--- ATTENTION : CONSERVEZ CETTE LICENCE SI VOUS REDISTRIBUEZ CE FICHIER ---
License ABU
-=-=-=-=-=-
Version 1.1, Aout 1999
Copyright (C) 1999 Association de Bibliophiles Universels
http://abu.cnam.fr/
abu@cnam.fr
La base de textes de l'Association des Bibliophiles Universels (ABU)
est une oeuvre de compilation, elle peut être copiée, diffusée et
modifiée dans les conditions suivantes :
1. Toute copie à des fins privées, à des fins d'illustration de l'enseignement
ou de recherche scientifique est autorisée.
2. Toute diffusion ou inclusion dans une autre oeuvre doit
a) soit inclure la presente licence s'appliquant a l'ensemble de la
diffusion ou de l'oeuvre dérivee.
b) soit permettre aux bénéficiaires de cette diffusion ou de cette
oeuvre dérivée d'en extraire facilement et gratuitement une version
numérisée de chaque texte inclu, muni de la présente licence. Cette
possibilité doit être mentionnée explicitement et de façon claire,
ainsi que le fait que la présente notice s'applique aux documents
extraits.
c) permettre aux bénéficiaires de cette diffusion ou de cette
oeuvre dérivée d'en extraire facilement et gratuitement la version
numérisée originale, munie le cas échéant des améliorations visées au
paragraphe 6, si elles sont présentent dans la diffusion ou la nouvelle
oeuvre. Cette possibilité doit être mentionnée explicitement et de
façon claire, ainsi que le fait que la présente notice s'applique aux
documents extraits.
Dans tous les autres cas, la présente licence sera réputée s'appliquer
à l'ensemble de la diffusion ou de l'oeuvre dérivée.
3. L'en-tête qui accompagne chaque fichier doit être intégralement
conservée au sein de la copie.
4. La mention du producteur original doit être conservée, ainsi
que celle des contributeurs ultérieurs.
5. Toute modification ultérieure, par correction d'erreurs,
additions de variantes, mise en forme dans un autre format, ou autre,
doit être indiquée. L'indication des diverses contributions devra être
aussi précise que possible, et datée.
6. Ce copyright s'applique obligatoirement à toute amélioration
par simple correction d'erreurs ou d'oublis mineurs (orthographe,
phrase manquante, ...), c'est-à-dire ne correspondant pas à
l'adjonction d'une autre variante connue du texte, qui devra donc
comporter la présente notice.
----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
--- ATTENTION : CONSERVEZ CET EN-TETE SI VOUS REDISTRIBUEZ CE FICHIER ---
<IDENT medita>
<IDENT_AUTEURS lamartinea>
<IDENT_COPISTES roulleauj>
<ARCHIVE http://www.abu.org/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Premières Méditations poétiques, tome I>
<GENRE vers>
<AUTEUR Lamartine, Alphonse>
<COPISTE Jean-Christophe Roulleau-Gallais (jgallais@arcadis.be)>
<NOTESPROD>
PARIS
PAGNERRE, L. HACHETTE et Cie, FURNE et Cie
ÉDITEURS
1860
Version du 24/02/1998
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER medita1 --------------------------------
PREMIÈRES La mort de Socrate
par
M. de Lamartine
1860
----
PRÉFACE.
----
L'homme se plaît à remonter à sa source; le fleuve n'y remonte pas. C'est que
l'homme est une intelligence et que le fleuve est un élément. Le passé, le
présent, l'avenir, ne sont qu'un pour Dieu. L'homme est Dieu par la pensée. Il
voit, il sent, il vit à tous les points de son existence à la fois. Il se
contemple lui-même, il se comprend, il se possède, il se ressuscite et il se
juge dans les années qu'il a déjà vécu. En un mot, il revit tant qu'il lui plaît
de revivre par ses souvenirs. C'est souffrance quelquefois, mais c'est sa
grandeur. Revivons donc un moment, et voyons comment je naquis avec une parcelle
de ce qu'on appelle poésie dans ma nature, et comment cette parcelle de feu
divin s'alluma en moi à mon insu, jeta quelques fugitives lueurs dans ma
jeunesse, et s'évapora plus tard dans les grands vents de mon équinoxe et dans
la fumée de ma vie.
J'étais né impressionnable et sensible. Ces deux
qualités sont les deux premiers éléments de toute poésie. Les choses extérieures
à peine aperçues laissaient une vive et profonde empreinte en moi; et, quand
elles avaient disparu de mes yeux, elles se répercutaient et se conservaient
présentes dans ce qu'on nomme l'imagination, c'est-à-dire la mémoire, qui
revoit et qui repeint en nous. Mais, de plus, ces images ainsi revues et
repeintes se transformaient promptement en sentiment. Mon âme animait ces
images, mon coeur se mêlait à ces impressions. J'aimais et j'incorporais en moi
ce qui m'avait frappé. J'étais une glace vivante qu'aucune poussière de ce monde
n'avait encore ternie, et qui réverbérait l'oeuvre de Dieu! De là à chanter ce
cantique intérieur qui s'élève en nous il n'y avait pas loin. Il ne me manquait
que la voix; cette voix que je cherchais et qui balbutiais sur mes lèvres
d'enfant, c'était la poésie. Voici les plus lointaines traces que je retrouve,
au fond de mes souvenirs presque effacés, des premières révélations du sentiment
poétique qui allait me saisir à mon insu, et me faire à mon tour chanter des
vers au bord de mon nid, comme l'oiseau.
J'avais dix ans; nous vivions à la
campagne. Les soirées d'hiver étaient longues; la lecture en abrégeait les
heures. Pendant que notre mère berçait du pied une de mes petites soeurs dans
son berceau, et qu'elle allaitait l'autre sur un long canapé d'Utrecht rouge et
râpé, à l'angle du salon, mon père lisait. Moi je jouais à terre à ses pieds
avec des morceaux de sureau que le jardinier avait coupés pour moi dans le
jardin; je faisais sortir la moelle du bois à l'aide d'une baguette de fusil.
J'y creusais des trous à distances égales, j'en refermais aux deux extrémités
l'orifice, et j'en taillais ainsi des flûtes que j'allais essayer le lendemain
avec mes camarades les enfants du village, et qui résonnaient mélodieusement au
printemps sous les saules, au bord du ruisseau, dans les prés.
Mon père
avait une voix sonore, douce, grave, vibrante comme les palpitations d'une corde
de harpe, où la vie des entrailles auxquelles on l'a arrachée semble avoir
laissé le gémissement d'un nerf animé. Cette voix, qu'il avait beaucoup exercée
dans sa jeunesse en jouant la tragédie et la comédie dans les loisirs de ses
garnisons, n'était point déclamatoire, mais pathétique. Elle empruntait un
attendrissement d'organe et une suavité de son de plus, de l'heure, du lieu, du
recueillement de la soirée, de la présence de ces petits enfants jouant ou
dormant autour de lui, du bruit monotone de ce berceau à qui le mouvement était
imprimé par le bout de la pantoufle de notre mère, et de l'aspect de cette belle
jeune femme qu'il adorait, et qu'il se plaisait à distraire des perpétuels
soucis de sa maternité.
Il lisait dans un grand et beau volume relié en peau
et à tranche dorée (c'était un volume des oeuvres de Voltaire) la tragédie de
Mérope. Sa voix changeait d'accents avec le rôle. C'était tantôt le tyran
cruel, tantôt la mère tremblante, tantôt le fils errant et persécuté; puis les
larmes de la reconnaissance, puis les soupçons de l'usurpateur, puis la fureur,
la désolation, le coup de poignard, les larmes, les sanglots, la mort, le livre
qui se refermait, le long silence qui suit les fortes commotions du coeur.
Tout en creusant mes flûtes de sureau, j'écoutais, je comprenais, je
sentais; ce drame de mère et de fils se déroulait précisément tout entier dans
l'ordre d'idées et de sentiments le plus à la portée de mon intelligence et de
mon coeur. Je me figurais Mérope dans ma mère; moi dans le fils disparu et
reconnu retombant dans ses bras, arraché de son sein. De plus, ce langage
cadencé comme une danse de mots dans l'oreille, ces belles images qui font voir
ce qu'on entend, ces hémistiches qui reposent le son pour le précipiter ensuite
plus rapide, ces consonnances de la fin des vers qui sont comme des échos
répercutés où le même sentiment se prolonge dans le même son, cette symétrie des
rimes qui correspond matériellement à je ne sais quel instinct de symétrie
morale cachée au fond de notre nature, et qui pourrait bien être une
contre-empreinte de l'ordre divin, du rhythme incréé dans l'univers; enfin cette
solennité de la voix de mon père, qui transfigurait sa parole ordinairement
simple, et qui me rappelait l'accent religieux des psalmodies du prêtre le
dimanche dans l'église de Milly; tout cela suscitait vivement mon attention, ma
curiosité, mon émotion même. Je me disais intérieurement: -Voilà une langue que
je voudrais bien savoir, que je voudrais bien parler quand je serai grand.- Et
quand neuf heures sonnaient à la grosse horloge de noyer de la cuisine, et que
j'avais fait ma prière et embrassé mon père et ma mère, je repassais en
m'endormant ces vers, comme un homme qui vient d'être ballotté par les vagues
sent encore, après être descendu à terre, le roulis de la mer, et croit que son
lit nage sur les flots.
Depuis cette lecture de Mérope, je cherchais
toujours de préférence des ouvrages qui contenaient des vers, parmi les volumes
oubliés sur la table de mon père ou sur le piano de ma mère, au salon. La
Henriade, toute sèche et toute déclamatoire qu'elle fût, me ravissait. Ce
n'était que l'amour du son, mais ce son était pour moi une musique. On me
faisait bien apprendre aussi par coeur quelques fables de La Fontaine; mais ces
vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l'oreille ni sur la
page, me rebutaient. D'ailleurs, ces histoires d'animaux qui parlent, qui se
font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoïstes,
railleurs, avares, sans pitié, sans amitié, plus méchants que nous, me
soulevaient le coeur. Les fables de La Fontaine sont plutôt la philosophie dure,
froide et égoïste d'un vieillard, que la philosophie aimante, généreuse, naïve
et bonne d'un enfant: c'est du fiel, ce n'est pas du lait pour les lèvres et
pour les coeurs de cet âge. Ce livre me répugnait; je ne savais pas pourquoi. Je
l'ai su depuis: c'est qu'il n'est pas bon. Comment le livre serait-il bon?
l'homme ne l'était pas. On dirait qu'on lui a donné par dérision le nom du
bon La Fontaine. La Fontaine était un philosophe de beaucoup d'esprit,
mais un philosophe cynique. Que penser d'une nation qui commence l'éducation de
ses enfants par les leçons d'un cynique? Cet homme, qui ne connaissait pas son
fils, qui vivait sans famille, qui écrivait des contes orduriers en cheveux
blancs pour provoquer les sens de la jeunesse, qui mendiait dans des dédicaces
adulatrices l'aumône des riches financiers du temps pour payer ses faiblesses;
cet homme dont Racine, Corneille, Boileau, Fénelon, Bossuet, les poëtes, les
écrivains ses contemporains, ne parlent pas, ou ne parlent qu'avec une espèce de
pitié comme d'un vieux enfant, n'était ni un sage ni un homme naïf. Il avait la
philosophie du sans-souci et la naïveté de l'égoïsme. Douze vers sonores,
sublimes, religieux, d'Athalie m'effaçaient de l'oreille toutes les
cigales, tous les corbeaux et tous les renards de cette ménagerie puérile.
J'étais né sérieux et tendre; il me fallait dès lors une langue selon mon âme.
Jamais je n'ai pu depuis, revenir de mon antipathie contre les fables.
Une
autre impression de ces premières années confirma, je ne sais comment, mon
inclination d'enfant pour les vers.
Un jour que j'accompagnais mon père à la
chasse, la voix des chiens égarés nous conduisit sur le revers d'une montagne
boisée, dont les pentes, entrecoupées de châtaigniers et de petits prés, sont
semées des quelques chaumières et de deux ou trois maisonnettes blanchies à la
chaux, u peu plus riches que les masures de paysans, et entourées chacune d'un
verger, d'un jardin, d'une haie vive, d'une cour rustique. Mon père, ayant
retrouvé les chiens et les ayant remis en laisse avec leur collier de grelots,
cherchait de l'oeil un sentier qui menait à une de ces maisons, pour m'y faire
déjeuner et reposer un moment, car nous avions marché depuis l'aube du jour.
Cette maison était habitée par un de ses amis, vieil officier des armées du roi,
retiré du service, et finissant ses jours dans ces montagnes natales, entre une
servante et un chien. C'était une belle journée d'automne. Les rayons du soleil
du matin, dorant de teintes bronzées les châtaigniers et de teintes pourpres les
flèches de deux ou trois jeunes peupliers, venaient se réverbérer sur le mur
blanc de la petite maison, et entraient avec la brise chaude par une petite
fenêtre ouverte encadrée de lierre, comme pour l'inonder de lumière, de gaieté
et de parfum. Des pigeons roucoulaient sur le mur d'appui d'une étroite
terrasse, d'où la source domestique tombait dans le verger par un conduit de
bois creux, comme dans les villages suisses. Nous appuyâmes le pouce sur le
loquet, nous traversâmes la cour; le chien aboya sans colère, et vint me lécher
les mains en battant l'air de sa queue, signe d'hospitalité pour les enfants. La
vieille servante me mena à la cuisine pour me couper une tranche de pain bis,
puis au verger pour me cueillir des pêches de vigne. Mon père était entré chez
son ami. Quand j'eus mon pain à la main et mes pêches dans mon chapeau, la bonne
femme me ramena à la maison rejoindre mon père.
Je le trouvai dans un petit
cabinet de travail, causant avec son ami. Cet ami était un beau vieillard à
cheveux blancs comme la neige, à l'aspect militaire, à l'oeil vif, à la bouche
gracieuse et mélancolique, au geste franc, à la voix mâle, mais un peu cassée.
Il était assis entre la fenêtre ouverte et une petite table à écrire, sur
laquelle les rayons du soleil, découpés par les feuilles d'arbres, flottaient
aux ondulations du vent, qui agitaient les branches du peuplier comme une eau
courante moirée d'ombre et de jour. Deux pigeons apprivoisés becquetaient les
pages d'un gros livre ouvert sous le coude du vieillard. Il y avait sur la table
une écritoire en bois de rose avec deux petites coupes d'argent ciselé, l'une
pour la liqueur noire, l'autre pour le sable d'or. Au milieu de la table, on
voyait de belles feuilles de papier vélin blanc comme l'albâtre, longues et
larges comme celles des grands livres de plain-chant que j'admirais le dimanche
à l'église sur le pupitre du sacristain. Ces feuilles de papier étaient liées
ensemble par le dos avec des noeuds d'un petit ruban bleu de ciel qui aurait
fait envie aux collerettes des jeunes filles de Milly. Sur la première de ces
feuilles, où la plume à blanches ailes était couchée depuis l'arrivée de mon
père, on voyait quelque chose d'écrit. C'étaient des lignes régulières,
espacées, égales, tracées avec la règle et le compas, d'une forme et d'une
netteté admirables, entre deux larges marges blanches encadrées elles-mêmes dans
de jolis dessins de fleurs à l'encre bleue. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ces
lignes étaient des vers. Le vieillard était poëte; et, comme sa médiocrité
n'était pas aussi dorée que celle d'Horace, et qu'il ne pouvait pas payer à des
imprimeurs l'impression de ses rêves champêtres, il se faisait à lui-même des
éditions soignées de ses oeuvres en manuscrits qui ne lui coûtaient que son
temps et l'huile de sa lampe; il espérait confusément qu'après lui la gloire
tardive, comme disent les anciens, la meilleure, la plus impartiale et la
plus durable des gloires, ouvrirait un jour le coffret de cèdre dans
lequel il renfermait ses manuscrits poétiques, et le vengerait du silence et de
l'obscurité dans lesquels la fortune ensevelissait son génie vivant. Mon père et
lui causaient de ses ouvrages pendant que je mangeais mes pêches et mon pain,
dont je jetais les miettes aux deux pigeons. Le vieillard, enchanté d'avoir un
auditeur inattendu, lut à mon père un fragment du poëme interrompu. C'était la
description d'une fontaine sous des châtaigniers, au bord de laquelle des jeunes
filles déposent leurs cruches à l'ombre, et cueillent des pervenches et de
marguerites pour se faire des couronnes; un mendiant survenait et racontait aux
jeunes bergères l'histoire d'Aréthuse, de Narcisse, d'Hylas, des dryades, des
naïades, de Thétis, d'Amphitrite et de toutes les nymphes qui ont touché à l'eau
douce ou à l'eau salée. Car ce vieillard était de son temps, et en ce temps-là
aucun poëte ne se serait permis d'appeler les choses par leur nom. Il fallait
avoir un dictionnaire mythologique sous son chevet, si l'on voulait rêver des
vers. Je suis le premier qui ai fait descendre la poésie du Parnasse, et qui ai
donné à ce qu'on nommait la muse, au lieu d'une lyre à sept cordes de
convention, les fibres mêmes du coeur de l'homme, touchées et émues par les
innombrables frissons de l'âme et de la nature.
Quoi qu'il en soit, mon
père, qui était trop poli pour s'ennuyer de mauvais vers au foyer même du poëte,
donna quelques éloges aux rimes du vieillard, siffla ses chiens, et me ramena à
la maison. Je lui demandai en chemin quelles étaient donc ces jolies lignes
égales, symétriques, espacées, encadrées de roses, liées de rubans, qui étaient
sur la table. Il me répondit que c'étaient des vers, et que notre hôte était un
poëte. Cette réponse me frappa. Cette scène me fit une longue impression; et
depuis ce jour-là, toutes les fois que j'entendais parler d'un poëte, je me
représentais un beau vieillard assis auprès d'une fenêtre ouverte à large
horizon, dans une maisonnette au bord de grands bois, au murmure d'une source,
aux rayons d'un soleil d'été tombant sur sa plume, et écrivant entre ses oiseaux
et son chien des histoires merveilleuses, dans une langue de musique dont les
paroles chantaient comme les cordes de la harpe de ma mère, touchées par les
ailes invisibles du vent dans le jardin de Milly. Une telle image, à laquelle se
mêlait sans doute le souvenir des pêches, du pain bis, de la bonne servante, des
pigeons privés, du chien caressant, était de nature à me donner un grand goût
pour les poëtes, et je me promettais bien de ressembler à ce vieillard et de
faire ce qu'il faisait quand je serai vieux. Les beaux versets des psaumes de
David, que notre mère nous récitait le dimanche en nous les traduisant pour nous
remplir l'imagination de piété, me paraissaient aussi une langue bien supérieure
à ces misérables puérilités de La Fontaine, et je comprenais que c'était ainsi
qu'on devait parler à Dieu.
Ce furent là mes premières notions et mes
premiers avant-goûts de poésie. Ils s'effacèrent longtemps et entièrement sous
le pénible travail de traduction obligée des poëtes grecs et latins qu'on
m'imposa ensuite comme à tous les enfants dans les études de collége. Il y a de
quoi dégoûter le genre humain de tout sentiment poétique. La peine qu'un
malheureux enfant se donne à apprendre une langue morte, et à chercher dans un
dictionnaire le sens français du mot qu'il lit en latin ou en grec dans Homère,
dans Pindare ou dans Horace, lui enlève toute la volupté de coeur ou d'esprit
que lui ferait la poésie même, s'il la lisait couramment en âge de raison. Il
cherche, au lieu de jouir. Il maudit le mot sans avoir le loisir de penser au
sens. C'est le pionnier qui pioche la cendre ou la lave dans les fouilles de
Pompéi ou d'Herculanum, pour arracher du sol, à la sueur de son front, tantôt un
bras, tantôt un pied, tantôt une boucle de cheveux de la statue qu'il déterre,
au lieu du voluptueux contemplateur qui possède de l'oeil la Vénus restaurée sur
son piédestal, dans son jour, dans sa grâce et dans sa nudité, parmi les
divinités de l'art du Vatican ou du palais Pitti à Florence.
Quant à la
poésie française, les fragments qu'on nous faisait étudier chez les jésuites
consistaient en quelques pitoyables rapsodies du P. Ducereau et de Mme
Deshoulières, dans quelques épîtres de Boileau sur l'Équivoque, sur les
bruits de Paris, et sur le mauvais dîner du restaurateur Mignot. Heureux encore
quand on nous permettait de lire l'épître à Antoine,
Son jardinier d'Auteuil,
Qui dirige chez lui l'if et
le chèvrefeuil,
et quelques plaisanteries de sacristie, empruntées au Lutrin!
Qu'espérer de la poésie d'une nation qui ne donne pour modèle du beau dans
les vers à sa jeunesse que des poëmes burlesques, et qui, au lieu de
l'enthousiasme, enseigne la parodie à des coeurs et à des imaginations de quinze
ans?
Aussi je n'eus pas une aspiration de poésie pendant toutes ces études
classiques. Je n'en retrouvais quelque étincelle dans mon âme que pendant les
vacances, à la fin de l'année. Je venais passer alors six délicieuses semaines
près de ma mère, de mon père, de mes soeurs, dans la petite maison de campagne
qu'ils habitaient. Je retrouvais sur les rayons poudreux du salon la
Jérusalem délivrée du Tasse et le Télémaque de Fénelon. Je les
emportais dans le jardin, sous une petite marge d'ombre que le berceau de
charmille étend le soir sur l'herbe d'une allée. Je me couchais à côté de mes
livres chéris, et je respirais en liberté les songes qui s'exhalaient pour mon
imagination de leurs pages, pendant que l'odeur des roses, de giroflées et des
oeillets des plates-bandes, m'enivrait des exhalaisons de ce sol, dont j'étais
moi-même un pauvre cep transplanté!
Ce ne fut donc qu'après mes études
terminées que je commençai à avoir quelques vagues pressentiments de poésie.
C'est Ossian, après le Tasse, qui me révéla ce monde des images et des
sentiments que j'aimai tant depuis à évoquer avec leurs voix. J'emportais un
volume d'Ossian sur les montagnes; je le lisais où il avait été inspiré, sous
les sapins, dans les nuages, à travers les brumes d'automne, assis près des
déchirures des torrents, aux frissons des vents du nord, au bouillonnement des
eaux de neige dans les ravins. Ossian fut l'Homère de mes premières années; je
lui dois une partie de la mélancolie de mes pinceaux. C'est la tristesse de
l'Océan. Je n'essayai que très-rarement de l'imiter; mais je m'en assimilai
involontairement le vague, la rêverie, l'anéantissement dans la contemplation,
le regard fixe sur des apparitions confuses dans le lointain. C'était pour moi
une mer après le naufrage, sur laquelle flottent, à la lueur de la lune,
quelques débris; où l'on entrevoit quelques figures de jeunes filles élevant
leurs bras blancs, déroulant leurs cheveux humides sur l'écume des vagues; où
l'on distingue des voix plaintives entrecoupées du mugissement des flots contre
l'écueil. C'est le livre non écrit de la rêverie, dont les pages sont couvertes
de caractères énigmatiques et flottants avec lesquels l'imagination fait et
défait ses propres poëmes, comme l'oeil rêveur avec les nuées fait et défait ses
paysage.
Je n'écrivais rien de moi-même encore. Seulement, quand je
m'asseyais au bord des bois de sapins, sur quelque promontoire des lacs de la
Suisse, ou quand j'avais passé des journées entières à errer sur les grèves
sonores des mers d'Italie, et que je m'adossais à quelque débris de môle ou de
temple pour regarder la mer ou pour écouter l'inépuisable balbutiement des
vagues à mes pieds, des mondes de poésie roulaient dans mon coeur et dans mes
yeux! je composais pour moi seul, sans les écrire, des poëmes aussi vastes que
la nature, aussi resplendissants que le ciel, aussi pathétiques que les
gémissements de brises de mer dans les têtes des pin-liéges et dans les feuilles
des lentisques, qui coupent le vent comme autant de petits glaives, pour le
faire pleurer et sangloter dans des millions de petites voix. La nuit me
surprenait souvent ainsi, sans pouvoir m'arracher au charme des fictions dont
mon imagination s'enchantait elle-même. Oh! quels poëmes, si j'avais pu et si
j'avais su les chanter aux autres alors comme je me les chantais intérieurement!
Mais ce qu'il y a de plus divin dans le coeur de l'homme n'en sort jamais, faute
de langue pour être articulé ici-bas. L'âme est infinie, et les langues ne sont
qu'un petit nombre de signes façonnés par l'usage pour les besoins de
communication du vulgaire des hommes. Ce sont des instruments à vingt-quatre
cordes pour rendre des myriades de notes que la passion, la pensée, la rêverie,
l'amour, la prière, la nature et Dieu, font entendre dans l'âme humaine. Comment
contenir l'infini dans ce bourdonnement d'un insecte au bord de sa ruche, que la
ruche voisine ne comprend même pas? Je renonçais à chanter, non faute de
mélodies intérieures, mais faute de voix et de notes pour les révéler.
Cependant je lisais beaucoup, et surtout les poëtes. A force de les lire, je
voulus quelquefois les imiter. A mes retours de voyage, pour passer les hivers
tristes et longs à la campagne, dans la maison sans distraction de mon père,
j'ébauchai plusieurs poëmes épiques, j'écrivais en entier cinq ou six tragédies.
