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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT nouvmedi>
<IDENT_AUTEURS lamartinea>
<IDENT_COPISTES vautiere>
<ARCHIVE http://www.abu.org/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Nouvelles méditations poétiques>
<GENRE vers>
<AUTEUR Lamartine, Alphonse>
<COPISTE Eric Vautier>
<NOTESPROD>
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER nouvmedi1 --------------------------------
Nouvelles méditations poétiques
Musae Jovis omnia plena!
VIRG.
I
L'esprit de Dieu
A L. de V***.
Le feu divin qui
nous consume
Ressemble à ces feux indiscrets
Qu'un pasteur imprudent
allume
Aux bord de profondes forêts;
Tant qu'aucun souffle ne l'éveille,
L'humble foyer couve et sommeille;
Mais s'il respire l'aquilon,
Tout
à coup la flamme engourdie
S'enfle, déborde; et l'incendie
Embrase un
immense horizon!
O mon âme, de quels rivages
Viendra ce souffle
inattendu?
Serait-ce un enfant des orages?
Un soupir à peine entendu?
Viendra-t-il, comme un doux zéphyre,
Mollement caresser ma lyre,
Ainsi qu'il caresse une fleur?
Ou sous ses ailes frémissantes,
Briser ses cordes gémissantes
Du cri perçant de la douleur?
Viens du couchant ou de l'aurore!
Doux ou terrible au gré du sort,
Le sein généreux qui t'implore
Brave la souffrance ou la mort!
Aux
coeurs altérés d'harmonie
Qu'importe le prix du génie?
Si c'est la mort,
il faut mourir!...
On dit que la bouche d'Orphée,
Par les flots de
l'Ebre étouffée,
Rendit un ultime soupir!
Mais soit qu'un mortel
vive ou meure,
Toujours rebelle à nos souhaits,
L'esprit ne souffle qu'à
son heure,
Et ne se repose jamais!
Préparons-lui des lèvres pures,
Un oeil chaste, un front sans souillures,
Comme, aux approches du saint
lieu,
Des enfants, des vierges voilées,
Jonchent de roses effeuillées
La route où va passer un Dieu!
Fuyant des bords qui l'ont vu naître,
De Jéthro l'antique berger
Un jour devant lui vit paraître
Un
mystérieux étranger;
Dans l'ombre, ses larges prunelles
Lançaient de
pâles étincelles,
Ses pas ébranlaient le vallon;
Le courroux gonflait sa
poitrine,
Et le souffle de sa narine
Résonnait comme l'aquilon!
Dans un formidable silence
Ils se mesurent un moment;
Soudain
l'un sur l'autre s'élance,
Saisi d'un même emportement :
Leurs bras
menaçants se replient,
Leurs fronts luttent, leurs membres crient,
Leurs
flancs pressent leurs flancs pressés;
Comme un chêne qu'on déracine
Leur
tronc se balance et s'incline
Sur leurs genoux entrelacés!
Tous deux
ils glissent dans la lutte,
Et Jacob enfin terrassé
Chancelle, tombe, et
dans sa chute
Entraîne l'ange renversé :
Palpitant de crainte et de
rage,
Soudain le pasteur se dégage
Des bras du combattant des cieux,
L'abat, le presse, le surmonte,
Et sur son sein gonflé de honte
Pose
un genou victorieux!
Mais, sur le lutteur qu'il domine,
Jacob encor
mal affermi,
Sent à son tour sur sa poitrine
Le poids du céleste
ennemi!...
Enfin, depuis les heures sombres
Où le soir lutte avec les
ombres,
Tantôt vaincu, tantôt vainqueur,
Contre ce rival qu'il ignore
Il combattit jusqu'à l'aurore...
Et c'était l'esprit du Seigneur!
Ainsi dans les ombres du doute
L'homme, hélas! égaré souvent,
Se
trace à soi-même sa route,
Et veut voguer contre le vent;
Mais dans
cette lutte insensée,
Bientôt notre aile terrassée
Par le souffle qui la
combat,
Sur la terre tombe essoufflée
Comme la voile désenflée
Qui
tombe et dort le long du mât.
Attendons le souffle suprême;
Dans un
repos silencieux;
Nous ne sommes rien de nous-même
Qu'un instrument
mélodieux!
Quand le doigt d'en haut se retire,
Restons muets comme la
lyre
Qui recueille ses saints transports
Jusqu'à ce que la main
puissante
Touche la corde frémissante
Où dorment les divins accords!
II
Sapho
L'aurore se levait, la mer battait la plage;
Ainsi parla Sapho debout sur le rivage,
Et près d'elle, à genoux, les
filles de Lesbos
Se penchaient sur l'abîme et contemplaient les flots :
Fatal rocher, profond abîme!
Je vous aborde sans effroi!
Vous
allez à Vénus dérober sa victime :
J'ai méconnu l'amour, l'amour punit mon
crime.
O Neptune! tes flots seront plus doux pour moi!
Vois-tu de
quelles fleurs j'ai couronné ma tête?
Vois : ce front, si longtemps chargé
de mon ennui,
Orné pour mon trépas comme pour une fête,
Du bandeau
solennel étincelle aujourd'hui!
On dit que dans ton sein... mais je ne puis
le croire!
On échappe au courroux de l'implacable Amour;
On dit que, par
tes soins, si l'on renaît au jour,
D'une flamme insensée on y perd la
mémoire!
Mais de l'abîme, ô dieu! quel que soit le secours,
Garde-toi,
garde-toi de préserver mes jours!
Je ne viens pas chercher dans tes ondes
propices
Un oubli passager, vain remède à mes maux!
J'y viens, j'y viens
trouver le calme des tombeaux!
Reçois, ô roi des mers, mes joyeux
sacrifices!
Et vous, pourquoi ces pleurs? pourquoi ces vains sanglots?
Chantez, chantez un hymne, ô vierges de Lesbos!
Importuns souvenirs,
me suivrez-vous sans cesse?
C'était sous les bosquets du temple de Vénus;
Moi-même, de Vénus insensible prêtresse,
Je chantais sur la lyre un
hymne à la déesse :
Aux pieds de ses autels, soudain je t'aperçus!
Dieux! quels transports nouveaux! ô dieux! comment décrire
Tous les feux
dont mon sein se remplit à la fois?
Ma langue se glaça, je demeurais sans
voix,
Et ma tremblante main laissa tomber ma lyre!
Non : jamais aux
regards de l'ingrate Daphné
Tu ne parus plus beau, divin fils de Latone;
Jamais le thyrse en main, de pampres couronné,
Le jeune dieu de l'Inde,
en triomphe traîné,
N'apparut plus brillant aux regards d'Erigone.
Tout
sortit... de lui seul je me souvins, hélas!
Sans rougir de ma flamme, en
tout temps, à toute heure,
J'errais seule et pensive autour de sa demeure.
Un pouvoir plus qu'humain m'enchaînait sur ses pas!
Que j'aimais à le
voir, de la foule enivrée,
Au gymnase, au théâtre, attirer tous les yeux,
Lancer le disque au loin, d'une main assurée,
Et sur tous ses rivaux
l'emporter dans nos jeux!
Que j'aimais à le voir, penché sur la crinière
D'un coursier de I'Elide aussi prompt que les vents,
S'élancer le
premier au bout de la carrière,
Et, le front couronné, revenir à pas lents!
Ah! de tous ses succès, que mon âme était fière!
Et si de ce beau front
de sueur humecté
J'avais pu seulement essuyer la poussière...
O dieux!
j'aurais donné tout, jusqu'à ma beauté,
Pour être un seul instant ou sa
soeur ou sa mère!
Vous, qui n'avez jamais rien pu pour mon bonheur!
Vaines divinités des rives du Permesse,
Moi-même, dans vos arts,
j'instruisis sa jeunesse;
Je composai pour lui ces chants pleins de douceur,
Ces chants qui m'ont valu les transports de la Grèce :
Ces chants, qui
des Enfers fléchiraient la rigueur,
Malheureuse Sapho! n'ont pu fléchir son
coeur,
Et son ingratitude a payé ta tendresse!
Redoublez vos
soupirs! redoublez vos sanglots!
Pleurez! pleurez ma honte, ô filles de
Lesbos!
Si l'ingrat cependant s'était laissé toucher!
Si mes soins,
si mes chants, si mes trop faibles charmes
A son indifférence avaient pu
l'arracher!
S'il eût été du moins attendri par mes larmes!
Jamais pour
un mortel, jamais la main des dieux
N'aurait filé des jours plus doux, plus
glorieux!
Que d'éclat cet amour eût jeté sur sa vie!
Ses jours à ces
dieux même auraient pu faire envie!
Et l'amant de Sapho, fameux dans
l'univers,
Aurait été, comme eux, immortel dans mes vers!
C'est pour lui
que j'aurais, sur tes autels propices,
Fait fumer en tout temps l'encens des
sacrifices,
O Vénus! c'est pour lui que j'aurais nuit et jour
Suspendu
quelque offrande aux autels de l'Amour!
C'est pour lui que j'aurais, durant
les nuits entières
Aux trois fatales soeurs adressé mes prières!
Ou bien
que, reprenant mon luth mélodieux ,
J'aurais redit les airs qui lui
plaisaient le mieux!
Pour lui j'aurais voulu dans les jeux d'Ionie
Disputer aux vainqueurs les palmes du génie!
Que ces lauriers brillants
à mon orgueil offerts
En les cueillant pour lui m'auraient été plus chers!
J'aurais mis à ses pieds le prix de ma victoire,
Et couronné son front
des rayons de ma gloire.
Souvent à la prière abaissant mon orgueil,
De ta porte, ô Phaon! j'allais baiser le seuil.
Au moins, disais-je, au
moins, si ta rigueur jalouse
Me refuse à jamais ce doux titre d'épouse,
Souffre, ô trop cher enfant, que Sapho, près de toi,
Esclave si tu veux,
vive au moins sous ta loi!
Que m'importe ce nom et cette ignominie!
Pourvu qu'à tes côtés je consume ma vie!
Pourvu que je te voie, et qu'à
mon dernier jour
D'un regard de pitié tu plaignes tant d'amour!
Ne
crains pas mes périls, ne crains pas ma faiblesse;
Vénus égalera ma force à
ma tendresse.
Sur les flots, sur la terre, attachée à tes pas,
Tu me
verras te suivre au milieu des combats;
Tu me verras, de Mars affrontant la
furie,
Détourner tous les traits qui menacent ta vie,
Entre la mort et
toi toujours prompte à courir...
Trop heureuse pour lui si j'avais pu
mourir!
"Lorsque enfin, fatigué des travaux de Bellone,
"Sous la
tente au sommeil ton âme s'abandonne,
"Ce sommeil, ô Phaon! qui n'est plus
fait pour moi,
"Seule me laissera veillant autour de toi!
"Et si quelque
souci vient rouvrir ta paupière,
"Assise à tes côtés durant la nuit entière,
"Mon luth sur mes genoux soupirant mon amour,
"Je charmerai ta peine en
attendant le jour!
Je disais; et les vents emportaient ma prière!
L'écho répétait seul ma plainte solitaire;
Et l'écho seul encor répond à
mes sanglots!
Pleurez! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos!
Toi qui
fus une fois mon bonheur et ma gloire!
O lyre! que ma main fit résonner pour
lui,
Ton aspect que j'aimais m'importune aujourd'hui,
Et chacun de tes
airs rappelle à ma mémoire
Et mes feux, et ma honte, et l'ingrat qui m'a
fui!
Brise-toi dans mes mains, lyre à jamais funeste!
Aux autels de
Vénus, dans ses sacrés parvis
Je ne te suspends pas! que le courroux céleste
Sur ces flots orageux disperse tes débris!
Et que de mes tourments nul
vestige ne reste!
Que ne puis-je de même engloutir dans ces mers
Et ma
fatale gloire, et mes chants, et mes vers!
Que ne puis-je effacer mes traces
sur la terre!
Que ne puis-je aux Enfers descendre tout entière!
Et,
brûlant ces écrits où doit vivre Phaon,
Emporter avec moi l'opprobre de mon
nom!
Cependant si les dieux que sa rigueur outrage
Poussaient en cet
instant ses pas vers le rivage?
Si de ce lieu suprême il pouvait
s'approcher?
S'il venait contempler sur le fatal rocher
Sapho, les yeux
en pleurs, errante, échevelée,
Frappant de vains sanglots la rive désolée,
Brûlant encor pour lui, lui pardonnant son sort,
Et dressant lentement
les apprêts de sa mort?
Sans doute, à cet aspect, touché de mon supplice,
Il se repentirait de sa longue injustice?
Sans doute par mes pleurs se
laissant désarmer
Il dirait à Sapho : Vis encor pour aimer!
Qu'ai-je
dit? Loin de moi quelque remords peut-être,
A défaut de l'amour, dans son
coeur a pu naître :
Peut-être dans sa fuite, averti par les dieux,
Il
frissonne, il s'arrête, il revient vers ces lieux?
Il revient m'arrêter sur
les bords de l'abîme;
Il revient!... il m'appelle... il sauve sa victime!...
Oh! qu'entends-je?... écoutez... du côté de Lesbos
Une clameur lointaine
a frappé les échos!
J'ai reconnu l'accent de cette voix si chère,
J'ai
vu sur le chemin s'élever la poussière!
O vierges! regardez! ne le
voyez-vous pas
Descendre la colline et me tendre les bras?...
Mais non!
tout est muet dans la nature entière,
Un silence de mort règne au loin sur
la terre :
Le chemin est désert!... je n'entends que les flots...
Pleurez! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos!
Mais déjà s'élançant
vers les cieux qu'il colore
Le soleil de son char précipite le cours.
Toi qui viens commencer le dernier de mes jours,
Adieu dernier soleil!
adieu suprême aurore!
Demain du sein des flots vous jaillirez encore,
Et
moi je meurs! et moi je m'éteins pour toujours!
Adieu champs paternels!
adieu douce contrée!
Adieu chère Lesbos à Vénus consacrée!
Rivage où
j'ai reçu la lumière des cieux!
Temple auguste où ma mère, aux jours de ma
naissance
D'une tremblante main me consacrant aux dieux,
Au culte de
Vénus dévoua mon enfance!
Et toi, forêt sacrée, où les filles du Ciel,
Entourant mon berceau, m'ont nourri de leur miel,
Adieu! Leurs vains
présents que le vulgaire envie,
Ni des traits de l'Amour, ni des coups du
destin,
Misérable Sapho! n'ont pu sauver ta vie!
Tu vécus dans les
pleurs, et tu meurs au matin!
Ainsi tombe une fleur avant le temps fanée!
Ainsi, cruel Amour, sous le couteau mortel,
Une jeune victime à ton
temple amenée,
Qu'à ton culte en naissant le pâtre a destinée,
Vient
tomber avant l'âge au pied de ton autel!
Et vous qui reverrez le cruel
que j'adore
Quand l'ombre du trépas aura couvert mes yeux,
Compagnes de
Sapho, portez-lui ces adieux!
Dites-lui... qu'en mourant je le nommais
encore!...
Elle dit. Et le soir, quittant le bord des flots,
Vous
revîntes sans elle, ô vierges de Lesbos!
III
Bonaparte
Sur
un écueil battu par la vague plaintive,
Le nautonier de loin voit blanchir
sur la rive
Un tombeau près du bord par les flots déposé;
Le temps n'a
pas encor bruni l'étroite pierre,
Et sous le vert tissu de la ronce et du
lierre
On distingue... un sceptre brisé!
Ici gît... point de nom!...
demandez à la terre!
Ce nom? il est inscrit en sanglant caractère
Des
bords du Tanaïs au sommet du Cédar,
Sur le bronze et le marbre, et sur le
sein des braves,
Et jusque dans le coeur de ces troupeaux d'esclaves
Qu'il foulait tremblants sous son char.
Depuis ces deux grands noms
qu'un siècle au siècle annonce,
Jamais nom qu'ici-bas toute langue prononce
Sur l'aile de la foudre aussi loin ne vola.
Jamais d'aucun mortel le
pied qu'un souffle efface
N'imprima sur la terre une plus forte trace,
Et ce pied s'est arrêté la!...
Il est là!... sous trois pas un
enfant le mesure!
Son ombre ne rend pas même un léger murmure!
Le pied
d'un ennemi foule en paix son cercueil!
Sur ce front foudroyant le moucheron
bourdonne,
Et son ombre n'entend que le bruit monotone
D'une vague
contre un écueil!
Ne crains rien, cependant, ombre encore inquiète,
Que je vienne outrager ta majesté muette.
Non. La lyre aux tombeaux n'a
jamais insulté.
La mort fut de tout temps l'asile de la gloire.
Rien ne
doit jusqu'ici poursuivre une mémoire.
Rien!... excepté la vérité!
Ta tombe et ton berceau sont couverts d'un nuage,
Mais pareil à
l'éclair tu sortis d'un orage!
Tu foudroyas le monde avant d'avoir un nom!
Tel ce Nil dont Memphis boit les vagues fécondes
Avant d'être nommé fait
bouilloner ses ondes
Aux solitudes de Memnom.
Les dieux étaient
tombés, les trônes étaient vides;
La victoire te prit sur ses ailes rapides
D'un peuple de Brutus la gloire te fit roi!
Ce siècle, dont l'écume
entraînait dans sa course
Les moeurs, les rois, les dieux... refoulé vers sa
source,
Recula d'un pas devant toi!
Tu combattis l'erreur sans
regarder le nombre;
Pareil au fier Jacob tu luttas contre une ombre!
Le
fantôme croula sous le poids d'un mortel!
Et, de tous ses grands noms
profanateur sublime,
Tu jouas avec eux, comme la main du crime
Avec les
vases de l'autel.
Ainsi, dans les accès d'un impuissant délire
Quand
un siècle vieilli de ses mains se déchire
En jetant dans ses fers un cri de
liberté,
Un héros tout à coup de la poudre s'élève,
Le frappe avec son
sceptre... il s'éveille, et le rêve
Tombe devant la vérité!
Ah! si
rendant ce sceptre à ses mains légitimes,
Plaçant sur ton pavois de royales
victimes,
Tes mains des saints bandeaux avaient lavé l'affront!
Soldat
vengeur des rois, plus grand que ces rois même,
De quel divin parfum, de
quel pur diadème
L'histoire aurait sacré ton front!
Gloire! honneur!
liberté! ces mots que l'homme adore,
Retentissaient pour toi comme l'airain
sonore
Dont un stupide écho répète au loin le son :
De cette langue en
vain ton oreille frappée
Ne comprit ici-bas que le cri de l'épée,
Et le
mâle accord du clairon!
Superbe, et dédaignant ce que la terre admire,
Tu ne demandais rien au monde, que l'empire!
