Havas eut un grand geste de surprise, puis se jeta sur ses mains
qu'il couvrit de baisers.
Salammbô, calme comme une statue, semblait ne
pas comprendre. Elle rougissait un peu, tout en baissant les paupières ; ses
longs cils recourbés faisaient des ombres sur ses joues.
Hamilcar voulut
immédiatement les unir par des fiançailles indissolubles. On mit entre les mains
de Salammbô une lance qu'elle offrit à Narr'Havas : on attacha leurs pouces l'un
contre l'autre avec une lanière de boeuf, puis on leur versa du blé sur la tête,
et les grains qui tombaient autour d'eux sonnèrent comme de la grêle en
rebondissant.
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Chapitre 12
L'AQUEDUC
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Douze heures après, il ne restait plus des Mercenaires qu'un tas de
blessés, de morts et d'agonisants.
Hamilcar, sorti brusquement du fond
de la gorge, était redescendu sur la pente occidentale qui regarde Hippo-Zaryte,
et, l'espace étant plus large en cet endroit, il avait eu soin d'y attirer les
Barbares. Narr'Havas les avait enveloppés avec ses chevaux ; le Suffète, pendant
ce temps-là, les refoulait, les écrasait ; puis ils étaient vaincus d'avance par
la perte du zaïmph ; ceux mêmes qui ne s'en souciaient avaient senti une
angoisse et comme un affaiblissement. Hamilcar, ne mettant pas son orgueil à
garder pour lui le champ de bataille, s'était retiré un peu plus loin, à gauche
sur des hauteurs d'où il les dominait.
On reconnaissait la forme des
camps à leurs palissades inclinées. Un long amas de cendres noires fumait sur
l'emplacement des Libyens ; le sol bouleversé avait des ondulations comme la
mer, et les tentes, avec leurs toiles en lambeaux, semblaient de vagues navires
à demi perdus dans les écueils. Des cuirasses, des fourches, des clairons, des
morceaux de bois, de fer et d'airain, du blé, de la paille et des vêtements
s'éparpillaient au milieu des cadavres ; çà et là quelque phalarique prête à
s'éteindre brûlait contre un monceau de bagages ; la terre, en de certains
endroits, disparaissait sous les boucliers ; des charognes de chevaux se
suivaient comme une série de monticules ; on apercevait des jambes, des
sandales, des bras, des cottes de mailles et des têtes dans leurs casques,
maintenues par la mentonnière et qui roulaient comme des boules ; des chevelures
pendaient aux épines ; dans des mares de sang, des éléphants, les entrailles
ouvertes, râlaient couchés avec leurs tours ; on marchait sur des choses
gluantes et il y avait des flaques de boue, bien que la pluie n'eût pas tombé.
Cette confusion de cadavres occupait, du haut en bas, la montagne tout
entière.
Ceux qui survivaient ne bougeaient pas plus que les morts.
Accroupis par groupes inégaux, ils se regardaient, effarés, et ne parlaient pas.
Au bout d'une longue prairie, le lac d'Hippo-Zaryte resplendissait sous
le soleil couchant. A droite, de blanches maisons agglomérées dépassaient une
ceinture de murailles ; puis la mer s'étalait, indéfiniment ; -- et, le menton
dans la main, les Barbares soupiraient en songeant à leurs patries. Un nuage de
poudre grise retombait.
Le vent du soir souffla ; alors toutes les
poitrines se dilatèrent ; et, à mesure que la fraîcheur augmentait, on pouvait
voir la vermine abandonner les morts qui se refroidissaient, et courir sur le
sable chaud. Au sommet des grosses pierres, des corbeaux immobiles restaient
tournés vers les agonisants.
Quand la nuit fut descendue, des chiens à
poil jaune, de ces bêtes immondes qui suivaient les armées, arrivèrent tout
doucement au milieu des Barbares. D'abord ils léchèrent les caillots de sang sur
les moignons encore tièdes ; et bientôt ils se mirent à dévorer les cadavres, en
les entamant par le ventre.
Les fugitifs reparaissaient un à un, comme
des ombres ; les femmes aussi se hasardèrent à revenir, car il en restait
encore, chez les Libyens surtout, malgré le massacre effroyable que les Numides
en avaient fait.
Quelques-uns prirent des bouts de corde qu'ils
allumèrent pour servir de flambeaux. D'autres tenaient des piques entrecroisées.
On plaçait dessus les cadavres et on les transportait à l'écart.
Ils se
trouvaient étendus par longues lignes, sur le dos, la bouche ouverte, avec leurs
lances auprès d'eux ; ou bien ils s'entassaient pêle- mêle, et souvent, pour
découvrir ceux qui manquaient, il fallait creuser tout un monceau. Puis on
promenait la torche sur leur visage, lentement. Des armes hideuses leur avaient
fait des blessures compliquées. Des lambeaux verdâtres leur pendaient du front ;
ils étaient tailladés en morceaux, écrasés jusqu'à la moelle, bleuis sous des
strangulations, ou largement fendus par l'ivoire des éléphants. Bien qu'ils
fussent morts presque en même temps, des différences existaient dans leur
corruption. Les hommes du Nord étaient gonflés d'une bouffissure livide, tandis
que les Africains, plus nerveux, avaient l'air enfumés, et déjà se desséchaient.
On reconnaissait les Mercenaires aux tatouages de leurs mains : les vieux
soldats d'Antiochus portaient un épervier ; ceux qui avaient servi en Egypte, la
tête d'un cynocéphale ; chez les princes de l'Asie, une hache, une grenade, un
marteau ; dans les Républiques grecques, le profil d'une citadelle ou le nom
d'un archonte ; et on en voyait dont les bras étaient couverts entièrement par
ces symboles multipliés, qui se mêlaient à leurs cicatrices et aux blessures
nouvelles.
Pour les hommes de race latine, les Samnites, les Etrusques,
les Campaniens et les Brutiens, on établit quatre grands bûchers.
Les
Grecs, avec la pointe de leurs glaives, creusèrent des fosses. Les Spartiates,
retirant leurs manteaux rouges, en enveloppèrent les morts ; les Athéniens les
étendaient la face vers le soleil levant ; les Cantabres les enfouissaient sous
un monceau de cailloux ; les Nasamons les pliaient en deux avec des courroies de
boeufs, et les Garamantes allèrent les ensevelir sur la plage, afin qu'ils
fussent perpétuellement arrosés par les flots. Mais les Latins se désolaient de
ne pas recueillir leurs cendres dans les urnes ; les Nomades regrettaient la
chaleur des sables où les corps se momifient, et les Celtes, trois pierres
brutes, sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe plein d'îlots.
Des
vociférations s'élevaient, suivies d'un long silence. C'était pour forcer les
âmes à revenir. Puis la clameur reprenait, à intervalles réguliers, obstinément.
On s'excusait près des morts de ne pouvoir les honorer comme le
prescrivaient les rites : car ils allaient, par cette privation, circuler,
durant des périodes infinies, à travers toutes sortes de hasards et de
métamorphoses : on les interpellait, on leur demandait ce qu'ils désiraient ;
d'autres les accablaient d'injures pour s'être laissé vaincre.
La lueur
des grands bûchers apparaissait les figures exsangues, renversées de place en
place sur les débris d'armures : et les larmes excitaient les larmes, les
sanglots devenaient plus aigus, ; les reconnaissances et les étreintes plus
frénétiques. Des femmes s'étalaient sur les cadavres, bouche contre bouche,
front contre front : il fallait les battre pour qu'elles se retirassent, quand
on jetait la terre. Ils se noircissaient les joues ; ils se coupaient les
cheveux ; ils se tiraient du sang et le versaient dans les fosses ; ils se
faisaient des entailles à l'imitation des blessures qui défiguraient les morts.
Des rugissements éclataient à travers le tapage des cymbales. Quelques-uns
arrachaient leurs amulettes, crachaient dessus. Les moribonds se roulaient dans
la boue sanglante en mordant de rage leurs poings mutilés ; et quarante- trois
Samnites, tout un printemps sacré, s'entr'égorgèrent comme des gladiateurs.
Bientôt le bois manqua pour les bûchers, les flammes s'éteignirent, toutes les
places étaient prises ; -- et, las d'avoir crié, affaiblis, chancelants, ils
s'endormirent auprès de leurs frères morts, ceux qui tenaient à vivre pleins
d'inquiétudes, et les autres désirant ne pas se réveiller.
Aux
blancheurs de l'aube, il parut sur les limites des Barbares des soldats qui
défilaient avec des casques levés au bout des piques ; en saluant les
Mercenaires, ils leur demandaient s'ils n'avaient rien à faire dire dans leurs
patries.
D'autres se rapprochèrent, et les Barbares reconnurent
quelques-uns de leurs anciens compagnons.
Le Suffète avait proposé à
tous les captifs de servir dans ses troupes. Plusieurs avaient intrépidement
refusé ; et, bien résolu à ne point les nourrir ni à les abandonner au
Grand-Conseil, il les avait renvoyés, en leur ordonnant de ne plus combattre
Carthage. Quant à ceux que la peur des supplices rendait dociles, on leur avait
distribué les armes de l'ennemi ; et maintenant ils se présentaient aux vaincus,
moins pour les séduire que par un mouvement d'orgueil et de curiosité.
D'abord ils racontèrent les bons traitements du Suffète ; les Barbares
les écoutaient tout en les jalousant, bien qu'ils les méprisassent. Puis, aux
premières paroles de reproche, les lâches s'emportèrent ; de loin ils leur
montraient leurs propres épées, leurs cuirasses, et les conviaient avec des
injures à venir les prendre. Les Barbares ramassèrent des cailloux ; tous
s'enfuirent ; et l'on ne vit plus au sommet de la montagne que les pointes des
lances dépassant le bord des palissades.
Alors une douleur, plus lourde
que l'humiliation de la défaite, accabla les Barbares. Ils songeaient à
l'inanité de leur courage. Ils restaient les yeux fixes en grinçant des dents.
La même idée leur vint. Ils se précipitèrent en tumulte sur les
prisonniers carthaginois. Les soldats du Suffète, par hasard, n'avaient pu les
découvrir, et comme il s'était retiré du champ de bataille, ils se trouvaient
encore dans la fosse profonde.
On les rangea par terre, dans un endroit
aplati. Des sentinelles firent un cercle autour d'eux, et on laissa les femmes
entrer, par trente ou quarante successivement. Voulant profiter du peu de temps
qu'on leur donnait, elles couraient de l'un à l'autre, incertaines, palpitantes
; puis, inclinées sur ces pauvres corps, elles les frappaient à tour de bras
comme des lavandières qui battent des linges ; en hurlant le nom de leurs époux,
elles les déchiraient sous leurs ongles ; elles leur crevèrent les yeux avec les
aiguilles de leurs chevelures. Les hommes y vinrent ensuite, et ils les
suppliciaient depuis les pieds, qu'ils coupaient aux chevilles, jusqu'au front,
dont ils levaient des couronnes de peau pour se mettre sur la tête. Les
Mangeurs-de-choses-immondes furent atroces dans leurs imaginations. Ils
envenimaient les blessures en y versant de la poussière, du vinaigre, des éclats
de poterie : d'autres attendaient derrière eux ; le sang coulait et ils se
réjouissaient comme font les vendangeurs autour des cuves fumantes.