Cet exercice m'assouplit la main et l'oreille aux rhythmes. J'écrivis aussi un
ou deux volumes d'élégies amoureuses, sur le mode de Tibulle, du chevalier de
Bertin et de Parny. Ces deux poëtes faisaient les délices de la jeunesse.
L'imagination, toujours très-sobre d'élans et alors très-desséchée par le
matérialisme de la littérature impériale, ne concevait rien de plus idéal que
ces petits vers corrects et harmonieux de Parny, exprimant à petites doses les
fumées d'un verre de vin de Champagne, les agaceries, les frissons, les ivresses
froides, les ruptures, les réconciliations, les langueurs d'un amour de bonne
compagnie qui changeait de nom à chaque livre. Je fis comme mes modèles,
quelquefois peut-être aussi bien qu'eux. Je copiai avec soin, pendant un automne
pluvieux, quatre livres d'élégies, formant ensemble deux volumes sur du beau
papier vélin, et gravées plutôt qu'écrites d'une plume plus amoureuse que mes
vers. Je me proposais de publier un jour ce recueil quand j'irais à Paris, et de
me faire un nom dans un des médaillons de cette guirlande de voluptueux
immortels qui n'ont cueilli de la vie humaine que les roses et les myrtes, qui
commencent à Anacréon, à Bion, à Moschus, qui se continuent par Properce, Ovide,
Tibulle, et qui finissent à Chaulieu, à La Fare, à Parny.
Mais la nature en
avait autrement décidé. A peine mes deux volumes étaient-ils copiés, que le
mensonge, le vide, la légèreté, le néant de ces pauvretés sensuelles plus ou
moins bien rimées m'apparut. La pointe de feu des premières grandes passions
réelles n'eut qu'à toucher et à brûler mon coeur, pour y effacer toutes ces
puérilités et tous ces plagiats d'une fausse littérature. Dès que j'aimai, je
rougis de ces profanations de la poésie aux sensualités grossières. L'amour fut
pour moi le charbon de feu qui brûle, mais qui purifie les lèvres. Je pris un
jour mes deux volumes d'élégies, je les relus avec un profond mépris de
moi-même, je demandai pardon à Dieu du temps que j'avais perdu à les écrire, je
les jetai au brasier, je les regardai noircir et se tordre avec leur belle
reliure de maroquin vert sans regret ni pitié, et je vis monter la fumée comme
celle d'un sacrifice de bonne odeur à Dieu et au véritable amour.
Je
changeai à cette époque de vie et de lectures. Le service militaire, les longues
absences, les attachements sérieux, les amitiés plus saines, le retour à mes
instincts naturellement religieux cultivés de nouveau en moi par la
Béatrice de ma jeunesse, le dégoût des légèretés du coeur, le sentiment
grave de l'existence et de son but, puis enfin la mort de ce que j'avais aimé,
qui mit un sceau de deuil sur ma physionomie comme sur mes lèvres; tout cela,
sans éteindre en moi la poésie, la refoula bien loin et longtemps dans mes
pensées. Je passai huit ans sans écrire un vers.
Quand les longs loisirs et
le vide des attachements perdus me rendirent cette espèce de chant intérieur
qu'on appelle poésie, ma voix était changée, et ce chant était triste comme la
vie réelle. Toutes mes fibres attendries de larmes pleuraient ou priaient, au
lieu de chanter. Je n'imitais plus personne, je m'exprimais moi-même pour
moi-même. Ce n'était pas un art, c'était un soulagement de mon propre coeur, qui
se berçait de ses propres sanglots. Je ne pensais à personne en écrivant çà et
là ces vers, si ce n'est à une ombre et à Dieu. Ces vers étaient un gémissement
dans la solitude, dans les bois, sur la mer; voilà tout. Je n'étais pas devenu
plus poëte, j'étais devenu plus sensible, plus sérieux et plus vrai. C'est là le
véritable art: être touché; oublier tout art pour atteindre le souverain art, la
nature:
Si vis me fiere, dolendum est
Primum ipsi tibi! ...
Ce fut tout le secret du succès si inattendu pour moi des Méditations,
quand elles me furent arrachées, presque malgré moi, par des amis à qui j'en
avais lu quelques fragments à Paris. Le public entendit une âme sans la voir, et
vit un homme au lieu d'un livre. Depuis J. J. Rousseau, Bernardin de
Saint-Pierre et Chateaubriand, c'était le poëte qu'il attendait. Ce poëte était
jeune, malhabile, médiocre; mais il était sincère. Il alla droit au coeur, il
eut des soupirs pour échos et des larmes pour applaudissements.
Je ne jouis
pas de cette fleur de renommée qui s'attacha à mon nom dès le lendemain de la
publication de ce premier volume des Méditations. Trois jours après je
quittai Paris pour aller occuper un poste diplomatique à l'étranger. Louis
XVIII, qui avait de l'Auguste dans le caractère littéraire, se fit lire, par le
duc de Duras, mon petit volume, dont les journaux et les salons retentissaient.
Il crut qu'une nouvelle Mantoue promettait à son règne un nouveau Virgile. Il
ordonna à M. Siméon, son ministre de l'intérieur, de m'envoyer, de sa part,
l'édition des classiques de Didot, seul présent que j'aie jamais reçu des cours.
Il signa le lendemain ma nomination à un emploi de secrétaire d'ambassade, qui
lui fut présentée par M. Pasquier, son ministre des affaires étrangères. Le roi
ne me vit pas. Il était loin de se douter qu'il me connaissait beaucoup de
figure, et que le poëte dont il redisait déjà les vers était un de ces jeunes
officiers de ses gardes qu'il avait souvent paru remarquer, et à qui il avait
une ou deux fois adressé la parole quand je galopais aux roues de sa voiture,
dans les courses à Versailles ou à Saint-Germain.
Ces vers cependant furent
pendant longtemps l'objet des critiques, des dénigrements et des railleries du
vieux parti littéraire classique, qui se sentait détrôné par cette nouveauté. Le
Constitutionnel et la Minerve, journaux très-illibéraux en matière
de sentiment et de goût, s'acharnèrent pendant sept à huit ans contre mon nom.
Ils m'affublèrent d'ironies, ils m'aguerrirent aux épigrammes. Le vent les
emporta, mes mauvais vers restèrent dans le coeur des jeunes gens et des femmes,
ces précurseurs de toute postérité. Je vivais loin de la France, j'étudiais mon
métier, j'écrivais encore de temps en temps les impressions de ma vie en
méditations, en harmonies, en poëmes; je n'avais aucune impatience de célébrité,
aucune susceptibilité d'amour-propre, aucune jalousie d'auteur. Je n'étais pas
auteur, j'étais ce que les modernes appellent un amateur, ce que les
anciens appelaient un curieux de littérature, comme je suppose qu'Horace,
Cicéron, Scipion, César lui-même, l'étaient de leur temps. La poésie n'était pas
mon métier; c'était un accident, une aventure heureuse, une bonne fortune dans
ma vie. J'aspirais à tout autre chose, je me destinais à d'autres travaux.
Chanter n'est pas vivre: c'est se délasser ou se consoler par sa propre voix.
Heureux temps! bien des jours et bien des événements m'en séparent.
Et
aujourd'hui je reçois continuellement des lettres d'inconnus qui ne cessent de
me dire: -Pourquoi ne chantez-vous plus? Nous écoutons encore.- Ces amis
invisibles de mes vers ne se sont donc jamais rendu compte de la nature de mon
faible talent et de la nature de la poésie elle-même? Ils croient apparemment
que le coeur humain est une lyre toujours montée et toujours complète, que l'on
peut interroger du doigt à chaque heure de la vie, et dont aucune corde ne se
détend, ne s'assourdit ou ne se brise avec les années et sous les vicissitudes
de l'âme? Cela peut être vrai pour des poëtes souverains, infatigables,
immortels ou toujours rajeunis par leur génie, comme Homère, Virgile, Racine,
Voltaire, Dante, Pétrarque, Byron, et d'autres que je nommerais s'ils n'étaient
pas mes émules et mes contemporains. Ces hommes exceptionnels ne sont que
pensée, cette pensée n'est en eux que poésie, leur existence tout entière n'est
qu'un développement continu et progressif de ce don de l'enthousiasme poétique,
que la nature a allumé en eux en les faisant naître, qu'ils respirent avec
l'air, et qui ne s'évapore qu'avec leur dernier soupir. Quant à moi, je n'ai pas
été doué ainsi. La poésie ne m'a jamais possédé tout entier. Je ne lui ai donné
dans mon âme et dans ma vie seulement que la place que l'homme donne au chant
dans sa journée: des moments le matin, des moments le soir, avant et après le
travail sérieux et quotidien. Le rossignol lui-même, ce chant de la nature
incarné dans les bois, ne se fait entendre qu'à ces deux heures du soleil qui se
lève et du soleil qui se couche, et encore dans une seule saison de l'année. La
vie est la vie, elle n'est pas un hymne de joie ou un hymne de tristesse
perpétuel. L'homme qui chanterait toujours ne serait pas un homme, ce serait une
voix.
L'idéal d'une vie humaine à toujours été pour moi celui-ci: la poésie
de l'amour et du bonheur au commencement de la vie; le travail, la guerre, la
politique, la philosophie, toute la partie active qui demande la lutte, la
sueur, le sang, le courage, le dévouement, au milieu; et enfin le soir, quand le
jour baisse, quand le bruit s'éteint, quand les ombres descendent, quand le
repos approche, quand la tâche est faite, une seconde poésie; mais la poésie
religieuse alors, la poésie qui se détache entièrement de la terre et qui aspire
uniquement à Dieu, comme le chant de l'alouette au-dessus des nuages. Je ne
comprends donc le poëte que sous deux âges et sous deux formes: à vingt ans,
sous la forme d'un beau jeune homme qui aime, qui rêve, qui pleure en attendant
la vie active; à quatre-vingts ans, sous la forme d'un vieillard qui se repose
de la vie, assis à ses derniers soleils contre le mur du temple, et qui envoie
devant lui au Dieu de son espérance ses extases de résignation, de confiance et
d'adoration, dont ses longs jours ont fait déborder ses lèvres. Ainsi fut David,
le plus lyrique, le plus pieux et le plus pathétique à la fois des hommes qui
chantèrent leur propre coeur ici-bas. D'abord une harpe à la main, puis une épée
et un sceptre, puis une lyre sacrée; poëte au printemps de ses années, guerrier
et roi au milieu, prophète à la fin, voilà l'homme d'inspiration complet! Cette
poésie des derniers jours, pour en être plus grave, n'en est pas moins céleste:
au contraire, elle se purifie et se divinise en remontant au seul être qui
mérite d'être éternellement contemplé et chanté, l'Être infini! C'est encore la
séve du coeur de l'homme, formée de larmes, d'amour, de délires, de tristesses
ou de voluptés; mais ce coeur, mûri par les longs soleils de la vie, n'en est
pas moins savoureux: il est comme l'arbre d'encens que j'ai vu dans les sables
de la Judée, dont la séve en vieillissant devient parfum, et qui passe des
jardins, où on le cueillait à l'ombre, sur l'autel, où on le brûle à la gloire
de Jéhovah.
Une naïve et touchante image de ces deux natures de poésie et
des deux autres natures de sons que rend l'âme du poëte aux différents âges, me
revient de loin à la mémoire au moment où j'écris ces lignes.
Quand nous
étions enfants, nous nous amusions quelquefois, mes petites soeurs et moi, à un
jeu que nous appelions la musique des anges. Ce jeu consistait à plier
une baguette d'osier en demi-cercle ou en arc à angle très-aigu, à en rapprocher
les extrémités par un fil semblable à la corde sur laquelle on ajuste la flèche,
à nouer ensuite des cheveux d'inégale grandeur aux deux côtés de l'arc, comme
sont disposées les fibres d'une harpe, et à exposer cette petite harpe au vent.
Le vent d'été, qui dort et qui respire alternativement d'une haleine folle,
faisait frissonner le réseau, et en tirait des sons d'une ténuité presque
imperceptible, comme il en tire des feuilles dentelées des sapins. Nous prêtions
tour à tour l'oreille, et nous nous imaginions que c'étaient les esprits
célestes qui chantaient. Nous nous servions habituellement, pour ce jeu, des
longs cheveux fins, jeunes, blonds et soyeux coupés aux tresses pendantes de mes
soeurs; mais un jour nous voulûmes éprouver si les anges joueraient les mêmes
mélodies sur des cordes d'un autre âge, empruntées à un autre front. Une bonne
tante de mon père, qui vivait à la maison, et dont les cachots de la Terreur
avaient blanchi la belle tête avant l'âge, surveillait nos jeux en travaillant
de l'aiguille, à côté de nous, dans le jardin. Elle se prêta à notre
enfantillage, et coupa avec ses ciseaux une longue mèche de ses cheveux, qu'elle
nous livra. Nous en fîmes aussitôt une seconde harpe, et, la plaçant à côté de
la première, nous les écoutâmes toutes deux chanter. Or, soit que les fils
fussent mieux tendus, soit qu'ils fussent d'une nature plus élastique et plus
plaintive, soit que le vent soufflât plus doux et plus fort dans l'une des
petites harpes que dans l'autre, nous trouvâmes que les esprits de l'air
chantaient plus tristement et plus harmonieusement dans les cheveux blancs que
dans les cheveux blonds d'enfants; et, depuis ce jour, nous importunions souvent
notre tante pour qu'elle nous laissât dépouiller par nos mains son beau front.
Ces deux harpes dont les cordes rendent des sons différents selon l'âge de
leurs fibres, mais aussi mélodieux à travers le réseau blanc qu'à travers le
réseau blond de ces cordes vivantes, ces deux harpes ne sont-elles pas l'image
puérile, mais exacte, des deux poésies appropriées aux deux âges de l'homme?
Songe et joie dans la jeunesse; hymne et piété dans les dernières années? Un
salut et un adieu à l'existence et à la nature, mais un adieu qui est un salut
aussi! un salut plus enthousiaste, plus solennel et plus saint à la vision de
Dieu qui se lève tard, mais qui se lève plus visible sur l'horizon du soir de la
vie humaine!
Je ne sais pas ce que la Providence me réserve de sort et de
jours. Je suis dans le tourbillon au plus fort du courant du fleuve, dans la
poussière des vagues soulevées par le vent, à ce milieu de la traversée où l'on
ne voit plus le bord de la vie d'où l'on est parti, où l'on ne voit pas encore
le bord où l'on doit aborder, si on aborde; tout est dans la main de Celui qui
dirige les atomes comme les globes dans leur rotation, et qui a compté d'avance
les palpitations du coeur du moucheron et de l'homme comme les circonvolutions
des soleils. Tout est bien et tout est béni de ce qu'il aura voulu. Mais si,
après les sueurs, les labeurs, les agitations et les lassitudes de la journée
humaine, la volonté de Dieu me destinait un long soir, d'inaction, de repos, de
sérénité avant la nuit, je sens que je redeviendrais volontiers à la fin de mes
jours ce que je fus au commencement: un poëte, un adorateur, un chantre de sa
création. Seulement, au lieu de chanter pour moi-même ou pour les hommes, je
chanterai pour lui; mes hymnes ne contiendraient que le nom éternel et infini,
et mes vers, au lieu d'être des retours sur moi-même, des plaintes ou des
délires personnels, seraient une note sacrée de ce cantique incessant et
universel que toute créature doit chanter, du coeur ou de la voix, en naissant,
en vivant, en passant, en mourant, devant son Créateur.
LAMARTINE.
2 juillet 1849.
DES DESTINÉES
DE LA POÉSIE.
----
L'homme n'a rien de plus inconnu autour de lui que l'homme même. Les
phénomènes de sa pensée, les lois de la civilisation, les phases de ses progrès
ou de ses décadences, sont les mystères qu'il a le moins pénétrés. Il connaît
mieux la marche des globes célestes qui roulent à des millions de lieues de la
portée de ses faibles sens, qu'il ne connaît les routes terrestres par
lesquelles la destinée humaine le conduit à son insu: il sent qu'il gravit vers
quelque chose, mais il ne sait où va son esprit, il ne peut dire à quel point
précis de son chemin il se trouve. Jeté loin de la vue des rivages sur
l'immensité des mers, le pilote peut prendre hauteur et marquer avec le compas
la ligne du globe qu'il traverse ou qu'il suit; l'esprit humain ne le peut pas;
il n'a rien hors de soi-même à quoi il puisse mesurer sa marche, et toutes les
fois qu'il dit: -Je suis ici, je vais là, j'avance, je recule, je m'arrête,- il
se trouve qu'il s'est trompé et qu'il a menti à son histoire, histoire qui n'est
écrite que bien longtemps après qu'il a passé, qui jalonne ses traces après
qu'il les a imprimées sur la terre, mais qui d'avance ne peut lui tracer son
chemin. Dieu seul connaît le but et la route, l'homme ne sait rien; faux
prophète, il prophétise à tout hasard, et, quand les choses futures éclosent au
rebours de ses prévisions, il n'est plus là pour recevoir le démenti de la
destinée, il est couché dans sa nuit et dans son silence: il dort son sommeil,
et d'autres générations écrivent sur sa poussière d'autres rêves aussi vains,
aussi fugitifs que les siens! Religion, politique, philosophie, systèmes,
l'homme a prononcé sur tout, il s'est trompé sur tout; il a cru tout définitif,
et tout s'est modifié; tout immortel, et tout à péri; tout véritable, et tout a
menti! Mais ne parlons que de poésie.
Je me souviens qu'à mon entrée dans le
monde il n'y avait qu'une voix sur l'irrémédiable décadence, sur la mort
accomplie et déjà froide de cette mystérieuse faculté de l'esprit humain.
C'était l'époque de l'Empire; c'était l'heure de l'incarnation de la philosophie
matérialiste du dix-huitième siècle dans le gouvernement et dans les moeurs.
Tous ces hommes géométriques qui seuls avaient alors la parole et qui nous
écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous l'insolente tyrannie de leur
triomphe, croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu'ils étaient
parvenus en effet à flétrir et à tuer en eux, toute la partie morale, divine,
mélodieuse, de la pensée humaine. Rien ne peut peindre, à ceux qui ne l'ont pas
subie, l'orgueilleuse stérilité de cette époque. C'était le sourire satanique
d'un génie infernal quand il est parvenu à dégrader une génération tout entière,
à déraciner tout un enthousiasme national, à tuer une vertu dans le monde; ces
hommes avaient le même sentiment de triomphante impuissance dans le coeur et sur
les lèvres, quand ils nous disaient: -Amour, philosophie, religion,
enthousiasme, liberté, poésie; néant que tout cela! Calcul et force, chiffre et
sabre, tout est là. Nous ne croyons que ce qui prouve, nous ne sentons que ce
qui touche; la poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née.- Et
ils disaient vrai, elle était morte dans leurs âmes, morte dans leurs
intelligences, morte en eux et autour d'eux. Par un sûr et prophétique instinct
de leur destinée, ils tremblaient qu'elle ne ressuscitât dans le monde avec la
liberté; ils en jetaient au vent les moindres racines à mesure qu'il en germait
sous leurs pas, dans leurs écoles, dans leurs lycées, dans leurs gymnases,
surtout dans leurs noviciats militaires et polytechniques. Tout était organisé
contre cette résurrection du sentiment moral et poétique; c'était une ligne
universelle des études mathématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre
seul était permis, honoré, protégé, payé. Comme le chiffre ne raisonne pas,
comme c'est un merveilleux instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à
quoi on l'emploie, qui n'examine nullement si on le fait servir à l'oppression
du genre humain ou à sa délivrance, au meurtre de l'esprit ou à son
émancipation, le chef militaire de cette époque ne voulait pas d'autre
missionnaire, pas d'autre séide, et ce séide le servait bien. Il n'y avait pas
une idée en Europe qui ne fût foulée sous son talon, pas une bouche qui ne fût
bâillonnée par sa main de plomb. Depuis ce temps, j'abhorre le chiffre, cette
négation de toute pensée, et il m'est resté contre cette puissance des
mathématiques exclusive et jalouse le même sentiment, la même horreur qui reste
au forçat contre les fers durs et glacés rivés sur ses membres, et dont il croit
éprouver encore la froide et meurtrissante impression quand il entend le
cliquetis d'une chaîne. Les mathématiques étaient les chaînes de la pensée
humaine. Je respire; elles sont brisées!
Deux grands génies, que la tyrannie
surveillait d'un oeil inquiet, protestaient seuls contre cet arrêt de mort de
l'âme, de l'intelligence et de la poésie, Mme de Staël et M. de Chateaubriand.
Mme de Staël, génie mâle dans un corps de femme; esprit tourmenté par la
surabondance de sa force, remuant, passionné, audacieux, capable de généreuses
et soudaines résolutions, ne pouvant respirer dans cette atmosphère de lâcheté
et de servitude, demandant de l'espace et de l'air autour d'elle, attirant,
comme par un instinct magnétique, tout ce qui sentait fermenter en soi un
sentiment de résistance ou d'indignation concentrée; à elle seule, conspiration
vivante, aussi capable d'ameuter les hautes intelligences contre cette tyrannie
de la médiocrité régnante, que de mettre le poignard dans la main des conjurés,
ou de se frapper elle-même pour rendre à son âme la liberté qu'elle aurait voulu
rendre au monde! Créature d'élite et d'exception, dont la nature n'a pas donné
deux épreuves, réunissant en elle Corinne et Mirabeau! Tribun sublime, au coeur
tendre et expansif de la femme; femme adorable et miséricordieuse, avec le génie
des Gracques et la main du dernier des Catons! Ne pouvant susciter un généreux
élan dans sa patrie, dont on la repoussait comme on éloigne l'étincelle d'un
édifice de chaume, elle se réfugiait dans la pensée de l'Angleterre et de
l'Allemagne, qui seules vivaient alors de vie morale, de poésie et de
philosophie, et lançait de là dans le monde ces pages sublimes et palpitantes
que le pilon de la police écrasait, que la douane de la pensée déchirait à la
frontière, que la tyrannie faisait bafouer par ces grands hommes jurés, mais
dont les lambeaux échappés à leurs mains flétrissantes venaient nous consoler de
notre avilissement intellectuel, et nous apporter à l'oreille et au coeur ce
souffle lointain de morale, de poésie, de liberté, que nous ne pouvions respirer
sous la coupe pneumatique de l'esclavage et de la médiocrité.
M. de
Chateaubriand, génie alors plus mélancolique et plus suave, mémoire harmonieuse
et enchantée d'un passé dont nous foulions les cendres et dont nous retrouvions
l'âme en lui; imagination homérique, jetée au milieu de nos convulsions
sociales, semblable à ces belles colonnes de Palmyre restées debout et
éclatantes, sans brisure et sans tache, sur les tentes noires et déchirées de
Arabes, pour faire comprendre, admirer et pleurer le monument qui n'est plus!
Homme qui cherchait l'étincelle du feu sacré dans les débris du sanctuaire, dans
les ruines encore fumantes des temples chrétiens, et qui, séduisant les
démolisseurs mêmes par la pitié, et les indifférents par le génie, retrouvait
des dogmes dans le coeur, et rendait de la foi à l'imagination! Des mots de
liberté et de vertu politique sonnaient moins souvent et moins haut dans ses
pages toutes poétiques; ce n'était pas le Dante d'une Florence asservie, c'était
le Tasse d'une patrie perdue, d'une famille de rois proscrits, chantant ses
amours trompés, ses autels renversés, ses tours démolies, ses dieux et ses rois
chassés, les chantant à l'oreille des proscripteurs, sur les bords mêmes des
fleuves de la patrie; mais son âme, grande et généreuse, donnait aux chants du
poëte quelque chose de l'accent du citoyen. Il remuait toutes les fibres
généreuses de la poitrine, il ennoblissait la pensée, il ressuscitait l'âme;
c'était assez pour tourmenter le sommeil des geôliers de notre intelligence. Par
je ne sais quel instinct de leur nature, ils pressentaient un vengeur dans cet
homme qui les charmait malgré eux. Ils savaient que tous les nobles sentiments
se touchent et s'engendrent, et que, dans des coeurs où vibre le sentiment
religieux et les pensées mâles et indépendantes, leur tyrannie aurait à trouver
des juges, et la liberté des complices.
Depuis ces jours, j'ai aimé ces deux
génies précurseurs qui m'apparurent, qui me consolèrent à mon entrée dans la
vie, Staël et Chateaubriand; ces deux noms remplissent bien du vide, éclairent
bien de l'ombre! Ils furent pour nous comme deux protestations vivantes contre
l'oppression de l'âme et du coeur, contre le desséchement et l'avilissement du
siècle; ils furent l'aliment de nos toits solitaires, le pain caché de nos âmes
refoulées; ils prirent sur nous comme un droit de famille, ils furent de notre
sang, nous fûmes du leur, et il est peut d'entre nous qui ne leur doive ce qu'il
fut, ce qu'il est ou ce qu'il sera.