Tu marchais!... tout
obstacle était ton ennemi!
Ta volonté volait comme ce trait rapide
Qui
va frapper le but où le regard le guide,
Même à travers un coeur ami!
Jamais, pour éclaircir ta royale tristesse,
La coupe des festins ne
te versa l'ivresse;
Tes yeux d'une autre pourpre aimaient à s'enivrer!
Comme un soldat debout qui veille sous les armes,
Tu vis de la beauté le
sourire ou les larmes,
Sans sourire et sans soupirer!
Tu n'aimais
que le bruit du fer, le cri d'alarmes!
L'éclat resplendissant de l'aube sur
tes armes!
Et ta main ne flattait que ton léger coursier,
Quand les
flots ondoyants de sa pâle crinière
Sillonnaient comme un vent la sanglante
poussière,
Et que ses pieds brisaient l'acier!
Tu grandis sans
plaisir, tu tombas sans murmure!
Rien d'humain ne battait sous ton épaisse
armure :
Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser :
Comme l'aigle
régnant dans un ciel solitaire,
Tu n'avais qu'un regard pour mesurer la
terre,
Et des serres pour l'embrasser!
....................................................
....................................................
....................................................
....................................................
S'élancer d'un
seul bon au char de la victoire,
Foudroyer l'univers des splendeurs de sa
gloire,
Fouler d'un même pied des tribuns et des rois;
Forger un joug
trempé dans l'amour et la haine,
Et faire frissonner sous le frein qui
l'enchaîne
Un peuple échappé de ses lois!
Etre d'un siècle entier la
pensée et la vie,
Emousser le poignard, décourager l'envie;
Ebranler,
raffermir l'univers incertain,
Aux sinistres clarté de ta foudre qui gronde
Vingt fois contre les dieux jouer le sort du monde,
Quel rêve! et ce fut
ton destin!...
Tu tombas cependant de ce sublime faîte!
Sur ce
rocher désert jeté par la tempête,
Tu vis tes ennemis déchirer ton manteau!
Et le sort, ce seul dieu qu'adora ton audace,
Pour dernière faveur
t'accorda cet espace
Entre le trône et le tombeau!
Oh! qui m'aurait
donné d'y sonder ta pensée,
Lorsque le souvenir de te grandeur passée
Venait, comme un remords, t'assaillir loin du bruit!
Et que, les bras
croisés sur ta large poitrine,
Sur ton front chauve et nu, que la pensée
incline,
L'horreur passait comme la nuit!
Tel qu'un pasteur debout
sur la rive profonde
Voit son ombre de loin se prolonger sur l'onde
Et
du fleuve orageux suivre en flottant le cours;
Tel du sommet désert de ta
grandeur suprême,
Dans l'ombre du passé te recherchant toi-même,
Tu
rappelais tes anciens jours!
Ils passaient devant toi comme des flots
sublimes
Dont l'oeil voit sur les mers étinceler les cimes,
Ton oreille
écoutait leur bruit harmonieux!
Et, d'un reflet de gloire éclairant ton
visage,
Chaque flot t'apportait une brillante image
Que tu suivais
longtemps des yeux!
Là, sur un pont tremblant tu défiais la foudre!
Là, du désert sacré tu réveillais la poudre!
Ton coursier frissonnait
dans les flots du Jourdain!
Là, tes pas abaissaient une cime escarpée!
Là, tu changeais en sceptre une invincible épée!
Ici... Mais quel effroi
soudain?
Pourquoi détournes-tu ta paupière éperdue?
D'où vient cette
pâleur sur ton front répandue?
Qu'as-tu vu tout à coup dans l'horreur du
passé?
Est-ce d'une cité la ruine fumante?
Ou du sang des humains
quelque plaine écumante?
Mais la gloire a tout effacé.
La gloire
efface tout!... tout excepté le crime!
Mais son doigt me montrait le corps
d'une victime;
Un jeune homme! un héros, d'un sang pur inondé!
Le flot
qui l'apportait, passait, passait, sans cesse;
Et toujours en passant la
vague vengeresse
Lui jetait le nom de Condé!...
Comme pour effacer
une tache livide,
On voyait sur son front passer sa main rapide;
Mais la
trace du sang sous son doigt renaissait!
Et, comme un sceau frappé par une
main suprême,
La goutte ineffaçable, ainsi qu'un diadème,
Le couronnait
de son forfait!
C'est pour cela, tyran! que ta gloire ternie
Fera
par ton forfait douter de ton génie!
Qu'une trace de sang suivra partout ton
char!
Et que ton nom, jouet d'un éternel orage,
Sera par l'avenir
ballotté d'âge en âge
Entre Marius et César!
....................................................
....................................................
....................................................
Tu mourus
cependant de la mort du vulgaire,
Ainsi qu'un moissonneur va chercher son
salaire,
Et dort sur sa faucille avant d'être payé!
Tu ceignis en
mourant ton glaive sur ta cuisse,
Et tu fus demander récompense ou justice
Au dieu qui t'avait envoyé!
On dit qu'aux derniers jours de sa
longue agonie,
Devant l'éternité seul avec son génie,
Son regard vers le
ciel parut se soulever!
Le signe rédempteur toucha son front farouche!...
Et même on entendit commencer sur sa bouche
Un nom!... qu'il n'osait
achever!
Achève... C'est le dieu qui règne et qui couronne!
C'est le
dieu qui punit! c'est le dieu qui pardonne!
Pour les héros et nous il a des
poids divers!
Parle-lui sans effroi! lui seul peut te comprendre!
L'esclave et le tyran ont tous un compte à rendre,
L'un du sceptre,
l'autre des fers!
....................................................
Son cercueil est fermé! Dieu l'a jugé! Silence!
Son crime et ses
exploits pèsent dans la balance :
Que des faibles mortels la main n'y touche
plus!
Qui peut sonder, Seigneur, ta clémence infinie?
Et vous, fléaux de
Dieu! qui sait si le génie
N'est pas une de vos vertus?...
IV
Les étoiles
A Mme de P***.
Il est pour la pensée une
heure... une heure sainte,
Alors que, s'enfuyant de la céleste enceinte,
De l'absence du jour pour consoler les cieux,
Le crépuscule aux monts
prolonge ses adieux.
On voit à l'horizon sa lueur incertaine,
Comme les
bords flottants d'une robe qui traîne,
Balayer lentement le firmament
obscur,
Où les astres ternis revivent dans l'azur.
Alors ces globes
d'or, ces îles de lumière,
Que cherche par instinct la rêveuse paupière,
Jaillissent par milliers de l'ombre qui s'enfuit
Comme une poudre d'or
sur les pas de la nuit;
Et le souffle du soir qui vole sur sa trace,
Les
sème en tourbillons dans le brillant espace.
L'oeil ébloui les cherche et
les perd à la fois;
Les uns semblent planer sur les cimes des bois,
Tel
qu'un céleste oiseau dont les rapides ailes
Font jaillir en s'ouvrant des
gerbes d'étincelles.
D'autres en flots brillants s'étendent dans les airs,
Comme un rocher blanchi de l'écume des mers;
Ceux-là, comme un coursier
volant dans la carrière,
Déroulent à longs plis leur flottante crinière;
Ceux-ci, sur l'horizon se penchant à demi,
Semblent des yeux ouverts sur
le monde endormi,
Tandis qu'aux bords du ciel de légères étoiles
Voguent
dans cet azur comme de blanches voiles
Qui, revenant au port, d'un rivage
lointain,
Brillent sur l'Océan aux rayons du matin.
De ces astres
brillants, son plus sublime ouvrage,
Dieu seul connaît le nombre, et la
distance, et l'âge;
Les uns, déjà vieillis, pâlissent à nos yeux,
D'autres se sont perdus dans les routes des cieux,
D'autres, comme des
fleurs que son souffle caresse,
Lèvent un front riant de grâce et de
jeunesse,
Et, charmant l'Orient de leurs fraîches clartés,
Etonnent tout
à coup l'oeil qui les a comptés.
Dans la danse céleste ils s'élancent... et
l'homme,
Ainsi qu'un nouveau-né, les salue, et les nomme.
Quel mortel
enivré de leur chaste regard,
Laissant ses yeux flottants les fixer au
hasard,
Et cherchant le plus pur parmi ce choeur suprême,
Ne l'a pas
consacré du nom de ce qu'il aime?
Moi-même... il en est un, solitaire,
isolé,
Qui, dans mes longues nuits, m'a souvent consolé,
Et dont
l'éclat, voilé des ombres du mystère,
Me rappelle un regard qui brillait sur
la terre.
Peut-être?... ah! puisse-t-il au céleste séjour
Porter au
moins ce nom que lui donna l'Amour!
Cependant la nuit marche, et sur
l'abîme immense
Tous ces mondes flottants gravitent en silence,
Et
nous-même, avec eux emportés dans leur cours
Vers un port inconnu nous
avançons toujours!
Souvent, pendant la nuit, au souffle du zéphire,
On
sent la terre aussi flotter comme un navire.
D'une écume brillante on voit
les monts couverts
Fendre d'un cours égal le flot grondant des airs;
Sur
ces vagues d'azur où le globe se joue,
On entend l'aquilon se briser sous la
proue,
Et du vent dans les mâts les tristes sifflements,
Et de ses
flancs battus les sourds gémissements;
Et l'homme sur l'abîme où sa demeure
flotte
Vogue avec volupté sur la foi du pilote!
Soleils! mondes
flottants qui voguez avec nous,
Dites, s'il vous l'a dit, où donc
allons-nous tous?
Quel est le port céleste où son souffle nous guide?
Quel terme assigna-t-il à notre vol rapide?
Allons-nous sur des bords de
silence et de deuil,
Echouant dans la nuit sur quelque vaste écueil,
Semer l'immensité des débris du naufrage?
Ou, conduits par sa main sur
un brillant rivage,
Et sur l'ancre éternelle à jamais affermis,
Dans un
golfe du ciel aborder endormis?
Vous qui nagez plus près de la céleste
voûte,
Mondes étincelants, vous le savez sans doute!
Cet Océan plus pur,
ce ciel où vous flottez,
Laisse arriver à vous de plus vives clartés;
Plus brillantes que nous, vous savez davantage;
Car de la vérité la
lumière est l'image!
Oui : si j'en crois l'éclat dont vos orbes errants
Argentent des forêts les dômes transparents,
Qui glissant tout à coup
sur des mers irritées,
Calme en les éclairant les vagues agitées;
Si
j'en crois ces rayons dont le sensible jour
Inspire la vertu, la prière,
l'amour,
Et quand l'oeil attendri s'entrouvre à leur lumière,
Attirent
une larme au bord de la paupière;
Si j'en crois ces instincts, ces doux
pressentiments
Qui dirigent vers nous les soupirs des amants,
Les yeux
de la beauté, les rêves qu'on regrette,
Et le vol enflammé de l'aigle et du
poète!
Tentes du ciel, Edens! temples! brillants palais!
Vous êtes un
séjour d'innocence et de paix!
Dans le calme des nuits, à travers la
distance,
Vous en versez sur nous la lointaine influence!
Tout ce que
nous cherchons, l'amour, la vérité,
Ces fruits tombés du ciel dont la terre
a goûté,
Dans vos brillants climats que le regard envie
Nourrissent à
jamais les enfants de la vie,
Et l'homme, un jour peut-être à ses destins
rendu,
Retrouvera chez vous tout ce qu'il a perdu?
Hélas! combien de
fois seul, veillant sur ces cimes
Où notre âme plus libre a des voeux plus
sublimes,
Beaux astres! fleurs du ciel dont le lis est jaloux,
J'ai
murmuré tout bas : Que ne suis-je un de vous?
Que ne puis-je, échappant à ce
globe de boue,
Dans la sphère éclatante où mon regard se joue,
Jonchant
d'un feu de plus le parvis du saint lieu,
Eclore tout à coup sous les pas de
mon Dieu,
Ou briller sur le front de la beauté suprême,
Comme un pâle
fleuron de son saint diadème?
Dans le limpide azur de ces flots de
cristal,
Me souvenant encor de mon globe natal,
Je viendrais chaque
nuit, tardif et solitaire,
Sur les monts que j'aimais briller près de la
terre;
J'aimerais à glisser sous la nuit des rameaux,
A dormir sur les
prés, à flotter sur les eaux;
A percer doucement le voile d'un nuage,
Comme un regard d'amour que la pudeur ombrage :
Je visiterais l'homme;
et s'il est ici-bas
Un front pensif, des yeux qui ne se ferment pas,
Une
âme en deuil, un coeur qu'un poids sublime oppresse,
Répandant devant Dieu
sa pieuse tristesse;
Un malheureux au jour dérobant ses douleurs
Et dans
le sein des nuits laissant couler ses pleurs,
Un génie inquiet, une active
pensée
Par un instinct trop fort dans l'infini lancée;
Mon rayon pénétré
d'une sainte amitié
Pour des maux trop connus prodiguant sa pitié,
Comme
un secret d'amour versé dans un coeur tendre,
Sur ces fronts inclinés se
plairait à descendre!
Ma lueur fraternelle en découlant sur eux
Dormirait sur leur sein, sourirait à leurs yeux :
Je leur révélerais
dans la langue divine
Un mot du grand secret que le malheur devine;
Je
sécherais leurs pleurs; et quand l'oeil du matin
Ferait pâlir mon disque à
l'horizon lointain,
Mon rayon en quittant leur paupière attendrie
Leur
laisserait encor la vague rêverie,
Et la paix et l'espoir; et, lassés de
gémir,
Au moins avant l'aurore ils pourraient s'endormir.
Et vous,
brillantes soeurs! étoiles, mes compagnes,
Qui du bleu firmament émaillez
les campagnes,
Et cadençant vos pas à la lyre des cieux,
Nouez et
dénouez vos choeurs harmonieux!
Introduit sur vos pas dans la céleste
chaîne,
Je suivrais dans l'azur l'instinct qui vous entraîne,
Vous
guideriez mon oeil dans ce brillant désert,
Labyrinthe de feux où le regard
se perd!
Vos rayons m'apprendraient à louer, à connaître
Celui que nous
cherchons, que vous voyez peut-être!
Et noyant dans son sein mes tremblantes
clartés,
Je sentirais en lui... tout ce que vous sentez!
V
Le
papillon
Naître avec le printemps, mourir avec les roses,
Sur l'aile
du zéphyr nager dans un ciel pur,
Balancé sur le sein des fleurs à peine
écloses,
S'enivrer de parfums, de lumière et d'azur,
Secouant, jeune
encor, la poudre de ses ailes,
S'envoler comme un souffle aux voûtes
éternelles,
Voilà du papillon le destin enchanté!
Il ressemble au désir,
qui jamais ne se pose,
Et sans se satisfaire, effleurant toute chose,
Retourne enfin au ciel chercher la volupté!
VI
Le passé
A M. A. de V***.
Arrêtons-nous sur la colline
A
l'heure où, partageant les jours,
L'astre du matin qui décline
Semble
précipiter son cours!
En avançant dans sa carrière,
Plus faible il
rejette en arrière
L'ombre terrestre qui le suit,
Et de l'horizon qu'il
colore
Une moitié le voit encore,
L'autre se plonge dans la nuit!
C'est l'heure où, sous l'ombre inclinée,
Le laboureur dans le vallon
Suspend un moment sa journée,
Et s'assied au bord du sillon!
C'est
l'heure où, près de la fontaine,
Le voyageur reprend haleine
Après sa
course du matin!
Et c'est l'heure où l'âme qui pense
Se retourne et voit
l'espérance
Qui l'abandonne en son chemin!
Ainsi notre étoile pâlie,
Jetant de mourantes lueurs
Sur le midi de notre vie,
Brille à peine
à travers nos pleurs.
De notre rapide existence
L'ombre de la mort qui
s'avance
Obscurcit déjà la moitié!
Et, près de ce terme funeste,
Comme à l'aurore, il ne nous reste
Que l'espérance et l'amitié!
Ami qu'un même jour vit naître,
Compagnon depuis le berceau,
Et
qu'un même jour doit peut-être
Endormir au même tombeau!
Voici la borne
qui partage
Ce douloureux pèlerinage
Qu'un même sort nous a tracé!
De ce sommet qui nous rassemble,
Viens, jetons un regard ensemble
Sur l'avenir et le passé!
Repassons nos jours, si tu l'oses!
Jamais l'espoir des matelots
Couronna-t-il d'autant de roses
Le
navire qu'on lance aux flots?
Jamais d'une teinte plus belle
L'aube en
riant colora-t-elle
Le front rayonnant du matin?
Jamais, d'un oeil
perçant d'audace,
L'aigle embrassa-t-il plus d'espace
Que nous en
ouvrait le destin?
En vain sur la route fatale,
Dont les cyprès
tracent le bord,
Quelques tombeaux par intervalle
Nous avertissaient de
la mort!
Ces monuments mélancoliques
Nous semblaient, comme aux jours
antiques,
Un vain ornement du chemin!
Nous nous asseyions sous leur
ombre,
Et nous rêvions des jours sans nombre,
Hélas! entre hier et
demain!
Combien de fois, près du rivage
Où Nisida dort sur les mers,
La beauté crédule ou volage
Accourut à nos doux concerts!
Combien de
fois la barque errante
Berça sur l'onde transparente
Deux couples par
l'Amour conduits!
Tandis qu'une déesse amie
Jetait sur la vague endormie
Le voile parfumé des nuits!
Combien de fois, dans le délire
Qui
succédait à nos festins,
Aux sons antiques de la lyre,
J'évoquai des
songes divins!
Aux parfums des roses mourantes,
Aux vapeurs des coupes
fumantes,
Ils volaient à nous tour à tour!
Et sur leurs ailes nuancées,
Egaraient nos molles pensées
Dans les dédales de l'Amour!
Mais
dans leur insensible pente,
Les jours qui succédaient aux jours
Entraînaient comme une eau courante
Et nos songes et nos amours;
Pareil à la fleur fugitive
Qui du front joyeux d'un convive
Tombe
avant l'heure du festin,
Ce bonheur que l'ivresse cueille,
De nos fronts
tombant feuille à feuille,
Jonchait le lugubre chemin!
Et
maintenant, sur cet espace
Que nos pas ont déjà quitté,
Retourne-toi!
cherchons la trace
De l'amour, de la volupté!
En foulant leurs rives
fanées,
Remontons le cours des années,
Tandis qu'un souvenir glacé,
Comme l'astre adouci des ombres,
Eclaire encor de teintes sombres
La
scène vide du passé!
Ici, sur la scène du monde,
Se leva ton premier
soleil!
Regarde! quelle nuit profonde
A remplacé ce jour vermeil!