Cependant Mâtho était assis par terre, à la place même où il se trouvait
quand la bataille avait fini, les coudes sur les genoux, les tempes dans les
mains ; il ne voyait rien, n'entendait rien, ne pensait plus.
Aux
hurlements de joie que la foule poussait, il releva la tête. Devant lui, un
lambeau de toile accroché à une perche, et qui traînait par le bas, abritait
confusément des corbeilles, des tapis, une peau de lion. Il reconnut sa tente ;
et ses yeux s'attachaient contre le sol comme si la fille d'Hamilcar, en
disparaissant, se fût enfoncée sous la terre.
La toile déchirée battait
au vent ; quelquefois ses longues bribes lui passaient devant la bouche, et il
aperçut une marque rouge, pareille à l'empreinte d'une main. C'était la main de
Narr'Havas, le signe de leur alliance. Alors Mâtho se leva. Il prit un tison qui
fumait encore, et il le jeta sur les débris de sa tente, dédaigneusement. Puis,
du bout de son cothurne, il repoussait vers la flamme des choses qui
débordaient, pour que rien n'en subsistât.
Tout à coup, et sans qu'on
pût deviner de quel point il surgissait, Spendius parut.
L'ancien
esclave s'était attaché contre la cuisse deux éclats de lance ; il boitait d'un
air piteux, tout en exhalant des plaintes.
-- " Retire donc cela " , lui
dit Mâtho, " je sais que tu es un brave ! " Car il était si écrasé par
l'injustice des Dieux qu'il n'avait plus assez de force pour s'indigner contre
les hommes.
Spendius lui fit un signe, et il le mena dans le creux d'un
mamelon, où Zarxas et Autharite se tenaient cachés.
Ils avaient fui
comme l'esclave, l'un bien qu'il fût cruel, et l'autre malgré sa bravoure. Mais
qui aurait pu s'attendre, disaient-ils, à la trahison de Narr'Havas, à
l'incendie des Libyens, à la perte du zaïmph, à l'attaque soudaine d'Hamilcar,
et surtout à ses manoeuvres les forçant à revenir dans le fond de la montagne
sous les coups immédiats des Carthaginois ? Spendius n'avouait point sa terreur
et persistait à soutenir qu'il avait la jambe cassée.
Enfin, les trois
chefs et le schalischim se demandèrent ce qu'il fallait maintenant décider.
Hamilcar leur fermait la route de Carthage ; on était pris entre ses
soldats et les provinces de Narr'Havas ; les villes tyriennes se joindraient aux
vainqueurs ; ils allaient se trouver acculés au bord de la mer, et toutes ces
forces réunies les écraseraient. Voilà ce qui arriverait immanquablement.
Ainsi pas un moyen ne s'offrait d'éviter la guerre. Donc, ils devaient
la poursuivre à outrance. Mais comment faire comprendre la nécessité d'une
interminable bataille à tous ces gens découragés et saignant encore de leurs
blessures ?
-- " Je m'en charge ! " dit Spendius.
Deux heures
après, un homme, qui arrivait du côté d'Hippo-Zaryte, gravit en courant la
montagne. Il agitait des tablettes au bout de son bras, et, comme il criait très
fort, les Barbares l'entourèrent.
Elles étaient expédiées par les
soldats grecs de la Sardaigne. Ils recommandaient à leurs compagnons d'Afrique
de surveiller Giscon avec les autres captifs. Un marchand de Samos, un certain
Hipponax, venant de Carthage, leur avait appris qu'un complot s'organisait pour
les faire évader, et on engageait les Barbares à tout prévoir ; la République
était puissante.
Le stratagème de Spendius ne réussit point d'abord
comme il l'avait espéré. Cette assurance d'un péril nouveau, loin d'exciter de
la fureur, souleva des craintes ; et, se rappelant l'avertissement d'Hamilcar
jeté naguère au milieu d'eux, ils s'attendaient à quelque chose d'imprévu et qui
serait terrible. La nuit se passa dans une grande angoisse ; plusieurs même se
débarrassèrent de leurs armes pour attendrir le Suffète quand il se
présenterait.
Mais le lendemain, à la troisième veille du jour, un
second coureur parut, encore plus haletant et noir de poussière. Le Grec lui
arracha des mains un rouleau de papyrus chargé d'écritures phéniciennes. On y
suppliait les Mercenaires de ne pas se décourager ; les braves de Tunis allaient
venir avec de grands renforts.
Spendius lut d'abord la lettre trois fois
de suite ; et, soutenu par deux Cappadociens qui le tenaient assis sur leurs
épaules, il se faisait transporter de place en place, et il la relisait. Pendant
sept heures, il harangua.
Il rappelait aux Mercenaires les promesses du
Grand-Conseil ; aux Africains, les cruautés des intendants ; à tous les
Barbares, l'injustice de Carthage. La douceur du Suffète était un appât pour les
prendre. Ceux qui se livreraient, on les vendrait comme des esclaves ; les
vaincus périraient suppliciés. Quant à s'enfuir, par quelles routes ? Pas un
peuple ne voudrait les recevoir. Tandis qu'en continuant leurs efforts, ils
obtiendraient à la fois la liberté, la vengeance, de l'argent ! Et ils
n'attendraient pas longtemps, puisque les gens de Tunis, la Libye entière se
précipitait à leur secours. Il montrait le papyrus déroulé : -- " Regardez donc
! lisez ! voilà leurs promesses ! Je ne mens pas. "
Des chiens erraient,
avec leur museau noir tout plaqué de rouge. Le grand soleil chauffait les têtes
nues. Une odeur nauséabonde s'exhalait des cadavres mal enfouis. Quelques-uns
même sortaient de terre jusqu'au ventre. Spendius les appelait à lui pour
témoigner des choses qu'il disait ; puis il levait ses poings du côté
d'Hamilcar.
Mâtho l'observait d'ailleurs et, afin de couvrir sa lâcheté,
il étalait une colère où peu à peu il se trouvait pris lui-même. En se dévouant
aux Dieux, il accumula des malédictions sur les Carthaginois. Le supplice des
captifs était un jeu d'enfants. Pourquoi donc les épargner et traîner toujours
derrière soi ce bétail inutile ! -- " Non ! il faut en finir ! leurs projets
sont connus ! un seul peut nous perdre ! pas de pitié ! On reconnaîtra les bons
à la vitesse des jambes et à la force du coup. "
Alors ils se
retournèrent sur les captifs. Plusieurs râlaient encore ; on les acheva en leur
enfonçant le talon dans la bouche, ou bien on les poignardait avec la pointe
d'un javelot.
Ensuite ils songèrent à Giscon. Nulle part on ne
l'apercevait ; une inquiétude les troubla. Ils voulaient tout à la fois se
convaincre de sa mort et y participer. Enfin, trois pasteurs samnites le
découvrirent à quinze pas de l'endroit où s'élevait naguère la tente de Mâtho.
Ils le reconnurent à sa longue barbe, et ils appelèrent les autres.
Etendu sur le dos, les bras contre les hanches et les genoux serrés, il
avait l'air d'un mort disposé pour le sépulcre. Cependant, ses côtes maigres
s'abaissaient et remontaient, et ses yeux, largement ouverts au milieu de sa
figure toute pâle, regardaient d'une façon continue et intolérable.
Les
Barbares le considérèrent, d'abord, avec un grand étonnement. Depuis le temps
qu'il vivait dans la fosse, on l'avait presque oublié ; gênés par de vieux
souvenirs, ils se tenaient à distance et n'osaient porter la main sur lui.
Mais ceux qui étaient par-derrière murmuraient et se poussaient, quand
un Garamante traversa la foule ; il brandissait une faucille ; tous comprirent
sa pensée ; leurs visages s'empourprèrent, et, saisis de honte, ils hurlaient :
" Oui ! oui ! "
L'homme au fer recourbé s'approcha de Giscon. Il lui
prit la tête, et, l'appuyant sur son genou, il la sciait à coups rapides ; elle
tomba ; deux gros jets de sang firent un trou dans la poussière. Zarxas avait
sauté dessus, et, plus léger qu'un léopard, il courait vers les Carthaginois.
Puis, quand il fut aux deux tiers de la montagne, il retira de sa
poitrine la tête de Giscon en la tenant par la barbe, il tourna son bras
rapidement plusieurs fois, -- et la masse, enfin lancée, décrivit une longue
parabole et disparut derrière le retranchement punique.
Bientôt se
dressèrent au bord des palissades deux étendards entre- croisés, signe convenu
pour réclamer les cadavres.
Alors quatre hérauts, choisis sur la largeur
de leur poitrine, s'en allèrent avec de grands clairons, et, parlant dans les
tubes d'airain, ils déclarèrent qu'il n'y avait plus désormais, entre les
Carthaginois et les Barbares, ni foi, ni pitié, ni dieux, qu'ils se refusaient
d'avance à toutes les ouvertures et que l'on renverrait les parlementaires avec
les mains coupées.
Immédiatement après, on députa Spendius à
Hippo-Zaryte afin d'avoir des vivres ; la cité tyrienne leur en envoya le soir
même. Ils mangèrent avidement. Puis, quand ils se furent réconfortés, ils
ramassèrent bien vite les restes de leurs bagages et leurs armes rompues ; les
femmes se tassèrent au centre, et sans souci des blessés pleurant derrière eux,
ils partirent par le bord du rivage à pas rapides, comme un troupeau de loups
qui s'éloignent.
Ils marchaient sur Hippo-Zaryte, décidés à la prendre,
car ils avaient besoin d'une ville.
Hamilcar, en les apercevant au loin,
eut un désespoir, malgré l'orgueil qu'il sentait à les voir fuir devant lui. Il
aurait fallu les attaquer tout de suite avec des troupes fraîches. Encore une
journée pareille, et la guerre était finie ! Si les choses traînaient, ils
reviendraient plus forts ; les villes tyriennes se joindraient à eux ; sa
clémence envers les vaincus n'avait servi de rien. Il prit la résolution d'être
impitoyable.
Le soir même, il envoya au Grand-Conseil un dromadaire
chargé de bracelets recueillis sur les morts, et, avec des menaces horribles, il
ordonnait qu'on lui expédiât une autre armée.
Tous, depuis longtemps, le
croyaient perdu ; si bien qu'en apprenant sa victoire, ils éprouvèrent une
stupéfaction qui était presque de la terreur. Le retour du zaïmph, annoncé
vaguement, complétait la merveille. Ainsi, les Dieux et la force de Carthage
semblaient maintenant lui appartenir.