En ce temps-là, je vivais seul, le coeur
débordant de sentiments comprimés, de poésie trompée, tantôt à Paris, noyé dans
cette foule où l'on ne coudoyait que des courtisans ou des soldats; tantôt à
Rome, où l'on n'entendait d'autre bruit que celui des pierres qui tombaient une
à une dans le désert de ses rues abandonnées; tantôt à Naples, où le ciel tiède,
la mer bleue, la terre embaumée, m'enivraient sans m'assoupir, et où une voix
intérieure me disait toujours qu'il y avait quelque chose de plus vivant, de
plus noble, de plus délicieux pour l'âme que cette vie engourdie des sens et que
cette voluptueuse mollesse de sa musique et de ses amours. Plus souvent je
rentrais à la campagne, pour passer la mélancolique automne dans la maison
solitaire de mon père et de ma mère, dans la paix, dans le silence, dans la
sainteté domestique des douces impressions du foyer; le jour, courant les
forêts; le soir, lisant ce que je trouvais sur les vieux rayons de ces
bibliothèques de famille.
Job, Homère, Virgile, le Tasse, Milton, Rousseau,
et surtout Ossian et Paul et Virginie, ces livres amis ma parlaient dans
la solitude la langue de mon coeur, une langue d'harmonie, d'images, de passion;
je vivais tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, ne les changeant que quand je
les avais pour ainsi dire épuisés. Tant que je vivrai, je me souviendrai de
certaines heures de l'été que je passais couché sur l'herbe dans une clairière
des bois, à l'ombre d'un vieux tronc de pommier sauvage, en lisant la
Jérusalem délivrée, et de tant de soirées d'automne ou d'hiver passées à
errer sur les collines, déjà couvertes de brouillards et de givre, avec Ossian
ou Werther pour compagnon: tantôt soulevé par l'enthousiasme intérieur
qui me dévorait, courant sur les bruyères comme porté par un esprit qui
empêchait mes pieds de toucher le sol; tantôt assis sur une roche grisâtre, le
front dans mes mains, écoutant, avec un sentiment qui n'a pas de nom, le souffle
aigu et plaintif des bises d'hiver, ou le roulis des lourds nuages qui se
brisaient sur les angles de la montagne, ou la voix aérienne de l'alouette, que
le vent emportait toute chantante dans son tourbillon, comme ma pensée, plus
forte que moi, emportait mon âme. Ces impressions étaient-elles joie ou
tristesse, douleur ou souffrance? Je ne pourrais le dire; elles participaient de
tous les sentiments à la fois. C'était de l'amour et de la religion, des
pressentiments de la vie future délicieux et tristes comme elle, des extases et
des découragements, des horizons de lumière et des abîmes de ténèbres, de la
joie et des larmes, de l'avenir et du désespoir! C'était la nature parlant par
ses mille voix au coeur encore vierge de l'homme; mais enfin c'était de la
poésie. Cette poésie, j'essayais quelquefois de l'exprimer dans des vers; mais
ces vers, je n'avais personne à qui les faire entendre; je me les lisais
quelques jours à moi-même; je trouvais, avec étonnement, avec douleur, qu'ils ne
ressemblaient pas à tous ceux que je lisais dans les recueils ou dans les
volumes du jour. Je me disais: -On ne voudra pas les lire; ils paraîtront
étranges, bizarres, insensés;- et je les brûlais à peine écrits. J'ai anéanti
ainsi des volumes de cette première et vague poésie du coeur, et j'ai bien fait;
car, à cette époque, ils seraient éclos dans le ridicule, et morts dans le
mépris de tout ce qu'on appelait la littérature. Ce que j'ai écrit depuis ne
valait pas mieux; mais le temps avait changé, la poésie était revenue en France
avec la liberté, avec la pensée, avec la vie morale que nous rendit la
Restauration. Il semble que le retour des Bourbons et de la liberté en France
donna une inspiration nouvelle, une autre âme à la littérature opprimée ou
endormie de ce temps, et nous vîmes surgir alors une foule de ces noms célèbres
dans la poésie ou dans la philosophie qui peuplent encore nos académies, et qui
forment le chaînon brillant de la transition des deux époques. Qui m'aurait dit
alors que, quinze ans plus tard, la poésie inonderait l'âme de toute la jeunesse
française; qu'une foule de talents, d'un ordre divers et nouveau, auraient surgi
de cette terre morte et froide; que la presse, multipliée à l'infini, ne
suffirait pas à répandre les idées ferventes d'une armée de jeunes écrivains;
que les drames se heurteraient à la porte de tous les théâtres; que l'âme
lyrique et religieuse d'une génération de bardes chrétiens inventerait une
nouvelle langue pour révéler des enthousiasmes inconnus; que la liberté, la foi,
la philosophie, la politique, les doctrines les plus antiques comme les plus
neuves, lutteraient, à la face du soleil, de génie, de gloire, de talents et
d'ardeur, et qu'une vaste et sublime mêlée des intelligences couvrirait la
France et le monde du plus beau comme du plus hardi mouvement intellectuel
qu'aucun de nos siècles eût encore vu? Qui m'eût dit cela alors, je ne l'aurai
pas cru; et cependant cela est. La poésie n'était donc pas morte dans les âmes,
comme on le disait dans ces années de scepticisme et d'algèbre; et, puisqu'elle
n'est pas morte à cette époque, elle ne meurt jamais.
Tant que l'homme ne
mourra pas lui-même, la plus belle faculté de l'homme peut-elle mourir?
Qu'est-ce, en effet, que la poésie? Comme tout ce qui est divin en nous, cela ne
peut se définir par un mot ni par mille. C'est l'incarnation de ce que l'homme a
de plus intime dans le coeur et de plus divin dans la pensée, de ce que la
nature visible a de plus magnifique dans les images et de plus mélodieux dans
les sons! C'est à la fois sentiment et sensation, esprit et matière; et voilà
pourquoi c'est la langue complète, la langue par excellence qui saisit l'homme
par son humanité tout entière, idée pour l'esprit, sentiment pour l'âme, image
pour l'imagination, et musique pour l'oreille! Voilà pourquoi cette langue,
quand elle est bien parlée, foudroie l'homme comme la foudre et l'anéantit de
conviction intérieure et d'évidence irréfléchie, ou l'enchante comme un philtre,
et le berce immobile et charmé, comme un enfant dans son berceau, aux refrains
sympathiques de la voix d'une mère! Voilà pourquoi aussi l'homme ne peut ni
produire ni supporter beaucoup de poésie; c'est que le saisissant tout entier
par l'âme et par les sens, et exaltant à la fois sa double faculté, la pensée
par la pensée, les sens par les sensations, elle l'épuise, elle l'accable
bientôt, comme toute jouissance trop complète, d'une voluptueuse fatigue, et lui
fait rendre en peu de vers, en peu d'instants, tout ce qu'il y a de vie
intérieure et de force de sentiment dans sa double organisation. La prose ne
s'adresse qu'à l'idée; le vers parle à l'idée et à la sensation tout à la fois.
Cette langue, toute mystérieuse, tout instinctive qu'elle soit, ou plutôt par
cela même qu'elle est instinctive et mystérieuse, cette langue ne mourra jamais!
Elle n'est point, comme on n'a cessé de le dire, malgré les démentis successifs
de toutes les époques, elle n'est pas seulement la langue de l'enfance des
peuples, le balbutiement de l'intelligence humaine; elle est la langue de tous
les âges de l'humanité, naïve et simple au berceau des nations; conteuse et
merveilleuse comme la nourrice au chevet de l'enfant; amoureuse et pastorale
chez les peuples jeunes et pasteurs; guerrière et épiques chez les hordes
guerrières et conquérantes; mystique, lyrique, prophétique ou sentencieuse dans
les théocraties de l'Égypte ou de la Judée; grave, philosophique et corruptrice
dans les civilisations avancées de Rome, de Florence ou de Louis XIV; échevelée
et hurlante aux époques de convulsions et de ruines, comme en 93; neuve,
mélancolique, incertaine, timide et audacieuse tout à la fois aux jours de
renaissance et de reconstruction sociale, comme aujourd'hui! plus tard, à la
vieillesse de peuples, triste, sombre, gémissante et découragée comme eux, et
respirant à la fois dans ses strophes les pressentiments lugubres, les rêves
fantastiques des dernières catastrophes du monde, et les fermes et divines
espérances d'une résurrection de l'humanité sous une autre forme: voilà la
poésie. C'est l'homme même, c'est l'instinct de toutes ses époques, c'est l'écho
intérieur de toutes ses impressions humaines, c'est la voix de l'humanité
pensant et sentant, résumée et modulée par certains hommes plus hommes que le
vulgaire, mens divinior, et qui plane sur ce bruit tumultueux et confus
des générations et dure après elles, et qui rend témoignage à la postérité de
leurs gémissements ou de leurs joies, de leurs faits ou de leurs idées. Cette
voix ne s'éteindra jamais dans le monde; car ce n'est pas l'homme qui l'a
inventée. C'est Dieu même qui la lui a donnée, et c'est le premier cri qui est
remonté à lui de l'humanité! Ce sera aussi le dernier cri que le Créateur
entendra s'élever de son oeuvre quand il la brisera. Sortie de lui, elle
remontera à lui.
Un jour, j'avais planté ma tente dans un champ rocailleux,
où croissaient quelques troncs d'oliviers noueux et rabougris, sous les murs de
Jérusalem, à quelques centaines de pas de la tour de David, un peu au-dessus de
la fontaine de Siloé, qui coule encore sur les dalles usées de sa grotte, non
loin du tombeau du poëte-roi qui l'a si souvent chantée. Les hautes et noires
terrasses qui portaient jadis le temple de Salomon s'élevaient à ma gauche,
couronnées par les trois coupoles bleues et par les colonnettes légères et
aériennes de la mosquée d'Omar, qui plane aujourd'hui sur les ruines de la
maison de Jéhovah; la ville de Jérusalem, que la peste ravageait alors, était
tout inondée des rayons d'un soleil éblouissant répercutés sur ses mille dômes,
sur ses marbres blancs, sur ses tours de pierre dorées, sur ses murailles polies
par les siècles et par les vents salins du lac Asphaltite; aucun bruit ne
montait de son enceinte muette et morne comme la couche d'un agonisant; ses
larges portes étaient ouvertes et l'on apercevait de temps en temps le turban
blanc et le manteau rouge du soldat arabe, gardien inutile de ces portes
abandonnées. Rien ne venait, rien ne sortait; le vent du matin soulevait seul la
poudre ondoyante des chemins, et faisait un moment l'illusion d'une caravane;
mais quand la bouffée de vent avait passé, quand elle était venue mourir en
sifflant sur les créneaux de la tour des Pisans ou sur les trois palmiers de la
maison de Caïphe, la poussière retombait, le désert apparaissait de nouveau, et
le pas d'aucun chameau, d'aucun mulet, ne retentissait sur les pavés de la
route. Seulement, de quart d'heure en quart d'heure, les deux battants ferrés de
toutes les portes de Jérusalem s'ouvraient, et nous voyions passer les morts que
la peste venait d'achever, et que deux esclaves nus portaient sur un brancard
aux tombes répandues tout autour de nous. Quelquefois un long cortége de Turcs,
d'Arabes, d'Arméniens, de Juifs, accompagnaient le mort et défilaient en
chantant entre les troncs d'oliviers, puis rentraient à pas lents et silencieux
dans la ville; plus souvent les morts étaient seuls, et, quand les deux esclaves
avaient creusé de quelques palmes le sable ou la terre de la colline, et couché
le pestiféré dans son dernier lit, ils s'asseyaient sur le tertre même qu'ils
venaient d'élever, se partageaient les vêtements du mort, et, allumant leurs
longues pipes, ils fumaient en silence et regardaient la fumée de leurs chibouks
monter en légères colonnes bleues, et se perdre gracieusement dans l'air
limpide, vif et transparent, de ces journées d'automne. A mes pieds, la vallée
de Josaphat s'étendait comme un vaste sépulcre; le Cédron tarit la sillonnait
d'une déchirure blanchâtre, toute semée de gros cailloux, et les flancs des deux
collines qui la cernent étaient tout blancs de tombes et de turbans sculptés,
monument banal des Osmanlis; un peu sur la droite, la colline des Oliviers
s'affaissait, et laissait, entre les chaînes éparses des cônes volcaniques des
montagnes nues de Jéricho et de Saint-Saba, l'horizon s'étendre et se prolonger
comme une avenue lumineuse entre des cimes de cyprès inégaux; le regard s'y
jetait de lui-même, attiré par l'éclat azuré et plombé de la mer Morte, qui
luisait au pied des degrés de ces montagnes, et, derrière, la chaîne bleue des
montagnes de l'Arabie Pétrée bornait l'horizon. Mais borner n'est pas le mot,
car ces montagnes semblaient transparentes comme le cristal, et l'on voyait ou
l'on croyait voir au delà un horizon vague et indéfini s'étendre encore, et
nager dans les vapeurs ambiantes d'un air teint de pourpre et de céruse.
C'était l'heure de midi, l'heure où le muezzin épie le soleil sur la plus
haute galerie du minaret, et chante l'heure et la prière à toutes les heures;
voix vivante, animée, qui sait ce qu'elle dit et ce qu'elle chante, bien
supérieure, à mon avis, à la voix machinale et sans conscience de la cloche de
nos cathédrales. Mes Arabes avaient donné l'orge dans le sac de poil de chèvre à
mes chevaux attachés çà et là autour de ma tente; les pieds enchaînés à des
anneaux de fer, ces beaux et doux animaux étaient immobiles, leur tête penchée
et ombragée par leur longue crinière éparse, leur poil gris luisant et fumant
sous les rayons d'un soleil de plomb. Les hommes s'étaient rassemblés à l'ombre
du plus large des oliviers; ils avaient étendu sur la terre leur natte de Damas,
et ils fumaient en se contant des histoires du désert, ou en chantant des vers
d'Antar, Antar, ce type de l'Arabe errant, à la fois pasteur, guerrier et poëte,
qui a écrit le désert tout entier dans ses poésies nationales; épique comme
Homère, plaintif comme Job, amoureux comme Théocrite, philosophe comme Salomon.
Ses vers, qui endorment ou exaltent l'imagination de l'Arabe autant que la fumée
du tombach dans le narguilé (1), retentissaient en sons gutturaux dans le groupe
animé de mes saïs; et, quand le poëte avait touché plus juste ou plus fort la
corde sensible de ces hommes sauvages, mais impressionnables, on entendait un
léger murmure de leurs lèvres; ils joignaient leurs mains, les élevaient
au-dessus de leurs oreilles, et, inclinant la tête, ils s'écriaient tour à tour:
Allah! Allah! Allah!
(1) Pipe où la fumée du tabac passe dans l'eau avant d'arriver à la bouche.
A quelques pas de moi, une jeune femme turque pleurait son mari sur un de ces
petits monuments de pierre blanche dont toutes les collines autour de Jérusalem
sont parsemées; elle paraissait à peine avoir dix-huit à vingt ans, et je ne vis
jamais une si ravissante image de la douleur. Son profil, que son voile rejeté
en arrière me laissait entrevoir, avait la pureté de lignes des plus belles
têtes du Parthénon; mais en même temps la mollesse, la suavité et la gracieuse
langueur des femmes de l'Asie, beauté bien plus féminine, bien plus amoureuse,
bien plus fascinante pour le coeur que la beauté sévère et mâle des statues
grecques. Ses cheveux, d'un blond bronzé et doré comme le cuivre des statues
antiques, couleur très-estimée dans ce pays du soleil, dont elle est comme un
reflet permanent; ses cheveux, détachés de sa tête, tombaient autour d'elle et
balayaient littéralement le sol; sa poitrine était entièrement découverte, selon
la coutume des femmes de cette partie de l'Arabie, et, quand elle se baissait
pour embrasser la pierre du turban ou pour coller son oreille à la tombe, ses
deux seins nus touchaient la terre et creusaient leur moule dans la poussière,
comme ce moule du beau sein d'Atala ensevelie, que le sable du sépulcre
dessinait encore, dans l'admirable épopée de M. de Chateaubriand. Elle avait
jonché de toutes sortes de fleurs le tombeau et la terre alentour; un beau tapis
de Damas était étendu sous ses genoux; sur le tapis il y avait quelques vases de
fleurs et une corbeille pleine de figues et de galettes d'orge, car cette femme
devait passer la journée entière à pleurer ainsi. Un trou creusé dans la terre,
et qui était censé correspondre à l'oreille du mort, lui servait de porte-voix
vers cet autre monde où dormait celui qu'elle venait visiter. Elle se penchait
de moment en moment vers cette étroite ouverture; elle y chantait des choses
entremêlées de sanglots, elle y collait ensuite l'oreille comme si elle eût
entendu la réponse, puis elle se remettait à chanter en pleurant encore!
J'essayais de comprendre les paroles qu'elle murmurait ainsi et qui venaient
jusqu'à moi; mais mon drogman arabe ne put les saisir ou les rendre. Combien je
les regrette! que de secrets de l'amour et de la douleur! que de soupirs animés
de toute la vie de deux âmes arrachées l'une à l'autre, ces paroles confuses et
noyées de larmes devaient contenir! Oh! si quelque chose pouvait jamais
réveiller un mort, c'étaient de telles paroles murmurées par une pareille
bouche!
A deux pas de cette femme, sous un morceau de toile noire soutenue
par deux roseaux fichés en terre pour servir de parasol, ses deux petits enfants
jouaient avec trois esclaves noirs d'Abyssinie, accroupies, comme leur
maîtresse, sur le sable que recouvrait un tapis. Ces trois femmes, toutes les
trois jeunes et belles aussi, aux formes sveltes et au profil aquilin des nègres
de l'Abyssinie, étaient groupées dans des attitudes diverses, comme trois
statues tirées d'un seul bloc. L'une avait un genou en terre et tenait sur
l'autre genoux un des enfants, qui tendait ses bras du côté où pleurait sa mère;
l'autre avait ses deux jambes repliées sous elle et ses deux mains jointes,
comme la Madeleine de Canova, sus son tablier de toile bleue; la troisième était
debout, un peu penchée sur ses deux compagnes, et, se balançant à droite et à
gauche; berçait contre son sein à peine dessiné le plus petit des enfants,
qu'elle essayait en vain d'endormir. Quand les sanglots de la jeune veuve
arrivaient jusqu'aux enfants, ceux-ci se prenaient à pleurer; et les trois
esclaves noires, après avoir répondu par un sanglot à celui de leur maîtresse,
se mettaient à chanter des airs assoupissants et des paroles enfantines de leur
pays, pour apaiser les deux enfants.
C'était un dimanche: à deux cents pas
de moi, derrière les murailles épaisses et hautes de Jérusalem, j'entendais
sortir par bouffées de la noire coupole du couvent grec, les échos éloignés et
affaiblis de l'office des vêpres. Les hymnes et les psaumes de David
s'élevaient, après trois mille ans, rapportés, par des voix étrangère et dans
une langue nouvelle, sur ces collines qui les avaient inspirés; et je voyais sur
les terrasses du couvent quelques figures de vieux moines de Terre sainte aller
et venir, leur bréviaire à la main, et murmurant ces prières murmurées déjà par
tant de siècles dans des langues et dans des rhythmes divers!
Et moi j'étais
là aussi, pour chanter toutes ces choses, pour étudier les siècles à leur
berceau, pour remonter jusqu'à sa source le cours inconnu d'une civilisation,
d'une religion, pour m'inspirer de l'esprit des lieux et du sens caché des
histoires et des monuments sur ces bords qui furent le point de départ du monde
moderne, et pour nourrir d'une sagesse plus réelle, et d'une philosophie plus
vraie, la poésie grave et pensée de l'époque avancée où nous vivons!
Cette
scène, jetée par hasard sous mes yeux et recueillie dans un de mes mille
souvenirs de voyages, me présenta les destinées et les phases presque complètes
de toute poésie: les trois esclaves noires, berçant les enfants avec les
chansons naïves et sans pensée de leur pays, la poésie pastorale et instinctive
de l'enfance des nations; la jeune veuve turque pleurant son mari en chantant
ses sanglots à la terre, la poésie élégiaque et passionnée, la poésie du coeur;
les soldats et les moukres arabes récitant des fragments belliqueux,
amoureux et merveilleux d'Antar, la poésie épique et guerrière des peuples
nomades ou conquérants; les moines grecs chantant les psaumes sur leurs
terrasses solitaires, la poésie sacrée et lyrique des âges d'enthousiasme et de
rénovation religieuse; et moi méditant sous ma tente, et recueillant des vérités
historiques ou des pensées sur toute la terre, la poésie de philosophie et de
méditation, fille d'une époque où l'humanité s'étudie et se résume elle-même
jusque dans les chants dont elle amuse ses loisirs.
Voilà la poésie tout
entière dans le passé; mais dans l'avenir que sera-t-elle?
Un autre jour,
deux mois plus tard, j'avais traversé les sommets du Sannim, couverts de neiges
éternelles, et j'étais redescendu du Liban, couronné de son diadème de cèdres,
dans le désert nu et stérile d'Héliopolis. A la fin d'une journée de route
pénible et longue, à l'horizon encore éloigné devant nous, sur les derniers
degrés des montagnes noires de l'Anti-Liban, un groupe immense de ruines jaunes,
dorées par le soleil couchant, se détachaient de l'ombre des montagnes et
répercutaient les rayons du soir. Nos guides nous les montraient du doigt, et
criaient: -Balbek! Balbek!- C'était en effet la merveille du désert, la
fabuleuse Balbek, qui sortait tout éclatante de son sépulcre inconnu, pour nous
raconter des âges dont l'histoire a perdu la mémoire. Nous avancions lentement
au pas de nos chevaux fatigués, les yeux attachés sur les murs gigantesques, sur
les colonnes éblouissantes et colossales qui semblaient s'étendre, grandir,
s'allonger, à mesure que nous en approchions; un profond silence régnait dans
toute notre caravane; chacun aurait craint de perdre une impression de cette
scène, en communiquant celle qu'il venait d'avoir; les Arabes même se taisaient,
et semblaient recevoir aussi une forte et grave pensée de ce spectacle qui
nivelle toutes les pensées. Enfin, nous touchâmes aux premiers blocs de marbre,
aux premiers tronçons de colonnes, que les tremblements de terre ont secoué
jusqu'à plus d'un mille des monuments mêmes, comme les feuilles sèches jetées et
roulées loin de l'arbre après l'ouragan. Les profondes et larges carrières qui
déchirent, comme des gorges de vallées, mes flancs noirs de l'Anti-Liban,
ouvraient déjà leurs abîmes sous les pas de nos chevaux; ces vastes bassins de
pierre, dont les parois gardent encore les traces profondes du ciseau qui les a
creusés pour en tirer d'autres collines de pierre, montraient encore quelques
blocs gigantesques à demi détachés de leur base, et d'autres entièrement taillés
sur leurs quatre faces, et qui semblent n'attendre que les chars ou les bras de
générations de géants pour les mouvoir. Un seul de ces moellons de Balbek
avait soixante-deux pieds de long sur vingt-quatre pieds de largeur, et seize
pieds d'épaisseur. Un de nos Arabes, descendant de cheval, se laissa glisser
dans la carrière, et, grimpant sur cette pierre en s'accrochant aux entaillures
du ciseau et aux mousses qui y ont pris racine, il monta sur ce piédestal, et
courut çà et là sur cette plate-forme, en poussant des cris sauvages; mais le
piédestal écrasait par sa masse l'homme de nos jours; l'homme disparaissait
devant son oeuvre. Il faudrait la force réunie de dix mille hommes de notre
temps pour soulever seulement cette pierre, et les plates-formes des temples de
Balbek en montrent de plus colossales encore, élevées à vingt-cinq ou trente
pieds du sol, pour porter des colonnades proportionnées à ces bases!
Nous
suivîmes notre route entre le désert à gauche et les ondulations de l'Anti-Liban
à droite, en longeant quelques petits champs cultivés par les Arabes pasteurs,
et le lit d'un large torrent qui serpente entre les ruines, et aux abords duquel
s'élèvent quelques beaux noyers. L'acropolis, ou la colline artificielle qui
porte tous les grands monuments d'Héliopolis, nous apparaissait çà et là entre
les rameaux et au-dessus de la tête des grands arbres; enfin nous la découvrîmes
tout entière, et toute la caravane s'arrêta comme par un instinct électrique.
Aucune plume, aucun pinceau ne pourrait décrire l'impression que ce seul regard
donne à l'oeil et à l'âme; sous nos pas, dans le lit des torrents, au milieu des
champs, autour de tous les troncs d'arbres, des blocs immenses de granit rouge
ou gris, de porphyre sanguin, de marbre blanc, de pierre jaune aussi éclatante
que le marbre de Paros, tronçons de colonnes, chapiteaux ciselés, architraves,
volutes, corniches, entablements, piédestaux, membres épars, et qui semblent
palpitants, des statues tombées la face contre terre, tout cela confus, groupé
en monceaux, disséminé en mille fragments, et ruisselant de toutes parts comme
les laves d'un volcan qui vomirait les débris d'un grand empire! A peine un
sentier pour se glisser à travers ces balayures des arts qui couvrent toute la
terre; et le fer de nos chevaux glissait et se brisait à chaque pas sur
l'acanthe polie des corniches, ou sur le sein de neige d'un torse de femme:
l'eau seule de la rivière de Balbek se faisant jour parmi ces lits de fragments,
et lavant de son écume murmurante les brisures de ces marbres qui font obstacle
à son cours.