Tout sous les cieux semblait sourire,
La feuille, l'onde, le zéphire
Murmuraient des accords charmants!
Ecoute! la feuille est flétrie!
Et les vents sur l'onde tarie
Rendent de sourds gémissements!
Reconnais-tu ce beau rivage?
Cette mer aux flots argentés,
Qui
ne fait que bercer l'image
Des bords dans son sein répétés?
Un nom chéri
vole sur l'onde!...
Mais pas une voix qui réponde,
Que le flot grondant
sur l'écueil!
Malheureux! quel nom tu prononces!
Ne vois-tu pas parmi
ces ronces
Ce nom gravé sur un cercueil?...
Plus loin sur la rive où
s'épanche
Un fleuve épris de ces coteaux,
Vois-tu ce palais qui se
penche
Et jette une ombre au sein des eaux?
Là, sous une forme
étrangère,
Un ange exilé de sa sphère
D'un céleste amour t'enflamma!
Pourquoi trembler? quel bruit t'étonne?
Ce n'est qu'une ombre qui
frissonne
Aux pas du mortel qu'elle aima!
Hélas! partout où tu
repasses,
C'est le deuil, le vide ou la mort,
Et rien n'a germé sur nos
traces
Que la douleur ou le remord!
Voilà ce coeur où ta tendresse
Sema des fruits que ta vieillesse,
Hélas! ne recueillera pas :
Là,
l'oubli perdit ta mémoire!
Là, l'envie étouffa ta gloire!
Là, ta vertu
fit des ingrats!
Là, l'illusion éclipsée
S'enfuit sous un nuage
obscur!
Ici, l'espérance lassée
Replia ses ailes d'azur!
Là, sous la
douleur qui le glace,
Ton sourire perdit sa grâce,
Ta voix oublia ses
concerts!
Tes sens épuisés se plaignirent,
Et tes blonds cheveux se
teignirent
Au souffle argenté des hivers!
Ainsi des rives
étrangères,
Quand l'homme, à l'insu des tyrans,
Vers la demeure de ses
pères
Porte en secret ses pas errants,
L'ivraie a couvert ses collines,
Son toit sacré pend en ruines,
Dans ses jardins l'onde a tari;
Et
sur le seuil qui fut sa joie,
Dans l'ombre un chien féroce aboie
Contre
les mains qui l'ont nourri!
Mais ces sens qui s'appesantissent
Et du
temps subissent la loi,
Ces yeux, ce coeur qui se ternissent,
Cette
ombre enfin, ce n'est pas toi!
Sans regret, au flot des années,
Livre
ces dépouilles fanées
Qu'enlève le souffle des jours,
Comme on jette au
courant de l'onde
La feuille aride et vagabonde
Que l'onde entraîne dans
son cours!
Ce n'est plus le temps de sourire
A ces roses de peu de
jours!
De mêler aux sons de la lyre
Les tendres soupirs des amours!
De semer sur des fonds stériles
Ces voeux, ces projets inutiles,
Par
les vents du ciel emportés,
A qui le temps qui nous dévore
Ne donne pas
l'heure d'éclore
Pendant nos rapides étés!
Levons les yeux vers la
colline
Où luit l'étoile du matin!
Saluons la splendeur divine
Qui
se lève dans le lointain!
Cette clarté pure et féconde
Aux yeux de l'âme
éclaire un monde
Où la foi monte sans effort!
D'un saint espoir ton
coeur palpite;
Ami! pour y voler plus vite,
Prenons les ailes de la
mort!
En vain, dans ce désert aride,
Sous nos pas tout s'est effacé!
Viens! où l'éternité réside,
On retrouve jusqu'au passé!
Là, sont
nos rêves pleins de charmes,
Et nos adieux trempés de larmes,
Nos voeux
et nos espoirs perdus!
Là, refleuriront nos jeunesses;
Et les objets de
nos tristesses
A nos regrets seront rendus!
Ainsi, quand les vents
de l'automne
Ont balayé l'ombre des bois,
L'hirondelle agile abandonne
Le faîte du palais des rois!
Suivant le soleil dans sa course,
Elle
remonte vers la source
D'où l'astre nous répand les jours;
Et sur ses
pas retrouve encore
Un autre ciel, une autre aurore,
Un autre nid pour
ses amours!
Ce roi, dont la sainte tristesse
Immortalisa les
douleurs,
Vit ainsi sa verte jeunesse
Se renouveler sous ses pleurs!
Sa harpe, à l'ombre de la tombe,
Soupirait comme la colombe
Sous les
verts cyprès du Carmel!
Et son coeur, qu'une lampe éclaire,
Résonnait
comme un sanctuaire
Où retentit l'hymne éternel!
VII
Tristesse
Ramenez-moi, disais-je, au fortuné rivage
Où Naples réfléchit dans
une mer d'azur
Ses palais, ses coteaux, ses astres sans nuage,
Où
l'oranger fleurit sous un ciel toujours pur.
Que tardez-vous? Partons! Je
veux revoir encore
Le Vésuve enflammé sortant du sein des eaux;
Je veux
de ses hauteurs voir se lever l'aurore;
Je veux, guidant les pas de celle
que j'adore,
Redescendre, en rêvant, de ces riants coteaux;
Suis-moi
dans les détours de ce golfe tranquille;
Retournons sur ces bords à nos pas
si connus,
Aux jardins de Cinthie, au tombeau de Virgile,
Près des
débris épars du temple de Vénus :
Là, sous les orangers, sous la vigne
fleurie,
Dont le pampre flexible au myrte se marie,
Et tresse sur ta
tête une voûte de fleurs,
Au doux bruit de la vague ou du vent qui murmure,
Seuls avec notre amour, seuls avec la nature,
La vie et la lumière
auront plus de douceurs.
De mes jours pâlissants le flambeau se consume,
Il s'éteint par degrés au souffle du malheur,
Ou, s'il jette parfois une
faible lueur,
C'est quand ton souvenir dans mon sein le rallume;
Je ne
sais si les dieux me permettront enfin
D'achever ici-bas ma pénible journée.
Mon horizon se borne, et mon oeil incertain
Ose l'étendre à peine
au-delà d'une année.
Mais s'il faut périr au matin,
S'il faut, sur une
terre au bonheur destinée,
Laisser échapper de ma main
Cette coupe que
le destin
Semblait avoir pour moi de roses couronnée,
Je ne demande aux
dieux que de guider mes pas
Jusqu'aux bords qu'embellit ta mémoire chérie,
De saluer de loin ces fortunés climats,
Et de mourir aux lieux où j'ai
goûté la vie.
VIII
La Solitude
Heureux qui, s'écartant des
sentiers d'ici-bas,
A l'ombre du désert allant cacher ses pas,
D'un
monde dédaigné secouant la poussière,
Efface, encor vivant, ses traces sur
la terre,
Et, dans la solitude enfin enseveli,
Se nourrit d'espérance et
s'abreuve d'oubli!
Tel que ces esprits purs qui planent dans l'espace,
Tranquille spectateur de cette ombre qui passe,
Des caprices du sort à
jamais défendu,
Il suit de l'oeil ce char dont il est descendu!...
Il
voit les passions, sur une onde incertaine,
De leur souffle orageux enfler
la voile inhumaine.
Mais ces vents inconstants ne troublent plus sa paix;
Il se repose en Dieu, qui ne change jamais;
Il aime à contempler ses
plus hardis ouvrages,
Ces monts, vainqueurs des vents, de la foudres et des
âges,
Où dans leur masse auguste et leur solidité,
Ce Dieu grava sa
force et son éternité.
A cette heure où, frappé d'un rayon de l'aurore,
Leur sommet enflammé que l'Orient colore,
Comme un phare céleste allumé
dans la nuit,
Jaillit étincelant de l'ombre qui s'enfuit,
Il s'élance,
il franchit ses riantes collines
Que le mont jette au loin sur ses larges
racines,
Et, porté par degrés jusqu'à ses sombres flancs,
Sous ses pins
immortels il s'enfonce à pas lents :
Là, des torrents séchés le lit seul est
sa route,
Tantôt les rocs minés sur lui pendent en voûte,
Et tantôt, sur
leurs bords tout à coup suspendu,
Il recule étonné; son regard éperdu
Jouit avec horreur de cet effroi sublime,
Et sous ses pieds, longtemps,
il voit tournoyer l'abîme!
Il monte, et l'horizon grandit à chaque instant;
Il monte, et devant lui l'immensité s'étend
Comme sous le regard d'une
nouvelle aurore;
Un monde à chaque pas pour ses yeux semble éclore!
Jusqu'au sommet suprême où son oeil enchanté
S'empare de l'espace, et
plane en liberté.
Ainsi, lorsque notre âme, à sa source envolée,
Quitte
enfin pour toujours la terrestre vallée,
Chaque coup de son aile, en
l'élevant aux cieux,
Elargit l'horizon qui s'étend sous nos yeux;
Des
mondes sous son vol le mystère s'abaisse,
En découvrant toujours, elle monte
sans cesse
Jusqu'aux saintes hauteurs où l'oeil du séraphin
Sur l'espace
infini plonge un regard sans fin.
Salut, brillants sommets! champs de
neige et de glace!
Vous qui d'aucun mortel n'avez gardé la trace;
Vous
que le regard même aborde avec effroi,
Et qui n'avez souffert que les aigles
et moi!
Oeuvres du premier jour, augustes pyramides
Que Dieu même
affermit sur vos bases solides!
Confins de l'univers, qui, depuis ce grand
jour,
N'avez jamais changé de forme et de contour!
Le nuage, en
grondant, parcourt en vain vos cimes,
Le fleuve en vain grossi sillonne vos
abîmes,
La foudre frappe en vain votre front endurci;
Votre front
solennel, un moment obscurci,
Sur nous, comme la nuit, versant son ombre
obscure,
Et laissant pendre au loin sa noire chevelure,
Semble, toujours
vainqueur du choc qui l'ébranla,
Au dieu qui l'a fondé dire encor : Me
voilà!
Et moi, me voici seul sur ces confins du monde!
Loin d'ici, sous
mes pieds la foudre vole et gronde,
Les nuages battus par les ailes des
vents
Entre-choquant comme eux leurs tourbillons mouvants,
Tels qu'un
autre Océan soulevé par l'orage,
Se déroulent sans fin dans des lits sans
rivage,
Et devant ces sommets abaissant leur orgueil,
Brisent
incessamment sur cet immense écueil.
Mais, tandis qu'à ses pieds ce noir
chaos bouillonne,
D'éternelles splendeurs le soleil le couronne :
Depuis
l'heure où son char s'élance dans les airs,
Jusqu'à l'heure où son disque
incline vers les mers,
Cet astre, en décrivant son oblique carrière,
D'aucune ombre jamais n'y souille sa lumière,
Et déjà la nuit sombre a
descendu des cieux
Qu'à ces sommets encore il dit de longs adieux.
Là, tandis que je nage en des torrents de joie,
Ainsi que mon
regard, mon âme se déploie,
Et croit, en respirant cet air de liberté,
Recouvrer sa splendeur et sa sérénité.
Oui, dans cet air du ciel, les
soins lourds de la vie,
Le mépris des mortels, leur haine, ou leur envie,
N'accompagnent plus l'homme et ne surnagent pas :
Comme un vil plomb,
d'eux-même ils retombent en bas.
Ainsi, plus l'onde est pure, et moins
l'homme y surnage.
....................................................
A peine de ce monde il emporte une image!
....................................................
Mais ton image, ô
Dieu, dans ces grands traits épars,
En s'élevant vers toi grandit à nos
regards.
Comme au prêtre habitant l'ombre du sanctuaire,
Chaque pas te
révèle à l'âme solitaire :
Le silence et la nuit, et l'ombre des forêts,
Lui murmurent tout bas de sublimes secrets;
Et l'esprit, abîmé dans ces
rares spectacles,
Par la voix des déserts écoute tes oracles.
....................................................
J'ai vu de l'Océan
les flots épouvantés,
Pareils aux fiers coursiers dans la plaine emportés,
Déroulant à ta voix leur humide crinière,
Franchir en bondissant leur
bruyante barrière,
Puis soudain, refoulés sous ton sein tout-puissant,
Dans l'abîme étonné rentrer en mugissant.
J'ai vu le fleuve, épris des
gazons du rivage,
Se glisser flots à flots, de bocage en bocage,
Et dans
son lit voilé d'ombrage et de fraîcheur,
Bercer en murmurant la barque du
pêcheur;
J'ai vu le trait brisé de la foudre qui gronde
Comme un serpent
de feu se dérouler sur l'onde;
Le zéphir embaumé des doux parfums du miel,
Balayer doucement l'azur voilé du ciel;
La colombe, essuyant son aile
encore humide,
Sur les bords de son nid poser un pied timide,
Puis d'un
vol cadencé fendant le flot des airs
S'abattre en soupirant sur la rive des
mers.
J'ai vu ces monts voisins des cieux où tu reposes,
Cette neige où
l'aurore aime à semer ses roses,
Ces trésors des hivers, d'où par mille
détours
Dans nos champs desséchés multipliant leur cours,
Cent rochers
de cristal, que tu fonds à mesure,
Viennent désaltérer la mourante verdure!
Et ces ruisseaux pleuvant de ces rocs suspendus,
Et ces torrents
grondant dans les granits fendus,
Et ces pics où le temps a perdu sa
victoire...,
Et toute la nature est un hymne à ta gloire!
IX
Ischia
Le soleil va porter le jour à d'autres mondes;
Dans
l'horizon désert Phébé monte sans bruit,
Et jette, en pénétrant les ténèbres
profondes,
Un voile transparent sur le front de la nuit.
Voyez du
haut des monts ses clartés ondoyantes
Comme un fleuve de flamme inonder les
coteaux,
Dormir dans les vallons, ou glisser sur les pentes,
Ou
rejaillir au loin du sein brillant des eaux.
La douteuse lueur, dans
l'ombre répandue,
Teint d'un jour azuré la pâle obscurité,
Et fait nager
au loin dans la vague étendue
Les horizons baignés par sa molle clarté!
L'Océan amoureux de ces rives tranquilles
Calme, en baisant leurs
pieds, ses orageux transports,
Et pressant dans ses bras ces golfes et ces
îles,
De son humide haleine en rafraîchit les bords.
Du flot qui
tour à tour s'avance et se retire
L'oeil aime à suivre au loin le flexible
contour :
On dirait un amant qui presse en son délire
La vierge qui
résiste, et cède tour à tour!
Doux comme le soupir de l'enfant qui
sommeille,
Un son vague et plaintif se répand dans les airs :
Est-ce un
écho du ciel qui charme notre oreille?
Est-ce un soupir d'amour de la terre
et des mers?
Il s'élève, il retombe, il renaît, il expire,
Comme un
coeur oppressé d'un poids de volupté,
Il semble qu'en ces nuits la nature
respire,
Et se plaint comme nous de sa félicité!
Mortel, ouvre ton
âme à ces torrents de vie!
Reçois par tous les sens les charmes de la nuit,
A t'enivrer d'amour son ombre te convie;
Son astre dans le ciel se lève,
et te conduit.
Vois-tu ce feu lointain trembler sur la colline?
Par
la main de l'Amour c'est un phare allumé;
Là, comme un lis penché, l'amante
qui s'incline
Prête une oreille avide aux pas du bien-aimé!
La
vierge, dans le songe où son âme s'égare,
Soulève un oeil d'azur qui
réfléchit les cieux,
Et ses doigts au hasard errant sur sa guitare
Jettent aux vents du soir des sons mystérieux!
" Viens! l'amoureux
silence occupe au loin l'espace;
Viens du soir près de moi respirer la
fraîcheur!
C'est l'heure; à peine au loin la voile qui s'efface
Blanchit
en ramenant le paisible pêcheur!
" Depuis l'heure où ta barque a fui
loin de la rive,
J'ai suivi tout le jour ta voile sur les mers,
Ainsi
que de son nid la colombe craintive
Suit l'aile du ramier qui blanchit dans
les airs!
" Tandis qu'elle glissait sous l'ombre du rivage,
J'ai
reconnu ta voix dans la voix des échos;
Et la brise du soir, en mourant sur
la plage,
Me rapportait tes chants prolongés sur les flots.
" Quand
la vague a grondé sur la côte écumante,
À l'étoile des mers j'ai murmuré ton
nom,
J'ai rallumé sa lampe, et de ta seule amante
L'amoureuse prière a
fait fuir l'aquilon!
" Maintenant sous le ciel tout repose, ou tout aime
:
La vague en ondulant vient dormir sur le bord;
La fleur dort sur sa
tige, et la nature même
Sous le dais de la nuit se recueille et s'endort.
" Vois! la mousse a pour nous tapissé la vallée,
Le pampre s'y
recourbe en replis tortueux,
Et l'haleine de l'onde, à l'oranger mêlée,
De ses fleurs qu'elle effeuille embaume mes cheveux.
" A la molle
clarté de la voûte sereine
Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin,
Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène,
Se perd en
pâlissant dans les feux du matin. "
Elle chante; et sa voix par
intervalle expire,
Et, des accords du luth plus faiblement frappés,
Les
échos assoupis ne livrent au zéphire
Que des soupirs mourants, de silence
coupés!
Celui qui, le coeur plein de délire et de flamme,
A cette
heure d'amour, sous cet astre enchanté,
Sentirait tout à coup le rêve de son
âme
S'animer sous les traits d'une chaste beauté;
Celui qui, sur la
mousse, au pied du sycomore,
Au murmure des eaux, sous un dais de saphirs,
Assis à ses genoux, de l'une à l'autre aurore,
N'aurait pour lui parler
que l'accent des soupirs;
Celui qui, respirant son haleine adorée,
Sentirait ses cheveux, soulevés par les vents,
Caresser en passant sa
paupière effleurée,
Ou rouler sur son front leurs anneaux ondoyants;
Celui qui, suspendant les heures fugitives,
Fixant avec l'amour son
âme en ce beau lieu,
Oublierait que le temps coule encor sur ces rives,
Serait-il un mortel, ou serait-il un dieu?...
Et nous, aux doux
penchants de ces verts Elysées,
Sur ces bords où l'amour eût caché son Eden,
Au murmure plaintif des vagues apaisées,
Aux rayons endormis de l'astre
élysien,
Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde,
Sur ces rives
que l'oeil se plaît à parcourir,
Nous avons respiré cet air d'un autre
monde,
Elyse!... et cependant on dit qu'il faut mourir!
X
La
branche d'amandier
De l'amandier tige fleurie,
Symbole, hélas! de la
beauté,
Comme toi, la fleur de la vie
Fleurit et tombe avant l'été.
Qu'on la néglige ou qu'on la cueille,
De nos fronts, des mains de
l'Amour,
Elle s'échappe feuille à feuille,
Comme nos plaisirs jour à
jour!