Personne de ses ennemis ne hasarda
une plainte ou une récrimination. Par l'enthousiasme des uns et la pusillanimité
des autres, avant le délai prescrit, une armée de cinq mille hommes fut prête.
Elle gagna promptement Utique pour appuyer le Suffète sur ses derrières,
tandis que trois mille des plus considérables montèrent sur des vaisseaux qui
devaient les débarquer à Hippo-Zaryte, d'où ils repousseraient les Barbares.
Hannon en avait accepté le commandement ; mais il confia l'armée à son
lieutenant Magdassan, afin de conduire les troupes de débarquement lui- même,
car il ne pouvait plus endurer les secousses de la litière. Son mal, en rongeant
ses lèvres et ses narines, avait creusé dans sa face un large trou ; à dix pas,
on lui voyait le fond de sa gorge, et il se savait tellement hideux qu'il se
mettait, comme une femme, un voile sur la tête.
Hippo-Zaryte n'écouta
point ses sommations, ni celles des Barbares non plus ; mais chaque matin les
habitants leur descendaient des vivres dans des corbeilles, et, en criant du
haut des tours, ils s'excusaient sur les exigences de la République et les
conjuraient de s'éloigner. Ils adressaient par signes les mêmes protestations
aux Carthaginois qui stationnaient dans la mer.
Hannon se contentait de
bloquer le port sans risquer une attaque. Cependant, il persuada aux juges
d'Hippo-Zaryte de recevoir chez eux trois cents soldats. Puis il s'en alla vers
le cap des Raisins et il fit un long détour afin de cerner les Barbares,
opération inopportune et même dangereuse. Sa jalousie l'empêchait de secourir le
Suffète ; il arrêtait ses espions, le gênait dans tous ses plans, compromettait
l'entreprise. Enfin, Hamilcar écrivit au Grand-Conseil de l'en débarrasser, et
Hannon rentra dans Carthage, furieux contre la bassesse des Anciens et la folie
de son collègue. Donc, après tant d'espérances, on se retrouvait dans une
situation encore plus déplorable ; mais on tâchait de n'y pas réfléchir et même
de n'en point parler.
Comme si ce n'était pas assez d'infortunes à la
fois, on apprit que les Mercenaires de la Sardaigne avaient crucifié leur
général, saisi les places fortes et partout égorgé les hommes de la race
chananéenne. Le peuple romain menaça la République d'hostilités immédiates, si
elle ne donnait douze cents talents avec l'île de Sardaigne tout entière. Il
avait accepté l'alliance des Barbares, et il leur expédia des bateaux plats
chargés de farine et de viandes sèches. Les Carthaginois les poursuivirent,
capturèrent cinq cents hommes : mais, trois jours après, une flotte qui venait
de la Bysacène, apportant des vivres à Carthage, sombra dans une tempête. Les
Dieux évidemment se déclaraient contre elle.
Alors, les citoyens
d'Hippo-Zaryte, prétextant une alarme, firent monter sur leurs murailles les
trois cents hommes d'Hannon ; puis, survenant derrière eux, ils les prirent aux
jambes et les jetèrent par-dessus les remparts, tout à coup. Quelques-uns qui
n'étaient pas morts furent poursuivis et allèrent se noyer dans la mer.
Utique endurait des soldats, car Magdassan avait fait comme Hannon, et,
d'après ses ordres, il entourait la ville, sourd aux prières d'Hamilcar. Pour
ceux-là, on leur donna du vin mêlé de mandragore, puis on les égorgea dans leur
sommeil. En même temps, les Barbares arrivèrent : Magdassan s'enfuit, les portes
s'ouvrirent, et dès lors les deux villes tyriennes montrèrent à leurs nouveaux
amis un opiniâtre dévouement, et à leurs anciens alliés une haine inconcevable.
Cet abandon de la cause punique était un conseil, un exemple. Les
espoirs de délivrance se ranimèrent. Des populations, incertaines encore,
n'hésitèrent plus. Tout s'ébranla. Le Suffète l'apprit, et il n'attendait aucun
secours ! Il était maintenant irrévocablement perdu.
Aussitôt il
congédia Narr'Havas, qui devait garder les limites de son royaume. Quant à lui,
il résolut de rentrer à Carthage pour y prendre des soldats et recommencer la
guerre.
Les Barbares établis à Hippo-Zaryte aperçurent son armée comme
elle descendait la montagne.
Où donc les Carthaginois allaient-ils ? La
faim sans doute les poussait ; et, affolés par les souffrances, malgré leur
faiblesse, ils venaient de livrer bataille. Mais ils tournèrent à droite : ils
fuyaient. On pouvait les atteindre, les écraser tous. Les Barbares s'élancèrent
à leur poursuite.
Les Carthaginois furent arrêtés par le fleuve. Il
était large cette fois, et le vent d'ouest n'avait pas soufflé. Les uns le
passèrent à la nage, les autres sur leurs boucliers. Ils se remirent en marche.
La nuit tomba. On ne les vit plus.
Les Barbares ne s'arrêtèrent pas ;
ils remontèrent plus loin, pour trouver une place plus étroite. Les gens de
Tunis accoururent ; ils entraînèrent ceux d'Utique. A chaque buisson, leur
nombre augmentait ; et les Carthaginois, en se couchant par terre, entendaient
le battement de leurs pas dans les ténèbres. De temps à autre, pour les
ralentir, Barca faisait lancer, derrière lui, des volées de flèches ; plusieurs
en furent tués. Quand le jour se leva, on était dans les montagnes de l'Ariane,
à cet endroit où le chemin fait un coude.
Alors Mâtho, qui marchait en
tête, crut distinguer dans l'horizon quelque chose de vert, au sommet d'une
éminence. Puis le terrain s'abaissa, et des obélisques, des dômes, des maisons
parurent ; c'était Carthage ! Il s'appuya contre un arbre pour ne pas tomber,
tant son coeur battait vite.
Il songeait à tout ce qui était survenu
dans son existence depuis la dernière fois qu'il avait passé par là ! C'était
une surprise infinie, un étourdissement. Puis une joie l'emporta, à l'idée de
revoir Salammbô. Les raisons qu'il avait de l'exécrer lui revinrent à la mémoire
; il les rejeta bien vite. Frémissant et les prunelles tendues, il contemplait,
au-delà d'Eschmoûn, la haute terrasse d'un palais, par-dessus des palmiers ; un
' sourire d'extase illuminait sa figure, comme s'il fût arrivé jusqu'à lui
quelque grande lumière ; il ouvrait les bras, il envoyait des baisers dans la
brise et murmurait :
-- " Viens ! viens ! " un soupir lui gonfla la
poitrine, et deux larmes, longues comme des perles, tombèrent sur sa barbe.
-- " Qui te retient ? " s'écria Spendius. " Hâte-toi donc ! En marche !
Le Suffète va nous échapper ! Mais tes genoux chancellent et tu me regardes
comme un homme ivre ! "
Il trépignait d'impatience ; il pressait Mâtho ;
et, avec des clignements d'yeux, comme à l'approche d'un but longuement visé :
-- " Ah ! nous y sommes ! Nous y voilà ! Je les tiens ! "
Il
avait l'air si convaincu et triomphant que Mâtho, surpris dans sa torpeur, se
sentit entraîné. Ces paroles survenaient au plus fort de sa détresse, poussaient
son désespoir à la vengeance, montraient une pâture à sa colère. Il bondit sur
un des chameaux qui étaient dans les bagages, lui arracha son licou ; avec la
longue corde, il frappait à tour de bras les traînards ; et il courait de droite
et de gauche, alternativement, sur le derrière de l'armée, comme un chien qui
pousse un troupeau.
A sa voix tonnante, les lignes d'hommes se
resserrèrent ; les boiteux même précipitèrent leurs pas ; au milieu de l'isthme,
l'intervalle diminua. Les premiers des Barbares marchaient dans la poussière des
Carthaginois. Les deux armées se rapprochaient, allaient se toucher. Mais la
porte de Malqua, la porte de Tagaste et la grande porte de Khamon déployèrent
leurs battants. Le carré punique se divisa ; trois colonnes s'y engloutirent,
elles tourbillonnaient sous les porches. Bientôt, la masse, trop serrée sur
elle-même, n'avança plus ; les piques en l'air se heurtaient, et les flèches des
Barbares éclataient contre les murs.
Sur le seuil de Khamon, on aperçut
Hamilcar. Il se retourna en criant à ses hommes de s'écarter. Il descendit de
son cheval ; et, du glaive qu'il tenait, en le piquant à la croupe, il l'envoya
sur les Barbares.
C'était un étalon orynge qu'on nourrissait avec des
boulettes de farine, et qui pliait les genoux pour laisser monter son maître.
Pourquoi donc le renvoyait-il ? Etait-ce un sacrifice ?
Le grand cheval
galopait au milieu des lances, renversait les hommes, et, s'embarrassant les
pieds dans ses entrailles, tombait, puis se relevait avec des bonds furieux ; et
pendant qu'ils s'écartaient, tâchaient de l'arrêter ou regardaient tout surpris,
les Carthaginois s'étaient rejoints ; ils entrèrent : la porte énorme se referma
derrière eux, en retentissant.
Elle ne céda pas. Les Barbares vinrent
s'écraser contre elle ; -- et, durant quelques minutes, sur toute la longueur de
l'armée, il y eut une oscillation de plus en plus molle et qui enfin s'arrêta.
Les Carthaginois avaient mis des soldats sur l'aqueduc ; ils
commençaient à lancer des pierres, des balles, des poutres. Spendius représenta
qu'il ne fallait point s'obstiner. Ils allèrent s'établir plus loin, tous bien
résolus à faire le siège de Carthage.
Cependant, la rumeur de la guerre
avait dépassé les confins de l'empire punique ; et, des colonnes d'Hercule
jusqu'au-delà de Cyrène, les pasteurs en rêvaient en gardant leurs troupeaux, et
les caravanes en causaient la nuit, à la lueur des étoiles. Cette grande
Carthage, dominatrice des mers, splendide comme le soleil et effrayante comme un
dieu, il se trouvait des hommes qui l'osaient attaquer ! On avait même plusieurs
fois affirmé sa chute ; et tous y avaient cru, car tous la souhaitaient : les
populations soumises, les villages tributaires, les provinces alliées, les
hordes indépendantes, ceux qui l'exécraient pour sa tyrannie, ou qui jalousaient
sa puissance, ou qui convoitaient sa richesse. Les plus braves s'étaient joints
bien vite aux Mercenaires. La défaite du Macar avait arrêté tous les autres.
Enfin, ils avaient repris confiance, peu à peu s'étaient avancés, rapprochés ;
et maintenant, les hommes des régions orientales se tenaient dans les dunes de
Clypea, de l'autre côté du golfe. Dès qu'ils aperçurent les Barbares, ils se
montrèrent.