Au delà de ces écumes de débris qui forment de véritables dunes
de marbre, la colline de Balbek, plate-forme de mille pas de long, de sept cents
pieds de large, toute bâtie de main d'homme, en pierres de taille dont
quelques-unes ont cinquante à soixante pieds de longueur sur vingt à vingt-deux
d'élévation, mais la plupart de quinze à trente; cette colline de granit taillé
se présentait à nous par son extrémité orientale, avec ses bases profondes et
ses revêtements incommensurables, où trois morceaux de granit forment cent
quatre-vingts pieds de développement et près de quatre mille pieds de surface,
avec les larges embouchures de ses voûtes souterraines, où l'eau de la rivière
s'engouffrait en bondissant, où le vent jetait avec l'eau des murmures
semblables aux volées lointaines des grandes cloches de nos cathédrales. Sur
cette immense plate-forme, l'extrémité des grands temples se montrait à nous,
détachée de l'horizon bleu et rosé, en couleur d'or. Quelques-uns de ces
monuments déserts semblaient intacts, et sortis d'hier des mains de l'ouvrier;
d'autres ne présentaient plus que des restes encore debout, des colonnes
isolées, des pans de muraille inclinés, et des frontons démantelés; l'oeil se
perdait dans les avenues étincelantes de colonnades de ces divers temples, et
l'horizon trop élevé nous empêchait de voir où finissait ce peuple de pierre.
Les sept colonnes gigantesques du grand temple, portant encore majestueusement
leur riche et colossal entablement, dominaient toute cette scène et se perdaient
dans le ciel bleu du désert, comme un autel aérien pour les sacrifices des
géants.
Nous ne nous arrêtâmes que quelques minutes pour reconnaître
seulement ce que nous venions visiter à travers tant de périls et tant de
distance; et, sûrs enfin de posséder pour le lendemain ce spectacle que les
rêves même ne pourraient nous rendre, nous nous remîmes en marche. Le jour
baissait; il fallait trouver un asile, ou sous la tente, ou sous quelque voûte
de ces ruines, pour passer la nuit et nous reposer d'une marche de quatorze
heures. Nous laissâmes à gauche la montagne de ruines et une vaste plage toute
blanche de débris, et, traversant quelques champs de gazon brouté par les
chèvres et les chameaux, nous nous dirigeâmes vers une fumée qui s'élevait, à
quelques cent pas de nous, d'un groupe de ruines entremêlées de masures arabes.
Le sol était inégal et montueux, et retentissait sous les fers de nos chevaux,
comme si les souterrains que nous foulions allaient s'entr'ouvrir sous leurs
pas. Nous arrivâmes à la porte d'une cabane basse et à demi cachée par des pans
de marbre dégradés, et dont la porte et les étroites fenêtres, sans vitres et
sans volets, étaient construites de débris de marbre et de porphyre mal collés
ensemble avec un peu de ciment. Une petite ogive de pierre s'élevait d'un ou
deux pieds au-dessus de la plate-forme qui servait de toit à cette masure, et
une petite cloche, semblable à celle que l'on peint sur la grotte des ermites, y
tremblait aux bouffées de vent. C'était le palais épiscopal de l'évêque arabe de
Balbek, qui surveille dans ce désert un petit troupeau de douze ou quinze
familles chrétiennes de la communion grecque, perdues au milieu de ces déserts
et de la tribu féroce des Arabes indépendants de Békaa. Jusque-là nous n'avions
vu aucun être vivant que les chacals, qui couraient entre les colonnes du grand
temple, et les petites hirondelles au collier de soie rose, qui bordaient, comme
un ornement d'architecture orientale, les corniches de la plate-forme. L'évêque,
averti par le bruit de notre caravane, arriva bientôt, et, s'inclinant sur sa
porte, m'offrit l'hospitalité. C'était un beau vieillard, aux cheveux et à la
barbe d'argent, à la physionomie grave et douce, à la parole noble, suave et
cadencée, tout à fait semblable à l'idée du prêtre dans le poëme ou dans le
roman, et digne en tout de montrer sa figure de paix, de résignation et de
charité, dans cette scène solennelle de ruines et de méditation. Il nous fit
entrer dans une petite cour intérieure, pavée aussi d'éclats de statues, de
morceaux de mosaïques et de vases antiques, et, nous livrant sa maison,
c'est-à-dire deux petites chambres basses sans meubles et sans portes, il se
retira, et nous laissa, suivant la coutume orientale; maîtres absolus de sa
demeure. Pendant que nos Arabes plantaient en terre, autour de la maison, les
chevilles de fer pour y attacher par des anneaux les jambes de nos chevaux, et
que d'autres allumaient un feu dans la cour pour nous préparer le pilau et cuire
les galettes d'orge, nous sortîmes pour jeter un second regard sur les monuments
qui nous environnaient. Les grands temples étaient devant nous comme des statues
sur leur piédestal; le soleil les frappait d'un dernier rayon, qui se retirait
lentement d'une colonne à l'autre, comme les lueurs d'une lampe que le prêtre
emporte au fond du sanctuaire; les mille ombres des portiques, des piliers, des
colonnades, des autels, se répandaient mouvantes sous la vaste forêt de pierre,
et remplaçaient peu à peu sur l'acropolis les éclatantes lueurs du marbre et du
travertin. Plus loin, dans la plaine, c'était un océan de ruines qui ne se
perdait qu'à l'horizon; on eût dit des vagues de pierre brisées contre un
écueil, et couvrant une immense plage de leur blancheur et de leur écume. Rien
ne s'élevait au-dessus de cette mer de débris, et la nuit, qui tombait des
hauteurs déjà grises d'une chaîne de montagnes, les ensevelissait successivement
dans son ombre. Nous restâmes quelques moments assis, silencieux et pensifs,
devant ce spectacle sans parole, et nous rentrâmes à pas lents dans la petite
cour de l'évêque, éclairée par le foyer des Arabes.
Assis sur quelques
fragments de corniches et de chapiteaux qui servaient de bancs dans la cour,
nous mangeâmes rapidement le sobre repas du voyageur dans le désert, et nous
restâmes quelque temps à nous entretenir, avant le sommeil, de ce qui
remplissait nos pensées. Le foyer s'éteignait, mais la lune se levait pleine et
éclatante dans le ciel limpide, et, passant à travers les crénelures d'un grand
mur de pierres blanches et les dentelures d'une fenêtre en arabesques qui
bornaient la cour du côté du désert, elle éclairait l'enceinte d'une clarté qui
rejaillissait sur toutes les pierres. Le silence et la rêverie nous gagnèrent;
ce que nous pensions à cette heure, à cette place, si loin du monde vivant, dans
ce monde mort, en présence de tant de témoins muets d'un passé inconnu, mais qui
bouleverse toutes nos petites théories d'histoire et de philosophie de
l'humanité; ce qui se remuait dans nos esprits et dans nos coeurs, de nos
systèmes, de nos idées, hélas! et peut-être aussi de nos souvenirs et de nos
sentiments individuels, Dieu seul le sait; et nos langues n'essayaient pas de le
dire; elles auraient craint de profaner la solennité de cette heure, de cet
astre, de ces pensées mêmes: nous nous taisions. Tout à coup, comme une plainte
douce et amoureuse, comme un murmure grave et accentué par la passion, sortit
des ruines derrière ce grand mur percé d'ogives arabesques, et dont le toit nous
avait paru écroulé sur lui-même; ce murmure vague et confus s'enfla, se
prolongea, s'éleva plus fort et plus haut, et nous distinguâmes un chant nourri
de plusieurs voix en choeur, un chant monotone, mélancolique et tendre, qui
montait, qui baissait, qui mourait, qui renaissait alternativement et qui se
répondait à lui-même: c'était la prière du soir que l'évêque arabe faisait, avec
son petit troupeau, dans l'enceinte éboulée de ce qui avait été son église,
monceau de ruines entassées récemment par une tribu d'Arabes idolâtres. Rien ne
nous avait préparés à cette musique de l'âme, dont chaque note est un sentiment
ou un soupir du coeur humain, dans cette solitude, au fond des déserts, sortant
ainsi des pierres muettes accumulées par les tremblements de terre, par les
barbares et par le temps. Nous fûmes frappés de saisissement, et nous
accompagnâmes des élans de notre pensée, de notre prière et de toute notre
poésie intérieure, les accents de cette poésie sainte, jusqu'à ce que les
litanies chantées eussent accompli leur refrain monotone, et que le dernier
soupir de ces voix pieuses se fût assoupi dans le silence accoutumé de ces vieux
débris.
-Voilà, disions-nous en nous levant, ce que sera sans doute la
poésie des derniers âges: soupir et prière sur les tombeaux, aspiration
plaintive vers un monde qui ne connaîtra ni mort ni ruines.-
Mais j'en vis
une bien plus frappante image quelques mois après dans un voyage au Liban: je
demande encore la permission de la peindre.
Je redescendais les dernières
sommités de ces alpes; j'étais l'hôte du cheik d'Éden, village arabe maronite
suspendu sous la dent la plus aiguë de ces montagnes, aux limites de la
végétation, et qui n'est habitable que l'été. Ce noble et respectable vieillard
était venu me chercher avec ses fils et quelques-uns de ses serviteurs jusqu'aux
environs de Tripoli de Syrie, et m'avait reçu dans son château d'Éden avec la
dignité, la grâce de coeur et l'élégance de manières que l'on pourrait imaginer
dans un des vieux seigneurs de la cour de Louis XIV. Les arbres entiers
brûlaient dans le large foyer; les moutons, les chevreaux, les cerfs étaient
étalés par piles dans les vastes salles, et les outres séculaires des vins d'or
du Liban, apportées de la cave par ses serviteurs, coulaient pour nous et pour
notre escorte. Après avoir passé quelques jours à étudier ces belles moeurs
homériques, poétiques comme les lieux mêmes où nous les retrouvions, le cheik me
donna son fils aîné et un certain nombre de cavaliers arabes pour me conduire
aux cèdres de Salomon; arbres fameux qui consacrent encore la plus haute cime du
Liban, et que l'on vient vénérer depuis des siècles, comme les derniers témoins
de la gloire de Salomon. Je ne les décrirai point ici; mais, au retour de cette
journée mémorable pour un voyageur, nous nous égarâmes dans les sinuosités de
rochers et dans les nombreuses et hautes vallées dont ce groupe du Liban est
déchiré de toutes parts, et nous nous trouvâmes tout à coup sur le bord à pic
d'une immense muraille de rochers de quelques mille pieds de profondeur, qui
cernent la Vallée des Saints. Les parois de ce rempart de granit étaient
tellement perpendiculaires, que les chevreuils même de la montagne n'auraient pu
y trouver un sentier, et que nos Arabes étaient obligés de se coucher le ventre
contre terre et de se pencher sur l'abîme pour découvrir le fond de la vallée.
Le soleil baissait, nous avions marché bien des heures, et il nous en aurait
fallu plusieurs encore pour retrouver notre sentier perdu et regagner Éden. Nous
descendîmes de cheval, et nous confiant à un de nos guides, qui connaissait non
loin de là un escalier de roc vif, taillé jadis par les moines maronites,
habitants immémoriaux de cette vallée, nous suivîmes quelque temps les bords de
la corniche, et nous descendîmes enfin, par ces marches glissantes, sur une
plate-forme détachée du roc, et qui dominait tout cet horizon.
La vallée
s'abaissait d'abord par des pentes larges et douces du pied des neiges, et des
cèdres qui formaient une tache noire sur ces neiges; là elle se déroulait sur
des pelouses d'un vert jaune et tendre comme celui des hautes croupes du Jura ou
des Alpes, et une multitude de filets d'eau écumante, sortis çà et là du pied
des neiges fondantes, sillonnaient ces pentes gazonnées, et venaient se réunir
en une seule masse de flots et d'écume au pied du premier gradin de rochers. Là
la vallée s'enfonçait tout à coup à quatre ou cinq cents pieds de profondeur, et
le torrent se précipitait avec elle, et, s'étendant sur une large surface,
tantôt couvrait le rocher comme un voile limpide et transparent, tantôt s'en
détachait en voûtes élancées, et, tombant enfin sur des blocs immenses et aigus
de granit arrachés du sommet, s'y brisait en lambeaux flottants, et retentissait
comme un tonnerre éternel. Le vent de se chute arrivait jusqu'à nous en
emportant comme de légers brouillards la fumée de l'eau à mille couleurs, la
promenait çà et là sur toute la vallée, ou la suspendait en rosée aux branches
des arbustes et aux aspérités du roc. En se prolongeant vers le nord, la Vallée
des Saints se creusait de plus en plus et s'élargissait davantage; puis, à
environ deux milles du point où nous étions placés, deux montagnes nues et
couvertes d'ombres se rapprochaient en s'inclinant l'une vers l'autre, laissant
à peine une ouverture de quelques toises entre leurs deux extrémités, où la
vallée allait se terminer et se perdre avec ses pelouses, ses vignes hautes, ses
peupliers, ses cyprès et son torrent de lait. Au-dessus des deux monticules qui
l'étranglaient ainsi, on apercevait à l'horizon comme un lac d'un bleu plus
sombre que le ciel: c'était un morceau de la mer de Syrie, encadré par un golfe
fantastique d'autres montagnes du Liban. Ce golfe était à vingt lieues de nous,
mais la transparence de l'air nous le montrait à nos pieds, et nous distinguions
même deux navires à la voile qui, suspendus entre le bleu du ciel et celui de la
mer, et diminués par la distance, ressemblaient à deux cygnes planant dans notre
horizon. Ce spectacle nous saisit tellement d'abord, que nous n'arrêtâmes nos
regards sur aucun détail de la vallée; mais quand le premier éblouissement fut
passé, et que notre oeil put percer à travers la vapeur flottante du soir et des
eaux, une scène d'une autre nature se déroula peu à peu devant nous.
A
chaque détour du torrent où l'écume laissait un peu de place à la terre, un
couvent de moines maronites se dessinait en pierres d'un brun sanguin sur le
gris du rocher, et sa fumée s'élevait dans les airs entre des cimes de peupliers
et de cyprès. Autour des couvents, de petits champs, conquis sur le roc ou sur
le torrent, semblaient cultivés comme les parterres les plus soignés de nos
maisons de campagne, et çà et là on apercevait ces maronites, vêtus de leur
capuchon noir, qui rentraient du travail des champs, les uns avec la bêche sur
l'épaule, les autres conduisant de petits troupeaux de poulains arabes,
quelques-uns tenant le manche de la charrue et piquant leurs boeufs entre les
mûriers. Plusieurs de ces demeures de prières et de travail étaient suspendues
avec leurs chapelles et leurs ermitages sur les caps avancés des deux immenses
chaînes de montagnes; un certain nombre étaient creusées comme des grottes de
bêtes fauves dans le rocher même. On n'apercevait que la porte, surmontée d'une
ogive vide où pendait la cloche, et quelques petites terrasses taillées sous la
voûte même du roc, où les moines vieux et infirmes venaient respirer l'air et
voir un peu de soleil, partout où le pied de l'homme pouvait atteindre. Sur
certains rebords des précipices, l'oeil ne pouvait apercevoir aucun accès; mais
là même un couvent, une croix, une solitude, un oratoire, un ermitage et
quelques figures de solitaires circulant parmi les roches ou les arbustes,
travaillant, lisant ou priant. Un de ces couvents était une imprimerie arabe
pour l'instruction du peuple maronite, et l'on voyait sur la terrasse une foule
de moines allant et venant, et étendant sur des claies ou sur des roseaux les
feuilles blanches du papier humide. Rien ne peut peindre, si ce n'est le
pinceau, la multitude et le pittoresque de ces retraites. Chaque pierre semblait
avoir enfanté sa cellule, chaque grotte son ermite; chaque source avait son
mouvement et sa vie, chaque arbre son solitaire sous son ombre. Partout où
l'oeil tombait, il voyait la vallée, la montagne, les précipices s'abîmer pour
ainsi dire sous son regard, et une scène de vie, de prière, de contemplation, se
détacher de ces masses éternelles, ou s'y mêler pour les consacrer. Mais bientôt
le soleil tomba, les travaux du jour cessèrent, et toutes les figures noires
répandues dans la vallée rentrèrent dans les grottes ou dans les monastères. Les
cloches sonnèrent de toutes parts l'heure du recueillement et des offices du
soir, les unes avec la voix forte et vibrante des grands vents sur la mer, les
autres avec les voix légères et argentines des oiseaux dans les champs de blé,
celles-ci plaintives et lointaines comme des soupirs dans la nuit et dans le
désert: toutes ces cloches se répondaient des deux bords de la vallée, et les
mille échos des grottes et des précipices se les renvoyaient en murmures confus
et répercutés, mêlés avec le mugissement du torrent, des cèdres, et les mille
chutes sonores des sources et des cascades dont les deux flancs des monts sont
sillonnés. Puis il se fit un moment de silence, et un nouveau bruit plus doux,
plus mélancolique et plus grave, remplit la vallée: c'était le chant des
psaumes, qui, s'élevant à la fois de chaque monastère, de chaque église, de
chaque oratoire, de chaque cellule des rochers, se mêlait, se confondait en
montant jusqu'à nous comme un vaste murmure, et ressemblait à une seule et vaste
plainte mélodieuse de la vallée tout entière, qui venait de prendre une âme et
une voix; puis un nuage d'encens monta de chaque toit, sortit de chaque grotte,
et parfuma cet air que les anges auraient pu respirer. Nous restâmes muets et
enchantés comme ces esprits célestes, quand, planant pour la première fois sur
le globe qu'ils croyaient désert, ils entendirent monter de ces mêmes bords la
première prière des hommes; nous comprîmes ce que c'était que la voix de l'homme
pour vivifier la nature la plus morte, et ce que ce serait que la poésie à la
fin des temps, quand, tous les sentiments du coeur humain éteints et absorbés
dans un seul, la poésie ne serait plus ici-bas qu'une adoration et un hymne!
Mais nous ne sommes pas à ces temps: le monde est jeune, car la pensée
mesure encore une distance incommensurable entre l'état actuel de l'humanité et
le but qu'elle peut atteindre; la poésie aura d'ici là de nouvelles, de hautes
destinées à remplir.
Elle ne sera plus lyrique dans le sens où nous prenons
ce mot; elle n'a plus assez de jeunesse, de fraîcheur, de spontanéité
d'impression, pour chanter comme au premier réveil de la pensée humaine. Elle ne
sera plus épique; l'homme a trop vécu, trop réfléchi pour se laisser amuser,
intéresser par les longs récits de l'épopée, et l'expérience a détruit sa foi
aux merveilles dont le poëme épique enchantait sa crédulité. Elle ne sera plus
dramatique, parce que la scène de la vie réelle a, dans nos temps de liberté et
d'action politique, un intérêt plus pressant, plus réel et plus intime que la
scène du théâtre; parce que les classes élevées de la société ne vont plus au
théâtre pour être émues, mais pour juger; parce que la société est devenue
critique, de naïve qu'elle était. Il n'y a plus de bonne foi dans ses plaisirs.
Le drame va tomber au peuple; il était du peuple et pour le peuple, il y
retourne; il n'y a plus que la classe populaire qui porte son coeur au théâtre.
Or, le drame populaire, destiné aux classes illettrées, n'aura pas de longtemps
une expression assez noble, assez élégante, assez élevée pour attirer la classe
lettrée; la classe lettrée abandonnera donc le drame; et quand le drame
populaire aura éleva son parterre jusqu'à la hauteur de la langue d'élite, cet
auditoire le quittera encore, et il lui faudra sans cesse redescendre pour être
senti. Des hommes de génie tentent, en ce moment même, de faire violence à cette
destinée du drame. Je fais des voeux pour leur triomphe; et, dans tous les cas,
il restera de glorieux monuments de leur lutte. C'est une question
d'aristocratie et de démocratie; le drame est l'image la plus fidèle de la
civilisation.
La poésie sera de la raison chantée, voilà sa destinée pour
longtemps; elle sera philosophique, religieuse, politique, sociale, comme les
époques que le genre humain va traverser; elle sera intime surtout, personnelle,
méditative et grave; non plus un jeu de l'esprit, un caprice mélodieux de la
pensée légère et superficielle, mais l'écho profond, réel, sincère, des plus
hautes conceptions de l'intelligence, des plus mystérieuses impressions de
l'âme. Ce sera l'homme lui-même et non plus on image. Les signes avant-coureurs
de cette transformation de la poésie sont visibles depuis plus d'un siècle; ils
se multiplient de nos jours. La poésie s'est dépouillée de plus en plus de sa
forme artificielle, elle n'a presque plus de forme qu'elle-même. A mesure que
tout s'est spiritualisé dans le monde, elle aussi se spiritualise. Elle ne veut
plus de mannequin, elle n'invente plus de machine; car la première chose que
fait maintenant l'esprit du lecteur, c'est de dépouiller le mannequin, c'est de
démonter la machine et de chercher la poésie seule dans l'oeuvre poétique, et de
chercher aussi l'âme du poëte sous sa poésie. Mais sera-t-elle morte pour être
plus vraie, plus sincère, plus réelle qu'elle ne le fut jamais? Non sans doute;
elle aura plus de vie, plus d'intensité, plus d'action qu'elle n'en eut encore!
et j'en appelle à ce siècle naissant qui déborde de tout ce qui est la poésie
même, amour, religion, liberté, et je me demande s'il y eut jamais dans les
époques littéraires un moment aussi remarquable en talents éclos et en promesses
qui éclôront à leur tour. Je le sais mieux que personne, car j'ai souvent été le
confident inconnu de ces mille voix mystérieuses qui chantent dans le monde ou
dans la solitude, et qui n'ont pas encore d'écho dans leur renommée. Non, il n'y
eut jamais autant de poëtes et plus de poésie qu'il y en a en France et en
Europe au moment où j'écris ces lignes, au moment où quelques esprits
superficiels ou préoccupés s'écrient que la poésie a accompli ses destinées, et
prophétisent la décadence de l'humanité. Je ne vois aucun signe de décadence
dans l'intelligence humaine, aucun symptôme de lassitude ni de vieillesse; je
vois des institutions vieilles qui s'écroulent, mais des générations rajeunies
que le souffle de vie tourmente et pousse en tous sens, et qui reconstruiront
sur des plans inconnus cette oeuvre infini que Dieu a donnée à faire et à
refaire sans cesse à l'homme, sa propre destinée. Dans cette oeuvre, la poésie a
sa place, quoique Platon voulût l'en bannir. C'est elle qui plane sur la société
et qui la juge, et qui, montrant à l'homme la vulgarité de son oeuvre, l'appelle
sans cesse en avant, en lui montrant du doigt des utopies, des républiques
imaginaires, des cités de Dieu, et lui souffle au coeur le courage de les
atteindre.
A côté de cette destinée philosophique, rationnelle, politique,
sociale, de la poésie à venir, elle a une destinée nouvelle à accomplir: elle
doit suivre la pente des institutions et de la presse; elle doit se faire
peuple, et devenir populaire comme la religion, la raison et la philosophie. La
presse commence à pressentir cette oeuvre, oeuvre immense et puissante, qui, en
portant sans cesse à tous la pensée de tous, abaissera les montagnes, élèvera
les vallées, nivellera les inégalités des intelligences, et ne laissera bientôt
plus d'autre puissance sur la terre que celle de la raison universelle, qui aura
multiplié sa force par la force de tous. Sublime et incalculable association de
toutes les pensées, dont les résultats ne peuvent être appréciés que par Celui
qui a permis à l'homme de la concevoir et de la réaliser! La poésie de nos jours
a déjà tenté cette forme, et des talents d'un ordre élevé se sont abaissés pour
tendre la main au peuple; la poésie s'est faite chanson, pour courir sur l'aile
du refrain dans les camps ou dans les chaumières; elle y a porté quelques nobles
souvenirs, quelques généreuses inspirations, quelques sentiments de morale
sociale; mais cependant, il faut le déplorer, elle n'a guère popularisé que des
passions, des haines ou des envies. C'est à populariser des vérités, de l'amour,
de la raison, des sentiments exaltés de religion et d'enthousiasme, que ces
génies populaires doivent consacrer leur puissance à l'avenir. Cette poésie est
à créer; l'époque la demande, le peuple en a soif; il est plus poëte par l'âme
que nous, car il est plus près de la nature: mais il a besoin d'un interprète
entre cette nature et lui; c'est à nous de lui en servir, et de lui expliquer,
par ses sentiments rendus dans sa langue, ce que Dieu a mis de bonté, de
noblesse, de générosité, de patriotisme et de piété enthousiaste dans son coeur.
Toutes les époques primitives de l'humanité ont eu leur poésie ou leur
spiritualisme chanté: la civilisation avancée serait-elle la seule époque qui
fit taire cette voix intime et consolante de l'humanité? Non sans doute; rien ne
meurt dans l'ordre éternel des choses, tout se transforme: la poésie est l'ange
gardien de l'humanité à tous ses âges.
Il y a un morceau de poésie nationale
dans la Calabre, que j'ai entendu chanter souvent aux femmes d'Amalfi en
revenant de la fontaine. Je l'ai traduit autrefois en vers, et ces vers me
semblent s'appliquer si bien au sujet que je traite, que je ne puis me refuser à
les insérer ici. C'est une femme qui parle:
Quand, assise à douze ans à l'angle du verger,
Sous les citrons en fleur
ou les amandiers roses,
Le souffle du printemps sortait de toutes choses,
Et faisait sur mon cou mes boucles voltiger,
Une voix me parlait, si
douce, au fond de l'âme,
Qu'un frisson de plaisir en courait sur ma peau.