Savourons ces courtes délices;
Disputons-les même au zéphyr,
Epuisons les riants calices
De ces parfums qui vont mourir.
Souvent la beauté fugitive
Ressemble à la fleur du matin,
Qui,
du front glacé du convive,
Tombe avant l'heure du festin.
Un jour
tombe, un autre se lève;
Le printemps va s'évanouir;
Chaque fleur que le
vent enlève
Nous dit : Hâtez-vous de jouir.
Et, puisqu'il faut
qu'elles périssent,
Qu'elles périssent sans retour!
Que ces roses ne se
flétrissent
Que sous les lèvres de l'amour!
XI
A EL***
Lorsque seul avec toi, pensive et recueillie,
Tes deux mains dans la
mienne, assis à tes côtés,
J'abandonne mon âme aux molles voluptés
Et je
laisse couler les heures que j'oublie;
Lorsqu'au fond des forêts je
t'entraîne avec moi,
Lorsque tes doux soupirs charment seuls mon oreille,
Ou que, te répétant les serments de la veille,
Je te jure à mon tour de
n'adorer que toi;
Lorsqu'enfin, plus heureux, ton front charmant repose
Sur mon genou tremblant qui lui sert de soutien,
Et que mes doux regards
sont suspendus au tien
Comme l'abeille avide aux feuilles de la rose;
Souvent alors, souvent, dans le fond de mon coeur
Pénètre comme un trait
une vague terreur;
Tu me vois tressaillir; je pâlis, je frissonne,
Et
troublé tout à coup dans le sein du bonheur,
Je sens couler des pleurs dont
mon âme s'étonne.
Tu me presses soudain dans tes bras caressants,
Tu
m'interroges, tu t'alarmes,
Et je vois de tes yeux s'échapper quelques
larmes
Qui viennent se mêler aux pleurs que je répands.
" De quel ennui
secret ton âme est-elle atteinte?
Me dis-tu : cher amour, épanche ta
douleur;
J'adoucirai ta peine en écoutant ta plainte,
Et mon coeur
versera le baume dans ton coeur. "
Ne m'interroge plus, ô moitié de
moi-même!
Enlacé dans tes bras, quand tu me dis : Je t'aime;
Quand mes
yeux enivrés se soulèvent vers toi,
Nul mortel sous les cieux n'est plus
heureux que moi!
Mais jusque dans le sein des heures fortunées
Je ne
sais quelle voix que j'entends retentir
Me poursuit, et vient m'avertir
Que le bonheur s'enfuit sur l'aile des années,
Et que de nos amours le
flambeau doit mourir!
D'un vol épouvanté, dans le sombre avenir
Mon âme
avec effroi se plonge,
Et je me dis : Ce n'est qu'un songe
Que le
bonheur qui doit finir.
XII
Elégie
Cueillons, cueillons la
rose au matin de la vie;
Des rapides printemps respire au moins les fleurs.
Aux chastes voluptés abandonnons nos coeurs,
Aimons-nous sans mesure, ô
mon unique amie!
Quand le nocher battu par les flots irrités
Voit
son fragile esquif menacé du naufrage,
Il tourne ses regards aux bords qu'il
a quittés,
Et regrette trop tard les loisirs du rivage.
Ah! qu'il
voudrait alors au toit de ses aïeux,
Près des objets chéris présents à sa
mémoire,
Coulant des jours obscurs, sans périls et sans gloire,
N'avoir
jamais laissé son pays ni ses dieux!
Ainsi l'homme, courbé sous le poids
des années,
Pleure son doux printemps qui ne peut revenir.
Ah!
rendez-moi, dit-il, ces heures profanées;
O dieux! dans leur saison
j'oubliai d'en jouir.
Il dit : la mort répond; et ces dieux qu'il implore,
Le poussant au tombeau sans se laisser fléchir,
Ne lui permettent pas de
se baisser encore
Pour ramasser ces fleurs qu'il n'a pas su cueillir.
Aimons-nous, ô ma bien-aimée!
Et rions des soucis qui bercent les
mortels;
Pour le frivole appas d'une vaine fumée,
La moitié de leurs
jours, hélas! est consumée
Dans l'abandon des biens réels.
A leur
stérile orgueil ne portons point envie,
Laissons le long espoir aux maîtres
des humains!
Pour nous, de notre heure incertains,
Hâtons-nous d'épuiser
la coupe de la vie
Pendant qu'elle est entre nos mains.
Soit que le
laurier nous couronne,
Et qu'aux fastes sanglants de l'altière Bellone
Sur le marbre ou l'airain on inscrive nos noms;
Soit que des simples
fleurs que la beauté moissonne
L'amour pare nos humbles fronts;
Nous
allons échouer, tous, au même rivage :
Qu'importe, au moment du naufrage,
Sur un vaisseau fameux d'avoir fendu les airs,
Ou sur une barque légère
D'avoir, passager solitaire,
Rasé timidement le rivage des mers?
XIII
Le poète mourant
La coupe de mes jours s'est brisée
encor pleine;
Ma vie hors de mon sein s'enfuit à chaque haleine;
Ni
baisers ni soupirs ne peuvent l'arrêter;
Et l'aile de la mort, sur l'airain
qui me pleure,
En sons entrecoupés frappe ma dernière heure;
Faut-il
gémir? faut-il chanter?...
Chantons, puisque mes doigts sont encor sur
la lyre;
Chantons, puisque la mort, comme au cygne, m'inspire
Aux bords
d'un autre monde un cri mélodieux.
C'est un présage heureux donné par mon
génie,
Si notre âme n'est rien qu'amour et harmonie,
Qu'un chant divin
soit ses adieux!
La lyre en se brisant jette un son plus sublime;
La
lampe qui s'éteint tout à coup se ranime,
Et d'un éclat plus pur brille
avant d'expirer;
Le cygne voit le ciel à son heure dernière,
L'homme
seul, reportant ses regards en arrière,
Compte ses jours pour les pleurer.
Qu'est-ce donc que des jours pour valoir qu'on les pleure?
Un
soleil, un soleil; une heure, et puis une heure;
Ce qu'une nous apporte, une
autre nous l'enlève :
Travail, repos, douleur, et quelquefois un rêve,
Voilà le jour, puis vient la nuit.
Ah! qu'il pleure, celui dont les
mains acharnées
S'attachant comme un lierre aux débris des années,
Voit
avec l'avenir s'écrouler son espoir!
Pour moi, qui n'ai point pris racine
sur la terre,
Je m'en vais sans effort, comme l'herbe légère
Qu'enlève
le souffle du soir.
Le poète est semblable aux oiseaux de passage
Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage,
Qui ne se posent point
sur les rameaux des bois;
Nonchalamment bercés sur le courant de l'onde,
Ils passent en chantant loin des bords; et le monde
Ne connaît rien
d'eux, que leur voix.
Jamais aucune main sur la corde sonore
Ne
guida dans ses jeux sa main novice encore.
L'homme n'enseigne pas ce
qu'inspire le ciel;
Le ruisseau n'apprend pas à couler dans sa pente,
L'aigle à fendre les airs d'une aile indépendante,
L'abeille à composer
son miel.
L'airain retentissant dans sa haute demeure,
Sous le
marteau sacré tour à tour chante et pleure,
Pour célébrer l'hymen, la
naissance ou la mort;
J'étais comme ce bronze épuré par la flamme,
Et
chaque passion, en frappant sur mon âme,
En tirait un sublime accord.
Telle durant la nuit la harpe éolienne,
Mêlant aux bruits des eaux
sa plainte aérienne,
Résonne d'elle-même au souffle des zéphyrs.
Le
voyageur s'arrête, étonné de l'entendre,
Il écoute, il admire et ne saurait
comprendre
D'où partent ces divins soupirs.
Ma harpe fut souvent de
larmes arrosée,
Mais les pleurs sont pour nous la céleste rosée;
Sous un
ciel toujours pur le coeur ne mûrit pas :
Dans la coupe écrasé le jus du
pampre coule,
Et le baume flétri sous le pied qui le foule
Répand ses
parfums sur nos pas.
Dieu d'un souffle brûlant avait formé mon âme,
Tout ce qu'elle approchait s'embrasait de sa flamme :
Don fatal! et je
meurs pour avoir trop aimé!
Tout ce que j'ai touché s'est réduit en
poussière :
Ainsi le feu du ciel tombé sur la bruyère
S'éteint quand
tout est consumé.
Mais le temps? - Il n'est plus. - Mais la gloire? -
Eh! qu'importe
Cet écho d'un vain son, qu'un siècle à l'autre apporte?
Ce nom, brillant jouet de la postérité?
Vous qui de l'avenir lui
promettez l'empire,
Ecoutez cet accord que va rendre ma lyre!...
....................................................
Les vents l'ont
déjà emporté!
Ah! donnez à la mort un espoir moins frivole.
Eh quoi!
le souvenir de ce son qui s'envole
Autour d'un vain tombeau retentirait
toujours?
Ce souffle d'un mourant, quoi! c'est là de la gloire?
Mais
vous qui promettez les temps à sa mémoire,
Mortels, possédez-vous deux
jours?
J'en atteste les dieux! depuis que je respire,
Mes lèvres
n'ont jamais prononcé sans sourire
Ce grand nom inventé par le délire
humain;
Plus j'ai pressé ce mot, plus je l'ai trouvé vide,
Et je l'ai
rejeté, comme une écorce aride
Que nos lèvres pressent en vain.
Dans
le stérile espoir d'une gloire incertaine,
L'homme livre, en passant, au
courant qui l'entraîne
Un nom de jour en jour dans sa course affaibli;
De ce brillant débris le flot du temps se joue;
De siècle en siècle, il
flotte, il avance, il échoue
Dans les abîmes de l'oubli.
Je jette un
nom de plus à ces flots sans rivage;
Au gré des vents, du ciel, qu'il
s'abîme ou surnage,
En serai-je plus grand? Pourquoi? ce n'est qu'un nom.
Le cygne qui s'envole aux voûtes éternelles,
Amis! s'informe-t-il si
l'ombre de ses ailes
Flotte encor sur un vil gazon?
Mais pourquoi
chantais-tu? - Demande à Philomèle
Pourquoi, durant les nuits, sa douce voix
se mêle
Au doux bruit des ruisseaux sous l'ombrage roulant!
Je chantais,
mes amis, comme l'homme respire,
Comme l'oiseau gémit, comme le vent
soupire,
Comme l'eau murmure en coulant.
Aimer, prier, chanter,
voilà toute ma vie.
Mortels! de tous ces biens qu'ici-bas l'homme envie,
A l'heure des adieux je ne regrette rien;
Rien que l'ardent soupir qui
vers le ciel s'élance,
L'extase de la lyre, ou l'amoureux silence
D'un
coeur pressé contre le mien.
Aux pieds de la beauté sentir frémir sa
lyre,
Voir d'accord en accord l'harmonieux délire
Couler avec le son et
passer dans son sein,
Faire pleuvoir les pleurs de ces yeux qu'on adore,
Comme au souffle des vents les larmes de l'aurore
Tombent d'un calice
trop plein;
Voir le regard plaintif de la vierge modeste
Se tourner
tristement vers la voûte céleste,
Comme pour s'envoler avec le son qui fuit,
Puis retombant sur vous plein d'une chaste flamme,
Sous ses cils
abaissés laisser briller son âme,
Comme un feu tremblant dans la nuit;
Voir passer sur son front l'ombre de la pensée,
La parole manquer à
sa bouche oppressée,
Et de ce long silence entendre enfin sortir
Ce mot
qui retentit jusque dans le ciel même,
Ce mot, le mot des dieux, et des
hommes : ... Je t'aime!
Voilà ce qui vaut un soupir.
Un soupir! un
regret! inutile parole!
Sur l'aile de la mort, mon âme au ciel s'envole;
Je vais où leur instinct emporte nos désirs;
Je vais où le regard voit
briller l'espérance;
Je vais où va le son qui de mon luth s'élance;
Où
sont allés tous mes soupirs!
Comme l'oiseau qui voit dans les ombres
funèbres,
La foi, cet oeil de l'âme, a percé mes ténèbres;
Son
prophétique instinct m'a révélé mon sort.
Aux champs de l'avenir combien de
fois mon âme,
S'élançant jusqu'au ciel sur des ailes de flamme,
A-t-elle
devancé la mort?
N'inscrivez point de nom sur ma demeure sombre.
Du
poids d'un monument ne chargez pas mon ombre :
D'un peu de sable, hélas! je
ne suis point jaloux.
Laissez-moi seulement à peine assez d'espace
Pour
que le malheureux qui sur ma tombe passe
Puisse y poser ses deux genoux.
Souvent dans le secret de l'ombre et du silence,
Du gazon d'un
cercueil la prière s'élance
Et trouve l'espérance à côté de la mort.
Le
pied sur une tombe on tient moins à la terre;
L'horizon est plus vaste,
l'âme plus légère,
Monte au ciel avec moins d'effort.
Brisez, livrez
aux vents, aux ondes, à la flamme,
Ce luth qui n'a qu'un son pour répondre à
mon âme!
Le luth des Séraphins va frémir sous mes doigts.
Bientôt,
vivant comme eux d'un immortel délire,
Je vais guider, peut-être, aux
accords de ma lyre,
Des cieux suspendus à ma voix.
Bientôt!... Mais
de la mort la main lourde et muette
Vient de toucher la corde : elle se
brise, et jette
Un son plaintif et sourd dans la vague des airs.
Mon
luth glacé se tait... Amis, prenez le vôtre;
Et que mon âme encor passe d'un
monde à l'autre
Au bruit de vos sacrés concerts!
XIV
L'ange
Fragment épique
Dieu se lève; et soudain sa voix terrible appelle
De ses ordres secrets un ministre fidèle,
Un de ces esprits purs qui
sont chargés par lui
De servir aux humains de conseil et d'appui,
De lui
porter leurs voeux sur leurs ailes de flamme,
De veiller sur leur vie, et de
garder leur âme;
Tout mortel a le sien : cet ange protecteur,
Cet
invisible ami veille autour de son coeur,
L'inspire, le conduit, le relève
s'il tombe,
Et, portant dans les cieux son âme entre ses mains,
La
présente en tremblant au juge des humains :
C'est ainsi qu'entre l'homme et
Jéhovah lui-même,
Entre le pur néant et la grandeur suprême,
D'êtres
inaperçus une chaîne sans fin
Réunit l'homme à l'ange et l'ange au séraphin;
C'est ainsi que, peuplant l'étendue infinie,
Dieu répandit partout
l'esprit, l'âme et la vie!
Au son de cette voix, qui fait trembler le
ciel,
S'élance devant Dieu l'archange Ithuriel :
C'est lui qui du héros
est le céleste guide
Et qui pendant sa vie à ses destins préside :
Sur
les marches du trône, où de la Trinité
Brille au plus haut des cieux la
triple majesté,
L'esprit, épouvanté de la splendeur divine,
Dans un
saint tremblement soudain monte et s'incline,
Et du voile éclatant de ses
deux ailes d'or
Du céleste regard s'ombrage, et tremble encor!
Mais
Dieu, voilant pour lui sa clarté dévorante,
Modère les accents de sa voix
éclatante,
Se penche sur son trône et lui parle : soudain
Tout le ciel,
attentif au Verbe souverain,
Suspend les chants sacrés, et la cour
immortelle
S'apprête à recueillir la parole éternelle.
Pour la première
fois, sous la voûte des cieux,
Cessa des chérubins le choeur harmonieux :
On n'entendit alors dans les saintes demeures
Que le bruit cadencé du
char léger des heures
Qui, des jours éternels mesurant l'heureux cours,
Dans un cercle sans fin, fuit et revient toujours;
On n'entendit alors
que la sourde harmonie
Des sphères poursuivant leur course indéfinie,
Et
des astres pieux le murmure d'amour,
Qui vient mourir au seuil du céleste
séjour!
Mais en vain dans le ciel les choeurs sacrés se turent;
Autour du trône en vain tous les saints accoururent;
L'archange entendit
seul les ordres du Très-Haut;
Il s'incline, il adore, il s'élance aussitôt.
Telle qu'au sein des nuits, une étoile tombante,
Se détachant
soudain de la voûte éclatante,
Glisse, et d'un trait de feu fendant
l'obscurité,
Vient aux bords des marais étendre sa clarté :
Tel, d'un
vol lumineux et d'une aile assurée,
L'ardent Ithuriel fend la plaine azurée.
A peine a-t-il franchi ces déserts enflammés,
Que la main du Très-Haut
de soleils a semés,
Il ralentit son vol, et, comme un aigle immense,
Sur
son aile immobile un instant se balance :
Il craint que la clarté des
célestes rayons
Ne trahisse son vol aux yeux des nations;
Et secouant
trois fois ses ailes immortelles,
Trois fois en fait jaillir des gerbes
d'étincelles.
Le nocturne pasteur, qui compte dans les cieux
Les astres
tant de fois nommés par ses aïeux,
Se trouble, et croit que Dieu de
nouvelles étoiles
A de l'antique nuit semé les sombres voiles!
Mais,
pour tromper les yeux, l'archange essaye en vain
De dépouiller l'éclat de ce
reflet divin,
L'immortelle clarté dont son aile est empreinte
L'accompagne au-delà de la céleste enceinte;
Et ces rayons du ciel, dont
il est pénétré,
Se détachant de lui, pâlissent par degré.
Ainsi le globe
ardent, que l'ange des batailles
Inventa pour briser les tours et les
murailles,
Sur ses ailes de feu projeté dans les airs,
Trace au sein de
la nuit de sinistres éclairs :
Immobile un moment au haut de sa carrière,
Il pâlit, il retombe en perdant sa lumière;
Tous les yeux avec lui dans
les airs suspendus
Le cherchent dans l'espace et ne le trouvent plus!
C'était l'heure où la nuit fait descendre du ciel
Le silence et
l'oubli, compagnons du sommeil;
Le fleuve, déroulant ses vagues fugitives,
Réfléchissait les feux allumés sur ses rives,
Ces feux abandonnés, dont
les débris mouvants
Pâlissaient, renaissaient, mouraient au gré des vents;
D'une antique forêt le ténébreux ombrage
Couvrait au loin la plaine et
bordait le rivage :
Là, sous l'abri sacré du chêne, aimé des Francs,
Clovis avait planté ses pavillons errants!
Les vents, par intervalle
agitant les armures,
En tiraient dans la nuit de belliqueux murmures;
L'astre aux rayons d'argent, se levant dans les cieux,
Répandait sur le
champ son jour mystérieux,
Et, se réfléchissant sur l'acier des trophées,
Jetait dans la forêt des lueurs étouffées :
Tels brillent dans la nuit,
à travers les rameaux,
Les feux tremblants du ciel, réfléchis dans les eaux.