Ce n'étaient pas les Libyens des environs de Carthage ;
depuis longtemps, ils composaient la troisième armée ; mais les nomades du
plateau de Barca, les bandits du cap Phiscus et du promontoire de Derné, ceux du
Phazzana et de la Marmarique. Ils avaient traversé le désert en buvant aux puits
saumâtres maçonnés avec des ossements de chameau ; les Zuaèces, couverts de
plumes d'autruche, étaient venus sur des quadriges ; les Garamantes, masqués
d'un voile noir, assis en arrière sur leurs cavales peintes ; d'autres sur des
ânes, sur des onagres, sur des zèbres, sur des buffles ; et quelques-uns
traînaient avec leurs familles et leurs idoles le toit de leur cabane en forme
de chaloupe. Il y avait des Ammoniens aux membres ridés par l'eau chaude des
fontaines ; des Atarantes, qui maudissent le soleil ; des Troglodytes, qui
enterrent en riant leurs morts sous des branches d'arbres ; et les hideux
Auséens, qui mangent des sauterelles ; les Achyrmachides, qui mangent des poux,
et les Gysantes, peints de vermillon, qui mangent des singes.
Tous
s'étaient rangés sur le bord de la mer, en une grande ligne droite. Ils
s'avancèrent ensuite comme des tourbillons de sable soulevés par le vent. Au
milieu de l'isthme, leur foule s'arrêta, les Mercenaires établis devant eux,
près des murailles, ne voulant point bouger.
Puis, du côté de l'Ariane,
apparurent les hommes de l'Occident, le peuple des Numides. En effet. Narr'Havas
ne gouvernait que les Massyliens ; et d'ailleurs, une coutume leur permettant
après les revers d'abandonner le roi, ils s'étaient rassemblés sur le Zaine,
puis l'avaient franchi au premier mouvement d'Hamilcar. On vit d'abord accourir
tous les chasseurs de Malethut-Baal et du Garaphos, habillés de peaux de lion,
et qui conduisaient avec la hampe de leurs piques de petits chevaux maigres à
longue crinière ; puis marchaient les Gétules dans des cuirasses en peau de
serpent ; puis les Pharusiens, portant de hautes couronnes faites de cire et de
résine : et les Caunes, les Macares, les Tillabares, chacun tenant deux javelots
et un bouclier rond en cuir d'hippopotame. Ils s'arrêtèrent au bas des
Catacombes, dans les premières flaques de la Lagune.
Mais quand les
Libyens se furent déplacés, on aperçut à l'endroit qu'ils occupaient, et comme
un nuage à ras du sol, la multitude des Nègres. Il en était venu du
Harousch-blanc, du Harousch-noir, du désert d'Augyles et même de la grande
contrée d'Agazymba, qui est à quatre mois au sud des Garamantes, et de plus loin
encore ! Malgré leurs joyaux de bois rouge, la crasse de leur peau noire les
faisait ressembler à des mûres longtemps roulées dans la poussière. Ils avaient
des caleçons en fils d'écorce, des tuniques d'herbes desséchées, des mufles de
bêtes fauves sur la tête, et, hurlant comme des loups, ils secouaient des
tringles garnies d'anneaux et brandissaient des queues de vache au bout d'un
bâton, en manière d'étendards.
Puis derrière les Numides, les Maurusiens
et les Gétules, se pressaient les hommes jaunâtres répandus au-delà de Taggir
dans les forêts de cèdres. Des carquois en poils de chat leur battaient sur les
épaules, et ils menaient en laisse des chiens énormes, aussi hauts que des ânes,
et qui n'aboyaient pas.
Enfin, comme si l'Afrique ne s'était point
suffisamment vidée, et que, pour recueillir plus de fureurs, il eût fallu
prendre jusqu'au bas des races, on voyait, derrière tous les autres, des hommes
à profil de bête et ricanant d'un rire idiot ; -- misérables ravagés par de
hideuses maladies, pygmées difformes, mulâtres d'un sexe ambigu, albinos dont
les yeux rouges clignotaient au soleil ; tout en bégayant des sons
inintelligibles, ils mettaient un doigt dans leur bouche pour faire voir qu'ils
avaient faim.
La confusion des armes n'était pas moindre que celle des
vêtements et des peuples. Pas une invention de mort qui n'y fût, depuis les
poignards de bois, les haches de pierre et les tridents d'ivoire, jusqu'à de
longs sabres dentelés comme des scies, minces, et faits d'une lame de cuivre qui
pliait. Ils maniaient des coutelas, se bifurquant en plusieurs branches
pareilles à des ramures d'antilopes, des serpes attachées au bout d'une corde,
des triangles de fer, des massues, des poinçons. Les Ethiopiens du Bambotus
cachaient dans leurs cheveux de petits dards empoisonnés. Plusieurs avaient
apporté des cailloux dans des sacs. D'autres, les mains vides, faisaient claquer
leurs dents.
Une houle continuelle agitait cette multitude. Des
dromadaires, tout barbouillés de goudron comme des navires, renversaient les
femmes qui portaient leurs enfants sur la hanche. Les provisions dans les
couffes se répandaient ; on écrasait en marchant des morceaux de sel, des
paquets de gomme, des dattes pourries, des noix de gourou ; -- et parfois, sur
des seins couverts de vermine, pendait à un mince cordon quelque diamant
qu'avaient cherché les Satrapes, une pierre presque fabuleuse et suffisante pour
acheter un empire. Ils ne savaient même pas, la plupart, ce qu'ils désiraient.
Une fascination, une curiosité les poussaient ; des Nomades qui n'avaient jamais
vu de ville étaient effrayés par l'ombre des murailles.
L'isthme
disparaissait maintenant sous les hommes ; et cette longue surface, où les
tentes faisaient comme des cabanes dans une inondation, s'étalait jusqu'aux
premières lignes des autres Barbares, toutes ruisselantes de fer et
symétriquement établies sur les deux flancs de l'aqueduc.
Les
Carthaginois se trouvaient encore dans l'effroi de leur arrivée, quand ils
aperçurent, venant droit vers eux, comme des monstres et comme des édifices, --
avec leurs mâts, leurs bras, leurs cordages, leurs articulations, leurs
chapiteaux et leurs carapaces, -- les machines de siège qu'envoyaient les villes
tyriennes : soixante carrobalistes, quatre-vingts onagres, trente scorpions,
cinquante tollénones, douze béliers et trois gigantesques catapultes qui
lançaient des morceaux de roche du poids de quinze talents. Des masses d'hommes
les poussaient cramponnés à leur base ; à chaque pas un frémissement les
secouait ; elles arrivèrent ainsi jusqu'en face des murs.
Mais il
fallait plusieurs jours encore pour finir les préparatifs du siège. Les
Mercenaires, instruits par leurs défaites, ne voulaient point se risquer dans
des engagements inutiles ; -- et, de part et d'autre, on n'avait aucune hâte,
sachant bien qu'une action terrible allait s'ouvrir et qu'il en résulterait une
victoire ou une extermination complète.
Carthage pouvait longtemps
résister ; ses larges murailles offraient une série d'angles rentrants et
sortants, disposition avantageuse pour repousser les assauts.
Cependant,
du côté des Catacombes, une portion s'était écroulée, -- et, par les nuits
obscures, entre les blocs disjoints, on apercevait des lumières dans les bouges
de Malqua. Ils dominaient en de certains endroits la hauteur des remparts.
C'était là que vivaient, avec leurs nouveaux époux, les femmes des Mercenaires
chassées par Mâtho. En les revoyant, leur coeur n'y tint plus. Elles agitèrent
de loin leurs écharpes ; puis elles venaient, dans les ténèbres, causer avec les
soldats par la fente du mur, et le Grand-Conseil apprit un matin que toutes
s'étaient enfuies. Les unes avaient passé entre les pierres : d'autres, plus
intrépides, étaient descendues avec des cordes.
Enfin, Spendius résolut
d'accomplir son projet.
La guerre, en le retenant au loin, l'en avait
jusqu'alors empêché ; et depuis qu'on était revenu devant Carthage, il lui
semblait que les habitants soupçonnaient son entreprise. Mais bientôt ils
diminuèrent les sentinelles de l'aqueduc. On n'avait pas trop de monde pour la
défense de l'enceinte.
L'ancien esclave s'exerça pendant plusieurs jours
à tirer des flèches contre les phénicoptères du Lac. Puis, un soir que la lune
brillait, il pria Mâtho d'allumer au milieu de la nuit un grand feu de paille,
en même temps que tous ses hommes pousseraient des cris ; et, prenant avec lui
Zarxas, il s'en alla par le bord du golfe, dans la direction de Tunis.
A
la hauteur des dernières arches, ils revinrent droit vers l'aqueduc ; la place
était découverte : ils s'avancèrent en rampant jusqu'à la base des piliers.
Les sentinelles de la plate-forme se promenaient tranquillement.
De hautes flammes parurent ; des clairons retentirent ; les soldats en
vedette, croyant à un assaut, se précipitèrent du côté de Carthage.
Un
homme était resté. Il apparaissait en noir sur le fond du ciel. La lune donnait
derrière lui, et son ombre démesurée faisait au loin sur la plaine comme un
obélisque qui marchait.
Ils attendirent qu'il fût bien placé devant eux
Zarxas saisit sa fronde ; par prudence ou par férocité, Spendius l'arrêta. -- "
Non, le ronflement de la balle ferait du bruit ! A moi ! "
Alors, il
banda son arc de toutes ses forces, en l'appuyant par le bas contre l'orteil de
son pied gauche ; il visa, et la flèche partit.
L'homme ne tomba point.
Il disparut.
-- " S'il était blessé, nous l'entendrions ! " dit Spendius
; et il monta vivement d'étage en étage, comme il avait fait la première fois,
en s'aidant d'une corde et d'un harpon. Puis, quand il fut en haut, près du
cadavre, il la laissa retomber. Le Baléare y attacha un pic avec un maillet et
s'en retourna.
Les trompettes ne sonnaient plus. Tout maintenant était
tranquille. Spendius avait soulevé une des dalles, était entré dans l'eau, et
l'avait refermée sur lui.
En calculant la distance d'après le nombre de
ses pas, il arriva juste à l'endroit où il avait remarqué une fissure oblique ;
et, pendant trois heures, jusqu'au matin, il travailla d'une façon continue,
furieuse, respirant à peine par les interstices des dalles supérieures, assailli
d'angoisses et vingt fois croyant mourir. Enfin, on entendit un craquement ; une
pierre énorme, en ricochant sur les arcs inférieurs, roula jusqu'en bas, -- et,
tout à coup, une cataracte, un fleuve entier tomba du ciel dans la plaine.
L'aqueduc, coupé par le milieu, se déversait. C'était la mort pour Carthage, et
la victoire pour les Barbares.
En un instant, les Carthaginois réveillés
apparurent sur les murailles, sur les maisons, sur les temples. Les Barbares se
poussaient, criaient. Ils dansaient en délire autour de la grande chute d'eau,
et, dans l'extravagance de leur joie, venaient s'y mouiller la tête.