Ce n'était pas le vent, la cloche, le pipeau,
Ce n'était nulle voix
d'enfant, d'homme ou de femme;
C'était vous, c'était vous, ô mon Ange gardien,
C'était vous dont le
coeur déjà parlait au mien!
Quand, plus tard, mon fiancé venait de me quitter,
Après des soirs
d'amour au pied du sycomore,
Quand son dernier baiser retentissait encore
Au coeur qui sous sa main venait de palpiter,
La même voix tintait
longtemps dans mes oreilles,
Et sortant de mon coeur m'entretenait tout bas.
Ce n'était pas sa voix, ni le bruit de ses pas,
Ni l'écho des amants qui
chantaient sous les treilles;
C'était vous, c'était vous, ô mon Ange gardien,
C'était vous dont le
coeur parlait encore au mien!
Quand, jeune et déjà mère, autour de mon foyer
J'assemblais tous les
biens que le ciel nous prodigue,
Qu'à ma porte un figuier laissait tomber sa
figue
Aux mains de mes garçons qui le faisaient ployer,
Une voix
s'élevait de mon sein tendre et vague.
Ce n'était pas le chant du coq ou de
l'oiseau,
Ni des souffles d'enfants dormant dans leur berceau,
Ni la
voix des pêcheurs qui chantaient sur la vague;
C'était vous, c'était vous, ô mon Ange gardien,
C'était vous dont le
coeur chantait avec le mien!
Maintenant je suis seule, et vieille à cheveux blancs;
Et le long des
buissons abrités de la bise,
Chauffant ma main ridée au foyer que j'attise,
Je garde les chevreaux et les petits enfants:
Cependant dans mon sein la
voix intérieure
M'entretient, me console et me chante toujours.
Ce n'est
plus cette voix du matin de mes jours,
Ni l'amoureuse voix de celui que je
pleure;
Mais c'est vous, oui, c'est vous, ô mon Ange gardien,
Vous dont le coeur
me reste et pleure avec le mien!
Ce que ces femmes de Calabre disaient ainsi de leur ange gardien, l'humanité
peut le dire de la poésie. C'est aussi cette voix intérieure qui lui parle à
tous les âges, qui aime, chante, prie ou pleure avec elle à toutes les phases de
son pèlerinage séculaire ici-bas.
Maintenant, puisque ceci est une préface,
il faudrait parler du livre et de moi: eh bien, je le ferai avec une sincérité
entière. Le livre n'est point un livre; ce sont des feuilles détachées et
tombées presque au hasard sur la route inégale de ma vie, et recueillies par la
bienveillance des âmes tendres, pensives et religieuses. C'est le symbole vague
et confus de mes sentiments et de mes idées, à mesure que les vicissitudes de
l'existence et le spectacle de la nature et de la société les faisaient surgir
dans mon coeur ou les jetaient dans ma pensée: ces sentiments et ces idées ont
varié avec ma vie même, tantôt sereines et heureuses comme le matin du coeur,
tantôt ardentes et profondes comme les passions de trente ans, tantôt
désespérées comme la mort et sceptiques comme le silence du sépulcre,
quelquefois rêveuses comme l'espérance, pieuses comme la foi, enflammées comme
cet amour divin qui est l'âme cachée de toute la nature. Mais quelle qu'ait été,
quelle que puisse être encore la diversité de ces impressions jetées par la
nature dans mon âme, et par mon âme dans mes vers, le fond en fut toujours un
profond instinct de la Divinité dans toutes choses; une vive évidence, une
intuition plus ou moins éclatante de l'existence et de l'action de Dieu dans la
création matérielle et dans l'humanité pensante; une conviction ferme et
inébranlable que Dieu était le dernier mot de tout, et que les philosophies, les
religions, les poésies n'étaient que des manifestations plus ou moins complètes
de nos rapports avec l'Être infini, des échelons plus ou moins sublimes pour
nous rapprocher successivement de Celui qui est! Les religions sont la
poésie de l'âme.
Ces poésies, auxquelles la soif ardente de cette époque a
prêté souvent un prix, une saveur qu'elles n'avaient pas en elles-mêmes, sont
bien loin de répondre à mes désirs et d'exprimer ce que j'ai senti; elles sont
très-imparfaites, très-négligées, très-incomplètes, et je ne pense pas qu'elles
vivent bien longtemps dans la mémoire de ceux dont la poésie est la langue. Je
ne me repens pas cependant de les avoir publiées; elles ont été une note au
moins de ce grand et magnifique concert d'intelligence que la terre exhale de
siècle en siècle vers son auteur, que le souffle du temps laisse flotter
harmonieusement quelques jours sur l'humanité, et qu'il emporte ensuite où vont
plus ou moins vite toutes les choses mortelles. Elles auront été le soupir
modulé de mon âme en traversant cette vallée d'exil et de larmes, ma prière
chantée au grand Être, et aussi quelquefois l'hymne de mon enthousiasme, de mon
amitié ou de mon amour pour ce que j'ai vu, connu, admiré ou aimé de bon et de
beau parmi les hommes; un souvenir à toutes les vies dont j'ai vécu et que j'ai
perdues!
La pensée politique et sociale qui travaille le monde intellectuel,
et qui m'a toujours fortement travaillé moi-même, m'arrache pour deux ou trois
ans tout au plus aux pensées poétiques et philosophiques, que j'estime à bien
plus haut prix que la politique. La poésie, c'est l'idée; la politique, c'est le
fait: autant l'idée est au-dessus du fait, autant la poésie est au-dessus de la
politique. Mais l'homme ne vit pas seulement d'idéal; il faut que cet idéal
s'incarne et se résume pour lui dans les institutions sociales; il y a des
époques où ces institutions, qui représentent la pensée de l'humanité, sont
organisées et vivantes: la société marche alors toute seule, et la pensée peut
s'en séparer, et de son côté vivre seule dans des régions de son choix; il y en
a d'autres où le institutions usées par les siècles tombent en ruine de toutes
parts, et où chacun doit apporter sa pierre et son ciment pour reconstruire un
abri à l'humanité. Ma conviction est que nous sommes à une de ces grandes
époques de reconstruction, de rénovation sociale; il ne s'agit pas seulement de
savoir si le pouvoir passera de telles mains royales dans telles mains
populaires; si ce sera la noblesse, le sacerdoce ou la bourgeoisie qui prendront
les rênes des gouvernements nouveaux; si nous nous appellerons empires ou
républiques: il s'agit de plus; il s'agit de décider si l'idée de morale, de
religion, de charité évangélique, sera substituée à l'idée d'égoïsme dans la
politique; si Dieu, dans son acception la plus pratique, descendra enfin dans
nos lois; si tous les hommes consentiront à voir enfin dans tous les autres
hommes des frères, ou continueront à y voir des ennemis ou des esclaves. L'idée
est mûre, les temps sont décisifs; un petit nombre d'intelligences appartenant
au hasard à toutes les diverses dénominations d'opinions politiques portent
l'idée féconde dans leurs têtes et dans leurs coeurs; je suis du nombre de ceux
qui veulent sans violence, mais avec hardiesse et avec foi, tenter enfin de
réaliser cet idéal qui n'a pas en vain travaillé toutes les têtes au-dessus du
niveau de l'humanité, depuis la tête incommensurable du Christ jusqu'à celle de
Fénelon. Les ignorances, les timidités des gouvernements, nous servent et nous
font place; elles dégoûtent successivement dans tous les partis les hommes qui
ont de la portée dans le regard et de la générosité dans le coeur: ces hommes,
désenchantés tour à tour de ces symboles menteurs qui ne les représentent plus,
vont se grouper autour de l'idée seule; et la force des hommes viendra à eux
s'ils comprennent la force de Dieu, et s'ils sont dignes qu'elle repose sur eux
par leur désintéressement et par leur foi dans l'avenir. C'est pour apporter une
conviction, une parole de plus à ce groupe politique, que je renonce
momentanément à la solitude, seul asile qui reste à ma pensée souffrante. Dès
qu'il sera formé, dès qu'il aura une place dans la presse et dans les
institutions, je rentrerai dans la vie poétique. Un monde de poésie roule dans
ma tête; je ne désire rien, je n'attends rien de la vie que des peines et des
pertes de plus. Je me coucherais dès aujourd'hui avec plaisir dans le lit de mon
sépulcre; mais j'ai toujours demandé à Dieu de ne pas mourir sans avoir révélé à
lui, au monde, à moi-même, une création de cette poésie qui a été ma seconde vie
ici-bas; de laisser après moi un monument quelconque de ma pensée: ce monument
est un poëme; je l'ai construit et brisé cent fois dans ma tête, et les vers que
j'ai publiés ne sont que des ébauches mutilées, des fragments brisés de ce poëme
de mon âme. Serai-je plus heureux maintenant que je touche à la maturité de la
vie? Ne laisserai-je ma pensée poétique que par fragments et par ébauches, ou
lui donnerai-je enfin la forme, la masse et la vie dans un tout qui la coordonne
et la résume, dans une oeuvre qui se tienne debout et qui vive quelques années
après moi? Dieu seul le sait; et, qu'il le l'accorde ou non, je ne l'en bénirai
pas moins. Lui seul sait à quelle destinée il appelle ses créatures, et, pénible
ou douce, éclatante ou obscure, cette destinée est toujours parfaite, si elle
est acceptée avec résignation et en inclinant la tête!
Maintenant il ne me
reste plus qu'à remercier toutes les âmes tendres et pieuses de mon temps, tous
mes frères en poésie, qui ont accueilli avec tant de fraternité et d'indulgence
les faibles notes que j'ai chantées jusqu'ici pour eux. Je ne pense pas qu'aucun
poëte romain ait reçu plus de marques de sympathie, plus de signes
d'intelligence et d'amitié de la jeunesse de son temps que je n'en ai reçu
moi-même; moi, si incomplet, si inégale, si peu digne de ce nom de poëte: ce
sont des espérances et non des réalités que l'on a saluées et caressées en moi.
La Providence me force à tromper toutes ces espérances: mais que ceux qui m'ont
ainsi encouragé dans toutes les parties de la France et de l'Europe sachent
combien mon coeur a été sensible à cette sympathie qui a été ma plus douce
récompense, qui a noué entre nous les liens invisibles d'une amitié
intellectuelle. Ils m'ont rendu bien au delà de ce que je leur ai donné. Je ne
sais quel poëte disait qu'une critique lui fait cent fois plus de peine que tous
les éloges ne pourraient lui faire de plaisir. Je le plains et je ne le
comprends pas: quant à moi, je puis sans peine oublier toutes les critiques,
fondées ou non, qui m'ont assailli sur ma route, et d'abord j'ai la conscience
d'en avoir mérité beaucoup; mais fussent-elles toutes injustes et amères, elles
auraient été amplement compensées par cette foule innombrable de lettres que
j'ai reçues de mes amis inconnus. Une douleur que vos vers ont pu endormir un
moment, un enthousiasme que vous avez allumé le premier dans un jeune coeur
jeune et pur, une prière confuse de l'âme à laquelle vous avez donné une parole
et un accent, un soupir qui a répondu à un de vos soupirs, une larme d'émotion
qui est tombée à votre voix de la paupière d'une jeune femme, un nom chéri,
symbole de vos affections les plus intimes, et que vous avez consacré dans une
langue moins fragile que la langue vulgaire, une mémoire de mère, de femme,
d'amie, d'enfant, que vous avez embaumée pour les siècles dans une strophe de
sentiment et de poésie; la moindre de ces choses saintes consolerait de toutes
les critiques, et vaut cent fois, pour l'âme du poëte, ce que ses faibles vers
lui ont coûté de veilles ou d'amertume!
Paris, 11 février 1834.
----
ADIEUX
AU COLLÈGE DE BELLEY (1).
----
Asile vertueux qui formas mon enfance
A l'amour des humains, à la crainte
des dieux,
Où je sauvai la fleur de ma tendre innocence,
Reçois mes
pleurs et mes adieux.
Trop tôt je t'abandonne, et ma barque légère,
Ne cédant qu'à regret aux
volontés du sort,
Va se livrer aux flots d'une mer étrangère,
Sans
gouvernail et loin du bord.
O vous dont les leçons, les soins et la tendresse
Guidant mes faibles pas
au sentier des vertus,
Aimables sectateurs d'une aimable sagesse,
Bientôt je ne vous verrai plus!
Non, vous ne pourrez plus condescendre et sourire
A ces plaisirs si purs,
pleins d'innocents appas;
Sous le poids des chagrins si mon âme soupire,
Vous ne la consolerez pas!
En butte aux passions, au fort de la tourmente,
Si leur fougue un instant
m'écartait de vos lois,
Puisse au fond de mon coeur votre image vivante
Me tenir lieu de votre voix!
Qu'elle allume en mon coeur un remords salutaire!
Qu'elle fasse couler
les pleurs du repentir!
Et que des passions l'ivresse téméraire
Se calme
à votre souvenir!
Et toi, douce Amitié, viens, reçois mon hommage;
Tu m'as fait dans tes
bras goûter de vrais plaisirs;
Ce dieu tendre et cruel qui m'attend au
passage
Ne fait naître que des soupirs.
Ah! trop volage enfant, ne blesse point mon âme
De ces traits dangereux
puisés dans ton carquois!
Je veux que le devoir puisse approuver ma flamme;
Je ne veux aimer qu'une fois.
Ainsi dans la vertu ma jeunesse formée
Y trouvera toujours un appui tout
nouveau,
Sur l'océan du monde une route assurée,
Et son espérance au
tombeau.
A son dernier soupir, mon âme défaillante
Bénira les mortels qui firent
mon bonheur;
On entendra redire à ma bouche mourante
Leurs noms si
chéris de mon coeur!
(1) Cette pièce, composée en 1809, intéressera sans doute vivement les
admirateurs de M. de Lamartine, comme essai précoce d'une muse qui donnait déjà
la promesse si fidèlement tenue de son brillant avenir.
----
DISCOURS DE RÉCEPTION
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE (1).
(1) M. de Lamartine, élu par l'Académie française à la place vacante par la
mort de M. le comte Daru, a pris séance le 1er avril 1830.
----
MESSIEURS,
Appelé par votre indulgence, bien plus que par mes faibles
titres, à l'honneur dont je viens jouir aujourd'hui, à voir un nom qui vous
emprunte tout et qui vous rend si peu inscrit parmi les noms du siècle dont vous
êtes l'ornement et l'élite, j'ai tardé longtemps à venir prendre acte de cette
part d'illustration que vous m'avez décernée, à vous apporter le tribut de ma
reconnaissance et de mon bonheur! Mon bonheur! j'en avais alors! La distinction
dont vos suffrages m'honoraient, cette gloire des lettres dont votre choix est
la récompense ou le présage, cet éclat d'estime et de bienveillance que répand
sur une famille, sur une patrie tout entière, l'élection d'un de ses enfants;
toutes ces joies de l'esprit, de la famille, étaient doublées pour moi! Elles se
réfléchissaient dans un autre coeur. Ce temps n'est plus! Aucun des jours d'une
longue vie ne peut rendre à l'homme ce que lui enlève ce jour fatal où dans les
yeux de ses amis il lit ce qu'aucune bouche n'oserait lui prononcer: -Tu n'as
plus de mère!- Toutes les délicieuses mémoires du passé, toutes les tendres
espérances de l'avenir s'évanouissent à ce mot; il étend sur sa vie une ombre de
mort, un voile de deuil que la gloire elle-même ne pourrait plus soulever! Ces
joies, ces succès, ces couronnes, qu'en fera-t-il? Il ne peut plus les apporter
qu'à un tombeau!
Ainsi la Providence, qui se voile sous nos joies comme sous
nos douleurs, nous attend avec un arrêt de mort à l'heure de nos vains
triomphes! Et mieux que ces insultes jalouses, que les anciens mêlaient à leurs
honneurs pour en tempérer l'ivresse, au moment où notre coeur s'élève, où notre
félicité déborde, elle nous atteint avec un mot qui corrompt tout, qui détruit
tout, et nous dit plus haut: -Tu n'es rien! tu n'es qu'un homme! le jouet de la
mort! le fils de ce qui n'est déjà plus!-
Tandis que je me préparais à
apporter ici, à la mémoire d'un homme qui m'était inconnu, le tribut de vos
funèbres hommages et de ceux de la France, tandis que je cherchais dans vos
coeurs, dans les souvenirs de son inconsolable famille, des regrets et des
éloges, une source intarissable de larmes s'ouvrait dans mon propre coeur, et
cette douleur que j'avais à peindre, c'était à moi de la sentir et de
l'étouffer!
Pardonnez-moi donc, messieurs, si je réponds si faiblement à ce
que vous aviez le droit d'attendre du successeur de M. le comte Daru, à ce que
demandait de moi la mémoire de cet homme que de son vivant même on appela
l'homme probe! Je parle, dans ce temple de la parole, une langue qui n'est pas
la mienne; je parle d'une douleur publique, abîmé dans ma propre douleur: mais
je parle d'un homme dont le nom seul est une illustration pour sa mémoire, et
dont la vie se loue elle-même dans la conscience des hommes de bien!
Poëte,
philosophe, orateur, historien, administrateur, homme d'État, tant de titres
vous étonnent d'abord; tant de titres m'ont étonné moi-même! Vous cherchez le
secret de cette universalité dans l'homme même? Il est dans son temps:
l'histoire de notre talent est presque toujours celle de notre vie!
Il
naquit, il fut jeté sur la scène du monde à une de ces rares époques où la
société dissoute n'est plus rien, où l'homme est tout: époques funestes au
monde, glorieuses pour l'individu! temps d'orage qui fortifient le caractère
quand il n'est pas brisé; tempêtes civiles qui élèvent l'homme quand elles ne
l'engloutissent pas! Dans les jours d'ordre et de règle, la scène pour chacun
est étroite, le sentier tracé, la vie écrite pour ainsi dire d'avance. Nous
naissons dans la classe pour laquelle la fortune nous a marqués; la société
presse ses rangs à droite et à gauche; il faut suivre ceux qui nous précèdent,
poussés par ceux qui nous suivent dans un lit social déjà creusé devant nous;
nous y marchons d'un pas plus ou moins ferme, avec la seule distinction de nos
forces ou de nos faiblesses individuelles, nous arrivons au terme; si nous en
valons la peine, on nous nomme, on nous caractérise en deux mots: et voilà la
page de notre vie dans un siècle! Changez le nom, et cette même page sera
l'histoire de cent autres hommes. Mais dans ces drames désordonnés et sanglants
qui se remuent à la chute ou à la régénération des empires, quand l'ordre ancien
s'est écroulé et que l'ordre nouveau n'est pas encore enfanté; dans ces sublimes
et affreux interrègnes de la raison et du droit que la pensée n'ose contempler,
et sur lesquels l'histoire même jette un voile, de peur que l'humanité n'ait à
rougir à son réveil, tout change: la scène est envahie, les hommes ne sont plus
des acteurs, ils sont des hommes; ils s'abordent, ils se mesurent corps à corps,
ils ne se parlent plus la langue convenue de leurs rôles, ils se parlent la
langue véhémente et spontanée de leurs intérêts, de leurs nécessités, de leurs
passions, de leurs fureurs! Héroïsme et bassesses, talents, génie, stupidité
même, tout sert; toute arme est bonne; tout a son règne, son influence, son
jour: l'un tombe parce qu'il porte l'autre; nul n'est à sa place, ou du moins
nul n'y demeure; le même homme, soulevé par l'instabilité du flot populaire,
aborde tour à tour les situations les plus diverses, les emplois les plus
opposés; la fortune se joue des talents comme des caractères: il faut des
harangues pour la place publique, des plans pour le conseil, des hymnes pour les
triomphes, des lumières pour la législation, des mains habiles pour ramasser
l'or, des mains probes pour le toucher. On cherche un homme; son mérite le
désigne: point d'excuses! point de refus! le péril n'en accepte pas. On lui
impose au hasard les fardeaux les plus disproportionnés à ses forces, les plus
répugnants à ses goûts; et si, parmi ces victimes de la faveur populaire, il se
rencontre un homme doué d'autant de vertus que de courage, d'autant d'activité
que de forces, toujours propre au rôle qu'on lui assigne, si ce rôle n'a rien
que d'honorable; toujours supérieur au fardeau qu'on lui impose, s'il consent à
l'accepter; toujours prêt au dévouement, si la conscience le commande; l'esprit
de cet s'élargit, ses talents s'élèvent, ses facultés se multiplient, chaque
fardeau lui crée une force, chaque emploie un mérite, chaque dévouement une
vertu; il devient supérieur par circonstance, universel par nécessité; et, à
l'heure où le pouvoir qui peut seul succéder à l'anarchie, le despotisme, fort
aussi de la nécessité, se présente et cherche des appuis dans ce que la
révolution a laissé d'intact et de pur, il voit cet homme, il s'en empare, il
l'élève, il se dit: -Ce n'est plus l'homme de la foule, c'est l'homme de
l'ordre, l'homme du pouvoir, l'homme de la réparation: il est à moi!- Cet homme
est M. Daru. Le secret de son universalité se trouve écrit dans sa destinée; le
secret de ses forces et de son génie vous sera révélé dans ses fonctions et dans
ses ouvrages.
Né à Montpellier, en 1767, d'une famille honorable et
distinguée, M. Daru reçut une éducation analogue à sa naissance, et fut destiné
à l'état militaire. La Révolution le surprit jeune encore; elle apparaissait
comme l'aurore d'une régénération morale et politique: on ignorait alors que les
peuples ne se régénèrent point par des théories, mais par la vertu ou par la
mort, et la hache sanglante des révolutions n'avait point été pesée dans les
calculs de l'espérance. M. Daru passa sous les drapeaux le temps où la France
s'y réfugiait tout entière; employé au ministère de la guerre, il en sortit
volontairement au 18 fructidor, voulant bien servir son pays dans ses périls;
dans ses passions ou dans ses crimes, jamais! Dix mois de prison lui firent
payer à son prix ce jour de courage et de vertu. Ordonnateur en chef des armées,
secrétaire général du ministère de la guerre, commissaire pour l'exécution de la
convention de Marengo, déjà son nom s'unissait au récit de nos victoires; déjà
il portait l'ordre, la lumière et la probité dans cette administration des
armées, jusque-là confuse comme le pillage, imprévoyante comme le hasard; déjà
l'homme dont le coup d'oeil était un jugement l'avait distingué dans la foule et
avait reconnu en lui cette patience et cette énergie, qu'avec sa brutalité de
génie il comparait au boeuf et au lion. Bientôt nous le retrouvons tribun: ce
mot sonne mal avec le nom de M. Daru! Il n'avait du tribun que le nom. Sorti de
l'école de l'anarchie, homme d'un esprit ferme et d'un coeur droit, il
comprenait mieux à cette époque le pouvoir que la liberté; le pouvoir était la
nécessité du moment; et c'est, n'en doutons pas, dans cette horreur de la
licence qu'il faut chercher le principe de son dévouement à un homme qui fut le
pouvoir incarné, parce qu'il fut la volonté inflexible. Entre la dictature et
l'anarchie, M. Daru, comme la France, n'avait pas à choisir; pour remonter de la
licence à la liberté, les peuples n'ont d'autre chemin que la tyrannie.
Intendant général de la grande armée et des pays conquis, secrétaire d'État
en 1811, ministre de l'administration de la guerre en 1813, il déploya partout
ce courage d'esprit, cette fertilité de ressources, cette inflexibilité de
devoir, qui le firent toujours admirer, souvent bénir, et, disons-le,
quelquefois redouter des provinces où il organisait la conquête. Ministère
terrible pour un coeur généreux, que celui de servir d'organe à la victoire, de
demander aux peuples vaincus ou le salaire de leur liberté ou la rançon de leur
défaite! Le caractère de M. Daru passa par cette rude épreuve comme par celle du
feu, sans en être atteint, et, dans des fonctions où Rome employait ses plus
inexorables proconsuls, où des nations tremblantes ne s'attendent à rencontrer
que des Verrès, elles reconnurent avec estime, quoique avec douleur, des mains
probes, un esprit élevé, et un coeur d'honnête homme.
Parmi tant de
fonctions diverses où la pensée a peine à trouver une lacune, comment
l'administrateur trouva-t-il le temps de la philosophie, de l'histoire, de la
poésie? Dans des moments toujours employés; dans des heures dérobées par
minutes, non à ses devoirs, mais au plaisir, à la nuit, au sommeil; dans une âme
toujours active, pour qui le travail était le repos du travail.