Le messager divin s'avance vers la tente
Où Clovis, qu'entourait sa
garde vigilante,
Commençait à goûter les nocturnes pavots :
Clodomir et
Lisois, compagnons du héros,
Debout devant la tente, appuyés sur leur lance,
Gardaient l'auguste seuil, et veillaient en silence.
Mais de la palme
d'or qui brille dans sa main
L'ange en touchant leurs yeux les assoupit
soudain :
Ils tombent; de leur main la lance échappe et roule,
Et sous
son pied divin l'ange en passant les foule.
Du pavillon royal il
franchit les degrés.
Sur la peau d'un lion, dont les ongles dorés
Retombaient aux deux bords de sa couche d'ivoire,
Clovis dormait, bercé
par des songes de gloire.
L'ange, de sa beauté, de sa grâce étonné,
Contemple avec amour ce front prédestiné.
Il s'approche, il retient son
haleine divine,
Et sur le lit du prince en souriant s'incline :
Telle
une jeune mère, au milieu de la nuit,
De son lit nuptial sortant au moindre
bruit,
Une lampe à la main, sur un pied suspendue,
Vole à son
premier-né, tremblant d'être entendue,
Et, pour calmer l'effroi qui la
faisait frémir,
En silence longtemps le regarde dormir!
Tel des ordres
d'en haut l'exécuteur fidèle,
Se penchant sur Clovis, l'ombrageait de son
aile.
Sur le front du héros il impose ses mains :
Soudain, par un
pouvoir ignoré des humains,
Dénouant sans efforts les liens de la vie,
Des entraves des sens son âme le délie :
L'ange, qui la reçoit, dirige
son essor,
Et le corps du héros paraît dormir encor!
Dans l'astre au
front changeant, dont la forme inégale,
Grandissant, décroissant, mourant
par intervalle,
Prête ou retire aux nuits ses limpides rayons,
L'Eternel
étendit d'immenses régions,
Où, des êtres réels images symboliques,
Les
songes ont bâti leurs palais fantastiques.
Sortis demi-formés des mains du
Tout-Puissant,
Ils tiennent à la fois de l'être et du néant;
Un souffle
aérien est toute leur essence,
Et leur vie est à peine une ombre d'existence
:
Aucune forme fixe, aucun contour précis,
N'indiquèrent jamais ces
êtres indécis;
Mais ils sont, aux regards de Dieu qui les fit naître,
L'image du possible et les ombres de l'être!
La matière et le temps sont
soumis à leurs lois.
Revêtus tour à tour de formes de leur choix,
Tantôt
de ce qui fut ils rendent les images;
Et tantôt, s'élançant dans le lointain
des âges,
Tous les êtres futurs, au néant arrachés,
Apparaissent
d'avance en leurs jeux ébauchés.
Quand la nuit des mortels a fermé la
paupière,
Sur les pâles rayons de l'astre du mystère
Ils glissent en
silence, et leurs nombreux essaims
Ravissent au sommeil les âmes des
humains,
Et, les portant d'un trait à leurs palais magiques,
Font éclore
à leurs yeux des mondes fantastiques.
De leur globe natal les divers
éléments,
Subissant à leur voix d'éternels changements,
Ne sont jamais
fixés dans des formes prescrites,
Ne connaissent ni lois, ni repos, ni
limites;
Mais sans cesse en travail, l'un par l'autre pressés,
Séparés,
confondus, attirés, repoussés,
Comme les flots mouvants d'une mer en furie,
Leur forme insaisissable à chaque instant varie :
Où des fleuves
coulaient, où mugissaient des mers,
Des sommets escarpés s'élancent dans les
airs;
Soudain dans les vallons les montagnes descendent,
Sur leurs
flancs décharnés des champs féconds s'étendent,
Qui, changés aussitôt en
immenses déserts,
S'abîment à grand bruit dans des gouffres ouverts!
Des
cités, des palais et des temples superbes
S'élèvent, et soudain sont cachés
sous les herbes;
Tout change, et les cités, et les monts et les eaux,
S'y déroulent sans terme en horizons nouveaux :
Tel roulait le chaos
dans les déserts du vide,
Lorsque Dieu séparant le terre du fluide,
De
la confusion des éléments divers
Son regard créateur vit sortir l'univers!
C'est là qu'Ithuriel, sur son aile brillante,
Du héros endormi
portait l'âme tremblante.
A peine il a touché ces bords mystérieux,
L'ombre de l'avenir éclôt devant ses yeux!
L'ange s'y précipite; et son
âme étonnée
Parcourt en un clin d'oeil l'immense destinée!
....................................................
....................................................
....................................................
XV
Consolation
Quand le Dieu qui me frappe, attendri par mes larmes,
De mon coeur oppressé soulève un peu sa main,
Et, donnant quelque trêve
à mes longues alarmes,
Laisse tarir mes yeux et respirer mon sein;
Soudain, comme le flot refoulé du rivage
Aux bords qui l'ont brisé
revient en gémissant,
Ou comme le roseau, vain jouet de l'orage,
Qui
plie et rebondit sous la main du passant,
Mon coeur revient à Dieu, plus
docile et plus tendre,
Et de ses châtiments perdant le souvenir,
Comme
un enfant soumis n'ose lui faire entendre
Qu'un murmure amoureux pour se
plaindre et bénir!
Que le deuil de mon âme était lugubre et sombre!
Que de nuits sans pavots, que de jours sans soleil!
Que de fois j'ai
compté les pas du temps dans l'ombre,
Quand les heures passaient sans mener
le sommeil!
Mais loin de moi ces temps! que l'oubli les dévore!
Ce
qui n'est plus pour l'homme a-t-il jamais été?
Quelques jours sont perdus;
mais le bonheur encore,
Peut fleurir sous mes yeux comme une fleur d'été!
Tous les jours sont à toi! que t'importe leur nombre?
Tu dis : le
temps se hâte, ou revient sur ses pas;
Eh! n'es-tu pas celui qui fit reculer
l'ombre
Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas?
Si tu voulais!
ainsi le torrent de ma vie,
À sa source aujourd'hui remontant sans efforts,
Nourrirait de nouveau ma jeunesse tarie,
Et de ses flots vermeils
féconderait ses bords;
Ces cheveux dont la neige, hélas! argente à peine
Un front où la douleur a gravé le passé,
S'ombrageraient encor de leur
touffe d'ébène,
Aussi pur que la vague où le cygne a passé!
L'amour
ranimerait l'éclat de ces prunelles,
Et ce foyer du coeur, dans les yeux
répété,
Lancerait de nouveau ces chastes étincelles
Qui d'un désir
craintif font rougir la beauté!
Dieu! laissez-moi cueillir cette palme
féconde,
Et dans mon sein ravi l'emporter pour toujours,
Ainsi que le
torrent emporte dans son onde
Les roses de Saron qui parfument son cours!
Quand pourrai-je la voir sur l'enfant qui repose
S'incliner
doucement dans le calme des nuits?
Quand verrai-je ses fils de leurs lèvres
de rose
Se suspendre à son sein comme l'abeille aux lis!
A l'ombre
du figuier, près du courant de l'onde,
Loin de l'oeil de l'envie et des pas
du pervers,
Je bâtirai pour eux un nid parmi le monde,
Comme sur un
écueil l'hirondelle des mers!
Là, sans les abreuver à ces sources amères
Où l'humaine sagesse a mêlé son poison,
De ma bouche fidèle aux leçons
de mes pères,
Pour unique sagesse ils apprendront ton nom!
Là je
leur laisserai, pour unique héritage,
Tout ce qu'à ses petits laisse
l'oiseau du ciel,
L'eau pure du torrent, un nid sous le feuillage,
Les
fruits tombés de l'arbre, et ma place au soleil!
Alors, le front chargé
de guirlandes fanées,
Tel qu'un vieux olivier parmi ses rejetons,
Je
verrai de mes fils les brillantes années
Cacher mon tronc flétri sous leurs
jeunes festons!
Alors j'entonnerai l'hymne de ma vieillesse,
Et,
convive enivré des vins de ta bonté,
Je passerai la coupe aux mains de la
jeunesse,
Et je m'endormirai dans ma félicité!
XVI
Les Préludes
La nuit, pour rafraîchir la nature embrasée,
De ses cheveux d'ébène
exprimant la rosée,
Pose au sommet des monts ses pieds silencieux,
Et
l'ombre et le sommeil descendent sur mes yeux :
C'était l'heure où jadis!...
Mais aujourd'hui mon âme,
Comme un feu dont le vent n'excite plus la flamme,
Fait pour se ranimer un inutile effort,
Retombe sur soi-même, et languit
et s'endort!
Que ce calme lui pèse! O lyre! ô mon génie!
Musique
intérieure, ineffable harmonie,
Harpes, que j'entendais résonner dans les
airs
Comme un écho lointain des célestes concerts,
Pendant qu'il en est
temps, pendant qu'il vibre encore,
Venez, venez bercer ce coeur qui vous
implore.
Et toi qui donnes l'âme à mon luth inspiré,
Esprit capricieux,
viens, prélude à ton gré!
-----
Il descend! il descend! La harpe
obéissante
A frémi mollement sous son vol cadencé,
Et de la corde
frémissante
Le souffle harmonieux dans mon âme a passé!
-----
L'onde qui baise ce rivage,
De quoi se plaint-elle à ses bords?
Pourquoi le roseau sur la plage,
Pourquoi le ruisseau sous l'ombrage
Rendent-ils de tristes accords?
De quoi gémit la tourterelle
Quand, dans le silence des bois,
Seule auprès du ramier fidèle,
L'Amour fait palpiter son aile,
Les baisers étouffent sa voix?
Et toi, qui mollement te livre
Au doux sourire du bonheur,
Et du
regard dont tu m'enivres,
Me fais mourir, me fais revivre,
De quoi te
plains-tu sur mon coeur?
Plus jeune que la jeune aurore,
Plus
limpide que ce flot pur,
Ton âme au bonheur vient d'éclore,
Et jamais
aucun souffle encore
N'en a terni le vague azur.
Cependant, si ton
coeur soupire
De quelque poids mystérieux,
Sur tes traits si la joie
expire,
Et si tout près de ton sourire
Brille une larme dans tes yeux,
Hélas! c'est que notre faiblesse,
Pliant sous sa félicité
Comme
un roseau qu'un souffle abaisse,
Donne l'accent de la tristesse
Même au
cri de la volupté;
Ou bien peut-être qu'avertie
De la fuite de nos
plaisirs,
L'âme en extase anéantie
Se réveille et sent que la vie
Fuit dans chacun de nos soupirs.
Ah! laisse le zéphire avide
A
leur source arrêter tes pleurs;
Jouissons de l'heure rapide :
Le temps
fuit, mais son flot limpide
Du ciel réfléchit les couleurs.
Tout
naît, tout passe, tout arrive
Au terme ignoré de son sort :
A l'Océan
l'onde plaintive,
Aux vents la feuille fugitive,
L'aurore au soir,
l'homme à la mort.
Mais qu'importe, ô ma bien-aimée!
Le terme
incertain de nos jours?
Pourvu que sur l'onde calmée,
Par une pente
parfumée,
Le temps nous entraîne en son cours;
Pourvu que, durant le
passage,
Couché dans tes bras à demi,
Les yeux tournés vers ton image,
Sans le voir, j'aborde au rivage
Comme un voyageur endormi.
Le
flot murmurant se retire
Du rivage qu'il a baisé,
La voix de la colombe
expire,
Et le voluptueux zéphire
Dort sur le calice épuisé.
Embrassons-nous, mon bien suprême,
Et sans rien reprocher aux dieux,
Un jour de la terre où l'on aime
Evanouissons-nous de même
En un
soupir mélodieux.
Non, non, brise à jamais cette corde amollie!
Mon
coeur ne répond plus à ta voix affaiblie.
L'amour n'a pas de sons qui
puissent l'exprimer :
Pour révéler sa langue, il faut, il faut aimer.
Un
seul soupir du coeur que le coeur nous renvoie,
Un oeil demi-voilé par des
larmes de joie,
Un regard, un silence, un accent de sa voix,
Un mot
toujours le même et répété cent fois,
O lyre! en disent plus que ta vaine
harmonie,
L'amour est à l'amour, le reste est au génie.
Si tu veux que
mon coeur résonne sous ta main,
Tire un plus mâle accord de tes fibres
d'airain.
-----
J'entends, j'entends de loin comme une voix qui
gronde;
Un souffle impétueux fait frissonner les airs,
Comme l'on voit
frissonner l'onde
Quand l'aigle, au vol pesant, rase le sein des mers.
-----
Eh! qui m'emportera sur des flots sans rivages?
Quand
pourrai-je, la nuit, aux clartés des orages,
Sur un vaisseau sans mâts, au
gré des aquilons,
Fendre de l'Océan les liquides vallons?
M'engloutir dans leur sein, m'élancer sur leurs cimes
Rouler avec la
vague, au fond des noirs abîmes?
Et, revomi cent fois par les gouffres
amers,
Flotter comme l'écume, au vaste sein des mers?
D'effroi, de
volupté, tour à tour éperdue,
Cent fois entre la vie et la mort suspendue,
Peut-être que mon âme, au sein de ces horreurs,
Pourrait jouir au moins
de ses propres terreurs;
Et, prête à s'abîmer dans la nuit qu'elle ignore,
A la vie un moment se reprendrait encore,
Comme un homme roulant des
sommets d'un rocher,
De ses bras tout sanglants cherche à s'y rattacher.
Mais toujours repasser par une même route,
Voir ses jours épuisés
s'écouler goutte à goutte;
Mais suivre pas à pas dans l'immense troupeau
Ces générations, inutile fardeau,
Qui meurent pour mourir, qui vécurent
pour vivre,
Et dont chaque printemps la terre se délivre,
Comme dans nos
forêts le chêne avec mépris
Livre aux vents des hivers ses feuillages
flétris;
Sans regrets, sans espoir, avancer dans la vie
Comme un
vaisseau qui dort sur une onde assoupie;
Sentir son âme usée en impuissant
effort
Se ronger lentement sous la rouille du sort;
Penser sans
découvrir, aspirer sans atteindre,
Briller sans éclairer, et pâlir sans
s'éteindre :
Hélas! tel est mon sort et celui des humains!
Nos pères ont
passé par les mêmes chemins.
Chargés du même sort, nos fils prendront nos
places.
Ceux qui ne sont pas nés y trouveront leurs traces.
Tout s'use,
tout périt, tout passe : mais, hélas!
Excepté les mortels, rien ne change
ici-bas!
-----
Toi qui rendais la force à mon âme affligée,
Esprit consolateur, que ta voix est changée!
On dirait qu'on entend, au
séjour des douleurs,
Rouler, à flots plaintifs, le sourd torrent des pleurs.
Pourquoi gémir ainsi, comme un souffle d'orage,
A travers les rameaux
qui pleurent leur feuillage?
Pourquoi ce vain retour vers la félicité?
Quoi donc! ce qui n'est plus a-t-il jamais été?
Faut-il que le regret,
comme une ombre ennemie,
Vienne s'asseoir sans cesse au festin de la vie?
Et d'un regard funèbre effrayant les humains,
Fasse tomber toujours les
coupes de leurs mains?
Non : de ce triste aspect que ta voix me délivre!
Oublions, oublions : c'est le secret de vivre.
Viens; chante, et du
passé détournant mes regards
Précipite mon âme au milieu des hasards!
-----
De quels sons belliqueux mon oreille est frappée!
C'est le cri du clairon, c'est la voix du coursier;
La corde de sang
trempée
Retentit comme l'épée
Sur l'orbe du bouclier.
-----
La trompette a jeté le signal des alarmes :
Aux armes! et l'écho
répète au loin : Aux armes!
Dans la plaine soudain les escadrons épars,
Plus prompts que l'aquilon, fondent de toutes parts;
Et sur les flancs
épais des légions mortelles
S'étendent tout à coup comme deux sombres ailes.
Le coursier, retenu par un frein impuissant,
Sur ses jarrets pliés
s'arrête en frémissant;
La foudre dort encore, et sur la foule immense,
Plane, avec la terreur, un lugubre silence :
Un n'entend que le bruit de
cent mille soldats,
Marchant comme un seul homme au-devant du trépas.
Les roulements des chars, les coursiers qui hennissent,
Les ordres
répétés qui dans l'air retentissent,
Ou le bruit des drapeaux soulevés par
les vents,
Qui, sur les camps rivaux flottant à plis mouvants,
Tantôt
semblent, enflés d'un souffle de victoire,
Vouloir voler d'eux-même
au-devant de la gloire,
Et tantôt retombant le long des pavillons,
De
leurs funèbres plis couvrir leurs bataillons.
Mais sur le front des
camps déjà les bronzes grondent,
Ces tonnerres lointains se croisent, se
répondent;
Des tubes enflammés la foudre avec effort
Sort, et frappe en
sifflant comme un souffle de mort;
Le boulet dans les rangs laisse une large
trace.
Ainsi qu'un laboureur qui passe et qui repasse,
Et, sans se
reposer déchirant le vallon,
A côté du sillon creuse un autre sillon :
Ainsi le trait fatal dans les rangs se promène
Et comme des épis les
couche dans la plaine.
Ici tombe un héros moissonné dans sa fleur,
Superbe et l'oeil brillant d'orgueil et de valeur.
Sur son casque
ondulant, d'où jaillit la lumière,
Flotte d'un noir coursier l'ondoyante
crinière :
Ce casque éblouissant sert de but au trépas;
Par la foudre
frappé d'un coup qu'il ne sent pas,
Comme un faisceau d'acier il tombe sur
l'arène;
Son coursier bondissant, qui sent flotter la rêne,
Lance un
regard oblique à son maître expirant,
Revient, penche sa tête et le flaire
en pleurant.
Là, tombe un vieux guerrier qui, né dans les alarmes,
Eut
les camps pour patrie, et pour amours, ses armes.
Il ne regrette rien que
ses chers étendards,
Et les suit en mourant de ses derniers regards...
La mort vole au hasard dans l'horrible carrière :
L'un périt tout
entier; l'autre, sur la poussière,
Comme un tronc dont la hache a coupé les
rameaux,
De ses membres épars voit voler les lambeaux,
Et, se traînant
encor sur la terre humectée,
Marque en ruisseaux de sang sa trace
ensanglantée.
Le blessé que la mort n'a frappé qu'à demi
Fuit en vain,
emporté dans les bras d'un ami :
Sur le sein l'un de l'autre ils sont
frappés ensemble
Et bénissent du moins le coup qui les rassemble.