On
aperçut au sommet de l'aqueduc un homme avec une tunique brune, déchirée. Il se
tenait penché tout au bord, les deux mains sur les hanches, et il regardait en
bas, sous lui, comme étonné de son oeuvre.
Puis il se redressa. Il
parcourut l'horizon d'un air superbe qui semblait dire : " Tout cela maintenant
est à moi ! " Les applaudissements des Barbares éclatèrent ; les Carthaginois,
comprenant enfin leur désastre, hurlaient de désespoir. Alors, il se mit à
courir sur la plate-forme, d'un bout à l'autre, -- et, comme un conducteur de
char triomphant aux jeux Olympiques, Spendius, éperdu d'orgueil, levait les
bras.
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Chapitre 13
MOLOCH
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Les Barbares n'avaient pas besoin d'une circonvallation du côté de
l'Afrique : elle leur appartenait. Mais, pour rendre plus facile l'approche des
murailles, on abattit le retranchement qui bordait le fossé. Ensuite, Mâtho
divisa l'armée par grands demi-cercles, de façon à envelopper mieux Carthage.
Les hoplites des Mercenaires furent placés au premier rang ; derrière eux, les
frondeurs et les cavaliers ; tout au fond, les bagages, les chariots, les
chevaux ; en deçà de cette multitude, à trois cents pas des tours, se
hérissaient les machines.
Sous la variété infinie de leurs appellations
(qui changèrent plusieurs fois dans le cours des siècles), elles pouvaient se
réduire à deux systèmes : les unes agissant comme des frondes et les autres
comme des arcs.
Les premières, les catapultes, se composaient d'un
châssis carré, avec deux montants verticaux et une barre horizontale. A sa
partie antérieure, un cylindre, muni de câbles, retenait un gros timon portant
une cuillère pour recevoir les projectiles ; la base en était prise dans un
écheveau de fils tordus, et, quand on lâchait les cordes, il se relevait et
venait frapper contre la barre, ce qui, l'arrêtant par une secousse, multipliait
sa vigueur.
Les secondes offraient un mécanisme plus compliqué : sur une
petite colonne, une traverse était fixée par son milieu où aboutissait à angle
droit une espèce de canal ; aux extrémités de la traverse s'élevaient deux
chapiteaux qui contenaient un entortillage de crins ; deux poutrelles s'y
trouvaient prises pour maintenir les bouts d'une corde que l'on amenait jusqu'au
bas du canal, sur une tablette de bronze. Par un ressort, cette plaque de métal
se détachait, et, glissant sur des rainures, poussait les flèches.
Les
catapultes s'appelaient également des onagres, comme les ânes sauvages qui
lancent des cailloux avec leurs pieds, et les balistes des scorpions, à cause
d'un crochet dressé sur la tablette, et qui, s'abaissant d'un coup de poing,
faisait partir le ressort.
Leur construction exigeait de savants calculs
; leurs bois devaient être choisis dans les essences les plus dures, leurs
engrenages, tous d'airain ; elles se bandaient avec des leviers, des moufles,
des cabestans ou des tympans ; de forts pivots variaient la direction de leur
tir, des cylindres les faisaient s'avancer, et les plus considérables, que l'on
apportait pièce à pièce, étaient remontées en face de l'ennemi.
Spendius
disposa les trois grandes catapultes vers les trois angles principaux ; devant
chaque porte, il plaça un bélier, devant chaque tour une baliste, et des
carrobalistes circuleraient par-derrière. Mais il fallait les garantir contre
les feux des assiégés et combler d'abord le fossé qui les séparait des
murailles.
On avança des galeries en claies de joncs verts et des
cintres en chêne, pareils à d'énormes boucliers glissant sur trois roues ; de
petites cabanes couvertes de peaux fraîches et rembourrées de varech abritaient
les travailleurs ; les catapultes et les balistes furent défendues par des
rideaux de cordages que l'on avait trempés dans du vinaigre pour les rendre
incombustibles sur la grève. Les femmes et les enfants allaient prendre des
cailloux sur la grève, ramassaient de la terre avec leurs mains et l'apportaient
aux soldats.
Les Carthaginois se préparaient aussi.
Hamilcar les
avait bien vite rassurés en déclarant qu'il restait de l'eau dans les citernes
pour cent vingt-trois jours. Cette affirmation, sa présence au milieu d'eux, et
celle du zaïmph surtout, leur donnèrent bon espoir. Carthage se releva de son
accablement ; ceux qui n'étaient pas d'origine chananéenne furent emportés dans
la passion des autres.
On arma les esclaves, on vida les arsenaux ; les
citoyens eurent chacun leur poste et leur emploi. Douze cents hommes survivaient
des transfuges, le Suffète les fit tous capitaines ; et les charpentiers, les
armuriers, les forgerons et les orfèvres furent préposés aux machines. Les
Carthaginois en avaient gardé quelques-unes, malgré les conditions de la paix
romaine. On les répara. Ils s'entendaient à ces ouvrages.
Les deux
côtés, septentrional et oriental, défendus par la mer et par le golfe, restaient
inaccessibles. Sur la muraille faisant face aux Barbares, on monta des troncs
d'arbre, des meules de moulin, des vases pleins de soufre, des cuves pleines
d'huile, et l'on bâtit des fourneaux. On entassa des pierres sur la plate-forme
des tours, et les maisons qui touchaient immédiatement au rempart furent
bourrées avec du sable pour l'affermir et augmenter son épaisseur.
Devant ces dispositions, les Barbares s'irritèrent. Ils voulurent
combattre tout de suite. Les poids qu'ils mirent dans les catapultes étaient
d'une pesanteur si exorbitante, que les timons se rompirent ; l'attaque fut
retardée.
Enfin, le treizième jour du mois de Schabar, -- au soleil
levant -- , on entendit contre la porte de Khamon un grand coup.
Soixante-quinze soldats tiraient des cordes, disposées à la base d'une
poutre gigantesque, horizontalement suspendue par des chaînes descendant d'une
potence, et une tête de bélier, tout en airain, la terminait. On l'avait
emmaillotée de peaux de boeuf ; des bracelets en fer la cerclaient de place en
place ; elle était trois fois grosse comme le corps d'un homme, longue de cent
vingt coudées, et, sous la foule des bras nus la poussant et la ramenant, elle
avançait et reculait avec une oscillation régulière.
Les autres béliers
devant les autres portes commencèrent à se mouvoir. Dans les roues creuses des
tympans, on aperçut des hommes qui montaient d'échelon en échelon. Les poulies,
les chapiteaux grincèrent, les rideaux de cordages s'abattirent, et des volées
de pierres et des volées de flèches s'élancèrent à la fois ; tous les frondeurs
éparpillés couraient. Quelques-uns s'approchaient du rempart, en cachant sous
leurs boucliers des pots de résine ; puis ils les lançaient à tour de bras.
Cette grêle de balles, de dards et de feux passait par-dessus les premiers rangs
et faisait une courbe qui retombait derrière les murs. Mais, à leur sommet, de
longues grues à mâter les vaisseaux se dressèrent ; et il en descendit de ces
pinces énormes qui se terminaient par deux demi-cercles dentelés à l'intérieur.
Elles mordirent les béliers. Les soldats, se cramponnant à la poutre, tiraient
en arrière. Les Carthaginois halaient pour la faire monter ; et l'engagement se
prolongea jusqu'au soir.
Quand les Mercenaires, le lendemain, reprirent
leur besogne, le haut des murailles se trouvait entièrement tapissé par des
balles de coton, des toiles, des coussins ; les créneaux étaient bouchés avec
des nattes ; et, sur le rempart, entre les grues, on distinguait un alignement
de fourches et de tranchoirs emmanchés à des bâtons. Aussitôt, une résistance
furieuse commença.
Des troncs d'arbres, tenus par des câbles, tombaient
et retombaient alternativement en battant les béliers ; des crampons, lancés par
des balistes, arrachaient le toit des cabanes ; et, de la plate-forme des tours,
des ruisseaux de silex et de galets se déversaient.
Enfin, les béliers
rompirent la porte de Khamon et la porte de Tagaste. Mais les Carthaginois
avaient entassé à l'intérieur une telle abondance de matériaux que leurs
battants ne s'ouvrirent pas. Ils restèrent debout.
Alors, on poussa
contre les murailles des tarières, qui, s'appliquant aux joints des blocs, les
descelleraient. Les machines furent mieux gouvernées, leurs servants répartis
par escouades ; du matin au soir, elles fonctionnaient, sans s'interrompre, avec
la monotone précision d'un métier de tisserand.
Spendius ne se fatiguait
pas de les conduire. C'était lui-même qui bandait les écheveaux des balistes.
Pour qu'il y eût, dans leurs tensions jumelles, une parité complète, on serrait
leurs cordes en frappant tour à tour de droite et de gauche, jusqu'au moment où
les deux côtés rendaient un son égal. Spendius montait sur leur membrure. Avec
le bout de son pied, il les battait tout doucement, -- et il tendait l'oreille
comme un musicien qui accorde une lyre. Puis, quand le timon de la catapulte se
relevait, quand la colonne de la baliste tremblait à la secousse du ressort, que
les pierres s'élançaient en rayons et que les dards couraient en ruisseau, il se
penchait le corps tout entier et jetait ses bras dans l'air, comme pour les
suivre.
Les soldats, admirant son adresse, exécutaient ses ordres. Dans
la gaieté de leur travail, ils débitaient des plaisanteries sur les noms des
machines. Ainsi, les tenailles à prendre les béliers s'appelant des loups
, et les galexies couvertes des treilles , on était des agneaux, on
allait faire la vendange ; et, en armant leurs pièces, ils disaient aux onagres
: " Allons, rue bien ! " , et aux scorpions : " Traverse-les jusqu'au coeur ! "
Ces facéties, toujours les mêmes, soutenaient leur courage.
Cependant,
les machines ne démolissaient point le rempart. Il était formé par deux
murailles et tout rempli de terre ; elles abattaient leurs parties supérieures.
Mais les assiégés, chaque fois, les relevaient. Mâtho ordonna de construire des
tours en bois qui devaient être aussi hautes que les tours de pierre. On jeta,
dans le fossé, du gazon, des pieux, des galets et des chariots avec leurs roues
afin de l'emplir plus vite ; avant qu'il fût comblé, l'immense foule des
Barbares ondula sur la plaine d'un seul mouvement, et vint battre le pied des
murs, comme une mer débordée.
