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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT bugjarg>
<IDENT_AUTEURS hugov>
<IDENT_COPISTES vautiere>
<ARCHIVE http://www.abu.org/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Bug-Jargal (1825)>
<GENRE Prose>
<AUTEUR Hugo, Victor>
<COPISTE Eric Vautier>
<NOTESPROD>
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER bugjarg1 --------------------------------
Bug-Jargal
PREFACE DE L'EDITION ORIGINALE
L'épisode qu'on
va lire, et dont le fond est emprunté à la révolte des esclaves de
Saint-Domingue en 1791, a un air de circonstance qui eût suffi pour empêcher
l'auteur de le publier. Cependant une ébauche de cet opuscule ayant été déjà
imprimée et distribuée à un nombre restreint d'exemplaires, en 1820, à une
époque où la politique du jour s'occupait fort peu d'Haïti, il est évident que
si le sujet qu'il traite a pris depuis un nouveau degré d'intérêt, ce n'est pas
la faute de l'auteur. Ce sont les événements qui se sont arrangés pour le livre,
et non le livre pour les événements.
Quoi qu'il en soit, l'auteur ne
songeait pas à tirer cet ouvrage de l'espèce de demi-jour où il était comme
enseveli ; mais, averti qu'un libraire de la capitale se proposait de réimprimer
son esquisse anonyme, il a cru devoir prévenir cette réimpression en mettant
lui-même au jour son travail revu et en quelque sorte refait, précaution qui
épargne un ennui à son amour-propre d'auteur, et au libraire susdit une mauvaise
spéculation.
Plusieurs personnes distinguées qui, soit comme colons,
soit comme fonctionnaires, ont été mêlées aux troubles de Saint-Domingue, ayant
appris la prochaine publication de cet épisode. ont bien voulu communiquer
spontanément à l'auteur des matériaux d'autant plus précieux qu'ils sont presque
tous inédits, l'auteur leur en témoigne ici sa vive reconnaissance. Ces
documents lui ont été singulièrement utiles pour rectifier ce que le récit du
capitaine d'Auverney présentait d'incomplet sous le rapport de la couleur
locale, et d'incertain relativement à la vérité historique.
Enfin, il
doit encore prévenir les lecteurs que l'histoire de Bug-Jargal n'est
qu'un fragment d'un ouvrage plus étendu, qui devait être composé avec le titre
de Contes sous la tente. L'auteur suppose que, pendant les guerres de la
révolution, plusieurs officiers français conviennent entre eux d'occuper chacun
à leur tour la longueur des nuits du bivouac par le récit de quelqu'une de leurs
aventures. L'épisode que l'on publie ici faisait partie de cette série de
narrations ; il peut en être détaché sans inconvénient ; et d'ailleurs l'ouvrage
dont il devrait faire partie n'est point fini, ne le sera jamais, et ne vaut pas
la peine de l'être.
Janvier 1826.
PREFACE DE 1832
En
1818, l'auteur de ce livre avait seize ans ; il paria qu'il écrirait un volume
en quinze jours. Il fit Bug-Jargal. Seize ans, c'est l'âge où l'on parie pour
tout et où l'on improvise sur tout.
Ce livre a donc été écrit deux ans
avant Han d'Islande. Et quoique, sept ans plus tard, en 1825, l'auteur l'ait
remanié et récrit en grande partie, il n'en est pas moins, et par le fond et par
beaucoup de détails, le premier ouvrage de l'auteur.
Il demande pardon à
ses lecteurs de les entretenir de détails si peu importants ; mais il a cru que
le petit nombre de personnes qui aiment à classer par rang de taille et par
ordre de naissance les oeuvres d'un poète, si obscur qu'il soit, ne lui
sauraient pas mauvais gré de leur donner l'âge de Bug-Jargal ; et, quant à lui,
comme ces voyageurs qui se retournent au milieu de leur chemin et cherchent à
découvrir encore dans les plis brumeux de l'horizon le lieu d'où ils sont
partis, il a voulu donner ici un souvenir à cette époque de sérénité, d'audace
et de confiance, où il abordait de front un si immense sujet, la révolte des
noirs de Saint-Domingue en 1791, lutte de géants, trois mondes intéressés dans
la question, l'Europe et l'Afrique pour combattants, l'Amérique pour champ de
bataille.
24 mars 1832.
Bug-Jargal
I
.................................................
.................................................
Quand vint le
tour du capitaine Léopold d'Auverney, il ouvrit de grands yeux et avoua à ces
messieurs qu'il ne connaissait réellement aucun événement de sa vie qui méritât
de fixer leur attention.
Mais. capitaine. lui dit le lieutenant Henri,
vous avez pourtant, dit-on, voyagé et vu le monde. N'avez-vous pas visité les
Antilles. l'Afrique et l'Italie, l'Espagne ? Ah ! capitaine, votre chien boiteux
!
D'Auverney tressaillit, laissa tomber son cigare, et se retourna
brusquement vers l'entrée de la tente, au moment ou un chien énorme accourait en
boitant vers lui.
Le chien écrasa en passant le cigare du capitaine ; le
capitaine n'y fit nulle attention.
Le chien lui lécha les pieds, le
flatta avec sa queue, jappa, gambada de son mieux, puis vint se coucher devant
lui. Le capitaine, ému, oppressé, le caressait machinalement de la main gauche,
en détachant de l'autre la mentonnière de son casque, et répétait de temps en
temps : - Te voilà. Rask ! te voilà ! -- Enfin il s'écria : - Mais qui donc t'a
ramené?
-- Avec votre permission, mon capitaine...
Depuis
quelques minutes, le sergent Thadée avait soulevé le rideau de la tente, et se
tenait debout, le bras droit enveloppé dans sa redingote, les larmes aux yeux,
et contemplant en silence le dénouement de l'odyssée. Il hasarda à la fin ces
paroles : Avec votre permission. mon capitaine... D'Auverney leva les
yeux.
-- C'est toi, Thad ; et comment diable as-tu pu ?... Pauvre chien
! je le croyais dans le camp anglais. Où donc l'as-tu trouvé ?
-- Dieu
merci ! vous m'en voyez, mon capitaine, aussi joyeux que monsieur votre neveu.
quand vous lui faisiez décliner cornu, la corne ; cornu, de la
corne...
-- Mais dis-moi donc où tu l'as trouvé ?
-- Je ne l'ai
pas trouvé, mon capitaine, j'ai bien été le chercher.
Le capitaine se
leva, et tendit la main au sergent ; mais la main du sergent resta enveloppée
dans sa redingote. Le capitaine n'y prit point garde.
-- C'est que,
voyez-vous, mon capitaine, depuis que ce pauvre Rask s'est perdu, je me suis
bien aperçu, avec votre permission, s'il vous plaît, qu'il vous manquait quelque
chose. Pour tout vous dire, je crois que le soir où il ne vint pas, comme à
l'ordinaire, partager mon pain de munition, peu s'en fallut que le deux Thad ne
se prît à pleurer comme un enfant. Mais non, Dieu merci, je n'ai pleuré que deux
fois dans ma vie : la première, quand... le jour où... - Et le sergent regardait
son maître avec inquiétude. - La seconde, lorsqu'il prit l'idée à ce drôle de
Balthazar, caporal dans la septième demi-brigade, de me faire éplucher une botte
d'oignons.
-- Il me semble, Thadée, s'écria en riant Henri, que vous ne
dites pas à quelle occasion vous pleurâtes pour la première fois.
--
C'est sans doute, mon vieux, quand tu reçus l'accolade de La Tour d'Auvergne,
premier grenadier de France ? demanda avec affection le capitaine, continuant à
caresser le chien.
-- Non, mon capitaine ; si le sergent Thadée a pu
pleurer, ce n'a pu être, et vous en conviendrez, que le jour où il a crié
feu sur Bug-Jargal, autrement dit Pierrot.
Un nuage se répandit
sur tous les traits de d'Auverney. Il s'approcha vivement du sergent, et voulut
lui serrer la main ; mais malgré un tel excès d'honneur, le vieux Thadée la
retint sous sa capote.
-- Oui, mon capitaine, continua Thadée, en
reculant de quelques pas, tandis que d'Auverney fixait sur lui des regards plans
d'une expression pénible ; oui. j'ai pleuré cette fois-là ; aussi, vraiment, il
le méritait bien ! Il était noir, cela est vrai mais la poudre à canon est noire
aussi, et.., et...
Le bon sergent aurait bien voulu achever
honorablement sa bizarre comparaison. Il y avait peut-être quelque chose dans ce
rapprochement qui plaisait à sa pensée ; mais il essaya inutilement de
l'exprimer ; et après avoir plusieurs fois attaqué, pour ainsi dire, son idée
dans tous les sens, comme un général d'armée qui échoue contre une place forte,
il en leva brusquement le siège, et poursuivit sans prendre garde au sourire des
jeunes officiers qui l'écoutaient :
-- Dites, mon capitaine, vous
souvient-il de ce pauvre nègre ; quand il arriva tout essoufflé, à l'instant
même où ses dix camarades étaient là ? Vraiment, il avait bien fallu les lier. -
C'était moi qui commandais. Et quand il les détacha lui- même pour reprendre
leur place, quoiqu'ils ne le voulussent pas. Mais il fut inflexible. Oh ! quel
homme ! c'était un vrai Gibraltar. Et puis, dites, mon capitaine ? quand il se
tenait là, droit comme s'il allait entrer en danse, et son chien, le même Rask
qui est ici, qui comprit ce qu'on allait lui faire, et qui me sauta à la
gorge...
-- Ordinairement. Thad, interrompit le capitaine, tu ne
laissais point passer cet endroit de ton récit sans faire quelques caresses à
Rask ; vois comme il te regarde.
-- Vous avez raison, dit Thadée avec
embarras ; il me regarde, ce pauvre Rask ; mais... la vieille Malagrida m'a dit
que caresser de la main gauche porte malheur.
-- Et pourquoi pas la main
droite?, demanda d'Auverney avec surprise, et remarquant pour la première fois
la main enveloppée dans la redingote, et la pâleur répandue sur le visage de
Thad.
Le trouble du sergent parut redoubler.
-- Avec votre
permission, mon capitaine, c'est que... vous avez déjà un chien boiteux, je
crains que vous ne finissiez par avoir aussi un sergent manchot.
Le
capitaine s'élança de son siège.
-- Comment ? quoi ? que dis-tu, mon
vieux Thadée ? manchot ! - Voyons ton bras. Manchot, grand Dieu !
D'Auverney tremblait ; le sergent déroula lentement son manteau, et
offrit aux yeux de son chef son bras enveloppé d'un mouchoir ensanglanté.
-- Hé ! mon Dieu ! murmura le capitaine en soulevant le linge avec
précaution. Mais dis-moi donc, mon ancien ?...
-- Oh ! la chose est
toute simple. Je vous ai dit que j'avais remarqué votre chagrin depuis que ces
maudits Anglais nous avaient enlevé votre beau chien, ce pauvre Rask, le dogue
de Bug... Il suffit. Je résolus aujourd'hui de le ramener, dût-il m'en coûter la
vie, afin de souper ce soir de bon appétit. C'est pourquoi. après avoir
recommandé à Mathelet, votre soldat, de bien brosser votre grand uniforme, parce
que c'est demain jour de bataille. Je me suis esquivé tout doucement du camp,
armé seulement de mon sabre ; et j'ai pris à travers les haies pour être plus
tôt au camp des Anglais. Je n'étais pas encore aux premiers retranchements
quand, avec votre permission, mon capitaine, dans un petit bois sur la gauche,
j'ai vu un grand attroupement de soldats rouges. Je me suis avancé pour flairer
ce que c'était, et, comme ils ne prenaient pas garde à moi, j'ai aperçu au
milieu d'eux Rask attaché à un arbre, tandis que deux milords, nus jusqu'ici
comme des païens, ce donnaient sur les os de grands coups de poing qui faisaient
autant de bruit que la grosse caisse d'une demi-brigade. C'étaient deux
particuliers anglais, s'il vous plaît, qui se battaient en duel pour votre
chien. Mais voilà Rask qui me voit, et qui donne un tel coup de collier que la
corde casse, et que le drôle est en un clin d'oeil sur mes trousses. Vous pensez
bien que toute l'autre bande ne reste pas en arrière. Je m'enfonce dans le bois.
Rask me suit. Plusieurs balles sifflent à mes oreilles. Rask aboyait ; mais
heureusement ils ne pouvaient l'entendre à cause de leurs cris de French dog!
French dog! comme si votre chien n'était pas un beau et bon chien de Saint-
Domingue. N'importe, je traverse le hallier, et j'étais près d'en sortir quand
deux rouges se présentent devant moi. Mon sabre me débarrasse de l'un, et
m'aurait sans doute délivré de l'autre. si son pistolet n'eût été chargé à
balle. Vous voyez mon bras droit. - N'importe ! French dog lui a sauté au cou,
comme une ancienne connaissance, et je vous réponds que l'embrassement a été
rude... l'Anglais est tombé étranglé. - Aussi pourquoi ce diable d'homme
s'acharnait- il après moi, comme un pauvre après un séminariste ! Enfin, Thad
est de retour au camp, et Rask aussi. Mon seul regret, c'est que le Bon Dieu
n'ait pas voulu m'envoyer plutôt cela à la bataille de demain. - Voilà !
Les traits du vieux sergent s'étaient rembrunis à l'idée de n'avoir
point eu sa blessure dans une bataille.
-- Thadée !... cria le capitaine
d'un ton irrité. Puis il ajouta plus doucement : - Comment es-tu fou à ce point
de t'exposer ainsi. - pour un chien ?
-- Ce n'était pas pour un chien,
mon capitaine, c'était pour Rask.
Le visage de d'Auverney se radoucit
tout à fait. Le sergent continua :
-- Pour Rask, le dogue de Bug...
-- Assez ! assez ! mon vieux Thad. cria le capitaine en mettant la main
sur ses yeux. - Allons, ajouta-t-il après un court silence, appuie-toi sur moi,
et viens à l'ambulance.
Thadée obéit après une résistance respectueuse.
Le chien qui, pendant cette scène, avait à moitié rongé de joie la belle peau
d'ours de son maître, se leva et les suivit tous deux.
II
Cet
épisode avait vivement excité l'attention et la curiosité des joyeux conteurs.
Le capitaine Léopold d'Auverney était un de ces hommes qui, sur quelque échelon
que le hasard de la nature et le mouvement de la société les aient placés,
inspirent toujours un certain respect mêlé d'intérêt Il n'avait cependant
peut-être rien de frappant au premier abord ; ses manières étaient froides, son
regard indifférent. Le soleil des tropiques, en brunissant son visage, ne lui
avait point donné cette vivacité de geste et de parole qui s'unit chez les
créoles à une nonchalance souvent pleine de grâce. D'Auverney parlait peu,
écoutait rarement, et se montrait sans cesse prêt à agir. Toujours le premier à
cheval et le dernier sous la tente, il semblait chercher dans les fatigues
corporelles une distraction à ses pensées. Ces pensées, qui avaient gravé leur
triste sévérité dans les rides précoces de son front, n'étaient pas de celles
dont on se débarrasse en les communiquant, ni de celles qui, dans une
conversation frivole, se mêlent volontiers aux idées d'autrui. Léopold
d'Auverney, dont les travaux de la guerre ne pouvaient rompre le corps,
paraissait éprouver une fatigue insupportable dans ce que nous appelons les
luttes d'esprit. Il fuyait les discussions comme il cherchait les batailles. Si
quelquefois il se laissait entraîner à un débat de paroles, il prononçait trois
ou quatre mots pleins de sens et de haute raison, puis, au moment de convaincre
son adversaire, il s'arrêtait tout court, en disant : A quoi bon ? et
sortait pour demander au commandant ce qu'on pourrait faire en attendant l'heure
de la charge ou de l'assaut.
Ses camarades excusaient ses habitudes
froides, réservées et taciturnes, parce qu'en toute occasion ils le trouvaient
brave, bon et bienveillant. Il avait sauvé la vie de plusieurs d'entre eux au
risque de la sienne, et l'on savait que s'il ouvrait rarement la bouche, sa
bourse du moins n'était jamais fermée. On l'aimait dans l'armée, et on lui
pardonnait même de se faire en quelque sorte vénérer.
Cependant il était
jeune. On lui eût donné trente ans, et il était loin encore de les avoir.
Quoiqu'il combattit déjà depuis un certain temps dans les rangs républicains, on
ignorait ses aventures. Le seul être qui, avec Rask, pût lui arracher quelque
vive démonstration d'attachement, le bon vieux sergent Thadée, qui était entré
avec lui au corps, et ne le quittait pas, contait parfois vaguement quelques
circonstances de sa vie. On savait que d'Auverney avait éprouvé de grands
malheurs en Amérique ; que, s'étant marié à Saint-Domingue, il avait perdu sa
femme et toute sa famille au milieu des massacres qui avaient marqué l'invasion
de la révolution dans cette magnifique colonie. A cette époque de notre
histoire, les infortunes de ce genre étaient si communes, qu'il s'était formé
pour elles une espèce de pitié générale dans laquelle chacun prenait et
apportait sa part. On plaignait donc le capitaine d'Auverney, moins pour les
pertes qu'il avait souffertes que pour sa manière de les souffrir. C'est qu'en
effet, à travers son indifférence glaciale, on voyait quelquefois les
tressaillements d'une plaie incurable et intérieure.
Dès qu'une bataille
commençait, son front redevenait serein. Il se montrait intrépide dans l'action
comme s'il eût cherché à devenir général, et modeste après la victoire comme
s'il n'eût voulu être que simple soldat. Ses camarades, en lui voyant ce dédain
des honneurs et des grades ne comprenaient pas pourquoi, avant le combat il
paraissait espérer quelque chose, et ne devinaient point que d'Auverney, de
toutes les chances de la guerre, ne désirait que la mort.
Les
représentants du peuple en mission à l'armée le nommèrent un jour chef de
brigade sur le champ de bataille ; il refusa, parce qu'en ce séparant de la
compagnie il aurait fallu quitter le sergent Thadée. Quelques jours après, il
s'offrit pour conduire une expédition hasardeuse, et en revint, contre l'attente
générale et contre son espérance. On l'entendit alors regretter le grade qu'il
avait refusé : - Car, disait-il, puisque le canon ennemi m'épargne toujours, la
guillotine, qui frappe tous ceux qui s'élèvent aurait peut-être voulu de moi.
III
Tel était l'homme sur le compte duquel s'engagea la
conversation suivante quand il fut sorti de la tente.
-- Je parierais,
s'écria le lieutenant Henri en essuyant sa botte rouge, sur laquelle le chien
avait laissé en passant une large tache de boue, je parierais que le capitaine
ne donnerait pas la patte cassée de son chien pour ces dix paniers de madère que
nous entrevîmes l'autre jour dans le grand fourgon du général.
-- Chut !
chut ! dit gaiement l'aide de camp Paschal, ce serait un mauvais marché. Les
paniers sont à présent vides, j'en sais quelque chose ; et, ajouta-t-il d'un air
sérieux, trente bouteilles décachetées ne valent certainement pas, vous en
conviendrez, lieutenant, la patte de ce pauvre chien, patte dont on pourrait,
après tout, faire une poignée de sonnette.
L'assemblée se mit à rire du
ton grave dont l'aide de camp prononçait ces dernières paroles. Le jeune
officier des hussards basques, Alfred, qui seul n'avait pas ri, prit un air
mécontent.
-- Je ne vois pas, messieurs, ce qui peut prêter à la
raillerie dans ce qui vient de se passer. Ce chien et ce sergent, que j'ai
toujours vus auprès de d'Auverney depuis que je le connais, me semblent plutôt
susceptibles de faire naître quelque intérêt. Enfin, cette scène...
Paschal, piqué et du mécontentement d'Alfred et de la bonne humeur des
autres, l'interrompit.
-- Cette scène est très sentimentale. Comment
donc ! un chien retrouvé et un bras cassé !
-- Capitaine Paschal, vous
avez tort, dit Henri en jetant hors de la tente la bouteille qu'il venait de
vider, ce Bug, autrement dit Pierrot. pique singulièrement ma curiosité.
Paschal, prêt à se fâcher, s'apaisa en remarquant que son verre, qu'il
croyait vide, était plein. D'Auverney rentra ; il alla se rasseoir à sa place
sans prononcer une parole. Son air était pensif, mais son visage était plus
calme. Il paraissait si préoccupé, qu'il n'entendait rien de ce qui se disait
autour de lui. Rask, qui l'avait suivi, se coucha à ses pieds en le regardant
d'un air inquiet.
-- Votre verre, capitaine d'Auverney. Goûtez de
celui-ci.
-- Oh! grâce à Dieu, dit le capitaine, croyant répondre à la
question de Paschal, la blessure n'est pas dangereuse, le bras n'est pas cassé.
Le respect involontaire que le capitaine inspirait à tous ses compagnons
d'armes contint seul l'éclat de rire prêt à éclore sur les lèvres de Henri.
-- Puisque vous n'êtes plus aussi inquiet de Thadée, dit-il, et que nous
sommes convenus de raconter chacun une de nos aventures pour abréger cette nuit
de bivouac, j'espère, mon cher ami, que vous voudrez bien remplir votre
engagement, en nous disant l'histoire de votre chien boiteux et de Bug... je ne
sais comment, autrement dit Pierrot, ce vrai Gibraltar !
A cette
question, faite d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, d'Auverney n'aurait
rien répondu, si tous n'eussent joint leurs instances à celles du lieutenant.
Il céda enfin à leurs prières.
-- Je vais vous satisfaire,
messieurs ; mais n'attendez que le récit d'une anecdote toute simple, dans
laquelle je ne joue qu'un rôle très secondaire. Si l'attachement qui existe
entre Thadée, Rask et moi vous a fait espérer quelque chose d'extraordinaire, je
vous préviens que vous vous trompez. Je commence.
Alors il se fit un
grand silence. Paschal vida d'un trait sa gourde d'eau-de-vie, et Henri
s'enveloppa de la peau d'ours à demi rongée, pour se garantir du frais de la
nuit, tandis qu'Alfred achevait de fredonner l'air galicien de
mata-perros.
D'Auverney resta un moment rêveur, comme pour
rappeler à son souvenir des événements depuis longtemps remplacés par d'autres ;
enfin il prit la parole, lentement, presque à voix basse et avec des pauses
fréquentes.
IV
Quoique né en France, j'ai été envoyé de bonne
heure à Saint-Domingue, chez un de mes oncles, colon très riche, dont je devais
épouser la fille.
Les habitations de mon oncle étaient voisines du fort
Galifet, et ses plantations occupaient la majeure partie des plaines de l'Acul.
Cette malheureuse position, dont le détail vous semble sans doute offrir
peu d'intérêt, a été l'une des premières causes des désastres et de la ruine
totale de ma famille.
Huit cents nègres cultivaient les immenses
domaines de mon oncle. Je vous avouerai que la triste condition des esclaves
était encore aggravée par l'insensibilité de leur maître. Mon oncle était du
nombre, heureusement assez restreint, de ces planteurs dont une longue habitude
de despotisme absolu avait endurci le coeur. Accoutumé à se voir obéi au premier
coup d'oeil, la moindre hésitation de la part d'un esclave était punie des plus
mauvais traitements, et souvent l'intercession de ses enfants ne servait qu'à
accroître sa colère. Nous étions donc le plus souvent obligés de nous borner à
soulager en secret des maux que nous ne pouvions prévenir.
-- Comment !
mais voilà des phrases ! dit Henri à demi-voix, en se penchant vers son voisin.
Allons, j'espère que le capitaine ne laissera point passer les malheurs des
ci-devant noirs sans quelque petite dissertation sur les devoirs
qu'impose l'humanité, et caetera. On n'en eût pas été quitte à moins au
club Massiac.
[ Nos lecteurs ont sans doute oublié que le club
Massiac, dont parle le lieutenant Henri, était une association de
négrophiles. Ce club, formé à Paris au commencement de la révolution,
avait provoqué la plupart des insurrections qui éclatèrent alors dans les
colonies.
On pourra s'étonner aussi de la légèreté un peu hardie avec
laquelle le jeune lieutenant raille des philanthropes qui régnaient
encore à cette époque par la grâce du bourreau. Mais, il faut se rappeler
qu'avant, pendant et après la Terreur, la liberté de penser et de parler s'était
réfugiée dans les camps. Ce noble privilège coûtait de temps en temps la tête à
un général ; mais il absout de tout reproche la gloire si éclatante de ces
soldats que les dénonciateurs de la Convention appelaient « les messieurs
de l'armée du Rhin ».]
-- Je vous remercie, Henri, de m'épargner un
ridicule, dit froidement d'Auverney, qui l'avait entendu.
Il poursuivit.
-- Entre tous ces esclaves, un seul avait trouvé grâce devant mon oncle.
C'était un nain espagnol, griffe
[ Une explication précise sera
peut-être nécessaire à l'intelligence de ce mot.
M. Moreau de
Saint-Méry, en développant le système de Franklin, a classé dans des espèces
génériques les différentes teintes que présentent les mélanges de la population
de couleur.
Il suppose que l'homme forme un tout de cent vingt-huit
parties, blanches chez les blancs, et noires chez les noirs. Partant de ce
principe. il établit que l'on est d'autant plus près ou plus loin de l'une ou de
l'autre couleur, qu'on se rapproche ou qu'on s'éloigne davantage du terme
soixante-quatre, qui leur sert de moyenne proportionnelle.
D'après ce
système, tout homme qui n'a point huit parties de blanc est réputé noir.
Marchant de cette couleur vers le blanc, on distingue neuf souches
principales, qui ont encore entre elles des variétés d'après le plus ou le moins
de parties qu'elles retiennent de l'une ou de l'autre couleur. Ces neuf espèces
sont le sacatra, le griffe, le marabout, le mulâtre,
le quarteron, le métis, le mameluco, le quarteronné,
le sang-mêlé.
Le sang-mêlé, en continuant son union avec
le blanc, finit en quelque sorte par se confondre avec cette couleur. On assure
pourtant qu'il conserve toujours sur une certaine partie du corps la trace
ineffaçable de son origine.
Le griffe est le résultat de cinq
combinaisons, et peut avoir depuis vingt-quatre jusqu'à trente-deux parties
blanches et quatre-vingt-seize ou cent quatre noires. ]
de couleur, qui
lui avait été donné comme un sapajou par lord Effingham, gouverneur de la
Jamaïque. Mon oncle, qui, ayant longtemps résidé au Brésil, y avait contracté
les habitudes du faste portugais, aimait à s'environner chez lui d'un appareil
qui répondît à sa richesse. De nombreux esclaves, dressés au service comme des
domestiques européens, donnaient à sa maison un éclat en quelque sorte
seigneurial. Pour que rien n'y manquât, il avait fait de l'esclave de lord
Effingham son fou, à l'imitation de ces anciens princes féodaux qui avaient des
bouffons dans leurs cours. Il faut dire que le choix était singulièrement
heureux, le griffe Habibrah (c'était son nom) était un de ces êtres
dont
la conformation physique est si étrange qu'ils paraîtraient des monstres, s'ils
ne faisaient rire. Ce nain hideux était gros, court, ventru, et se mouvait avec
une rapidité singulière sur deux jambes grêles et fluettes, qui, lorsqu'il
s'asseyait, se repliaient sous lui comme les bras d'une araignée. Sa tête
énorme. lourdement enfoncée entre ses épaules, hérissée d'une laine rousse et
crépue, était accompagnée de deux oreilles si larges, que ses camarades avaient
coutume de dire qu'Habibrah s'en servait pour essuyer ses yeux quand il
pleurait. Son visage était toujours une grimace, et n'était jamais la même ;
bizarre mobilité des traits, qui du moins donnait à sa laideur l'avantage de la
variété. Mon oncle l'aimait à cause de sa difformité rare et de sa gaieté
inaltérable. Habibrah était son favori. Tandis que les autres esclaves étaient
rudement accablés de travail, Habibrah n'avait d'autre soin que de porter
derrière le maître un large éventail de plumes d'oiseaux de paradis, pour
chasser les moustiques et les bigailles. Mon oncle le faisait manger à ses pieds
sur une natte de jonc, et lui donnait toujours sur sa propre assiette quelque
reste de son mets de prédilection. Aussi Habibrah se montrait-il reconnaissant
de tant de bontés ; il n'usait de ses privilèges de bouffon, de son droit de
tout faire et de tout dire, que pour divertir son maître par mille folles
paroles entremêlées de contorsions, et au moindre signe de mon oncle il
accourait avec l'agilité d'un singe et la soumission d'un chien.
Je
n'aimais pas cet esclave. Il y avait quelque chose de trop rampant dans sa
servilité ; et si l'esclavage ne déshonore pas, la domesticité avilit.
J'éprouvais un sentiment de pitié bienveillante pour ces malheureux nègres que
je voyais travailler tout le jour sans que presque aucun vêtement cachât leur
chaîne ; mais ce baladin difforme, cet esclave fainéant, avec ses ridicules
habits bariolés de galons et semés de grelots, ne m'inspirait que du mépris.
D'ailleurs le nain n'usait pas en bon frère du crédit que ses bassesses lui
avaient donné sur le patron commun. Jamais il n'avait demandé une grâce à un
maître qui infligeait si souvent des châtiments ; et on l'entendit même un jour,
se croyant seul avec mon oncle, l'exhorter à redoubler de sévérité envers ces
infortunés camarades. Les autres esclaves cependant, qui auraient dû le voir
avec défiance et jalousie, ne paraissaient pas le haïr. Il leur inspirait une
sorte de crainte respectueuse qui ne ressemblait point à de l'amitié ; et quand
ils le voyaient passer au milieu de leurs cases avec son grand bonnet pointu
orné de sonnettes, sur lequel il avait tracé des figures bizarres en encre
rouge, ils se disaient entre eux à voix basse : C'est un obi [un sorcier]
!
Ces détails, sur lesquels j'arrête en ce moment votre attention,
messieurs, m'occupaient fort peu alors. Tout entier aux pures émotions d'un
amour que rien ne semblait devoir traverser, d'un amour éprouvé et partagé
depuis l'enfance par la femme qui m'était destinée, je n'accordais que des
regards fort distraits à tout ce qui n'était pas Marie. Accoutumé dès l'âge le
plus tendre à considérer comme ma future épouse celle qui était déjà en quelque
sorte ma soeur, il s'était formé entre nous une tendresse dont on ne
comprendrait pas encore la nature, si je disais que notre amour était un mélange
de dévouement fraternel, d'exaltation passionnée et de confiance conjugale. Peu
d'hommes ont coulé plus heureusement que moi leurs premières années ; peu
d'hommes ont senti leur âme s'épanouir à la vie sous un plus beau ciel, dans un
accord plus délicieux de bonheur pour le présent et d'espérance pour l'avenir.
Entouré presque en naissant de tous les contentements de la richesse, de tous
les privilèges du rang dans un pays où la couleur suffisait pour le donner,
passant mes journées près de l'être qui avait tout mon amour, voyant cet amour
favorisé de nos parents, qui seuls auraient pu l'entraver, et tout cela dans
l'âge où le sang bouillonne, dans une contrée où l'été est éternel, où la nature
est admirable ; en fallait-il plus pour me donner une foi aveugle dans mon
heureuse étoile ? En faut-il plus pour me donner le droit de dire que peu
d'hommes ont coulé plus heureusement que moi leurs premières années ?
Le
capitaine s'arrêta un moment, comme si la voix lui eût manqué pour ces souvenirs
de bonheur. Puis il poursuivit avec un accent profondément triste :
--
II est vrai que j'ai maintenant de plus le droit d'ajouter que nul ne coulera
plus déplorablement ses derniers jours.
Et comme s'il eût repris de la
force dans le sentiment de son malheur, il continua d'une voix assurée.
V
C'est au milieu de ces illusions et de ces espérances aveugles
que j'atteignais ma vingtième année. Elle devait être accomplie au mois d'août
1791, et mon oncle avait fixé cette époque pour mon union avec Marie. Vous
comprenez aisément que la pensée d'un honneur si prochain absorbait toutes mes
facultés, et combien doit être vague le souvenir qui me reste des débats
politiques dont à cette époque la colonie était déjà agitée depuis deux ans. Je
ne vous entretiendrai donc ni du comte de Peinier, ni de M. de Blanchelande, ni
de ce malheureux colonel de Mauduit dont la fin fut si tragique.
Je ne
vous peindrai point les rivalités de l'assemblée provinciale du nord, et
de cette assemblée coloniale qui prit le titre d'assemblée
générale, trouvant que le mot coloniale sentait l'esclavage. Ces
misères, qui ont bouleversé alors tous les esprits, n'offrent plus maintenant
d'intérêt que par les désastres qu'elles ont produits. Pour moi, dans cette
jalousie mutuelle qui divisait le Cap et le Port-au-Prince, si j'avais une
opinion, ce devait être nécessairement en faveur du Cap, dont nous habitions le
territoire, et de l'assemblée provinciale, dont mon oncle était membre.
Il m'arriva une seule fois de prendre une part un peu vive à un débat
sur les affaires du jour. C'était à l'occasion de ce désastreux décret du 15 mai
1791, par lequel l'Assemblée nationale de France admettait les hommes de couleur
libres à l'égal partage des droits politiques avec les blancs. Dans un bal donné
à la ville du Cap par le gouverneur, plusieurs jeunes colons parlaient avec
véhémence sur cette loi, qui blessait si cruellement l'amour-propre, peut-être
fondé, des blancs. Je ne m'étais point encore mêlé à la conversation, lorsque je
vis s'approcher du groupe un riche planteur que les blancs admettaient
difficilement parmi eux, et dont la couleur équivoque faisait suspecter
l'origine. Je m'avançai brusquement vers cet homme en lui disant à voix haute :
- Passez outre, monsieur ; il se dit ici des choses désagréables pour vous, qui
avez du sang mêlé dans les veines. - Cette imputation l'irrita au point
qu'il m'appela en duel. Nous fûmes tous deux blessés. J'avais eu tort, je
l'avoue, de le provoquer ; mais il est probable que ce qu'on appelle le
préjugé de la couleur n'eût pas suffi seul pour m'y pousser ; cet homme
avait depuis quelque temps l'audace de lever les yeux jusqu'à ma cousine, et au
moment où je l'humiliai d'une manière si inattendue, il venait de danser avec
elle.
Quoi qu'il en fût, je voyais s'avancer avec ivresse le moment où
je posséderais Marie, et je demeurais étranger à l'effervescence toujours
croissante qui faisait bouillonner toutes les têtes autour de moi.
Les
yeux fixés sur mon bonheur qui s'approchait, je n'apercevais pas le nuage
effrayant qui déjà couvrait presque tous les points de notre horizon politique,
et qui devait, en éclatant, déraciner toutes les existences. Ce n'est pas que
les esprits même les plus prompts à s'alarmer, s'attendissent sérieusement dès
lors à la révolte des esclaves, on méprisait trop cette classe pour la craindre
; mais il existait seulement entre les blancs et les mulâtres libres assez de
haine pour que ce volcan si longtemps comprimé bouleversât toute la colonie au
moment redouté où il se déchirerait.
Dans les premiers jours de ce mois
d'août, si ardemment appelé de tous mes voeux, un incident étrange vint mêler
une inquiétude imprévue à mes tranquilles espérances.
VI
Mon
oncle avait fait construire, sur les bords d'une jolie rivière qui baignait ses
plantations, un petit pavillon de branchages, entouré d'un massif d'arbres
épais, où Marie venait tous les jours respirer la douceur de ces brises de mer
qui, pendant les mois les plus brûlants de l'année, soufflent régulièrement à
Saint-Domingue, depuis le matin jusqu'au soir, et dont la fraîcheur augmente ou
diminue avec la chaleur même du jour.
J'avais soin d'orner moi-même tous
les matins cette retraite des plus belles fleurs que je pouvais cueillir.
Un jour Marie accourt à moi tout effrayée. Elle était entrée comme de
coutume dans son cabinet de verdure, et là elle avait vu, avec une surprise
mêlée de terreur, toutes les fleurs dont je l'avais tapissé le matin arrachées
et foulées aux pieds ; un bouquet de soucis sauvages fraîchement cueillis était
déposé à la place où elle avait coutume de s'asseoir. Elle n'était pas encore
revenue de sa stupeur, qu'elle avait entendu les sons d'une guitare sortir du
milieu du taillis même qui environnait le pavillon ; puis une voix, qui n'était
pas la mienne, avait commencé à chanter doucement une chanson qui lui avait paru
espagnole, et dans laquelle son trouble, et sans doute aussi quelque pudeur de
vierge, l'avaient empêchée de comprendre autre chose que son nom, fréquemment
répété. Alors elle avait eu recours à une fuite précipitée, à laquelle
heureusement il n'avait point été mis d'obstacle.
Ce récit me transporta
d'indignation et de jalousie. Mes premières conjectures s'arrêtèrent sur le
sang-mêlé libre avec qui j'avais eu récemment une altercation ; mais,
dans la perplexité où j'étais jeté, je résolus de ne rien faire légèrement. Je
rassurai la pauvre Marie, et je me promis de veiller sans relâche sur elle,
jusqu'au moment prochain où il me serait permis de la protéger encore de plus
près.
Présumant bien que l'audacieux dont l'insolence avait si fort
épouvanté Marie ne se bornerait pas à cette première tentative pour lui faire
connaître ce que je devinais être son amour, je me mis dès le même soir en
embuscade autour du corps de bâtiment où reposait ma fiancée, après que tout le
monde fut endormi dans la plantation. Caché dans l'épaisseur des hautes cannes à
sucre, armé de mon poignard, j'attendais. Je n'attendis pas en vain. Vers le
milieu de la nuit, un prélude mélancolique et grave, s'élevant dans le silence à
quelques pas de moi, éveilla brusquement mon attention. Ce bruit fut pour moi
comme une secousse ; c'était une guitare ; c'était sous la fenêtre même de Marie
! Furieux, brandissant mon poignard, je m'élançais vers le point d'où ces sons
partaient, brisant sous mes pas les tiges cassantes des cannes à sucre. Tout à
coup je me sentis saisir et renverser avec une force qui me parut prodigieuse ;
mon poignard me fut violemment arraché, et je le vis briller au-dessus de ma
tête. En même temps, deux yeux ardents étincelaient dans l'ombre tout près des
miens, et une double rangée de dents blanches, que j'entrevoyais dans les
ténèbres, s'ouvrait pour laisser passer ces mots, prononcés avec l'accent de la
rage : Te tengo ! te tengo ! [ Je te tiens ! je te tiens ! ]
Plus
étonné encore qu'effrayé, je me débattais vainement contre mon formidable
adversaire, et déjà la pointe de l'acier se faisait jour à travers mes
vêtements, lorsque Marie, que la guitare et ce tumulte de pas et de paroles
avaient réveillée, parut subitement à sa fenêtre. Elle reconnut ma voix, vit
briller un poignard, et poussa un cri d'angoisse et de terreur. Ce cri déchirant
paralysa en quelque sorte la main de mon antagoniste victorieux ; il s'arrêta,
comme pétrifié par un enchantement ; promena encore quelques instants avec
indécision le poignard sur ma poitrine, puis le jetant tout à coup : - Non !
dit-il, cette fois en français, non ! elle pleurerait trop ! - En achevant ces
paroles bizarres, il disparut dans les touffes de roseaux ; et avant que je me
fusse relevé, meurtri par cette lutte inégale et singulière, nul bruit, nul
vestige ne restait de sa présence et de son passage.
Il me serait fort
difficile de dire ce qui se passa en moi au moment où je revins de ma première
stupeur entre les bras de ma douce Marie, à laquelle j'étais si étrangement
conservé par celui-là même qui paraissait prétendre à me la disputer. J'étais
plus que jamais indigné contre ce rival inattendu, et honteux de lui devoir la
vie. - Au fond, me disait mon amour-propre, c'est à Marie que je la dois,
puisque c'est le son de sa voix qui a fait seul tomber le poignard. - Cependant
je ne pouvais me dissimuler qu'il y avait bien quelque générosité dans le
sentiment qui avait décidé mon rival inconnu à m'épargner. Mais ce rival, quel
était-il donc ? Je me confondais en soupçons, qui tous se détruisaient les uns
les autres. Ce ne pouvait être le planteur sang-mêlé, que ma jalousie
s'était d'abord désigné. Il était loin d'avoir cette force extraordinaire, et
d'ailleurs ce n'était point sa voix. L'individu avec qui j'avais lutté m'avait
paru nu jusqu'à la ceinture. Les esclaves seuls dans la colonie étaient ainsi à
demi vêtus. Mais ce ne pouvait être un esclave ; des sentiments comme celui qui
lui avait fait jeter le poignard ne me semblaient pas pouvoir appartenir à un
esclave ; et d'ailleurs tout en moi se refusait à la révoltante supposition
d'avoir un esclave pour rival. Quel était-il donc? Je résolus d'attendre et
d'épier.
VII
Marie avait éveillé la vieille nourrice qui lui
tenait lieu de la mère qu'elle avait perdue au berceau. Je passai le reste de la
nuit auprès d'elle, et, dès que le jour fut venu, nous informâmes mon oncle de
ces inexplicables événements. Sa surprise en fut extrême ; mais son orgueil,
comme le mien, ne s'arrêta pas à l'idée que l'amoureux inconnu de sa fille
pouvait être un esclave. La nourrice reçut ordre de ne plus quitter Marie ; et
comme les séances de l'assemblée provinciale, les soins que donnait aux
principaux colons l'attitude de plus en plus menaçante des affaires coloniales,
et les travaux des plantations, ne laissaient à mon oncle aucun loisir, il
m'autorisa à accompagner sa fille dans toutes ses promenades jusqu'au jour de
mon mariage, qui était fixé au 22 août. En même temps, présumant que le nouveau
soupirant n'avait pu venir que du dehors, il ordonna que l'enceinte de ses
domaines fût désormais gardée nuit et jour plus sévèrement que jamais.
Ces précautions prises, de concert avec mon oncle, je voulus tenter une
épreuve. J'allai au pavillon de la rivière, et, réparant le désordre de la
veille, je lui rendis la parure de fleurs dont j'avais coutume de l'embellir
pour Marie.
Quand l'heure où elle s'y retirait habituellement fut venue.
je m'armai de ma carabine, chargée à balle, et je proposai à ma cousine de
l'accompagner à son pavillon. La vieille nourrice nous suivit.
Marie, à
qui je n'avais point dit que j'avais fait disparaître les traces qui l'avaient
effrayée la veille, entra la première dans le cabinet de feuillage.
--
Vois, Léopold, me dit-elle, mon berceau est bien dans le même état de désordre
où je l'ai laissé hier ; voilà bien ton ouvrage gâté, tes fleurs arrachées,
flétries ; ce qui m'étonne, ajouta-t-elle en prenant un bouquet de soucis
sauvages, déposé sur le banc de gazon, ce qui m'étonne, c'est que ce vilain
bouquet ne se soit pas fané depuis hier. Vois, cher ami, il a l'air d'être tout
fraîchement cueilli.
J'étais immobile d'étonnement et de colère. En
effet, mon ouvrage du matin même était déjà détruit, et ces tristes fleurs, dont
la fraîcheur étonnait ma pauvre Marie, avaient repris insolemment la place des
roses que j'avais semées.
-- Calme-toi, me dit Marie, qui vit mon
agitation, calme-toi ; c'est une chose passée, cet insolent n'y reviendra sans
doute plus ; mettons tout cela sous nos pieds, comme cet odieux bouquet.
Je me gardai bien de la détromper, de peur de l'alarmer ; et sans lui
dire que celui qui devait, selon elle, n'y plus revenir, était déjà revenu, je
la laissai fouler les soucis aux pieds, pleine d'une innocente indignation.