Mais
de la foudre en vain les livides éclats
Pleuvent sur les deux camps;
d'intrépides soldats,
Comme la mer qu'entrouvre une proue écumante
Se
referme soudain sur sa trace fumante,
Sur les rangs écrasés formant de
nouveaux rangs,
Viennent braver la mort sur les corps des mourants!...
Cependant, las d'attendre un trépas sans vengeance,
Les deux camps à la
fois (l'un sur l'autre s'élance)
Se heurtent, et du choc ouvrant leurs
bataillons,
Mêlent en tournoyant leurs sanglants tourbillons!
Sous le
poids des coursiers les escadrons s'entrouvrent,
D'une voûte d'airain les
rangs pressés se couvrent,
Les feux croisent les feux, le fer frappe le fer;
Les rangs entre-choqués lancent un seul désir :
Le salpêtre, au milieu
des torrents de fumée,
Brille et court en grondant sur la ligne enflammée,
Et d'un nuage épais enveloppant leur sort,
Cache encore à nos yeux la
victoire ou la mort.
Ainsi quand deux torrents dans deux gorges profondes
Dans le lit trop étroit qu'ils vont se disputer
Viennent au même instant
tomber et se heurter,
Le flot choque le flot, les vagues courroucées
Rejaillissent au loin par les vagues poussées,
D'une poussière humide
obscurcissent les airs,
Du fracas de leur chute ébranlent les déserts,
Et portant leur fureur au lit qui les rassemble,
Tout en s'y combattant
leurs flots roulent ensemble.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . .
Mais la foudre se tait. Ecoutez!... Des concerts
De cette
plaine en deuil s'élèvent dans les airs :
La harpe, le clairon, la joyeuse
cymbale,
Mêlant leurs voix d'airain, montent par intervalle,
S'éloignent
par degrés, et sur l'aile des vents
Nous jettent leurs accords, et les cris
des mourants!...
De leurs brillants éclats les coteaux retentissent,
Le
coeur glacé s'arrête, et tous les sens frémissent,
Et dans les airs pesants
que le son vient froisser
On dirait qu'on entend l'âme des morts passer!
Tout à coup le soleil, dissipant le nuage,
Eclaire avec horreur la scène
du carnage;
Et son pâle rayon, sur la terre glissant,
Découvre à nos
regards de longs ruisseaux de sang,
Des coursiers et des chars brisés dans
la carrière,
Des membres mutilés épars sur la poussière,
Les débris
confondus des armes et des corps,
Et les drapeaux jetés sur des monceaux de
morts!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Accourez maintenant, amis, épouses, mères!
Venez compter vos fils, vos
amants et vos frères!
Venez sur ces débris disputer aux vautours
L'espoir de vos vieux ans, le fruit de vos amours!
Que de larmes sans
fin sur eux vont se répandre!
Dans vos cités en deuil, que de cris vont
s'entendre,
Avant qu'avec douleur la terre ait reproduit,
Misérables
mortels, ce qu'un jour a détruit!
Mais au sort des humains la nature
insensible
Sur leurs débris épars suivra son cours paisible :
Demain, la
douce aurore, en se levant sur eux,
Dans leur acier sanglant réfléchira ses
feux;
Le fleuve lavera sa rive ensanglantée,
Les vents balayeront leur
poussière infectée,
Et le sol, engraissé de leurs restes fumants,
Cachera sous des fleurs leurs pâles ossements!
Silence, esprit de
feu! Mon âme épouvantée
Suit le frémissement de ta corde irritée,
Et
court en frissonnant sur tes pas belliqueux,
Comme un char emporté par deux
coursiers fougueux;
Mais mon oeil attristé de ces sombres images
Se
détourne en pleurant vers de plus doux rivages;
N'as-tu point sur ta lyre un
chant consolateur?
N'as-tu pas entendu la flûte du pasteur?
Quand seul,
assis en paix sous le pampre qui plie,
Il charme par ses airs les heures
qu'il oublie,
Et que l'écho des bois, ou le fleuve en coulant,
Porte de
saule en saule un son plaintif et lent?
Souvent pour l'écouter, le soir, sur
la colline,
Du côté de ses chants mon oreille s'incline,
Mon coeur, par
un soupir soulagé de son poids,
Dans un monde étranger se perd avec la voix;
Et je sens par moments, sur mon âme calmée,
Passer avec le son une brise
embaumée,
Plus douce qu'à mes sens l'ombre des arbrisseaux,
Ou que l'air
rafraîchi qui sort du lit des eaux.
-----
Un vent caresse ma
lyre
Comme l'aile d'un oiseau,
Sa voix dans le coeur expire,
Et
l'humble corde soupire
Comme un flexible roseau!
-----
O
vallons paternels! doux champs! humble chaumière,
Aux bords penchants des
bois suspendus aux coteaux,
Dont l'humble toit, caché sous des touffes de
lierre,
Ressemble au nid sous les rameaux!
Gazons entrecoupés de
ruisseaux et d'ombrages,
Seuil antique où mon père, adoré comme un roi,
Comptait ses gras troupeaux rentrant des pâturages,
Ouvrez-vous!
ouvrez-vous! c'est moi.
Voilà du dieu des champs la rustique demeure.
J'entends l'airain frémir au sommet de ses tours;
Il semble que dans
l'air une voix qui me pleure
Me rappelle à mes premiers jours!
Oui,
je reviens à toi, berceau de mon enfance,
Embrasser pour jamais tes foyers
protecteurs;
Loin de moi les cités et leur vaine opulence,
Je suis né
parmi les pasteurs!
Enfant, j'aimais, comme eux, à suivre dans la plaine
Les agneaux pas à pas, égarés jusqu'au soir;
A revenir, comme eux,
baigner leur tendre laine
Dans l'eau courante du lavoir;
J'aimais à
me suspendre aux lianes légères,
A gravir dans les airs de rameaux en
rameaux,
Pour ravir, le premier, sous l'aile de leurs mères
Les tendres
oeufs des tourtereaux;
J'aimais les voix du soir dans les airs
répandues,
Le bruit lointain des chars gémissant sous leur poids,
Et le
sourd tintement des cloches suspendues
Au cou des chevreaux, dans les bois;
Et depuis, exilé de ces douces retraites,
Comme un vase imprégné
d'une première odeur,
Toujours, loin des cités, des voluptés secrètes
Entraînaient mes yeux et mon coeur.
Beaux lieux, recevez-moi sous
vos sacrés ombrages!
Vous qui couvrez le seuil de rameaux éplorés,
Saules contemporains, courbez vos longs feuillages
Sur le frère que vous
pleurez.
Reconnaissez mes pas, doux gazons que je foule,
Arbres, que
dans mes jeux j'insultais autrefois,
Et toi qui, loin de moi, te cachais à
la foule,
Triste écho, réponds à ma voix.
Je ne viens pas traîner,
dans vos riants asiles,
Les regrets du passé, les songes du futur :
J'y
viens vivre; et, couché sous vos berceaux fertiles,
Abriter mon repos
obscur.
S'éveiller, le coeur pur, au réveil de l'aurore,
Pour bénir,
au matin, le Dieu qui fait le jour;
Voir les fleurs du vallon sous la rosée
éclore
Comme pour fêter son retour;
Respirer les parfums que la
colline exhale,
Ou l'humide fraîcheur qui tombe des forêts;
Voir onduler
de loin l'haleine matinale
Sur le sein flottant des guérets;
Conduire la génisse à la source qu'elle aime,
Ou suspendre la chèvre
au cytise embaumé,
Ou voir ses blancs taureaux venir tendre d'eux-mêmes
Leur front au joug accoutumé;
Guider un soc tremblant dans le sillon
qui crie,
Du pampre domestique émonder les berceaux,
Ou creuser
mollement, au sein de la prairie,
Les lits murmurants des ruisseaux;
Le soir, assis en paix au seuil de la chaumière,
Tendre au pauvre
qui passe un morceau de son pain;
Et, fatigué du jour, y fermer sa paupière
Loin des soucis du lendemain;
Sentir, sans les compter, dans leur
ordre paisible,
Les jours suivre les jours, sans faire plus de bruit
Que
ce sable léger dont la fuite insensible
Nous marque l'heure qui s'enfuit;
Voir, de vos doux vergers, sur vos fronts les fruits pendre
Les
fruits d'un chaste amour dans vos bras accourir
Et sur eux appuyé doucement
redescendre :
C'est assez pour qui doit mourir.
. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
Le chant meurt, la voix tombe : adieu, divin
Génie!
Remonte au vrai séjour de la pure harmonie :
Tes chants ont
arrêté les larmes dans mes yeux.
Je lui parlais encore... il était dans les
cieux.
XVII
L'apparition de l'ombre de Samuel à Saül
Fragment dramatique
Saül, La Pythonisse d'Endor
Saül,
seul.
Peut-être... Puisqu'enfin je puis le consulter,
Le Ciel peut-être,
est las de me persécuter?
A mes yeux dessillés la vérité va luire :
Mais
au livre du sort, ô Dieu! que vont-ils lire?...
De ce livre fatal qui
s'explique trop tôt,
Chaque jour, chaque instant, hélas! révèle un mot.
Pourquoi donc devancer le temps qui nous l'apporte?
Pourquoi, dans cet
abîme, avant l'heure...? N'importe
C'est trop, c'est trop longtemps attendre
dans la nuit
Les invisibles coups du bras qui me poursuit!
J'aime mieux,
déroulant la trame infortunée,
Y lire; d'un seul trait, toute ma destinée!
(La Pythonisse d'Endor entre sur la scène.)
Est-ce toi qui,
portant l'avenir dans ton sein,
Viens, au roi d'Israël , annoncer son
destin?
La Pythonisse
C'est moi.
Saül
Qui donc es-tu?
La Pythonisse
La voix du Dieu suprême.
Saül
Tremble de
me tromper!
La Pythonisse
Saül, tremble toi-même!
Saül
Eh bien! qu'apportes-tu?
La Pythonisse
Ton arrêt!
Saül
Parle.
La Pythonisse
O ciel!
Pourquoi m'as-tu choisie entre
tout Israël?
Mon coeur est faible, ô Ciel! et mon sexe est timide.
Choisis, pour ton organe, un sein plus intrépide;
Pour annoncer au roi
tes divines fureurs,
Qui suis-je?
Saül, étonné
Eh quoi!
tu trembles et tu verses des pleurs!
Quoi! ministre du Ciel, tu n'es plus
qu'une femme!
La Pythonisse
Détruis donc, ô mon Dieu, la pitié dans
mon âme!
Saül
Par tes feintes terreurs penses-tu m'ébranler?
La Pythonisse
Mais ma bouche, ô mon roi! se refuse à parler.
Saül, avec colère
Tes lenteurs, à la fin, lassent ma patience
:
Parle, si tu le peux, ou sors de ma présence!
La Pythonisse
Que ne puis-je sortir, emportant avec moi
Tout ce qu'ici je viens
prophétiser sur toi?
Mais un dieu me reticnt, me pousse, me ramène;
Je
ne puis résister à son bras qui m'entraîne.
Oui, je sens ta présence, ô dieu
persécuteur!
Et ta fureur divine a passé dans mon coeur.
(Avec plus
d'horreur.)
Mais quel rayon sanglant vient frapper ma paupière!
Mon
oeil épouvanté cherche et fuit la lumière!
Silence!... l'avenir ouvre ses
noirs secrets!
Quel chaos de malheurs, de vertus, de forfaits!
Dans la
confusion je les vois tous ensemble!
Comment, comment saisir le fil qui les
rassemble!
Saül... Michol... David... Malheureux Jonathas!
Arrête!
arrête, ô roi! ne m'interroge pas.
Saül, tremblant
Que dis-tu
de David, de Jonathas? achève!
La Pythonisse, montrant une ombre du
doigt.
Que l'ombre se dissipe et le voile se lève :
C'est lui!...
Saül
Qui donc?
La Pythonisse
David!...
Saül
Eh bien?
La Pythonisse
Il est vainqueur!
Quel triomphe! O
David! que d'éclat t'environne!
Que vois-je sur ton front?
Saül
Achève!
La Pythonisse
Une couronne!...
Saül
Perfide!
qu'as-tu dit? lui, David, couronné?
La Pythonisse, avec
tristesse.
Hélas! et tu péris, jeune homme infortuné!
Pour pleurer
ton sort, belle et tendre victime,
Les palmiers de Cadès ont incliné leur
cime!...
Grâce! grâce, ô mon Dieu! détourne tes fureurs!
Saül a bien
assez de ses propres malheurs!...
Mais la mort l'a frappé, sans pitié pour
ses charmes,
Hélas! et David même en a versé des larmes!...
Saül
Silence! c'est assez : j'en ai trop écouté.
La Pythonisse
Saül,
pour tes forfaits ton fils est rejeté.
D'un prince condamné Dieu détourne sa
face,
D'un souffle de sa bouche il dissipe sa race :
Le sceptre est
arraché!...
Saül, l'interrompant avec violence.
Tais-toi,
dis-je, tais-toi!
La Pythonisse
Saül, Saül, écoute un Dieu plus fort
que moi!
Le sceptre est arraché de tes mains sans défense;
Le sceptre
dans Juda passe avec ta puissance,
Et ces biens, par Dieu même, à ta race
promis,
Transportés à David, passent tous à ses fils.
Que David est
brillant! que son triomphe est juste!
Qu'il sort de rejetons de cette tige
auguste!
Que vois-je? un Dieu lui-même...! O vierges du saint lieu!
Chantez, chantez David! David enfante un Dieu!...
Saül
Ton
audace à la fin a comblé la mesure :
Va, tout respire en toi la fourbe et
l'imposture.
Dieu m'a promis le trône, et Dieu ne trompe pas.
La
Pythonisse
Dieu promet ses fureurs à des princes ingrats.
Saül
Crois-tu qu'impunément ta bouche ici m'outrage?
La Pythonisse
Crois-tu faire d'un Dieu varier le langage?
Saül
Sais-tu quel
sort t'attend? Sais-tu...?
La Pythonisse
Ce que je sais,
C'est
que ton propre bras va punir tes forfaits;
Et qu'avant que des cieux le
flambeau se retire,
Un Dieu justifiera tout ce qu'un Dieu m'inspire.
Adieu; malheureux père! adieu, malheureux roi!
(Elle se retire, Saül
la retient par force.)
Saül
Non, non, perfide, arrête! écoute,
et réponds-moi.
C'est souffrir trop longtemps l'insolence et l'injure :
Je veux convaincre ici ta bouche d'imposture.
Si le Ciel à tes yeux a su
les révéler,
Quels sont donc ces forfaits dont tu m'oses parler?
La
Pythonisse
L'ombre les a couverts, l'ombre les couvre encore,
Saül! Mais
le Ciel voit ce que la terre ignore.
Ne tente pas le Ciel.
Saül
Non : parle si tu sais.
La Pythonisse
L'ombre de Samuel te dira
ces forfaits...
Saül
Samuel! Samuel? Eh quoi! que veux-tu dire?
La Pythonisse
Toi-même, en traits de sang, ne peux-tu pas le lire?
Saül
Eh bien, qu'a de commun ce Samuel et moi?
La Pythonisse
Qui plongea dans son sein ce fer sanglant?
Saül
Qui?
La
Pythonisse
Toi!
Saül,furieux et se précipitant sur elle avec sa
lance.
Monstre, qu'a trop longtemps épargné ma clémence,
Ton audace
à la fin appelle ma vengeance!
(Prêt à la frapper.)
Tiens; va
dire à ton Dieu, va dire à Samuel,
Comment Saül punit ton imposture...
(Au moment où il va frapper, il voit l'ombre de Samuel,
il laisse
tomber la lance, il recule.)
O Ciel!
Ciel! que vois-je? C'est toi!
c'est ton ombre sanglante!
Quel regard!... Son aspect m'a glacé d'épouvante!
Pardonne, ombre fatale? oh! pardonne! oui, c'est moi,
C'est moi qui t'ai
porté tous ces coups que je vois!
Quoi! depuis si longtemps! quoi! ton sang
coule encore!
Viens-tu pour le venger?... Tiens...
(Il découvre sa
poitrine et tombe à genoux.)
Mais il s'évapore!...
(La Pythonisse
disparaît pendant ces derniers mots.)
XVIII
Stances
Et
j'ai dit dans mon coeur : Que faire de la vie?
Irai-je encor, suivant ceux
qui m'ont devancé,
Comme l'agneau qui passe où sa mère a passé,
Imiter
des mortels l'immortelle folie?
L'un cherche sur les mers les trésors de
Memnom,
Et la vague engloutit ses voeux et son navire;
Dans le sein de
la gloire où son génie aspire,
L'autre meurt enivré par l'écho d'un vain
nom.
Avec nos passions formant sa vaste trame,
Celui-là fonde un
trône, et monte pour tomber;
Dans des pièges plus doux aimant à succomber,
Celui-ci lit son sort dans les yeux d'une femme.
Le paresseux
s'endort dans les bras de la faim;
Le laboureur conduit sa fertile charrue;
Le savant pense et lit, le guerrier frappe et tue;
Le mendiant s'assied
sur les bords du chemin.
Où vont-ils cependant? Ils vont où va la
feuille
Que chasse devant lui le souffle des hivers.
Ainsi vont se
flétrir dans leurs travaux divers
Ces générations que le temps sème et
cueille!
Ils luttaient contre lui, mais le temps a vaincu;
Comme un
fleuve engloutit le sable de ses rives,
Je l'ai vu dévorer leurs ombres
fugitives.
Ils sont nés, ils sont morts : Seigneur, ont-ils vécu?
Pour moi, je chanterai le maître que j'adore,
Dans le bruit des
cités, dans la paix des déserts,
Couché sur le rivage, ou flottant sur les
mers,
Au déclin du soleil, au réveil de l'aurore.
La terre m'a crié
: Qui donc est le Seigneur?
Celui dont l'âme immense est partout répandue,
Celui dont un seul pas mesure l'étendue,
Celui dont le soleil emprunte
sa splendeur;
Celui qui du néant a tiré la matière,
Celui qui sur le
vide a fondé l'univers,
Celui qui sans rivage a renfermé les mers,
Celui
qui d'un regard a lancé la lumière;
Celui qui ne connaît ni jour ni
lendemain,
Celui qui de tout temps de soi-même s'enfante,
Qui vit dans
l'avenir comme à l'heure présente,
Et rappelle les temps échappés de sa main
:
C'est lui! c'est le Seigneur : que ma langue redise
Les cent noms
de sa gloire aux enfants des mortels.
Comme la harpe d'or pendue à ses
autels,
Je chanterai pour lui, jusqu'à ce qu'il me brise...
XIX
La liberté, ou une nuit à Rome
A Eli..., Duch. de Dev...