On avança les échelles de corde, les
échelles droites et les sambuques, c'est-à-dire deux mâts d'où s'abaissaient,
par des palans, une série de bambous que terminait un pont mobile. Elles
formaient de nombreuses lignes droites appuyées contre le mur, et les
Mercenaires, à la file les uns des autres, montaient en tenant leurs armes à la
main. Pas un Carthaginois ne se montrait ; déjà, ils touchaient aux deux tiers
du rempart. Les créneaux s'ouvrirent, en vomissant, comme des gueules de dragon,
des feux et de la fumée ; le sable s'éparpillait, entrait par le joint des
armures ; le pétrole s'attachait aux vêtements ; le plomb liquide sautillait sur
les casques, faisait des trous dans les chairs ; une pluie d'étincelles
s'éclaboussait contre les visages, -- et des orbites sans yeux semblaient
pleurer des larmes grosses comme des amandes. Des hommes, tout jaunes d'huile,
brûlaient par la chevelure. Ils se mettaient à courir, enflammaient les autres.
On les étouffait en leur jetant, de loin, sur la face, des manteaux trempés de
sang. Quelques-uns qui n'avaient pas de blessure restaient immobiles, plus
raides que des pieux, la bouche ouverte et les deux bras écartés.
L'assaut, pendant plusieurs jours de suite, recommença, -- les
Mercenaires espérant triompher par un excès de force et d'audace.
Quelquefois un homme sur les épaules d'un autre enfonçait une fiche
entre les pierres, puis s'en servait comme d'un échelon pour atteindre au- delà,
en plaçait une seconde, une troisième ; et, protégés par le bord des créneaux
dépassant la muraille, peu à peu, ils s'élevaient ainsi ; mais, toujours, à une
certaine hauteur, ils retombaient. Le grand fossé trop plein débordait ; sous
les pas des vivants, les blessés pêle-mêle s'entassaient avec les cadavres et
les moribonds. Au milieu des entrailles ouvertes, des cervelles épandues et des
flaques de sang, les troncs calcinés faisaient des taches noires ; et des bras
et des jambes à moitié sortis d'un monceau se tenaient tout debout, comme des
échalas dans un vignoble incendié.
Les échelles se trouvant
insuffisantes, on employa les tollénones, -- instruments composés d'une longue
poutre établie transversalement sur une autre, et portant à son extrémité une
corbeille quadrangulaire où trente fantassins pouvaient se tenir avec leurs
armes.
Mâtho voulut monter dans la première qui fut prête. Spendius
l'arrêta.
Des hommes se courbèrent sur un moulinet ; la grande poutre se
leva, devint horizontale, se dressa presque verticalement, et, trop chargée par
le bout, elle pliait comme un immense roseau. Les soldats cachés jusqu'au menton
se tassaient ; on n'apercevait que les plumes des casques. Enfin, quand elle fut
à cinquante coudées dans l'air, elle tourna de droite et de gauche plusieurs
fois, puis s'abaissa ; et, comme un bras de géant qui tiendrait sur sa main une
cohorte de pygmées, elle déposa au bord du mur la corbeille pleine d'hommes. Ils
sautèrent dans la foule et jamais ils ne revinrent.
Tous les autres
tollénones furent bien vite disposés. Mais il en aurait fallu cent fois
davantage pour prendre la ville. On les utilisa d'une façon meurtrière : des
archers éthiopiens se plaçaient dans les corbeilles ; puis, les câbles étant
assujettis, ils restaient suspendus et tiraient des flèches empoisonnées. Les
cinquante tollénones, dominant les créneaux, entouraient ainsi Carthage, comme
de monstrueux vautours ; et les Nègres riaient de voir les gardes sur le rempart
mourir dans des convulsions atroces.
Hamilcar y envoya des hoplites. :
il leur faisait boire chaque matin le jus de certaines herbes qui les gardait du
poison.
Un soir, par un temps obscur, il embarqua les meilleurs de ses
soldats sur des gabares, des planches, et, tournant à la droite du port, il vint
débarquer à la Taenia. Puis ils s'avancèrent jusqu'aux premières lignes des
Barbares, et, les prenant par le flanc, ils en firent un grand carnage. Des
hommes suspendus à des cordes descendaient la nuit du haut des murs avec des
torches à la main, brûlaient les ouvrages des Mercenaires, et remontaient.
Mâtho était acharné ; chaque obstacle renforçait sa colère ; il en
arrivait à des choses terribles et extravagantes. Il convoqua Salammbô,
mentalement, à un rendez-vous ; puis il l'attendit. Elle ne vint pas ; cela lui
parut une trahison nouvelle, -- et, désormais, il l'exécra. S'il avait vu son
cadavre, il se serait peut-être en allé. Il doubla les avant-postes, il planta
des fourches au bas du rempart, il enfouit des chausse-trapes dans la terre, et
il commanda aux Libyens de lui apporter toute une forêt pour y mettre le feu et
brûler Carthage, comme une tanière de renards.
Spendius s'obstinait au
siège. Il cherchait à inventer des machines épouvantables et comme jamais on
n'en avait construit.
Les autres Barbares, campés au loin sur l'isthme,
s'ébahissaient de ces lenteurs ; ils murmuraient ; on les lâcha.
Alors,
ils se précipitèrent avec leurs coutelas et leurs javelots, dont ils battaient
les portes. Mais la nudité de leurs corps facilitant leurs blessures, les
Carthaginois les massacraient abondamment ; et les Mercenaires s'en réjouirent,
sans doute par jalousie du pillage. Il en résulta des querelles, des combats
entre eux. Puis, la campagne étant ravagée, bientôt on s'arracha les vivres. Ils
se décourageaient. Des hordes nombreuses s'en allèrent. La foule était si grande
qu'il n'y parut pas.
Les meilleurs tentèrent de creuser des mines ; le
terrain mal soutenu s'éboula. Ils les recommencèrent en d'autres places ;
Hamilcar devinait toujours leur direction en appliquant son oreille contre un
bouclier de bronze. Il perça des contre-mines sous le chemin que devaient
parcourir les tours de bois ; quand on voulut les pousser, elles s'enfoncèrent
dans des trous.
Enfin, tous reconnurent que la ville était imprenable,
tant que l'on n'aurait pas élevé jusqu'à la hauteur des murailles une longue
terrasse qui permettrait de combattre sur le même niveau, on en paverait le
sommet pour faire rouler dessus les machines. Alors, il serait bien impossible à
Carthage de résister.
Elle commençait à souffrir de la soif. L'eau, qui
valait au début du siège deux késitah le bât, se vendait maintenant un shekel
d'argent ; les provisions de viande et de blé s'épuisaient aussi ; on avait peur
de la faim ; quelques-uns même parlaient de bouches inutiles, ce qui effrayait
tout le monde.
Depuis la place de Khamon jusqu'au temple de Melkarth,
des cadavres encombraient les rues ; et, comme on était à la fin de l'été, de
grosses mouches noires harcelaient les combattants. Des vieillards
transportaient les blessés, et les gens dévots continuaient les funérailles
fictives de leurs proches et de leurs amis, défunts au loin pendant la guerre.
Des statues de cire avec des cheveux et des vêtements s'étalaient en travers des
portes. Elles se fondaient à la chaleur des cierges brûlant près d'elles ; la
peinture coulait sur leurs épaules, et des pleurs ruisselaient sur la face des
vivants, qui psalmodiaient à côté des chansons lugubres. La foule, pendant ce
temps-là, courait ; des bandes armées passaient ; les capitaines criaient des
ordres, et l'on entendait toujours le heurt des béliers qui battaient le
rempart.
La température devint si lourde que les corps, se gonflant, ne
pouvaient plus entrer dans les cercueils. On les brûlait au milieu des cours.
Mais les feux, trop à l'étroit, incendiaient les murailles voisines, et de
longues flammes, tout à coup, s'échappaient des maisons comme du sang qui
jaillit d'une artère. Ainsi Moloch possédait Carthage ; il étreignait les
remparts, il se roulait dans les rues, il dévorait jusqu'aux cadavres.
Des hommes qui portaient, en signe de désespoir, des manteaux faits de
haillons ramassés, s'établirent au coin des carrefours. Ils déclamaient contre
les Anciens, contre Hamilcar, prédisaient au peuple une ruine entière et
l'engageaient à tout détruire et à tout se permettre. Les plus dangereux étaient
les buveurs de jusquiame ; dans leurs crises, ils se croyaient des bêtes féroces
et sautaient sur les passants qu'ils déchiraient. Des attroupements se faisaient
autour d'eux ; : on en oubliait la défense de Carthage. Le Suffète imagina d'en
payer d'autres pour soutenir sa politique.
Afin de retenir dans la ville
le génie des Dieux, on avait couvert de chaînes leurs simulacres. On posa des
voiles noirs sur les Patæques et des cilices autour des autels ; on tâchait
d'exciter l'orgueil et la jalousie des Baals en leur chantant à l'oreille : " Tu
vas te laisser vaincre ! les autres sont plus forts, peut-être ? Montre-toi !
aide-nous ! afin que les peuples ne disent pas : Où sont maintenant leurs Dieux
? "
Une anxiété permanente agitait les collèges des pontifes. Ceux de la
Rabbetna surtout avaient peur, -- le rétablissement du zaïmph n'ayant pas servi.
Ils se tenaient enfermés dans la troisième enceinte, inexpugnable comme une
forteresse. Un seul d'entre eux se hasardait à sortir, le grand-prêtre
Schahabarim.
Il venait chez Salammbô. Mais il restait tout silencieux,
la contemplant, les prunelles fixes, ou bien il prodiguait les paroles, et les
reproches qu'il lui faisait étaient plus durs que jamais.
Par une
contradiction inconcevable, il ne pardonnait pas à la jeune fille d'avoir suivi
ses ordres ; -- Schahabarim avait tout deviné, -- et l'obsession de cette idée
avivait les jalousies de son impuissance. Il l'accusait d'être la cause de la
guerre. Mâtho, à l'en croire, assiégeait Carthage pour reprendre le zaïmph ; et
il déversait des imprécations et des ironies sur ce Barbare, qui prétendait
posséder des choses saintes. Ce n'était pas cela pourtant que le prêtre voulait
dire.
Mais, à présent, Salammbô n'éprouvait pour lui aucune terreur. Les
angoisses dont elle souffrait autrefois l'avaient abandonnée. Une tranquillité
singulière l'occupait. Ses regards, moins errants, brillaient d'une flamme
limpide.
Cependant, le python était redevenu malade ; et, comme Salammbô
paraissait au contraire se guérir, la vieille Taanach s'en réjouissait,
convaincue qu'il prenait par ce dépérissement la langueur de sa maîtresse.
Un matin, elle le trouva derrière le lit de peaux de boeuf, tout enroulé
sur lui-même, plus froid qu'un marbre, et la tête disparaissant sous un amas de
vers. A ses cris, Salammbô survint. Elle le retourna quelque temps avec le bout
de sa sandale, et l'esclave fut ébahie de son insensibilité.