La
traduction d'Horace, des traductions de Cicéron, un poëme sur Washington, un
poëme sur les Alpes, un autre sur la Fronde, une épître à Delille, la traduction
de Casti, des discours en vers, des discours à l'Académie, des travaux sur la
librairie, sur les liquidations, l'histoire de Bretagne, l'histoire de Venise;
enfin un poëme sur l'astronomie, qui n'est publié que d'hier, et qui promet
d'éclairer son tombeau du rayon le plus tardif mais le plus éclatant de sa
gloire: tels furent ce qu'un tel homme appelait ses loisirs. Presque tous ses
ouvrages, vous les connaissez, messieurs! Il aimait à vous apporter les essais
de son esprit, et trouvait dans vos suffrages l'avant-goût de ce jugement du
public qu'il voulait conquérir comme il avait conquis sa fortune, avec labeur et
loyauté. Parmi les discours qu'il prononça dans cette enceinte, on aime à
distinguer surtout sa réponse au duc Mathieu de Montmorency, ravi sitôt aux
espérances du pays et à la confiance du trône, et qui vous apportait pour titre
l'âme de Fénelon, dont il avait reçu la mission sacrée. Quoique assis sur des
bancs opposés, M. Daru l'honorait; car toutes les vertus se comprennent. Dans sa
réponse, il lui parla de sa piété céleste et de son infatigable charité; seul
homme en effet à qui l'on pût parler en face de ses vertus, car elles n'étaient
un secret que pour lui-même. Il n'est plus! Une voix plus heureuse s'est élevée
sur sa tombe, et a consacré parmi vous cette vie, dont la fin ressembla moins à
une mort qu'au mystique sommeil du juste; mais je n'ai pu prononcer ce beau nom,
ce nom qui retentira à jamais dans mon coeur comme dans un sanctuaire, sans
m'arrêter un instant, sans saluer au moins d'une larme et d'un respect cette
vertu qui brilla dans nos jours d'orages comme un arc-en-ciel de réconciliation
et de paix, qui ne se mêla aux partis que pour les adoucir, aux lettres que pour
les élever, à la politique que pour l'ennoblir. Plus heureux ou plus malheureux
que la plupart d'entre vous, j'unis des regrets personnels à ceux de la France
et de l'Europe, les regrets d'une chère et illustre amitié. Les dernières lignes
qu'ait tracées sa main mourante, ces lignes interrompues par la mort même,
m'étaient adressées; plus qu'à un autre ce souvenir m'appartient: j'y serai
fidèle! Mon titre le plus cher à mes yeux sera d'avoir été aimé d'un tel homme,
et ma plus douce consolation de m'attacher à sa mémoire et de la vénérer à
jamais.
L'oeuvre de prédilection de M. Daru était cette traduction d'Horace,
commencée dans les cachots de la Terreur, poursuivie et achevée enfin dans les
camps, dans les palais, à travers toutes les vicissitudes d'une vie si pleine et
si agitée.
Horace était le poëte de l'époque, comme le Dante semble le poëte
de la nôtre; car chaque époque adopte et rajeunit tour à tour quelqu'un de ces
génies immortels qui sont toujours aussi des hommes de circonstance; elle s'y
réfléchit elle-même, elle y retrouve sa propre image, et trahit ainsi la nature
par ses prédilections. L'époque ressemblait à celle d'Auguste; l'Europe sortait
des rudes épreuves d'une révolution qu'elle ne comprenait pas encore; il fallait
détourner les yeux d'un passé souillé de sang et de boue; ne s'étonner de rien,
nil admirari, ni des changements de maîtres, ni des changements des
rôles, ni des murmures, ni des adulations, ni des servilités populaires; il
fallait glisser sur tout pour ne rien heurter, ne jeter sur les choses qu'un
regard superficiel et dédaigneux, de peur d'arriver à l'horreur ou au mépris, et
ne prêcher aux hommes que cette sagesse insouciante et facile, cet épicurisme de
la raison qui ne donne point de remords à la servitude, point d'ombrage à la
tyrannie; qui venge de tout par le léger sourire de l'ironie, amuse
l'indifférence, console la faiblesse, excuse la lâcheté, et dont le vice
s'accommode comme la vertu. Voilà Horace, l'ami de Brutus, l'ami de Mécène,
l'homme qui jette son bouclier à Philippes, et qui chante la fermeté stoïque, le
justum ac tenacem, entre les délices de Tibur et les complaisances de
Rome. Un tel poëte devait plaire à un tel moment; le pouvoir inquiet de l'époque
devait voir avec une joie secrète les esprits détournés des pensées fortes, des
résolutions graves, se porter sur cette philosophie complaisante et molle qui
prend le destin en patience et les hommes en plaisanterie; les tyrans, et les
peuples eux-mêmes, aussi affamés d'adulations que les tyrans, ont toujours aimé
les poëtes de cette école. Ce n'est pas pour eux que s'ouvrent les cachots de
Ferrare, que s'élèvent les échafauds de Roucher et d'André Chénier, que Syracuse
a des carrières, que Florence a des exils. Ils chantent, couronnés de grâces
insouciantes, dans les banquets des maîtres du monde ou dans les saturnales
populaires; une sympathie secrète les attache à toutes les tyrannies: car ces
poëtes amollissent les hommes, pendant que les sophistes les corrompent et que
les tyrans les enchaînent.
Telle ne fut point la pensée de M. Daru en nous
rendant Horace: Horace était l'ami de son âme; il voulut le rendre l'ami de son
siècle, mais il entreprit l'oeuvre la plus difficile, je dirais presque l'oeuvre
la plus impossible de l'esprit humain. On ne traduit personne: l'individualité
d'une langue et d'un style est aussi incommunicable que toute autre
individualité. La pensée tout au plus se transvase d'une langue à l'autre; mais
la forme de la pensée, mais sa couleur, mais son harmonie, s'échappent; et qui
peut dire ce que la forme est à la pensée, ce que la couleur est à l'image? Mais
si ce qu'on prétend traduire n'est pas même une pensée, si ce n'est qu'une
impression fugitive, un rêve inachevé de l'imagination ou de l'âme du poëte, un
son vague et inarticulé de sa lyre, une grâce nue et insaisissable de son
esprit, que restera-t-il sous la main du traducteur? quelques mots vides et
lourds, pareils à ces monnaies d'un métal terne et pesant contre lesquelles vous
échangez la drachme d'or resplendissante de son empreinte et de son éclat; et
d'ailleurs, dans la poésie d'un autre âge, il y a toujours une partie déjà
morte, un sens des temps, des moeurs, des lieux, des cultes, des opinions, que
nous n'entendons plus, et qui ne peut plus nous toucher! Otez à une poésie sa
date, sa foi, son originalité enfin, qu'en restera-t-il? ce qui reste d'une
statue des dieux dont la divinité s'est retirée, un morceau de marbre plus ou
moins bien taillé! La révolution que le christiannisme a dû produire dans la
poésie, cette révolution dont les progrès sont sensibles dans le Dante, dans
Milton, dans le Tasse, dans Pétrarque, dans Athalie, a été lente à agir
sur nous: nos coeurs étaient chrétiens, et nos lèvres étaient païennes: de là
froideur et désaccord entre notre poésie et le coeur humain; mais cette
révolution se manifeste enfin; elle nous détache d'une muse sans individualité,
d'une philosophie sans espérance et sans règle, d'une mythologie sans foi; elle
nous demande quelque chose de grave et de mystérieux comme la destinée humaine,
d'élevé comme nos espérances, d'infini comme nos désirs, de sévère comme nos
devoirs, de profond et de tendre comme nos pensées et nos affections; elle nous
demande enfin ce que le père de toute poésie moderne a si bien défini: Il
parlar che nell' anima si sente! ce langage qui s'entend, qui se parle, qui
retentit dans l'âme humaine, l'écho vivant de nos sentiments les plus intimes,
la mélodie de notre pensée!
La chute d'un empire dont M. Daru avait été une
des colonnes tourna ses regards vers les enseignements de l'histoire. Il fut
tenté de l'écrire: il choisit Venise; le choix seul était du génie. Venise, avec
son berceau caché dans les lagunes de l'Adriatique, avec ses institutions
mystérieuses, sa liberté tyrannique, ses conquêtes orientales, son commerce
armé, son despotisme électif, ses moeurs corrompues et son régime inquisitorial,
ressemble à un de ces monuments gothiques, moitié arabes, moitié chrétiens,
qu'elle éleva elle-même, et dont on admire l'étrange et colossale architecture
sans pouvoir en assigner l'origine et la fin: c'est l'Alhambra de l'histoire, ou
plutôt ce n'est pas une histoire, c'est le roman du moyen âge; c'est un de ces
récits fabuleux de l'Orient, où les merveilles s'enchaînent aux merveilles dans
la bouche des conteurs arabes, jusqu'à ce que les palais et les temples, les
héros et les pompes, tout disparaisse par le même enchantement qui les avait
évoqués, et tout s'écroule dans le tombeau silencieux de l'Océan. Ainsi s'est
écroulée cette reine de la mer dans ses propres flots! Venise est à elle-même
son tombeau; tombeau digne d'elle, et qui raconte à lui seul de puissantes et
lamentables destinées. L'étranger va la chercher dans ses ruines, et chaque pas
qui retentit sur ses pavés, chaque herbe qui croît entre ses débris, chaque
pierre qui tombe de ses palais dans ses canaux à moitié comblés, réveillent en
lui, avec une impression de terreur mystérieuse, des images de gloire, de
volupté et de néant. M. Daru s'est élevé souvent à la hauteur de ce sujet: son
style a quelque chose de la sincérité et de la gravité antiques, de cette
solennité des premiers temps, où l'historien exerçait une sorte de sacerdoce des
traditions; cette gravité lui sied; ce n'est pas une chose légère et plaisante
que cet enseignement du passé pour instruire l'avenir. Nous aimons à retrouver
dans le ton de l'historien quelque chose d'animé comme les impressions qu'il
éveille, de sublime et de triste comme ces destinées des empires qui sortent du
néant pour y retomber après un peu de poussière et de bruit.
Après ce
monument du moyen âge, M. Daru voulut en élever un à sa patrie; il écrivit
l'histoire de Bretagne; mais ici les souvenirs et les couleurs manquaient: il en
est des provinces comme des hommes, elles ont leurs destinées indépendantes de
leur importance relative; une lagune de l'Adriatique, un rocher de la
Méditerranée, une montagne de la Judée ou de l'Attique, éveillent puissamment la
sympathie des générations, tandis que d'immenses et populeuses provinces n'ont
que leur nom dans la mémoire des siècles; c'est la physionomie des nations comme
celle des individus qui les fait saillir dans la foule, et qui les grave dans
nos souvenirs; la gloire, les revers, les orages politiques impriment cette
physionomie aux peuples; ce sont les rides des nations: la Bretagne n'en avait
pas encore; l'on regrette que le regard de l'historien n'ait pas plongé plus
avant dans les antiquités de la Bretagne; on regrette surtout que sa plume
s'arrête à la page la plus historique de son récit, à cette page qui semble
arrachée à l'histoire des temps héroïques où la foi du chrétien se confondait
avec la fidélité du soldat, où des provinces entières se levaient d'elles-mêmes
aux seuls noms de Dieu et du roi, et, ne puisant leurs forces que dans leur
désespoir, renouvelaient dans un coin de l'Armorique les prodiges de l'antique
patriotisme, et montraient à l'Europe vaincue ou muette que rien n'est plus
invincible qu'un sentiment généreux dans le coeur de l'homme, qu'il s'appelle
dévouement ou liberté; et que, si la religion ou la royauté ne devaient pas
avoir leur Salamine, elles avaient du moins leurs Thermopyles sur la terre des
Clisson et des Duguesclin!
Ces grands ouvrages furent entremêlés de
compositions moins sévères, de poésies pleines de sens et de grâce, de rapports
qui sont restés des ouvrages sur de hautes matières d'administration; on y
distingue ces rapports annuels sur les prisons, adressés à l'héritier du trône,
qui ne trouve point d'infortunes trop abjectes pour le regard d'un roi, point de
misères au-dessous de la charité du chrétien, et qui, comme ses aïeux au jour de
leur sacre, ose toucher du doigt ces plaies honteuses de l'humanité, pour les
soulager ou pour les guérir!
Élevé à la pairie, M. Daru parla à la chambre
avec cette élévation de talent, cette maturité d'expérience et cette roideur de
conviction, fruit d'une longue et forte éducation politique; le temps et le
bienfait de la Restauration lui avaient appris à tempérer les doctrines sévères
du pouvoir d'un esprit de modération et de liberté, dont il n'avait pas reçu les
inspirations sous les tentes du conquérant ou sous les faisceaux du dictateur;
il siégeait sur les bancs de l'opposition, mais d'une opposition pleine de
droiture et de loyauté: nous ne sommes point ici pour juger des opinions; les
opinions n'ont d'autre juge que la conscience et le temps. Comme ces cultes
divers qui ont leurs autels sous un même temple, nous devons les respecter sans
fléchir devant elles, et les comprendre sans les partager. Personne ne sut mieux
que M. Daru distinguer les affections de l'homme privé des devoirs de l'homme
politique. Ses souvenirs furent de la reconnaissance, et jamais de la faction!
Il apprécia l'immense bienfait d'une restauration qui lui coûtait un ami, mais
qui régénérait l'Europe. Ce n'est point à nous de réprouver des sentiments dont
nous nous glorifierons nous-mêmes envers la famille de nos rois, d'avoir deux
poids et deux mesures, et de condamner, dans des hommes comblés de confiance et
de grandeur par un autre homme, des sympathies que nous ne pourrions flétrir
sans flétrir en même temps ce qu'il y a de plus noble et de plus désintéressé
dans le coeur humain: la mémoire du bienfait, la pitié pour la chute, et
l'innocente fidélité des souvenirs!
Telles étaient, messieurs, les destinées
de M. Daru, encore pleines de promesses et d'espérances, quand la mort vint
clore à jamais cette vie laborieuse, et lui imposer le repos avant la fatigue!
Ainsi nous passons! ainsi une génération s'effeuille, pour ainsi dire, devant
nous, et tombe homme à homme dans l'oubli ou dans l'immortalité! Encore quelques
noms illustres, encore quelques éloges éclatants, et celle dont l'agitation et
le bruit ont fatigué le monde et retentiront dans de longs âges, dormira tout
entière dans le repos et dans le silence. Quand ce moment est arrivé, quand les
passions et les opinions contemporaines sont ensevelies avec la poussière des
générations éteintes; quand l'amour et la haine, quand le bienfait et l'injure
ne retentissent plus dans les coeurs des hommes nouveaux, alors la postérité se
lève et juge: l'heure est venu pour cette grande renommée du dix-huitième
siècle, de ce siècle qui, né dans la corruption de la Régence, grandissant à
l'ombre d'un règne qui se trahissait lui-même, jouant indifféremment avec les
armes du sophisme ou de la raison, sapant les fondements de toutes les
institutions avant de les avoir étayées, s'assoupissait dans tous les délires de
l'espérance, à la voix de ses poëtes et de ses sages, et se réveillait au bruit
de ses institutions croulantes, aux lueurs de ses incendies, aux cris de ses
victimes et de ses bourreaux. Son nom, que nous cherchons encore, sera difficile
à trouver! De sa naissance à sa fin, il y a de tout en lui, depuis la pitié
jusqu'à l'horreur, depuis l'admiration jusqu'au mépris! Mais quelle que soit
l'épithète glorieuse ou vengeresse dont les générations futures le marquent
parmi les siècles, nous pouvons le dire ici, sans crainte d'être démentis par
l'avenir, ce ne fut point un siècle de pensée, ce fut un siècle d'action! la
philosophie moqueuse n'y fit point un de ces pas immenses qui portent
l'intelligence humaine sous un nouvel horizon; les arts n'y furent point
inspirés, car ils ne regardèrent jamais le ciel, d'où toute inspiration descend;
la poésie y négligea sa lyre, pour n'y saisir qu'un froid pinceau; elle étouffa
sur ses lèvres le grand nom, le nom de Dieu, qui doit retentir au moins dans
l'âme des poëtes, ces instruments animés du grand concert de la création! La
science seule y grandit, parce que la science vit de faits et non d'idées;
l'éloquence seule y fut forte, parce que l'éloquence est encore de l'action. La
voix de Mirabeau, un de ces hommes gigantesques qui apparaissent à la chute des
empires, et qui, comme Samson, semblent pouvoir à leur gré soutenir seuls les
colonnes de l'édifice ou les entraîner dans leur chute. Mais Mirabeau lui-même
n'y serait qu'une renommée vulgaire, s'il n'eût été le premier des orateurs et
des tribuns!
Et nous, qui jugeons les autres, bientôt on nous jugera
nous-mêmes; bientôt un impartial avenir nous demandera nos titres à cette part
de renommée que nous croyons immense, et qu'il connaîtra seul; bientôt il fera
le redoutable inventaire de nos opinions, que nous nommons des principes; de nos
préventions, que nous appelons de la justice; de notre bruit, que nous prenons
pour de la gloire. Et déjà nous nous jugeons nous-mêmes; déjà, invoquant nos
préjugés pour arbitres, nos affections pour juges, nous prononçons, au gré de
nos passions encore brûlantes, l'apothéose ou l'arrêt d'un siècle dont nous
n'avons vu que la sanglante aurore; siècle de ténèbres pour les uns, siècle de
lumière pour les autres, siècle à controverse pour tous!
Ne partageons,
messieurs, ni ce mépris ni cet orgueil; ne croyons point que cette vérité, qui
appartient à tous les temps et à tous les hommes, ait attendu notre heure pour
se lever sans nuage sur notre berceau. N'oublions point que toute vérité est
fille d'une autre, fille du temps, comme ont dit les sages, et que la
civilisation tout entière est suspendue à cette chaîne de traditions, dont la
chaîne d'or qui portait le monde n'était qu'une éclatante figure. Mais aussi ne
nous calomnions pas nous-mêmes; le jour de la justice se lèvera assez tôt; assez
tôt la postérité dira en pesant nos mémoires : -Ils furent (ce que nous sommes
en effet) les hommes d'une double époque, dans un siècle de transition!-
Quant à moi, messieurs, si, atteint quelquefois de ce dégoût de mon temps,
maladie éternelle de tout ce qui pense, j'étais tenté d'être injuste envers mon
siècle, je jetterais un regard sur les hommes devant qui s'élève aujourd'hui ma
voix; je contemplerais, dans cette enceinte même, ici, l'Homère du
christianisme, assis non loin de son Platon; là, cet orateur philosophe, que la
pensée et la parole, que la monarchie et la liberté revendiquent comme leur plus
loyal et leur plus profond interprète. Ici, ce généreux citoyen qui le premier
osa tenter la colère de la tyrannie, quand tout flattait ou se taisait; homme
digne des temps antiques, si les temps antiques furent ceux de la simplicité, de
la vertu, de la candeur, du génie, du dévouement qui ne se compte pour rien, et
de la gloire qui s'ignore elle-même! Sa parole, comme un glaive libérateur,
trancha ce noeud de servitude qui enchaînait la France à l'oppression, et
retentira longtemps dans notre histoire comme le premier soupir de restauration
et de liberté sorti du coeur d'un homme de bien, son plus digne temple et son
plus éloquent organe! Ce Pline français, chez qui le génie n'est que l'oeil de
la science, et dont la vaste et puissante intelligence semble avoir été créée
par la nature pour la surprendre dans ses mystères, comme pour la décrire dans
sa majesté; ce digne chef de notre premier corps politique, dont la sagesse se
confondra dans l'avenir avec la sagesse de nos législations qu'il a préparées;
ces maîtres de nos deux scènes, les uns, habiles héritiers de nos
chefs-d'oeuvre, qu'ils perpétuent, les autres, hardis novateurs, cherchant le
vrai dans la seule nature et la lumière dans leur seul génie; ces dignes princes
de l'Église, qui consacrent les lettres de la sainteté de leur vertu; enfin ce
jeune et brillant Quintilien, qui, dans l'ombre de nos écoles, s'est élevé à lui
seul une tribune retentissante, et dont l'éloquence, dépassant cette tribune
même, s'élève à la hauteur de tous les sujets, à la rivalité de tous les
talents. Que si, franchissant les bornes de cette enceinte, mon regard se porte
sur la génération qui s'avance, je le dirai, messieurs, je le dirai avec une
intime et puissante conviction, dussé-je être accusé d'exagérer l'espérance et
de flatter l'avenir, heureux ceux qui viennent après nous! tout annonce pour eux
un grand siècle, une des époques caractéristiques de l'humanité. Le fleuve a
franchi sa cataracte, le flot s'apaise, le bruit s'éloigne, l'esprit humain
coule dans un lit plus large, il coule libre et fort; il n'a plus à craindre que
sa propre fougue, il ne peut être souillé que de son propre limon. Une intention
droite l'emporte et le dirige; une soif immense de perfectionnement, de morale
et de vérité, le dévore; un sens nouveau, un sens salutaire ou terrible, lui a
été donné pour l'assouvir. Ce sens, qui a été révélé à l'humanité dans sa
vieillesse, comme pour la consoler et la rajeunir, c'est la presse: cette
faculté nouvelle, qui s'ignore, s'épouvante encore d'elle-même; elle jette dans
une civilisation toute faite le même désordre qu'un sens de plus jetterait
d'abord dans l'organisation humaine; mais le temps, mais ses propres excès, mais
l'épreuve seule infaillible des législations, en régleront l'usage sans en
retrancher le fruits, et, quel que soit le doute effrayant dont elle travaille
encore les plus fermes intelligences, je ne puis croire que nous devions maudire
une puissance de plus accordée à la pensée de l'homme par une Providence plus
généreuse et plus prévoyante que nous, étouffer un de ses plus beaux dons, et
lui rejeter son bienfait.
Une jeunesse studieuse et pure s'avance avec
gravité dans la vie; les grands spectacles qui ont frappé ses premiers regards
l'ont mûrie avant l'âge: on dirait qu'un siècle la sépare des générations qui la
précèdent. Elle sent la dignité de la vocation humaine, vocation relevée et
élargie par les institutions où toutes les libertés de l'homme ont leur jeu, où
toutes ses forces ont leur emploi, où toutes ses vertus ont leur prix. Les
lettres s'imprègnent de cette moralité des moeurs et de lois. La philosophie,
rougissant d'avoir brigué la mort et revendiqué le néant, retrouve ses titres
dans le spiritualisme, et redevient divine en reconnaissant son Dieu. Le
spiritualisme lui-même remonte d'un cours insensible vers la philosophie
relevée; il s'incline devant le dogme, mystérieuse expression de vérités
surhumaines, et confesse enfin que, pour être juste comme pour être vraie, la
philosophie ne peut point faire abstraction de la plus pure et de la plus large
émanation de lumière qui ait été départie à l'homme: le christianisme!
L'histoire s'étend et s'éclaire; elle écrit l'homme tout entier, elle voit les
idées sous les faits, et suit les progrès du genre humain dans la marche sourde
et lente de la pensée, plus que dans ces journées sanglantes qui élèvent ou
précipitent la fortune d'un homme sans rien changer au sort de l'humanité. La
poésie, dont une sorte de profanation intellectuelle avait fait si longtemps,
parmi nous, une habile torture de la langue, un jeu stérile de l'esprit, se
souvient de son origine et de sa fin. Elle renaît fille de l'enthousiasme et de
l'inspiration, expression idéale et mystérieuse de ce que l'âme a de plus éthéré
et de plus inexprimable, sens harmonieux des douleurs ou des voluptés de
l'esprit; après avoir enchanté de ses fables la jeunesse du genre humain, elle
l'élève, sur ses ailes plus fortes, jusqu'à la vérité aussi poétique que ses
songes, et cherche des images plus neuves pour lui parler enfin la langue de sa
force et de sa virilité. Un souffle religieux travaille la pensée humaine; mais
cette religion intime et sincère ne s'appuie que sur la conscience et la foi.
Elle ne demande au pouvoir ni des alliances qui l'altèrent, ni des faveurs qui
la corrompent; elle ne demande que ce qu'elle accorde elle-même, que ce qui fait
son essence et sa gloire: indépendance et conviction. La politique n'est plus
cet art honteux de corrompre ou de tromper pour asservir. Le christianisme avait
jeté aussi en elle un germe divin de moralité, d'égalité et de vertu, qu'il a
fallu des siècles pour faire éclore. On le voit poindre d'âge en âge, dans les
soupirs des peuples et dans les voeux des bons rois, comme une pensée vivace du
genre humain, toujours combattue, jamais étouffée; déjà le génie bienfaisant de
Fénelon la révèle au pouvoir, comme la sainte loi de la charité politique, comme
l'évangile des rois. Elle survit aux rigueurs du despotisme, comme aux
saturnales de l'anarchie; elle triomphe des faibles qui la nient comme des
insensés qui la profanent. La morale, la raison et la liberté sortent enfin du
vague des théories, essayent des formes, et prennent une vie et un corps dans
des institutions où l'ordre et la liberté se garantissent, où la monarchie qui
les protége grandit à nos yeux du seul titre que nous revendiquons pour elle, la
tutrice des droits et des progrès du genre humain.
Voilà les prémisses du
siècle qui s'ouvre! s'il n'oublie point les sanglantes leçons du passé; s'il se
souvient de l'anarchie et de la servitude, ces deux fléaux vengeurs qui
attendent, pour les punir, les fautes des rois ou les excès des peuples; s'il ne
demande point aux institutions humaines plus que l'imperfection de notre nature
ne comporte, il remplira sa glorieuse destinée; il répondra à ce sentiment
sympathique dont les hommes d'espérance aiment à le saluer dès aujourd'hui. Ce
siècle datera de notre double restauration: restauration de la liberté par le
trône, et du trône par la liberté. Il portera le nom ou de ce roi législateur
qui consacra les progrès du temps dans la Charte, ou de ce roi honnête homme,
dont la parole est une charte, et qui maintiendra à sa postérité ce don
perpétuel de sa famille. N'oublions pas que notre avenir est lié
indissolublement à celui de nos rois; qu'on ne peut séparer l'arbre de la racine
sans dessécher les rameaux, et que la monarchie a tout porté parmi nous,
jusqu'aux fruits parfaits de la liberté. L'histoire nous dit que les peuples se
personnifient, pour ainsi dire, dans certaines races royales, dans les dynasties
qui les représentent, qu'ils déclinent quand ces races déclinent, qu'ils se
relèvent quand elles se régénèrent, qu'ils périssent quand elles succombent, et
que certaines familles de rois sont comme des dieux domestiques, qu'on ne
pourrait enlever du seuil de nos ancêtres sans que le foyer lui-même fût ravagé
ou détruit.