Puis, espérant que l'heure était venue de connaître mon mystérieux rival, je la
fis asseoir en silence entre sa nourrice et moi.
A peine avions-nous
pris place, que Marie mit son doigt sur ma bouche ; quelques sons. affaiblis par
le vent et par le bruissement de l'eau, venaient de frapper son oreille.
J'écoutai ; c'était le même prélude triste et lent qui la nuit précédente avait
éveillé ma fureur. Je voulus m'élancer de mon siège, un geste de Marie me
retint.
-- Léopold, me dit-elle à voix basse, contiens-toi, il va
peut-être chanter, et sans doute ce qu'il dira nous apprendra qui il est.
En effet, une voix dont l'harmonie avait quelque chose de mâle et de
plaintif à la fois sortit un moment après du fond du bois, et mêla aux notes
graves de la guitare une romance espagnole, dont chaque parole retentit assez
profondément dans mon oreille pour que ma mémoire puisse encore aujourd'hui en
retrouver presque toutes les expressions.
« Pourquoi me fuis-tu, Maria ?
[ On a jugé inutile de reproduire ici en entier les paroles du chant espagnol :
Porque me huyes, Maria ? etc ] pourquoi me fuis-tu, jeune fille ?
pourquoi cette terreur qui glace ton âme quand tu m'entends ? Je suis en effet
bien formidable ! je ne sais qu'aimer, souffrir et chanter !
« Lorsque,
à travers les tiges élancées des cocotiers de la rivière, je vois glisser ta
forme légère et pure, un éblouissement trouble ma vue, ô Maria ! et je crois
voir passer un esprit !
« Et si j'entends, ô Maria ! les accents
enchantés qui s'échappent de ta bouche comme une mélodie, il me semble que mon
coeur vient palpiter dans mon oreille et mêle un bourdonnement plaintif à ta
voix harmonieuse.
« Hélas ! ta voix est plus douce pour moi que le chant
même des jeunes oiseaux qui battent de l'aile dans le ciel, et qui viennent du
côté de ma patrie ;
« De ma patrie où j'étais roi, de ma patrie où
j'étais libre !
« Libre et toi, jeune fille ! j'oublierais tout cela
pour toi ; j'oublierais tout, royaume, famille, devoirs, vengeance, oui, jusqu'à
la vengeance ! quoique le moment soit bientôt venu de cueillir ce fruit amer et
délicieux, qui mûrit si tard ! »
La voix avait chanté les stances
précédentes avec des pauses fréquentes et douloureuses ; mais en achevant ces
derniers mots, elle avait pris un accent terrible.
« O Maria ! tu
ressembles au beau palmier, svelte et doucement balancé sur sa tige, et tu te
mires dans l'oeil de ton jeune amant, comme le palmier dans l'eau transparente
de la fontaine.
« Mais, ne le sais-tu pas ? il y a quelquefois au fond
du désert un ouragan jaloux du bonheur de la fontaine aimée ; il accourt, et
l'air et le sable se mêlent sous le vol de ses lourdes ailes ; il enveloppe
l'arbre et la source d'un tourbillon de feu ; et la fontaine se dessèche, et le
palmier sent se crisper sous l'haleine de mort le cercle vert de ses feuilles
qui avait la majesté d'une couronne et la grâce d'une chevelure.
«
Tremble, ô blanche fille d'Hispaniola ! [ Nos lecteurs n'ignorent pas sans doute
que c'est le premier nom donné à Saint-Domingue par Christophe Colomb, à
l'époque de la découverte, en décembre 1492. ] tremble que tout ne soit bientôt
plus autour de toi qu'un ouragan et qu'un désert ! Alors tu regretteras l'amour
qui eût pu te conduire vers moi, comme le joyeux katha, l'oiseau de salut, guide
à travers les sables d'Afrique le voyageur à la citerne.
« Et pourquoi
repousserais-tu mon amour, Maria ? Je suis roi, et mon front s'élève au-dessus
de tous les fronts humains. Tu es blanche, et je suis noir ; mais le jour a
besoin de s'unir à la nuit pour enfanter l'aurore et le couchant qui sont plus
beaux que lui ! »
VIII
Un long soupir, prolongé sur les cordes
frémissantes de la guitare, accompagna ces dernières paroles. J'étais hors de
moi. « Roi ! noir ! esclave ! » Mille idées incohérentes, éveillées par
l'inexplicable chant que je venais d'entendre, tourbillonnaient dans mon
cerveau. Un violent besoin d'en finir avec l'être inconnu qui osait ainsi
associer le nom de Marie à des chants d'amour et de menace s'empara de moi. Je
saisis convulsivement ma carabine, et me précipitai hors du pavillon. Marie,
effrayée, tendait encore les bras pour me retenir, que déjà je m'étais enfoncé
dans le taillis du côté d'où la voix était venue. Je fouillai le bois dans tous
les sens, je plongeai le canon de mon mousqueton dans l'épaisseur de toutes les
broussailles, je fis le tour de tous les gros arbres, je remuai toutes les
hautes herbes. Rien ! rien, et toujours rien ! Cette recherche inutile, jointe à
d'inutiles réflexions sur la romance que je venais d'entendre, mêla de la
confusion à ma colère. Cet insolent rival échapperait donc toujours à mon bras
comme à mon esprit ! Je ne pourrais donc ni le deviner, ni le rencontrer !
En ce moment, un bruit de sonnettes vint me distraire de ma rêverie. Je
me retournai. Le nain Habibrah était à côté de moi.
-- Bonjour, maître,
me dit-il, et il s'inclina avec respect ; mais son louche regard, obliquement
relevé vers moi, paraissait remarquer avec une expression indéfinissable de
malice et de triomphe l'anxiété peinte sur mon front.
-- Parle ! lui
criai-je brusquement, as-tu vu quelqu'un dans ce bois ?
-- Nul autre que
vous, señor mio, me répondit-il avec tranquillité.
-- Est-ce que
tu n'as pas entendu une voix ? repris-je.
L'esclave resta un moment
comme cherchant ce qu'il pouvait me répondre. Je bouillais.
-- Vite, lui
dis-je, réponds vite, malheureux ! as-tu entendu ici une voix ?
Il fixa
hardiment sur mes yeux ses deux yeux ronds comme ceux d'un chat-tigre.
-- Que querre decir usted ?[Que voulez-vous dire ? ] par une voix,
maître ? Il y a des voix partout et pour tout ; il y a la voix des oiseaux, il y
a la voix de l'eau, il y a la voix du vent dans les feuilles...
Je
l'interrompis en le secouant rudement.
-- Misérable bouffon ! cesse de
me prendre pour ton jouet, ou je te fais écouter de près la voix qui sort d'un
canon de carabine. Réponds en quatre mots. As-tu entendu dans ce bois un homme
qui chantait un air espagnol ?
-- Oui, señor, me répliqua-t-il
sans paraître ému, et des paroles sur l'air... Tenez, maître, je vais vous
conter la chose. Je me promenais sur la lisière de ce bosquet, en écoutant ce
que les grelots d'argent de ma gorra [ Le petit griffe espagnol désigne
par ce mot son bonnet ] me disaient à l'oreille. Tout à coup, le vent est
venu joindre à ce concert quelque mots d'une langue que vous appelez l'espagnol,
la première que j'aie bégayée, lorsque mon âge se comptait par mois et non par
années, et que ma mère me suspendait sur son dos à des bandelettes de laine
rouge et jaune. J'aime cette langue ; elle me rappelle le temps où je n'étais
que petit et pas encore nain, qu'un enfant et pas encore un fou ; je me suis
rapproché de la voix, et j'ai entendu la fin de la chanson.
-- Eh bien,
est-ce là tout ? repris-je impatienté.
-- Oui, maître hermoso,
mais, si vous voulez, je vous dirai ce que c'est que l'homme qui chantait.
Je crus que j'aillais embrasser le pauvre bouffon.
-- Oh !
parle, m'écriai-je, parle, voici ma bourse, Habibrah ! et dix bourses meilleures
sont à toi si tu me dit quel est cet homme.
Il prit la bourse, l'ouvrit,
et sourit.
-- Diez bolsas meilleures que celle-ci! mais
demonio ! cela ferait une pleine fanega de bons écus à l'image
del rey Luis quince, autant qu'il en aurait fallu pour ensemencer le
champ du magicien grenadin Altornino, lequel savait l'art d'y faire pousser de
buenos doblones ; mais, ne vous fâchez pas, jeune maître, je viens au
fait. Rappelez-vous, señor, les derniers mots de la chanson : « Tu es
blanche, et je suis noir ; mais le jour a besoin de s'unir à la nuit pour
enfanter l'aurore et le couchant, qui sont plus beaux que lui. » Or, si cette
chanson dit vrai, le griffe Habibrah, votre humble esclave, né d'une négresse et
d'un blanc, est plus beau que vous, si señorito de amor, je suis le
produit de l'union du jour et de la nuit, je suis l'aurore ou le couchant dont
parle la chanson espagnole, et vous n'êtes que le jour. Donc je suis plus beau
que vous, si usted quiere, plus beau qu'un blanc.
Le nain
entremêlait cette divagation bizarre de longs éclats de rire. Je l'interrompis
encore.
-- Où donc en veux-tu venir avec tes extravagances ? Tout cela
me dira-t-il ce que c'est que l'homme qui chantait dans ce bois ?
--
Précisément, maître, repartit le bouffon avec un regard malicieux. Il est
évident que el hombre qui a pu chanter de telles extravagances, comme
vous les appelez, ne peut être et n'est qu'un fou pareil à moi ! J'ai gagné
las diez bolsas !
Ma main se levait pour châtier l'insolente
plaisanterie de l'esclave émancipé, lorsqu'un cri affreux retentit tout à coup
dans le bosquet, du côté du pavillon de la rivière. C'était la voix de Marie. -
Je m'élance, je cours, je vole, m'interrogeant d'avance avec terreur sur le
nouveau malheur que je pouvais avoir à redouter. J'arrive haletant au cabinet de
verdure. Un spectacle effrayant m'y attendait. Un crocodile monstrueux, dont le
corps était à demi caché sous les roseaux et les mangles de la rivière, avait
passé sa tête énorme à travers l'une des arcades de verdure qui soutenaient le
toit du pavillon. Sa gueule entrouverte et hideuse menaçait un jeune noir, d'une
stature colossale, qui d'un bras soutenait la jeune fille épouvantée, de l'autre
plongeait hardiment le fer d'une bisaiguë entre les mâchoires acérées du
monstre. Le crocodile luttait furieusement contre cette main audacieuse et
puissante qui le tenait en respect. Au moment où je me présentai devant le seuil
du cabinet, Marie poussa un cri de joie, s'arracha des bras du nègre, et vint
tomber dans les miens en s'écriant :
-- Je suis sauvée !
A ce
mouvement, à cette parole de Marie, le nègre se retourne brusquement, croise ses
bras sur sa poitrine gonflée, et, attachant sur ma fiancée un regard douloureux,
demeure immobile, sans paraître s'apercevoir que le crocodile est là, près de
lui, qu'il s'est débarrassé de la bisaiguë, et qu'il va le dévorer. C'en était
fait du courageux noir, si, déposant rapidement Marie sur les genoux de sa
nourrice, toujours assise sur un banc et plus morte que vive, je ne me fusse
approché du monstre, et je n'eusse déchargé à bout portant dans sa gueule la
charge de ma carabine. L'animal, foudroyé, ouvrit et ferma encore deux ou trois
fois sa gueule sanglante et ses yeux éteints, mais ce n'était plus qu'un
mouvement convulsif, et tout à coup il se renversa à grand bruit sur le dos en
roidissant ses deux pattes larges et écaillées. Il était mort.
Le nègre
que je venais de sauver si heureusement détourna la tête, et vit les derniers
tressaillements du monstre ; alors il fixa ses yeux sur la terre, et les
relevant lentement vers Marie, qui était revenue achever de se rassurer sur mon
coeur, il me dit, et l'accent de sa voix exprimait plus que le désespoir, il me
dit :
-- Porque le has matado ? [Pourquoi l'as-tu tué ? ]
Puis il s'éloigna à grands pas sans attendre ma réponse, et rentra dans
le bosquet, où il disparut.
IX
Cette scène terrible, ce
dénouement singulier, les émotions de tout genre qui avaient précédé, accompagné
et suivi mes vaines recherches dans le bois, jetèrent un chaos dans ma tête.
Marie était encore toute pensive de sa terreur, et il s'écoula un temps assez
long avant que nous puissions nous communiquer nos pensées incohérentes
autrement que par des regards et des serrements de main. Enfin je rompis le
silence.
-- Viens, dis-je à Marie, sortons d'ici ! ce lieu a quelque
chose de funeste !
Elle se leva avec empressement, comme si elle n'eût
attendu que ma permission, appuya son bras sur le mien, et nous sortîmes.
Je lui demandai alors comment lui était advenu le secours miraculeux de
ce noir au moment du danger horrible qu'elle venait de courir, et si elle savait
qui était cet esclave, car le grossier caleçon qui voilait à peine sa nudité
montrait assez qu'il appartenait à la dernière classe des habitants de l'île.
- Cet homme, me dit Marie, est sans doute un des nègres de mon père, qui
était à travailler aux environs de la rivière à l'instant où l'apparition du
crocodile m'a fait pousser le cri qui t'a averti de mon péril. Tout ce que je
puis te dire, c'est qu'au moment même il s'est élancé hors du bois pour voler à
mon secours.
-- De quel côté est-il venu ? lui demandai-je.
--
Du côté opposé à celui d'où partait la voix l'instant d'auparavant, et par
lequel tu venais de pénétrer dans le bosquet.
Cet incident dérangea le
rapprochement que mon esprit n'avait pu s'empêcher de faire entre les mots
espagnols que m'avait adressés le nègre en se retirant, et la romance qu'avait
chantée dans la même langue mon rival inconnu. D'autres rapports d'ailleurs
s'étaient déjà présentés à moi. Ce nègre, d'une taille presque gigantesque,
d'une force prodigieuse, pouvait bien être le rude adversaire contre lequel
j'avais lutté la nuit précédente. La circonstance de la nudité devenait
d'ailleurs un indice frappant. Le chanteur du bosquet avait dit : - Je suis
noir. - Similitude de plus. Il s'était déclaré roi, et celui-ci n'était qu'un
esclave, mais je me rappelais, non sans étonnement, l'air de rudesse et de
majesté empreint sur son visage au milieu des signes caractéristiques de la race
africaine, l'éclat de ses yeux, la blancheur de ses dents sur le noir éclatant
de sa peau, la largeur de son front, surprenante surtout chez un nègre, le
gonflement dédaigneux qui donnait à l'épaisseur de ses lèvres et de ses narines
quelque chose de si fier et de si puissant, la noblesse de son port, la beauté
de ses formes, qui, quoique maigries et dégradées par la fatigue d'un travail
journalier, avaient encore un développement pour ainsi dire herculéen ; je me
représentais dans son ensemble l'aspect imposant de cet esclave, et je me disais
qu'il aurait bien pu convenir à un roi. Alors, calculant une foule d'autres
incidents, mes conjectures s'arrêtaient avec un frémissement de colère sur ce
nègre insolent ; je voulais le faire rechercher et châtier... Et puis toutes mes
indécisions me revenaient. En réalité, où était le fondement de tant de soupçons
? L'île de Saint-Domingue étant en grande partie possédée par l'Espagne, il
résultait de là que beaucoup de nègres, soit qu'ils eussent primitivement
appartenu à des colons de Santo-Domingo, soit qu'ils y fussent nés, mêlaient la
langue espagnole à leur jargon. Et parce que cet esclave m'avait adressé
quelques mots en espagnol, était-ce une raison pour le supposer auteur d'une
romance en cette langue, qui annonçait nécessairement un degré de culture
d'esprit selon mes idées tout à fait inconnu aux nègres ? Quant à ce reproche
singulier qu'il m'avait adressé d'avoir tué le crocodile, il annonçait chez
l'esclave un dégoût de la vie que sa position expliquait d'elle-même, sans qu'il
fût besoin, certes, d'avoir recours à l'hypothèse d'un amour impossible pour la
fille de son maître. Sa présence dans le bosquet du pavillon pouvait bien n'être
que fortuite ; sa force et sa taille étaient loin de suffire pour constater son
identité avec mon antagoniste nocturne. Etait-ce sur d'aussi frêles indices que
je pouvais charger d'une accusation terrible devant mon oncle et livrer à la
vengeance implacable de son orgueil un pauvre esclave qui avait montré tant de
courage pour secourir Marie ?
Au moment où ces idées se soulevaient
contre ma colère, Marie la dissipa entièrement en me disant avec sa douce voix :
-- Mon Léopold, nous devons de la reconnaissance à ce brave nègre ; sans
lui, j'étais perdue ! Tu serais arrivé trop tard.
Ce peu de mots eut un
effet décisif. Il ne changea pas mon intention de faire rechercher l'esclave qui
avait sauvé Marie, mais il changea le but de cette recherche. C'était pour une
punition ; ce fut pour une récompense.
Mon oncle apprit de moi qu'il
devait la vie de sa fille à l'un de ses esclaves, et me promit sa liberté ; si
je pouvais le retrouver dans la foule de ces infortunés.
X
Jusqu'à ce jour, la disposition naturelle de mon esprit m'avait tenu
éloigné des plantations où les noirs travaillaient. Il m'était trop pénible de
voir souffrir des êtres que je ne pouvais soulager. Mais, dès le lendemain, mon
oncle m'ayant proposé de l'accompagner dans sa ronde de surveillance, j'acceptai
avec empressement, espérant rencontrer parmi les travailleurs le sauveur de ma
bien-aimée Marie.
J'eus lieu de voir dans cette promenade combien le
regard d'un maître est puissant sur des esclaves, mais en même temps combien
cette puissance s'achète cher. Les nègres, tremblants en présence de mon oncle,
redoublaient, sur son passage, d'efforts et d'activité ; mais qu'il y avait de
haine dans cette terreur ! Irascible par habitude, mon oncle était prêt à se
fâcher de n'en avoir pas sujet, quand son bouffon Habibrah, qui le suivait
toujours, lui fit remarquer tout à coup un noir qui, accablé de lassitude,
s'était endormi sous un bosquet de dattiers. Mon oncle court à ce malheureux, le
réveille rudement, et lui ordonne de se remettre à l'ouvrage. Le nègre, effrayé,
se lève, et découvre en se levant un jeune rosier du Bengale sur lequel il
s'était couché par mégarde, et que mon oncle se plaisait à élever. L'arbuste
était perdu. Le maître, déjà irrité de ce qu'il appelait la paresse de
l'esclave, devient furieux a cette vue. Hors de lui, il détache de sa ceinture
le fouet armé de lanières ferrées qu'il portait dans ses promenades, et lève le
bras pour en frapper le nègre tombé à genoux. Le fouet ne retomba pas. Je
n'oublierai jamais ce moment. Une main puissante arrêta subitement la main du
colon. Un noir (c'était celui-là même que je cherchais !) lui cria en français :
-- Punis-moi, car je viens de t'offenser ; mais ne fais rien à mon
frère, qui n'a touché qu'à ton rosier !
Cette intervention inattendue de
l'homme à qui je devais le salut de Marie, son geste, son regard, l'accent
impérieux de sa voix, me frappèrent de stupeur. Mais sa généreuse imprudence,
loin de faire rougir mon oncle, n'avait fait que redoubler la rage du maître et
la détourner du patient à son défenseur. Mon oncle, exaspéré, se dégagea des
bras du grand nègre, en l'accablant de menaces, et leva de nouveau son fouet
pour l'en frapper à son tour. Cette fois le fouet lui fut arraché de la main. Le
noir en brisa le manche garni de clous comme on brise une paille, et foula sous
ses pieds ce honteux instrument de vengeance. J'étais immobile de surprise, mon
oncle de fureur ; c'était une chose inouïe pour lui que de voir son autorité
ainsi outragée. Ses yeux s'agitaient comme prêts à sortir de leur orbite ; ses
lèvres bleues tremblaient. L'esclave le considéra un instant d'un air calme ;
puis tout à coup, lui présentant avec dignité une cognée qu'il tenait à la main
:
-- Blanc, dit-il, si tu veux me frapper, prends au moins cette hache.
Mon oncle, qui ne se connaissait plus, aurait certainement exaucé son
voeu, et se précipitait sur la hache, quand j'intervins à mon tour. Je m'emparai
lestement de la cognée et je la jetai dans le puits d'une noria, qui
était voisine.
-- Que fais-tu ? me dit mon oncle avec emportement.
-- Je vous sauve, lui répondis-je, du malheur de frapper le défenseur de
votre fille. C'est à cet esclave que vous devez Marie ; c'est le nègre dont vous
m'avez promis la liberté.
Le moment était mal choisi pour invoquer cette
promesse. Mes paroles effleurèrent à peine l'esprit ulcéré du colon.
--
Sa liberté ! me répliqua-t-il d'un air sombre. Oui, il a mérité la fin de son
esclavage. Sa liberté ! nous verrons de quelle nature sera celle que lui
donneront les juges de la cour martiale.
Ces paroles sinistres me
glacèrent. Marie et moi le suppliâmes inutilement. Le nègre dont la négligence
avait causé cette scène fut puni de la bastonnade, et l'on plongea son défenseur
dans les cachots du fort Galifet, comme coupable d'avoir porté la main sur un
blanc. De l'esclave au maître, c'était un crime capital.
XI
Vous
jugez, messieurs, à quel point toutes ces circonstances avaient dû éveiller mon
intérêt et ma curiosité. Je pris des renseignements sur le compte du prisonnier.
On me révéla des particularités singulières. On m'apprit que ses compagnons
semblaient avoir le plus profond respect pour ce jeune nègre. Esclave comme eux,
il lui suffisait d'un signe pour s'en faire obéir. Il n'était point né dans les
cases ; on ne lui connaissait ni père ni mère ; il y avait même peu d'années,
disait-on, qu'un vaisseau négrier l'avait jeté à Saint-Domingue. Cette
circonstance rendait plus remarquable encore l'empire qu'il exerçait sur tous
ses compagnons, sans même en excepter les noirs créoles, qui, vous ne
l'ignorez sans doute pas, messieurs, professaient ordinairement le plus profond
mépris pour les nègres congos ; expression impropre, et trop générale,
par laquelle on désignait dans la colonie tous les esclaves amenés d'Afrique.
Quoiqu'il parut absorbé dans une noire mélancolie, sa force
extraordinaire, jointe à une adresse merveilleuse, en faisait on sujet du plus
grand prix pour la culture des plantations. Il tournait plus vite et plus
longtemps que ne l'aurait fait le meilleur cheval les roues des norias.
Il lui arrivait souvent de faire en un jour l'ouvrage de dix de ses camarades
pour les soustraire aux châtiments réservés à la négligence ou à la fatigue.
Aussi était-il adoré des esclaves ; mais la vénération qu'ils lui portaient,
toute différente de la terreur superstitieuse dont ils environnaient le fou
Habibrah, semblait avoir aussi quelque cause cachée ; c'était une espèce de
culte.
Ce qu'il y avait d'étrange, reprenait-on, c'était de le voir
aussi doux, aussi simple avec ses égaux, qui se faisaient gloire de lui obéir,
que fier et hautain vis-à-vis de nos commandeurs. Il est juste de dire que ces
esclaves privilégiés, anneaux intermédiaires qui liaient en quelque sorte la
chaîne de la servitude à celle du despotisme, joignant à la bassesse de leur
condition l'insolence de leur autorité, trouvaient un malin plaisir à l'accabler
de travail et de vexations.
Il parait néanmoins qu'ils ne pouvaient
s'empêcher de respecter le sentiment de fierté qui l'avait porté à outrager mon
oncle. Aucun d'eux n'avait jamais osé lui infliger de punitions humiliantes.
S'il leur arrivait de l'y condamner, vingt nègres se levaient pour les subir à
sa place ; et lui, immobile, assistait gravement à leur exécution, comme s'ils
n'eussent fait que remplir un devoir. Cet homme bizarre était connu dans les
cases sous le nom de Pierrot.
XII
Tous ces détails exaltèrent ma
jeune imagination. Marie, pleine de reconnaissance et de compassion, applaudit à
mon enthousiasme, et Pierrot s'empara si vivement de notre intérêt, que je
résolus de le voir et de le servir. Je rêvais aux moyens de lui parler.
Quoique fort jeune, comme neveu de l'un des plus riches colons du Cap,
j'étais capitaine des milices de la paroisse de l'Acul. Le fort Galifet était
confié à leur garde, et à un détachement des dragons jaunes, dont le chef, qui
était pour l'ordinaire un sous-officier de cette compagnie, avait le
commandement du fort. Il se trouvait justement à cette époque que ce commandant
était le frère d'un pauvre colon auquel j'avais eu le bonheur de rendre de très
grands services, et qui m'était entièrement dévoué...
Ici tout
l'auditoire interrompit d'Auverney en nommant Thadée.
-- Vous l'avez
deviné, messieurs, reprit le capitaine. Vous comprenez sans peine qu'il ne me
fut pas difficile d'obtenir de lui l'entrée du cachot du nègre. J'avais le droit
de visiter le fort, comme capitaine des milices. Cependant, pour ne pas inspirer
de soupçons à mon oncle, dont la colère était encore toute flagrante, j'eus soin
de ne m'y rendre qu'à l'heure où il faisait sa méridienne. Tous les soldats,
excepté ceux de garde, étaient endormis. Guidé par Thadée, j'arrivai à la porte
du cachot ; Thadée l'ouvrit et se retira. J'entrai.
Le noir était assis,
car il ne pouvait se tenir debout à cause de sa haute taille. Il n'était pas
seul ; un dogue énorme se leva en grondant et s'avança vers moi. - Rask ! cria
le noir. Le jeune dogue se tut, et revint se coucher aux pieds de son maître, où
il acheva de dévorer quelques misérables aliments.
J'étais en uniforme ;
la lumière que répandait le soupirail dans cet étroit cachot était si faible que
Pierrot ne pouvait distinguer qui j'étais.
-- Je suis prêt, me dit-il
d'un ton calme.
En achevant ces paroles, il se leva à demi.
--
Je suis prêt, répéta-t-il encore.
-- Je croyais, lui dis-je, surpris de
la liberté de ses mouvements, je croyais que vous aviez des fers.
L'émotion faisait trembler ma voix. Le prisonnier ne parut pas la
reconnaître.
Il poussa du pied quelques débris qui retentirent.
-- Des fers ! je les ai brisés.
Il y avait dans l'accent dont il
prononça ces dernières paroles quelque chose qui semblait dire : Je ne suis
pas fait pour porter des fers. Je repris :
-- L'on ne m'avait pas
dit qu'on vous eût laissé un chien.
-- C'est moi qui l'ai fait entrer.
J'étais de plus en plus étonné. La porte du cachot était fermée en
dehors d'un triple verrou. Le soupirail avait à peine six pouces de largeur, et
était garni de deux barreaux de fer. Il paraît qu'il comprit le sens de mes
réflexions ; il se leva autant que la voûte trop basse le lui permettait,
détacha sans effort une pierre énorme placée au-dessous du soupirail, enleva les
deux barreaux scellés en dehors de cette pierre, et pratiqua ainsi une ouverture
où deux hommes auraient pu facilement passer. Cette ouverture donnait de
plain-pied sur le bois de bananiers et de cocotiers qui couvre le morne auquel
le fort était adossé.
Le chien, voyant l'issue ouverte, crut que son
maître voulait qu'il sortit. Il se dressa prêt à partir ; un geste du noir le
renvoya à sa place.
La surprise me rendait muet ; tout à coup un rayon
du jour éclaira vivement mon visage. Le prisonnier se redressa comme s'il eût
mis par mégarde le pied sur un serpent, et son front heurta les pierres de la
voûte. Un mélange indéfinissable de mille sentiments opposés, une étrange
expression de haine, de bienveillance et d'étonnement douloureux, passa
rapidement dans ses yeux. Mais, reprenant un subit empire sur ses pensées, sa
physionomie en moins d'un instant redevint calme et froide ; et il fixa avec
indifférence son regard sur le mien. Il me regardait en face comme un inconnu.
-- Je puis encore vivre deux jours sans manger, dit-il.
Je fis
un geste d'horreur ; je remarquai alors la maigreur de l'infortuné.
Il
ajouta :
-- Mon chien ne peut manger que de ma main ; si je n'avais pu
élargir le soupirail, le pauvre Rask serait mort de faim. Il vaut mieux que ce
soit moi que lui, puisqu'il faut toujours que je meure.
-- Non,
m'écriai-je, non, vous ne mourrez pas de faim !
Il ne me comprit pas.
-- Sans doute, reprit-il en souriant amèrement, j'aurais pu vivre encore
deux jours sans manger ; mais je suis prêt, monsieur l'officier ; aujourd'hui
vaut encore mieux que demain ; ne faites pas de mal à Rask.
Je sentis
alors ce que voulait dire son je suis prêt. Accusé d'un crime qui était
puni de mort, il croyait que je venais pour le mener au supplice ; et cet homme
doué de forces colossales, quand tous les moyens de fuir lui étaient ouverts,
doux et tranquille, répétait à un enfant : Je suis prêt !
-- Ne
faites pas de mal à Rask, répéta-t-il encore.
Je ne pus me contenir.
-- Quoi ! lui dis-je, non seulement vous me prenez pour votre bourreau,
mais encore vous doutez de mon humanité envers ce pauvre chien qui ne m'a rien
fait !
Il s'attendrit, sa voix s'altéra.
-- Blanc, dit-il en me
tendant la main, blanc, pardonne, j'aime mon chien ; et, ajouta-t-il après un
court silence, les tiens m'ont fait bien du mal.
Je l'embrassai, je lui
serrai la main, je le détrompai.
-- Ne me connaissiez-vous pas ? lui
dis-je.
-- Je savais que tu étais un blanc, et pour les blancs, quelque
bons qu'ils soient, un noir est si peu de chose ! D'ailleurs, j'ai aussi à me
plaindre de toi.
-- Et de quoi ? repris-je étonné.
-- Ne m'as-tu
pas conservé deux fois la vie ?
Cette inculpation étrange me fit
sourire. Il s'en aperçut, et poursuivit avec amertume :
-- Oui, je
devrais t'en vouloir. Tu m'as sauvé d'un crocodile et d'un colon ; et, ce qui
est pis encore, tu m'as enlevé le droit de te haïr. Je suis bien malheureux !
La singularité de son langage et de ses idées ne me surprenait presque
plus. Elle était en harmonie avec lui-même.
-- Je vous dois bien plus
que vous ne me devez, lui dis-je. Je vous dois la vie de ma fiancée, de Marie.
Il éprouva comme une commotion électrique.
-- Maria!
dit-il d'une voix étouffée ; et sa tête tomba sur ses mains, qui se crispaient
violemment, tandis que de pénibles soupirs soulevaient les larges parois de sa
poitrine.
J'avoue que mes soupçons assoupis se réveillèrent, mais sans
colère et sans jalousie. J'étais trop près du bonheur, et lui trop près de la
mort, pour qu'un pareil rival, s'il l'était en effet, pût exciter en moi
d'autres sentiments que la bienveillance et la pitié.
Il releva enfin sa
tête.
-- Va ! me dit-il, ne me remercie pas !
Il ajouta, après
une pause :
-- Je ne suis pourtant pas d'un rang inférieur au tien !
Cette parole paraissait révéler un ordre d'idées qui piquait vivement ma
curiosité ; je le pressai de me dire qui il était et ce qu'il avait souffert. Il
garda un sombre silence.
Ma démarche l'avait touché ; mes offres de
service, mes prières parurent vaincre son dégoût de la vie. Il sortit, et
rapporta quelques bananes et une énorme noix de coco. Puis il referma
l'ouverture et se mit à manger. En causant avec lui, je remarquai qu'il parlait
avec facilité le français et l'espagnol, et que son esprit ne paraissait pas
dénué de culture ; il savait des romances espagnoles qu'il chantait avec
expression. Cet homme était si inexplicable, sous tant d'autres rapports, que
jusqu'alors la pureté de son langage ne m'avait pas frappé. J'essayai de nouveau
d'en savoir la cause ; il se tut. Enfin je le quittai, ordonnant à mon fidèle
Thadée d'avoir pour lui tous les égards et tous les soins possibles.
XIII
Je le voyais tous les jours à la même heure. Son affaire
m'inquiétait ; malgré mes prières, mon oncle s'obstinait à le poursuivre. Je ne
cachais pas mes craintes à Pierrot ; il m'écoutait avec indifférence.
Souvent Rask arrivait tandis que nous étions ensemble, portant une large
feuille de palmier autour de son cou. Le noir la détachait, lisait des
caractères inconnus qui y étaient tracés, puis la déchirait. J'étais habitué à
ne pas lui faire de questions.
Un jour j'entrai sans qu'il parût prendre
garde à moi. Il tournait le dos à la porte de son cachot, et chantait d'un ton
mélancolique l'air espagnol : Yo que soy contrabandista [ Moi qui suis
contrebandier. ]. Quand il eut fini, il se tourna brusquement vers moi, et me
cria :
-- Frère, promets, si jamais tu doutes de moi, d'écarter tous tes
soupçons quand tu m'entendras chanter cet air.
Son regard était imposant
; je lui promis ce qu'il désirait, sans trop savoir ce qu'il entendait par ces
mots : Si jamais tu doutes de moi... Il prit l'écorce profonde de la noix
qu'il avait cueillie le jour de ma première visite, et conservée depuis, la
remplit de vin de palmier, m'engagea à y porter les lèvres, et la vida d'un
trait. A compter de ce jour, il ne m'appela plus que son frère.
Cependant je commençais à concevoir quelque espérance. Mon oncle n'était
plus aussi irrité. Les réjouissances de mon prochain mariage avec sa fille
avaient tourné son esprit vers de plus douces idées. Marie suppliait avec moi.
Je lui représentais chaque jour que Pierrot n'avait point voulu l'offenser, mais
seulement l'empêcher de commettre un acte de sévérité peut-être excessive ; que
ce noir avait, par son audacieuse lutte avec le crocodile, préservé Marie d'une
mort certaine ; que nous lui devions, lui sa fille, moi ma fiancée ; que,
d'ailleurs, Pierrot était le plus vigoureux de ses esclaves (car je ne songeais
plus à obtenir sa liberté, il ne s'agissait que de sa vie) ; qu'il faisait à lui
seul l'ouvrage de dix autres, et qu'il suffisait de son bras pour mettre en
mouvement les cylindres d'un moulin à sucre. Il m'écoutait, et me faisait
entendre qu'il ne donnerait peut-être pas suite à l'accusation. Je ne disais
rien au noir du changement de mon oncle, voulant jouir du plaisir de lui
annoncer sa liberté tout entière, si je l'obtenais. Ce qui m'étonnait, c'était
de voir que, se croyant voué à la mort, il ne profitait d'aucun des moyens de
fuir qui étaient en son pouvoir. Je lui en parlai.
-- Je dois rester, me
répondit-il froidement ; on penserait que j'ai eu peur.
XIV
Un
matin, Marie vint à moi. Elle était rayonnante, et il y avait sur sa douce
figure quelque chose de plus angélique encore que la joie d'un pur amour.
C'était la pensée d'une bonne action.
-- Ecoute, me dit-elle, c'est dans
trois jours le 22 août, et notre noce. Nous allons bientôt...
Je
l'interrompis.
-- Marie, ne dis pas bientôt, puisqu'il y a encore trois
jours !
Elle sourit et rougit.
-- Ne me trouble pas, Léopold,
reprit-elle ; il m'est venu une idée qui te rendra content. Tu sais que je suis
allée hier à la ville avec mon père pour acheter les parures de notre mariage.
Ce n'est pas que je tienne à ces bijoux, à ces diamants, qui ne me rendront pas
plus belle à tes yeux. Je donnerais toutes les perles du monde pour l'une de ces
fleurs que m'a fanées le vilain homme au bouquet de soucis ; mais n'importe. Mon
père veut me combler de toutes ces choses-là, et j'ai l'air d'en avoir envie
pour lui faire plaisir. Il y avait hier une basquina de satin chinois à
grandes fleurs, qui était enfermée dans un coffre de bois de senteur, et que
j'ai beaucoup regardée. Cela est bien cher, mais cela est bien singulier. Mon
père a remarqué que cette robe frappait mon attention. En rentrant, je l'ai prié
de me promettre l'octroi d'un don à la manière des anciens chevaliers ; tu sais
qu'il aime qu'on le compare aux anciens chevaliers. Il m'a juré sur son honneur
qu'il m'accorderait la chose que je lui demanderais quelle qu'elle fût. Il croit
que c'est la basquina de satin chinois ; point du tout, c'est la vie de Pierrot.
Ce sera mon cadeau de noces.
Je ne pus m'empêcher de serrer cet ange
dans mes bras. La parole de mon oncle était sacrée ; et tandis que Marie allait
près de lui en réclamer l'exécution, je courus au fort Galifet annoncer a
Pierrot son salut, désormais certain.
-- Frère ! lui criai-je en
entrant, frère ! réjouis toi ! ta vie est sauvée, Marie l'a demandée à son père
pour son présent de noces !
L'esclave tressaillit. .
-- Marie !
noces ! ma vie ! Comment tout cela peut-il aller ensemble ?
-- Cela est
tout simple, repris-je. Marie, à qui tu as sauvé la vie, se marie.
--
Avec qui ? s'écria l'esclave ; et son regard était égaré et terrible.
--
Ne le sais-tu pas? répondis-je doucement ; avec moi.
Son visage
formidable redevint bienveillant et résigné.
-- Ah ! c'est vrai, me
dit-il, c'est avec toi ! Et quel est le jour ?
-- C'est le 22 août.
-- Le 22 août ! es-tu fou? reprit-il avec une expression d'angoisse et
d'effroi.
Il s'arrêta. Je le regardais, étonné. Après un silence, il me
serra vivement la main.
-- Frère, je te dois tant qu'il faut que ma
bouche te donne un avis. Crois-moi, va au Cap, et marie-toi avant le 22 août.
Je voulus en vain connaître le sens de ces paroles énigmatiques.
-- Adieu, me dit-il avec solennité. J'en ai peut-être déjà trop dit ;
mais je hais encore plus l'ingratitude que le parjure.
Je le quittai,
plein d'indécisions et d'inquiétudes qui s'effacèrent cependant bientôt dans mes
pensées de bonheur.
Mon oncle retira sa plainte le jour même. Je
retournai au fort pour en faire sortir Pierrot. Thadée, le sachant libre, entra
avec moi dans la prison. Il n'y était plus. Rask, qui s'y trouvait seul, vint à
moi d'un air caressant ; à son cou était attachée une feuille de palmier ; je la
pris et j'y lus ces mots : Merci, tu m'as sauvé la vie une troisième fois.
Frère, n'oublie pas ta promesse. Au-dessous étaient écrits, comme signature,
les mots : Yo que soy contrabandista.
Thadée était encore plus
étonné que moi ; il ignorait le secret du soupirail, et s'imaginait que le nègre
s'était changé en chien. Je lui laissai croire ce qu'il voulut, me contentant
d'exiger de lui le silence sur ce qu'il avait vu.
Je voulus emmener
Rask. En sortant du fort, il s'enfonça dans des haies voisines et disparut.
XV
Mon oncle fut outré de l'évasion de l'esclave. Il ordonna des
recherches, et écrivit au gouverneur pour mettre Pierrot à son entière
disposition si on le retrouvait.
Le 22 août arriva. Mon union avec Marie
fut célébrée avec pompe à la paroisse de l'Acul. Qu'elle fut heureuse cette
journée de laquelle allaient dater tous mes malheurs ! J'étais enivré d'une joie
qu'on ne saurait faire comprendre à qui ne l'a point éprouvée. J'avais
complètement oublié Pierrot et ses sinistres avis. Le soir, bien impatiemment
attendu, vint enfin. Ma jeune épouse se retira dans la chambre nuptiale, où je
ne pus la suivre aussi vite que je l'aurais voulu. Un devoir fastidieux, mais
indispensable, me réclamait auparavant. Mon office de capitaine des milices
exigeait de moi ce soir-là une ronde aux postes de l'Acul ; cette précaution
était alors impérieusement commandée par les troubles de la colonie, par les
révoltes partielles de noirs, qui. bien que promptement étouffées, avaient eu
lieu aux mois précédents de juin et de juillet, même aux premiers jours d'août,
dans les habitations Thibaud et Lagoscette, et surtout par les mauvaises
dispositions des mulâtres libres, que le supplice récent du rebelle Ogé n'avait
fait qu'aigrir. Mon oncle fut le premier à me rappeler mon devoir ; il fallut me
résigner, j'endossai mon uniforme, et je partis. Je visitai les premières
stations sans rencontrer de sujet d'inquiétude ; mais. vers minuit, je me
promenais en rêvant près des batteries de la baie, quand j'aperçus à l'horizon
une lueur rougeâtre s'élever et s'étendre du côté de Limonade et de Saint-Louis
du Morin. Les soldats et moi l'attribuâmes d'abord à quelque incendie accidentel
; mais, un moment après, les flammes devinrent si apparentes, la fumée, poussée
par le vent, grossit et s'épaissit à un tel point, que je repris promptement le
chemin du fort pour donner l'alarme et envoyer des secours. En passant près des
cases de nos noirs, je fus surpris de l'agitation extraordinaire qui y régnait.
La plupart étaient encore éveillés et parlaient avec la plus grande vivacité. Un
nom bizarre, Bug-Jargal, prononcé avec respect, revenait souvent au
milieu de leur jargon inintelligible. Je saisis pourtant quelques paroles, dont
le sens me parut être que les noirs de la plaine du nord étaient en pleine
révolte, et livraient aux flammes les habitations et les plantations situées de
l'autre côté du Cap. En traversant un fond marécageux, je heurtai du pied un
amas de haches et de pioches cachées dans les joncs et les mangliers. Justement
inquiet, je fis sur-le-champ mettre sous les armes les milices de l'Acul, et
j'ordonnai de surveiller les esclaves ; tout rentra dans le calme.
Cependant les ravages semblaient croître à chaque instant et s'approcher
du Limbé. On croyait même distinguer le bruit lointain de l'artillerie et des
fusillades. Vers les deux heures du matin, mon oncle, que j'avais éveillé, ne
pouvant contenir son inquiétude, m'ordonna de laisser dans l'Acul une partie des
milices sous les ordres du lieutenant ; et, pendant que ma pauvre Marie dormait
ou m'attendait, obéissant à mon oncle, qui était, comme je l'ai déjà dit, membre
de l'assemblée provinciale, je pris avec le reste des soldats le chemin du Cap.
Je n'oublierai jamais l'aspect de cette ville, quand j'en approchai. Les
flammes, qui dévoraient les plantations autour d'elle, y répandaient une sombre
lumière, obscurcie par les torrents de fumée que le vent chassait dans les rues.
Des tourbillons d'étincelles, formés par les menus débris embrasés des cannes à
sucre, et emportés avec violence comme une neige abondante sur les toits des
maisons et sur les agrès des vaisseaux mouillés dans la rade, menaçaient à
chaque instant la ville du Cap d'un incendie non moins déplorable que celui dont
ses environs étaient la proie. C'était un spectacle affreux et imposant que de
voir d'un côté les pâles habitants exposant encore leur vie pour disputer au
fléau terrible l'unique toit qui allait leur rester de tant de richesses ;
tandis que, de l'autre, les navires, redoutant le même sort, et favorisés du
moins par ce vent si funeste aux malheureux colons, s'éloignaient à pleines
voiles sur une mer teinte des feux sanglants de l'incendie.