La fille
d'Hamilcar ne prolongeait plus ses jeûnes avec tant de ferveur. Elle passait des
journées au haut de sa terrasse, les deux coudes contre la balustrade, s'amusant
à regarder devant elle. Le sommet des murailles au bout de la ville découpait
sur le ciel des zigzags inégaux, et les lances des sentinelles y faisaient, tout
du long, comme une bordure d'épis. Elle apercevait au-delà, entre les tours, les
manoeuvres des Barbares ; les jours que le siège était interrompu, elle pouvait
même distinguer leurs occupations. Ils raccommodaient leurs armes, se
graissaient la chevelure, ou bien lavaient dans la mer leurs bras sanglants ;
les tentes étaient closes ; les bêtes de somme mangeaient ; et, au loin, les
faux des chars, tous rangés en demi-cercle, semblaient un cimeterre d'argent
étendu à la base des monts. Les discours de Schahabarim revenaient à sa mémoire.
Elle attendait son fiancé Narr'Havas. Elle aurait voulu, malgré sa haine, revoir
Mâtho. De tous les Carthaginois, elle était la seule personne, peut- être, qui
lui eût parlé sans peur.
Souvent son père arrivait dans sa chambre. Il
s'asseyait en haletant sur les coussins et il la considérait d'un air presque
attendri, comme s'il eût trouvé dans ce spectacle un délassement à ses fatigues.
Il l'interrogeait quelquefois sur son voyage au camp des Mercenaires. Il lui
demanda même si personne, par hasard, ne l'y avait poussée ; et, d'un signe de
tête, elle répondit que non, tant Salammbô était fière d'avoir sauvé le zaïmph.
Mais le Suffète revenait toujours à Mâtho, sous prétexte de
renseignements militaires. Il ne comprenait rien à l'emploi des heures qu'elle
avait passées dans la tente. En effet, Salammbô ne parlait pas de Giscon ; car,
les mots ayant par eux-mêmes un pouvoir effectif, les malédictions que l'on
rapportait à quelqu'un pouvaient se tourner contre lui ; et elle taisait son
envie d'assassinat, de peur d'être blâmée de n'y avoir point cédé. Elle disait
que le schalischim paraissait furieux, qu'il avait crié beaucoup, puis qu'il
s'était endormi. Salammbô n'en racontait pas davantage, par honte peut-être, ou
bien par un excès de candeur faisant qu'elle n'attachait guère d'importance aux
baisers du soldat. Tout cela, du reste, flottait dans sa tête, mélancolique et
brumeux comme le souvenir d'un rêve accablant ; et elle n'aurait su de quelle
manière, par quels discours l'exprimer.
Un soir qu'ils se trouvaient
ainsi l'un en face de l'autre, Taanach tout effarée survint. Un vieillard, avec
un enfant, était là, dans les cours, et voulait voir le Suffète.
Hamilcar pâlit, puis répliqua vivement :
-- " Qu'il monte ! "
Iddibal entra, sans se prosterner. Il tenait par la main un jeune garçon
couvert d'un manteau en poil de bouc ; et aussitôt relevant le capuchon qui
abritait sa figure :
-- " Le voilà, Maître ! Prends-le ! "
Le
Suffète et l'esclave s'enfoncèrent dans un coin de la chambre.
L'enfant
était resté au milieu, tout debout ; et, d'un regard plus attentif qu'étonné, il
parcourait le plafond, les meubles, les colliers de perles traînant sur les
draperies de pourpre, et cette majestueuse jeune femme inclinée vers lui.
Il avait dix ans peut-être, et n'était pas plus haut qu'un glaive
romain. Ses cheveux crépus ombrageaient son front bombé. On aurait dit que ses
prunelles cherchaient des espaces. Les narines de son nez mince palpitaient
largement ; sur toute sa personne s'étalait l'indéfinissable splendeur de ceux
qui sont destinés aux grandes entreprises. Quand il eut rejeté son manteau trop
lourd, il resta revêtu d'une peau de lynx attachée autour de sa taille, et il
appuyait résolument sur les dalles ses petits pieds nus tout blancs de
poussière. Mais, sans doute, il devina que l'on agitait des choses importantes,
car il se tenait immobile, une main derrière le dos et le menton baissé, avec un
doigt dans la bouche.
Enfin Hamilcar, d'un signe, attira Salammbô et il
lui dit à voix basse :
-- " Tu le garderas chez toi, entends-tu ! Il
faut que personne, même de la maison, ne connaisse son existence ! "
Puis, derrière la porte, il demanda encore une fois à Iddibal s'il était
bien sûr qu'on ne les eût pas remarqués.
-- " Non ! " fit l'esclave ; "
les rues étaient vides. "
La guerre emplissant toutes les provinces, il
avait eu peur pour le fils de son maître. Alors ne sachant où le cacher, il
était venu le long des côtes, sur une chaloupe : et, depuis trois jours Iddibal
louvoyait dans le golfe, en observant les remparts. Enfin ce soir-là, comme les
alentours de Khamon semblaient déserts, il avait franchi la passe lestement et
débarqué près de l'arsenal, l'entrée du port étant libre.
Mais bientôt
les Barbares établirent, en face, un immense radeau pour empêcher les
Carthaginois d'en sortir. Ils relevaient les tours de bois, et, en même temps,
la terrasse montait.
Les communications avec le dehors étant
interceptées, une famine intolérable commença.
On tua tous les chiens,
tous les mulets, tous les ânes, puis les quinze éléphants que le Suffète avait
ramenés. Les lions du temple de Moloch étaient devenus furieux et les
hiérodoules n'osaient plus s'en approcher. On les nourrit d'abord avec les
blessés des Barbares ; ensuite on leur jeta des cadavres encore tièdes ; ils les
refusèrent et tous moururent. Au crépuscule, des gens erraient le long des
vieilles enceintes, et cueillaient entre les pierres des herbes et des fleurs
qu'ils faisaient bouillir dans du vin ; -- le vin coûtait moins cher que l'eau.
D'autres se glissaient jusqu'aux avant-postes de l'ennemi et venaient sous les
tentes voler de la nourriture ; les Barbares, pris de stupéfaction, quelquefois
les laissaient s'en retourner. Enfin un jour arriva où les Anciens résolurent
d'égorger, entre eux, les chevaux d'Eschmoûn. C'étaient des bêtes saintes, dont
les pontifes tressaient les crinières avec des rubans d'or, et qui signifiaient
par leur existence le mouvement du soleil, l'idée du feu sous la forme la plus
haute. Leurs chairs, coupées en portions égales, furent enfouies derrière
l'autel. Puis, tous les soirs, alléguant quelque dévotion, les Anciens montaient
vers le temple, se régalaient en cachette ; et ils remportaient sous leur
tunique un morceau pour leurs enfants. Dans les quartiers déserts, loin des
murs, les habitants moins misérables, par peur des autres, s'étaient barricadés.
Les pierres des catapultes et les démolitions ordonnées pour la défense
avaient accumulé des tas de ruines au milieu des rues. Aux heures les plus
tranquilles, tout à coup, des masses de peuple se précipitaient en criant ; et,
du haut de l'Acropole, les incendies faisaient comme des haillons de pourpre
dispersés sur les terrasses, et que le vent tordait.
Les trois grandes
catapultes, malgré tous ces travaux, ne s'arrêtaient pas. Leurs ravages étaient
extraordinaires ; ainsi, la tête d'un homme alla rebondir sur le fronton des
Syssites ; dans la rue de Kinisdo, une femme qui accouchait fut écrasée par un
bloc de marbre, et son enfant avec le lit emporté jusqu'au carrefour de Cinasyn
où l'on retrouva la couverture.
Ce qu'il y avait de plus irritant,
c'était les balles des frondeurs. Elles tombaient sur les toits, dans les
jardins et au milieu des cours, tandis que l'on mangeait attablé devant un
maigre repas et le coeur gros de soupirs. Ces atroces projectiles portaient des
lettres gravées qui s'imprimaient dans les chairs ; et, sur les cadavres, on
lisait des injures, telles que pourceau, chacal , vermine, et parfois des
plaisanteries : attrapé ! ou : je l'ai bien mérité.
La partie du rempart
qui s'étendait depuis l'angle des ports jusqu'à la hauteur des citernes fut
enfoncée. Alors les gens de Malqua se trouvèrent pris entre la vieille enceinte
de Byrsa par-derrière et les Barbares par-devant. Mais on avait assez que
d'épaissir la muraille et de la rendre le plus haut possible sans s'occuper
d'eux ; on les abandonna ; tous périrent, et, bien qu'ils fussent haïs
généralement, on en conçut pour Hamilcar une grande horreur.
Le
lendemain, il ouvrit les fosses où il gardait du blé ; ses intendants le
donnèrent au peuple. Pendant trois jours on se gorgea.
La soif n'en
devint que plus intolérable ; et toujours ils voyaient devant eux la longue
cascade que faisait en tombant l'eau claire de l'aqueduc. Sous les rayons du
soleil, une vapeur fine remontait de sa base, avec un arc-en-ciel à côté, et un
petit ruisseau, formant des courbes sur la plage, se déversait dans le golfe.
Hamilcar ne faiblissait pas. Il comptait sur un événement, sur quelque
chose de décisif, d'extraordinaire.
Ses propres esclaves arrachèrent les
lames d'argent du temple de Melkarth, on tira du port quatre longs bateaux, avec
des cabestans, on les amena jusqu'au bas des Mappales, le mur qui donnait sur le
rivage fut troué : et ils partirent pour les Gaules afin d'y acheter, à
n'importe à quel prix, des Mercenaires. Cependant Hamilcar se désolait de ne
pouvoir communiquer avec le roi des Numides, car il le savait derrière les
Barbares et prêt à tomber sur eux. Mais Narr'Havas, trop faible, n'allait pas se
risquer seul ; et le Suffète fit rehausser le rempart de douze palmes, entasser
dans l'Acropole tout le matériel des arsenaux et encore une fois réparer les
machines.
On se servait, pour les entortillages des catapultes, de
tendons pris au cou des taureaux ou bien aux jarrets des cerfs. Cependant, il
n'existait dans Carthage ni cerfs ni taureaux. Hamilcar demanda aux Anciens les
cheveux de leurs femmes ; toutes les sacrifièrent ; la quantité ne fut pas
suffisante. On avait, dans les bâtiments des Syssites, douze cents esclaves
nubiles, de celles que l'on destinait aux prostitutions de la Grèce et de
l'Italie, et leurs cheveux, rendus élastiques par l'usage des onguents, se
trouvaient merveilleux pour les machines de guerre. Mais la perte plus tard
serait trop considérable. Donc, il fut décidé qu'on choisirait, parmi les
épouses des plébéiens, les plus belles chevelures. Sans aucun souci des besoins
de la patrie, elles crièrent en désespérées quand les serviteurs des Cent
vinrent, avec des ciseaux, mettre la main sur elles.
Un redoublement de
fureur animait les Barbares. On les voyait au loin prendre la graisse des morts
pour huiler leurs machines, et d'autres en arrachaient les ongles qu'ils
cousaient bout à bout afin de se faire des cuirasses. Ils imaginèrent de mettre
dans les catapultes des vases pleins de serpents apportés par les Nègres ; les
pots d'argile se cassaient sur les dalles, les serpents couraient, semblaient
pulluler, et, tant ils étaient nombreux, sortir des murs naturellement. Puis,
les Barbares, mécontents de leur invention, la perfectionnèrent ; ils lançaient
toutes sortes d'immondices, des excréments humains, des morceaux de charogne,
des cadavres. La peste reparut. Les dents des Carthaginois leur tombaient de la
bouche, et ils avaient les gencives décolorées comme celles des chameaux après
un voyage trop long.