Et vous, messieurs, vous ouvrirez successivement vos rangs au
talent, au génie, à la vertu, à toutes les prééminences de ces époques; déjà
d'illustres et pures renommées vous attendent; vous n'en laisserez aucune sur le
seuil! Sans acception d'écoles ou de partis, vous vous placerez, comme la
vérité, au-dessus des systèmes. Tous les systèmes sont faux; le génie seul est
vrai, parce que la nature seule est infaillible. Il fait un pas, et l'abîme est
franchi! il marche, et le mouvement est prouvé! Vous voudrez que ce corps
illustre, comme le prisme dont les nuances diverses forment l'éclatante
harmonie, réunisse toutes les célébrités contemporaines, et concentre les rayons
de cette immortalité nationale dont vous êtes le foyer et l'emblème; et vous
glorifierez ainsi le roi qui vous protége, le grand homme qui vous fonda, la
France qui se reconnaît et qui s'honore en vous.
----
PREMIÈRES
MÉDITATIONS POÉTIQUES.
I
L'ISOLEMENT.
Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil,
tristement je m'assieds;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes;
Il serpente, et s'enfonce en
un lointain obscur;
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où
l'étoile du soir se lève dans l'azur.
Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor
jette un dernier rayon;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.
Cependant, s'élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand
dans les airs;
Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique
Aux derniers
bruits du jour mêle de saints concerts.
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N'éprouve devant eux ni
charme ni transports;
Je contemple la terre ainsi qu'une âme errante:
Le
soleil des vivants n'échauffe plus les morts.
De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l'aquilon, de
l'aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l'immense étendue,
Et je dis: -Nulle part le bonheur ne m'attend.-
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont
pour moi le charme est envolé?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si
chères,
Un être seul vous manque, et tout est dépeuplé!
Quand le tour du soleil ou commence ou s'achève,
D'un oeil indifférent je
le suis dans son cours;
En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,
Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient
partout le vide et les déserts;
Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire;
Je ne demande rien à l'immense univers.
Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil
éclaire d'autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux!
Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire;
Là, je retrouverais et
l'espoir et l'amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n'a
pas de nom au terrestre séjour!
Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore,
Vague objet de mes voeux,
m'élancer jusqu'à toi!
Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore?
Il
n'est rien de commun entre la terre et moi.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève
et l'arrache aux vallons;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie:
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons!
Commentaire.
J'écrivis cette première méditation un soir du mois de septembre 1819, au
coucher du soleil, sur la montage qui domine la maison de mon père, à Milly.
J'étais isolé depuis plusieurs mois dans cette solitude. Je lisais, je rêvais,
j'essayais quelquefois d'écrire, sans rencontrer jamais la note juste et vraie
qui répondit à l'état de mon âme; puis je déchirais et je jetais au vent les
vers que j'avais ébauchés. J'avais perdu l'année précédente, par une mort
précoce, la personne que j'avais le plus aimée jusque-là. Mon coeur n'était pas
guéri de sa première grande blessure, il ne le fut même jamais. Je puis dire que
je vivais en ce temps-là avec les morts plus qu'avec les vivants. Ma
conversation habituelle, selon l'expression sacrée, était dans le ciel. On a vu
dans Raphaël comment j'avais été attaché et détaché soudainement de mon
idolâtrie d'ici-bas.
J'avais emporté ce jour-là sur la montagne un volume de Pétrarque, dont je
lisais de temps en temps quelques sonnets. Les premiers vers de ces sonnets me
ravissaient en extase dans le monde de mes propres pensées. Les derniers vers me
sonnaient mélodieusement à l'oreille, mais faux au coeur. Le sentiment y devient
l'esprit. L'esprit a toujours, pour moi, neutralisé le génie. C'est un vent
froid qui sèche les larmes sur les yeux. Cependant j'adorais et j'adore encore
Pétrarque. L'image de Laure, le paysage de Vaucluse, sa retraite dans les
collines euganéennes, dans son petit village que je me figurais semblable
à Milly, cette vie d'une seule pensée, ce soupir qui se convertit naturellement
en vers, ces vers qui ne portent qu'un nom aux siècles, cet amour mêlé à cette
prière, qui font ensemble comme un duo dont une voix se plaint sur la
terre, dont l'autre voix répond du ciel; enfin cette mort idéale de Pétrarque la
tête sur les pages de son livre, les lèvres collées sur le nom de Laure, comme
si sa vie se fût exhalée dans un baiser donné à un rêve! tout cela m'attachait
alors et m'attache encore aujourd'hui à Pétrarque. C'est incontestablement pour
moi le premier poëte de l'Italie moderne, parce qu'il est à la fois le plus
élevé et le plus sensible, le plus pieux et le plus amoureux; il est
certainement aussi le plus harmonieux: pourquoi n'est-il pas le plus simple?
Mais la simplicité est le chef-d'oeuvre de l'art, et l'art commençait. Les vices
de la décadence sont aussi les vices de l'enfance des littératures. Les poésies
populaires de la Grèce moderne, de l'Arabie et de la Perse, sont pleines
d'afféterie et de jeux de mots. Les peuples enfants aiment ce qui brille avant
d'aimer ce qui luit; il en est pour eux des poésies comme des couleurs:
l'écarlate et la pourpre leur plaisent dans les vêtements avant les couleurs
modérées dont se revêtent les peuples plus avancés en civilisation et en vrai
goût.
Je rentrai à la nuit tombante, mes vers dans la mémoire, et me les redisant à
moi-même avec une douce prédilection. J'étais comme le musicien qui a trouvé un
motif, et qui se le chante tout bas avant de le confier à l'instrument.
L'instrument pour moi, c'était l'impression. Je brûlais d'essayer l'effet du
timbre de ces vers sur le coeur de quelques hommes sensibles. Quant au public,
je n'y songeais pas, ou je n'en espérais rien. Il s'était trop endurci le
sentiment, le goût et l'oreille aux vers techniques de Delille, d'Esménard et de
toute l'école classique de l'Empire, pour trouver du charme à des effusions de
l'âme, qui ne ressemblaient à rien, selon l'expression de M. D*** à Raphaël.
Je résolus de tenter le hasard, et de les faire imprimer à vingt exemplaires
sur beau papier, en beau caractère, par les soins du grand artiste en
typographie, de l'Elzevir moderne, M. Didot. Je les envoyai à un de mes
amis à Paris: il me les renvoya imprimés. Je fus aussi ravi en me lisant pour la
première fois, magnifiquement reproduit sur papier vélin, que si j'avais vu dans
un miroir magique l'image de mon âme. Je donnai mes vingt exemplaires à mes
amis: ils trouvèrent les vers harmonieux et mélancoliques; ils me présagèrent
l'étonnement d'abord, puis après l'émotion du public. Mais j'avais moins de
confiance qu'eux dans le goût dépravé, ou plutôt racorni, du temps. Je me
contentai de ce public composé de quelques coeurs à l'unisson du mien, et je ne
pensai plus à la publicité.
Ce ne fut que longtemps après, qu'en feuilletant un jour mon volume de
Pétrarque, je retrouvai ces vers, intitulés: Méditation, et que je les
recueillis par droit de primogéniture pour en faire la première pièce de mon
recueil. Ce souvenir me les a rendus toujours chers depuis, parce qu'ils étaient
tombés de ma plume comme une goutte de la rosée du soir sur la colline de mon
berceau, et comme une larme sonore de mon coeur sur la page de Pétrarque, où je
ne voulais pas écrire, mais pleurer.
----
II
L'HOMME.
A LORD BYRON.
Toi, dont le monde encore ignore le vrai nom,
Esprit mystérieux, mortel,
ange, ou démon,
Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie,
J'aime de
tes concerts la sauvage harmonie,
Comme j'aime le bruit de la foudre et des
vents
Se mêlant dans l'orage à la voix des torrents!
La nuit est ton
séjour, l'horreur est ton domaine:
L'aigle, roi des déserts, dédaigne ainsi
la plaine;
Il ne veut, comme toi, que des rocs escarpés
Que l'hiver a
blanchis, que la foudre a frappés,
Des rivages couverts des débris du
naufrage,
Ou des champs tout noircis des restes de carnage:
Et, tandis
que l'oiseau qui chante ses douleurs
Bâtit au bord des eaux son nid parmi
les fleurs,
Lui des sommets d'Athos franchit l'horrible cime,
Suspend
aux flancs des monts sont aire sur l'abîme,
Et là, seul, entouré de membres
palpitants,
De rochers d'un sang noir sans cesse dégouttants,
Trouvant
sa volupté dans les cris de sa proie,
Bercé par la tempête, il s'endort dans
la joie.
Et toi, Byron, semblable à ce brigand des airs,
Les cris du désespoir
sont tes plus doux concerts.
Le mal est ton spectacle, et l'homme est ta
victime.
Ton oeil, comme Satan, a mesuré l'abîme,
Et ton âme, y
plongeant loin du jour et de Dieu,
A dit à l'espérance un éternel adieu!
Comme lui maintenant, régnant dans les ténèbres,
Ton génie invincible
éclate en chants funèbres;
Il triomphe, et ta voix, sur un mode infernal,
Chante l'hymne de gloire au sombre dieu du mal.
Mais que sert de lutter
contre sa destinée?
Que peut contre le sort la raison mutinée?
Elle n'a,
comme l'oeil, qu'un étroit horizon.
Ne porte pas plus loin tes yeux ni ta
raison:
Hors de là tout nous fuit, tout s'éteint, tout s'efface;
Dans ce
cercle borné Dieu t'a marqué ta place:
Comment? pourquoi? qui sait? De ses
puissantes mains
Il a laissé tomber le monde et les humains,
Comme il a
dans nos champs répandu la poussière,
Ou semé dans les airs la vie et la
lumière;
Il le sait, il suffit: l'univers est à lui,
Et nous n'avons à
nous que le jour d'aujourd'hui!
Notre crime est d'être homme et de vouloir
connaître:
Ignorer et servir, c'est la loi de notre être.
Byron, ce mot
est dur: longtemps j'en ai douté;
Mais pourquoi reculer devant la vérité?
Ton titre devant Dieu, c'est d'être son ouvrage,
De sentir, d'adorer ton
divin esclavage;
Dans l'ordre universel, faible atome emporté,
D'unir à
ses desseins ta libre volonté,
D'avoir été conçu par son intelligence,
De le glorifier par ta seule existence:
Voilà, voilà ton sort. Ah! loin
de l'accuser,
Baise plutôt le joug que tu voudrais briser;
Descends du
rang des dieux qu'usurpait ton audace;
Tout est bien, tout est bon, tout est
grand à sa place;
Aux regards de Celui qui fit l'immensité
L'insecte
vaut un monde: ils ont autant coûté!
Mais cette loi, dis-tu, révolte ta justice;
Elle n'est à tes yeux qu'un
bizarre caprice,
Un piége où la raison trébuche à chaque pas.
Confessons-la, Byron, et ne la jugeons pas.
Comme toi, ma raison en
ténèbres abonde,
Et ce n'est pas à moi de t'expliquer le monde.
Que
celui qui l'a fait t'explique l'univers:
Plus je sonde l'abîme, hélas! plus
je m'y perds.
Ici-bas, la douleur à la douleur s'enchaîne,
Le jour
succède au jour, et la peine à la peine.
Borné dans sa nature, infini dans
ses voeux,
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux:
Soit
que, déshérité de son antique gloire,
De ses destins perdus il garde la
mémoire;
Soit que de ses désirs l'immense profondeur
Lui présage de loin
sa future grandeur.
Imparfait ou déchu, l'homme est le grand mystère.
Dans la prison des sens, enchaîné sur la terre,
Esclave, il sent un
coeur né pour la liberté;
Malheureux, il aspire à la félicité;
Il veut
sonder le monde, et son oeil est débile;
Il veut aimer toujours: ce qu'il
aime est fragile!
Tout mortel est semblable à l'exilé d'Éden:
Lorsque
Dieu l'eut banni du céleste jardin,
Mesurant d'un regard les fatales
limites,
Il s'assit en pleurant aux portes interdites.
Il entendit de
loin dans le divin séjour
L'harmonieux soupir de l'éternel amour,
Les
accents du bonheur, les saints concerts des anges
Qui, dans le sein de Dieu,
célébraient ses louanges;
Et, s'arrachant du ciel dans un pénible effort,
Son oeil avec effroi retomba sur son sort.
Malheur à qui du fond de l'exil de la vie
Entendit ces concerts d'un
monde qu'il envie!
Du nectar idéal sitôt qu'elle a goûté,
La nature
répugne à la réalité;
Dans le sein du possible en songe elle s'élance;
Le réel est étroit, le possible est immense;
L'âme avec ses désirs s'y
bâtit un séjour
Où l'on puise à jamais la science et l'amour;
Où, dans
des océans de beauté, de lumière,
L'homme, altéré toujours, toujours se
désaltère,
Et de songes si beaux enivrant son sommeil,
Ne se reconnaît
plus au moment du réveil.
Hélas! tel fut ton sort, telle est ma destinée.
J'ai vidé comme toi la
coupe empoisonnée;
Mes yeux, comme les tiens, sans voir se sont ouverts:
J'ai cherché vainement le mot de l'univers,
J'ai demandé sa cause à
toute la nature,
J'ai demandé sa fin à toute créature;
Dans l'abîme sans
fond mon regard a plongé;
De l'atome au soleil j'ai tout interrogé,
J'ai
devancé les temps, j'ai remonté les âges:
Tantôt, passant les mers pour
écouter les sages:
Mais le monde à l'orgueil est un livre fermé!
Tantôt,
pour deviner le monde inanimé,
Fuyant avec mon âme au sein de la nature,
J'ai cru trouver un sens à cette langue obscure.
J'étudiai la loi par
qui roulent les cieux;
Dans leurs brillants déserts Newton guida mes yeux;
Des empires détruits je méditai la cendre;
Dans ces sacrés tombeaux Rome
m'a vu descendre;
Des mânes les plus saints troublant le froid repos,
J'ai pesé dans mes mains la cendre des héros:
J'allais redemander à leur
vaine poussière
Cette immortalité que tout mortel espère.
Que dis-je?
suspendu sur le lit des mourants,
Mes regards la cherchaient dans des yeux
expirants;
Sur ces sommets noircis par d'éternels nuages,
Sur ces flots
sillonnés par d'éternels orages,
J'appelais, je bravais le choc des
éléments.
Semblable à la sibylle en ses emportements,
J'ai cru que la
nature, en ces rares spectacles,
Laissait tomber pour nous quelqu'un de ses
oracles:
J'aimais à m'enfoncer dans ces sombres horreurs.
Mais en vain
dans son calme, en vain dans ses fureurs,
Cherchant ce grand secret sans
pouvoir le surprendre,
J'ai vu partout un Dieu sans jamais le comprendre!
J'ai vu le bien, le mal, sans choix et sans desseins,
Tomber comme au
hasard, échappés de son sein;
J'ai vu partout le mal où le mieux pouvait
être,
Et je l'ai blasphémé, ne pouvant le connaître:
Et ma voix, se
brisant contre ce ciel d'airain,
N'a pas même eu l'honneur d'irriter le
destin.
Mais un jour que, plongé dans ma propre infortune,
J'avais lassé le ciel
d'une plainte importune,
Une clarté d'en haut dans mon sein descendit,
Me tenta de bénir ce que j'avait maudit;
Et, cédant sans combattre au
souffle qui m'inspire,
L'hymne de la raison s'élança dans ma lyre.
-Gloire à toi dans les temps et dans l'éternité,
Éternelle raison,
suprême volonté!
Toi dont l'immensité reconnaît la présence,
Toi dont
chaque matin annonce l'existence!
Ton souffle créateur s'est abaissé sur
moi;
Celui qui n'était pas a paru devant toi!
J'ai reconnu ta voix avant
de me reconnaître,
Je me suis élancé jusqu'aux portes de l'Être:
Me
voici! le néant te salue en naissant;
Me voici! mais que suis-je? un atome
pensant.
Qui peut entre nous deux mesurer la distance?
Moi, qui respire
en toi ma rapide existence,
A l'insu de moi-même, à ton gré façonné,
Que
me dois-tu, Seigneur, quand je ne suis pas né?
Rien avant, rien après:
gloire à la fin suprême!
Qui tira tout de toi se doit tout à soi-même.
Jouis, grand artisan, de l'oeuvre de tes mains:
Je suis pour accomplir
tes ordres souverains;
Dispose, ordonne, agis; dans les temps, dans
l'espace,
Marque-moi pour ta gloire et mon jour et ma place:
Mon être,
sans se plaindre et sans t'interroger,
De soi-même, en silence, accourra s'y
ranger.
Comme ces globes d'or qui dans les champs du vide
Suivent avec
amour ton ombre qui les guide,
Noyé dans la lumière ou perdu dans la nuit,
Je marcherai comme eux où ton doigt me conduit:
Soit que, choisi par toi
pour éclairer les mondes,
Réfléchissant sur eux les feux dont tu m'inondes,
Je m'élance entouré d'esclaves radieux,
Et franchisse d'un pas tout
l'abîme des cieux;
Soit que, me reléguant loin, bien loin de ta vue,
Tu
ne fasses de moi, créature inconnue,
Qu'un atome oublié sur les bords du
néant,
Ou qu'un grain de poussière emporté par le vent,
Glorieux de mon
sort, puisqu'il est ton ouvrage,
J'irai, j'irai partout te rendre un même
hommage,
Et, d'un égal amour accomplissant ta loi,
Jusqu'aux bords du
néant murmurer: -Gloire à toi!-
-Ni si haut, ni si bas! simple enfant de la terre,
Mon sort est un
problème, et ma fin un mystère;
Je ressemble, Seigneur, au globe de la nuit,
Qui, dans la route obscure où ton doigt le conduit,
Réfléchit d'un côté
les clartés éternelles,
Et de l'autre est plongé dans les ombres mortelles.
L'homme est le point fatal où les deux infinis
Par la toute-puissance
ont été réunis.
A tout autre degré, moins malheureux peut-être,
J'eusse
été... Mais je suis ce que je devais être;
J'adore sans la voir ta suprême
raison:
Gloire à toi qui m'a fait! ce que tu fais est bon.
Cependant,
accablé sous le poids de ma chaîne,
Du néant au tombeau l'adversité
m'entraîne;
Je marche dans la nuit par un chemin mauvais,
Ignorant d'où
je viens, incertain où je vais,
Et je rappelle en vain ma jeunesse écoulée,
Comme l'eau du torrent dans sa course troublée.
Gloire à toi! le malheur
en naissant m'a choisi;
Comme un jouet vivant ta droite m'a saisi;
J'ai
mangé dans le pleurs le pain de ma misère,
Et tu m'as abreuvé des eaux de ta
colère.
Gloire à toi! J'ai crié, tu n'as pas répondu:
J'ai jeté sur la
terre un regard confondu;
J'ai cherché dans le ciel le jour de ta justice;
Il s'est levé, Seigneur, et c'est pour mon supplice.
Gloire à toi!
L'innocence est coupable à tes yeux:
Un seul être, du moins, me restait sous
les cieux;
Toi-même de nos jours avais mêlé la trame,
Sa vie était ma
vie, et son âme mon âme;
Comme un fruit encor vert du rameau détaché,
Je
l'ai vu de mon sein avant l'âge arraché!
Ce coup, que tu voulais me rendre
plus terrible,
La frappa lentement pour m'être plus sensible:
Dans ses
traits expirants, où je lisais mon sort,
J'ai vu lutter ensemble et l'amour
et la mort;
J'ai vu dans ses regards la flamme de la vie,
Sous la main
du trépas par degrés assoupie,
Se ranimer encore au souffle de l'amour.
Je disais chaque jour: -Soleil, encore un jour!-
Semblable au criminel
qui, plongé dans les ombres,
Et descendu vivant dans les demeures sombres,
Près du dernier flambeau qui doive l'éclairer,
Se penche sur sa lampe et
la voit expirer,
Je voulais retenir l'âme qui s'évapore;
Dans son
dernier regard je la cherchais encore!
Ce soupir, ô mon Dieu! dans ton sein
s'exhala:
Hors du monde avec lui mon espoir s'envola!
Pardonne au
désespoir un moment de blasphème,
J'osai... Je me repens: gloire au maître
suprême!
Il fit l'eau pour couler, l'aquilon pour courir,
Les soleils
pour brûler, et l'homme pour souffrir!
-Que j'ai bien accompli cette loi de mon être!
La nature insensible obéit
sans connaître;
Moi seul, te découvrant sous la nécessité,
J'immole avec
amour ma propre volonté;
Moi seul je t'obéis avec intelligence;
Moi seul
je me complais dans cette obéissance;
Je jouis de remplir en tout temps, en
tout lieu,
La loi de ma nature et l'ordre de mon Dieu;
J'adore en mes
destins ta sagesse suprême,
J'aime ta volonté dans mes supplices même:
Gloire à toi! gloire à toi! Frappe, anéantis-moi!
Tu n'entendras qu'un
cri: -Gloire à jamais à toi!-
Ainsi ma voix monta vers la voûte céleste:
Je rendis gloire au ciel, et
le ciel fit le reste.
Mais silence, ô ma lyre! Et toi, qui dans tes mains
Tiens le coeur palpitant des sensibles humains,
Byron, viens en tirer
des torrents d'harmonie:
C'est pour la vérité que Dieu fit le génie.
Jette un cri vers le ciel, ô chantre des enfers!
Le ciel même aux damnés
enviera tes concerts.
Peut-être qu'à ta voix, de la vivante flamme
Un
rayon descendra dans l'ombre de ton âme;
Peut-être que ton coeur, ému de
saints transports,
S'apaisera soi-même à tes propres accords,
Et qu'un
éclair d'en haut perçant ta nuit profonde,
Tu verseras sur nous la clarté
qui t'inonde.
Ah! si jamais ton luth, amolli par tes pleurs,
Soupirait sous tes doigts
l'hymne de tes douleurs,
Ou si, du sein profond des ombres éternelles,
Comme un ange tombé tu secouais tes ailes,
Et, prenant vers le jour un
lumineux essor,
Parmi les choeurs sacrés tu t'essayais encor;
Jamais,
jamais l'écho de la céleste voûte,
Jamais ces harpes d'or que Dieu lui-même
écoute,
Jamais des séraphins les choeurs mélodieux
De plus divins
accords n'auraient ravi les cieux!
Courage, enfant déchu d'une race divine!
Tu portes sur ton front ta superbe origine;
Tout homme, en te voyant,
reconnaît dans tes yeux
Un rayon éclipsé de la splendeur des cieux!
Roi des chants immortels, reconnais-toi toi-même!
Laisse aux fils de la
nuit le doute et le blasphème;
Dédaigne un faux encens qu'on t'offre de si
bas:
La gloire ne peut être où la vertu n'est pas.
Viens reprendre ton
rang dans ta splendeur première,
Parmi ces purs enfants de gloire et de
lumière
Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer,
Et qu'il fit pour
chanter, pour croire et pour aimer!
Commentaire.
Je n'ai jamais connu lord Byron. J'avais écrit la plupart de mes Méditations
avant d'avoir lu ce grand poëte. Ce fut un bonheur pour moi. La puissance
sauvage, pittoresque et souvent perverse de ce génie aurait nécessairement
entraîné ma jeune imagination hors de sa voie naturelle: j'aurais cessé d'être
original en voulant marcher sur ses traces. Lord Byron est incontestablement à
mes yeux la plus grande nature poétique des siècles modernes. Mais le désir de
produire plus d'effet sur les esprits blasés de son temps l'a jeté dans le
paradoxe. Il a voulu être le Lucifer révolté d'un pandémonium humain. Il
s'est donné un rôle de fantaisie dans je ne sais quel drame sinistre dont il est
à la fois l'auteur et l'acteur. Il s'était fait énigme pour être deviné. On voit
qu'il procédait de Goethe, le Byron allemand; qu'il avait lu Faust,
Méphistophélès, Marguerite, et qu'il s'est efforcé de réaliser en
lui un Faust poëte, un don Juan lyrique. Plus tard il est descendu plus bas; il
s'est ravalé jusqu'à Rabelais, dans un poëme facétieux. Il a voulu faire de la
poésie, qui est l'hymne de la terre, la grande raillerie de l'amour, de la
vertu, de l'idéal, de Dieu. Il était si grand qu'il n'a pu se rapetisser tout à
fait. Ses ailes l'enlevaient malgré lui de cette fange et le reportaient au ciel
à chaque instant. C'est qu'en lui le poëte était immense, l'homme incomplet,
puéril, ambitieux de néants. Il prenait la vanité pour la gloire, la curiosité
qu'il inspirait artificiellement pour le regard de la postérité, la misanthropie
pour la vertu.