XVI
Etourdi par le canon des forts, les clameurs des fuyards et le fracas
lointain des écroulements, je ne savais de quel côté diriger mes soldats, quand
je rencontrai sur la place d'armes le capitaine des dragons jaunes, qui nous
servit de guide. Je ne m'arrêterai pas, messieurs, à vous décrire le tableau que
nous offrit la plaine incendiée. Assez d'autres ont dépeint ces premiers
désastres du Cap, et j'ai besoin de passer vite sur ces souvenirs où il y a du
sang et du feu. Je me bornerai à vous dire que les esclaves rebelles étaient,
disait-on, déjà maîtres du Dondon, du Terrier-Rouge, du bourg d'Ouanaminte, et
même des malheureuses plantations du Limbé, ce qui me remplissait d'inquiétudes
à cause du voisinage de l'Acul.
Je me rendis en hâte à l'hôtel du
gouverneur, M. de Blanchelande. Tout y était dans la confusion, jusqu'à la tête
du maître. Je lui demandai des ordres, en le priant de songer le plus vite
possible à la sûreté de l'Acul, que l'on croyait déjà menacée. Il avait auprès
de lui M. de Rouvray, maréchal de camp et l'un des principaux propriétaires de
l'île, M. de Touzard, lieutenant-colonel du régiment du Cap, quelques membres
des assemblées coloniale et provinciale, et plusieurs des colons les plus
notables. Au moment où je me présentai, cette espèce de conseil délibérait
tumultueusement.
-- Monsieur le gouverneur, disait un membre de
l'assemblée provinciale, cela n'est que trop vrai ; ce sont les esclaves, et non
les sang-mêlés libres ; il y a longtemps que nous l'avions annoncé et prédit.
-- Vous le disiez sans y croire, répartit aigrement un membre de
l'assemblée coloniale appelée générale. Vous le disiez pour vous donner
crédit à nos dépens ; et vous étiez si loin de vous attendre à une rébellion
réelle des esclaves, que ce sont les intrigues de votre assemblée qui ont
stimulé, dès 1789, cette fameuse et ridicule révolte des trois mille noirs sur
le morne du Cap ; révolte où il n'y a eu qu'un volontaire national de tué,
encore l'a-t-il été par ses propres camarades !
-- Je vous répète,
reprit le provincial, que nous voyons plus clair que vous. Cela est
simple. Nous restions ici pour observer les affaires de la colonie, tandis que
votre assemblée en masse allait en France se faire décerner cette ovation
risible, qui s'est terminée par les réprimandes de la représentation nationale :
ridiculus mus !
Le membre de l'assemblée coloniale répondit avec
un dédain amer :
-- Nos concitoyens nous ont réélus à l'unanimité !
-- C'est vous, répliqua l'autre, ce sont vos exagérations qui ont fait
promener la tête de ce malheureux qui s'était montré sans cocarde tricolore dans
un café, et qui ont fait pendre le mulâtre Lacombe pour une pétition qui
commençait par ces mots inusités : - Au nom du Père, du Fils et du
Saint-Esprit !
-- Cela est faux, s'écria le membre de l'assemblée
générale. C'est la lutte des principes et celle des privilèges, des
bossus et des crochus !
-- Je l'ai toujours pensé,
monsieur, vous êtes un indépendant !
A ce reproche du membre de
l'assemblée provinciale, son adversaire répondit d'un air de triomphe :
-- C'est confesser que vous êtes un pompon blanc ! Je vous laisse
sous le poids d'un pareil aveu !
La querelle eût peut-être été poussée
plus loin, si le gouverneur ne fût intervenu.
-- Eh, messieurs! en quoi
cela a-t-il trait au danger imminent qui nous menace ? Conseillez-moi, et ne
vous injuriez pas. Voici les rapports qui me sont parvenus. La révolte a
commencé cette nuit à dix heures du soir parmi les nègres de l'habitation
Turpin. Les esclaves commandés par un nègre anglais nommé Boukmann, ont entraîné
les ateliers des habitations Clément, Trémès, Flaville et Noé. Ils ont incendié
toutes les plantations et massacré les colons avec des cruautés inouïes. Je vous
en ferai comprendre toute l'horreur par un seul détail. Leur étendard est le
corps d'un enfant porté au bout d'une pique.
Un frémissement interrompit
M. de Blanchelande.
-- Voilà ce qui se passe au-dehors, poursuivit-il.
Au-dedans, tout est bouleversé. Plusieurs habitants du Cap ont tué leurs
esclaves ; la peur les a rendus cruels. Les plus doux ou les plus braves se sont
bornés à les enfermer sous bonne clef. Les petits blancs [ Blancs non
propriétaires exerçant dans la colonie une industrie quelconque. ] accusent de
ces désastres les sang-mêlés libres. Plusieurs mulâtres ont failli être victimes
de la fureur populaire. Je leur ai fait donner pour asile une église gardée par
un bataillon. Maintenant, pour prouver qu'ils ne sont point d'intelligence avec
les noirs révoltés, les sang-mêlés me font demander un poste à défendre et des
armes.
-- N'en faites rien ! cria une voix que je reconnus : c'était
celle du planteur soupçonné d'être sang-mêlé, avec qui j'avais eu un duel. N'en
faites rien, monsieur le gouverneur, ne donnez point d'armes aux mulâtres.
-- Vous ne voulez donc point vous battre? dit brusquement un colon.
L'autre ne parut point entendre, et continua :
-- Les sang-mêlés
sont nos pires ennemis. Eux seuls sont à craindre pour nous. Je conviens qu'on
ne pouvait s'attendre qu'à une révolte de leur part et non de celle des
esclaves. Est-ce que les esclaves sont quelque chose ?
Le pauvre homme
espérait par ces invectives contre les mulâtres s'en séparer tout à fait, et
détruire dans l'esprit des blancs qui l'écoutaient l'opinion qui le rejetait
dans cette caste méprisée. Il y avait trop de lâcheté dans cette combinaison
pour qu'elle réussît. Un murmure de désapprobation le lui fit sentir.
--
Oui. monsieur, dit le vieux maréchal de camp de Rouvray, oui, les esclaves sont
quelque chose ; ils sont quarante contre trois ; et nous serions à plaindre si
nous n'avions à opposer aux nègres et aux mulâtres que des blancs comme vous.
Le colon se mordit les lèvres.
-- Monsieur le général, reprit le
gouverneur, que pensez-vous donc de la pétition des mulâtres ?
--
Donnez-leur des armes, monsieur le gouverneur ! répondit M. de Rouvray ; faisons
voile de toute étoffe ! Et, se tournant vers le colon suspect : - Entendez-vous,
monsieur ? allez vous armer.
Le colon humilié sortit avec tous les
signes d'une rage concentrée.
Cependant la clameur d'angoisse qui
éclatait dans toute la ville se faisait entendre de moments en moments jusque
chez le gouverneur, et rappelait aux membres de cette conférence le sujet qui
les rassemblait. M. de Blanchelande remit à un aide de camp un ordre au crayon
écrit à la hâte, et rompit le silence sombre avec lequel l'assemblée écoutait
cette effrayante rumeur.
-- Les sang-mêlés vont être armés, messieurs,
mais il reste bien d'autres mesures à prendre.
-- Il faut convoquer
l'assemblée provinciale, dit le membre de cette assemblée qui avait parlé au
moment ou j'étais entré.
-- L'assemblée provinciale ! reprit son
antagoniste de l'assemblée coloniale. Qu'est-ce que c'est que l'assemblée
provinciale ?
-- Parce que vous êtes membre de l'assemblée coloniale !
répliqua le pompon blanc.
L'indépendant l'interrompit.
-- Je ne connais pas plus la coloniale que la provinciale.
Il n'y a que l'assemblée générale, entendez-vous, monsieur ?
-- Eh bien,
repartit le pompon blanc, je vous dirai, moi, qu'il n'y a que l'assemblée
nationale de Paris.
-- Convoquer l'assemblée provinciale ! répétait
l'indépendant en riant ; comme si elle n'était pas dissoute au moment où la
générale a décidé qu'elle tiendrait ses séances ici.
Une réclamation
universelle éclatait dans l'auditoire, ennuyé de cette discussion oiseuse.
-- Messieurs nos députés, criait un entrepreneur de cultures, pendant
que vous vous occupez de ces balivernes, que deviennent mes cotonniers et ma
cochenille ?
-- Et mes quatre cent mille plants d'indigo au Limbé !
ajoutait un planteur.
-- Et mes nègres, payés trente dollars par tête
l'un dans l'autre ! disait un capitaine de négriers.
-- Chaque minute
que vous perdez, poursuivait un autre colon, me coûte, montre et tarif en main,
dix quintaux de sucre, ce qui, à dix-sept piastres fortes le quintal, fait cent
soixante-dix piastres, ou neuf cent trente livres dix sous, monnaie de France !
-- La coloniale, que vous appelez générale, usurpe ! reprenait l'autre
disputeur, dominant le tumulte à force de voix ; qu'elle reste au Port-au-Prince
à fabriquer des décrets pour deux lieues de terrain et deux jours de durée, mais
qu'elle nous laisse tranquilles ici. Le Cap appartient au congrès provincial du
nord, à lui seul !
-- Je prétends, reprenait l'indépendant, que son
excellence monsieur le gouverneur n'a pas droit de convoquer une autre assemblée
que l'assemblée générale des représentants de la colonie, présidée par M. de
Cadusch !
-- Mais où est-il, votre président M. de Cadusch ? demanda le
pompon blanc ; où est votre assemblée ? il n'y en a pas encore quatre membres
d'arrivés, tandis que la provinciale est toute ici. Est-ce que vous voudriez par
hasard représenter à vous seul une assemblée, toute une colonie ?
Cette
rivalité des deux députés, fidèles échos de leurs assemblées respectives, exigea
encore une fois l'intervention du gouverneur.
-- Messieurs, où
voulez-vous donc enfin en venir avec vos éternelles assemblées provinciale,
générale, coloniale, nationale ? Aiderez-vous aux décisions de cette
assemblée en lui en faisant invoquer trois ou quatre autres ?
-- Morbleu
! criait d'une voix de tonnerre le général de Rouvray en frappant violemment sur
la table du conseil, quels maudits bavards ! J'aimerais mieux lutter de poumons
avec une pièce de vingt-quatre. Que nous font ces deux assemblées, qui se
disputent le pas comme deux compagnies de grenadiers qui vont monter à l'assaut
! Eh bien ! convoquez-les toutes deux, monsieur le gouverneur, j'en ferai deux
régiments pour marcher contre les noirs ; et nous verrons si leurs fusils feront
autant de bruit que leurs langues.
Après cette vigoureuse sortie, il se
pencha vers son voisin (c'était moi), et dit à demi-voix : - Que voulez-vous que
fasse entre les deux assemblées de Saint-Domingue, qui se prétendent
souveraines, un gouverneur de par le roi de France ? Ce sont les beaux parleurs
et les avocats qui gâtent tout, ici comme dans la métropole. Si j'avais
l'honneur d'être monsieur le lieutenant-général pour le roi, je jetterais toute
cette canaille à la porte. Je dirais : Le roi règne, et moi je gouverne.
J'enverrais la responsabilité par-devant les soi-disant représentants à tous les
diables ; et avec douze croix de Saint-Louis, promises au nom de sa majesté, je
balaierais tous les rebelles dans l'île de la Tortue, qui a été habitée
autrefois par des brigands comme eux, les boucaniers. Souvenez-vous de ce que je
vous dis, jeune homme. Les philosophes ont enfanté les
philanthropes, qui ont procréé les négrophiles, qui produisent les
mangeurs de blancs, ainsi nommés en attendant qu'on leur trouve un nom grec ou
latin. Ces prétendues idées libérales dont on s'enivre en France sont un poison
sous les tropiques. Il fallait traiter les nègres avec douceur, non les appeler
à un affranchissement subit. Toutes les horreurs que vous voyez aujourd'hui à
Saint-Domingue sont nées au club Massiac, et l'insurrection des esclaves n'est
qu'un contrecoup de la chute de la Bastille.
Pendant que le vieux soldat
m'exposait ainsi sa politique étroite, mais pleine de franchise et de
conviction, l'orageuse discussion continuait. Un colon, du petit nombre de ceux
qui partageaient la frénésie révolutionnaire, qui se faisait appeler le
citoyen-général C***, pour avoir présidé à quelques sanglantes exécutions,
s'était écrié :
-- Il faut plutôt des supplices que des combats. Les
nations veulent des exemples terribles : épouvantons les noirs ! C'est moi qui
ai apaisé les révoltes de juin et de juillet, en faisant planter cinquante têtes
d'esclaves des deux côtés de l'avenue de mon habitation, en guise de palmiers.
Que chacun se cotise pour la proposition que je vais faire. Défendons les
approches du Cap avec les nègres qui nous restent encore.
-- Comment !
quelle imprudence ! répondit-on de toutes parts.
-- Vous ne me comprenez
pas, messieurs, reprit le citoyen-général. Faisons un cordon de têtes de
nègres qui entoure la ville, du fort Picolet à la pointe de Caracol ; leurs
camarades insurgés n'oseront approcher. Il faut se sacrifier pour la cause
commune dans un semblable moment. Je me dévoue le premier. J'ai cinq cents
esclaves non révoltés ; je les offre.
Un mouvement d'horreur accueillit
cette exécrable proposition.
-- C'est abominable ! c'est horrible !
s'écrièrent toutes les voix.
-- Ce sont des mesures de ce genre qui ont
tout perdu, dit un colon. Si on ne s'était pas tant pressé d'exécuter les
derniers révoltés de juin, de juillet et d'août, on aurait pu saisir le fil de
leur conspiration, que la hache du bourreau a coupé.
Le citoyen C***
garda un moment le silence du dépit, puis il murmura entre ses dents :
-- Je croyais pourtant ne pas être suspect. Je suis lié avec des
négrophiles ; je corresponds avec Brissot et Pruneau de Pomme-Gouge, en France ;
Hans-Sloane, en Angleterre ; Magaw, en Amérique ; Pezll, en Allemagne ;
Olivarius, en Danemark ; Wadstrohm, en Suède ; Peter Paulus, en Hollande ;
Avendano, en Espagne ; et l'abbé Pierre Tamburini, en ltalie !
Sa voix
s'élevait à mesure qu'il avançait dans sa nomenclature de négrophiles. Il
termina enfin, en disant :
-- Mais il n'y a point ici de philosophes !
M. de Blanchelande, pour la troisième fois, demanda à recueillir les
conseils de chacun.
-- Monsieur le gouverneur, dit une voix, voici mon
avis. Embarquons-nous tous sur le Léopard, qui est mouillé dans la rade.
-- Mettons à prix la tête de Boukmann, dit un autre.
--
Informons de tout ceci le gouverneur de la Jamaïque, dit un troisième.
-- Oui, pour qu'il nous envoie encore une fois le secours dérisoire de
cinq cents fusils, reprit un député de l'assemblée provinciale. Monsieur le
gouverneur, envoyez un aviso en France, et attendons !
-- Attendre !
attendre ! interrompit M. de Rouvray avec force. Et les noirs attendront-ils ?
Et la flamme qui circonscrit déjà cette ville attendra-t-elle ? Monsieur de
Touzard, faites battre la générale, prenez du canon, et allez trouver le gros
des rebelles avec vos grenadiers et vos chasseurs. Monsieur le gouverneur,
faites faire des camps dans les paroisses de l'est ; établissez des postes au
Trou et à Vallières ; je me charge, moi, des plaines du fort Dauphin. J'y
dirigerai les travaux ; mon grand-père, qui était mestre-de-camp du régiment de
Normandie, a servi sous M. le maréchal de Vauban ; j'ai étudié Folard et Bezout,
et j'ai quelque pratique de la défense d'un pays. D'ailleurs les plaines du fort
Dauphin, presque enveloppées par la mer et les frontières espagnoles, ont la
forme d'une presqu'île, et se protégeront en quelque sorte d'elles-mêmes ; la
presqu'île du Mole offre un semblable avantage. Usons de tout cela, et agissons
!
Le langage énergique et positif du vétéran fit taire subitement toutes
les discordances de voix et d'opinions. Le général était dans le vrai. Cette
conscience que chacun a de son intérêt véritable rallia tous les avis à celui de
M. de Rouvray ; et tandis que le gouverneur, par un serrement de main
reconnaissant, témoignait au brave officier général qu'il sentait la valeur de
ses conseils, bien qu'ils fussent énoncés comme des ordres, et l'importance de
son secours, tous les colons réclamaient la prompte exécution des mesures
indiquées.
Les deux députés des assemblées rivales, seuls, semblaient se
séparer de l'adhésion générale, et murmuraient dans leur coin les mots
d'empiétement du pouvoir exécutif, de décision hâtive et de
responsabilité.
Je saisis ce moment pour obtenir de M. de
Blanchelande les ordres que je sollicitais impatiemment ; et je sortis afin de
rallier ma troupe et de reprendre sur-le-champ le chemin de l'Acul, malgré la
fatigue que tous sentaient, excepté moi.
XVII
Le jour commençait
à poindre. J'étais sur la place d'armes, réveillant les miliciens couchés sur
leurs manteaux, pêle- mêle avec les dragons jaunes et rouges, les fuyards de la
plaine, les bestiaux bêlant et mugissant, et les bagages de tout genre apportés
dans la ville par les planteurs des environs.
Je commençais à retrouver
ma petite troupe dans ce désordre, quand je vis un dragon jaune, couvert de
sueur et de poussière, accourir vers moi à toute bride. J'allais à sa rencontre,
et, au peu de paroles entrecoupées qui lui échappèrent, j'appris avec
consternation que mes craintes s'étaient réalisées ; que la révolte avait gagné
les plaines de l'Acul, et que les noirs assiégeaient le fort Galifet, où
s'étaient enfermés les milices et les colons. Il faut vous dire que ce fort
Galifet était fort peu de chose ; on appelait fort à Saint-Domingue tout
ouvrage en terre.
Il n'y avait donc pas un moment à perdre. Je fis
prendre des chevaux à ceux de mes soldats pour qui je pus en trouver ; et, guidé
par le dragon, j'arrivai sur les domaines de mon oncle vers dix heures du matin.
Je donnai à peine un regard à ces immenses plantations qui n'étaient
plus qu'une mer de flammes, bondissant sur la plaine avec de grosses vagues de
fumée, à travers lesquelles le vent emportait de temps en temps, comme des
étincelles, de grands troncs d'arbres hérissés de feux. Un pétillement
effrayant, mêlé de craquements et de murmures, semblait répondre aux hurlements
lointains des noirs, que nous entendions déjà sans les voir encore. Moi, je
n'avais qu'une pensée, et l'évanouissement de tant de richesses qui m'étaient
réservées ne pouvait m'en distraire, c'était le salut de Marie. Marie sauvée,
que m'importait le reste ! Je la savais renfermée dans le fort, et je ne
demandais à Dieu que d'arriver à temps. Cette espérance seule me soutenait dans
mes angoisses et me donnait un courage et des forces de lion.
Enfin un
tournant de la route nous laissa voir le fort Galifet. Le drapeau tricolore
flottait encore sur la plate-forme, et un feu bien nourri couronnait le contour
de ses murs. Je poussai un cri de joie. - Au galop, piquez des deux ! lâchez les
brides ! criai-je à mes camarades. Et, redoublant de vitesse, nous nous
dirigeâmes vers le fort, au bas duquel on apercevait la maison de mon oncle,
portes et fenêtres brisées, mais debout encore, et rouge des reflets de
l'embrasement, qui ne l'avait pas atteinte, parce que le vent soufflait de la
mer et qu'elle est isolée des plantations.
Une multitude de nègres,
embusqués dans cette maison, se montraient à la fois à toutes les croisées et
jusque sur le toit ; et les torches, les piques, les haches, brillaient au
milieu de coups de fusil qu'ils ne cessaient de tirer contre le fort, tandis
qu'une autre foule de leurs camarades montait, tombait, et remontait sans cesse
autour des murs assiégés qu'ils avaient chargés d'échelles. Ce flot de noirs,
toujours repoussé et toujours renaissant sur ces murailles grises, ressemblait
de loin à un essaim de fourmis essayant de gravir l'écaille d'une grande tortue,
et dont le lent animal se débarrassait par une secousse d'intervalle en
intervalle.
Nous touchions enfin aux premières circonvallations du fort.
Les regards fixés sur le drapeau qui le dominait, j'encourageai mes soldats au
nom de leurs familles renfermées comme la mienne dans ces murs que nous allions
secourir. Une acclamation générale me répondit, et, formant mon petit escadron
en colonne, je me préparai à donner le signal de charger le troupeau assiégeant.
En ce moment un grand cri s'éleva de l'enceinte du fort, un tourbillon
de fumée enveloppa l'édifice tout entier, roula quelque temps ses plis autour
des murs, d'où s'échappait une rumeur pareille au bruit d'une fournaise, et, en
s'éclaircissant, nous laissa voir le fort Galifet surmonté d'un drapeau rouge. -
Tout était fini !
XVIII
Je ne vous dirai pas ce qui se passa en
moi à cet horrible spectacle. Le fort pris, ses défenseurs égorgés, vingt
familles massacrées, tout ce désastre général, je l'avouerai à ma honte, ne
m'occupa pas un instant. Marie perdue pour moi ! perdue pour moi peu d'heures
après celle qui me l'avait donnée pour jamais ! perdue pour moi par ma faute,
puisque, si je ne l'avais pas quittée la nuit précédente pour courir au Cap sur
l'ordre de mon oncle, j'aurais pu du moins la défendre ou mourir près d'elle et
avec elle, ce qui n'eût, en quelque sorte, pas été la perdre ! Ces pensées de
désolation égarèrent ma douleur jusqu'à la folie. Mon désespoir était du
remords.
Cependant mes compagnons, exaspérés, avaient crié : vengeance !
nous nous étions précipités le sabre aux dents, les pistolets aux deux poings,
au milieu des insurgés vainqueurs. Quoique bien supérieurs en nombre, les noirs
fuyaient à notre approche, mais nous les voyions distinctement à droite et à
gauche, devant et derrière nous, massacrant les blancs et se hâtant d'incendier
le fort.
Notre fureur s'accroissait de leur lâcheté.
A une
poterne du fort, Thadée, couvert de blessures, se présenta devant moi.
-- Mon capitaine, me dit-il, votre Pierrot est un sorcier, un
obi, comme disent ces damnés nègres, ou au moins un diable. Nous tenions
bon ; vous arriviez, et tout était sauvé, quand il a pénétré dans le fort, je ne
sais par où, et voyez ! - Quant à monsieur votre oncle, à sa famille, à
madame...
-- Marie ! interrompis- je, où est Marie ?
En ce
moment un grand noir sortit de derrière une palissade enflammée, emportant une
jeune femme qui criait et se débattait dans ses bras. La jeune femme était Marie
; le noir était Pierrot.
-- Perfide! lui criai- je.
Je dirigeai
un pistolet vers lui ; un des esclaves révoltés se jeta au-devant de la balle,
et tomba mort. Pierrot se retourna, et parut m'adresser quelques paroles ; puis
il s'enfonça avec sa proie au milieu des touffes de cannes embrasées. Un instant
après, un chien énorme passa à sa suite, tenant dans sa gueule un berceau, dans
lequel était le dernier enfant de mon oncle. Je reconnus aussi le chien ;
c'était Rask. Transporté de rage, je déchargeai sur lui mon second pistolet ;
mais je le manquai.
Je me mis à courir comme un insensé sur sa trace ;
mais ma double course nocturne, tant d'heures passées sans prendre de repos et
de nourriture, mes craintes pour Marie, le passage subit du comble du bonheur au
dernier terme du malheur, toutes ces violentes émotions de l'âme m'avaient
épuisé plus encore que les fatigues du corps. Après quelques pas je chancelai ;
un nuage se répandit sur mes yeux, et je tombai évanoui.
XIX
Quand je me réveillai, j'étais dans la maison dévastée de mon oncle et
dans les bras de Thadée. Cet excellent Thadée fixait sur moi des yeux pleins
d'anxiété.
-- Victoire! cria-t-il dès qu'il sentit mon pouls se ranimer
sous sa main, victoire ! les nègres sont en déroute, et le capitaine est
ressuscité !
J'interrompis son cri de joie par mon éternelle question :
-- Où est Marie ?
Je n'avais point encore rallié mes idées ; il
ne me restait que le sentiment et non le souvenir de mon malheur. Thadée baissa
la tête. Alors toute ma mémoire me revint ; je me retraçai mon horrible nuit de
noces, et le grand nègre emportant Marie dans ses bras à travers les flammes
s'offrit à moi comme une infernale vision. L'affreuse lumière qui venait
d'éclater dans la colonie, et de montrer à tous les blancs des ennemis dans
leurs esclaves, me fit voir dans ce Pierrot, si bon, si généreux, si dévoué, qui
me devait trois fois la vie, un ingrat, un monstre, un rival ! L'enlèvement de
ma femme, la nuit même de notre union, me prouvait ce que j'avais d'abord
soupçonné, et je reconnus enfin clairement que le chanteur du pavillon n'était
autre que l'exécrable ravisseur de Marie. Pour si peu d'heures, que de
changements ! Thadée me dit qu'il avait vainement poursuivi Pierrot et son chien
; que les nègres s'étaient retirés, quoique leur nombre eût pu facilement
écraser ma faible troupe, et que l'incendie des propriétés de ma famille
continuait sans qu'il fût possible de l'arrêter.
Je lui demandai si l'on
savait ce qu'était devenu mon oncle, dans la chambre duquel on m'avait apporté.
Il me prit la main en silence, et, me conduisant vers l'alcôve, il en tira les
rideaux.
Mon malheureux oncle était là, gisant sur son lit ensanglanté,
un poignard profondément enfoncé dans le coeur. Au calme de sa figure, on voyait
qu'il avait été frappé dans le sommeil. La couche du nain Habibrah, qui dormait
habituellement à ses pieds, était aussi tachée de sang, et les mêmes souillures
se faisaient remarquer sur la veste chamarrée du pauvre fou, jetée à terre à
quelques pas du lit.
Je ne doutai pas que le bouffon ne fût mort victime
de son attachement connu pour mon oncle, et n'eût été massacré par ses
camarades, peut-être en défendant son maître. Je me reprochai amèrement ces
préventions qui m'avaient fait porter de si faux jugements sur Habibrah et sur
Pierrot ; je mêlai aux larmes que m'arracha la fin prématurée de mon oncle
quelques regrets pour son fou. D'après mes ordres, on rechercha son corps, mais
en vain. Je supposai que les nègres avaient emporté et jeté le nain dans les
flammes ; et j'ordonnai que, dans le service funèbre de mon beau-père, des
prières fussent dites pour le repos de l'âme du fidèle Habibrah.
XX
Le fort Galifet était détruit, nos habitations avaient disparu ; un plus
long séjour sur ces ruines était inutile et impossible. Dès le soir même, nous
retournâmes au Cap.
Là, une fièvre ardente me saisit. L'effort que
j'avais fait sur moi-même pour dompter mon désespoir était trop violent. Le
ressort, trop tendu, se brisa. Je tombai dans le délire. Toutes mes espérances
trompées, mon amour profané, mon amitié trahie, mon avenir perdu, et par-dessus
tout l'implacable jalousie, égarèrent ma raison. Il me semblait que des flammes
ruisselaient dans mes veines ; ma tête se rompait ; j'avais des furies dans le
coeur. Je me représentais Marie au pouvoir d'un autre amant, au pouvoir d'un
maître, d'un esclave, de Pierrot ! On m'a dit qu'alors je m'élançais de mon lit,
et qu'il fallait six hommes pour m'empêcher de me fracasser le crâne sur l'angle
des murs.
Que ne suis-je mort alors ! Cette crise passa. Les médecins,
les soins de Thadée, et je ne sais quelle force de la vie dans la jeunesse,
vainquirent le mal, ce mal qui aurait pu être un si grand bien. Je guéris au
bout de dix jours, et je ne m'en affligeai pas. Je fus content de pouvoir vivre
encore quelque temps, pour la vengeance.
A peine convalescent, j'allai
chez M. de Blanchelande demander du service. Il voulait me donner un poste à
défendre ; je le conjurai de m'incorporer comme volontaire dans l'une des
colonnes mobiles que l'on envoyait de temps en temps contre les noirs pour
balayer le pays.
On avait fortifié le Cap à la hâte. L'insurrection
faisait des progrès effrayants. Les nègres de Port-au-Prince commençaient à
s'agiter ; Biassou commandait ceux du Limbé, du Dondon et de l'Acul ;
Jean-François s'était fait proclamer généralissime des révoltés de la plaine de
Maribarou ; Boukmann, célèbre depuis par sa fin tragique, parcourait avec ses
brigands les bords de la Limonade ; et enfin les bandes du Morne-Rouge avaient
reconnu pour chef un nègre nommé Bug-Jargal.
Le caractère de ce dernier,
si l'on en croyait les relations, contrastait d'une manière singulière avec la
férocité des autres. Tandis que Boukmann et Biassou inventaient mille genres de
mort pour les prisonniers qui tombaient entre leurs mains, Bug-Jargal
s'empressait de leur fournir les moyens de quitter l'île. Les premiers
contractaient des marchés avec les lanches espagnoles qui croisaient autour des
côtes, et leur vendaient d'avance les dépouilles des malheureux qu'ils forçaient
à fuir ; Bug-Jargal coula à fond plusieurs de ces corsaires. M. Colas de Maigné
et huit autres colons distingués furent détachés par ses ordres de la roue où
Boukmann les avait fait lier. On citait de lui mille autres traits de générosité
qu'il serait trop long de vous rapporter.
Mon espoir de vengeance ne
paraissait pas près de s'accomplir. Je n'entendais plus parler de Pierrot. Les
rebelles commandés par Biassou continuaient d'inquiéter le Cap, ils avaient même
une fois osé aborder le morne qui domine la ville, et le canon de la citadelle
avait eu de la peine à les repousser. Le gouverneur résolut de les refouler dans
l'intérieur de l'île. Les milices de l'Acul, du Limbé, d'Ouanaminte et de
Maribarou, réunies au régiment du Cap et aux redoutables compagnies jaune et
rouge, constituaient notre armée active. Les milices du Dondon et du Quartier-
Dauphin, renforcées d'un corps de volontaires, sous les ordres du négociant
Poncignon, formaient la garnison de la ville.
Le gouverneur voulut
d'abord se délivrer de Bug-Jargal, dont la diversion l'alarmait. Il envoya
contre lui les milices d'Ouanaminte et un bataillon du Cap. Ce corps rentra deux
jours après complètement battu. Le gouverneur s'obstina à vouloir vaincre
Bug-Jargal ; il fit repartir le même corps avec un renfort de cinquante dragons
jaunes et de quatre cents miliciens de Maribarou. Cette seconde armée fut encore
plus maltraitée que la première.
Thadée, qui était de cette expédition,
en conçut un violent dépit, et me jura à son retour qu'il s'en vengerait sur
Bug- Jargal.
Une larme roula dans les yeux de d'Auverney ; il croisa les
bras sur sa poitrine, et parut quelques minutes plongé dans une rêverie
douloureuse ; enfin il reprit.
XXI
-- La nouvelle arriva que
Bug-Jargal avait quitté le Morne-Rouge, et dirigeait sa troupe par les montagnes
pour se joindre à Biassou. Le gouverneur sauta de joie : - Nous les tenons,
dit-il en se frottant les mains. Le lendemain l'armée coloniale était à une
lieue en avant du Cap, Les insurgés, à notre approche, abandonnèrent
précipitamment Port- Margot et le fort Galifet, où ils avaient établi un poste
défendu par de grosses pièces d'artillerie de siège, enlevées à des batteries de
la côte ; toutes les bandes se replièrent vers les montagnes. Le gouverneur
était triomphant. Nous poursuivîmes notre marche. Chacun de nous, en passant
dans ces plaines arides et désolées, cherchait à saluer encore d'un triste
regard le lieu où étaient ses champs, ses habitations, ses richesses ; souvent
il n'en pouvait reconnaître la place.
Quelquefois notre marche était
arrêtée par des embrasements qui des champs cultivés s'étaient communiqués aux
forêts et aux savanes. Dans ces climats, où la terre est encore vierge, où la
végétation est surabondante, l'incendie d'une forêt est accompagné de phénomènes
singuliers. On l'entend de loin, souvent même avant de le voir, sourdre et
bruire avec le fracas d'une cataracte diluviale. Les troncs d'arbres qui
éclatent, les branches qui pétillent, les racines qui craquent dans le sol, les
grandes herbes qui frémissent, le bouillonnement des lacs et des marais enfermés
dans la forêt, le sifflement de la flamme qui dévore l'air, jettent une rumeur
qui tantôt s'apaise, tantôt redouble avec les progrès de l'embrasement. Parfois
on voit une verte lisière d'arbres encore intacts entourer longtemps le foyer
flamboyant. Tout à coup une langue de feu débouche par l'une des extrémités de
cette fraîche ceinture, un serpent de flamme bleuâtre court rapidement le long
des tiges, et en un clin d'oeil le front de la forêt disparaît sous un voile
d'or mouvant ; tout brûle à la fois. Alors un dais de fumée s'abaisse de temps à
autre sous le souffle du vent, et enveloppe les flammes. Il se roule et se
déroule, s'élève et s'affaisse, se dissipe et s'épaissit, devient tout à coup
noir ; puis une sorte de frange de feu en découpe vivement tous les bords, un
grand bruit se fait entendre, la frange s'efface, la fumée remonte, et verse en
s'envolant un flot de cendre rouge, qui pleut longtemps sur la terre.
XXII
Le soir du troisième jour, nous entrâmes dans les gorges de
la Grande-Rivière. On estimait que les noirs étaient à vingt lieues dans la
montagne.
Nous assîmes notre camp sur un mornet qui paraissait leur
avoir servi au même usage, à la manière dont il était dépouillé. Cette position
n'était pas heureuse ; il est vrai que nous étions tranquilles. Le mornet était
dominé de tous côtés par des rochers à pic, couverts d'épaisses forêts.
L'aspérité de ces escarpements avait fait donner à ce lieu le nom de
Dompte-Mulâtre. La Grande-Rivière coulait derrière le camp ; resserrée
entre deux côtes, elle était dans cet endroit étroite et profonde. Ses bords,
brusquement inclinés, se hérissaient de touffes de buissons impénétrables à la
vue. Souvent même ses eaux étaient cachées par des guirlandes de lianes, qui,
s'accrochant aux branches des érables à fleurs rouges semés parmi les buissons,
mariaient leurs jets d'une rive à l'autre, et, se croisant de mille manières,
formaient sur le fleuve de larges tentes de verdure, l'oeil qui les contemplait
du haut des roches voisines croyait voir des prairies humides encore de rosée.
Un bruit sourd, ou quelquefois une sarcelle sauvage, perçant tout à coup ce
rideau fleuri, décelaient seuls le cours de la rivière.
Le soleil cessa
bientôt de dorer la cime aiguë des monts lointains du Dondon ; peu à peu l'ombre
s'étendit sur le camp, et le silence ne fut plus troublé que par les cris de la
grue et les pas mesurés des sentinelles.
Tout à coup les redoutables
chants d'Oua-Nassé et du Camp du Grand Pré se firent entendre sur
nos têtes ; les palmiers, les acomas et les cèdres qui couronnaient les rocs
s'embrasèrent, et les clartés livides de l'incendie nous montrèrent sur les
sommets voisins de nombreuses bandes de nègres et de mulâtres dont le teint
cuivré paraissait rouge à la lueur des flammes. C'étaient ceux de Biassou.
Le danger était imminent. Les chefs s'éveillant en sursaut coururent
rassembler leurs soldats ; le tambour battit la générale ; la trompette sonna
l'alarme ; nos lignes se formèrent en tumulte, et les révoltés, au lieu de
profiter du désordre où nous étions, immobiles, nous regardaient en chantant
Oua-Nassé.
Un noir gigantesque parut seul sur le plus élevé des
pics secondaires qui encaissent la Grande-Rivière ; une plume couleur de feu
flottait sur son front ; une hache était dans sa main droite, un drapeau rouge
dans sa main gauche ; je reconnus Pierrot ! Si une carabine se fût trouvée à ma
portée, la rage m'aurait peut-être fait commettre une lâcheté. Le noir répéta le
refrain d'Oua-Nassé, planta son drapeau sur le pic, lança sa hache au
milieu de nous, et s'engloutit dans les flots du fleuve. Un regret s'éleva en
moi, car je crus qu'il ne mourrait plus de ma main.
Alors les noirs
commencèrent à rouler sur nos colonnes d'énormes quartiers de rochers ; une
grêle de balles et de flèches tomba sur le mornet. Nos soldats, furieux de ne
pouvoir atteindre les assaillants, expiraient en désespérés, écrasés par les
rochers, criblés de balles ou percés de flèches. Une horrible confusion régnait
dans l'armée. Soudain un bruit affreux parut sortir du milieu de la
Grande-Rivière. Une scène extraordinaire s'y passait, les dragons jaunes,
extrêmement maltraités par les masses que les rebelles poussaient du haut des
montagnes, avaient conçu l'idée de se réfugier, pour y échapper, sous les voûtes
flexibles de lianes dont le fleuve était couvert. Thadée avait le premier mis en
avant ce moyen, d'ailleurs ingénieux...
Ici le narrateur fut
soudainement interrompu.
XXIII
Il y avait plus d'un quart
d'heure que le sergent Thadée, le bras droit en écharpe, s'était glissé, sans
être vu de personne, dans un coin de la tente, où ses gestes avaient seuls
exprimé la part qu'il prenait aux récits de son capitaine, jusqu'à ce moment où,
ne croyant pas que le respect lui permit de laisser passer un éloge aussi direct
sans en remercier d'Auverney, il se prit à balbutier d'un ton confus :
-- Vous êtes bien bon, mon capitaine.
Un éclat de rire général
s'éleva. D'Auverney se retourna, et lui cria d'un ton sévère :
--
Comment : vous ici, Thadée ! et votre bras ?
A ce langage, si nouveau
pour lui, les traits du vieux soldat se rembrunirent ; il chancela et leva la
tête en arrière, comme pour arrêter les larmes qui roulaient dans ses yeux.
-- Je ne croyais pas, dit-il enfin à voix basse, je n'aurais jamais cru
que mon capitaine pût manquer à son vieux sergent jusqu'à lui dire vous.
Le capitaine se leva précipitamment.
-- Pardonne, mon vieil ami,
pardonne, je ne sais ce que j'ai dit ; tiens, Thad, me pardonnes-tu ?
Les larmes jaillirent des yeux du sergent, malgré lui,
-- Voilà
la troisième fois, balbutia-t-il ; mais celles-ci sont de joie.
La paix
était faite, Un court silence s'ensuivit,
-- Mais, dis-moi, Thad,
demanda le capitaine doucement, pourquoi as-tu quitté l'ambulance pour venir ici
?
-- C'est que, avec votre permission, j'étais venu pour vous demander,
mon capitaine, s'il faudrait faire mettre demain la housse galonnée à votre
cheval de bataille.
Henri se mit à rire.
-- Vous auriez mieux
fait, Thadée, de demander au chirurgien-major s'il faudrait mettre demain deux
onces de charpie sur votre bras malade.
-- Ou de vous informer, reprit
Paschal, si vous pourriez boire un peu de vin pour vous rafraîchir ; en
attendant, voici de l'eau-de-vie qui ne peut que vous faire du bien ; goûtez-en,
mon brave sergent.
Thadée s'avança, fit un salut respectueux, s'excusa
de prendre le verre de la main gauche, et le vida à la santé de la compagnie. Il
s'anima.
-- Vous en étiez, mon capitaine, au moment, au moment où... Eh
bien oui, ce fut moi qui proposai d'entrer sous les lianes pour empêcher des
chrétiens d'être tués par des pierres. Notre officier, qui, ne sachant pas
nager, craignait de se noyer, et cela était bien naturel, s'y opposait de toutes
ses forces, jusqu'à ce qu'il vit, avec votre permission, messieurs, un gros
caillou, qui manqua de l'écraser, tomber sur la rivière, sans pouvoir s'y
enfoncer, à cause des herbes. - Il vaut encore mieux, dit-il alors, mourir comme
Pharaon d'Egypte que comme saint Etienne. Nous ne sommes pas des saints, et
Pharaon était un militaire comme nous. - Mon officier, un savant comme vous
voyez, voulut donc bien se rendre à mon avis, à condition que j'essaierais le
premier de l'exécuter. Je vais. Je descends le long du bord, je saute sous le
berceau en me tenant aux branches d'en haut, et, dites, mon capitaine, je me
sens tirer par la jambe ; je me débats, je crie au secours, je reçois plusieurs
coups de sabre ; et voilà tous les dragons, qui étaient des diables, qui se
précipitent pêle-mêle sous les lianes (C'étaient les noirs du Morne-Rouge qui
s'étaient cachés là sans qu'on s'en doutât, probablement pour nous tomber sur le
dos, comme un sac trop chargé, le moment d'après.) - Cela n'aurait pas été un
bon moment pour pêcher ! - On se battait, on jurait, on criait. Etant tout nus,
ils étaient plus alertes que nous ; mais nos coups portaient mieux que les
leurs. Nous nagions d'un bras, et nous battions de l'autre, comme cela se
pratique toujours dans ce cas-là. - Ceux qui ne savaient pas nager, dites, mon
capitaine, se suspendaient d'une main aux lianes et les noirs les tiraient par
les pieds. Au milieu de la bagarre, je vis un grand nègre qui se défendait comme
un Belzébuth contre huit ou dix de mes camarades ; je nageai là, et je reconnus
Pierrot, autrement dit Bug... Mais cela ne doit se découvrir qu'après, n'est-ce
pas, mon capitaine ? Je reconnus Pierrot. Depuis la prise du fort, nous étions
brouillés ensemble ; je le saisis à la gorge ; il allait se délivrer de moi d'un
coup de poignard, quand il me regarda, et se rendit au lieu de me tuer ; ce qui
fut très malheureux, mon capitaine, car s'il ne s'était pas rendu... - Mais cela
se saura plus tard. - Sitôt que les nègres le virent pris, ils sautèrent sur
nous pour le délivrer ; si bien que les milices allaient aussi entrer dans l'eau
pour nous secourir, quand Pierrot, voyant sans doute que les nègres allaient
tous être massacrés, dit quelques mots qui étaient un vrai grimoire, puisque
cela les mit tous en fuite. Ils plongèrent, et disparurent en un clin d'oeil. -
Cette bataille sous l'eau aurait eu quelque chose d'agréable, et m'aurait bien
amusé, si je n'y avais pas perdu un doigt et mouillé dix cartouches, et si...
pauvre homme ! mais cela était écrit, mon capitaine.
Et le sergent,
après avoir respectueusement appuyé le revers de sa main gauche sur la grenade
de son bonnet de police, l'éleva vers le ciel d'un air inspiré.
D'Auverney paraissait violemment agité.
-- Oui, dit-il, oui, tu
as raison, mon vieux Thadée, cette nuit-là fut une nuit fatale.
Il
serait tombé dans une de ces profondes rêveries qui lui étaient habituelles, si
l'assemblée ne l'eût vivement pressé de continuer. Il poursuivit.