Comme l'astre adouci de l'antique Elysée,
Sur les murs dentelés du
sacré Colysée,
L'astre des nuits, perçant des nuages épars,
Laisse
dormir en paix ses longs et doux regards,
Le rayon qui blanchit ses vastes
flancs de pierre,
En glissant à travers les pans flottants du lierre,
Dessine dans l'enceinte un lumineux sentier;
On dirait le tombeau d'un
peuple tout entier,
Où la mémoire, errante après des jours sans nombre,
Dans la nuit du passé viendrait chercher une ombre.
Ici, de voûte en
voûte élevé dans les cieux,
Le monument debout défie encor les yeux;
Le
regard égaré dans ce dédale oblique,
De degrés en degrés, de portique en
portique,
Parcourt en serpentant ce lugubre désert,
Fuit, monte,
redescend, se retrouve et se perd.
Là, comme un front penché sous le poids
des années,
La ruine, abaissant ses voûtes inclinées,
Tout à coup se
déchire en immenses lambeaux,
Pend comme un noir rocher sur l'abîme des
eaux;
Ou des vastes hauteurs de son faîte superbe
Descendant par degrés
jusqu'au niveau de l'herbe,
Comme un coteau qui meurt sous les fleurs du
vallon,
Vient mourir à nos pieds sur des lits de gazon.
Sur les flancs
décharnés de ces sombres collines,
Des forêts dans les airs ont jeté leurs
racines :
Là, le lierre jaloux de l'immortalité,
Triomphe en possédant
ce que l'homme a quitté;
Et pareil à l'oubli, sur ces murs qu'il enlace,
Monte de siècle en siècle aux sommets qu'il efface.
Le buis, l'if
immobile, et l'arbre des tombeaux,
Dressent en frissonnant leurs funèbres
rameaux,
Et l'humble giroflée, aux lambris suspendue,
Attachant ses
pieds d'or dans la pierre fendue,
Et balançant dans l'air ses longs rameaux
flétris,
Comme un doux souvenir fleurit sur des débris.
Aux sommets
escarpés du fronton solitaire,
L'aigle à la frise étroite a suspendu son
aire :
Au bruit sourd de mes pas, qui troublent son repos,
Il jette un
cri d'effroi, grossi par mille échos,
S'élance dans le ciel, en redescend,
s'arrête,
Et d'un vol menaçant plane autour de ma tête.
Du creux des
monuments, de l'ombre des arceaux,
Sortent en gémissant de sinistres oiseaux
:
Ouvrant en vain dans l'ombre une ardente prunelle,
L'aveugle amant des
nuits bat les murs de son aile;
La colombe, inquiète à mes pas indiscrets,
Descend, vole et s'abat de cyprès en cyprès,
Et sur les bords brisés de
quelque urne isolée,
Se pose en soupirant comme une âme exilée.
Les
vents, en s'engouffrant sous ces vastes débris,
En tirent des soupirs, des
hurlements, des cris :
On dirait qu'on entend le torrent des années
Rouler sous ces arceaux ses vagues déchaînées,
Renversant, emportant,
minant de jours en jours
Tout ce que les mortels ont bâti sur son cours.
Les nuages flottants dans un ciel clair et sombre,
En passant sur
l'enceinte y font courir leur ombre,
Et tantôt, nous cachant le rayon qui
nous luit,
Couvrent le monument d'une profonde nuit,
Tantôt, se
déchirant sous un souffle rapide,
Laissent sur le gazon tomber un jour
livide,
Qui, semblable à l'éclair, montre à l'oeil ébloui
Ce fantôme
debout du siècle évanoui;
Dessine en serpentant ses formes mutilées,
Les
cintres verdoyants des arches écroulées,
Ses larges fondements sous nos pas
entrouverts,
Et l'éternelle croix qui, surmontant le faîte,
Incline
comme un mât battu par la tempête.
Rome! te voilà donc! Ô mère des
Césars!
J'aime à fouler aux pieds tes monuments épars;
J'aime à sentir
le temps, plus fort que ta mémoire,
Effacer pas à pas les traces de ta
gloire!
L'homme serait-il donc de ses oeuvres jaloux?
Nos monuments
sont-ils plus immortels que nous?
Egaux devant le temps, non, ta ruine
immense
Nous console du moins de notre décadence.
J'aime, j'aime à venir
rêver sur ce tombeau,
A l'heure où de la nuit le lugubre flambeau
Comme
l'oeil du passé, flottant sur des ruines,
D'un pâle demi-deuil revêt tes
sept collines,
Et, d'un ciel toujours jeune éclaircissant l'azur,
Fait
briller les torrents sur les flancs de Tibur.
Ma harpe, qu'en passant
l'oiseau des nuits effleure,
Sur tes propres débris te rappelle et te
pleure,
Et jette aux flots du Tibre un cri de liberté,
Hélas! par l'écho
même à peine répété.
"Liberté! nom sacré, profané par cet âge,
J'ai
toujours dans mon coeur adoré ton image,
Telle qu'aux jours d'Emile et de
Léonidas,
T'adorèrent jadis le Tibre et l'Eurotas;
Quand tes fils se
levant contre la tyrannie,
Tu teignais leurs drapeaux du sang de Virginie,
Ou qu'à tes saintes lois glorieux d'obéir,
Tes trois cents immortels
s'embrassaient pour mourir;
Telle enfin que d'Uri prenant ton vol sublime,
Comme un rapide éclair qui court de cime en cime,
Des rives du Léman aux
rochers d'Appenzell,
Volant avec la mort sur la flèche de Tell,
Tu
rassembles tes fils errants sur les montagnes,
Et, semblable au torrent qui
fond sur leurs campagnes
Tu purges à jamais d'un peuple d'oppresseurs
Ces champs où tu fondas ton règne sur les moeurs!
"Alors!... mais
aujourd'hui, pardonne à mon silence;
Quand ton nom, profané par l'infâme
licence,
Du Tage à l'Éridan épouvantant les rois,
Fait crouler dans le
sang les trônes et les lois;
Détournant leurs regards de ce culte adultère,
Tes purs adorateurs, étrangers sur la terre,
Voyant dans ces excès ton
saint nom se flétrir,
Ne le prononcent plus... de peur de l'avilir.
Il
fallait t'invoquer, quand un tyran superbe
Sous ses pieds teints de sang
nous fouler comme l'herbe,
En pressant sur son coeur le poignard de Caton.
Alors il était beau de confesser ton nom :
La palme des martyrs
couronnait tes victimes,
Et jusqu'à leurs soupirs, tout leur était des
crimes.
L'univers cependant, prosterné devant lui,
Adorait, ou
tremblait!... L'univers, aujourd'hui,
Au bruit des fers brisés en sursaut se
réveille.
Mais, qu'entends-je? et quels cris ont frappé mon oreille?
Esclaves et tyrans, opprimés, oppresseurs,
Quand tes droits ont vaincu,
s'offrent pour tes vengeurs;
Insultant sans péril la tyrannie absente,
Ils poursuivent partout son ombre renaissante;
Et, de la vérité couvrant
la faible voix,
Quand le peuple est tyran, ils insultent aux rois.
Tu règnes cependant sur un siècle qui t'aime,
Liberté; tu n'as rien
à craindre que toi-même.
Sur la pente rapide où roule en paix ton char,
Je vois mille Brutus... mais où donc est César?"
XX
Adieux à la
mer
Naples, 1822.
Murmure autour de ma nacelle,
Douce mer dont
les flots chéris,
Ainsi qu'une amante fidèle,
Jettent une plainte
éternelle
Sur ces poétiques débris.
Que j'aime à flotter sur ton
onde,
A l'heure où du haut du rocher
L'oranger, la vigne féconde,
Versent sur ta vague profonde
Une ombre propice au nocher!
Souvent, dans ma barque sans rame,
Me confiant à ton amour,
Comme pour assoupir mon âme,
Je ferme au branle de ta lame
Mes
regards fatigués du jour.
Comme un coursier souple et docile
Dont on
laisse flotter le mors,
Toujours, vers quelque frais asile,
Tu pousses
ma barque fragile
Avec l'écume de tes bords.
Ah! berce, berce, berce
encore,
Berce pour la dernière fois,
Berce cet enfant qui t'adore,
Et qui depuis sa tendre aurore
N'a rêvé que l'onde et les bois!
Le Dieu qui décora le monde
De ton élément gracieux,
Afin qu'ici
tout se réponde,
Fit les cieux pour briller sur l'onde,
L'onde pour
réfléchir les cieux.
Aussi pur que dans ma paupière,
Le jour pénètre
ton flot pur,
Et dans ta brillante carrière
Tu sembles rouler la lumière
Avec tes flots d'or et d'azur.
Aussi libre que la pensée,
Tu
brises le vaisseau des rois,
Et dans ta colère insensée,
Fidèle au Dieu
qui t'a lancée,
Tu ne t'arrêtes qu'à sa voix.
De l'infini sublime
image,
De flots en flots l'oeil emporté
Te suit en vain de plage en
plage,
L'esprit cherche en vain ton rivage,
Comme ceux de l'éternité.
Ta voix majestueuse et douce
Fait trembler l'écho de tes bords,
Ou sur l'herbe qui te repousse,
Comme le zéphyr dans la mousse,
Murmure de mourants accords.
Que je t'aime, ô vague assouplie,
Quand, sous mon timide vaisseau,
Comme un géant qui s'humilie,
Sous
ce vain poids l'onde qui plie
Me creuse un liquide berceau.
Que je
t'aime quand, le zéphire
Endormi dans tes antres frais,
Ton rivage
semble sourire
De voir dans ton sein qu'il admire
Flotter l'ombre de ses
forêts!
Que je t'aime quand sur ma poupe
Des festons de mille
couleurs,
Pendant au vent qui les découpe,
Te couronnent comme une coupe
Dont les bords sont voilés de fleurs!
Qu'il est doux, quand le vent
caresse
Ton sein mollement agité,
De voir, sous ma main qui la presse,
Ta vague, qui s'enfle et s'abaisse
Comme le sein de la beauté!
Viens, à ma barque fugitive
Viens donner le baiser d'adieux;
Roule autour une voix plaintive,
Et de l'écume de ta rive
Mouille
encor mon front et mes yeux.
Laisse sur ta plaine mobile
Flotter ma
nacelle à son gré,
Ou sous l'antre de la sibylle,
Ou sur le tombeau de
Virgile :
Chacun de tes flots m'est sacré.
Partout, sur ta rive
chérie,
Où l'amour éveilla mon coeur,
Mon âme, à sa vue attendrie,
Trouve un asile, une patrie,
Et des débris de son bonheur,
Flotte au hasard : sur quelque plage
Que tu me fasses dériver,
Chaque flot m'apporte une image;
Chaque rocher de ton rivage
Me fait
souvenir ou rêver...
XXI
Le Crucifix
Toi que j'ai recueilli
sur sa bouche expirante
Avec son dernier souffle et son dernier adieu,
Symbole deux fois saint, don d'une main mourante,
Image de mon Dieu!
Que de pleurs ont coulé sur tes pieds, que j'adore,
Depuis l'heure
sacrée où, du sein d'un martyr,
Dans mes tremblantes mains tu passas, tiède
encore
De son dernier soupir!
Les saints flambeaux jetaient une
dernière flamme;
Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort,
Pareils
aux chants plaintifs que murmure une femme
A l'enfant qui s'endort.
....................................................
De son pieux
espoir son front gardait la trace,
Et sur ses traits, frappés d'une auguste
beauté,
La douleur fugitive avait empreint sa grâce,
La mort sa majesté.
Le vent qui caressait sa tête échevelée
Me montrait tour à tour ou
me voilait ses traits,
Comme l'on voit flotter sur un blanc mausolée
L'ombre des noirs cyprès.
Un de ses bras pendait de la funèbre
couche,
L'autre, languissamment replié sur son coeur,
Semblait chercher
encore et presser sur sa bouche
L'image du Sauveur.
Ses lèvres
s'entr'ouvraient pour l'embrasser encore,
Mais son âme avait fui dans ce
divin baiser,
Comme un léger parfum que la flamme dévore
Avant de
l'embraser.
Maintenant tout dormait sur sa bouche glacée,
Le souffle
se taisait dans son sein endormi,
Et sur l'oeil sans regard la paupière
affaissée
Retombait à demi.
Et moi, debout, saisi d'une terreur
secrète,
Je n'osais m'approcher de ce reste adoré,
Comme si du trépas la
majesté muette
L'eût déjà consacré.
Je n'osais!... mais le prêtre
entendit mon silence,
Et, de ses doigts glacés prenant le crucifix :
"Voilà le souvenir, et voilà l'espérance :
Emportez-les, mon fils!"
Oui, tu me resteras, ô funèbre héritage!
Sept fois depuis ce jour
l'arbre que j'ai planté
Sur sa tombe sans nom a changé son feuillage :
Tu ne m'as pas quitté.
Placé près de ce coeur, hélas! où tout
s'efface,
Tu l'as contre le temps défendu de l'oubli,
Et mes yeux,
goutte à goutte, ont imprimé leur trace
Sur l'ivoire amolli.
O
dernier confident de l'âme qui s'envole,
Viens, reste sur mon coeur! parle
encore, et dis-moi
Ce qu'elle te disait quand sa faible parole
N'arrivait plus qu'à toi.
A cette heure douteuse où l'âme
recueillie,
Se cachant sous le voile épaissi sur nos yeux,
Hors de nos
sens glacés pas à pas se replie,
Sourde aux derniers adieux;
Alors
qu'entre la vie et la mort incertaine,
Comme un fruit par son poids détaché
du rameau,
Notre âme est suspendue et tremble à chaque haleine
Sur la
nuit du tombeau;
Quand des chants, des sanglots la confuse harmonie
N'éveille déjà plus notre esprit endormi,
Aux lèvres du mourant collé
dans l'agonie,
Comme un dernier ami;
Pour éclaircir l'horreur de cet
étroit passage,
Pour relever vers Dieu son regard abattu,
Divin
consolateur, dont nous baisons l'image,
Réponds! Que lui dis-tu?
Tu
sais, tu sais mourir! et tes larmes divines,
Dans cette nuit terrible où tu
prias en vain,
De l'olivier sacré baignèrent les racines
Du soir
jusqu'au matin!
De la croix, où ton oeil sonda ce grand mystère,
Tu
vis ta mère en pleurs et la nature en deuil;
Tu laissas comme nous tes amis
sur la terre,
Et ton corps au cercueil!
Au nom de cette mort, que ma
faiblesse obtienne
De rendre sur ton sein ce douloureux soupir :
Quand
mon heure viendra, souviens-toi de la tienne,
O toi qui sais mourir!
Je chercherai la place où sa bouche expirante
Exhala sur tes pieds
l'irrévocable adieu,
Et son âme viendra guider mon âme errante
Au sein
du même Dieu!
Ah! puisse, puisse alors sur ma funèbre couche,
Triste
et calme à la fois, comme un ange éploré,
Une figure en deuil recueillir sur
ma bouche
L'héritage sacré!
Soutiens ses derniers pas, charme sa
dernière heure,
Et, gage consacré d'espérance et d'amour,
De celui qui
s'éloigne à celui qui demeure
Passe ainsi tour à tour!
Jusqu'au jour
où, des morts percant la voûte sombre,
Une voix dans le ciel, les appelant
sept fois,
Ensemble éveillera ceux qui dormaient à l'ombre
De
l'éternelle croix!
XXII
La sagesse
Ô vous, qui passez comme
l'ombre
Par ce triste vallon des pleurs,
Passagers sur ce globe sombre,
Hommes! mes frères en douleurs,
Ecoutez : voici vers Solime
Un son
de la harpe sublime
Qui charmait l'écho du Thabor :
Sion en frémit sous
sa cendre,
Et le vieux palmier croit entendre
La voix du vieillard de
Ségor!
Insensé le mortel qui pense!
Toute pensée est une erreur.
Vivez, et mourez en silence;
Car la parole est au Seigneur!
Il sait
pourquoi flottent les mondes;
Il sait pourquoi coulent les ondes,
Pourquoi les cieux pendent sur nous,
Pourquoi le jour brille et
s'efface,
Pourquoi l'homme soupire et passe :
Et vous, mortels, que
savez-vous?
Asseyez-vous près des fontaines,
Tandis qu'agitant les
rameaux,
Du midi les tièdes haleines
Font flotter l'ombre sur les eaux :
Au doux murmure de leurs ondes
Exprimez vos grappes fécondes
Où
rougit l'heureuse liqueur;
Et de main en main sous vos treilles
Passez-vous ces coupes vermeilles
Pleines de l'ivresse du coeur.
Ainsi qu'on choisit une rose
Dans les guirlandes de Sârons,
Choisissez une vierge éclose
Parmi les lis de vos vallons!
Enivrez-vous de son haleine;
Ecartez ses tresses d'ébène,
Goûtez les
fruits de sa beauté.
Vivez, aimez, c'est la sagesse :
Hors le plaisir et
la tendresse,
Tout est mensonge et vanité!
Comme un lis penché par
la pluie
Courbe ses rameaux éplorés,
Si la main du Seigneur vous plie,
Baissez votre tête, et pleurez.
Une larme à ses pieds versée
Luit
plus que la perle enchâssée
Dans son tabernacle immortel;
Et le coeur
blessé qui soupire
Rend un son plus doux que la lyre
Sous les colonnes
de l'autel!
Les astres roulent en silence
Sans savoir les routes des
cieux;
Le Jourdain vers l'abîme immense
Poursuit son cours mystérieux;
L'aquilon, d'une aile rapide,
Sans savoir où l'instinct le guide,
S'élance et court sur vos sillons;
Les feuilles que l'hiver entasse,
Sans savoir où le vent les chasse,
Volent en pâles tourbillons!
Et vous, pourquoi d'un soin stérile
Empoisonner vos jours bornés?
Le jour présent vaut mieux que mille
Des siècles qui ne sont pas nés.
Passez, passez, ombres légères,
Allez où sont allés vos pères,
Dormir auprès de vos aïeux.
De ce lit où la mort sommeille,
On dit
qu'un jour elle s'éveille
Comme l'aurore dans les cieux!
XXIII
Apparition
Toi qui du jour mourant consoles la nature,
Parais,
flambeau des nuits, lève-toi dans les cieux;
Etends autour de moi, sur la
pâle verdure,
Les douteuses clartés d'un jour mystérieux!
Tous les
infortunés chérissent ta lumière;
L'éclat brillant du jour repousse leurs
douleurs :
Aux regards du soleil ils ferment leur paupière,
Et rouvrent
devant toi leurs yeux noyés de pleurs.
Viens guider mes pas vers la
tombe
Où ton rayon s'est abaissé,
Où chaque soir mon genou tombe
Sur
un saint nom presque effacé.