Les machines furent dressées sur la terrasse, bien
qu'elle n'atteignît pas encore partout à la hauteur du rempart. Devant les
Vingt-trois tours des fortifications se dressaient vingt-trois autres tours de
bois. Tous les tollénones étaient remontés, et au milieu, un peu plus en
arrière, apparaissait la formidable hélépole de Démétrius Poliorcète, que
Spendius, enfin, avait reconstruite. Pyramidale comme le phare d'Alexandrie,
elle était haute de cent trente coudées et large de vingt- trois, avec neuf
étages allant tous en diminuant vers le sommet et qui étaient défendus par des
écailles d'airain, percés de portes nombreuses, remplis de soldats ; sur la
plate-forme supérieure se dressait une catapulte flanquée de deux balistes.
Alors Hamilcar fit planter des croix pour ceux qui parleraient de se
rendre ; les femmes mêmes furent embrigadées. Ils couchaient dans les rues et
l'on attendait plein d'angoisses.
Puis un matin, un peu avant le lever
du soleil (c'était le septième jour du mois de Nyssan), ils entendirent un grand
cri poussé par tous les Barbares à la fois ; les trompettes à tube de plomb
ronflaient, les grandes cornes paphlagoniennes mugissaient comme des taureaux.
Tous se levèrent et coururent au rempart.
Une forêt de lances, de piques
et d'épées se hérissait à sa base. Elle sauta contre les murailles, les échelles
s'y accrochèrent ; et, dans la baie des créneaux, des têtes de Barbares
parurent.
Des poutres soutenues par de longues files d'hommes battaient
les portes ; et, aux endroits où la terrasse manquait, les Mercenaires, pour
démolir le mur, arrivaient en cohortes serrées, la première ligne se tenant
accroupie, la seconde pliant le jarret, et les autres successivement se
dressaient jusqu'aux derniers qui restaient tout droits : tandis qu'ailleurs,
pour monter dessus, les plus hauts s'avançaient en tête, les plus bas à la
queue, et tous, du bras gauche, appuyaient sur leurs casques leurs boucliers en
les réunissant par le bord si étroitement, qu'on aurait dit un assemblage de
grandes tortues. Les projectiles glissaient sur ces masses obliques.
Les
Carthaginois jetaient des meules de moulin, des pilons, des cuves, des tonneaux,
des lits, tout ce qui pouvait faire un poids et assommer. Quelques-uns
guettaient dans les embrasures avec un filet de pêcheur, et quand arrivait le
Barbare, il se trouvait pris sous les mailles et se débattait comme un poisson.
Ils démolissaient eux-mêmes leurs créneaux ; des pans de mur s'écroulaient en
soulevant une grande poussière ; et, les catapultes de la terrasse tirant les
unes contre les autres, leurs pierres se heurtaient, et éclataient en mille
morceaux qui faisaient sur les combattants une large pluie.
Bientôt les
deux foules ne formèrent plus qu'une grosse chaîne de corps humains ; elle
débordait dans les intervalles de la terrasse, et, un peu plus lâche aux deux
bouts, se roulait sans avancer perpétuellement. Ils s'étreignaient couchés à
plat ventre comme des lutteurs. On s'écrasait. Les femmes penchées sur les
créneaux hurlaient. On les tirait par leurs voiles, et la blancheur de leurs
flancs, tout à coup découverts, brillait entre les bras des nègres y enfonçant
des poignards. Des cadavres, trop pressés dans la foule, ne tombaient pas ;
soutenus par les épaules de leurs compagnons, ils allaient quelques minutes tout
debout et les yeux fixes. Quelques-uns, les deux tempes traversées par une
javeline, balançaient leur tête comme des ours. Des bouches ouvertes pour crier
restaient béantes ; des mains s'envolaient coupées. Il y eut là de grands coups,
et dont parlèrent pendant longtemps ceux qui survécurent.
Cependant, des
flèches jaillissaient du sommet des tours de bois et des tours de pierre. Les
tollénones faisaient aller rapidement leurs longues antennes ; et comme les
Barbares avaient saccagé sous les Catacombes le vieux cimetière des autochtones,
ils lançaient sur les Carthaginois des dalles de tombeaux. Sous le poids des
corbeilles trop lourdes, quelquefois les câbles se coupaient, et des masses
d'hommes, tous levant les bras, tombaient du haut des airs.
Jusqu'au
milieu du jour, les vétérans des hoplites s'étaient acharnés contre la Taenia
pour pénétrer dans le port et détruire la flotte. Hamilcar fit allumer sur la
toiture de Khamon un feu de paille humide ; et la fumée les aveuglant, ils se
rabattirent à gauche et vinrent augmenter l'horrible cohue qui se poussait dans
Malqua. Des syntagmes, composés d'hommes robustes, choisis tout exprès, avaient
enfoncé trois portes. De hauts barrages, faits avec des planches garnies de
clous, les arrêtèrent ; une quatrième céda facilement ; ils s'élancèrent
par-dessus en courant, et roulèrent dans une fosse où l'on avait caché des
pièges. A l'angle sud-est, Autharite et ses hommes abattirent le rempart, dont
la fissure était bouchée avec des briques. Le terrain par-derrière montait ; ils
le gravirent lestement. Mais ils trouvèrent en haut une seconde muraille,
composée de pierres et de longues poutres étendues tout à plat et qui
alternaient comme les pièces d'un échiquier. C'était une mode gauloise adaptée
par le Suffète au besoin de la situation ; les Gaulois se crurent devant une
ville de leur pays. Ils attaquèrent avec mollesse et furent repoussés.
Depuis la rue de Khamon jusqu'au Marché-aux-herbes, tout le chemin de
ronde appartenait maintenant aux Barbares, et les Samnites achevaient à coups
d'épieux les moribonds ; ou bien, un pied sur le mur, ils contemplaient en bas,
sous eux, les ruines fumantes, et au loin la bataille qui recommençait.
Les frondeurs, distribués par-derrière, tiraient toujours. Mais à force
d'avoir servi, le ressort des frondes acarnaniennes était brisé, et plusieurs,
comme des pâtres, envoyaient des cailloux avec la main : les autres lançaient
des boules de plomb avec le manche d'un fouet. Zarxas, les épaules couvertes de
ses longs cheveux noirs, se portait partout en bondissant et entraînait les
Baléares. Deux panetières étaient suspendues à ses hanches ; il y plongeait
continuellement la main gauche et son bras droit tournoyait, comme la roue d'un
char.
Mâtho s'était d'abord retenu de combattre, pour mieux commander
tous les Barbares à la fois. On l'avait vu le long du golfe avec les
Mercenaires, près de la lagune avec les Numides, sur les bords du lac entre les
Nègres, et du fond de la plaine il poussait les masses de soldats qui arrivaient
incessamment contre les lignes de fortifications. Peu à peu il s'était rapproché
; l'odeur du sang, le spectacle du carnage et le vacarme des clairons avaient
fini par lui faire bondir le coeur. Alors il était rentré dans sa tente, et,
jetant sa cuirasse, avait pris sa peau de lion, plus commode pour la bataille.
Le mufle s'adaptait sur la tête en bordant le visage d'un cercle de crocs ; les
deux pattes antérieures se croisaient sur la poitrine, et celles de derrière
avançaient leurs ongles jusqu'au bas de ses genoux.
Il avait gardé son
fort ceinturon, où luisait une hache à double tranchant, et avec sa grande épée
dans les deux mains s'était précipité par la brèche, impétueusement. Comme un
émondeur qui coupe des branches de saule, et qui tâche d'en abattre le plus
possible afin de gagner plus d'argent, il marchait en fauchant autour de lui les
Carthaginois. Ceux qui tentaient de le saisir par les flancs, il les renversait
à coups de pommeau ; quand ils l'attaquaient en face, il les perçait ; s'ils
fuyaient, il les fendait. Deux hommes à la fois sautèrent sur son dos ; il
recula d'un bond contre une porte et les écrasa. Son épée s'abaissait, se
relevait. Elle éclata sur l'angle d'un mur. Alors il prit sa lourde hache, et
par-devant, par-derrière, il éventrait les Carthaginois comme un troupeau de
brebis. Ils s'écartaient de plus en plus, et il arriva tout seul devant la
seconde enceinte, au bas de l'Acropole. Les matériaux lancés du sommet
encombraient les marches et débordaient par-dessus la muraille. Mâtho, au milieu
des ruines, se retourna pour appeler ses compagnons.
Il aperçut leurs
aigrettes disséminées sur la multitude ; elles s'enfonçaient, ils allaient périr
; il s'élança vers eux ; alors, la vaste couronne de plumes rouges se
resserrant, bientôt ils se rejoignirent et l'entourèrent. Mais des rues
latérales une foule énorme se dégorgeait. Il fut pris aux hanches, soulevé, et
entraîné jusqu'en dehors du rempart, dans un endroit où la terrasse était haute.
Mâtho cria un commandement : tous les boucliers se rabattirent sur les
casques ; il sauta dessus, pour s'accrocher quelque part afin de rentrer dans
Carthage ; et, tout en brandissant la terrible hache, il courait sur les
boucliers, pareils à des vagues de bronze, comme un dieu marin sur des flots et
qui secoue son trident.
Cependant un homme en robe blanche se promenait
au bord du rempart, impassible et indifférent à la mort qui l'entourait. Parfois
il étendait sa main droite contre ses yeux pour découvrir quelqu'un. Mâtho vint
à passer sous lui. Tout à coup ses prunelles flamboyèrent, sa face livide se
crispa ; et en levant ses deux bras maigres il lui criait des injures.
Mâtho ne les entendit pas ; mais il sentit entrer dans son coeur un
regard si cruel et furieux qu'il en poussa un rugissement. Il lança vers lui la
longue hache ; des gens se jetèrent sur Schahabarim ; et Mâtho, ne le voyant
plus, tomba à la renverse, épuisé.
Un craquement épouvantable se
rapprochait, mêlé au rythme de voix rauques qui chantaient en cadence.
C'était la grande hélépole, entourée par une foule de soldats. Ils la
tiraient à deux mains, halaient avec des cordes et poussaient de l'épaule ; --
car le talus, montant de la plaine sur la terre, bien qu'il fût extrêmement
doux, se trouvait impraticable pour des machines d'un poids prodigieux. Elle
avait cependant huit roues cerclées de fer, et depuis le matin elle avançait
ainsi, lentement, pareille à une montagne qui se fût élevée sur une autre. Puis
il sortit de sa base un immense bélier ; le long des trois faces regardant la
ville les portes s