XXIV
-- Tandis que la scène que Thadée vient de décrire... (Thadée,
triomphant, vint se placer derrière le capitaine), tandis que la scène que
Thadée vient de décrire se passait derrière le mornet, j'étais parvenu, avec
quelques-uns des miens, à grimper de broussaille en broussaille sur un pic nommé
le Pic du Paon, à cause des teintes irisées que le mica répandu à sa
surface présentait aux rayons du soleil. Ce pic était de niveau avec les
positions des noirs. Le chemin une fois frayé, le sommet fut bientôt couvert de
milices ; nous commençâmes une vive fusillade. Les nègres, moins bien armés que
nous, ne purent nous riposter aussi chaudement ; ils commencèrent à se
décourager ; nous redoublâmes d'acharnement, et bientôt les rocs les plus
voisins furent évacués par les rebelles, qui cependant eurent d'abord soin de
faire rouler les cadavres de leurs morts sur le reste de l'armée, encore rangée
en bataille sur le mornet. Alors nous abattîmes et liâmes ensemble avec des
feuilles de palmier et des cordes plusieurs troncs de ces énormes cotonniers
sauvages dont les premiers habitants de l'île faisaient des pirogues de cent
rameurs. A l'aide de ce pont improvisé, nous passâmes sur les pics abandonnés,
et une partie de l'armée se trouva ainsi avantageusement postée. Cet aspect
ébranla le courage des insurgés. Notre feu se soutenait. Des clameurs
lamentables, auxquelles se mêlait le nom de Bug-Jargal, retentirent soudain dans
l'armée de Biassou. Une grande épouvante s'y manifesta, plusieurs noirs du
Morne-Rouge parurent sur le roc ou flottait le drapeau écarlate ; ils se
prosternèrent, enlevèrent l'étendard, et se précipitèrent avec lui dans les
gouffres de la Grande-Rivière. Cela semblait signifier que leur chef était mort
ou pris.
Notre audace s'en accrut à un tel point que je résolus de
chasser à l'arme blanche les rebelles des rochers qu'ils occupaient encore. Je
fis jeter un pont de troncs d'arbres entre notre pic et le roc le plus voisin ;
et je m'élançai le premier au milieu des nègres. Les miens allaient me suivre,
quand un des rebelles, d'un coup de hache, fit voler le pont en éclats. Les
débris tombèrent dans l'abîme, en battant les rocs avec un bruit épouvantable.
Je tournai la tête ; en ce moment je me sentis saisir par six ou sept
noirs qui me désarmèrent. Je me débattais comme un lion ; ils me lièrent avec
des cordes d'écorce, sans s'inquiéter des balles que mes gens faisaient pleuvoir
autour d'eux.
Mon désespoir ne fut adouci que par les cris de victoire
que j'entendis pousser autour de moi un instant après ; je vis bientôt les noirs
et les mulâtres gravir pêle-mêle les sommets les plus escarpés, en jetant des
clameurs de détresse. Mes gardiens les imitèrent ; le plus vigoureux d'entre eux
me chargea sur ses épaules, et m'emporta vers les forêts, en sautant de roche en
roche avec l'agilité d'un chamois. La lueur des flammes cessa bientôt de le
guider ; la faible lumière de la lune lui suffit ; il se mit seulement à marcher
avec moins de rapidité.
XXV
Après avoir traversé des halliers et
franchi des torrents, nous arrivâmes dans une haute vallée d'un aspect
singulièrement sauvage. Ce lieu m'était absolument inconnu.
Cette vallée
était située dans le coeur même des mornes, dans ce qu'on appelle à
Saint-Domingue les doubles montagnes. C'était une grande savane verte,
emprisonnée dans des murailles de roches nues, parsemée de bouquets de pins, de
gayacs et de palmistes. Le froid vif qui règne presque continuellement dans
cette région de l'île, bien qu'il n'y gèle pas, était encore augmenté par la
fraîcheur de la nuit, qui finissait à peine. L'aube commençait à faire revivre
la blancheur des hauts sommets environnants, et la vallée, encore plongée dans
une obscurité profonde, n'était éclairée que par une multitude de feux allumés
par les nègres ; car c'était là leur point de ralliement. Les membres disloqués
de leur armée s'y rassemblaient en désordre, les noirs et les mulâtres
arrivaient de moment en moment par troupes effarées, avec des cris de détresse
ou des hurlements de rage, et de nouveaux feux, brillants comme des yeux de
tigre dans la sombre savane, marquaient à chaque instant que le cercle du camp
s'agrandissait.
Le nègre dont j'étais le prisonnier m'avait déposé au
pied d'un chêne, d'où j'observais avec insouciance ce bizarre spectacle. Le noir
m'attacha par la ceinture au tronc de l'arbre auquel j'étais adossé, resserra
les noeuds redoublés qui comprimaient tous mes mouvements, mit sur ma tête son
bonnet de laine rouge, sans doute pour indiquer que j'étais sa propriété, et
après qu'il se fut ainsi assuré que je ne pourrais ni m'échapper, ni lui être
enlevé par d'autres, il se disposa à s'éloigner. Je me décidai alors à lui
adresser la parole, et je lui demandai en patois créole, s'il était de la bande
du Dondon ou de celle du Morne-Rouge. Il s'arrêta et me répondit d'un air
d'orgueil : Morne-Rouge ! Une idée me vint. J'avais entendu parler de la
générosité du chef de cette bande, Bug-Jargal, et, quoique résolu sans peine à
une mort qui devait finir tous mes malheurs, l'idée des tourments qui
m'attendaient si je la recevais de Biassou ne laissait pas que de m'inspirer
quelque horreur. Je n'aurais pas mieux demandé que de mourir, sans ces tortures.
C'était peut- être une faiblesse, mais je crois qu'en de pareils moments notre
nature d'homme se révolte toujours. Je pensai donc que si je pouvais me
soustraire à Biassou, j'obtiendrais peut-être de Bug-Jargal une mort sans
supplices, une mort de soldat.
Je demandai à ce nègre du Morne-Rouge de
me conduire à son chef, Bug-Jargal. Il tressaillit. Bug-Jargal ! dit-il en se
frappant le front avec désespoir ; puis passant rapidement à l'expression de la
fureur, il grinça des dents et me cria en me montrant le poing : - Biassou !
Biassou ! - Après ce nom menaçant, il me quitta.
La colère et la douleur
du nègre me rappelèrent cette circonstance du combat de laquelle nous avions
conclu la prise ou la mort du chef des bandes du Morne-Rouge. Je n'en doutai
plus ; et je me résignai à cette vengeance de Biassou dont le noir semblait me
menacer.
XXVI
Cependant les ténèbres couvraient encore la
vallée, où la foule des noirs et le nombre des feux s'accroissaient sans cesse.
Un groupe de négresses vint allumer un foyer près de moi. Aux nombreux bracelets
de verre bleu, rouge et violet qui brillaient échelonnés sur leurs bras et leurs
jambes, aux anneaux qui chargeaient leurs oreilles, aux bagues qui ornaient tous
les doigts de leurs mains et de leurs pieds, aux amulettes attachées sur leur
sein, au collier de charmes suspendu à leur cou, au tablier de plumes
bariolées, seul vêtement qui voilât leur nudité, et surtout à leurs clameurs
cadencées, à leurs regards vagues et hagards, je reconnus des griotes.
Vous ignorez peut-être qu'il existe parmi les noirs de diverses contrées de
l'Afrique des nègres, doués de je ne sais quel grossier talent de poésie et
d'improvisation qui ressemble à la folie. Ces nègres, errant de royaume en
royaume, sont, dans ces pays barbares, ce qu'étaient les rhapsodes antiques, et,
dans le moyen âge les minstrels d'Angleterre, les minsinger
d'Allemagne, et les trouvères de France. On les appelle griots,
leurs femmes, les griotes, possédées comme eux d'un démon insensé, accompagnent
les chansons barbares de leurs maris par des danses lubriques, et présentent une
parodie grotesque des bayadères de l'Hindoustan et des almées égyptiennes.
C'étaient donc quelques-unes de ces femmes qui venaient de s'asseoir en rond, à
quelques pas de moi, les jambes repliées à la mode africaine, autour d'un grand
amas de branchages desséchés, qui brûlait en faisant trembler sur leurs visages
hideux la lueur rouge de ses flammes.
Dès que leur cercle fut formé,
elles se prirent toutes la main, et la plus vieille, qui portait une plume de
héron plantée dans ses cheveux, se mit à crier : Ouanga ! Je compris
qu'elles allaient opérer un de ces sortilèges qu'elles désignent sous ce nom.
Toutes répétèrent : Ouanga ! La plus vieille, après un silence de
recueillement, arracha une poignée de ses cheveux, et la jeta dans le feu en
disant ces paroles sacramentelles : Malé o guiab ! qui, dans le jargon
des nègres créoles, signifient : - J'irai au diable. Toutes les griotes, imitant
leur doyenne, livrèrent aux flammes une mèche de leurs cheveux, et redirent
gravement : - Malé o guiab !
Cette invocation étrange, et les
grimaces burlesques qui l'accompagnaient, m'arrachèrent cette espère de
convulsion involontaire qui saisit souvent malgré lui l'homme le plus sérieux ou
même le plus pénétré de douleur, et qu'on appelle le fou rire. Je voulus en vain
le réprimer, il éclata. Ce rire, échappé à un coeur bien triste, fit naître une
scène singulièrement sombre et effrayante.
Toutes les négresses,
troublées dans leur mystère, se levèrent comme réveillées en sursaut. Elles ne
s'étaient pas aperçues jusque-là de ma présence.
Elles coururent
tumultueusement vers moi, en hurlant : Blanco ! blanco ! Je n'ai jamais
vu une réunion de figures plus diversement horribles que ne l'étaient dans leur
fureur tous ces visages noirs avec leurs dents blanches et leurs yeux blancs
traversés de grosses veines sanglantes.
Elles m'allaient déchirer. La
vieille à la plume de héron fit un signe, et cria à plusieurs reprises : Zoté
cordé ! zoté cordé ! [ Accordez-vous ! Accordez-vous ! ] Ces forcenées
s'arrêtèrent subitement, et je les vis, non sans surprise, détacher toutes
ensemble leur tablier de plumes, les jeter sur l'herbe, et commencer autour de
moi cette danse lascive que les noirs appellent la chica.
Cette
danse, dont les attitudes grotesques et la vive allure n'expriment que le
plaisir et la gaieté, empruntait ici de diverses circonstances accessoires un
caractère sinistre. Les regards foudroyants que me lançaient les griotes au
milieu de leurs folâtres évolutions, l'accent lugubre qu'elles donnaient à l'air
joyeux de la chica, le gémissement aigu et prolongé que la vénérable
présidente du sanhédrin noir arrachait de temps en temps à son balafo,
espèce d'épinette qui murmure comme un petit orgue, et se compose d'une
vingtaine de tuyaux de bois dur dont la grosseur et la longueur vont en
diminuant graduellement, et surtout l'horrible rire que chaque sorcière nue, à
certaines pauses de la danse, venait me présenter à son tour, en appuyant
presque son visage sur le mien, ne m'annonçaient que trop à quels affreux
châtiments devait s'attendre le blanco profanateur de leur Ouanga. Je me
rappelai la coutume de ces peuplades sauvages qui dansent autour des prisonniers
avant de les massacrer, et je laissai patiemment ces femmes exécuter le ballet
du drame dont je devais ensanglanter le dénouement. Cependant je ne pus
m'empêcher de frémir quand je vis, à un moment marqué par le balafo, chaque
griote mettre dans le brasier la pointe d'une lame de sabre, ou le fer d'une
hache, l'extrémité d'une longue aiguille à voiture, les pinces d'une tenaille,
ou les dents d'une scie.
La danse touchait à sa fin ; les instruments de
torture étaient rouges. A un signal de la vieille, les négresses allèrent
processionnellement chercher, l'une après l'autre, quelque arme horrible dans le
feu.
Celles qui ne purent se munir d'un fer ardent prirent un tison
enflammé. Alors je compris clairement quel supplice m'était réservé, et que
j'aurais un bourreau dans chaque danseuse. A un autre commandement de leur
coryphée, elles recommencèrent une dernière ronde, en se lamentant d'une manière
effrayante. Je fermai les yeux pour ne plus voir du moins les ébats de ces
démons femelles, qui, haletants de fatigue et de rage, entrechoquaient en
cadence sur leurs têtes leurs ferrailles flamboyantes, d'où s'échappaient un
bruit aigu et des myriades d'étincelles. J'attendis en me roidissant l'instant
où je sentirais mes chairs se tourmenter, mes os se calciner, mes nerfs se
tordre sous les morsures brûlantes des tenailles et des scies, et un frisson
courut sur tous mes membres. Ce fut un moment affreux.
Il ne dura
heureusement pas longtemps. La chica des griotes atteignait son dernier période,
quand j'entendis de loin la voix du nègre qui m'avait fait prisonnier. Il
accourait en criant : Que haceis, mujeres de demonio ? Que haceis alli ?
Dexaïs mi prisonero ! [ Que faites-vous, femmes du démon ? Que faites-vous
là ? laissez mon prisonnier ! ] Je rouvris les yeux. Il était déjà grand jour.
Le nègre se hâtait avec mille gestes de colère. Les griotes s'étaient arrêtées ;
mais elles paraissaient moins émues de ses menaces qu'interdites par la présence
d'un personnage assez bizarre dont le noir était accompagné.
C'était un
homme très gros et très petit, une sorte de nain, dont le visage était caché par
un voile blanc, percé de trois trous, pour la bouche et les yeux, à la manière
des pénitents. Ce voile, qui tombait sur son cou et ses épaules, laissait nue sa
poitrine velue, dont la couleur me parut être celle des griffes, et sur laquelle
brillait, suspendu à une chaîne d'or, le soleil d'un ostensoir d'argent tronqué.
On voyait le manche en croix d'un poignard grossier passer au-dessus de sa
ceinture écarlate qui soutenait un jupon rayé de vert, de jaune et de noir, dont
la frange descendait jusqu'à ses pieds larges et difformes. Ses bras, nus comme
sa poitrine, agitaient un bâton blanc ; un chapelet, dont les grains étaient
d'adrézarach, pendait à sa ceinture, près du poignard ; et son front était
surmonté d'un bonnet pointu orné de sonnettes dans lequel, lorsqu'il s'approcha,
je ne fus pas peu surpris de reconnaître la gorra d'Habibrah. Seulement,
parmi les hiéroglyphes dont cette espèce de mitre était couverte, on remarquait
des taches de sang. C'était sans doute le sang du fidèle bouffon. Ces traces de
meurtre me parurent une nouvelle preuve de sa mort, et réveillèrent dans mon
coeur un dernier regret.
Au moment où les griotes aperçurent cet
héritier du bonnet d'Habibrah, elles s'écrièrent toutes ensemble : - L'obi
! et tombèrent prosternées. Je devinai que c'était le sorcier de l'armée de
Biassou. - Basta ! Basta ! dit-il en arrivant auprès d'elles, avec une
voix sourde et grave, dexaïs el prisonero de Biassu [ Il suffit ! il
suffit ! Laissez le prisonnier de Biassou ! ]. Toutes les négresses, se relevant
en tumulte, jetèrent les instruments de mort dont elles étaient chargées,
reprirent leurs tabliers de plumes, et, à un geste de l'obi, elles se
dispersèrent comme une nuée de sauterelles.
En ce moment le regard de
l'obi parut se fixer sur moi ; il tressaillit, recula d'un pas, et reporta son
bâton blanc vers les griotes, comme s'il eût voulu les rappeler. Cependant,
après avoir grommelé entre ses dents le mot maldicho [ Maudit. ], et dit
quelques paroles à l'oreille du nègre, il se retira lentement, en croisant les
bras, et dans l'attitude d'une profonde méditation.
XXVII
Mon
gardien m'apprit alors que Biassou demandait à me voir, et qu'il fallait me
préparer à soutenir dans une heure une entrevue avec ce chef.
C'était
sans doute encore une heure de vie. En attendant qu'elle fût écoulée, mes
regards erraient sur le camp des rebelles, dont le jour me laissait voir dans
ses moindres détails la singulière physionomie. Dans une autre disposition
d'esprit, je n'aurais pu m'empêcher de rire de l'inepte vanité des noirs, qui
étaient presque tous chargés d'ornements militaires et sacerdotaux, dépouilles
de leurs victimes. La plupart de ces parures n'étaient plus que des haillons
déchiquetés et sanglants. Il n'était pas rare de voir briller un hausse-col sous
un rabat, ou une épaulette sur une chasuble. Sans doute pour se délasser des
travaux auxquels ils avaient été condamnés toute leur vie, les nègres restaient
dans une inaction inconnue à nos soldats, même retirés sous la tente.
Quelques-uns dormaient au grand soleil, la tête près d'un feu ardent ; d'autres,
l'oeil tour à tour terne et furieux, chantaient un air monotone, accroupis sur
le seuil de leurs ajoupas, espèces de huttes couvertes de feuilles de
bananier ou de palmier, dont la forme conique ressemble à nos tentes
canonnières. Leurs femmes noires ou cuivrées, aidées des négrillons, préparaient
la nourriture des combattants. Je les voyais remuer avec des fourches l'igname,
les bananes, la patate, les pois, le coco, le maïs, le chou caraïbe qu'ils
appellent tayo, et une foule d'autres fruits indigènes qui bouillonnaient autour
des quartiers de porc, de tortue et de chien, dans de grandes chaudières volées
aux cases des planteurs. Dans le lointain, aux limites du camp, les griots et
les griotes formaient de grandes rondes autour des feux, et le vent m'apportait
par lambeaux leurs chants barbares mêlés aux sons des guitares et des balafos.
Quelques vedettes, placées aux sommets des rochers voisins, éclairaient les
alentours du quartier général de Biassou, dont le seul retranchement, en cas
d'attaque, était un cordon circulaire de cabrouets, chargés de butin et de
munitions. Ces sentinelles noires, debout sur la pointe aiguë des pyramides de
granit dont les mornes sont hérissés, tournaient fréquemment sur elles-mêmes,
comme les girouettes sur les flèches gothiques, et se renvoyaient l'une à
l'autre, de toute la force de leurs poumons, le cri qui maintenait la sécurité
du camp : Nada ! Nada ! [ Rien ! Rien ! ]
De temps en temps, des
attroupements de nègres curieux se formaient autour de moi. Tous me regardaient
d'un air menaçant.
XXVIII
Enfin, un peloton de soldats de
couleur, assez bien armés, arriva vers moi. Le noir à qui je semblais appartenir
me détacha du chêne auquel j'étais lié, et me remit au chef de l'escouade, des
mains duquel il reçut en échange un assez gros sac, qu'il ouvrit sur-le-champ.
C'étaient des piastres. Pendant que le nègre, agenouillé sur l'herbe, les
comptait avidement, les soldats m'entraînèrent. Je considérai avec curiosité
leur équipement. Ils portaient un uniforme de gros drap, brun, rouge et jaune,
coupé à l'espagnole ; une espèce de montera castillane, ornée d'une large
cocarde rouge [ On sait que cette couleur est celle de la cocarde espagnole. ],
cachait leurs cheveux de laine. Ils avaient, au lieu de giberne, une façon de
carnassière attachée sur le côté. Leurs armes étaient un lourd fusil, un sabre
et un poignard. J'ai su depuis que cet uniforme était celui de la garde
particulière de Biassou.
Après plusieurs circuits entre les rangées
irrégulières d'ajoupas qui encombraient le camp, nous parvînmes à l'entrée d'une
grotte, taillée par la nature au pied de l'un de ces immenses pans de roches
dont la savane était murée. Un grand rideau d'une étoffe thibétaine qu'on
appelle le katchmir, et qui se distingue moins par l'éclat de ses couleurs que
par ses plis moelleux et ses dessins variés, fermait à l'oeil l'intérieur de
cette caverne. Elle était entourée de plusieurs lignes redoublées de soldats,
équipés comme ceux qui m'avaient amené.
Après l'échange du mot d'ordre
avec les deux sentinelles qui se promenaient devant le seuil de la grotte, le
chef de l'escouade souleva le rideau de katchmir, et m'introduisit, en le
laissant retomber derrière moi.
Une lampe de cuivre à cinq becs, pendue
par des chaînes à la voûte, jetait une lumière vacillante sur les parois humides
de cette caverne fermée au jour. Entre deux haies de soldats mulâtres, j'aperçus
un homme de couleur, assis sur un énorme tronc d'acajou, que recouvrait à demi
un tapis de plumes de perroquet. Cet homme appartenait à l'espère des
sacatras, qui n'est séparée des nègres que par une nuance souvent
imperceptible. Son costume était ridicule. Une ceinture magnifique de tresse de
soie, à laquelle pendait une croix de Saint-Louis, retenait à la hauteur du
nombril un caleçon bleu, de toile grossière ; une veste de basin blanc, trop
courte pour descendre jusqu'à la ceinture, complétait son vêtement. Il portait
des bottes grises, un chapeau rond, surmonté d'une cocarde rouge, et des
épaulettes, dont l'une était d'or avec les deux étoiles d'argent des maréchaux
de camp, l'autre de laine jaune. Deux étoiles de cuivre, qui paraissaient avoir
été des molettes d'éperons, avaient été fixées sur la dernière, sans doute pour
la rendre digne de figurer auprès de sa brillante compagne. Ces deux épaulettes,
n'étant point bridées à leur place naturelle, par des ganses transversales,
pendaient des deux côtés de la poitrine du chef. Un sabre et des pistolets
richement damasquinés étaient posés sur le tapis de plumes auprès de lui.
Derrière son siège se tenaient, silencieux et immobiles, deux enfants
revêtus du caleçon des esclaves, et portant chacun un large éventail de plumes
de paon. Ces deux enfants esclaves étaient blancs.
Deux carreaux de
velours cramoisi, qui paraissaient avoir appartenu à quelque prie-Dieu de
presbytère, marquaient deux places à droite et à gauche du bloc d'acajou. L'une
de ces places, celle de droite, était occupée par l'obi qui m'avait arraché à la
fureur des griotes. Il était assis, les jambes repliées, tenant sa baguette
droite, immobile comme une idole de porcelaine dans une pagode chinoise.
Seulement, à travers les trous de son voile, je voyais briller ses yeux
flamboyants, constamment attachés sur moi.
De chaque côté du chef
étaient des faisceaux de drapeaux, de bannières et de guidons de toute espèce,
parmi lesquels je remarquai le drapeau blanc fleurdelysé, le drapeau tricolore
et le drapeau d'Espagne. Les autres étaient des enseignes de fantaisie. On y
voyait un grand étendard noir.
Dans le fond de la salle, au-dessus de la
tête du chef, un autre objet attira encore mon attention, C'était le portrait de
ce mulâtre Ogé, qui avait été roué l'année précédente au Cap, pour crime de
rébellion, avec son lieutenant Jean- Baptiste Chavanne, et vingt autres noirs ou
sang-mêlés. Dans ce portrait, Ogé, fils d'un boucher du Cap, était représenté
comme il avait coutume de se faire peindre, en uniforme de lieutenant-colonel,
avec la croix de Saint-Louis, et l'ordre du mérite du Lion, qu'il avait acheté
en Europe du prince de Limbourg.
Le chef sacatra devant lequel j'étais
introduit était d'une taille moyenne. Sa figure ignoble offrait un rare mélange
de finesse et de cruauté. Il me fit approcher, et me considéra quelque temps en
silence ; enfin il se mit à ricaner à la manière de l'hyène.
-- Je suis
Biassou, me dit-il.
Je m'attendais à ce nom, mais je ne pus l'entendre
de cette bouche, au milieu de ce rire féroce, sans frémir intérieurement. Mon
visage pourtant resta calme et fier. Je ne répondis rien.
-- Eh bien !
reprit-il en assez mauvais français, est-ce que tu viens déjà d'être empalé,
pour ne pouvoir plier l'épine du dos en présence de Jean Biassou, généralissime
des pays conquis et maréchal de camp des armées de su magestad catolica ?
(La tactique des principaux chefs rebelles était de faire croire qu'ils
agissaient, tantôt pour le roi de France, tantôt pour la révolution, tantôt pour
le roi d'Espagne.)
Je croisai les bras sur ma poitrine, et le regardai
fixement. Il recommença à ricaner. Ce tic lui était familier.
-- Oh ! oh
! me pareces hombre de buen corazon. [Tu me parais homme de bon courage.
] Eh bien, écoute ce que je vais te dire. Es-tu créole ?
-- Non,
répondis-je, je suis français.
Mon assurance lui fit froncer le sourcil.
Il reprit en ricanant :
-- Tant mieux ! Je vois à ton uniforme que tu es
officier. Quel âge as-tu ?
-- Vingt ans.
-- Quand les as-tu
atteints ?
A cette question, qui réveillait en moi de bien douloureux
souvenirs, je restai un moment absorbé dans mes pensées. Il la répéta vivement.
Je lui répondis :
-- Le jour où ton compagnon Léogri fut pendu.
La colère contracta ses traits ; son ricanement se prolongea. Il se
contint cependant.
-- Il y a vingt-trois jours que Léogri fut pendu, me
dit-il. Français, tu lui diras ce soir, de ma part, que tu as vécu vingt- quatre
jours de plus que lui. Je veux te laisser au monde encore cette journée, afin
que tu puisses lui conter où en est la liberté de ses frères, ce que tu as vu
dans le quartier général de Jean Biassou, maréchal de camp, et quelle est
l'autorité de ce généralissime sur les gens du roi.
C'était sous
ce titre que Jean-François, qui se faisait appeler grand amiral de
France, et son camarade Biassou, désignaient leurs hordes de nègres et de
mulâtres révoltés.
Alors il ordonna que l'on me fit asseoir entre deux
gardes dans un coin de la grotte, et, adressant un signe de la main à quelques
nègres affublés de l'habit d'aide de camp :
-- Qu'on batte le rappel,
que toute l'armée se rassemble autour de notre quartier général, pour que nous
la passions en revue. Et vous, monsieur le chapelain, dit-il en se tournant vers
l'obi, couvrez-vous de vos vêtements sacerdotaux, et célébrez pour nous et nos
soldats le saint sacrifice de la messe.
L'obi se leva, s'inclina
profondément devant Biassou, et lui dit à l'oreille quelques paroles que le chef
interrompit brusquement et à haute voix.
-- Vous n'avez point d'autel,
dites-vous, señor cura !cela est-il étonnant dans ces montagnes ? Mais
qu'importe ! depuis quand le bon Giu [ Patois créole. Le bon Dieu. ]
a-t-il besoin pour son culte d'un temple magnifique, d'un autel orné d'or et de
dentelles ? Gédéon et Josué l'ont adoré devant des monceaux de pierres ; faisons
comme eux, bon per [ Patois créole. Bon père. ] ; il suffit au bon
Giu que les coeurs soient fervents. Vous n'avez point d'autel ! Eh bien, ne
pouvez-vous pas vous en faire un de cette grande caisse de sucre, prise
avant-hier par les gens du roi dans l'habitation Dubuisson ?
L'intention
de Biassou fut promptement exécutée. En un clin d'oeil l'intérieur de la grotte
fut disposé pour cette parodie du divin mystère. On apporta un tabernacle et un
saint ciboire enlevés à la paroisse de l'Acul, au même temple où mon union avec
Marie avait reçu du ciel une bénédiction si promptement suivie de malheur. On
érigea en autel la caisse de sucre volée, qui fut couverte d'un drap blanc, en
guise de nappe, ce qui n'empêchait pas de lire encore sur les faces latérales de
cet autel : Dubuisson et Cie. pour Nantes.
Quand les vases sacrés
furent placés sur la nappe, l'obi s'aperçut qu'il manquait une croix ; il tira
son poignard, dont la garde horizontale présentait cette forme, et le planta
debout entre le calice et l'ostensoir, devant le tabernacle. Alors, sans ôter
son bonnet de sorcier et son voile de pénitent, il jeta promptement la chape
volée au prieur de l'Acul sur son dos et sa poitrine nue, ouvrit auprès du
tabernacle le missel à fermoir d'argent sur lequel avaient été lues les prières
de mon fatal mariage, et, se tournant vers Biassou, dont le siège était à
quelques pas de l'autel, annonça par une salutation profonde qu'il était prêt.
Sur-le-champ, à un signe du chef, les rideaux de katchmir furent tirés,
et nous découvrirent toute l'armée noire rangée en carrés épais devant
l'ouverture de la grotte. Biassou ôta son chapeau et s'agenouilla devant
l'autel. - A genoux ! cria-t-il d'une voix forte. - A genoux ! répétèrent les
chefs de chaque bataillon. Un roulement de tambours se fit entendre. Toutes les
hordes étaient agenouillées.
Seul, j'étais resté immobile sur mon siège,
révolté de l'horrible profanation qui allait se commettre sous mes yeux ; mais
les deux vigoureux mulâtres qui me gardaient dérobèrent mon siège sous moi, me
poussèrent rudement par les épaules, et je tombai à genoux comme les autres,
contraint de rendre un simulacre de respect à ce simulacre de culte.
L'obi officia gravement. Les deux petits pages blancs de Biassou
faisaient les offices de diacre et de sous-diacre.
La foule des
rebelles, toujours prosternée, assistait à la cérémonie avec un recueillement
dont le généralissime donnait le premier l'exemple. Au moment de
l'exaltation, l'obi, élevant entre ses mains l'hostie consacrée, se tourna vers
l'armée, et cria en jargon créole : - Zoté coné bon Giu ; ce li mo fe zoté
voer. Blan touyé li, touyé blan yo toute. [ Vous connaissez le bon Dieu ;
c'est lui que je vous fais voir. Les blancs l'ont tué ; tuez tous les blancs.
Depuis, Toussaint Louverture avait coutume d'adresser la même allocution aux
nègres. après avoir communié. ] A ces mots, prononcés d'une voix forte, mais
qu'il me semblait avoir déjà entendue quelque part et en d'autres temps, toute
la horde poussa un rugissement ; ils entrechoquèrent longtemps leurs armes, et
il ne fallut rien moins que la sauvegarde de Biassou pour empêcher que ce bruit
sinistre ne sonnât ma dernière heure. Je compris à quels excès de courage et
d'atrocité pouvaient se porter des hommes pour qui un poignard était une croix,
et sur l'esprit desquels toute impression est prompte et profonde.
XXIX
La cérémonie terminée, l'obi se retourna vers Biassou avec une référence
respectueuse. Alors le chef se leva, et, s'adressant à moi, me dit en français :
-- On nous accuse de n'avoir pas de religion, tu vois que c'est une
calomnie, et que nous sommes bons catholiques.
Je ne sais s'il parlait
ironiquement ou de bonne foi. Un moment après, il se fit apporter un vase de
verre plein de grains de maïs noir, il y jeta quelques grains de maïs blanc ;
puis, élevant le vase au-dessus de sa tête, pour qu'il fût mieux vu de toute son
armée :
-- Frères, vous êtes le maïs noir ; les blancs vos ennemis sont
le maïs blanc.
A ces paroles, il remua le vase, et quand presque tous
les grains blancs eurent disparu sous les noirs, il s'écria d'un air
d'inspiration et de triomphe : Guetté blan si la la [ Voyez ce que sont
les blancs relativement à vous. ].
Une nouvelle acclamation, répétée par
tous les échos des montagnes, accueillit la parabole du chef. Biassou continua,
en mêlant fréquemment son méchant français de phrases créoles et espagnoles :
-- El tiempo de la mansuetud es pasado. [ Le temps de la
mansuétude est passé. ]. Nous avons été longtemps patients comme les moutons,
dont les blancs comparent la laine à nos cheveux ; soyons maintenant implacables
comme les panthères et les jaguars des pays d'où ils nous ont arrachés. La force
peut seule acquérir les droits ; tout appartient à qui se montre fort et sans
pitié. Saint-Loup a deux fêtes dans le calendrier grégorien, l'agneau pascal
n'en a qu'une ! - N'est-il pas vrai, monsieur le chapelain ?
L'obi
s'inclina en signe l'adhésion.
-- ... Ils sont venus, poursuivit
Biassou, ils sont venus les ennemis de la régénération de l'humanité, ces
blancs, ces colons, ces planteurs, ces hommes de négoce, verdaderos
demonios vomis de la bouche d'Alecto ! Son venidos con insolencia [
Ils sont venus avec insolence. ]. Ils étaient couverts, les superbes, d'armes,
de panaches et d'habits magnifiques à l'oeil, et ils nous méprisaient parce que
nous sommes noirs et nus. Ils pensaient, dans leur orgueil, pouvoir nous
disperser aussi aisément que ces plumes de paon chassent les noirs essaims des
moustiques et des maringouins !
En achevant cette comparaison. il avait
arraché des mains d'un esclave blanc un des éventails qu'il faisait porter
derrière lui, et l'agitait sur sa tête avec mille gestes véhéments. Il reprit :
-- ... Mais, ô mes frères, notre armée a fondu sur la leur comme les
bigailles sur un cadavre ; ils sont tombés avec leurs beaux uniformes sous les
coups de ces bras nus qu'ils croyaient sans vigueur, ignorant que le bon bois
est plus dur quand il est dépouillé d'écorce. Ils tremblent maintenant, ces
tyrans exécrés ! Yo gagné peur ! [ Jargon créole. Ils ont peur. ]
Un hurlement de joie et de triomphe répondit à ce cri du chef, et toutes
les hordes répétèrent longtemps :
-- Yo gagné peur !
--
... Noirs créoles et congos, ajouta Biassou, vengeance et liberté ! Sang-mêlés,
ne vous laissez pas attiédir par les séductions de los diabolos blancos.
Vos pères sont dans leurs rangs, mais vos mères sont dans les nôtres. Au reste,
o hermanos de mi alma [ O frères de mon âme. ], ils ne vous ont jamais
traités en pères, mais bien en maîtres ; vous étiez esclaves comme les noirs.
Pendant qu'un misérable pagne couvrait à peine vos flancs brûlés par le soleil,
vos barbares pères se pavanaient sous de buenos sombreros, et portaient
des vestes de nankin les jours de travail, et les jours de fête des habits de
bouracan ou de velours, a diez y siete quartos la vara [ A dix-sept
quartos la vara (mesure espagnole qui équivaut à peu près à
l'aune). ]. Maudissez ces êtres dénaturés ! Mais, comme les saints commandements
du bon Giu le défendent, ne frappez pas vous-même votre propre père. Si
vous le rencontrez dans les rangs ennemis, qui vous empêche, amigos, de
vous dire l'un à l'autre : Touyé papa moé, ma touyé quena toué [ Tue mon
père, je tuerai le tien. On a entendu en effet les mulâtres, capitulant en
quelque sorte avec le parricide, prononcer ces exécrables paroles. ] !
Vengeance, gens du roi ! Liberté à tous les hommes ! Ce cri a son écho dans
toutes les îles ; il est parti de Quisqueya [ Ancien nom de
Saint-Domingue, qui signifie Grande- Terre. Les indigènes l'appelaient
aussi Aity. ], il réveille Tabago à Cuba. C'est un chef des cent
vingt-cinq nègres marrons de la montagne Bleue, c'est un noir de la Jamaïque,
Boukmann, qui a levé l'étendard parmi nous. Une victoire a été son premier acte
de fraternité avec les noirs de Saint-Domingue. Suivons son glorieux exemple, la
torche d'une main, la hache de l'autre ! Point de grâce pour les blancs, pour
les planteurs ! Massacrons leurs familles, dévastons leurs plantations ; ne
laissons point dans leurs domaines un arbre qui n'ait la racine en haut.
Bouleversons la terre pour qu'elle engloutisse les blancs ! Courage donc, amis
et frères ! nous irons bientôt combattre et exterminer. Nous triompherons ou
nous mourrons. Vainqueurs, nous jouirons à notre tour de toutes les joies de la
vie ; morts, nous irons dans le ciel, où les saints nous attendent, dans le
paradis, où chaque brave recevra une double mesure d'aguardiente [
Eau-de-vie. ] et une piastre-gourde par jour !
Cette sorte de sermon
soldatesque, qui ne vous semble que ridicule, messieurs, produisit sur les
rebelles un effet prodigieux. Il est vrai que la pantomime extraordinaire de
Biassou, l'accent inspiré de sa voix, le ricanement étrange qui entrecoupait ses
paroles, donnaient à sa harangue je ne sais quelle puissance de prestige et de
fascination. L'art avec lequel il entremêlait sa déclamation de détails faits
pour flatter la passion ou l'intérêt des révoltés ajoutait un degré de force à
cette éloquence, appropriée à cet auditoire.
Je n'essaierai donc pas de
vous décrire quel sombre enthousiasme se manifesta dans l'armée insurgée après
l'allocution de Biassou. Ce fut un concert distordant de cris, de plaintes, de
hurlements. Les uns se frappaient la poitrine, les autres heurtaient leurs
massues et leurs sabres. Plusieurs, à genoux ou prosternés, conservaient
l'attitude d'une immobile extase. Des négresses se déchiraient les seins et les
bras avec les arêtes de poissons dont elles se servent en guise de peigne pour
démêler leurs cheveux. Les guitares, les tamtams, les tambours, les balafos,
mêlaient leurs bruits aux décharges de mousqueterie. C'était quelque chose d'un
sabbat.
Biassou fit un signe de la main ; le tumulte cessa tomme par un
prodige ; chaque nègre reprit son rang en silence. Cette discipline, à laquelle
Biassou avait plié ses égaux par le simple ascendant de la pensée et de la
volonté, me frappa, pour ainsi dire, d'admiration. Tous les soldats de cette
armée de rebelles paraissaient parler et se mouvoir sous la main du chef, comme
les touches du clavecin sous les doigts du musicien.
XXX
Un
autre spectacle, un autre genre de charlatanisme et de fascination excita alors
mon attention ; c'était le pansement des blessés. L'obi, qui remplissait dans
l'armée les doubles fonctions de médecin de l'âme et de médecin du corps, avait
commencé l'inspection des malades. Il avait dépouillé ses ornements sacerdotaux,
et avait fait apporter auprès de lui une grande caisse à compartiments dans
laquelle étaient ses drogues et ses instruments. Il usait fort rarement de ses
outils chirurgicaux, et, excepté une lancette en arête de poisson avec laquelle
il pratiquait fort adroitement une saignée, il me paraissait assez gauche dans
le maniement de la tenaille qui lui servait de pince, et du couteau qui lui
tenait lieu de bistouri. Il se bornait, la plupart du temps, à prescrire des
tisanes d'oranges des bois, des breuvages de squine, et de salsepareille, et
quelques gorgées de vieux tafia, Son remède favori, et qu'il disait souverain,
se composait de trois verres de vin rouge, où il mêlait la poudre d'une noix
muscade et d'un jaune d'oeuf bien cuit sous la cendre. Il employait ce
spécifique pour guérir toute espèce de plaie ou de maladie. Vous concevez
aisément que cette médecine était aussi dérisoire que le culte dont il se
faisait le ministre ; et il est probable que le petit nombre de cures qu'il
opérait par hasard n'eût point suffi pour conserver à l'obi la confiance des
noirs, s'il n'eût joint des jongleries à ses drogues, et s'il n'eût cherché à
agir d'autant plus sur l'imagination des nègres qu'il agissait moins sur leurs
maux. Ainsi, tantôt il se bornait à toucher leurs blessures en faisant quelques
signes mystiques ; d'autres fois, usant habilement de ce reste d'anciennes
superstitions qu'ils mêlaient à leur catholicisme de fraîche date, il mettait
dans les plaies une petite pierre fétiche enveloppée de charpie ; et le malade
attribuait à la pierre les bienfaisants effets de la charpie. Si l'on venait lui
annoncer que tel blessé, soigné par lui, était mort de sa blessure, et peut-être
de son pansement : - Je l'avais prévu, répondait-il d'une voix solennelle,
c'était un traître ; dans l'incendie de telle habitation il avait sauvé un
blanc. Sa mort est un châtiment ! - Et la foule des rebelles ébahis
applaudissait, de plus en plus ulcérée dans ses sentiments de haine et de
vengeance. Le charlatan employa, entre autres, un moyen de guérison dont la
singularité me frappa. C'était pour un des chefs noirs, assez dangereusement
blessé dans le dernier combat. Il examina longtemps la plaie, la pansa de son
mieux, puis, montant à l'autel : - Tout cela n'est rien, dit-il. Alors il
déchira trois ou quatre feuillets du missel, les brûla à la flamme des flambeaux
dérobés à l'église de l'Acul, et, mêlant la cendre de ce papier consacré à
quelques gouttes de vin versées dans le calice : - Buvez, dit-il au blessé ;
ceci est la guérison [ Ce remède est encore assez fréquemment pratiqué en
Afrique, notamment par les Maures de Tripoli, qui jettent souvent dans leurs
breuvages la cendre d'une page du livre de Mahomet. Cela compose un philtre
auquel ils attribuent des vertus souveraines. Un voyageur anglais, je ne sais
plus lequel, appelle ce breuvage une infusion d'Alcoran. ]. - L'autre but
stupidement, fixant des yeux pleins de confiance sur le jongleur, qui avait les
mains levées sur lui, comme pour appeler les bénédictions du ciel ; et peut-être
la conviction qu'il était guéri contribua-t-elle à le guérir.
XXXI
Une autre scène, dont l'obi voilé était encore le principal acteur,
succéda à celle-ci ; le médecin avait remplacé le prêtre, le sorcier remplaça le
médecin.
-- Hombres, escuchate ! [ Hommes, écoutez ! - Le sens
que les Espagnols attachent au mot hombre, dans ce cas, ne peut se traduire.
C'est plus qu'homme, et moins qu'ami. ] s'écria l'obi, sautant
avec une incroyable agilité sur l'autel improvisé, où il tomba assis les jambes
repliées dans son jupon bariolé, escuchate, hombres ! Que ceux qui
voudront lire au livre du destin le mot de leur vie s'approchent, je le leur
dirai ; hé estudiado la ciencia de las gitanos [ J'ai étudié la science des
Egyptiens. ].
Une foule de noirs et de mulâtres s'avancèrent
précipitamment.
-- L'un après l'autre ! dit l'obi, dont la voix sourde
et intérieure reprenait quelquefois cet accent criard qui me frappait comme un
souvenir ; si vous venez tous ensemble, vous entrerez tous ensemble au tombeau.
Ils s'arrêtèrent. En ce moment, un homme de couleur, vêtu d'une veste et
d'un pantalon blanc, coiffé d'un madras, à la manière des riches colons, arriva
près de Biassou. La consternation était peinte sur sa figure.
-- Eh bien
! dit le généralissime à voix basse, qu'est-ce ? qu'avez-vous, Rigaud ?
C'était ce chef mulâtre du rassemblement des Cayes, depuis connu sous le
nom de général Rigaud, homme rusé sous des dehors candides, cruel sous un
air de douceur. Je l'examinai avec attention.
-- Général, répondit
Rigaud (et il parlait très bas, mais j'étais placé près de Biassou, et
j'entendais), il y a là, aux limites du camp, un émissaire de Jean-François.
Boukmann vient d'être tué dans un engagement avec M. de Touzard ; et les blancs
ont dû exposer sa tête tomme un trophée dans leur ville.
-- N'est-ce que
cela ? dit Biassou ; et ses yeux brillaient de la secrète joie de voir diminuer
le nombre des chefs, et, par conséquent, croître son importance.
--
L'émissaire de Jean-François a en outre un message à vous remettre.
--
C'est bon, reprit Biassou. Quittez cette mine de déterré, mon cher Rigaud.
-- Mais, objecta Rigaud, ne craignez-vous pas, général, l'effet de la
mort de Boukmann sur votre armée ?
-- Vous n'êtes pas si simple que vous
le paraissez, Rigaud, répliqua le chef ; vous allez juger Biassou. Faites
retarder seulement d'un quart d'heure l'admission du messager.
Alors il
s'approcha de l'obi, qui, durant ce dialogue, entendu de moi seul, avait
commencé son office de devin, interrogeant les nègres émerveillés, examinant les
signes de leurs fronts et de leurs mains, et leur distribuant plus ou moins de
bonheur à venir, suivant le son, la couleur et la grosseur de la pièce de
monnaie jetée par chaque nègre à ses pieds dans une patène d'argent doré.