Mais quoi! la pierre le repousse!...
J'entends!... oui! des pas sur la mousse!
Un léger souffle a murmuré;
Mon oeil se trouble, je chancelle :
Non, non, ce n'est plus toi; c'est
elle
Dont le regard m'a pénétré!...
Est-ce bien toi? toi qui
t'inclines
Sur celui qui fut ton amant?
Parle; que tes lèvres divines
Prononcent un mot seulement.
Ce mot que murmurait ta bouche
Quand,
planant sur ta sombre couche,
La mort interrompit ta voix.
Sa bouche
commence... Ah! j'achève :
Oui, c'est toi! ce n'est point un rêve!
Anges
du ciel, je la revois!...
Ainsi donc l'ardente prière
Perce le ciel
et les enfers!
Ton âme a franchi la barrière
Qui sépare deux univers!
Gloire à ton nom, Dieu qui l'envoie!
Ta grâce a permis que je voie
Ce que mes yeux cherchaient toujours.
Que veux-tu? faut-il que je meure?
Tiens, je te donne pour cette heure
Toutes les heures de mes jours!
Mais quoi! sur ce rayon déjà l'ombre s'envole!
Pour un siècle de
pleurs une seule parole!
Est-ce tout?... C'est assez! Astre que j'ai chanté,
J'en bénirai toujours ta pieuse clarté,
Soit que dans nos climats,
empire des orages,
Comme un vaisseau voguant sur la mer des nuages,
Tu
perces rarement la triste obscurité;
Soit que sous ce beau ciel, propice à
ta lumière,
Dans un limpide azur poursuivant ta carrière,
Des couleurs
du matin tu dores les coteaux;
Ou que, te balançant sur une mer tranquille,
Et teignant de tes feux sa surface immobile,
Tes rayons argentés se
brisent dans les eaux!
XXIV
Chant d'amour
Naples, 1822.
Si tu pouvais jamais égaler, ô ma lyre,
Le doux frémissement des
ailes du zéphyre
À travers les rameaux,
Ou l'onde qui murmure en
caressant ces rives,
Ou le roucoulement des colombes plaintives,
Jouant
aux bords des eaux;
Si, comme ce roseau qu'un souffle heureux anime,
Tes cordes exhalaient ce langage sublime,
Divin secret des cieux,
Que, dans le pur séjour où l'esprit seul s'envole,
Les anges amoureux se
parlent sans parole,
Comme les yeux aux yeux;
Si de ta douce voix la
flexible harmonie,
Caressant doucement une âme épanouie
Au souffle de
l'amour,
La berçait mollement sur de vagues images,
Comme le vent du
ciel fait flotter les nuages
Dans la pourpre du jour :
Tandis que
sur les fleurs mon amante sommeille,
Ma voix murmurerait tout bas à son
oreille
Des soupirs, des accords,
Aussi purs que l'extase où son regard
me plonge,
Aussi doux que le son que nous apporte un songe
Des
ineffables bords!
Ouvre les yeux, dirais-je, à ma seule lumière!
Laisse-moi, laisse-moi lire dans ta paupière
Ma vie et ton amour!
Ton regard languissant est plus cher à mon âme
Que le premier rayon de
la céleste flamme
Aux yeux privés du jour.
....................................................
....................................................
Un de ses bras
fléchit sous son cou qui le presse,
L'autre sur son beau front retombe avec
mollesse,
Et le couvre à demi :
Telle, pour sommeiller, la blanche
tourterelle
Courbe son cou d'albâtre et ramène son aile
Sur son oeil
endormi!
Le doux gémissement de son sein qui respire
se mêle au
bruit plaintif de l'onde qui soupire
À flots harmonieux;
Et l'ombre de
ses cils, que le zéphyr soulève,
Flotte légèrement comme l'ombre d'un rêve
Qui passe sur ses yeux!
....................................................
....................................................
Que ton sommeil
est doux, ô vierge! ô ma colombe!
Comme d'un cours égal ton sein monte et
retombe
Avec un long soupir!
Deux vagues que blanchit le rayon de la
lune,
D'un mouvement moins doux viennent l'une après l'une
Murmurer et
mourir!
Laisse-moi respirer sur ces lèvres vermeilles
Ce souffle
parfumé!... Qu'ai-je fait? Tu t'éveilles :
L'azur voilé des cieux
Vient
chercher doucement ta timide paupière;
Mais toi, ton doux regard, en voyant
la lumière,
N'a cherché que mes yeux!
Ah! que nos longs regards se
suivent, se prolongent,
Comme deux purs rayons l'un dans l'autre se
plongent,
Et portent tour à tour
Dans le coeur l'un de l'autre une
tremblante flamme,
Ce jour intérieur que donne seul à l'âme
Le regard de
l'amour!
Jusqu'à ce qu'une larme aux bords de ta paupière,
De son
nuage errant te cachant la lumière,
Vienne baigner tes yeux,
Comme on
voit, au réveil d'une charmante aurore,
Les larmes du matin, qu'elle attire
et colore,
L'ombrager dans les cieux.
....................................................
Parle-moi! Que
ta voix me touche!
Chaque parole sur ta bouche
Est un écho mélodieux!
Quand ta voix meurt dans mon oreille,
Mon âme résonne et s'éveille,
Comme un temple à la voix des dieux!
Un souffle, un mot, puis un
silence,
C'est assez : mon âme devance
Le sens interrompu des mots,
Et comprend ta voix fugitive,
Comme le gazon de la rive
Comprend le
murmure des flots.
Un son qui sur ta bouche expire,
Une plainte, un
demi-sourire,
Mon coeur entend tout sans effort :
Tel, en passant par
une lyre,
Le souffle même du zéphyre
Devient un ravissant accord!
....................................................
Pourquoi sous
tes cheveux me cacher ton visage?
Laisse mes doigts jaloux écarter ce nuage
:
Rougis-tu d'être belle, ô charme de mes yeux?
L'aurore, ainsi que toi,
de ses roses s'ombrage.
Pudeur! honte céleste! instinct mystérieux,
Ce
qui brille le plus se voile davantage;
Comme si la beauté, cette divine
image,
N'était faite que pour les cieux!
Tes yeux sont deux sources
vives
Où vient se peindre un ciel pur,
Quand les rameaux de leurs rives
Leur découvrent son azur.
Dans ce miroir retracées,
Chacune de tes
pensées
Jette en passant son éclair,
Comme on voit sur l'eau limpide
Flotter l'image rapide
Des cygnes qui fendent l'air!
Ton front,
que ton voile ombrage
Et découvre tour à tour,
Est une nuit sans nuage
Prête à recevoir le jour;
Ta bouche, qui va sourire,
Est l'onde qui
se retire
Au souffle errant du zéphyr,
Et, sur ces bords qu'elle quitte,
Laisse au regard qu'elle invite,
Compter les perles d'Ophyr!
Ton
cou, penché sur l'épaule,
Tombe sous son doux fardeau,
Comme les
branches du saule
Sous le poids d'un passereau;
Ton sein, que l'oeil
voit à peine
Soulevant à chaque haleine
Le poids léger de ton coeur,
Est comme deux tourterelles
Qui font palpiter leurs ailes
Dans la
main de l'oiseleur.
Tes deux mains sont deux corbeilles
Qui laissent
passer le jour;
Tes doigts de roses vermeilles
En couronnent le contour.
Sur le gazon qui l'embrasse
Ton pied se pose, et la grâce,
Comme un
divin instrument,
Aux sons égaux d'une lyre
Semble accorder et conduire
Ton plus léger mouvement.
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Pourquoi de tes
regards percer ainsi mon âme?
Baisse, oh! baisse tes yeux pleins d'une
chaste flamme :
Baisse-les, ou je meurs.
Viens plutôt, lève-toi! Mets ta
main dans la mienne,
Que mon bras arrondi t'entoure et te soutienne
Sur
ces tapis de fleurs.
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Aux bords d'un lac d'azur il est une colline
Dont le front verdoyant
légèrement s'incline
Pour contempler les eaux;
Le regard du soleil tout
le jour la caresse,
Et l'haleine de l'onde y fait flotter sans cesse
Les
ombres des rameaux.
Entourant de ses plis deux chênes qu'elle embrasse
Une vigne sauvage à leurs rameaux s'enlace,
Et, couronnant leurs fronts,
De sa pâle verdure éclaircit leur feuillage,
Puis sur des champs coupés
de lumière et d'ombrage
Court en riants festons.
Là, dans les flancs
creusés d'un rocher qui surplombe,
S'ouvre une grotte obscure, un nid où la
colombe
Aime à gémir d'amour;
La vigne, le figuier, la voilent, la
tapissent,
Et les rayons du ciel, qui lentement s'y glissent,
Y mesurent
le jour.
La nuit et la fraîcheur de ces ombres discrètes
conservent
plus longtemps aux pâles violettes
Leurs timides couleurs;
Une source
plaintive en habite la voûte,
Et semble sur vos fronts distiller goutte à
goutte
Des accords et des pleurs.
Le regard, à travers ce rideau de
verdure,
Ne voit rien que le ciel et l'onde qu'il azure;
Et sur le sein
des eaux
Les voiles du pêcheur, qui, couvrant sa nacelle,
Fendent ce
ciel limpide, et battent comme l'aile
Des rapides oiseaux.
L'oreille
n'entend rien qu'une vague plaintive
Qui, comme un long baiser, murmure sur
sa rive,
Ou la voix des zéphyrs,
Ou les sons cadencés que gémit
Philomèle,
Ou l'écho du rocher, dont un soupir se mêle
À nos propres
soupirs.
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Viens,
cherchons cette ombre propice
Jusqu'à l'heure où de ce séjour
Les fleurs
fermeront leur calice
Aux regards languissants du jour.
Voilà ton ciel,
ô mon étoile!
Soulève, oh! soulève ce voile,
Éclaire la nuit de oes
lieux;
Parle, chante, rêve, soupire,
Pourvu que mon regard attire
Un
regard errant de tes yeux.
Laisse-moi parsemer de roses
La tendre
mousse où tu t'assieds,
Et près du lit où tu reposes
Laisse-moi
m'asseoir à tes pieds.
Heureux le gazon que tu foules,
Et le bouton dont
tu déroules
Sous tes doigts les fraîches couleurs!
Heureuses ces coupes
vermeilles
Que pressent tes lèvres, pareilles
Aux frelons qui tètent les
fleurs!
Si l'onde des lis que tu cueilles
Roule les calices flétris,
Des tiges que ta bouche effeuille
Si le vent m'apporte un débris,
Si
ta bouche qui se dénoue
Vient, en ondulant sur ma joue,
De ma lèvre
effleurer le bord;
Si ton souffle léger résonne,
Je sens sur mon front
qui frissonne
Passer les ailes de la mort.
Souviens-toi de l'heure
bénie
Où les dieux, d'une tendre main,
Te répandirent sur ma vie
Comme l'ombre sur le chemin.
Depuis cette heure fortunée,
Ma vie à
ta vie enchaînée,
Qui s'écoule comme un seul jour,
Est une coupe
toujours pleine,
Où mes lèvres à longue haleine
Puisent l'innocence et
l'amour.
Ah! lorsque mon front qui s'incline
Chargé d'une douce
langueur,
S'endort bercé sur ta poitrine
Par le mouvement de ton coeur,
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Un jour, le
temps jaloux, d'une haleine glacée,
Fanera tes couleurs comme une fleur
passée
Sur ces lits de gazon;
Et sa main flétrira sur tes charmantes
lèvres
Ces rapides baisers, hélas! dont tu me sèvres
Dans leur fraîche
saison.
Mais quand tes yeux, voilés d'un nuage de larmes,
De ces
jours écoulés qui t'ont ravi tes charmes
Pleureront la rigueur;
Quand
dans ton souvenir, dans l'onde du rivage
Tu chercheras en vain ta ravissante
image,
Regarde dans mon coeur!
Là ta beauté fleurit pour des siècles
sans nombre;
Là ton doux souvenir veille à jamais à l'ombre
De ma
fidélité,
Comme une lampe d'or dont une vierge sainte
Protège avec la
main, en traversant l'enceinte,
La tremblante clarté.
Et quand la
mort viendra, d'un autre amour suivie,
Eteindre en souriant de notre double
vie
L'un et l'autre flambeau,
Qu'elle étende ma couche à côté de la
tienne,
Et que ta main fidèle embrasse encor la mienne
Dans le lit du
tombeau.
Ou plutôt puissions-nous passer sur cette terre,
Comme on
voit en automne un couple solitaire
De cygnes amoureux
Partir, en
s'embrassant, du nid qui les rassemble,
Et vers les doux climats qu'ils vont
chercher ensemble
S'envoler deux à deux.
XXV
Improvisée
A la grande Chartreuse
Jéhova de la terre a consacré les cimes;
Elles sont de ses pas le divin marchepied,
C'est là qu'environné de ses
foudres sublimes
Il vole, il descend, il s'assied.
Sina, l'Olympe
même, en conservent la trace;
L'Oreb, en tressaillant, s'inclina sous ses
pas;
Thor entendit sa voix, Gelboé vit sa face;
Golgotha pleura son
trépas.
Dieu que l'Hébron connaît, Dieu que Cédar adore,
Ta gloire à
ces rochers jadis se dévoila;
Sur le sommet des monts nous te cherchons
encore;
Seigneur, réponds-nous! es-tu là?
Paisibles habitants de ces
saintes retraites,
Comme l'ont entendu les guides d'Israël,
Dans le
calme des nuits, des hauteurs où vous êtes
N'entendez-vous donc rien du
ciel?
Ne voyez-vous jamais les divines phalanges
Sur vos dômes
sacrés descendre et se pencher?
N'entendez-vous jamais des doux concerts des
anges
Retentir l'écho du rocher?
Quoi! l'âme en vain regarde,
aspire, implore, écoute;
Entre le ciel et nous, est-il un mur d'airain?
Vos yeux, toujours levés vers la céleste voûte,
Vos yeux sont-ils levés
en vain?
Pour s'élancer, Seigneur, où ta voix les appelle,
Les
astres de la nuit ont des chars de saphirs,
Pour s'élever à toi, l'aigle au
moins a son aile;
Nous n'avons rien que nos soupirs!
Que la voix de
tes saints s'élève et te désarme,
La prière du juste est l'encens des
mortels;
Et nous, pêcheurs, passons: nous n'avons qu'une larme
A
répandre sur tes autels.
XXVI
Adieux à la poésie
Il est une
heure de silence
Où la solitude est sans voix,
Où tout dort, même
l'Espérance;
Où nul zéphyr ne se balance
Sous l'ombre immobile des bois;
Il est un âge où de la lyre
L'âme aussi semble s'endormir,
Où du
poétique délire
Le souffle harmonieux expire
Dans le sein qu'il faisait
frémir.
L'oiseau qui charme le bocage,
Hélas! ne chante pas
toujours;
A midi, caché sous l'ombrage,
Il n'enchante de son ramage
Que l'aube et le déclin des jours.
Adieu donc, adieu, voici l'heure,
Lyre aux soupirs mélodieux!
En vain à la main qui t'effleure
Ta
fibre encor répond et pleure :
Voici l'heure de nos adieux.
Reçois
cette larme rebelle
Que mes yeux ne peuvent cacher.
Combien sur ta corde
fidèle
Mon âme, hélas! en versa-t-elle,
Que tes soupirs n'ont pu sécher!
Sur cette terre infortunée,
Où tous les yeux versent des pleurs,
Toujours de cyprès couronnée,
La lyre ne nous fut donnée
Que pour
endormir nos douleurs.
Tout ce qui chante ne répète
Que des regrets
ou des désirs,
Du bonheur la corde est muette,
De Philomèle et du poète
Les plus doux chants sont des soupirs :
Dans l'ombre, auprès d'un
mausolée,
O lyre! tu suivis mes pas,
Et des doux festins exilée
Jamais ta voix ne s'est mêlée
Aux chants des heureux d'ici-bas.
Pendue aux saules de la rive,
Libre comme l'oiseau des bois,
On
n'a point vu ma main craintive
T'attacher comme une captive
Aux portes
des palais des rois.
Des partis l'haleine glacée
Ne t'inspira pas
tour à tour;
Aussi chaste que la pensée,
Nul souffle ne t'a caressée,
Excepté celui de l'Amour.
En quelque lieu qu'un sort sévère
Fît
plier mon front sous ses lois,
Grâce à toi, mon âme étrangère
A trouvé
partout sur la terre
Un céleste écho de sa voix.
Aux monts d'où le
jour semble éclore,
Quand je t'emportais avec moi
Pour louer celui que
j'adore,
Le premier rayon de l'aurore
Ne se réveillait qu'après toi.
Au bruit des flots et des cordages,
Aux feux livides des éclairs,
Tu jetais des accords sauvages,
Et comme l'oiseau des orages
Tu
rasais l'écume des mers.
Celle dont le regard m'enchaîne
À tes
soupirs mêlait sa voix,
Et souvent ses tresses d'ébène
Frissonnaient
sous ma molle haleine,
Comme tes cordes sous mes doigts.
. . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . .
Peut-être à moi, lyre chérie,
Un jour tu
pourras revenir,
Quand, de songes divins suivie,
La mort approche, et
que la vie
S'éloigne comme un souvenir.
Dans cette seconde jeunesse
Qu'un doux oubli rend aux humains,
Souvent l'homme, dans sa tristesse,
Sur toi se penche et te caresse,
Et tu résonnes sous ses mains.
Ce vent qui sur nos âmes passe
Souffle à l'aurore, ou souffle tard;
Il aime à jouer avec grâce
Dans les cheveux qu'un myrte enlace,
Ou
dans la barbe du vieillard.
En vain une neige glacée
D'Homère
ombrageait le menton;
Et le rayon de la pensée
Rendait la lumière
éclipsée
Aux yeux aveugles de Milton :
Autour d'eux voltigeaient
encore
L'amour, l'illusion, l'espoir,
Comme l'insecte amant de Flore,
Dont les ailes semblent éclore
Aux tardives lueurs du soir.
Peut-être ainsi!... mais avant l'âge
Où tu reviens nous visiter,
Flottant de rivage en rivage,
J'aurai péri dans un naufrage,
Loin
des cieux que je vais quitter.
Depuis longtemps ma voix plaintive
Sera couverte par les flots,
Et, comme l'algue fugitive,
Sur quelque
sable de la rive
La vague aura roulé mes os.
Mais toi, lyre
mélodieuse,
Surnageant sur les flots amers,
Des cygnes la troupe
envieuse
Suivra ta trace harmonieuse
Sur l'abîme roulant des mers.
------------------------- FIN DU FICHIER nouvmedi1 --------------------------------