Biassou lui dit quelques mots à l'oreille. Le sorcier, sans interrompre,
continua ses opérations métoposcopiques.
« - Celui, disait-il, qui porte
au milieu du front, sur la ride du soleil, une petite figure narrée ou un
triangle, fera une grande fortune sans peine et sans travaux.
« La
figure de trois S rapprochés, en quelque endroit du front qu'ils se
trouvent, est un signe bien funeste : celui qui porte te signe se noiera
infailliblement, s'il n'évite l'eau avec le plus grand soin.
« Quatre
lignes partant du nez, et se recourbant deux à deux sur le front au-dessus des
yeux, annoncent qu'on sera un jour prisonnier de guerre, et qu'on gémira captif
aux mains de l'étranger. »
Ici l'obi fit une pause.
--
Compagnons, ajouta-t-il gravement, j'avais observé ce signe sur le front de
Bug-Jargal, chef des braves du Morne- Rouge.
Ces paroles, qui me
confirmaient encore la prise de Bug-Jargal, furent suivies des lamentations
d'une horde qui ne se composait que de noirs, et dont les chefs portaient des
caleçons écarlates ; c'était la bande du Morne-Rouge.
Cependant l'obi
recommençait : « - Si vous avez, dans la partie droite du front, sur la ligne de
la lune, quelque figure qui ressemble à une fourche, craignez de demeurer oisif
ou de trop rechercher la débauche.
« Un petit signe bien important, la
figure arabe du chiffre 3, sur la ligne du soleil, vous présage des loups de
bâton... »
Un vieux nègre espagnol-domingois interrompit le sorcier. Il
se traînait vers lui en implorant un pansement. Il avait été blessé au front, et
l'un de ses yeux, arraché de son orbite, pendait tout sanglant. L'obi l'avait
oublié dans sa revue médicale. Au moment où il l'aperçut il s'écria :
--
Des figures rondes dans la partie droite du front, sur la ligne de la lune,
annoncent des maladies aux yeux. - Hombre, dit-il au misérable blessé, ce
signe est bien apparent sur ton front ; voyons ta main.
-- Alas !
exelentisimo señor, repartit l'autre, mir usted mi ojo ! [ Hélas !
très excellent seigneur, regardez mon oeil. ]
-- Fatras [ Nom sous
lequel on désignait un vieux nègre hors de service ], répliqua l'obi avec
humeur, j'ai bien besoin de voir son oeil ! - Ta main, te dis-je !
Le
malheureux livra sa main, en murmurant toujours : mi ojo !
--
Bon! dit le sorcier. - Si l'on trouve sur la ligne de vie un point entouré d'un
petit cercle, on sera borgne, parce que cette figure annonce la perte d'un oeil.
C'est cela, voici le point et le petit cercle, tu seras borgne.
-- Ya
le soy [ Je le suis déjà. ], répondit le fatras en gémissant pitoyablement.
Mais l'obi, qui n'était plus chirurgien, l'avait repoussé rudement, et
poursuivait sans se soucier de la plainte du pauvre borgne :
«
Escuchate, hombres ! - Si les sept lignes du front sont petites,
tortueuses, faiblement marquées, elles annoncent un homme dont la vie sera
courte.
« Celui qui aura entre les deux sourcils sur la ligne de la lune
la figure de deux flèches croisées mourra dans une bataille.
« Si la
ligne de vie qui traverse la main présente une croix à son extrémité près de la
jointure, elle présage qu'on paraîtra sur l'échafaud... »
-- Et ici,
reprit l'obi, je dois vous le dire, hermanos, l'un des plus braves appuis
de l'indépendance, Boukmann, porte ces trois signes funestes.
A ces mots
tous les nègres tendirent la tête, retinrent leur haleine ; leurs yeux
immobiles, attachés sur le jongleur, exprimaient cette sorte d'attention qui
ressemble à la stupeur.
-- Seulement, ajouta l'obi, je ne puis accorder
ce double signe qui menace à la fois Boukmann d'une bataille et d'un échafaud.
Pourtant mon art est infaillible.
Il s'arrêta, et échangea un regard
avec Biassou. Biassou dit quelques mots à l'oreille d'un de ses aides de camp,
qui sortit sur-le-champ de la grotte.
« - Une bouche béante et fanée,
reprit l'obi, se retournant vers son auditoire avec son accent malicieux et
goguenard, une attitude insipide, les bras pendants, et la main gauche tournée
en dehors sans qu'on en devine le motif annoncent la stupidité naturelle, la
nullité, le vide, une curiosité hébétée. »
Biassou ricanait. - En cet
instant l'aide de camp revint ; il ramenait un nègre couvert de fange et de
poussière, dont les pieds, déchirés par les ronces et les cailloux, prouvaient
qu'il avait fait une longue course. C'était le messager annoncé par Rigaud. Il
tenait d'une main un paquet cacheté, de l'autre un parchemin déployé qui portait
un sceau dont l'empreinte figurait un coeur enflammé. Au milieu était un chiffre
formé des lettres caractéristiques M et N, entrelacées pour
désigner sans doute la réunion des mulâtres libres et des nègres esclaves. A
côté de ce chiffre je lus cette légende : « Le préjugé vaincu, la verge de fer
brisée ; vive le roi ! » Ce parchemin était un passeport délivré par
Jean-François.
L'émissaire le présenta à Biassou, et, après s'être
incliné jusqu'à terre, lui remit le paquet cacheté. Le généralissime l'ouvrit
vivement, parcourut les dépêches qu'il renfermait, en mit une dans la poche de
sa veste, et, froissant l'autre dans ses mains, s'écria d'un air désolé :
-- Gens du roi !...
Les nègres saluèrent profondément.
-- Gens du roi ! voilà ce que mande à Jean Biassou, généralissime des
pays conquis, maréchal des camps et armées de sa majesté catholique,
Jean-François, grand amiral de France, lieutenant général des armées de sa dite
majesté, le roi des Espagnes et des Indes :
« Boukmann, chef de cent
vingt noirs de la Montagne Bleue à la Jamaïque, reconnus indépendants par le
gouvernement général de Belle-Combe, Boukmann vient de succomber dans la
glorieuse lutte de la liberté et de l'humanité contre le despotisme et la
barbarie. Ce généreux chef a été tué dans un engagement avec les brigands blancs
de l'infâme Touzard. Les monstres ont coupé sa tête, et ont annoncé qu'ils
allaient l'exposer ignominieusement sur un échafaud dans la place d'armes de
leur ville du Cap. - Vengeance ! »
Le sombre silence du découragement
succéda un moment dans l'armée à cette lecture. Mais l'obi s'était dressé debout
sur l'autel, et il s'écriait, en agitant sa baguette blanche, avec des gestes
triomphants :
-- Salomon, Zorobabel, Eléazar Thaleb, Cardan, Judas
Bowtharicht, Averroès, Albert le Grand, Bohabdil, Jean de Hagen, Anna Baratro,
Daniel Ogrumof, Rachel Flintz, Altornino ! je vous rends grâces. La
ciencia des voyants ne m'a pas trompé. Hijos, amigos, hermanos ;
muchachos, mozos, madres, y vosotros todos qui me escuchais aqui [ Fils,
amis, frères, garçons, enfants, mères, et vous tous qui m'écoutez ici. ],
qu'avais-je prédit ? que habia dicho ? Les signes du front de Boukmann
m'avaient annoncé qu'il vivrait peu, et qu'il mourrait dans un combat ; les
lignes de sa main, qu'il paraîtrait sur un échafaud. Les révélations de mon art
se réalisent fidèlement, et les événements s'arrangent d'eux-mêmes pour exécuter
jusqu'aux circonstances que nous ne pouvions concilier, la mort sur le champ de
bataille, et l'échafaud ! Frères, admirez !
Le découragement des noirs
s'était changé durant ce discours en une sorte d'effroi merveilleux. Ils
écoutaient l'obi avec une confiance mêlée de terreur ; celui-ci, enivré de
lui-même, se promenait de long en large sur la caisse de sucre, dont la surface
offrait assez d'espace pour que ses petits pas pussent s'y déployer fort à
l'aise. Biassou ricanait.
Il adressa la parole à l'obi.
--
Monsieur le chapelain, puisque vous savez les choses à venir, il nous plairait
que vous voulussiez bien lire ce qu'il adviendra de notre fortune, à nous Jean
Biassou, mariscal de campo.
L'obi, s'arrêtant fièrement sur
l'autel grotesque où la crédulité des noirs le divinisait, dit au mariscal de
campo : - Venga vuestra merced ! [ Vienne votre grâce ! ] En ce
moment l'obi était l'homme important de l'armée. Le pouvoir militaire céda
devant le pouvoir sacerdotal. Biassou s'approcha. On lisait dans ses yeux
quelque dépit.
-- Votre main, général, dit l'obi en se baissant pour la
saisir. Empezo [ Je commence. ]. La ligne de la jointure, également
marquée dans toute sa longueur, vous promet des richesses et du bonheur. La
ligne de vie, longue, marquée, vous prédit une vie exempte de maux, une
verte vieillesse ; étroite, elle désigne votre sagesse, votre esprit ingénieux,
la generosidad de votre coeur ; enfin j'y vois ce que les
chiromancos appellent le plus heureux de tous les signes, une foule de
petites rides qui lui donnent la forme d'un arbre chargé de rameaux et qui
s'élèvent vers le haut de la main, c'est le pronostic assuré de l'opulence et
des grandeurs. La ligne de santé, très longue, confirme les indices de la
ligne de vie ; elle indique aussi le courage ; recourbée vers le petit doigt,
elle forme une sorte de crochet. Général, c'est le signe d'une sévérité utile.
A ce mot, l'oeil brillant du petit obi se fixa sur moi à travers les
ouvertures de son voile, et je remarquai encore une fois un accent connu, caché
en quelque sorte sous la gravité habituelle de sa voix. Il continuait avec la
même intention de geste et d'intonation :
-- ... Chargée de petits
cercles, la ligne de santé vous annonce un grand nombre d'exécutions
nécessaires que vous devrez ordonner. Elle s'interrompt vers le milieu pour
former un demi-cercle, signe que vous serez exposé à de grands périls avec les
bêtes féroces, c'est-à-dire les blancs, si vous ne les exterminez. - La
ligne de fortune, entourée, comme la ligne de vie, de petits rameaux qui
s'élèvent vers le haut de la main, confirme l'avenir de puissance et de
suprématie auquel vous êtes appelé ; droite et déliée dans sa partie supérieure,
elle annonce le talent de gouverner. - La cinquième ligne, celle du
triangle, prolongée jusque vers la racine du doigt du milieu, vous promet
le plus heureux succès dans toute entreprise. - Voyons les doigts. - Le pouce,
traversé dans sa longueur de petites lignes qui vont de l'ongle à la jointure,
vous promet un grand héritage : celui de la gloire de Boukmann sans doute !
ajouta l'obi d'une voix haute. - La petite éminence qui forme la racine de
l'index est chargée de petites rides doucement marquées : honneurs et dignités !
- Le doigt du milieu n'annonce rien. Votre doigt annulaire est sillonné de
lignes croisées les unes sur les autres : vous vaincrez tous vos ennemis, vous
dominerez tous vos rivaux ! Ces lignes forment une croix de Saint-André, signe
de génie et de prévoyance ! - La jointure qui unit le petit doigt à la main
offre des rides tortueuses : la fortune vous comblera de faveurs. J'y vois
encore la figure d'un cercle, présage à ajouter aux autres, qui vous annonce
puissance et dignités !
« Heureux, dit Éléazar Thaleb, celui qui porte
tous ces signes ! le destin est chargé de sa prospérité, et son étoile lui
amènera le génie qui donne la gloire. »
-- Maintenant, général,
laissez-moi interroger votre front. « Celui, dit Rachel Flintz la bohémienne,
qui porte au milieu du front sur la ride du soleil une petite figure carrée ou
un triangle, fera une grande fortune... » La voici, bien prononcée. « Si ce
signe est à droite, il promet une importante succession... » Toujours celle de
Boukmann ! « Le signe d'un fer à cheval entre les deux sourcils, au-dessous de
la ride de la lune, annonce qu'on saura se venger de l'injure et de la tyrannie.
» Je porte ce signe : vous le portez aussi.
La manière dont l'obi
prononça les mots, je porte ce signe, me frappa encore.
-- On le
remarque, ajouta-t-il du même ton, chez les braves qui savent méditer une
révolte courageuse et briser la servitude dans un combat. La griffe de lion que
vous avez empreinte au-dessus du sourcil prouve votre bouillant courage. Enfin,
général Jean Biassou, votre front présente le plus éclatant de tous les signes
de prospérité, c'est une combinaison de lignes qui forment la lettre M,
la première du nom de la Vierge. En quelque partie du front, sur quelque ride
que cette figure paraisse, elle annonce le génie, la gloire et la puissance.
Celui qui la porte fera toujours triompher la cause qu'il embrassera ; ceux dont
il sera le chef n'auront jamais à regretter aucune perte ; il vaudra à lui seul
tous les défenseurs de son parti. Vous êtes cet élu du destin !
--
Gratias, monsieur le chapelain, dit Biassou, se préparant à retourner à
son trône d'acajou.
-- Attendez, général, reprit l'obi, j'oubliais
encore un signe. La ligne du soleil, fortement prononcée sur votre front, prouve
du savoir-vivre, le désir de faire des heureux, beaucoup de libéralité, et un
penchant à la magnificence.
Biassou parut comprendre que l'oubli venait
plutôt de sa part que de celle de l'obi. Il tira de sa poche une bourse assez,
lourde et la jeta dans le plat d'argent, pour ne pas faire mentir la ligne
du soleil.
Cependant l'éblouissant horoscope du chef avait produit
son effet dans l'armée. Tous les rebelles, sur lesquels la parole de l'obi était
devenue plus puissante que jamais depuis les nouvelles de la mort de Boukmann,
passèrent du découragement à l'enthousiasme, et, se confiant aveuglément à leur
sorcier infaillible et à leur général prédestiné, se mirent à hurler à l'envi :
- Vive l'obi ! Vive Biassou ! L'obi et Biassou se regardaient, et je crus
entendre le rire étouffé de l'obi répondant au ricanement du généralissime.
Je ne sais pourquoi cet obi tourmentait ma pensée ; il me semblait que
j'avais déjà vu ou entendu ailleurs quelque chose qui ressemblait à cet être
singulier ; je voulus le faire parler.
-- Monsieur l'obi, señor
cura, doctor medico, monsieur le chapelain, bon per ! lui dis-je.
Il se retourna brusquement vers moi.
-- Il y a encore ici
quelqu'un dont vous n'avez point tiré l'horoscope, c'est moi.
Il croisa
ses bras sur le soleil d'argent qui couvrait sa poitrine velue, et ne me
répondit pas.
Je repris :
-- Je voudrais bien savoir ce que vous
augurez de mon avenir ; mais vos honnêtes camarades m'ont enlevé ma montre et ma
bourse, et vous n'êtes pas sorcier à prophétiser gratis.
Il
s'avança précipitamment jusqu'auprès de moi, et me dit sourdement à l'oreille :
-- Tu te trompes ! Voyons ta main.
Je la lui présentai en le
regardant en face. Ses yeux étincelaient. Il parut examiner ma main.
« -
Si la ligne de vie, me dit-il, est coupée vers le milieu par deux petites lignes
transversales et bien apparentes, c'est le signe d'une mort prochaine. - Ta mort
est prochaine !
« Si la ligne de santé ne se trouve pas au milieu de la
main, et qu'il n'y ait que la ligne de vie et la ligne de fortune réunies à leur
origine de manière à former un angle, on ne doit pas s'attendre, avec ce signe,
à une mort naturelle. - Ne t'attends point à une mort naturelle !
« Si
le dessous de l'index est traversé d'une ligne dans toute sa longueur, on mourra
de mort violente ! » Entends-tu ? prépare-toi à une mort violente ! Il y avait
quelque chose de joyeux dans cette voix sépulcrale qui annonçait la mort ; je
l'écoutai avec indifférence et mépris.
-- Sorcier, lui dis-je avec un
sourire de dédain, tu es habile, tu pronostiques à coup sûr.
Il se
rapprocha encore de moi,
-- Tu doutes de ma science ! eh bien ! écoute
encore. - La rupture de la ligne du soleil sur ton front m'annonce que tu prends
un ennemi pour un ami, et un ami pour un ennemi.
Le sens de ces paroles
semblait concerner ce perfide Pierrot que j'aimais et qui m'avait trahi, ce
fidèle Habibrah, que je haïssais, et dont les vêtements ensanglantés attestaient
la mort courageuse et dévouée.
-- Que veux-tu dire ? m'écriai-je.
-- Ecoute jusqu'au bout, poursuivit l'obi. Je t'ai dit de l'avenir,
voici du passé : - La ligne de la lune est légèrement courbée sur ton front ;
cela signifie que ta femme t'a été enlevée.
Je tressaillis ; je voulais
m'élancer de mon siège. Mes gardiens me retinrent.
-- Tu n'es pas
patient, reprit le sorcier ; écoute donc jusqu'à la fin. La petite croix qui
coupe l'extrémité de cette courbure complète l'éclaircissement. Ta femme t'a été
enlevée la nuit même de tes noces.
-- Misérable ! m'écriai-je, tu sais
où elle est ! Qui es-tu ?
Je tentai encore de me délivrer et de lui
arracher son voile ; mais il fallut céder au nombre et à la force ; et je vis
avec rage le mystérieux obi s'éloigner en me disant :
-- Me crois-tu
maintenant? Prépare-toi à ta mort prochaine !
XXXII
Il fallut,
pour me distraire un moment des perplexités où m'avait jeté cette scène étrange,
le nouveau drame qui succéda sous mes yeux à la comédie ridicule que Biassou et
l'obi venaient de jouer devant leur bande ébahie.
Biassou s'était
replacé sur son siège d'acajou ; l'obi s'était assis à sa droite, Rigaud à sa
gauche, sur les deux carreaux qui accompagnaient le trône du chef. L'obi, les
bras croisés sur la poitrine, paraissait absorbé dans une profonde contemplation
; Biassou et Rigaud mâchaient du tabac ; et un aide de camp était venu demander
au mariscal de campo s'il fallait faire défiler l'armée, quand trois
groupes tumultueux de noirs arrivèrent ensemble à l'entrée de la grotte avec des
clameurs furieuses. Chacun de ces attroupements amenait un prisonnier qu'il
voulait remettre à la disposition de Biassou, moins pour savoir s'il lui
conviendrait de leur faire grâce que pour connaître son bon plaisir sur le genre
de mort que les malheureux devaient endurer. Leurs cris sinistres ne
l'annonçaient que trop : Mort ! Mort ! - Muerte ! muerte ! - Death ! Death
! criaient quelques nègres anglais, sans doute de la horde de Boukmann, qui
étaient déjà venus rejoindre les noirs espagnols et français de Biassou.
Le mariscal de campo leur imposa silence d'un signe de main, et
fit avancer les trois captifs sur le seuil de la grotte. J'en reconnus deux avec
surprise ; l'un était ce citoyen-général C***, ce philanthrope correspondant de
tous les négrophiles du globe, qui avait émis un avis si cruel pour les esclaves
dans le conseil, chez le gouverneur. L'autre était le planteur équivoque qui
avait tant de répugnance pour les mulâtres, au nombre desquels les blancs le
comptaient. Le troisième paraissait appartenir à la classe des petits blancs ;
il portait un tablier de cuir, et avait les manches retroussées au-dessus du
coude. Tous trois avaient été surpris séparément, cherchant à se cacher dans les
montagnes.
Le petit blanc fut interrogé le premier.
-- Qui
es-tu, toi ? lui dit Biassou.
-- Je suis Jacques Belin, charpentier de
l'hôpital des Pères, au Cap.
Une fine surprise mêlée de honte se peignit
dans les yeux du généralissime des pays conquis.
-- Jacques Belin
! dit-il en se mordant les lèvres.
-- Oui, reprit le charpentier ;
est-ce que tu ne me reconnais pas ?
-- Commence, toi, dit le
mariscal de campo, par me reconnaître et me saluer.
-- Je ne
salue pas mon esclave ! répondit le charpentier.
-- Ton esclave,
misérable ! s'écria le généralissime.
-- Oui, répliqua le charpentier,
oui, je suis ton premier maître. Tu feins de me méconnaître ; mais souviens-toi,
Jean Biassou ; je t'ai vendu treize piastres-gourdes à un marchand domingois.
Un violent dépit contracta tous les traits de Biassou.
-- Hé
quoi ! poursuivit le petit blanc, tu parais honteux de m'avoir servi ! Est-ce
que Jean Biassou ne doit pas s'honorer d'avoir appartenu à Jacques Belin ? Ta
propre mère, la vieille folle ! a bien souvent balayé mon échoppe ; mais à
présent je l'ai vendue à monsieur le majordome de l'hôpital des Pères ; elle est
si décrépite qu'il ne m'en a voulu donner que trente-deux livres, et six sous
pour l'appoint. Voilà cependant ton histoire et la sienne ; mais il paraît que
vous êtes devenus fiers, vous autres nègres et mulâtres, et que tu as oublié le
temps où tu servais, à genoux, maître Belin, charpentier au Cap.
Biassou
l'avait écouté avec ce ricanement féroce qui lui donnait l'air d'un tigre.
-- Bien ! dit-il.
Alors il se tourna vers les nègres qui avaient
amené maître Belin :
-- Emportez deux chevalets, deux planches et une
scie, et emmenez cet homme. Jacques Belin, charpentier au Cap, remercie-moi, je
te procure une mort de charpentier.
Son rire acheva d'expliquer de quel
horrible supplice allait être puni l'orgueil de son ancien maître. Je frissonnai
; mais Jacques Belin ne fronça pas le sourcil ; il se tourna fièrement vers
Biassou.
-- Oui, dit-il, je dois te remercier, car je t'ai vendu pour le
prix de treize piastres, et tu m'as rapporté certainement plus que tu ne vaux.
On l'entraîna.
XXXIII
Les deux autres prisonniers
avaient assisté plus morts que vifs à ce prologue effrayant de leur propre
tragédie. Leur attitude humble et effrayée contrastait avec la fermeté un peu
fanfaronne du charpentier ; ils tremblaient de tous leurs membres.
Biassou les considéra l'un après l'autre avec son oeil de renard ; puis,
se plaisant à prolonger leur agonie, il entama avec Rigaud une conversation sur
les différentes espèces de tabac, affirmant que le tabac de la Havane n'était
bon qu'à fumer en cigares, et qu'il ne connaissait pas pour priser de meilleur
tabac d'Espagne que celui dont feu Boukmann lui avait envoyé deux barils, pris
chez M. Lebattu, propriétaire de l'île de la Tortue. Puis, s'adressant
brusquement au citoyen-général C*** :
-- Qu'en penses-tu ? lui dit-il.
Cette apostrophe inattendue fit chanceler le citoyen. Il répondit en
balbutiant :
-- Je m'en rapporte, général, à l'opinion de votre
excellence...
-- Propos de flatteur ! répliqua Biassou. Je te demande
ton avis et non le mien. Est-ce que tu connais un tabac meilleur à prendre en
prise que celui de M. Lebattu ?
-- Non vraiment, monseigneur, dit C***,
dont le trouble amusait Biassou.
-- Général ! Excellence !
monseigneur ! reprit le chef d'un air impatienté ; tu es un aristocrate !
-- Oh ! vraiment non ! s'écria le citoyen-général ; je suis un bon
patriote de 91 et fervent négrophile...
-- Négrophile,
interrompit le généralissime ; qu'est-ce que c'est qu'un négrophile ?
--
C'est un ami des noirs, balbutia le citoyen.
-- Il ne suffit pas d'être
ami des noirs, repartit sévèrement Biassou, il faut l'être aussi des hommes de
couleur.
Je crois avoir dit que Biassou était sacatra.
-- Des
hommes de couleur, c'est ce que je voulais dire, répondit humblement le
négrophile. Je suis lié avec tous les plus fameux partisans des nègres et des
mulâtres...
Biassou, heureux d'humilier un blanc, l'interrompit encore :
-Nègres et mulâtres ! qu'est-ce que cela veut dire ? Viens-tu ici nous
insulter avec ces noms odieux, inventés par le mépris des blancs ? Il n'y a ici
que des hommes de couleur et des noirs, entendez-vous, monsieur le colon ?
-- C'est une mauvaise habitude contractée dès l'enfance, reprit C*** ;
pardonnez-moi, je n'ai point eu l'intention de vous offenser, monseigneur.
-- Laisse là ton monseigneur ; je te répète que je n'aime point
ces façons d'aristocrate.
C*** voulut encore s'excuser ; il se mit à
bégayer une nouvelle explication.
-- Si vous me connaissiez, citoyen...
-- Citoyen ! pour qui me prends-tu ? s'écria Biassou avec colère. Je
déteste ce jargon des jacobins. Est-ce que tu serais un jacobin, par hasard ?
Songe que tu parles au généralissime des gens du roi ! Citoyen !...
l'insolent !
Le pauvre négrophile ne savait plus sur quel ton parler à
cet homme, qui repoussait également les titres de monseigneur et de
citoyen, le langage des aristocrates et celui des patriotes ; il était
atterré. Biassou, dont la colère n'était que simulée, jouissait cruellement de
son embarras.
-- Hélas ! dit enfin le citoyen-général, vous me jugez
bien mal, noble défenseur des droits imprescriptibles de la moitié du genre
humain.
Dans l'embarras de donner une qualification quelconque à ce chef
qui paraissait les refuser toutes, il avait eu recours à l'une de tes
périphrases sonores que les révolutionnaires substituent volontiers au nom ou au
titre de la personne qu'ils haranguent.
Biassou le regarda fixement et
lui dit ;
-- Tu aimes donc les noirs et les sang-mêlés ?
-- Si
je les aime ! s'écria le citoyen C***, je corresponds avec Brissot et...
Biassou l'interrompit en ricanant.
-- Ha ! Ha ! Je suis charmé
de voir en toi un ami de notre cause. En ce cas, tu dois détester ces misérables
colons qui ont puni notre juste insurrection par les plus cruels supplices, Tu
dois penser avec nous que ce ne sont pas les noirs, mais les blancs qui sont les
véritables rebelles, puisqu'ils se révoltent contre la nature et l'humanité. Tu
dois exécrer ces monstres !
-- Je les exècre ! répondit C***.
--
Hé bien ! poursuivit Biassou, que penserais-tu d'un homme qui aurait, pour
étouffer les dernières tentatives des esclaves, planté cinquante têtes de noirs
des deux côtés de l'avenue de son habitation ?
La pâleur de C*** devint
effrayante.
-- Que penserais-tu d'un blanc qui aurait proposé de ceindre
la ville du Cap d'un cordon de têtes d'esclaves ?...
-- Grâce ! grâce !
dit le citoyen terrifié.
-- Est-ce que je te menace? reprit froidement
Biassou. Laisse-moi achever... D'un cordon de têtes qui environnât la ville, du
fort Picolet au cap Caracol ? Que penserais-tu de cela, hein ? réponds !
Le mot de Biassou, Est-ce que je te menace ? avait rendu quelque
espérance à C*** ; il songea que peut-être le chef savait ces horreurs sans en
connaître l'auteur, et répondit avec quelque fermeté, pour prévenir toute
présomption qui lui fût contraire :
-- Je pense que ce sont des crimes
atroces.
Biassou ricanait.
-- Bon ! et quel châtiment
infligerais-tu au coupable ?
Ici le malheureux C*** hésita.
--
Hé bien ! reprit Biassou, es-tu l'ami des noirs, ou non ?
Des deux
alternatives, le négrophile choisit la moins menaçante ; et ne remarquant rien
d'hostile pour lui-même dans les yeux de Biassou, il dit d'une voix faible :
-- Le coupable mérite la mort.
-- Fort bien répondu, dit
tranquillement Biassou en jetant le tabac qu'il mâchait.
Cependant son
air d'indifférence avait rendu quelque assurance au pauvre négrophile ; il fit
un effort pour écarter tous les soupçons qui pouvaient peser sur lui.
--
Personne, s'écria-t-il, n'a fait de voeux plus ardents que les miens pour le
triomphe de votre cause. Je corresponds avec Brissot et Pruneau de Pomme-Gouge,
en France ; Magaw en Amérique ; Peter Paulus, en Hollande ; l'abbé Tamburini, en
Italie...
Il continuait d'étaler complaisamment cette litanie
philanthropique, qu'il récitait volontiers, et qu'il avait notamment débitée en
d'autres circonstances et dans un autre but chez M. de Blanchelande, quand
Biassou l'arrêta.
-- Eh ! que me font à moi tous tes correspondants !
indique-moi seulement où sont tes magasins, tes dépôts ; mon armée a besoin de
munitions. Tes plantations sont sans doute riches, ta maison de commerce doit
être forte, puisque tu corresponds avec tous les négociants du monde.
Le
citoyen C*** hasarda une observation timide.
-- Héros de l'humanité, ce
ne sont point des négociants, ce sont des philosophes, des philanthropes, des
négrophiles.
-- Allons, dit Biassou en hochant la tête, le voilà revenu
à ses diables de mots inintelligibles. Eh bien, si tu n'as ni dépôts ni magasins
à piller, à quoi donc es-tu bon ?
Cette question présentait une lueur
d'espoir que C*** saisit avidement.
-- Illustre guerrier, répondit-il,
avez-vous un économiste dans votre armée ?
-- Qu'est-ce encore que cela
? demanda le chef,
-- C'est, dit le prisonnier avec autant d'emphase que
sa crainte le lui permettait, c'est un homme nécessaire par excellence. C'est
celui qui seul apprécie, suivant leurs valeurs respectives, les ressources
matérielles d'un empire, qui les échelonne dans l'ordre de leur importance, les
classe suivant leur valeur, les bonifie et les améliore en combinant leurs
sources et leurs résultats, et les distribue à propos, comme autant de ruisseaux
fécondateurs, dans le grand fleuve de l'utilité générale, qui vient grossir à
son tour la mer de la prospérité publique.
-- Caramba ! dit
Biassou en se penchant vers l'obi. Que diantre veut-il dire avec ses mots,
enfilés les uns dans les autres comme les grains de votre chapelet ?
L'obi haussa les épaules en signe d'ignorance et de dédain. Cependant le
citoyen C*** continuait :
-... J'ai étudié, daignez m'entendre, vaillant
chef des braves régénérateurs de Saint-Domingue, j'ai étudié les grands
économistes, Turgot, Raynal, et Mirabeau, l'ami des hommes ! J'ai mis leur
théorie en pratique. Je sais la science indispensable au gouvernement des
royaumes et des états quelconques...
-- L'économiste n'est pas économe
de paroles ! dit Rigaud avec son sourire doux et goguenard.
Biassou
s'était écrié :
-- Dis-moi donc, bavard ! est-ce que j'ai des royaumes
et des états à gouverner ?
-- Pas encore, grand homme, repartit C***,
mais cela peut venir ; et d'ailleurs ma science descend, sans déroger, à des
détails utiles pour la gestion d'une armée.
Le généralissime l'arrêta
encore brusquement.
-- Je ne gère pas mon armée, monsieur le planteur,
je la commande.
-- Fort bien, observa le citoyen ; vous serez le
général, je serai l'intendant. J'ai des connaissances spéciales pour la
multiplication des bestiaux...
-- Crois-tu que nous élevons les bestiaux
? dit Biassou en ricanant ; nous les mangeons. Quand le bétail de la colonie
française me manquera, je passerai les mornes de la frontière, et j'irai prendre
les boeufs et les moutons espagnols qu'on élève dans les hattes des grandes
plaines de Cotuy, de la Vega, de Sant-Jago, et sur les bords de la Yuna ; j'irai
encore chercher, s'il le faut, ceux qui paissent dans la presqu'île de Samana et
au revers de la montagne de Cibos, à partir des bouches du Neybe jusqu'au-delà
de Santo-Domingo. D'ailleurs je serai charmé de punir ces damnés planteurs
espagnols, ce sont eux qui ont livré Ogé ! Tu vois que je ne suis pas embarrassé
du défaut de vivres, et que je n'ai pas besoin de ta science nécessaire par
excellence !
Cette vigoureuse déclaration déconcerta le pauvre
économiste ; il essaya pourtant encore une dernière planche de salut.
--
Mes études ne se sont pas bornées à l'éducation du bétail. J'ai d'autres
connaissances spéciales qui peuvent vous être fort utiles. Je vous indiquerai
les moyens d'exploiter la braie et les mines de charbon de terre.
-- Que
m'importe ! dit Biassou. Quand j'ai besoin de charbon, je brûle trois lieues de
forêt.
-- Je vous enseignerai à quel emploi est propre chaque espèce de
bois, poursuivit le prisonnier ; le chicaron et le sabiecca pour les quilles de
navire, les yabas pour les courbes ; les tocumas [ Néfliers. ] pour les
membrures ; les hacamas, les gaïacs, les cèdres, les accomas...
--
Que te lleven todos los demonios de las diez-y-siete infiernos ! [ Que
puissent t'emporter tous les démons des dix-sept enfers ! ] s'écria Biassou
impatienté.
-- Plaît-il, mon gracieux patron ? dit l'économiste tout
tremblant, et qui n'entendait pas l'espagnol.
-- Ecoute, reprit Biassou,
je n'ai pas besoin de vaisseaux. Il n'y a qu'un emploi vacant dans ma suite ; ce
n'est pas la place de mayor-domo, c'est la place de valet de chambre.
Vois, señor filosofo, si elle te convient. Tu me serviras à genoux ; tu
m'apporteras la pipe, le calalou [ Ragoût créole. ] et la soupe de tortue ; et
tu porteras derrière moi un éventail de plumes de paon ou de perroquet, comme
ces deux pages que tu vois. Hum ! réponds, veux-tu être mon valet de chambre ?
Le citoyen C***, qui ne songeait qu'à sauver sa vie, se courba jusqu'à
terre avec mille démonstrations de joie et de reconnaissance.
-- Tu
acceptes donc ? demanda Biassou.
-- Pouvez-vous douter, mon généreux
maître, que j'hésite un moment devant une si insigne faveur que celle de servir
votre personne ?
A cette réponse, le ricanement diabolique de Biassou
devint éclatant. Il croisa les bras, se leva d'un air de triomphe, et,
repoussant du pied la tête du blanc prosterné devant lui, il s'écria d'une voix
haute :
-- J'étais bien aise d'éprouver jusqu'où peut aller la lâcheté
des blancs, après avoir vu jusqu'où peut aller leur cruauté ! Citoyen C***,
c'est à toi que je dois ce double exemple. Je te connais ! comment as-tu été
assez stupide pour ne pas t'en apercevoir ? C'est toi qui as présidé aux
supplices de juin, de juillet et d'août ; c'est toi qui as fait planter
cinquante têtes de noirs des deux côtés de ton avenue, en place de palmiers ;
c'est toi qui voulais égorger les cinq cents nègres restés dans tes fers après
la révolte, et ceindre la ville du Cap d'un cordon de têtes d'esclaves, du fort
Picolet à la pointe Caracol. Tu aurais fait, si tu l'avais pu, un trophée de ma
tête ; maintenant tu t'estimerais heureux que je voulusse de toi pour valet de
chambre. Non ! non ! j'ai plus de soin de ton honneur que toi-même ; je ne te
ferai pas cet affront. Prépare-toi à mourir.
Il fit un geste, et les
noirs déposèrent auprès de moi le malheureux négrophile, qui, sans pouvoir
prononcer une parole, était tombé à ses pieds comme foudroyé.
XXXIV
-- A ton tour à présent ! dit le chef en se tournant vers le dernier des
prisonniers, le colon soupçonné par les blancs d'être sang-mêlé, et qui m'avait
envoyé un cartel pour cette injure.
Une clameur générale des rebelles
étouffa la réponse du colon. - Muerte ! muerte ! Mort ! Death ! Touyé
! touyé ! s'écriaient-ils en grinçant des dents et en montrant les poings au
malheureux captif.
-- Général, dit un mulâtre qui s'exprimait plus
clairement que les autres, c'est un blanc ; il faut qu'il meure !
Le
pauvre planteur, à force de gestes et de cris, parvint à faire entendre quelques
paroles.
-- Non, non ! monsieur le général, non, mes frères, je ne suis
pas un blanc ! C'est une abominable calomnie ! Je suis un mulâtre, un sang-mêlé
comme vous, fils d'une négresse comme vos mères et vos soeurs !
-- Il
ment ! disaient les nègres furieux. C'est un blanc. Il a toujours détesté les
noirs et les hommes de couleur.
-- Jamais ! reprenait le prisonnier. Ce
sont les blancs que je déteste. Je suis un de vos frères. J'ai toujours dit avec
vous : Nègre cé blan, blan cé nègre ! [ Dicton populaire chez les nègres
révoltés, dont voici la traduction littérale : « Les nègres sont les blancs, les
blancs sont les nègres. » On rendrait mieux le sens en traduisant ainsi :
Les nègres sont les maîtres, les blancs sont les esclaves. ]
--
Point ! point ! criait la multitude ! touyé blan, touyé blan ! [ Tuez le
blanc ! Tuez le blanc ! ]
Le malheureux répétait en se lamentant
misérablement :
-- Je suis un mulâtre ! Je suis un des vôtres.
-- La preuve ? dit froidement Biassou.
-- La preuve, répondit
l'autre dans son égarement, c'est que les blancs m'ont toujours méprisé.
-- Cela peut être vrai, répliqua Biassou, mais tu es un insolent.
Un jeune sang-mêlé adressa vivement la parole au colon.
-- Les
blancs te méprisaient, c'est juste ; mais en revanche tu affectais, toi, de
mépriser les sang-mêlés parmi lesquels ils te rangeaient. On m'a même dit que tu
avais provoqué en duel un blanc qui t'avait un jour reproché d'appartenir à
notre caste.
Une rumeur universelle de rage et d'indignation s'éleva
dans la foule, et les cris de mort, plus violents que jamais, couvrirent les
justifications du colon, qui, jetant sur moi un regard oblique d'étonnement et
de prière, redisait en pleurant :
-- C'est une calomnie ! Je n'ai point
d'autre gloire et d'autre bonheur que d'appartenir aux noirs. Je suis un mulâtre
!
-- Si tu étais un mulâtre, en effet, observa Rigaud paisiblement, tu
ne te servirais pas de ce mot [ Il faut se souvenir que les hommes de couleur
rejetaient avec colère cette qualification, inventée, diraient-ils, par le
mépris des blancs.].
-- Hélas ! sais-je ce que je dis ? reprenait le
misérable. Monsieur le général en chef, la preuve que je suis sang-mêlé, c'est
ce cercle noir que vous pouvez voir autour de mes ongles [ Plusieurs sang-mêlés
présentent en effet à l'origine des ongles ce signe, qui s'efface avec l'âge,
mais renaît chez leurs enfants.].
Biassou repoussa cette main
suppliante.
-- Je n'ai pas la science de monsieur le chapelain, qui
devine qui vous êtes à l'inspection de votre main. Mais écoute ; nos soldats
t'accusent, les uns d'être un blanc, les autres d'être un faux frère. Si cela
est, tu dois mourir. Tu soutiens que tu appartiens à notre caste, et que tu ne
l'as jamais reniée. Il ne te reste qu'un moyen de prouver ce que tu avances et
de te sauver.
-- Lequel, mon général, lequel ? demanda le colon avec
empressement. Je suis prêt.
-- Le voici, dit Biassou froidement. Prends
ce stylet et poignarde toi-même tes deux prisonniers blancs.
En parlant
ainsi, il nous désignait du regard et de la main. Le colon recula d'horreur
devant le stylet que Biassou lui présentait avec un sourire infernal.
--
Eh bien, dit le chef, tu balances ! C'est pourtant l'unique moyen de me prouver,
ainsi qu'à mon armée, que tu n'es pas un blanc, et que tu es des nôtres. Allons,
décide-toi, tu me fais perdre mon temps.
Les yeux du prisonnier étaient
égarés. Il fit un pas vers le poignard, puis laissa retomber ses bras, et
s'arrêta en détournant la tête. Un frémissement faisait trembler tout son corps.
-- Allons donc ! s'écria Biassou d'un ton d'impatience et de colère. Je
suis pressé. Choisis, ou de les tuer toi-même, ou de mourir avec eux.
Le
colon restait immobile et comme pétrifié.
-- Fort bien ! dit Biassou en
se tournant vers les nègres ; il ne veut pas être le bourreau, il sera le
patient. Je vois que c'est un blanc ; emmenez-le, vous autres...
Les
noirs s'avançaient pour saisir le colon. Ce mouvement décida de son choix entre
la mort à donner et la mort à recevoir. L'excès de la lâcheté a aussi son
courage. Il se précipita sur le poignard que lui offrait Biassou, puis, sans se
donner le temps de réfléchir à ce qu'il allait faire, le misérable se jeta comme
un tigre sur le citoyen C***, qui était couché près de moi.
Alors
commença une horrible lutte. Le négrophile, que le dénouement de
l'interrogatoire dont l'avait tourmenté Biassou venait de plonger dans un
désespoir morne et stupide, avait vu la scène entre le chef et le planteur
sang-mêlé d'un oeil fixe, et tellement absorbé dans la terreur de son supplice
prochain, qu'il n'avait point paru la comprendre ; mais quand il vit le colon
fondre sur lui, et le fer briller sur sa tête, l'imminence du danger le réveilla
en sursaut. Il se dressa debout ; il arrêta le bras du meurtrier en criant d'une
voix lamentable :
-- Grâce ! grâce ! Que me voulez-vous donc ? Que vous
ai-je donc fait ?
-- Il faut mourir, monsieur, répondit le sangmêlé,
cherchant à dégager son bras et fixant sur sa victime des yeux effarés.
Laissez-moi faire, je ne vous ferai point de mal.
-- Mourir de votre
main, disait l'économiste, pourquoi donc ? Epargnez-moi ! Vous m'en voulez
peut-être de ce que j'ai dit autrefois que vous étiez un sang-mêlé ? Mais
laissez-moi la vie, je vous proteste que je vous reconnais pour un blanc. Oui,
vous êtes un blanc, je le dirai partout, mais grâce !
Le négrophile
avait mal choisi son moyen de défense.
-- Tais-toi ! tais-toi ! cria le
sang-mêlé furieux, et craignant que les nègres n'entendissent cette déclaration.
Mais l'autre hurlait, sans l'écouter, qu'il le savait blanc et de bonne
race. Le sang-mêlé fit un dernier effort pour le réduire au silence, écarta
violemment les deux mains qui le retenaient, et fouilla de son poignard à
travers les vêtements du citoyen C***.
L'infortuné sentit la pointe du
fer, et mordit avec rage le bras qui l'enfonçait.
-- Monstre ! scélérat
! tu m'assassines !
Il jeta un regard vers Biassou.
--
Défendez-moi, vengeur de l'humanité !
Mais le meurtrier appuya fortement
sur le poignard ; un flot de sang jaillit autour de sa main et jusqu'à son
visage. Les genoux du malheureux négrophile plièrent subitement, ses bras
s'affaissèrent, ses yeux s'éteignirent, sa bouche poussa un sourd gémissement.
Il tomba mort.
XXXV
Cette scène, dans laquelle je m'attendais à
jouer bientôt mon rôle, m'avait glacé d'horreur. Le vengeur de l'humanité avait
contemplé la lutte de ses deux victimes d'un oeil impassible. Quand ce fut
terminé, il se tourna vers ses pages épouvantés.
-- Apportez-moi d'autre
tabac, dit-il ; et il se remit à le mâcher paisiblement.
L'obi et Rigaud
étaient immobiles, et les nègres paraissaient eux-mêmes effrayés de l'horrible
spectacle que leur chef venait de leur donner.
Il restait cependant
encore un blanc à poignarder, c'était moi ; mon tour était venu. Je jetai un
regard sur cet assassin, qui allait être mon bourreau. Il me fit pitié. Ses
lèvres étaient violettes, ses dents claquaient, un mouvement convulsif dont
tremblaient tous ses membres le faisait chanceler, sa main revenait sans cesse,
et comme machinalement, sur son front pour en essuyer les taches de sang, et il
regardait d'un air insensé le cadavre fumant étendu à ses pieds. Ses yeux
hagards ne se détachaient pas de sa victime.
J'attendais le moment où il
achèverait sa tâche par ma mort. J'étais dans une position singulière avec cet
homme ; il avait déjà failli me tuer pour prouver qu'il était blanc ; il allait
maintenant m'assassiner pour démontrer qu'il était mulâtre.
-- Allons,
lui dit Biassou, c'est bien. Je suis content de toi, l'ami ! Il jeta un coup
d'oeil sur moi, et ajouta : - Je te fais grâce de l'autre. Va-t'en. Nous te
déclarons bon frère, et nous te nommons bourreau de notre armée.
A ces
paroles du chef, un nègre sortit des rangs, s'inclina trois fois devant Biassou,
et s'écria en son jargon, que je traduirai en français pour vous en faciliter
l'intelligence :
-- Et moi, général ?
-- Eh bien, toi ! que
veux-tu dire ? demanda Biassou.
-- Est-ce que vous ne ferez rien pour
moi, mon général ? dit le nègre. Voilà que vous donnez de l'avancement à ce
chien de blanc, qui assassine pour se faire reconnaître des nôtres. Est-ce que
vous ne m'en donnerez pas aussi à moi qui suis un bon noir ?
Cette
requête inattendue parut embarrasser Biassou ; il se pencha vers Rigaud, et le
chef du rassemblement des Cayes lui dit en français :
-- On ne peut le
satisfaire, tâchez d'éluder sa demande.
-- Te donner de l'avancement ?
dit alors Biassou au bon noir ; je ne demande pas mieux, Quel grade
désires-tu ?
-- Je voudrais être official [ Officier.].
-- Officier ! reprit le généralissime, eh bien ! quels sont tes titres
pour obtenir l'épaulette ?
-- C'est moi, répondit le noir avec emphase,
qui ai mis le feu à l'habitation Lagoscette, dès les premiers jours d'août.
C'est moi qui ai massacré M. Clément, le planteur, et porté la tête de son
raffineur au bout d'une pique. J'ai égorgé dix femmes blanches et sept petits
enfants ; l'un d'entre eux a même servi d'enseigne aux braves noirs de Boukmann.
Plus tard, j'ai brûlé quatre familles de colons dans une chambre du fort
Galifet, que j'avais fermée à double tour avant de l'incendier. Mon père a été
roué au Cap, mon frère a été pendu au Rocrou, et j'ai failli moi-même être
fusillé. J'ai brûlé trois plantations de café, six plantations d'indigo, deux
cents carreaux de cannes à sucre ; j'ai tué mon maître M. Noë et sa mère...
-- Epargne-nous tes états de service, dit Rigaud, dont la feinte
mansuétude cachait une cruauté réelle, mais qui était féroce avec décence, et ne
pouvait souffrir le cynisme du brigandage.
-- Je pourrais en citer
encore bien d'autres, repartit le nègre avec orgueil ; mais vous trouvez sans
doute que cela suffit pour mériter le grade d'official, et pour porter
une épaulette d'or sur ma veste, comme nos camarades que voilà.
Il
montrait les aides de camp et l'état-major de Biassou. Le généralissime parut
réfléchir un moment, puis il adressa gravement ces paroles au nègre :
--
Je serais charmé de t'accorder un grade ; je suis satisfait de tes services ;
mais il faut encore autre chose. - Sais-tu le latin ?
Le brigand ébahi
ouvrit de grands yeux, et dit :
-- Plaît-il, mon général ?
-- Eh
bien oui, reprit vivement Biassou, sais-tu le latin ?
-- Le... latin
?..., répéta le noir stupéfait.
-- Oui, oui, oui, le latin ! sais-tu le
latin ? poursuivit le rusé chef. Et, déployant un étendard sur lequel était
écrit le verset du psaume : In exitu Israël de Aegypto, il ajouta : -
Explique-nous ce que veulent dire ces mots.
Le noir, au comble de la
surprise, restait immobile et muet, et froissait machinalement le pagne de son
caleçon, tandis que ses yeux effarés allaient du général au drapeau, et du
drapeau au général.
-- Allons, répondras-tu ? dit Biassou avec
impatience.
Le noir, après s'être gratté la tête, ouvrit et ferma
plusieurs fois la bouche, et laissa enfin tomber ces mots embarrassés :
-- Je ne sais pas ce que veut dire le général.
Le visage de
Biassou prit une subite expression de tolère et d'indignation.
--
Comment ! misérable drôle ! s'écria-t-il, comment ! tu veux être officier et tu
ne sais pas le latin !
-- Mais, notre général..., balbutia le nègre,
confus et tremblant.
-- Tais-toi ! reprit Biassou, dont l'emportement
semblait croître. Je ne sais à quoi tient que je ne te fasse fusiller sur
l'heure pour ta présomption. Comprenez-vous, Rigaud, ce plaisant officier qui ne
sait seulement pas le latin ? Eh bien, drôle, puisque tu ne comprends point ce
qui est écrit sur te drapeau, je vais te l'expliquer. In exitu, tout
soldat, Israël, qui ne sait pas le latin, de Aegypto, ne peut être
nommé officier. - N'est-ce point cela, monsieur le chapelain ?
Le petit
obi fit un signe affirmatif. Biassou continua :
-- Ce frère, que je
viens de nommer bourreau de l'armée, et dont tu es jaloux, sait le latin.
Il se tourna vers le nouveau bourreau.
-- N'est-il pas vrai,
l'ami ? Prouvez à te butor que vous en savez plus que lui. Que signifie
Dominus vobiscum ?
Le malheureux colon sang-mêlé, arraché de sa
sombre rêverie par cette voix redoutable, leva la tête, et quoique ses esprits
fussent encore tout égarés par le lâche assassinat qu'il venait de commettre, la
terreur le décida à l'obéissance. Il y avait quelque chose d'étrange dans l'air
dont cet homme cherchait à retrouver un souvenir de collège parmi ses pensées
d'épouvante et de remords, et dans la manière lugubre dont il prononça
l'explication enfantine.
-- Dominus vobiscum... cela veut dire :
Que le Seigneur soit avec vous !
-- Et cum spiritu tuo ! ajouta
solennellement le mystérieux obi.
-- Amen, dit Biassou. Puis,
reprenant son accent irrité, et mêlant à son courroux simulé quelques phrases de
mauvais latin à la façon de Sganarelle, pour convaincre les noirs de la science
de leur chef : - Rentre le dernier dans ton rang ! cria-t-il au nègre ambitieux.
Sursum corda ! Ne t'avise plus à l'avenir de prétendre monter au rang de
tes chefs qui savent le latin, orate fratres, ou je te fais pendre !
Bonus, bona, bonum !
Le nègre, émerveillé et terrifié tout
ensemble, retourna à son rang en baissant honteusement la tête au milieu des
huées générales de tous ses camarades, qui s'indignaient de ses prétentions si
mal fondées, et fixaient des yeux d'admiration sur leur docte généralissime.
Il y avait un côté burlesque dans cette scène, qui acheva cependant de
m'inspirer une haute idée de l'habileté de Biassou. Le moyen ridicule qu'il
venait d'employer avec tant de succès [ Toussaint Louverture s'est servi plus
tard du même expédient avec le même avantage. ] pour déconcerter les ambitions
toujours si exigeantes dans une bande de rebelles me donnait à la fois la mesure
de la stupidité des nègres et de l'adresse de leur chef.
XXXVI
Cependant l'heure de l'almuerzo [ Déjeuner. ] de Biassou était
venue. On apporta devant le mariscal de campo de sû magestad catolica une
grande écaille de tortue dans laquelle fumait une espèce d'olla podrida,
abondamment assaisonnée de tranches de lard, où la chair de tortue remplaçait le
carnera [ L'agneau. ], et la patate les garganzas [ Les pois
chiches. ]. Un énorme chou caraïbe flottait à la surface de ce puchero.
Des deux côtés de l'écaille, qui servait à la fois de marmite et de soupière,
étaient deux coupes d'écorce de coco pleines de raisins secs, de sandias
[ Melons d'eau. ], d'ignames et de figues ; c'était le postre [ Dessert.
]. Un pain de maïs et une outre de vin goudronné complétaient l'appareil du
festin. Biassou tira de sa poche quelques gousses d'ail et en frotta lui-même le
pain ; puis, sans même faire enlever le cadavre palpitant couché devant ses
yeux, il se mit à manger, et invita Rigaud à en faire autant. L'appétit de
Biassou avait quelque chose d'effrayant.
L'obi ne partagea point leur
repas. Je compris que, comme tous ses pareils, il ne mangeait jamais en public,
afin de faire croire aux nègres qu'il était d'une essence surnaturelle, et qu'il
vivait sans nourriture.
Tout en déjeunant, Biassou ordonna à un aide de
camp de faire commencer la revue, et les bandes se mirent à défiler en bon ordre
devant la grotte. Les noirs du Morne-Rouge passèrent les premiers ; ils étaient
environ quatre mille divisés en petits pelotons serrés que conduisaient des
chefs ornés, comme je l'ai déjà dit, de caleçons ou de ceintures écarlates. Ces
noirs, presque tous grands et forts, portaient des fusils, des haches et des
sabres ; un grand nombre d'entre eux avaient des arcs, des flèches et des
zagaies, qu'ils s'étaient forgés à défaut d'autres armes. Ils n'avaient point de
drapeau, et marchaient en silence d'un air consterné.
Eu voyant défiler
cette horde, Biassou se pencha à l'oreille de Rigaud, et lui dit en français :
-- Quand donc la mitraille de Blanchelande et de Rouvray me
débarrassera-t-elle de ces bandits du Morne-Rouge ? Je les hais ; ce sont
presque tous des congos ! Et puis ils ne savent tuer que dans le combat ; ils
suivaient l'exemple de leur chef imbécile, de leur idole Bug-Jargal, jeune fou
qui voulait faire le généreux et le magnanime. Vous ne le connaissez pas, Rigaud
? Vous ne le connaîtrez jamais, je l'espère. Les blancs l'ont fait prisonnier,
et ils me délivreront de lui comme ils m'ont délivré de Boukmann.
-- A
propos de Boukmann, répondit Rigaud, voici les noirs marrons de Macaya qui
passent, et je vois dans leurs rangs le nègre que Jean-François vous a envoyé
pour vous annoncer la mort de Boukmann. Savez-vous bien que cet homme pourrait
détruire tout l'effet des prophéties de l'obi sur la fin de ce chef, s'il disait
qu'on l'a arrêté pendant une demi-heure aux avant-postes, et qu'il m'avait
confié sa nouvelle avant l'instant où vous l'avez fait appeler ?
--
Diabolo ! dit Biassou. vous avez raison, mon cher ; il faut fermer la
bouche à cet homme-là. Attendez !
Alors, élevant la voix :
--
Macaya ! cria-t-il.
Le chef des nègres marrons s'approcha, et présenta
son tromblon au col évasé en signe de respect.
-- Faites sortir de vos
rangs, reprit Biassou, ce noir que j'y vois là-bas, et qui ne doit pas en faire
partie.
C'était le messager de Jean-François. Macaya l'amena au
généralissime, dont le visage prit subitement cette expression de colère qu'il
savait si bien simuler.
-- Qui es-tu ? demanda-t-il au nègre interdit.
-- Notre général, je suis un noir.
-- Caramba ! je le
vois bien ! Mais comment t'appelles-tu ?
-- Mon nom de guerre est
Vavelan ; mon patron chez les bienheureux est saint Sabas, diacre et martyr,
dont la fête viendra le vingtième jour avant la nativité de Notre-Seigneur.
Biassou l'interrompit :
-- De quel front oses-tu te présenter à
la parade, au milieu des espingoles luisantes et des baudriers blancs, avec ton
sabre sans fourreau, ton caleçon déchiré, tes pieds couverts de boue ?
-- Notre général, répondit le noir, ce n'est pas ma faute. J'ai été
chargé par le grand-amiral Jean-François de vous porter la nouvelle de la mort
du chef des marrons anglais, Boukmann ; et si mes vêtements sont déchirés, si
mes pieds sont sales, c'est que j'ai couru à perdre haleine pour vous l'apporter
plus tôt ; mais on m'a retenu au camp, et...
Biassou fronça le sourcil.
-- Il ne s'agit point de cela, gavacho ! mais de ton audace
d'assister à la revue dans ce désordre. Recommande ton âme à saint Sabas, diacre
et martyr, ton patron. Va te faire fusiller !
Ici j'eus encore une
nouvelle preuve du pouvoir moral de Biassou sur les rebelles. L'infortuné,
chargé d'aller lui-même se faire exécuter, ne se permit pas un murmure ; il
baissa la tête, croisa les bras sur sa poitrine, salua trois fois son juge
impitoyable, et, après s'être agenouillé devant l'obi, qui lui donna gravement
une absolution sommaire, il sortit de la grotte. Quelques minutes après, une
détonation de mousqueterie annonça à Biassou que le nègre avait obéi et vécu.
Le chef, débarrassé de toute inquiétude, se tourna alors vers Rigaud,
l'oeil étincelant de plaisir, et avec un ricanement de triomphe qui semblait
dire : - Admirez ! [ Toussaint Louverture, qui s'était formé à l'école de
Biassou, et qui, s'il ne lui était pas supérieur en habileté, était du moins
fort loin de l'égaler en perfidie et en cruauté. Toussaint Louverture a donné
plus tard le spectacle du même pouvoir sur les nègres fanatisés. Ce chef, issu,
dit-on, d'une race royale africaine, avait reçu, comme Biassou, quelque
instruction grossière, à laquelle il ajoutait du génie. Il s'était dressé une
façon de trône républicain à Saint-Domingue dans le même temps où Bonaparte se
fondait en France une monarchie sur la victoire. Toussaint admirait naïvement le
premier consul ; mais le premier consul, ne voyant dans Toussaint qu'un
parodiste gênant de sa fortune, repoussa toujours dédaigneusement toute
correspondance avec l'esclave affranchi qui osait lui écrire : Au premier
des blancs le premier des noirs. ]
XXXVII
Cependant la revue
continuait. Cette armée, dont le désordre m'avait offert un tableau si
extraordinaire quelques heures auparavant, n'était pas moins bizarre sous les
armes. C'étaient tantôt des troupes de nègres absolument nus, munis de massues,
de tomahawks, de casse-têtes, marchant au son de la corne à bouquin, comme les
sauvages ; tantôt des bataillons de mulâtres, équipés à l'espagnole ou à
l'anglaise, bien armés et bien disciplinés, réglant leurs pas sur le roulement
d'un tambour ; puis des cohues de négresses, de négrillons, chargés de fourches
et de broches ; des fatras courbés sous de vieux fusils sans chien et sans canon
; des griotes avec leurs parures bariolées ; des griots, effroyables de grimaces
et de contorsions, chantant des airs incohérents sur la guitare, le tam-tam et
le balafo. Cette étrange procession était de temps à autre coupée par des
détachements hétérogènes de griffes, de marabouts, de sacatras, de mamelucos, de
quarterons, de sang-mêlés libres, ou par des hordes nomades de noirs marrons à
l'attitude fière, aux carabines brillantes, traînant dans leurs rangs leurs
cabrouets tout chargés, ou quelque canon pris aux blancs, qui leur servait moins
d'arme que de trophée, et hurlant à pleine voix les hymnes du camp du Grand-Pré
et d'Oua-Nassé. Au-dessus de toutes ces têtes flottaient des drapeaux de toutes
couleurs, de toutes devises, blancs, rouges, tricolores, fleurdelysés, surmontés
du bonnet de liberté, portant pour inscriptions : - Mort aux prêtres et aux
aristocrates ! - Vive la religion ! - Liberté ! Égalité ! - Vive le roi ! - A
bas la métropole ! - Viva España ! - Plus de tyrans ! etc. Confusion
frappante qui indiquait que toutes les forces des rebelles n'étaient qu'un amas
de moyens sans but, et qu'en cette armée il n'y avait pas moins de désordre dans
les idées que dans les hommes.
En passant tour à tour devant la grotte,
les bandes inclinaient leur bannière, et Biassou rendait le salut. Il adressait
à chaque troupe quelque réprimande ou quelque éloge ; et chaque parole de sa
bouche, sévère ou flatteuse, était recueillie par les siens avec un respect
fanatique et une sorte de crainte superstitieuse.
Ce flot de barbares et
de sauvages passa enfin. J'avoue que la vue de tant de brigands, qui m'avait
distrait d'abord, finissait par me peser. Cependant le jour tombait, et, au
moment où les derniers rangs défilèrent, le soleil ne jetait plus qu'une teinte
de cuivre rouge sur le front granitique des montagnes de l'orient.
XXXVIII
Biassou paraissait rêveur. Quand la revue fut terminée,
qu'il eut donné ses derniers ordres. et que tous les rebelles furent rentrés
sous leurs ajoupas, il m'adressa la parole.
-- Jeune homme, me dit-il,
tu as pu juger à ton aise de mon génie et de ma puissance. Voici que l'heure est
venue pour toi d'en aller rendre compte à Léogri.
-- Il n'a pas tenu à
moi qu'elle ne vint plus tôt, lui répondis-je froidement.
-- Tu as
raison, répliqua Biassou. Il s'arrêta un moment comme pour épier l'effet que
produirait sur moi ce qu'il allait me dire, et il ajouta : - Mais il ne tient
qu'à toi qu'elle ne vienne pas.
-- Comment ! m'écriai-je étonné ; que
veux-tu dire ?
-- Oui, continua Biassou, ta vie dépend de toi ; tu peux
la sauver, si tu le veux.
Cet accès de clémence, le premier et le
dernier sans doute que Biassou ait jamais eu, me parut un prodige. L'obi,
surpris comme moi, s'était élancé du siège où il avait conservé si longtemps la
même attitude extatique, à la mode des fakirs hindous. Il se plaça en face du
généralissime, et éleva la voix avec colère :
-- Que dice el
exelentisimo señor mariscal de campo ? [ Que dit le très excellent seigneur
maréchal de camp ? ] Se souvient-il de ce qu'il m'a promis ? Il ne peut, ni lui
ni le bon Giu, disposer maintenant de cette vie : elle m'appartient.
En ce moment encore, à cet accent irrité, je crus me ressouvenir de ce
maudit petit homme ; mais ce moment fut insaisissable, et aucune lumière n'en
jaillit pour moi.
Biassou se leva sans s'émouvoir, parla bas un instant
avec l'obi, lui montra le drapeau noir que j'avais remarqué, et, après quelques
mots échangés, le sorcier remua la tête de haut en bas et la releva de bas en
haut, en signe d'adhésion. Tous deux reprirent leurs places et leurs attitudes.
-- Ecoute, me dit alors le généralissime en tirant de la poche de sa
veste l'autre dépêche de Jean-François, qu'il y avait déposée ; nos affaires
vont mal ; Boukmann vient de périr dans un combat. Les blancs ont exterminé deux
mille noirs dans le district du Cul-de-Sac. Les colons continuent de se
fortifier et de hérisser la plaine de postes militaires. Nous avons perdu, par
notre faute, l'occasion de prendre le Cap ; elle ne se représentera pas de
longtemps. Du côté de l'est, la route principale est coupée par une rivière ;
les blancs, afin d'en défendre le passage, y ont établi une batterie sur des
pontons, et ont formé sur chaque bord deux petits camps. Au sud, il y a une
grande route qui traverse ce pays montueux appelé le Haut-du-Cap ; ils l'ont
couverte de troupes et d'artillerie. La position est également fortifiée du côté
de la terre par une bonne palissade, à laquelle tous les habitants ont
travaillé, et l'on y a ajouté des chevaux de frise. Le Cap est donc à l'abri de
nos armes. Notre embuscade aux gorges de Dompte-Mulâtre a manqué son effet. A
tous nos échecs se joint la fièvre de Siam, qui dépeuple le camp de
Jean-François. En conséquence, le grand amiral de France [ Nous avons déjà dit
que Jean-François prenait ce titre ] pense, et nous partageons son avis, qu'il
conviendrait de traiter avec le gouverneur Blanchelande et l'assemblée
coloniale. Voici la lettre que nous adressons à l'assemblée à ce sujet : écoute!
« Messieurs les députés,
« De grands malheurs ont affligé cette
riche et importante colonie ; nous y avons été enveloppés, et il ne nous reste
plus rien à dire pour notre justification. Un jour vous nous rendrez toute la
justice que mérite notre position. Nous devons être compris dans l'amnistie
générale que le roi Louis XVI a prononcée pour tous indistinctement.
«
Sinon, comme le roi d'Espagne est un bon roi, qui nous traite fort bien, et nous
témoigne des récompenses, nous continuerons de le servir avec zèle et
dévouement.
« Nous voyons par la loi du 28 septembre 1791 que
l'assemblée nationale et le roi vous accordent de prononcer définitivement sur
l'état des personnes non libres et l'état politique des hommes de couleur. Nous
défendrons les décrets de l'assemblée nationale et les vôtres, revêtus des
formalités requises, jusqu'à la dernière goutte de notre sang. Il serait même
intéressant que vous déclariez, par un arrêté sanctionné de monsieur le
général, que votre intention est de vous occuper du sort des esclaves. Sachant
qu'ils sont l'objet de votre sollicitude, par leurs chefs, à qui vous feriez
parvenir ce travail, ils seraient satisfaits, et l'équilibre rompu se
rétablirait en peu de temps.
« Ne comptez pas cependant, messieurs les
représentants, que nous consentions à nous armer pour les volontés des
assemblées révolutionnaires. Nous sommes sujets de trois rois, le roi de Congo,
maître-né de tous les noirs ; le roi de France, qui représente nos pères ; et le
roi d'Espagne, qui représente nos mères. Ces trois rois sont les descendants de
ceux qui, conduits par une étoile, ont été adorer l'Homme-Dieu. Si nous servions
les assemblées, nous serions peut- être entraînés à faire la guerre contre nos
frères, les sujets de ces trois rois, à qui nous avons promis fidélité.
« Et puis, nous ne savons ce qu'on entend par volonté de la nation, vu
que depuis que le monde règne nous n'avons exécuté que celle d'un roi. Le
prince de France nous aime, celui d'Espagne ne cesse de nous secourir. Nous les
aidons, ils nous aident ; c'est la cause de l'humanité. Et d'ailleurs ces
majestés viendraient à nous manquer, que nous aurions bien vite trôné un
roi.
« Telles sont nos intentions, moyennant quoi nous consentirons à
faire la paix.
« Signé JEAN-FRANCOIS, général ; BIASSOU, maréchal
de camp ; DESPREZ, MANZEAU, TOUSSAINT, AUBERT, commissaires ad hoc [ Il
paraîtrait que cette lettre, ridiculement caractéristique, fut en effet envoyée
à l'assemblée. ]. »
-- Tu vois, ajouta Biassou après la lecture de cette
pièce de diplomatie nègre, dont le souvenir s'est fixé mot pour mot dans ma
tête, tu vois que nous sommes pacifiques. Or, voici ce que je veux de toi. Ni
Jean-François, ni moi, n'avons été élevés dans les écoles des blancs, où l'on
apprend le beau langage. Nous savons nous battre, mais nous ne savons point
écrire. Cependant nous ne voulons pas qu'il reste rien dans notre lettre à
l'assemblée qui puisse exciter les burlerias orgueilleuses de nos anciens
maîtres. Tu parais avoir appris cette science frivole qui nous manque. Corrige
les fautes qui pourraient, dans notre dépêche, prêter à rire aux blancs. A ce
prix, je t'accorde la vie.
Il y avait dans ce rôle de correcteur des
fautes d'orthographe diplomatique de Biassou quelque chose qui répugnait trop à
ma fierté pour que je balançasse un moment. Et d'ailleurs, que me faisait la vie
? Je refusai son offre.
Il parut surpris.
-- Comment !
s'écria-t-il, tu aimes mieux mourir que de redresser quelques traits de plume
sur un morceau de parchemin ?
-- Oui, lui répondis-je.
Ma
résolution semblait l'embarrasser. Il me dit après un instant de rêverie :
-- Ecoute bien, jeune fou, je suis moins obstiné que toi. Je te donne
jusqu'à demain soir pour te décider à m'obéir ; demain, au coucher du soleil, tu
seras ramené devant moi. Pense alors à me satisfaire. Adieu, la nuit porte
conseil. Songes-y bien, chez nous la mort n'est pas seulement la mort.
Le sens de ces dernières paroles, accompagnées d'un rire affreux,
n'était pas équivoque ; et les tourments que Biassou avait coutume d'inventer
pour ses victimes achevaient de l'expliquer.
-- Candi, ramenez le
prisonnier, poursuivit Biassou ; confiez-en la garde aux noirs du Morne-Rouge ;
je veux qu'il vive encore un tour de soleil, et mes autres soldats n'auraient
peut-être pas la patience d'attendre que les vingt-quatre heures fussent
écoulées.
Le mulâtre Candi, qui était le chef de sa garde, me fit lier
les bras derrière le dos. Un soldat prit l'extrémité de la corde, et nous
sortîmes de la grotte.
XXXIX
Quand les événements
extraordinaires, les angoisses et les catastrophes viennent fondre tout à coup
au milieu d'une vie heureuse et délicieusement uniforme, ces émotions
inattendues, ces coups du sort, interrompent brusquement le sommeil de l'âme,
qui se reposait dans la monotonie de la prospérité. Cependant le malheur qui
arrive de cette manière ne semble pas un réveil, mais seulement un songe. Pour
celui qui a toujours été heureux, le désespoir commence par la stupeur.
L'adversité imprévue ressemble à la torpille ; elle secoue, mais engourdit ; et
l'effrayante lumière qu'elle jette soudainement devant nos yeux n'est point le
jour. Les hommes, les choses, les faits, passent alors devant nous avec une
physionomie en quelque sorte fantastique ; et se meuvent comme dans un rêve.
Tout est changé dans l'horizon de notre vie, atmosphère et perspective ; mais il
s'écoule un long temps avant que nos yeux aient perdu cette sorte d'image
lumineuse du bonheur passé qui les suit, et, s'interposant sans cesse entre eux
et le sombre présent, en change la couleur et donne je ne sais quoi de faux à la
réalité. Alors tout ce qui est nous paraît impossible et absurde ; nous croyons
à peine à notre propre existence, parce que, ne retrouvant rien autour de nous
de ce qui composait notre être, nous ne comprenons pas comment tout cela aurait
disparu sans nous entraîner, et pourquoi de notre vie il ne serait reste que
nous. Si cette position violente de l'âme se prolonge, elle dérange l'équilibre
de la pensée et devient folie, état peut-être heureux, dans lequel la vie n'est
plus pour l'infortuné qu'une vision, dont il est lui-même le fantôme.
XL
J'ignore, messieurs, pourquoi je vous expose ces idées. Ce ne sont point
de celles que l'on comprend ni que l'on fait comprendre. Il faut les avoir
senties. Je les ai éprouvées. C'était l'état de mon âme au moment ou les gardes
de Biassou me remirent aux nègres du Morne-Rouge. Il me semblait que c'étaient
des spectres qui me livraient à des spectres, et sans opposer de résistance je
me laissai lier par la ceinture au tronc d'un arbre. Ils m'apportèrent quelques
patates cuites dans l'eau, que je mangeai par cette sorte d'instinct machinal
que la bonté de Dieu laisse à l'homme au milieu des préoccupations de l'esprit.
Cependant la nuit était venue ; mes gardiens se retirèrent dans leurs
ajoupas, et six d'entre eux seulement restèrent près de moi, assis ou couchés
devant un grand feu qu'ils avaient allumé pour se préserver du froid nocturne.
Au bout de quelques instants. tous s'endormirent profondément.
L'accablement physique dans lequel je me trouvais alors ne contribuait
pas peu aux vagues rêveries qui égaraient ma pensée. Je me rappelais les jours
sereins et toujours les mêmes que, peu de semaines auparavant, je passais encore
près de Marie, sans même entrevoir dans l'avenir une autre possibilité que celle
d'un bonheur éternel. Je les comparais à la journée qui venait de s'écouler,
journée où tant de choses étranges s'étaient déroulées devant moi, comme pour me
faire douter de leur existence, où ma vie avait été trois fois condamnée, et
n'avait pas été sauvée. Je méditais sur mon avenir présent, qui ne se composait
plus que d'un lendemain, et ne m'offrait plus d'autre certitude que le malheur
et la mort, heureusement prochaine. Il me semblait lutter contre un cauchemar
affreux. Je me demandais s'il était possible que tout ce qui s'était passé, que
ce qui m'entourait fût le camp du sanguinaire Biassou, que Marie fût pour jamais
perdue pour moi, et que ce prisonnier gardé par six barbares, garrotté et voué à
une mort certaine, ce prisonnier que me montrait la lueur d'un feu de brigands,
fût bien moi. Et, malgré tous mes efforts pour fuir l'obsession d'une pensée
bien plus déchirante encore, mon coeur revenait a Marie. Je m'interrogeais avec
angoisse sur son sort ; je me roidissais dans mes liens comme pour voler à son
secours, espérant toujours que le rêve horrible se dissiperait, et que Dieu
n'aurait pas voulu faire entrer toutes les horreurs sur lesquelles je n'osais
m'arrêter dans la destinée de l'ange qu'il m'avait donnée pour épouse.
L'enchaînement douloureux de mes idées ramenait alors Pierrot devant moi, et la
rage me rendait presque insensé ; les artères de mon front me semblaient prêtes
à se rompre ; je me haïssais, je me maudissais, je me méprisais pour avoir un
moment uni mon amitié pour Pierrot à mon amour pour Marie ; et, sans chercher à
m'expliquer quel motif avait pu le pousser à se jeter lui-même dans les eaux de
la Grande-Rivière, je pleurais de ne point l'avoir tué. Il était mort ! j'allais
mourir ; et la seule chose que je regrettasse de sa vie et de la mienne, c'était
ma vengeance.
Toutes ces émotions m'agitaient au milieu d'un
demi-sommeil dans lequel l'épuisement m'avait plongé. Je ne sais combien de
temps il dura ; mais j'en fus soudainement arraché par le retentissement d'une
voix mâle qui chantait distinctement, mais de loin : Yo que soy
contrabandista. J'ouvris les yeux en tressaillant ; tout était noir, les
nègres dormaient, le feu mourait. Je n'entendais plus rien ; je pensai que cette
voix était une illusion du sommeil, et mes paupières alourdies se refermèrent.
Je les ouvris une seconde fois précipitamment ; la voix avait recommencé, et
chantait avec tristesse et de plus près ce couplet d'une romance espagnole :
En los campos de Ocaña,
Prisonero cai ;
Me llevan à
Cotadilla ;
Desdichado fui ! [ Dans les champs d'Ocaña,/ Je tombai
prisonnier ;/ Ils m'emmenèrent à Cotadilla ;/ Je fus malheureux. ]
Cette
fois, il n'y avait plus de rêve. C'était la voix de Pierrot ! Un moment après,
elle s'éleva encore dans l'ombre et le silence, et fit entendre pour la deuxième
fois, presque à mon oreille, l'air connu : Yo que soi contrabandista. Un
dogue vint joyeusement se rouler à mes pieds, c'était Rask. Je levai les yeux.
Un noir était devant moi, et la lueur du foyer projetait à côté du chien son
ombre colossale ; c'était Pierrot. La vengeance me transporta ; la surprise me
rendit immobile et muet. Je ne dormais pas. Les morts revenaient donc ! Ce
n'était plus un songe, mais une apparition. Je me détournai avec horreur. A
cette vue, sa tête tomba sur sa poitrine.
-- Frère, murmura-t-il à voix
basse, tu m'avais promis de ne jamais douter de moi quand tu m'entendrais
chanter cet air ; frère, dis, as-tu oublié ta promesse ?
La colère me
rendit la parole.
-- Monstre ! m'écriai-je, je te retrouve donc enfin ;
bourreau, assassin de mon oncle, ravisseur de Marie, oses-tu m'appeler ton frère
? Tiens, ne m'approche pas !
J'oubliais que j'étais attaché de manière à
ne pouvoir faire presque aucun mouvement. J'abaissai comme involontairement les
yeux sur mon côté pour y chercher mon épée. Cette intention visible le frappa.
Il prit un air ému, mais doux.
-- Non, dit-il, non, je n'approcherai
pas. Tu es malheureux, je te plains ; toi, tu ne me plains pas, quoique je sois
plus malheureux que toi.
Je haussai les épaules. Il comprit ce reproche
muet. Il me regarda d'un air rêveur.
-- Oui, tu as beaucoup perdu ;
mais, crois-moi, j'ai perdu plus que toi.
Cependant ce bruit de voix
avait réveillé les six nègres qui me gardaient. Apercevant un étranger, ils se
levèrent précipitamment en saisissant leurs armes ; mais dès que leurs regards
se furent arrêtés sur Pierrot, ils poussèrent un cri de surprise et de joie, et
tombèrent prosternés en battant la terre de leurs fronts.
Mais les
respects que ces nègres rendaient à Pierrot, les caresses que Rask portait
alternativement de son maître à moi, en me regardant avec inquiétude, comme
étonné de mon froid accueil, rien ne faisait impression sur moi en ce moment.
J'étais tout entier à l'émotion de ma rage, rendue impuissante par les liens qui
me chargeaient.
-- Oh ! m'écriai-je enfin, en pleurant de fureur sous
les entraves qui me retenaient, oh ! que je suis malheureux ! Je regrettais que
ce misérable se fût fait justice à lui-même ; je le croyais mort, et je me
désolais pour ma vengeance. Et maintenant le voilà qui vient me narguer lui-même
; il est là, vivant, sous mes yeux, et je ne puis jouir du bonheur de le
poignarder ! Oh ! qui me délivrera de ces exécrables noeuds ?
Pierrot se
retourna vers les nègres, toujours en adoration devant lui.
--
Camarades, dit-il, détachez le prisonnier !
XLI
Il fut
promptement obéi. Mes six gardiens coupèrent avec empressement les cordes qui
m'entouraient. Je me levai debout et libre, mais je restai immobile ;
l'étonnement m'enchaînait à son tour.
-- Ce n'est pas tout, reprit alors
Pierrot ; et, arrachant le poignard de l'un de ses nègres, il me le présenta en
disant : - Tu peux te satisfaire. A Dieu ne plaise que je te dispute le droit de
disposer de ma vie ! Tu l'as sauvée trois fois ; elle est bien à toi maintenant
; frappe, si tu veux frapper.
Il n'y avait ni reproche ni amertume dans
sa voix. Il n'était que triste et résigné.
Cette voie inattendue ouverte
à ma vengeance par celui même qu'elle brûlait d'atteindre avait quelque chose de
trop étrange et de trop facile. Je sentis que toute ma haine pour Pierrot, tout
mon amour pour Marie ne suffisaient pas pour me porter à un assassinat ;
d'ailleurs quelles que fussent les apparences, une voix me criait au fond du
coeur qu'un ennemi et un coupable ne vient pas de cette manière au-devant de la
vengeance et du châtiment. Vous le dirai-je enfin ? il y avait dans le prestige
impérieux dont cet être extraordinaire était environné quelque chose qui me
subjuguait moi- même malgré moi dans ce moment. Je repoussai le poignard.
-- Malheureux ! lui dis-je, je veux bien te tuer dans un combat, mais
non t'assassiner. Défends-toi !
-- Que je me défende ! répondit-il
étonné ! et contre qui ?
-- Contre moi !
Il fit un geste de
stupeur.
-- Contre toi ! C'est la seule chose pour laquelle je ne puisse
t'obéir. Vois-tu Rask ? je puis bien l'égorger, il se laissera faire ; mais je
ne saurais le contraindre à lutter contre moi, il ne me comprendrait point. Je
ne te comprends pas ; je suis Rask pour toi.
Il ajouta après un silence
:
-- Je vois la haine dans tes yeux, comme tu l'as pu voir un jour dans
les miens. Je sais que tu as éprouvé bien des malheurs, ton oncle massacré, tes
champs incendiés, tes amis égorgés ; on a saccagé tes maisons, dévasté ton
héritage ; mais ce n'est pas moi, ce sont les miens. Ecoute, je t'ai dit un jour
que les tiens m'avaient fait bien du mal ; tu m'as répondu que ce n'était pas
toi ; qu'ai-je fait alors ?
Son visage s'éclaircit ; il s'attendait à me
voir tomber dans ses bras. Je le regardai d'un air farouche.
-- Tu
désavoues tout ce que m'ont fait les tiens, lui dis-je avec l'accent de la
fureur, et tu ne parles pas de ce que tu m'as fait, toi !
-- Quoi donc ?
demanda-t-il.
Je m'approchai violemment de lui, et ma voix devint un
tonnerre :
-- Où est Marie ? qu'as-tu fait de Marie ?
A ce nom,
un nuage passa sur son front ; il parut un moment embarrassé. Enfin, rompant le
silence :
-- Maria ! répondit-il. Oui, tu as raison... Mais trop
d'oreilles nous écoutent.
Son embarras, ces mots : Tu as raison,
rallumèrent un enfer dans mon coeur. Je crus voir qu'il éludait ma question. En
ce moment il me regarda avec son visage ouvert, et me dit avec une émotion
profonde :
-- Ne me soupçonne pas, je t'en conjure. Je te dirai tout
cela ailleurs. Tiens, aime-moi comme je t'aime, avec confiance.
Il
s'arrêta un instant pour observer l'effet de ses paroles, et ajouta avec
attendrissement :
-- Puis-je t'appeler frère ?
Mais ma colère
jalouse avait repris toute sa violence, et ces paroles tendres, qui me parurent
hypocrites, ne firent que l'exaspérer.
-- Oses-tu bien me rappeler ce
temps? m'écriai-je, misérable ingrat !
Il m'interrompit. De grosses
larmes brillaient dans ses yeux.
-- Ce n'est pas moi qui suis ingrat !
-- Eh bien, parle ! repris-je avec emportement. Qu'as-tu fait de Marie ?
-- Ailleurs, ailleurs ! me répondit-il. Ici nos oreilles n'entendent pas
seules ce que nous disons. Au reste, tu ne me croirais pas sans doute sur
parole, et puis le temps presse. Voilà qu'il fait jour, et il faut que je te
tire d'ici. Ecoute, tout est fini, puisque tu doutes de moi, et tu feras aussi
bien de m'achever avec un poignard ; mais attends encore un peu avant d'exécuter
ce que tu appelles ta vengeance ; je dois d'abord te délivrer. Viens avec moi
trouver Biassou.
Cette manière d'agir et de parler cachait un mystère
que je ne pouvais comprendre. Malgré toutes mes préventions contre cet homme, sa
voix faisait toujours vibrer une corde dans mon coeur. En l'écoutant, je ne sais
quelle puissance me dominait. Je me surprenais balançant entre la vengeance et
la pitié, la défiance et un aveugle abandon. Je le suivis.
XLII
Nous sortîmes du quartier des nègres du Morne-Rouge. Je m'étonnais de
marcher libre dans ce camp barbare où la veille chaque brigand semblait avoir
soif de mon sang. Loin de chercher à nous arrêter, les noirs et les mulâtres se
prosternaient sur notre passage avec des exclamations de surprise, de joie et de
respect. J'ignorais quel rang Pierrot occupait dans l'armée des révoltés ; mais
je me rappelais l'empire qu'il exerçait sur ses compagnons d'esclavage, et je
m'expliquais sans peine l'importance dont il paraissait jouir parmi ses
camarades de rébellion.
Arrivés à la ligne de gardes qui veillait devant
la grotte de Biassou, le mulâtre Candi, leur chef, vint à nous, nous demandant
de loin, avec menaces, pourquoi nous osions avancer si près du général ; mais
quand il fut à portée de voir distinctement les traits de Pierrot, il ôta
subitement sa montera brodée en or, et, comme terrifié de sa propre audace, il
s'inclina jusqu'à terre, et nous introduisit près de Biassou, en balbutiant
mille excuses, auxquelles Pierrot ne répondit que par un geste de dédain.
Le respect des simples soldats nègres pour Pierrot ne m'avait pas étonné
; mais en voyant Candi, l'un de leurs principaux officiers, s'humilier ainsi
devant l'esclave de mon oncle, je commençai à me demander quel pouvait être cet
homme dont l'autorité semblait si grande. Ce fut bien autre chose quand je vis
le généralissime, qui était seul au moment où nous entrâmes, et mangeait
tranquillement un calalou, se lever précipitamment à l'aspect de Pierrot, et,
dissimulant une surprise inquiète et un violent dépit sous des apparences de
profond respect, s'incliner humblement devant mon compagnon, et lui offrir son
propre trône d'acajou. Pierrot refusa.
-- Jean Biassou, dit-il, je ne
suis pas venu vous prendre votre place, mais simplement vous demander une grâce.
-- Alteza, répondit Biassou en redoublant ses salutations, vous
savez que vous pouvez disposer de tout ce qui dépend de Jean Biassou, de tout ce
qui appartient à Jean Biassou, et de Jean Biassou lui-même.
Ce titre
d'alteza, qui équivaut à celui d'altesse ou de hautesse, donné à
Pierrot par Biassou, accrut encore mon étonnement.
-- Je n'en veux pas
tant, reprit vivement Pierrot ; je ne vous demande que la vie et la liberté de
ce prisonnier.
Il me désignait de la main. Biassou parut un moment
interdit ; cet embarras fut court.
-- Vous désolez votre serviteur,
alteza ; vous exigez de lui bien plus qu'il ne peut vous accorder, à son
grand regret. Ce prisonnier n'est point Jean Biassou, n'appartient pas à Jean
Biassou, et ne dépend pas de Jean Biassou.
-- Que voulez-vous dire?
demanda Pierrot sévèrement. De qui dépend-il donc ? Y a-t-il un autre pouvoir
que vous ?
-- Hélas oui ! alteza.
-- Et lequel ?
-- Mon armée.
L'air caressant et rusé avec lequel Biassou
éludait les questions hautaines et franches de Pierrot annonçait qu'il était
déterminé à n'accorder à l'autre que les respects auxquels il paraissait obligé.
-- Comment ! s'écria Pierrot, votre armée ! Et ne la commandez-vous pas
?
Biassou, conservant son avantage, sans quitter pourtant son attitude
d'infériorité, répondit avec une apparence de sincérité :
-- Sù
alteza pense-t-elle que l'on puisse réellement commander à des hommes qui ne
se révoltent que pour ne pas obéir ?
J'attachais trop peu de prix à la
vie pour rompre le silence ; mais ce que j'avais vu la veille de l'autorité
illimitée de Biassou sur ses bandes aurait pu me fournir l'occasion de le
démentir et de montrer à nu sa duplicité. Pierrot lui répliqua :
-- Eh
bien ! si vous ne savez pas commander à votre armée, et si vos soldats sont vos
chefs, quels motifs de haine peuvent-ils avoir contre ce prisonnier ?
--
Boukmann vient d'être tué par les troupes du gouvernement, dit Biassou, en
composant tristement son visage féroce et railleur ; les miens ont résolu de
venger sur ce blanc la mort du chef des nègres marrons de la Jamaïque ; ils
veulent opposer trophée à trophée, et que la tête de ce jeune officier serve de
contrepoids à la tête de Boukmann dans la balance où le bon Giu pèse les
deux partis.
-- Comment avez-vous pu, dit Pierrot, adhérer à ces
horribles représailles? Ecoutez-moi, Jean Biassou ; ce sont ces cruautés qui
perdront notre juste cause. Prisonnier au camp des blancs, d'où j'ai réussi à
m'échapper, j'ignorais la mort de Boukmann, que vous m'apprenez. C'est un juste
châtiment du ciel pour ses crimes. Je vais vous apprendre une autre nouvelle ;
Jeannot, ce même chef de noirs, qui avait servi de guide aux blancs pour les
attirer dans l'embuscade de Dompte-Mulâtre, Jeannot vient aussi de mourir. Vous
savez, ne m'interrompez pas, Biassou, qu'il rivalisait d'atrocité avec Boukmann
et vous ; or, faites attention à ceci, ce n'est point la foudre du ciel, ce ne
sont point les blancs qui l'ont frappé, c'est Jean-François lui-même qui a fait
cet acte de justice.
Biassou, qui écoutait avec un sombre respect, fit
une exclamation de surprise. En ce moment Rigaud entra, salua profondément
Pierrot, et parla bas à l'oreille du généralissime. On entendait au-dehors une
grande agitation dans le camp. Pierrot continuait :
-- ... Oui.
Jean-François, qui n'a d'autre défaut qu'un luxe funeste, et l'étalage ridicule
de cette voiture à six chevaux qui le mène chaque jour de son camp à la messe du
curé de la Grande-Rivière. Jean-François a puni les fureurs de Jeannot. Malgré
les lâches prières du brigand, quoique à son dernier moment il se soit cramponné
au curé de la Marmelade, chargé de l'exhorter, avec tant de terreur qu'on a dû
l'arracher de force, le monstre a été fusillé hier, au pied même de l'arbre armé
de crochets de fer auxquels il suspendait ses victimes vivantes. Biassou,
méditez cet exemple ! Pourquoi ces massacres qui contraignent les blancs à la
férocité ? Pourquoi encore user de jongleries afin d'exciter la fureur de nos
malheureux camarades, déjà trop exaspérés ? Il y a au Trou-Coffi un charlatan
mulâtre, nommé Romaine-la- Prophétesse, qui fanatise une bande de noirs ; il
profane la sainte messe ; il leur persuade qu'il est en rapport avec la Vierge,
dont il écoute les prétendus oracles en mettant sa tête dans le tabernacle ; et
il pousse ses camarades au meurtre et au pillage, au nom de Marie !
Il y
avait peut-être une expression plus tendre encore que la vénération religieuse
dans la manière dont Pierrot prononça ce nom. Je ne sais comment cela se fit,
mais je m'en sentis offensé et irrité.
-... Eh bien! poursuivit
l'esclave, vous avez dans votre camp je ne sais quel obi, je ne sais quel
jongleur comme ce Romaine-la-Prophétesse ! Je n'ignore point qu'ayant à conduire
une armée composée d'hommes de tous pays, de toutes familles, de toutes
couleurs, un lien commun vous est nécessaire, mais ne pouvez-vous le trouver
autre part que dans un fanatisme féroce et des superstitions ridicules ?
Croyez-moi, Biassou, les blancs sont moins cruels que nous. J'ai vu beaucoup de
planteurs défendre les jours de leur esclave ; je n'ignore pas que, pour
plusieurs d'entre eux, ce n'était pas sauver la vie d'un homme, mais une somme
d'argent ; du moins leur intérêt leur donnait une vertu. Ne soyons pas moins
cléments qu'eux, c'est aussi notre intérêt. Notre cause sera-t-elle plus sainte
et plus juste quand nous aurons exterminé des femmes, égorgé des enfants,
torturé des vieillards, brûlé des colons dans leurs maisons ? Ce sont là
pourtant nos exploits de chaque jour. Faut-il, répondez, Biassou, que le seul
vestige de notre passage soit toujours une trace de sang ou une trace de feu ?
Il se tut. L'éclat de son regard, l'accent de sa voix donnaient à ses
paroles une force de conviction et d'autorité impossible à reproduire. Comme un
renard pris par un lion, l'oeil obliquement baissé de Biassou semblait chercher
par quelle ruse il pourrait échapper à tant de puissance. Pendant qu'il
méditait, le chef de la bande des Cayes, ce même Rigaud qui la veille avait vu
d'un front tranquille tant d'horreurs se commettre devant lui, paraissait
s'indigner des attentats dont Pierrot avait tracé le tableau, et s'écriait avec
une hypocrite consternation :
-- Eh ! mon bon Dieu, qu'est-ce que c'est
qu'un peuple en fureur !
XLIII
Cependant la rumeur extérieure
s'accroissait et paraissait inquiéter Biassou. J'ai appris plus tard que cette
rumeur provenait des nègres du Morne-Rouge, qui parcouraient le camp en
annonçant le retour de mon libérateur, et exprimaient l'intention de le
seconder, quel que fût le motif pour lequel il s'était rendu près de Biassou.
Rigaud venait d'informer le généralissime de cette circonstance ; et c'est la
crainte d'une scission funeste qui détermina le chef rusé à l'espèce de
concession qu'il fit aux désirs de Pierrot.
-- Alteza, dit-il
avec un air de dépit, si nous sommes sévères pour les blancs, vous êtes sévère
pour nous. Vous avez tort de m'accuser de la violence du torrent ; il
m'entraîne. Mais enfin que podria hacer ahora [ Que pourrais-je faire
maintenant ? ] qui vous fût agréable ?
-- Je vous l'ai déjà dit,
señor Biassou, répondit Pierrot ; laissez-moi emmener ce prisonnier.
Biassou demeura un moment pensif, puis s'écria, donnant à l'expression
de ses traits le plus de franchise qu'il put :
-- Allons, alteza,
je veux vous prouver quel est mon désir de vous plaire. Permettez-moi seulement
de dire deux mots en secret au prisonnier ; il sera libre ensuite de vous
suivre.
-- Vraiment ! qu'à cela ne tienne, répondit Pierrot.
Et
son visage, jusqu'alors fier et mécontent, rayonnait de joie. Il s'éloigna de
quelques pas.
Biassou m'entraîna dans un coin de la grotte et me dit à
voix basse :
-- Je ne puis t'accorder la vie qu'à une condition ; tu la
connais, y souscris-tu ?
Il me montrait la dépêche de Jean-François. Un
consentement m'eût paru une bassesse.
-- Non, lui dis-je.
-- Ah
! reprit-il avec son ricanement. Toujours aussi décidé! Tu comptes donc beaucoup
sur ton protecteur? Sais-tu qui il est ?
-- Oui, lui répliquai-je
vivement ; c'est un monstre comme toi, seulement plus hypocrite encore !
Il se redressa avec étonnement ; et, cherchant à deviner dans mes yeux
si je parlais sérieusement :
-- Comment ! dit-il, tu ne le connais donc
pas ?
Je répondis avec dédain :
-- Je ne reconnais en lui qu'un
esclave de mon oncle, nommé Pierrot.
Biassou se remit à ricaner.
-- Ha ! ha ! voilà qui est singulier ! Il demande ta vie et ta liberté,
et tu l'appelles « un monstre comme moi » !
-- Que m'importe ?
répondis-je. Si j'obtenais un moment de liberté, ce ne serait pas pour lui
demander ma vie, mais la sienne !
-- Qu'est-ce que cela ? dit Biassou.
Tu parais pourtant parler comme tu penses, et je ne suppose pas que tu veuilles
plaisanter avec ta vie. Il y a là-dessous quelque chose que je ne comprends pas.
Tu es protégé par un homme que tu hais ; il plaide pour ta vie, et tu veux sa
mort ! Au reste, cela m'est égal, à moi. Tu désires un moment de liberté, c'est
la seule chose que je puisse t'accorder. Je te laisserai libre de le suivre ;
donne-moi seulement d'abord ta parole d'honneur de venir te remettre dans mes
mains deux heures avant le coucher du soleil. - Tu es français, n'est-ce pas ?
Vous le dirai-je, messieurs ? la vie m'était à charge ; je répugnais
d'ailleurs à la recevoir de ce Pierrot, que tant d'apparences désignaient à ma
haine ; je ne sais pas si même il n'entra pas dans ma résolution la certitude
que Biassou, qui ne lâchait pas aisément une proie, ne consentirait jamais à ma
délivrance ; je ne désirais réellement que quelques heures de liberté pour
achever, avant de mourir, d'éclaircir le sort de ma bien-aimée Marie et le mien.
La parole que Biassou, confiant en l'honneur français, me demandait était un
moyen sûr et facile d'obtenir encore un jour ; je la donnai.
Après
m'avoir lié de la sorte, le chef se rapprocha de Pierrot.
--
Alteza, dit-il d'un ton obséquieux, le prisonnier blanc est à vos ordres
; vous pouvez l'emmener ; il est libre de vous accompagner.
Je n'avais
jamais vu autant de bonheur dans les yeux de Pierrot.
-- Merci, Biassou
! s'écria-t-il en lui tendant la main, merci ! Tu viens de me rendre un service
qui te fait maître désormais de tout exiger de moi ! Continue à disposer de mes
frères du Morne-Rouge jusqu'à mon retour.
Il se tourna vers moi.
-- Puisque tu es libre, dit-il, viens !
Et il m'entraîna avec
une énergie singulière.
Biassou nous regarda sortir d'un air étonné, qui
perçait même à travers les démonstrations de respect dont il accompagna le
départ de Pierrot.
XLIV
Il me tardait d'être seul avec Pierrot.
Son trouble quand je l'avais questionné sur le sort de Marie, l'insolente
tendresse avec laquelle il osait prononcer son nom, avaient encore enraciné les
sentiments d'exécration et de jalousie qui germèrent en mon coeur au moment où
je le vis enlever à travers l'incendie du fort Galifet celle que je pouvais à
peine appeler mon épouse. Que m'importait, après cela, les reproches généreux
qu'il avait adressés devant moi au sanguinaire Biassou, les soins qu'il avait
pris de ma vie, et même cette empreinte extraordinaire qui marquait toutes ses
paroles et toutes ses actions ? Que m'importait ce mystère qui semblait
l'envelopper ; qui le faisait apparaître vivant à mes yeux quand je croyais
avoir assisté à sa mort ; qui me le montrait captif chez les blancs quand je
l'avais vu s'ensevelir dans la Grande-Rivière ; qui changeait l'esclave en
altesse, le prisonnier en libérateur ? De toutes ces choses incompréhensibles,
la seule qui fût claire pour moi, c'était le rapt odieux de Marie, un outrage à
venger, un crime à punir. Ce qui s'était déjà passé d'étrange sous mes yeux
suffisait à peine pour me faire suspendre mon jugement, et j'attendais avec
impatience l'instant où je pourrais contraindre mon rival a s'expliquer. Ce
moment vint enfin.
Nous avions traversé les triples haies de noirs
prosternés sur notre passage, et s'écriant avec surprise : Miraculo ! ya no
esta prisonero ! [ Miracle ! Il n'est déjà plus prisonnier ! ] J'ignore si
c'est de moi ou de Pierrot qu'ils voulaient parler. Nous avions franchi les
dernières limites du camp ; nous avions perdu de vue derrière les arbres et les
rochers les dernières vedettes de Biassou ; Rask, joyeux, nous devançait, puis
revenait à nous ; Pierrot marchait avec rapidité ; je l'arrêtai brusquement.
-- Ecoute, lui dis-je, il est inutile d'aller plus loin. Les oreilles
que tu craignais ne peuvent plus nous entendre ; parle, qu'as-tu fait de Marie ?
Une émotion concentrée faisait haleter ma voix. Il me regarda avec
douceur.
-- Toujours ! me répondit-il.
-- Oui, toujours !
m'écriai-je furieux, toujours ! Je te ferai cette question jusqu'à ton dernier
souffle, jusqu'à mon dernier soupir. Où est Marie ?
-- Rien ne peut donc
dissiper tes doutes sur ma foi ! - Tu le sauras bientôt.
-- Bientôt,
monstre ! répliquai-je. C'est maintenant que je veux le savoir. Où est Marie ?
où est Marie ? entends-tu ? Réponds, ou échange ta vie contre la mienne !
Défends-toi !
-- Je t'ai déjà dit, reprit-il avec tristesse, que cela ne
se pouvait pas. Le torrent ne lutte pas contre sa source ; ma vie, que tu as
sauvée trois fois, ne peut combattre contre ta vie. Je le voudrais d'ailleurs,
que la chose serait encore impossible. Nous n'avons qu'un poignard pour nous
deux.
En parlant ainsi il tira un poignard de sa ceinture et me le
présenta.
-- Tiens, dit-il.
J'étais hors de moi. Je saisis le
poignard et le fis briller sur sa poitrine. Il ne songeait pas à s'y soustraire.
-- Misérable, lui dis-je, ne me force point à un assassinat. Je te
plonge cette lame dans le coeur, si tu ne me dis pas où est ma femme à
l'instant.
Il me répondit sans colère :
-- Tu es le maître.
Mais, je t'en prie à mains jointes, laisse-moi encore une heure de vie, et
suis-moi. Tu doutes de celui qui te doit trois vies, de celui que tu nommais ton
frère ; mais, écoute, si dans une heure tu en doutes encore, tu seras libre de
me tuer. Il sera toujours temps. Tu vois bien que je ne veux pas te résister. Je
t'en conjure au nom même de Maria... Il ajouta péniblement : - De ta
femme. - Encore une heure ; et si je te supplie ainsi, va, ce n'est pas pour
moi, c'est pour toi !
Son accent avait une expression ineffable de
persuasion et de douleur. Quelque chose sembla m'avertir qu'il disait peut-être
vrai, que l'intérêt seul de sa vie ne suffirait pas pour donner à sa voix cette
tendresse pénétrante, cette suppliante douceur, et qu'il plaidait pour plus que
lui-même. Je cédai encore une fois à cet ascendant secret qu'il exerçait sur
moi, et qu'en ce moment je rougissais de m'avouer.
-- Allons, dis-je, je
t'accorde ce sursis d'une heure ; je te suivrai.
Je voulus lui rendre le
poignard.
-- Non, répondit-il, garde-le, tu te défies de moi. Mais
viens, ne perdons pas de temps.
XLV
Il recommença à me conduire.
Rask, qui pendant notre entretien avait fréquemment essayé de se remettre en
marche, puis était revenu chaque fois vers nous, demandant en quelque sorte du
regard pourquoi nous nous arrêtions, Rask reprit joyeusement sa course. Nous
nous enfonçâmes dans une forêt vierge. Au bout d'une demi-heure environ, nous
débouchâmes sur une jolie savane verte, arrosée d'une eau de roche, et bordée
par la lisière fraîche et profonde des grands arbres centenaires de la forêt.
Une caverne, dont une multitude de plantes grimpantes, la clématite, la liane,
le jasmin, verdissaient le front grisâtre, s'ouvrait sur la savane. Rask allait
aboyer, Pierrot le fit taire d'un signe, et, sans dire une parole, m'entraîna
par la main dans la caverne.
Une femme, le dos tourné à la lumière,
était assise dans cette grotte, sur un tapis de sparterie. Au bruit de nos pas,
elle se retourna. - Mes amis, c'était Marie !
Elle était vêtue d'une
robe blanche comme le jour de notre union, et portait encore dans ses cheveux la
couronne de fleurs d'oranger, dernière parure virginale de la jeune épouse, que
mes mains n'avaient pas détachée de son front. Elle m'aperçut, me reconnut, jeta
un cri, et tomba dans mes bras, mourante de joie et de surprise. J'étais éperdu.
A ce cri, une vieille femme qui portait un enfant dans ses bras accourut
d'une deuxième chambre pratiquée dans un enfoncement de la caverne. C'était la
nourrice de Marie, et le dernier enfant de mon malheureux oncle. Pierrot était
allé chercher de l'eau à la source voisine. Il en jeta quelques gouttes sur le
visage de Marie. Leur fraîcheur rappela la vie ; elle ouvrit les yeux.
-- Léopold, dit-elle, mon Léopold !
-- Marie !... répondis-je ;
et le reste de nos paroles s'acheva dans un baiser.
-- Pas devant moi au
moins ! s'écria une voix déchirante.
Nous levâmes les yeux ; c'était
Pierrot. Il était là, assistant à nos caresses comme à un supplice. Son sein
gonflé haletait, une sueur glacée tombait à grosses gouttes de son front. Tous
ses membres tremblaient. Tout à coup il cacha son visage de ses deux mains, et
s'enfuit hors de la grotte en répétant avec un accent terrible : - Pas devant
moi !
Marie se souleva de mes bras à demi, et s'écria en le suivant des
yeux :
-- Grand Dieu ! mon Léopold, notre amour paraît lui faire mal.
Est-ce qu'il m'aimerait ?
Le cri de l'esclave m'avait prouvé qu'il était
mon rival ; l'exclamation de Marie me prouvait qu'il était aussi mon ami.
-- Marie ! répondis-je, et une félicité inouïe entra dans mon coeur en
même temps qu'un mortel regret ; Marie ! est-ce que tu l'ignorais ?
--
Mais je l'ignore encore ; me dit-elle avec une chaste rougeur. Comment ! il
m'aime ! Je ne m'en étais jamais aperçue.
Je la pressai sur mon coeur
avec ivresse.
-- Je retrouve ma femme et mon ami ! m'écriai-je ; que je
suis heureux et que je suis coupable ! J'avais douté de lui.
-- Comment
! reprit Marie étonnée, de lui ! de Pierrot ! Oh oui, tu es bien coupable. Tu
lui dois deux fois ma vie, et peut-être plus encore, ajouta-t-elle en baissant
les yeux. Sans lui le crocodile de la rivière m'aurait dévorée ; sans lui les
nègres... C'est Pierrot qui m'a arrachée de leurs mains, au moment où ils
allaient sans doute me rejoindre à mon malheureux père !
Elle
s'interrompit et pleura.
-- Et pourquoi, lui demandai-je, Pierrot ne
t'a-t-il pas renvoyée au Cap, à ton mari ?
-- Il l'a tenté,
répondit-elle, mais il ne l'a pu. Obligé de se cacher également des noirs et des
blancs, cela lui était fort difficile. Et puis, on ignorait ce que tu étais
devenu. Quelques-uns disaient t'avoir vu tomber mort, mais Pierrot m'assurait
que non, et j'étais bien certaine du contraire, car quelque chose m'en aurait
avertie ; et si tu étais mort, je serais morte aussi, en même temps.
--
Pierrot, lui dis-je, t'a donc amenée ici ?
-- Oui, mon Léopold ; cette
grotte isolée est connue de lui seul. Il avait sauvé en même temps que moi tout
ce qui restait de la famille, ma bonne nourrice et mon petit frère ; il nous y a
cachés. Je t'assure qu'elle est bien commode ; et sans la guerre qui fouille
tout le pays, maintenant que nous sommes ruinés, j'aimerais à l'habiter avec
toi. Pierrot pourvoyait à tous nos besoins. Il venait souvent ; il avait une
plume rouge sur la tête. Il me consolait, me parlait de toi, m'assurait que je
te serais rendue. Cependant, ne l'ayant pas vu depuis trois jours, je commençais
à m'inquiéter, lorsqu'il est revenu avec toi. Ce pauvre ami, il a donc été te
chercher ?
-- Oui, lui répondis-je.
-- Mais comment se fait-il
avec cela, reprit-elle, qu'il soit amoureux de moi ? En es-tu sûr ?
--
Sûr maintenant ! lui dis-je. C'est lui qui, sur le point de me poignarder, s'est
laissé fléchir par la crainte de t'affliger ; c'est lui qui te chantait ces
chansons d'amour dans le pavillon de la rivière.
-- Vraiment ! reprit
Marie avec une naïve surprise, c'est ton rival ! Le méchant homme aux soucis est
ce bon Pierrot ! Je ne puis croire cela. Il était avec moi si humble, si
respectueux, plus que lorsqu'il était notre esclave ! Il est vrai qu'il me
regardait quelquefois d'un air singulier ; mais ce n'était que de la tristesse,
et je l'attribuais à mon malheur. Si tu savais avec quel dévouement passionné il
m'entretenait de mon Léopold ! Son amitié parlait de toi presque comme mon
amour.
Ces explications de Marie m'enchantaient et me désolaient à la
fois. Je me rappelais avec quelle cruauté j'avais traité ce généreux Pierrot, et
je sentais toute la force de son reproche tendre et résigné : - Ce n'est pas
moi qui suis ingrat !
En ce moment Pierrot rentra. Sa physionomie
était sombre et douloureuse. On aurait dit un condamné qui revient de la
torture, mais qui en a triomphé. Il s'avança vers moi à pas lents, et me dit
d'une voix grave, en montrant le poignard que j'avais placé dans ma ceinture :
-- L'heure est écoulée.
-- L'heure ! quelle heure ? lui dis-je.
-- Celle que tu m'avais accordée ; elle m'était nécessaire pour te
conduire ici. Je t'ai supplié alors de me laisser la vie, maintenant je te
conjure de me l'ôter.
Les sentiments les plus doux du coeur, l'amour,
l'amitié, la reconnaissance, s'unissaient en ce moment pour me déchirer. Je
tombai aux pieds de l'esclave, sans pouvoir dire un mot, en sanglotant
amèrement. Il me releva avec précipitation.
-- Que fais-tu ? me dit-il.
-- Je te rends l'hommage que je te dois ; je ne suis plus digne d'une
amitié comme la tienne. Ta reconnaissance ne peut aller jusqu'à me pardonner mon
ingratitude.
Sa figure eut quelque temps encore une expression de
rudesse ; il paraissait éprouver de violents combats ; il fit un pas vers moi et
recula, il ouvrit la bouche et se tut. Ce moment fut de courte durée ; il
m'ouvrit ses bras en disant :
-- Puis-je à présent t'appeler frère ?
Je ne lui répondis qu'en me jetant sur son coeur.
Il ajouta,
après une légère pause :
-- Tu es bon, mais le malheur t'avait rendu
injuste.
-- J'ai retrouvé mon frère, lui dis-je ; je ne suis plus
malheureux ; mais je suis bien coupable.
-- Coupable, frère ! Je l'ai
été aussi, et plus que toi. Tu n'es plus malheureux ; moi, je le serai toujours
!
XLVI
La joie que les premiers transports de l'amitié avaient
fait briller sur son visage s'évanouit ; ses traits prirent une expression de
tristesse singulière et énergique.
-- Ecoute, me dit-il d'un ton froid ;
mon père était roi au pays de Kakongo. Il rendait la justice à ses sujets devant
sa porte ; et, à chaque jugement qu'il portait, il buvait, suivant l'usage des
rois, une pleine coupe de vin de palmier. Nous vivions heureux et puissants. Des
européens vinrent ; ils me donnèrent ces connaissances futiles qui t'ont frappé.
Leur chef était un capitaine espagnol ; il promit à mon père des pays plus
vastes que les siens, et des femmes blanches ; mon père le suivit avec sa
famille... - Frère, ils nous vendirent !
La poitrine du noir se gonfla,
ses yeux étincelaient ; il brisa machinalement un jeune néflier qui se trouvait
près de lui, puis il continua sans paraître s'adresser à moi.
-- Le
maître du pays Kakongo eut un maître, et son fils se courba en esclave sur les
sillons de Santo-Domingo. On sépara le jeune lion de son vieux père pour les
dompter plus aisément. - On enleva la jeune épouse à son époux pour en tirer
plus de profit en les unissant à d'autres. - Les petits enfants cherchèrent la
mère qui les avait nourris, le père qui les baignait dans les torrents ; ils ne
trouvèrent que des tyrans barbares, et couchèrent parmi les chiens !
Il
se tut ; ses lèvres remuaient sans qu'il parlât, son regard était fixe et égaré.
Il me saisit le bras brusquement.
-- Frère, entends-tu ? j'ai été vendu
à différents maîtres comme une pièce de bétail. - Tu te souviens du supplice
d'Ogé ; ce jour-là j'ai revu mon père. Ecoute : - c'était sur la roue !
Je frémis. Il ajouta :
-- Ma femme a été prostituée à des
blancs. Ecoute, frère : elle est morte et m'a demandé vengeance. Te le dirai-je
? continua-t-il en hésitant et en baissant les yeux, j'ai été coupable, j'en ai
aimé une autre. - Mais passons !
Tous les miens me pressaient de les
délivrer et de me venger. Rask m'apportait leurs messages.
Je ne pouvais
les satisfaire, j'étais moi-même dans les prisons de ton oncle. Le jour où tu
obtins ma grâce, je partis pour arracher mes enfants des mains d'un maître
féroce ; j'arrivai. - Frère, le dernier des petits-fils du roi de Kakongo venait
d'expirer sous les coups d'un blanc ! les autres l'avaient précédé.
Il
s'interrompit et me demanda froidement :
-- Frère, qu'aurais-tu fait ?
Ce déplorable récit m'avait glacé d'horreur. Je répondis à sa question
par un geste menaçant. Il me comprit et se mit à sourire avec amertume. Il
poursuivit :
-- Les esclaves se révoltèrent contre leur maître, et le
punirent du meurtre de mes enfants. Ils m'élurent leur chef. Tu sais les
malheurs qu'entraîna cette rébellion. J'appris que ceux de ton oncle se
préparaient à suivre le même exemple. J'arrivai dans l'Acul la nuit même de
l'insurrection. - Tu étais absent. - Ton oncle venait d'être poignardé dans son
lit. Les noirs incendiaient déjà les plantations. Ne pouvant calmer leur fureur,
parce qu'ils croyaient me venger en brûlant les propriétés de ton oncle, je dus
sauver ce qui restait de ta famille. Je pénétrai dans le fort par l'issue que
j'y avais pratiquée. Je confiai la nourrice de ta femme à un noir fidèle. J'eus
plus de peine à sauver ta Maria. Elle avait couru vers la partie embrasée
du fort pour en tirer le plus jeune de ses frères, seul échappé au massacre. Des
noirs l'entouraient ; ils allaient la tuer. Je me présentai et leur ordonnai de
me laisser me venger moi-même. Ils se retirèrent. Je pris ta femme dans mes
bras, je confiai l'enfant à Rask, et je les déposai tous deux dans cette
caverne, dont je connais seul l'existence et l'accès. - Frère, voilà mon crime.
De plus en plus pénétré de remords et de reconnaissance, je voulus me
jeter encore une fois aux pieds de Pierrot, il m'arrêta d'un air offensé.
-- Allons, viens, dit-il un moment après en me prenant par la main,
emmène ta femme et partons tous les cinq.
Je lui demandai avec surprise
où il voulait nous conduire.
-- Au camp des blancs, me répondit-il.
Cette retraite n'est plus sûre. Demain, à la pointe du jour, les blancs doivent
attaquer le camp de Biassou ; la forêt sera certainement incendiée. Et puis nous
n'avons pas un moment à perdre ; dix têtes répondent de la mienne. Nous pouvons
nous hâter, car tu es libre ; nous le devons, car je ne le suis pas.
Ces
paroles accrurent ma surprise ; je lui en demandai l'explication.
--
N'as-tu pas entendu raconter que Bug-Jargal était prisonnier ? dit-il avec
impatience.
-- Oui, mais qu'as-tu de commun avec ce Bug-Jargal ?
Il parut à son tour étonné, et répondit gravement :
-- Je suis
ce Bug-Jargal.
XLVII
J'étais habitué, pour ainsi dire, à la
surprise avec cet homme. Ce n'était pas sans étonnement que je venais de voir un
instant auparavant l'esclave Pierrot se transformer en roi africain. Mon
admiration était au comble d'avoir maintenant à reconnaître en lui le redoutable
et magnanime Bug-Jargal, chef des révoltés du Morne-Rouge. Je comprenais enfin
d'où venaient les respects que rendaient tous les rebelles, et même Biassou, au
chef Bug-Jargal, au roi de Kakongo.
Il ne parut pas s'apercevoir de
l'impression qu'avaient produite sur moi ces dernières paroles.
-- L'on
m'avait dit, reprit-il, que tu étais de ton côté prisonnier au camp de Biassou ;
j'étais venu pour te délivrer.
-- Pourquoi me disais-tu donc tout à
l'heure que tu n'étais pas libre ?
-- Il me regarda, comme cherchant à
deviner ce qui amenait cette question toute naturelle.
-- Ecoute, me
dit-il, ce matin j'étais prisonnier parmi les tiens. J'entendis annoncer dans le
camp que Biassou avait dèclaré son intention de faire mourir avant le coucher du
soleil un jeune captif nommé Léopold d'Auverney. On renforça les gardes autour
de moi. J'appris que mon exécution suivrait la tienne, et qu'en cas d'évasion
dix de mes camarades répondraient de moi. - Tu vois que je suis pressé.
Je le retins encore.
-- Tu t'es donc échappé ? lui dis-je.
-- Et comment serais-je ici ? Ne fallait-il pas te sauver ? Ne te
dois-je pas la vie ? Allons, suis-moi maintenant. Nous sommes à une heure de
marche du camp des blancs comme du camp de Biassou. Vois, l'ombre de ces
cocotiers s'allonge, et leur tête ronde parait sur l'herbe comme l'oeuf énorme
du condor. Dans trois heures le soleil sera couché. Viens, frère, le temps
presse.
Dans trois heures le soleil sera couché. Ces paroles si
simples me glacèrent comme une apparition funèbre. Elles me rappelèrent la
promesse fatale que j'avais faite à Biassou. - Hélas ! en revoyant Marie, je
n'avais plus pensé à notre séparation éternelle et prochaine ; je n'avais été
que ravi et enivré ; tant d'émotions m'avaient enlevé la mémoire, et j'avais
oublié ma mort dans mon bonheur. Le mot de mon ami me rejeta violemment dans mon
infortune. Dans trois heures le soleil sera couché ! Il fallait une bonne
heure pour me rendre au camp de Biassou.
-- Mon devoir était
impérieusement prescrit ; le brigand avait ma parole, et il valait mieux encore
mourir que de donner à ce barbare le droit de mépriser la seule chose à laquelle
il parût se fier encore, l'honneur d'un français. L'alternative était terrible ;
je choisis ce que je devais choisir ; mais, je l'avouerai, messieurs, j'hésitai
un moment. Etais-je coupable ?
XLVIII
Enfin, poussant un soupir,
je pris d'une main la main de Bug-Jargal, de l'autre celle de ma pauvre Marie,
qui observait avec anxiété le nuage sinistre répandu sur mes traits.
--
Bug-Jargal, dis-je avec effort, je te confie le seul être au monde que j'aime
plus que toi, Marie. - Retournez au camp sans moi, car je ne puis vous suivre.
-- Mon Dieu, s'écria Marie respirant à peine, quelque nouveau malheur !
Bug-Jargal avait tressailli. Un étonnement douloureux se peignait dans
ses yeux.
-- Frère, que dis-tu ?
La terreur qui oppressait Marie
à la seule idée d'un malheur que sa trop prévoyante tendresse semblait deviner
me faisait une loi de lui en cacher la réalité et de lui épargner des adieux si
déchirants ; je me penchai à l'oreille de Bug- Jargal, et lui dis à voix basse :
-- Je suis captif. J'ai juré à Biassou de revenir me mettre en son
pouvoir deux heures avant la fin du jour ; j'ai promis de mourir.
Il
bondit de fureur ; sa voix devint éclatante.
-- Le monstre ! Voilà
pourquoi il a voulu t'entretenir secrètement ; c'était pour t'arracher cette
promesse. J'aurais dû me défier de ce misérable Biassou. Comment n'ai-je pas
prévu quelque perfidie ? Ce n'est pas un noir, c'est un mulâtre.
--
Qu'est-ce donc ? Quelle perfidie ? Quelle promesse ? dit Marie épouvantée ; qui
est ce Biassou ?
-- Tais-toi, tais-toi, répétai-je bas à Bug-Jargal,
n'alarmons pas Marie.
-- Bien, me dit-il d'un ton sombre. Mais comment
as-tu pu consentir à cette promesse ? pourquoi l'as-tu donnée ?
-- Je te
croyais ingrat, je croyais Marie perdue pour moi. Que m'importait la vie ?
-- Mais une promesse de bouche ne peut t'engager avec ce brigand ?
-- J'ai donné ma parole d'honneur.
Il parut chercher à
comprendre ce que je voulais dire.
-- Ta parole d'honneur ! Qu'est-ce
que cela ? Vous n'avez pas bu à la même coupe ? Vous n'avez pas rompu ensemble
un anneau ou une branche d'érable à fleurs rouges ?
-- Non.
--
Eh bien ! que nous dis-tu donc ? Qu'est-ce qui peut t'engager ?
-- Mon
honneur, répondis-je.
-- Je ne sais pas ce que cela signifie. Rien ne te
lie avec Biassou. Viens avec nous.
-- Je ne puis, frère, j'ai promis.
-- Non ! tu n'as pas promis ! s'écria-t-il avec emportement ; puis
élevant la voix : - Soeur, joignez-vous à moi ! empêchez votre mari de nous
quitter ; il veut retourner au camp des nègres d'où je l'ai tiré, sous prétexte
qu'il a promis sa mort à leur chef, à Biassou.
-- Qu'as-tu fait ?
m'écriai-je.
Il était trop tard pour prévenir l'effet de ce mouvement
généreux qui lui faisait implorer pour la vie de son rival l'aide de celle qu'il
aimait. Marie s'était jetée dans mes bras avec un cri de désespoir. Ses mains
jointes autour de mon cou la suspendaient sur mon coeur, car elle était sans
force et presque sans haleine.
-- Oh ! murmurait-elle péniblement, que
dit-il là, mon Léopold ? N'est-il pas vrai qu'il me trompe, et que ce n'est pas
au moment qui vient de nous réunir que tu veux me quitter, et me quitter pour
mourir ? Réponds-moi vite ou je meurs. Tu n'as pas le droit de donner ta vie,
parce que tu ne dois pas donner la mienne. Tu ne voudrais pas te séparer de moi
pour ne me revoir jamais.
-- Marie, repris-je, ne le crois pas ; je vais
te quitter en effet ; il le faut ; mais nous nous reverrons ailleurs.
--
Ailleurs, reprit-elle avec effroi, ailleurs, où ?...
-- Dans le ciel !
répondis-je, ne pouvant mentir à cet ange.
Elle s'évanouit encore une
fois, mais alors c'était de douleur. L'heure pressait ; ma résolution était
prise. Je la déposai entre les bras de Bug-Jargal, dont les yeux étaient pleins
de larmes.
-- Rien ne peut donc te retenir ? me dit-il. Je n'ajouterai
rien à ce que tu vois. Comment peux-tu résister à Maria ? Pour une seule des
paroles qu'elle t'a dites, je lui aurais sacrifié un monde, et toi tu ne veux
pas lui sacrifier ta mort ?
-- L'honneur ! répondis-je. Adieu,
Bug-Jargal ; adieu frère, je te la lègue.
Il me prit la main ; il était
pensif, et semblait à peine m'entendre.
-- Frère, il y a au camp des
blancs un de tes parents ; je lui remettrai Maria ; quant à moi, je ne puis
accepter ton legs.
Il me montra un pic dont le sommet dominait toute la
contrée environnante.
-- Vois ce rocher ; quand le signe de ta mort y
apparaîtra, le bruit de la mienne ne tardera pas à se faire entendre. - Adieu.
Sans m'arrêter au sens inconnu de ces dernières paroles, je l'embrassai
; je déposai un baiser sur le front pâle de Marie, que les soins de sa nourrice
commençaient à ranimer, et je m'enfuis précipitamment, de peur que son premier
regard, sa première plainte ne m'enlevassent toute ma force.
XLIX
Je m'enfuis, je me plongeai dans la profonde forêt, en suivant la trace
que nous y avions laissée, sans même oser jeter un coup d'oeil derrière moi.
Comme pour étourdir les pensées qui m'obsédaient, je courus sans relâche à
travers les taillis, les savanes et les collines, jusqu'à ce qu'enfin, à la
crête d'une roche, le camp de Biassou, avec ses lignes de cabrouets, ses rangées
d'ajoupas et sa fourmilière de noirs, apparût sous mes yeux. Là, je m'arrêtai.
Je touchais au terme de ma course et de mon existence. La fatigue et l'émotion
rompirent mes forces ; je m'appuyai contre un arbre pour ne pas tomber, et je
laissai errer mes yeux sur le tableau qui se développait à mes pieds dans la
fatale savane.
Jusqu'à ce moment je croyais avoir goûté toutes les
coupes d'amertume et de fiel. Je ne connaissais pas le plus cruel de tous les
malheurs ; c'est d'être contraint par une force morale plus puissante que celle
des événements à renoncer volontairement, heureux, au bonheur vivant, à la vie.
Quelques heures auparavant, que m'importait d'être au monde ? Je ne vivais pas ;
l'extrême désespoir est une espèce de mort qui fait désirer la véritable. Mais
j'avais été tiré de ce désespoir ; Marie m'avait été rendue ; ma félicité morte
avait été pour ainsi dire ressuscitée ; mon passé était redevenu mon avenir, et
tous mes rêves éclipsés avaient reparu plus éblouissants que jamais ; la vie
enfin, une vie de jeunesse, d'amour et d'enchantement, s'était de nouveau
déployée radieuse devant moi dans un immense horizon. Cette vie, je pouvais la
recommencer ; tout m'y invitait en moi et hors de moi. Nul obstacle matériel,
nulle entrave visible. J'étais libre, j'étais heureux, et pourtant il fallait
mourir. Je n'avais fait qu'un pas dans cet éden, et je ne sais
quel
devoir, qui n'était pas même éclatant, me forçait à reculer vers un supplice. La
mort est peu de chose pour une âme flétrie et déjà glacée par l'adversité ; mais
que sa main est poignante, qu'elle semble froide, quand elle tombe sur un coeur
épanoui et comme réchauffé par les joies de l'existence ! Je l'éprouvais ;
j'étais sorti un moment du sépulcre, j'avais été enivré dans ce court moment de
ce qu'il y a de plus céleste sur la terre, l'amour, le dévouement, la liberté ;
et maintenant il fallait brusquement redescendre au tombeau !
L
Quand l'affaissement du regret fut passé, une sorte de rage s'empara de
moi ; je m'enfonçai à grands pas dans la vallée ; je sentais le besoin
d'abréger. Je me présentai aux avant-postes des nègres. Ils parurent surpris et
refusaient de m'admettre. Chose bizarre ! je fus contraint presque de les prier.
Deux d'entre eux enfin s'emparèrent de moi, et se chargèrent de me conduire à
Biassou.
J'entrai dans la grotte de ce chef. Il était occupé à faire
jouer les ressorts de quelques instruments de torture dont il était entouré. Au
bruit que firent ses gardes en m'introduisant, il tourna la tête ; ma présence
ne parut pas l'étonner.
-- Vois-tu ? dit-il en m'étalant l'appareil
horrible qui l'environnait.
Je demeurai calme ; je connaissais la
cruauté du « héros de l'humanité », et j'étais déterminé à tout endurer sans
pâlir.
-- N'est-ce pas, reprit-il en ricanant, n'est-ce pas que Léogri a
été bien heureux de n'être que pendu ?
Je le regardai sans répondre,
avec un froid dédain.
-- Faites avertir le chapelain, dit-il alors à un
aide de camp.
Nous restâmes un moment tous deux silencieux, nous
regardant en face. Je l'observais ; il m'épiait.
En ce moment Rigaud
entra ; il paraissait agité, et parla bas au généralissime.
-- Qu'on
rassemble tous les chefs de mon armée, dit tranquillement Biassou.
Un
quart d'heure après, tous les chefs, avec leurs costumes diversement bizarres,
étaient réunis devant la grotte. Biassou se leva.
-- Ecoutez, amigos
! les blancs comptent nous attaquer ici, demain au point du jour. La position
est mauvaise ; il faut la quitter. Mettons-nous tous en marche au coucher du
soleil, et gagnons la frontière espagnole. - Macaya, vous formerez l'avant-garde
avec vos noirs marrons. - Padrejan, vous enclouerez les pièces prises à
l'artillerie de Praloto ; elles ne pourraient nous suivre dans les mornes. Les
braves de la Croix-des-Bouquets s'ébranleront après Macaya. - Toussaint suivra
avec les noirs de Léogane et du Trou. - Si les griots et les griotes font le
moindre bruit, j'en charge le bourreau de l'armée. - Le lieutenant-colonel Cloud
distribuera les fusils anglais débarqués au cap Cabron, et conduira les
sang-mêlés ci-devant libres, par les sentiers de la Vista. - On égorgera les
prisonniers. s'il en reste. On mâchera les balles ; on empoisonnera les flèches.
Il faudra jeter trois tonnes d'arsenic dans la source où l'on puise l'eau du
camp ; les coloniaux prendront cela pour du sucre, et boiront sans défiance. -
Les troupes du Limbé, du Dondon et de l'Acul marcheront après Cloud et
Toussaint. - Obstruez avec des rochers toutes les avenues de la savane ;
carabinez tous les chemins ; incendiez les forêts. - Rigaud, vous resterez près
de nous. - Candi, vous rassemblerez ma garde autour de moi. - Les noirs du
Morne-Rouge formeront l'arrière-garde, et n'évacueront la savane qu'au soleil
levant.
Il se pencha vers Rigaud. et dit à voix basse :
-- Ce
sont les noirs de Bug-Jargal ; s'ils pouvaient être écrasés ici ! Muerta la
tropa, muerto el gefe ! [ Morte la bande, mort le chef ! ] Allez,
hermanos, reprit-il en se redressant. Candi vous portera le mot d'ordre.
Les chefs se retirèrent.
-- Général. dit Rigaud, il faudrait
expédier la dépêche de Jean-François. Nous sommes mal dans nos affaires ; elle
pourrait arrêter les blancs.
Biassou la tira précipitamment de sa poche.
-- Vous m'y faites penser ; mais il y a tant de fautes de grammaire,
comme ils disent, qu'ils en riront. - Il me présenta le papier. - Ecoute,
veux-tu sauver ta vie ? Ma bonté le demande encore une fois à ton obstination.
Aide-moi à refaire cette lettre ; je te dicterai mes idées ; tu écriras cela en
style blanc. Je fis un signe de tête négatif. Il parut impatienté.
--
Est-ce non ? me dit-il
-- Non ! répondis-je.
Il insista.
-- Réfléchis bien.
Et son regard semblait appeler le mien sur
l'attirail de bourreau avec lequel il jouait.
-- C'est parce que j'ai
réfléchi, repris-je, que je refuse. Tu me parais craindre pour toi et les tiens,
tu comptes sur ta lettre à l'assemblée pour retarder la marche et la vengeance
des blancs. Je ne veux pas d'une vie qui servirait peut-être à sauver la tienne.
Fais commencer mon supplice.
-- Ah ! ah ! muchacho ! répliqua
Biassou en poussant du pied les instruments de torture, il me semble que tu te
familiarises avec cela. J'en suis fâché, mais je n'ai pas le temps de t'en faire
faire l'essai. Cette position est dangereuse ; il faut que j'en sorte au plus
vite. Ah ! tu refuses de me servir de secrétaire ! aussi bien, tu as raison, car
je ne t'en aurais pas moins fait mourir après. On ne saurait vivre avec un
secret de Biassou ; et puis, mon cher, j'avais promis ta mort à monsieur le
chapelain.
Il se tourna vers l'obi, qui venait d'entrer.
--
Bon per, votre escouade est-elle prête ?
Celui-ci fit un signe
affirmatif.
-- Avez-vous pris pour la composer des noirs du Morne-Rouge
? Ce sont les seuls de l'armée qui ne soient point encore forcés de s'occuper
des apprêts du départ.
L'obi répondit oui par un second signe.
Biassou alors me montra du doigt le grand drapeau noir que j'avais déjà
remarqué, et qui figurait dans un coin de la grotte.
-- Voici qui doit
avertir les tiens du moment où ils pourront donner ton épaulette à ton
lieutenant. - Tu sens que dans cet instant-là je dois déjà être en marche. - A
propos. tu viens de te promener, comment as-tu trouvé les environs ?
--
J'y ai remarqué, répondis-je froidement, assez d'arbres pour y pendre toi et
toute ta bande.
-- Eh bien ! répliqua-t-il avec un ricanement forcé, il
est un endroit que tu n'as sans doute pas vu, et avec lequel le bon per
te fera faire connaissance. - Adieu, jeune capitaine, bonsoir à Léogri.
Il me salua avec ce rire qui me rappelait le bruit du serpent à
sonnettes, fit un geste, me tourna le dos, et les nègres m'entraînèrent. L'obi
voilé nous accompagnait, son chapelet à la main.
LI
Je marchais
au milieu d'eux sans faire de résistance ; il est vrai qu'elle eût été inutile.
Nous montâmes sur la croupe d'un mont situé à l'ouest de la savane, où nous nous
reposâmes un instant ; là je jetai un dernier regard sur ce soleil couchant qui
ne devait plus se lever pour moi. Mes guides se levèrent, je les suivis. Nous
descendîmes dans une petite vallée qui m'eût enchanté dans un tout autre
instant. Un torrent la traversait dans sa largeur et communiquait au sol une
humidité féconde ; ce torrent se jetait à l'extrémité du vallon dans un de ces
lacs bleus dont abonde l'intérieur des mornes à Saint-Domingue. Que de fois,
dans les temps plus heureux, je m'étais assis pour rêver sur le bord de ces
beaux lacs, à l'heure du crépuscule, quand leur azur se change en une nappe
d'argent où le reflet des premières étoiles du soir sème des paillettes d'or !
Cette heure allait bientôt venir, mais il fallait passer ! Que cette vallée me
sembla belle ! on y voyait des platanes à fleurs d'érable d'une force et d'une
hauteur prodigieuses ; des bouquets touffus de mauritias, sorte de
palmier qui exclut toute autre végétation sous son ombrage, des dattiers, des
magnolias avec leurs larges calices, de grands catalpas montrant leurs feuilles
polies et découpées parmi les grappes d'or des faux ébéniers. L'odier du Canada
y mêlait ses fleurs d'un jaune pâle aux auréoles bleues dont se charge cette
espèce de chèvrefeuille sauvage que les nègres nomment coali. Des rideaux
verdoyants de lianes dérobaient à la vue les flancs bruns des rochers voisins.
Il s'élevait de tous les points de ce sol vierge un parfum primitif comme celui
que devait respirer le premier homme sur les premières roses de l'Eden.
Nous marchions cependant le long d'un sentier tracé sur le bord du
torrent. Je fus surpris de voir ce sentier aboutir brusquement au pied d'un roc
à pic, au bas duquel je remarquai une ouverture en forme d'arche, d'où
s'échappait le torrent. Un bruit sourd, un vent impétueux sortaient de cette
arche naturelle. Les nègres prirent à gauche, et nous gravîmes le roc en suivant
un chemin tortueux et inégal, qui semblait y avoir été creusé par les eaux d'un
torrent desséché depuis longtemps. Une voûte se présenta, à demi bouchée par les
ronces, les houx et les épines sauvages qui y croissaient. Un bruit pareil à
celui de l'arche de la vallée se faisait entendre sous cette voûte. Les noirs
m'y entraînèrent. Au moment où je fis le premier pas dans ce souterrain, l'obi
s'approcha de moi, et me dit d'une voix étrange : - Voici ce que j'ai à te
prédire maintenant ; un de nous deux seulement sortira de cette voûte et
repassera par ce chemin. - Je dédaignai de répondre. Nous avançâmes dans
l'obscurité. Le bruit devenait de plus en plus fort ; nous ne nous entendions
plus marcher. Je jugeai qu'il devait être produit par une chute d'eau ; je ne me
trompais pas.
Après dix minutes de marche dans les ténèbres, nous
arrivâmes sur une espèce de plate-forme intérieure, formée par la nature dans le
centre de la montagne. La plus grande partie de cette plate-forme
demi-circulaire était inondée par le torrent qui jaillissait des veines du mont
avec un bruit épouvantable. Au-dessus de cette salle souterraine, la voûte
formait une sorte de dôme tapissé de lierre d'une couleur jaunâtre. Cette voûte
était traversée presque dans toute sa largeur par une crevasse à travers
laquelle le jour pénétrait, et dont le bord était couronné d'arbustes verts,
dorés en ce moment des rayons du soleil. A l'extrémité nord de la plate-forme,
le torrent se perdait avec fracas dans un gouffre au fond duquel semblait
flotter sans pouvoir y pénétrer, la vague lueur qui descendait de la crevasse.
Sur l'abîme se penchait un vieil arbre, dont les plus hautes branches se
mêlaient à l'écume de la cascade, et dont la souche noueuse perçait le roc, un
ou deux pieds au-dessous du bord. Cet arbre, baignant ainsi à la fois dans le
torrent sa tête et sa racine, qui se projetait sur le gouffre comme un bras
décharné, était si dépouillé de verdure qu'on n'en pouvait reconnaître l'espèce.
Il offrait un phénomène singulier : l'humidité qui imprégnait ses racines
l'empêchait seule de mourir, tandis que la violence de la cataracte lui
arrachait successivement ses branches nouvelles, et le forçait de conserver
éternellement les mêmes rameaux.
LII
Les noirs s'arrêtèrent en
cet endroit terrible, et je vis qu'il fallait mourir.
Alors, près de ce
gouffre dans lequel je me précipitais en quelque sorte volontairement, l'image
du bonheur auquel j'avais renoncé peu d'heures auparavant revint m'assaillir
comme un regret, presque comme un remords. Toute prière était indigne de moi ;
une plainte m'échappa pourtant.
-- Amis, dis-je aux noirs qui
m'entouraient, savez-vous que c'est une triste chose que de périr à vingt ans,
quand on est plein de force et de vie, qu'on est aimé de ceux qu'on aime, et
qu'on laisse derrière soi des yeux qui pleureront jusqu'à ce qu'ils se ferment ?
Un rire horrible accueillit ma plainte. C'était celui du petit obi.
Cette espèce de malin esprit, cet être impénétrable s'approcha brusquement de
moi.
-- Ha ! ha ! ha ! Tu regrettes la vie. Labado sea Dios ! Ma
seule crainte, c'était que tu n'eusses pas peur de la mort !
C'était
cette même voix, ce même rire, qui avaient déjà fatigué mes conjectures.
-- Misérable, lui dis-je, qui es-tu donc ?
-- Tu vas le savoir !
me répondit-il d'un accent terrible. Puis, écartant le soleil d'argent qui
parait sa brune poitrine : - Regarde !
Je me penchai jusqu'à lui. Deux
noms étaient gravés sur le sein velu de l'obi en lettres blanchâtres, traces
hideuses et ineffaçables qu'imprimait un fer ardent sur la poitrine des
esclaves. L'un de ces noms était Effingham, l'autre était celui de mon oncle, le
mien, d'Auverney ! Je demeurai muet de surprise.
-- Eh bien ! Léopold
d'Auverney, me demanda l'obi, ton nom te dit-il le mien ?
-- Non,
répondis-je étonné de m'entendre nommer par cet homme, et cherchant à rallier
mes souvenirs. Ces deux noms ne furent jamais réunis que sur la poitrine du
bouffon... Mais il est mort, le pauvre nain, et d'ailleurs il nous était
attaché, lui. Tu ne peux pas être Habibrah !
-- Lui-même ! s'écria-t-il
d'une voix effrayante ; et, soulevant la sanglante gorra, il détacha son
voile. Le visage difforme du nain de la maison s'offrit à mes yeux ; mais à
l'air de folle gaieté que je lui connaissais avait succédé une expression
menaçante et sinistre.
-- Grand Dieu ! m'écriai-je frappé de stupeur,
tous les morts reviennent-ils ? C'est Habibrah, le bouffon de mon oncle !
Le nain mit la main sur son poignard, et dit sourdement :
-- Son
bouffon, - et son meurtrier.
Je reculai avec horreur.
-- Son
meurtrier ! Scélérat, est-ce donc ainsi que tu as reconnu ses bontés ?
Il m'interrompit.
-- Ses bontés ! dis ses outrages !
--
Comment ! repris-je, c'est toi qui l'as frappé, misérable !
-- Moi !
répondit-il avec une expression horrible. Je lui ai enfoncé le couteau si
profondément dans le coeur, qu'à peine a-t-il eu le temps de sortir du sommeil
pour entrer dans la mort. Il a crié faiblement : A moi, Habibrah ! - J'étais à
lui.
Son atroce récit, son atroce sang-froid me révoltèrent.
--
Malheureux ! lâche assassin ! tu avais donc oublié les faveurs qu'il n'accordait
qu'à toi ? tu mangeais près de sa table, tu dormais près de son lit...
-- ... Comme un chien ! interrompit brusquement Habibrah ; como un
perro ! Va ! je ne me suis que trop souvenu de ces faveurs qui sont des
affronts ! Je m'en suis vengé sur lui, je vais m'en venger sur toi ! Ecoute.
Crois-tu donc que pour être mulâtre, nain et difforme, je ne sois pas homme ? Ah
! j'ai une âme, et une âme plus profonde et plus forte que celle dont je vais
délivrer ton corps de jeune fille ! J'ai été donné à ton oncle comme un sapajou.
Je servais à ses plaisirs, j'amusais ses mépris. Il m'aimait, dis-tu ; j'avais
une place dans son coeur ; oui, entre sa guenon et son perroquet. Je m'en suis
choisi une autre avec mon poignard !
Je frémissais.
Oui,
continua le nain, c'est moi ! c'est bien moi ! regarde-moi en face, Léopold
d'Auverney ! Tu as assez ri de moi, tu peux frémir maintenant. Ah ! tu me
rappelles la honteuse prédilection de ton oncle pour celui qu'il nommait son
bouffon ! Quelle prédilection, bon Giu ! Si j'entrais dans vos salons,
mille rires dédaigneux m'accueillaient ; ma taille, mes difformités, mes traits,
mon costume dérisoire, jusqu'aux infirmités déplorables de ma nature, tout en
moi prêtait aux railleries de ton exécrable oncle et de ses exécrables amis. Et
moi, je ne pouvais pas même me taire ; il fallait, o rabia ! il fallait
mêler mon rire aux rires que j'excitais ! Réponds, crois-tu que de pareilles
humiliations soient un titre à la reconnaissance d'une créature humaine ?
Crois-tu qu'elles ne vaillent pas les misères des autres esclaves, les travaux
sans relâche, les ardeurs du soleil, les carcans de fer et le fouet des
commandeurs ? Crois-tu qu'elles ne suffisent pas pour faire germer dans un coeur
d'homme une haine ardente, implacable, éternelle, comme le stigmate d'infamie
qui flétrit ma poitrine ? Oh ! pour avoir souffert si longtemps, que ma
vengeance a été courte ! Que n'ai-je pu faire endurer à mon odieux tyran tous
les tourments qui renaissaient pour moi à tous les moments de tous les jours !
Que n'a-t-il pu avant de mourir connaître l'amertume de l'orgueil blessé et
sentir quelles traces brûlantes laissent les larmes de honte et de rage sur un
visage condamné à un rire perpétuel ! Hélas ! il est bien dur d'avoir tant
attendu l'heure de punir, et d'en finir d'un coup de poignard ! Encore s'il
avait pu savoir quelle main le frappait ! Mais j'étais trop impatient d'entendre
son dernier râle ; j'ai enfoncé trop vite le couteau ; il est mort sans m'avoir
reconnu, et ma fureur a trompé ma vengeance ! Cette fois, du moins, elle sera
plus complète. Tu me vois bien, n'est-ce pas ? Il est vrai que tu dois avoir
peine à me reconnaître dans le nouveau jour qui me montre à toi ! Tu ne m'avais
jamais vu que sous un air riant et joyeux ; maintenant que rien n'interdit à mon
âme de paraître dans mes yeux, je ne dois plus me ressembler. Tu ne connaissais
que mon masque ; voici mon visage !
Il était horrible.
--
Monstre ! m'écriai-je, tu te trompes, il y a encore quelque chose du baladin
dans l'atrocité de tes traits et de ton coeur.
-- Ne parle pas
d'atrocité ! interrompit Habibrah. Songe à la cruauté de ton oncle...
--
Misérable ! repris-je indigné, s'il était cruel, c'était par toi ! Tu plains le
sort des malheureux esclaves ; mais pourquoi alors tournais-tu contre tes frères
le crédit que la faiblesse de ton maître t'accordait ? Pourquoi n'as-tu jamais
essayé de le fléchir en leur faveur ?
-- J'en aurais été bien fâché !
Moi, empêcher un blanc de se souiller d'une atrocité ! Non ! non ! Je
l'engageais au contraire à redoubler de mauvais traitements envers ses esclaves,
afin d'avancer l'heure de la révolte, afin que l'excès de l'oppression amenât
enfin la vengeance ! En paraissant nuire à mes frères, je les servais !
Je restai confondu devant une si profonde combinaison de la haine.
-- Eh bien ! continua le nain, trouves-tu que j'ai su méditer et
exécuter ? Que dis-tu du bouffon Habibrah ? Que dis-tu du fou de ton oncle ?
-- Achève ce que tu as si bien commencé, lui répondis-je. Fais-moi
mourir, mais hâte-toi ! il se mit à se promener de long en large sur la
plate-forme, en se frottant les mains.
-- Et s'il ne me plaît pas de me
hâter, à moi ? si je veux jouir à mon aise de tes angoisses ? Vois-tu, Biassou
me devait ma part dans le butin du dernier pillage. Quand je t'ai vu au camp des
noirs, je ne lui ai demandé que ta vie. Il me l'a accordée volontiers ; et
maintenant elle est à moi ! Je m'en amuse. Tu vas bientôt suivre cette cascade
dans ce gouffre, sois tranquille ; mais je dois te dire auparavant qu'ayant
découvert la retraite où ta femme avait été cachée, j'ai inspiré aujourd'hui à
Biassou de faire incendier la forêt, cela doit être commencé à présent. Ainsi ta
famille est anéantie. Ton oncle a péri par le fer ; tu vas périr par l'eau, ta
Marie par le feu !
-- Misérable ! misérable ! m'écriai-je ; et je fis un
mouvement pour me jeter sur lui.
Il se retourna vers les nègres.
-- Allons, attachez-le ! il avance son heure.
Alors les nègres
commencèrent à me lier en silence avec des cordes qu'ils avaient apportées. Tout
à coup je crus entendre les aboiements lointains d'un chien, je pris ce bruit
pour une illusion causée par le mugissement de la cascade. Les nègres achevèrent
de m'attacher, et m'approchèrent du gouffre qui devait m'engloutir. Le nain,
croisant les bras, me regardait avec une joie triomphante. Je levai les yeux
vers la crevasse pour fuir son odieuse vue, et pour découvrir encore le ciel. En
ce moment un aboiement plus fort et plus prononcé se fit entendre. La tête
énorme de Rask passa par l'ouverture. Je tressaillis. Le nain s'écria :
-- Allons ! Les noirs, qui n'avaient pas remarqué les aboiements, se
préparèrent à me lancer au milieu de l'abîme.
LIII
-- Camarades
! cria une voix tonnante.
Tous se retournèrent ; c'était Bug-Jargal. Il
était debout sur le bord de la crevasse ; une plume rouge flottait sur sa tête.
-- Camarades, répéta-t-il, arrêtez !
Les noirs se prosternèrent.
Il continua :
-- Je suis Bug-Jargal.
Les noirs frappèrent la
terre de leurs fronts, en poussant des cris dont il était difficile de
distinguer l'expression.
-- Déliez le prisonnier, cria le chef.
Ici le nain parut se réveiller de la stupeur où l'avait plongé cette
apparition inattendue. Il arrêta brusquement les bras des noirs prêts à couper
mes liens.
-- Comment ! qu'est-ce ? s'écria-t-il, Que quiere decir
eso ?
Puis, levant la tête vers Bug-Jargal :
-- Chef du
Morne-Rouge, que venez-vous faire ici ?
Bug-Jargal répondit :
--
Je viens commander à mes frères !
-- En effet, dit le nain avec une rage
concentrée, ce sont des noirs du Morne-Rouge ! Mais de quel droit, ajouta-t-il
en haussant la voix, disposez-vous de mon prisonnier ?
Le chef répondit
:
-- Je suis Bug-Jargal.
Les noirs frappèrent la terre de leurs
fronts.
-- Bug-Jargal, reprit Habibrah, ne peut défaire ce qu'a fait
Biassou. Ce blanc m'a été donné par Biassou. Je veux qu'il meure ; il mourra. -
Vosotros, dit-il aux noirs, obéissez ! Jetez-le dans le gouffre.
A la voix puissante de l'obi, les noirs se relevèrent et firent un pas
vers moi. Je crus que c'en était fait.
-- Déliez le prisonnier ! cria
Bug-Jargal.
En un clin d'oeil je fus libre. Ma surprise égalait la rage
de l'obi. Il voulut se jeter sur moi. Les noirs l'arrêtèrent. Alors il s'exhala
en imprécations et en menaces.
-- Demonios ! rabia ! infierno de mi
alma ! Comment ! misérables ! vous refusez de m'obéir ! vous méconnaissez
mi voz ! Pourquoi ai-je perdu el tiempo à écouter este
maldicho ! J'aurais dû le faire jeter tout de suite aux poissons del
baratro ! A force de vouloir une vengeance complète, je la perds ! O
rabia de Satan ! Escuchate, vosotros ! Si vous ne m'obéissez pas, si vous ne
précipitez pas cet exécrable blanc dans le torrent, je vous maudis ! Vos cheveux
deviendront blancs ; les maringouins et les bigailles vous dévoreront tout
vivants ; vos jambes et vos bras plieront comme des roseaux ; votre haleine
brûlera votre gosier comme un sable ardent ; vous mourrez bientôt, et après
votre mort vos esprits seront condamnés à tourner sans cesse une meule grosse
comme une montagne, dans la lune où il fait froid !
Cette scène
produisait sur moi un effet singulier. Seul de mon espèce dans cette caverne
humide et noire, environné de ces nègres pareils à des démons, balancé en
quelque sorte au penchant de cet abîme sans fond, tour à tour menacé par ce nain
hideux, par ce sorcier difforme, dont un jour pâle laissait à peine entrevoir le
vêtement bariolé et la mitre pointue, et protégé par le grand noir, qui
m'apparaissait au seul point d'où l'on pût voir le ciel, il me semblait être aux
portes de l'enfer, attendre la perte ou le salut de mon âme, et assister à une
lutte opiniâtre entre mon bon ange et mon mauvais génie.
Les noirs
paraissaient terrifiés des malédictions de l'obi. Il voulut profiter de leur
indécision, et s'écria :
-- Je veux que le blanc meure. Vous m'obéirez ;
il mourra.
Bug-Jargal répondit gravement :
-- Il vivra ! Je suis
Bug-Jargal. Mon père était roi au pays de Kakongo, et rendait la justice sur le
seuil de sa porte.
Les noirs s'étaient prosternés de nouveau.
Le
chef poursuivit :
-- Frères ! allez dire à Biassou de ne pas déployer
sur la montagne le drapeau noir qui doit annoncer aux blancs la mort de ce
captif ; car ce captif a sauvé la vie à Bug-Jargal, et Bug-Jargal veut qu'il
vive !
Ils se relevèrent. Bug-Jargal jeta sa plume rouge au milieu
d'eux. Le chef du détachement croisa les bras sur sa poitrine, et ramassa le
panache avec respect ; puis ils sortirent sans proférer une parole.
L'obi disparut avec eux dans les ténèbres de l'avenue souterraine.
Je n'essaierai pas de vous peindre, messieurs, la situation où je me
trouvais. Je fixai des yeux humides sur Pierrot, qui de son côté me contemplait
avec une singulière expression de reconnaissance et de fierté.
-- Dieu
soit béni, dit-il enfin, tout est sauvé. Frère, retourne par où tu es venu. Tu
me retrouveras dans la vallée.
Il me fit un signe de la main, et se
retira.
LIV
Pressé d'arriver à ce rendez-vous et de savoir par
quel merveilleux bonheur mon sauveur m'avait été ramené si à propos, je me
disposai à sortir de l'effrayante caverne. Cependant de nouveaux dangers m'y
étaient réservés. A l'instant où je me dirigeai vers la galerie souterraine, un
obstacle imprévu m'en barra tout à coup l'entrée. C'était encore Habibrah. Le
rancuneux obi n'avait pas suivi les nègres comme je l'avais cru ; il s'était
caché derrière un pilier de roches, attendant un moment plus propice pour sa
vengeance. Ce moment était venu. Le nain se montra subitement et rit. J'étais
seul, désarmé ; un poignard, le même qui lui tenait lieu de crucifix, brillait
dans sa main. A sa vue je reculai involontairement.
-- Ha ! ha !
maldicho ! tu croyais donc m'échapper ! mais le fou est moins fou que
toi. Je te tiens, et cette fois je ne te ferai pas attendre. Ton ami Bug-Jargal
ne t'attendra pas non plus en vain. Tu iras au rendez-vous dans la vallée, mais
c'est le flot de ce torrent qui se chargera de t'y conduire.
En parlant
ainsi, il se précipita sur moi le poignard levé.
-- Monstre ! lui dis-je
en reculant sur la plate-forme, tout à l'heure tu n'étais qu'un bourreau,
maintenant tu es un assassin !
-- Je me venge ! répondit-il en grinçant
des dents.
En ce moment j'étais sur le bord du précipice ; il fondit sur
moi, afin de m'y pousser d'un coup de poignard. J'esquivai le choc. Le pied lui
manqua sur cette mousse glissante dont les rochers humides sont en quelque sorte
enduits ; il roula sur la pente arrondie par les flots. - Mille démons !
s'écria-t-il en rugissant. - Il était tombé dans l'abîme.
Je vous ai dit
qu'une racine du vieil arbre sortait d'entre les fentes du granit, un peu
au-dessous du bord. Le nain la rencontra dans sa chute, sa jupe chamarrée
s'embarrassa dans les noeuds de la souche, et, saisissant ce dernier appui, il
s'y cramponna avec une énergie extraordinaire. Son bonnet aigu se détacha de sa
tête ; il fallut lâcher son poignard ; et cette arme d'assassin et la gorra
sonnante du bouffon disparurent ensemble en se heurtant dans les profondeurs de
la cataracte.
Habibrah, suspendu sur l'horrible gouffre, essaya d'abord
de remonter sur la plate-forme ; mais ses petits bras ne pouvaient atteindre
jusqu'à l'arête de l'escarpement, et ses ongles s'usaient en efforts impuissants
pour entamer la surface visqueuse du roc qui surplombait dans le ténébreux
abîme. Il hurlait de rage.
La moindre secousse de ma part eût suffi pour
le précipiter ; mais c'eût été une lâcheté, et je n'y songeai pas un moment.
Cette modération le frappa. Remerciant le ciel du salut qu'il m'envoyait d'une
manière si inespérée, je me décidais à l'abandonner à son sort, et j'allais
sortir de la salle souterraine, quand j'entendis tout à coup la voix du nain
sortir de l'abîme, suppliante et douloureuse :
-- Maitre ! criait-il,
maître ! ne vous en allez pas, de grâce ! au nom du bon Giu, ne laissez
pas mourir, impénitente et coupable, une créature humaine que vous pouvez
sauver. Hélas ! les forces me manquent, la branche glisse et plie dans mes
mains, le poids de mon corps m'entraîne, je vais la lâcher ou elle va se rompre.
- Hélas ! maître ! l'effroyable gouffre tourbillonne au-dessous de moi !
Nombre santo de Dios ! N'aurez-vous aucune pitié pour votre pauvre
bouffon ? Il est bien criminel ; mais ne lui prouverez-vous pas que les blancs
valent mieux que les mulâtres, les maîtres que les esclaves ?
Je m'étais
approché du précipice presque ému, et la terne lumière qui descendait de la
crevasse me montrait sur le visage repoussant du nain une expression que je ne
lui connaissais pas encore, celle de la prière et de la détresse.
--
Señor Léopold, continua-t-il, encouragé par le mouvement de pitié qui m'était
échappé, serait-il vrai qu'un être humain vît son semblable dans une position
aussi horrible, pût le secourir, et ne le fît pas ? Hélas ! tendez-moi la main,
maître. Il ne faudrait qu'un peu d'aide pour me sauver. Ce qui est tout pour moi
est si peu de chose pour vous ! Tirez- moi à vous, de grâce ! Ma reconnaissance
égalera mes crimes.
Je l'interrompis :
-- Malheureux ! ne
rappelle pas ce souvenir !
-- C'est pour le détester, maitre !
reprit-il. Ah ! soyez plus généreux que moi ! O ciel ! ô ciel ! je faiblis ! Je
tombe. - Ay desdichado ! La main ! votre main ! tendez-moi la main ! au
nom de la mère qui vous a porté !
Je ne saurais vous dire à quel point
était lamentable cet accent de terreur et de souffrance ! J'oubliai tout. Ce
n'était plus un ennemi, un traître, un assassin, c'était un malheureux qu'un
léger effort de ma part pouvait arracher à une mort affreuse. Il m'implorait si
pitoyablement ! Toute parole, tout reproche eût été inutile et ridicule ; le
besoin d'aide paraissait urgent. Je me baissai, et, m'agenouillant le long du
bord, l'une de mes mains appuyée sur le tronc de l'arbre dont la racine
soutenait l'infortuné Habibrah, je lui tendis l'autre... - Dès qu'elle fut à sa
portée, il la saisit de ses deux mains avec une force prodigieuse, et, loin de
se prêter au mouvement d'ascension que je voulais lui donner, je le sentis qui
cherchait à m'entraîner avec lui dans l'abîme. Si le tronc de l'arbre ne m'eût
pas prêté un aussi solide appui, j'aurais été infailliblement arraché du bord
par la secousse violente et inattendue que me donna le misérable.
--
Scélérat ! m'écriai-je, que fais-tu ?
-- Je me venge ! répondit-il avec
un rire éclatant et infernal. Ah ! je te tiens enfin! Imbécile ! tu t'es livré
toi-même ! je te tiens ! Tu étais sauvé, j'étais perdu ; et c'est toi qui
rentres volontairement dans la gueule du caïman, parce qu'elle a gémi après
avoir rugi ! Me voilà consolé, puisque ma mort est une vengeance ! Tu es pris au
piège, amigo ! et j'aurai un compagnon humain chez les poissons du lac.
-- Ah ! traître ! dis-je en me roidissant, voilà comme tu me récompenses
d'avoir voulu te tirer du péril !
-- Oui, reprenait-il, je sais que
j'aurais pu me sauver avec toi, mais j'aime mieux que tu périsses avec moi.
J'aime mieux ta mort que ma vie ! Viens !
En même temps, ses deux mains
bronzées et calleuses se crispaient sur la mienne avec des efforts inouïs ; ses
yeux flamboyaient, sa bouche écumait ; ses forces. dont il déplorait si
douloureusement l'abandon un moment auparavant, lui étaient revenues, exaltées
par la rage et la vengeance ; ses pieds s'appuyaient ainsi que deux leviers aux
parois perpendiculaires du rocher, et il bondissait comme un tigre sur la
racine, qui, mêlée à ses vêtements, le soutenait malgré lui ; car il eût voulu
la briser afin de peser de tout son poids sur moi et de m'entraîner plus vite.
Il interrompait quelquefois, pour la mordre avec fureur, le rire épouvantable
que m'offrait son monstrueux visage. On eût dit l'horrible démon de cette
caverne cherchant à attirer une proie dans son palais d'abîmes et de ténèbres.
Un de mes genoux s'était heureusement arrêté dans une anfractuosité du
rocher ; mon bras s'était en quelque sorte noué à l'arbre qui m'appuyait ; et je
luttais contre les efforts du nain avec toute l'énergie que le sentiment de
conservation peut donner dans un semblable moment. De temps en temps je
soulevais péniblement ma poitrine, et j'appelais de toutes mes forces :
Bug-Jargal ! Mais le fracas de la cascade et l'éloignement me laissaient bien
peu d'espoir qu'il pût entendre ma voix.
Cependant le nain, qui ne
s'était pas attendu à tant de résistance, redoublait ses furieuses secousses. Je
commençais à perdre mes forces, bien que cette lutte eût duré bien moins de
temps qu'il ne m'en faut pour vous la raconter. Un tiraillement insupportable
paralysait presque mon bras ; ma vue se troublait ; des lueurs livides et
confuses se croisaient devant mes yeux, des tintements remplissaient mes
oreilles ; j'entendais crier la racine prête à se rompre, rire le monstre prêt à
tomber, et il me semblait que le gouffre hurlant se rapprochait de moi.
Avant de tout abandonner à l'épuisement et au désespoir, je tentai un
dernier appel ; je rassemblai mes forces éteintes, et je criai encore une fois :
Bug-Jargal ! Un aboiement me répondit. J'avais reconnu Rask, je tournais les
yeux, Bug- Jargal et son chien étaient au bord de la crevasse. Je ne sais s'il
avait entendu ma voix ou si quelque inquiétude l'avait ramené. Il vit mon
danger.
-- Tiens bon ! me cria-t-il.
Habibrah, craignant mon
salut, me criait de son côté en écumant de fureur :
-- Viens donc !
viens ! et il ramassait, pour en finir, le reste de sa vigueur surnaturelle.
En ce moment, mon bras fatigué se détacha de l'arbre. C'en était fait de
moi ! quand je me sentis saisir par-derrière ; c'était Rask. A un signe de son
maître il avait sauté de la crevasse sur la plate-forme, et sa gueule me
retenait puissamment par les basques de mon habit. Ce secours inattendu me
sauva. Habibrah avait consumé toute sa force dans son dernier effort ; je
rappelai la mienne pour lui arracher ma main. Ses doigts engourdis et roides
furent enfin contraints de me lâcher ; la racine, si longtemps tourmentée, se
brisa sous son poids ; et, tandis que Rask me retirait violemment en arrière, le
misérable nain s'engloutit dans l'écume de la sombre cascade, en me jetant une
malédiction que je n'entendis pas, et qui retomba avec lui dans l'abîme.
Telle fut la fin du bouffon de mon oncle.
LV
Cette scène
effrayante, cette lutte forcenée, son dénouement terrible, m'avaient accablé.
J'étais presque sans force et sans connaissance. La voix de Bug-Jargal me
ranima.
-- Frère ! me criait-il, hâte-toi de sortir d'ici ! Le soleil
sera couché dans une demi-heure. Je vais t'attendre là-bas. Suis Rask.
Cette parole amie me rendit tout à la fois espérance, vigueur et
courage. Je me relevai. Le dogue s'enfonça rapidement dans l'avenue souterraine
; je le suivis ; son jappement me guidait dans l'ombre. Après quelques instants
je revis le jour devant moi ; enfin nous atteignîmes l'issue, et je respirai
librement. En sortant de dessous la voûte humide et noire je me rappelai la
prédiction du nain, au moment où nous y étions entrés :
« L'un de nous
deux seulement repassera par ce chemin. »
Son attente avait été trompée,
mais sa prophétie s'était réalisée.
LVI
Parvenu dans la vallée,
je revis Bug-Jargal ; je me jetai dans ses bras, et j'y demeurai oppressé, ayant
mille questions à lui faire et ne pouvant parler.
-- Ecoute, me dit-il,
ta femme, ma soeur, est en sûreté. Je l'ai remise, au camp des blancs, à l'un de
vos parents, qui commande les avant-postes ; je voulais me rendre prisonnier, de
peur qu'on ne sacrifiât en ma place les dix têtes qui répondent de la mienne.
Ton parent m'a dit de fuir et de tâcher de prévenir ton supplice, les dix noirs
ne devant être exécutés que si tu l'étais, ce que Biassou devait faire annoncer
en arborant un drapeau noir sur la plus haute de nos montagnes. Alors j'ai
couru, Rask m'a conduit, et je suis arrivé à temps, grâce au ciel ! Tu vivras,
et moi aussi.
Il me tendit la main et ajouta :
-- Frère, es-tu
content ?
Je le serrai de nouveau dans mes bras ; je le conjurai de ne
plus me quitter, de rester avec moi parmi les blancs ; je lui promis un grade
dans l'armée coloniale. Il m'interrompit d'un air farouche.
-- Frère,
est-ce que je te propose de t'enrôler parmi les miens ?
Je gardai le
silence, je sentais mon tort. Il ajouta avec gaieté :
-- Allons, viens
vite revoir et rassurer ta femme !
Cette proposition répondait à un
besoin pressant de mon coeur ; je me levai ivre de bonheur ; nous partîmes. Le
noir connaissait le chemin ; il marchait devant moi ; Rask nous suivait... -
Ici d'Auverney s'arrêta et jeta un sombre regard autour de lui. La sueur
coulait à grosses gouttes de son front. Il couvrit son visage avec sa main. Rask
le regardait d'un air inquiet.
-- Oui, c'est ainsi que tu me regardais !
murmura-t-il.
Un instant après, il se leva violemment agité, et sortit
de la tente. Le sergent et le dogue l'accompagnèrent.
LVII
-- Je
gagerais, s'écria Henri, que nous approchons de la catastrophe ! Je serais
vraiment fâché qu'il arrivât quelque chose à Bug-Jargal ; c'était un fameux
homme !
Paschal ôta de ses lèvres le goulot de sa bouteille revêtue
d'osier, et dit :
-- J'aurais voulu, pour douze paniers de Porto, voir
la noix de coco qu'il vida d'un trait.
Alfred, qui était en train de
rêver à un air de guitare, s'interrompit, et pria le lieutenant Henri de lui
rattacher ses aiguillettes ; il ajouta :
-- Ce nègre m'intéresse
beaucoup. Seulement je n'ai pas encore osé demander à d'Auverney s'il savait
aussi l'air de la hermosa Padilla_.
-- Biassou est bien plus
remarquable, reprit Paschal ; son vin goudronné ne devait pas valoir
grand-chose, mais du moins cet homme-là savait ce que c'est qu'un Français. Si
j'avais été son prisonnier, j'aurais laissé pousser ma moustache pour qu'il me
prêtât quelques piastres dessus, comme la ville de Goa à ce capitaine portugais.
Je vous déclare que mes créanciers sont plus impitoyables que Biassou.
-- A propos, capitaine ! voilà quatre louis que je vous dois ! s'écria
Henri en jetant sa bourse à Paschal.
Le capitaine regarda d'un oeil
étonné son généreux débiteur, qui aurait à plus juste titre pu se dire son
créancier. Henri se hâta de poursuivre.
-- Voyons, messieurs, que
pensez-vous jusqu'ici de l'histoire que nous raconte le capitaine ?
--
Ma foi, dit Alfred, je n'ai pas écouté fort attentivement, mais je vous avoue
que j'aurais espéré quelque chose de plus intéressant de la bouche du rêveur
d'Auverney. Et puis il y a une romance en prose, et je n'aime pas les romances
en prose ; sur quel air chanter cela ? En somme, l'histoire de Bug-Jargal
m'ennuie ; c'est trop long.
-- Vous avez raison, dit l'aide de camp
Paschal ; c'est trop long. Si je n'avais pas eu ma pipe et mon flacon, j'aurais
passé une méchante nuit. Remarquez en outre qu'il y a beaucoup de choses
absurdes. Comment croire, par exemple, que ce petit magot de sorcier... comment
l'appelle-t-il déjà ? Habitbas ? comment croire qu'il veuille, pour noyer son
ennemi, se noyer lui-même ?
Henri l'interrompit en souriant :
--
Dans de l'eau, surtout ! n'est-ce pas, capitaine Paschal ? Quant à moi, ce qui
m'amusait le plus pendant le récit d'Auverney, c'était de voir son chien boiteux
lever la tête chaque fois qu'il prononçait le nom de Bug-Jargal.
-- Et
en cela, interrompit Paschal, il faisait précisément le contraire de ce que j'ai
vu faire aux vieilles bonnes femmes de Celadas quand le prédicateur prononçait
le nom de Jésus ; j'entrais dans l'église avec une douzaine de cuirassiers...
Le bruit du fusil du factionnaire avertit que d'Auverney rentrait. Tout
le monde se tut. Il se promena quelque temps les bras croisés et en silence. Le
vieux Thadée, qui s'était rassis dans un coin, l'observait à la dérobée, et
s'efforçait de paraître caresser Rask, pour que le capitaine ne s'aperçût pas de
son inquiétude.
D'Auverney reprit enfin :
LVIII
-- Rask
nous suivait. Le rocher le plus élevé de la vallée n'était plus éclairé par le
soleil ; une lueur s'y peignit tout à coup, et passa. Le noir tressaillit ; il
me serra fortement la main.
-- Ecoute, me dit-il.
Un bruit
sourd, semblable à la décharge d'une pièce d'artillerie, se fit entendre alors
dans les vallées, et se prolongea d'échos en échos.
-- C'est le signal !
dit le nègre d'une voix sombre.
Il reprit : - C'est un coup de canon,
n'est-ce pas ?
Je fis un signe de tête affirmatif.
En deux bonds
il fut sur une roche élevée ; je l'y suivis. Il croisa les bras, et se mit à
sourire tristement.
-- Vois-tu ? me dit-il.
Je regardai du côté
qu'il m'indiquait, et je vis le pic qu'il m'avait montré lors de mon entrevue
avec Marie, le seul que le soleil éclairât encore, surmonté d'un grand drapeau
noir.
Ici, d'Auverney fit une pause.
-- J'ai su depuis que
Biassou, pressé de partir, et me croyant mort, avait fait arborer l'étendard
avant le retour du détachement qui avait dû m'exécuter.
Bug-Jargal était
toujours là, debout, les bras croisés, et contemplant le lugubre drapeau.
Soudain il se retourna vivement et fit quelques pas, comme pour descendre du
roc.
-- Dieu ! Dieu ! mes malheureux compagnons ! Il revint à moi. -
As-tu entendu le canon ? me demanda-t-il. - Je ne répondis point.
-- Eh
bien ! frère, c'était le signal. On les conduit maintenant.
Sa tête
tomba sur sa poitrine. Il se rapprocha encore de moi.
-- Va retrouver ta
femme, frère ; Rask te conduira.
Il siffla un air africain, le chien se
mit à remuer la queue, et parut vouloir se diriger vers un point de la vallée.
Bug-Jargal me prit la main et s'efforça de sourire, mais ce souffre
était convulsif.
-- Adieu ! me cria-t-il d'une voix forte ; et il se
perdit dans les touffes d'arbres qui nous entouraient.
J'étais pétrifié.
Le peu que je comprenais à ce qui venait d'avoir lieu me faisait prévoir tous
les malheurs.
Rask, voyant son maître disparaître, s'avança sur le bord
du roc, et se mit à secouer la tête avec un hurlement plaintif. Il revint en
baissant la queue ; ses grands yeux étaient humides ; il me regarda d'un air
inquiet, puis il retourna vers l'endroit d'où son maître était parti, et aboya à
plusieurs reprises. Je le compris ; je sentais les mêmes craintes que lui. Je
fis quelques pas de son côté ; alors il partit comme un trait en suivant les
traces de Bug-Jargal ! je l'aurais eu bientôt perdu de vue, quoique je courusse
aussi de toutes mes forces, si, de temps en temps, il ne se fût arrêté, comme
pour me donner le temps de le joindre. - Nous traversâmes ainsi plusieurs
vallées, nous franchîmes des collines couvertes de bouquets de bois. Enfin...
La voix de d'Auverney s'éteignit. Un sombre désespoir se manifesta sur
tous ses traits ; il put à peine articuler ces mots :
-- Poursuis,
Thadée, car je n'ai pas plus de force qu'une vieille femme.
Le vieux
sergent n'était pas moins ému que le capitaine ; il se mit pourtant en devoir de
lui obéir. - Avec votre permission. - Puisque vous le désirez, mon capitaine...
- Il faut vous dire, mes officiers, que, quoique Bug-Jargal, dit Pierrot, fût un
grand nègre, bien doux, bien fort, bien courageux, et le premier brave de la
terre, après vous, s'il vous plaît, mon capitaine, je n'en étais pas moins bien
animé contre lui, ce que je ne me pardonnerai jamais, quoique mon capitaine me
l'ait pardonné. Si bien, mon capitaine, qu'après avoir entendu annoncer votre
mort pour le soir du second jour, j'entrai dans une furieuse colère contre ce
pauvre homme, et ce fut avec un vrai plaisir infernal que je lui annonçai que ce
serait lui ou, à défaut, dix des siens, qui vous tiendraient compagnie, et qui
seraient fusillés en matière de représailles, comme on dit. A cette nouvelle, il
ne manifesta rien, sinon qu'une heure après il se sauva en pratiquant un grand
trou...
D'Auverney fit un geste d'impatience. Thadée reprit :
--
Soit ! - Quand on vit le grand drapeau noir sur la montagne, comme il n'était
pas revenu, ce qui ne nous étonnait pas, avec votre permission, mes officiers,
on tira le coup de canon de signal, et je fus chargé de conduire les dix nègres
au lieu de l'exécution, appelé la Bouche-du-Grand-Diable, et éloigné du camp
environ... Enfin, qu'importe ! Quand nous fûmes là, vous sentez bien, messieurs,
que ce n'était pas pour leur donner la clef des champs, je les fis lier, comme
cela se pratique, et je disposai mes pelotons. Voilà que je vois arriver de la
forêt le grand nègre. Les bras m'en tombèrent. Il vint à moi tout essoufflé.
-- J'arrive à temps ! dit-il. Bonjour, Thadée.
-- Oui,
messieurs, il ne dit que cela, et il alla délier ses compatriotes. J'étais là,
moi, tout stupéfait. Alors, avec votre permission, mon capitaine, il s'engagea
un grand combat de générosité entre les noirs et lui, lequel aurait bien dû
durer un peu plus longtemps... N'importe ! oui, je m'en accuse, ce fut moi qui
le fis cesser. Il prit la place des noirs. En ce moment son grand chien...
Pauvre Rask ! il arriva et me sauta à la gorge. Il aurait bien dû, mon
capitaine, s'y tenir quelques moments de plus ! Mais Pierrot fit un signe, et le
pauvre dogue me lâcha ; Bug-Jargal ne put pourtant pas empêcher qu'il ne vînt se
coucher à ses pieds. Alors, je vous croyais mort, mon capitaine. J'étais en
colère... - Je criai...
Le sergent étendit la main, regarda le
capitaine, mais ne put articuler le mot fatal.
-- Bug-Jargal tombe. -
Une balle avait cassé la patte de son chien - Depuis ce temps-là, mes officiers
(et le sergent secouait la tête tristement), depuis ce temps-là il est boiteux.
J'entendis des gémissements dans le bois voisin ; j'y entrai ; c'était vous, mon
capitaine, une balle vous avait atteint au moment où vous accouriez pour sauver
le grand nègre. - Oui, mon capitaine, vous gémissiez ; mais c'était sur lui !
Bug-Jargal était mort ! - Vous, mon capitaine, on vous rapporta au camp. Vous
étiez blessé moins dangereusement que lui, car vous guérîtes, grâce aux bons
soins de madame Marie.
Le sergent s'arrêta. D'Auverney reprit d'une voix
solennelle et douloureuse :
-- Bug-Jargal était mort !
Thadée
baissa la tête.
-- Oui, dit-il ; et il m'avait laissé la vie ; et c'est
moi qui l'ai tué ! -
------------------------- FIN DU FICHIER bugjarg1 --------------------------------