Né grand, riche, indépendant et beau, il avait été blessé par quelques
feuilles de rose dans le lit tout fait de son aristocratie et de sa jeunesse.
Quelques articles critiques contre ses premiers vers lui avaient semblé un crime
irrémissible de sa patrie contre lui. Il était entré à la chambre des pairs;
deux discours prétentieux et médiocres n'avaient pas été applaudis: il s'était
exilé alors en secouant la poussière de ses pieds, et en maudissant sa terre
natale. Enfant gâté par la nature, par la fortune et par le génie, les sentiers
de la vie réelle, quoique si bien aplanis sous ses pas, lui avaient paru encore
trop rudes. Il s'était enfui sur les ailes de son imagination, et livré à tous
ses caprices.
J'entendis parler pour la première fois de lui par un de mes anciens amis qui
revenait d'Angleterre en 1819. Le seul récit de quelques-uns de ses poëmes
m'ébranla l'imagination. Je savais mal l'anglais alors, et on n'avait rien
traduit de Byron encore. L'été suivant, me trouvant à Genève, un de mes amis qui
y résidait encore me montra un soir, sur la grève du lac Léman, un jeune homme
qui descendait de bateau et qui montait à cheval pour rentrer dans une de ces
délicieuses villas réfléchies dans les eaux du lac. Mon ami me dit que ce
jeune homme était un fameux poëte anglais, appelé lord Byron. Je ne fis
qu'entrevoir son visage pâle et fantastique à travers la brume du crépuscule.
J'étais alors bien inconnu, bien pauvre, bien errant, bien découragé de la vie.
Ce poëte misanthrope, jeune, riche, élégant de figure, illustre de nom, déjà
célèbre de génie, voyageant à son gré ou se fixant à son caprice dans les plus
ravissantes contrées du globe, ayant des barques à lui sur les vagues, des
chevaux sur les grèves, passant l'été sous les ombrages des Alpes, les hivers
sous les orangers de Pise, me paraissait le plus favorisé des mortels. Il
fallait que ses larmes vinssent de quelque source de l'âme bien profonde et bien
mystérieuse pour donner tant d'amertume à ses accents, tant de mélancolie à ses
vers. Cette mélancolie même était un attrait de plus pour mon coeur.
Quelques jours après, je lus, dans un recueil périodique de Genève, quelques
fragments traduits du Corsaire, de Lara, de Manfred. Je
devins ivre de cette poésie. J'avais enfin trouvé la fibre sensible d'un poëte à
l'unisson de mes voix intérieures. Je n'avais bu que quelques gouttes de cette
poésie, mais c'était assez pour me faire comprendre un océan.
Rentré l'hiver suivant dans la solitude de la maison de mon père à Milly, le
souvenir de ces vers et de ce jeune homme me revint un matin à la vue du mont
Blanc, que j'apercevais de ma fenêtre. Je m'assis au coin d'un petit feu de ceps
de vigne que je laissai souvent éteindre, dans la distraction entraînante de mes
pensées; et j'écrivis au crayon, sur mes genoux, et presque d'une seule haleine,
cette méditation à lord Byron. Ma mère, inquiète de ce que je ne descendais ni
pour le déjeuner ni pour le dîner de famille, monta plusieurs fois pour
m'arracher à mon poëme. Je lui lus plusieurs passages qui l'émurent
profondément, surtout par la piété de sentiments et de résignation qui débordait
de ces vers, et qui n'était qu'un écoulement de sa propre piété. Enfin,
désespérant de me faire abandonner mon enthousiasme, elle m'apporta de ses
propres mains un morceau de pain et quelques fruits secs, pour que je prisse un
peu de nourriture, tout en continuant d'écrire. J'écrivis en effet la méditation
tout entière, d'un seul trait, en dix heures. Je descendis à la veillée, le
front en sueur, au salon, et je lus le poëme à mon père. Il trouva les vers
étranges, mais beaux. Ce fut ainsi qu'il apprit l'existence du poëte anglais et
cette nature de poésie si différente de la poésie de la France.
Je n'adressai point ces vers à lord Byron. Je ne savais de lui que son nom,
j'ignorais son séjour. J'ai lu depuis, dans ses Mémoires, qu'il avait entendu
parler de cette méditation d'un jeune Français, mais qu'il ne l'avait pas lue.
Il ne savait pas notre langue. Ses amis, qui ne la savaient apparemment pas
mieux, lui avaient dit que ces vers étaient une diatribe contre ses crimes.
Cette sottise le réjouissait. Il aimait qu'on prît au sérieux sa nature
surnaturelle et infernale; il prétendait à la renommée du crime. C'était là sa
faiblesse, une hypocrisie à rebours. Mes vers dormirent longtemps sans être
publiés.
Je lus et je relus depuis, avec une admiration toujours plus passionnée, ceux
de lord Byron. Ce fut un second Ossian pour moi, l'Ossian d'une société plus
civilisée et presque corrompue par l'excès même de sa civilisation: la poésie de
la satiété, du désenchantement et de la caducité de l'âge. Cette poésie me
charma, mais elle ne corrompit pas mon bon sens naturel. J'en compris une autre,
celle de la vérité, de la raison, de l'adoration et du courage.
Je souffris quand je vis, plus tard, lord Byron se faire le parodiste de
l'amour, du génie et de l'humanité, dans son poëme de Don Juan.
Je jouis quand je le vis se relever de son scepticisme et de son épicurisme
pour aller de son or et de son bras soutenir en Grèce la liberté renaissante
d'une grande race. La mort le cueillit au moment le plus généreux et le plus
véritablement épique de sa vie. Dieu semblait attendre son premier acte de vertu
publique pour l'absoudre de sa vie par une sublime mort. Il mourut martyr
volontaire d'une cause désintéressée. Il y a plus de poésie vraie et
impérissable dans la tente où la fièvre le couche à Missolonghi, sous ses armes,
que dans toutes ses oeuvres. L'homme en lui a grandi ainsi le poëte, et le poëte
à son tour immortalisera l'homme.
----
III
A ELVIRE
Oui, l'Anio murmure encore
Le doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur;
Vaucluse a retenu le nom chéri de Laure;
Et Ferrare au siècle futur
Murmurera toujours celui d'Éléonore.
Heureuse la beauté que le poëte
adore!
Heureux le nom qu'il a chanté!
Toi qu'en secret son culte honore,
Tu peux, tu peux mourir! dans la postérité
Il lègue à ce qu'il aime une
éternelle vie;
Et l'amante et l'amant, sur l'aile du génie,
Montent d'un
vol égal à l'immortalité.
Ah! si mon frêle esquif, battu par la tempête,
Grâce à des vents plus doux, pouvait surgir au port;
Si des soleils plus
beaux se levaient sur ma tête;
Si les pleurs d'une amante, attendrissant le
sort,
Écartaient de mon front les ombres de la mort:
Peut-être..., oui,
pardonne, ô maître de la lyre!
Peut-être j'oserais (et que n'ose un amant?)
Égaler mon audace à l'amour qui m'inspire,
Et, dans des chants rivaux
célébrant mon délire,
De notre amour aussi laisser un monument!
Ainsi le
voyageur qui, dans son court passage,
Se repose un moment à l'abri du
vallon,
Sur l'arbre hospitalier dont il goûta l'ombrage,
Avant que de
partir, aime à graver son nom.
Vois-tu comme tout change ou meurt dans la nature?
La terre perd ses
fruits, les forêts leur parure;
Le fleuve perd son onde au vaste sein des
mers;
Par un souffle des vents la prairie est fanée;
Et le char de
l'automne au penchant de l'année
Roule, déjà poussé par la main des hivers!
Comme un géant armé d'un glaive inévitable,
Atteignant au hasard tous
les êtres divers,
Le Temps avec la Mort, d'un vol infatigable,
Renouvelle en fuyant ce mobile univers!
Dans l'éternel oubli tombe ce
qu'il moissonne:
Tel un rapide été voit tomber sa couronne
Dans la
corbeille des glaneurs;
Tel un pampre jauni voit la féconde automne
Livrer ses fruits dorés au char des vendangeurs.
Vous tomberez ainsi,
courtes fleurs de la vie,
Jeunesse, amour, plaisir, fugitive beauté;
Beauté, présent d'un jour que le ciel nous envie,
Ainsi vous tomberez,
si la main du génie
Ne vous rend l'immortalité!
Vois d'un oeil de pitié la vulgaire jeunesse,
Brillante de beauté,
s'enivrant de plaisir:
Quand elle aura tari sa coupe enchanteresse,
Que
restera-t-il d'elle? à peine un souvenir:
Le tombeau qui l'attend
l'engloutit tout entière,
Un silence éternel succède à ses amours;
Mais
les siècles auront passé sur ta poussière,
Elvire, et tu vivras toujours!
Commentaire.
Cette méditation n'est qu'un fragment d'un morceau de poésie beaucoup plus
étendu que j'avais écrit bien avant l'époque où je composai les Méditations
véritables. C'étaient des vers d'amour adressés au souvenir d'une jeune fille
napolitaine dont j'ai raconté la mort dans les Confidences. Elle
s'appelait Graziella. Ces vers faisaient partie d'un recueil en deux volumes de
poésies de ma première jeunesse, que je brûlai en 1820. Mes amis avaient
conservé quelques-unes de ces pièces: ils mes rendirent celles-ci quand
j'imprimai les Méditations. J'en détachai ces vers, et j'écrivis le nom
d'Elvire, à la place du nom de Graziella. On sent assez que ce n'est pas la même
inspiration.
----
IV
LE SOIR.
Le soir ramène le silence.
Assis sur ces rochers déserts,
Je suis
dans le vague des airs
Le char de la nuit qui s'avance.
Vénus se lève à l'horizon;
A mes pieds l'étoile amoureuse
De sa lueur
mystérieuse
Blanchit les tapis de gazon.
De ce hêtre au feuillage sombre
J'entends frissonner les rameaux:
On
dirait autour des tombeaux
Qu'on entend voltiger une ombre.
Tout à coup, détaché des cieux,
Un rayon de l'astre nocturne,
Glissant sur mon front taciturne,
Vient mollement toucher mes yeux.
Doux reflet d'un globe de flamme,
Charmant rayon, que me veux-tu?
Viens-tu dans mon sein abattu
Porter la lumière à mon âme?
Descends-tu pour me révéler
Des mondes le divin mystère,
Ces secrets
cachés dans la sphère
Où le jour va te rappeler?
Une secrète intelligence
T'adresse-t-elle aux malheureux?
Viens-tu,
la nuit, briller sur eux
Comme un rayon de l'espérance?
Viens-tu dévoiler l'avenir
Au coeur fatigué qui t'implore?
Rayon
divin, es-tu l'aurore
Du jour qui ne doit pas finir?
Mon coeur à ta clarté s'enflamme,
Je sens des transports inconnus,
Je
songe à ceux qui ne sont plus:
Douce lumière, es-tu leur âme?
Peut-être ces mânes heureux
Glissent ainsi sur le bocage.
Enveloppé
de leur image,
Je crois me sentir plus près d'eux!
Ah! si c'est vous, ombres chéries,
Loin de la foule et loin du bruit,
Revenez ainsi chaque nuit
Vous mêler à mes rêveries.
Ramenez la paix et l'amour
Au sein de mon âme épuisée,
Comme la
nocturne rosée
Qui tombe après les feux du jour.
Venez!... Mais des vapeurs funèbres
Montent des bords de l'horizon:
Elles voilent le doux rayon,
Et tout rentre dans les ténèbres.
Commentaire.
J'avais perdu depuis quelques mois, par la mort, l'objet de l'enthousiasme et
de l'amour de ma jeunesse. J'étais venu m'ensevelir dans la solitude chez un de
mes oncles, l'abbé de Lamartine, au château d'Ursy, dans les montagnes les plus
boisés et les plus sauvages de la haute Bourgogne. J'écrivis ces strophes dans
les bois qui entourent ce château, semblable à une vaste et magnifique abbaye.
Mon oncle, homme excellent, retiré du monde depuis la Révolution, vivait en
solitaire dans cette demeure. Il avait été dans sa jeunesse un abbé de cour,
dans l'esprit et dans la dissipation du cardinal de Bernis. La Révolution
l'avait enchaîné et proscrit. Il l'aimait cependant, parce qu'elle lui avait
permis d'abandonner sans scandale le sacerdoce, auquel sa famille l'avait
contraint et auquel sa nature répugnait. Il s'était consacré à l'agriculture. Il
cultivait ses vastes champs, soignait ses forêts, élevait ses troupeaux. Il
m'aimait comme un père. Il me donnait asile toutes les fois que les pénuries ou
les lassitudes de la jeunesse me saisissaient. Sa maison était mon port de
refuge: j'y passais des saisons entières, tête à tête avec lui. Sa bibliothèque
savante et littéraire me nourrissait l'esprit, ses bois couvraient mes rêveries,
mes tristesses, mes contemplations errantes; sa gaieté tendre, sereine et douce,
me consolait de mes peines de coeur. Il planait philosophiquement sur toutes
choses, comme s'il n'eût plus appartenu à la vie que par le regard. En mourant,
il me légua son château et ses bois. Ils ont passé en d'autres mains. Mes
souvenirs les habitent souvent, et cherchent sa tombe pour y couvrir sa mémoire
de mes bénédictions.
----
V
L'IMMORTALITÉ.
Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore;
Sur nos fronts languissants
à peine il jette encore
Quelques rayons tremblants qui combattent la nuit:
L'ombre croît, le jour meurt, tout s'efface et tout fuit.
Qu'un autre à
cet aspect frissonne et s'attendrisse,
Qu'il recule en tremblant des bords
du précipice,
Qu'il ne puisse de loin entendre sans frémir
Le triste
chant des morts tout prêt à retentir,
Les soupirs étouffés d'une amante ou
d'un frère
Suspendus sur les bords de son lit funéraire,
Ou l'airain
gémissant, dont les sons éperdus
Annoncent aux mortels qu'un malheureux
n'est plus!
Je te salue, ô mort! Libérateur céleste,
Tu ne m'apparais
point sous cet aspect funeste
Que t'a prêté longtemps l'épouvante ou
l'erreur;
Ton bras n'est point armé d'un glaive destructeur,
Ton front
n'est point cruel, ton oeil n'est point perfide;
Au secours des douleurs un
Dieu clément te guide;
Tu n'anéantis pas, tu délivres: ta main,
Céleste
messager, porte un flambeau divin:
Quand mon oeil fatigué se ferme à la
lumière,
Tu viens d'un jour plus pur inonder ma paupière;
Et l'espoir
près de toi, rêvant sur un tombeau,
Appuyé sur la foi, m'ouvre un monde plus
beau.
Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles!
Viens, ouvre
ma prison; viens, prête-moi tes ailes!
Que tardes-tu? Parais; que je
m'élance enfin
Vers cet être inconnu, mon principe et ma fin.
Qui m'en a
détaché? Qui suis-je et que dois-je être?
Je meurs, et ne sais pas ce que
c'est que de naître.
Toi qu'en vain j'interroge, esprit, hôte inconnu,
Avant de m'animer, quel ciel habitais-tu?
Quel pouvoir t'a jeté sur ce
globe fragile?
Quelle main t'enferma dans ta prison d'argile?
Par quels
noeuds étonnants, par quels secrets rapports
Le corps tient-il à toi comme
tu tiens au corps?
Quel jour séparera l'âme de la matière?
Pour quel
nouveau palais quitteras-tu la terre?
As-tu tout oublié? Par delà le
tombeau,
Vas-tu renaître encor dans un oubli nouveau?
Vas-tu recommencer
une semblable vie?
Ou dans le sein de Dieu, ta source et ta patrie,
Affranchi pour jamais de tes liens mortels,
Vas-tu jouir enfin de tes
droits éternels?
Oui, tel est mon espoir, ô moitié de ma vie!
C'est par
lui que déjà mon âme raffermie
A pu voir sans effroi sur tes traits
enchanteurs
Se faner du printemps les brillantes couleurs;
C'est par lui
que, percé du trait qui me déchire,
Jeune encore, en mourant vous me verrez
sourire,
Et que des pleurs de joie, à nos derniers adieux,
A ton dernier
regard brilleront dans mes yeux.
-Vain espoir!- s'écriera le troupeau
d'Épicure,
Et celui dont la main disséquant la nature,
Dans un coin du
cerveau nouvellement décrit,
Voit penser la matière et végéter l'esprit.
-Insensé, diront-ils, que trop d'orgueil abuse,
Regarde autour de toi:
tout commence et tout s'use;
Tout marche vers un terme et tout naît pour
mourir:
Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir,
Tu vois dans
ces forêts le cèdre au front superbe
Sous le poids de ses ans tomber, ramper
sous l'herbe;
Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir;
Les
cieux même, les cieux commencent à pâlir;
Cet astre dont le temps a caché la
naissance,
Le soleil, comme nous, marche à sa décadence,
Et dans les
cieux déserts les mortels éperdus
Le chercheront un jour et ne le verront
plus!
Tu vois autour de toi dans la nature entière
Les siècles entasser
poussière sur poussière,
Et le temps, d'un seul pas confondant ton orgueil,
De tout ce qu'il produit devenir le cercueil.
Et l'homme, et l'homme
seul, ô sublime folie!
Au fond de son tombeau croit retrouver la vie,
Et
dans le tourbillon au néant emporté,
Abattu par le temps, rêve l'éternité!-
Qu'un autre vous réponde, ô sages de la terre!
Laissez-moi mon erreur:
j'aime, il faut que j'espère;
Notre faible raison se trouble et se confond.
Oui, la raison se tait; mais l'instinct vous répond.
Pour moi, quand je
verrais dans les célestes plaines
Les astres, s'écartant de leurs routes
certaines,
Dans les champs de l'éther l'un par l'autre heurtés,
Parcourir au hasard les cieux épouvantés;
Quand j'entendrais gémir et se
briser la terre;
Quand je verrais son globe errant et solitaire,
Flottant loin des soleils, pleurant l'homme détruit,
Se perdre dans les
champs de l'éternelle nuit;
Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres,
Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres,
Seul je serais debout: seul,
malgré mon effroi,
Être infaillible et bon, j'espérerais en toi;
Et,
certain du retour de l'éternelle aurore,
Sur les mondes détruits, je
t'attendrais encore!
Souvent, tu t'en souviens, dans cet heureux séjour
Où naquit d'un regard notre immortel amour,
Tantôt sur les sommets de
ces rochers antiques,
Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques,
Sur l'aile du désir, loin du monde emportés,
Je plongeais avec toi dans
ces obscurités.
Les ombres, à longs plis descendant des montagnes,
Un
moment à nos yeux dérobaient les campagnes;
Mais bientôt, s'avançant sans
éclat et sans bruit,
Le choeur mystérieux des astres de la nuit,
Nous
rendant les objets voilés à notre vue,
De ses molles lueurs revêtait
l'étendue.
Telle, en nos temples saints, par le jour éclairés,
Quand les
rayons du soir pâlissent par degrés,
La lampe, répandant sa pieuse lumière,
D'un jour plus recueilli remplit le sanctuaire.
Dans ton ivresse alors
tu ramenais mes yeux
Et des cieux à la terre, et de la terre aux cieux:
-Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple!
L'esprit te voit
partout quand notre oeil la contemple;
De tes perfections, qu'il cherche à
concevoir,
Ce monde est le reflet, l'image, le miroir;
Le jour est ton
regard, la beauté ton sourire;
Partout le coeur t'adore et l'âme te respire;
Éternel, infini, tout-puissant et tout bon,
Ces vastes attributs
n'achèvent pas ton nom;
Et l'esprit, accablé sous ta sublime essence,
Célèbre ta grandeur jusque dans son silence.
Et cependant, ô Dieu! par
sa sublime loi,
Cet esprit abattu s'élance encore à toi,
Et, sentant que
l'amour est la fin de son être,
Impatient d'aimer, brûle de te connaître.-
Tu disais; et nos coeurs unissaient leurs soupirs
Vers cet être inconnu
qu'attestaient nos désirs:
A genoux devant lui, l'aimant dans ses ouvrages,
Et l'aurore et le soir lui portaient nos hommages,
Et nos yeux enivrés
contemplaient tour à tour
La terre notre exil, et le ciel son séjour.
Ah! si dans ces instants où l'âme fugitive
S'élance et veut briser le
sein qui la captive,
Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos voeux,
D'un trait libérateur nous eût frappés tous deux;
Nos âmes, d'un seul
bond remontant vers leur source,
Ensemble auraient franchi les mondes dans
leur course;
A travers l'infini, sur l'aile de l'amour,
Elles auraient
monté comme un rayon du jour,
Et, jusqu'à Dieu lui-même arrivant éperdues,
Se seraient dans son sein pour jamais confondues!
Ces voeux nous
trompaient-ils? Au néant destinés,
Est-ce pour le néant que les êtres sont
nés?
Partageant le destin du corps qui la recèle,
Dans la nuit du
tombeau l'âme s'engloutit-elle?
Tombe-t-elle en poussière? ou, prête à
s'envoler,
Comme un son qui n'est plus va-t-elle s'exhaler?
Après un
vain soupir, après l'adieu suprême
De tout ce qui t'aimait, n'est-il plus
rien qui t'aime?...
Ah! sur ce grand secret n'interroge que toi!
Vois
mourir ce qui t'aime, Elvire, et réponds-moi!
Commentaire.
Ces vers ne sont aussi qu'un fragment tronqué d'une longue contemplation sur
les destinées de l'homme. Elle était adressée à une femme jeune, malade,
découragée de la vie, et dont les espérances d'immortalité était voilées dans
son coeur par le nuage de ses tristesses. Moi-même j'étais plongé alors dans la
nuit de l'âme; mais la douleur, le doute, le désespoir, ne purent jamais briser
tout à fait l'élasticité de mon coeur souvent comprimé, toujours prêt à réagir
contre l'incrédulité et à relever mes espérances vers Dieu. Le foyer de piété
ardente que notre mère avait allumé et soufflé de on haleine incessante dans nos
imaginations d'enfants paraissait s'éteindre quelquefois au vent du siècle et
sous les pluies de larmes des passions: la solitude le rallumait toujours. Dès
qu'il n'y avait personne entre mes pensées et moi, Dieu s'y montrait, et je
m'entretenais pour ainsi dire avec lui. Voilà pourquoi aussi je revenais
facilement de l'extrême douleur à la complète résignation. Toute foi est un
calmant, car toute foi est une espérance, et toute espérance rend patient.
Vivre, c'est attendre.
----
VI
LE VALLON.
Mon coeur, lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses voeux
importuner le sort;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un
asile d'un jour pour attendre la mort.
Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée:
Du flanc de ces coteaux
pendent des bois épais,
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.
Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en serpentant
les contours du vallon;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.
La source de mes jours comme eux s'est écoulée;
Elle a passé sans bruit,
sans nom et sans retour:
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
N'aura pas réfléchi les clartés d'un beau jour.
La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne,
M'enchaînent tout
le jour sur les bords des ruisseaux;
Comme un enfant bercé par un chant
monotone,
Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.
Ah! c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure,
D'un horizon borné qui
suffit à mes yeux,
J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
A
n'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux.
J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie;
Je viens chercher vivant
le calme du Léthé.
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie:
L'oubli seul désormais est ma félicité.
Mon coeur est en repos, mon âme est en silence;
Le bruit lointain du
monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance,
A l'oreille incertaine apporté par le vent.
D'ici je vois la vie, à travers un nuage,
S'évanouir pour moi dans
l'ombre du passé;
L'amour seul est resté, comme une grande image
Survit
seule au réveil dans un songe effacé.
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu'un voyageur qui, le
coeur plein d'espoir,
S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l'air embaumé du soir.
Comme lui, de nos pieds secouons la poussière;
L'homme par ce chemin ne
repasse jamais:
Comme lui, respirons au bout de la carrière
Ce calme
avant-coureur de l'éternelle paix.
Tes jours, sombres et courts comme les jours d'automne,
Déclinent comme
l'ombre au penchant des coteaux.
L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne,
Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.
Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime;
Plonge-toi dans son
sein qu'elle t'ouvre toujours:
Quand tout change pour toi, la nature est la
même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.
De lumière et d'ombrage elle t'entoure encore:
Détache ton amour des faux
biens que tu perds;
Adore ici l'écho qu'adorait Pythagore,
Prête avec
lui l'oreille aux célestes concerts.
Suis le jour dans le ciel, suis l'ombre sur la terre;
Dans les plaines de
l'air vole avec l'aquilon;
Avec le doux rayon de l'astre du mystère
Glisse à travers les bois dans l'ombre du vallon.
Dieu, pour le concevoir, a fait l'intelligence:
Sous la nature enfin
découvre son auteur!
Une voix à l'esprit parle dans son silence:
Qui n'a
pas entendu cette voix dans son coeur?
Commentaire.
Ce vallon est situé dans les montagnes du Dauphiné, aux environs du grand
Lemps; il se creuse entre deux collines boisées, et son embouchure est
fermée par les ruines d'un vieux manoir qui appartenait à mon ami Aymon de
Virieu. Nous allions quelquefois y passer des heures de solitude, à l'ombre des
pans de murs abandonnés que mon ami se proposait de relever et d'habiter un
jour. Nous y tracions en idée des allées, des pelouses, des étangs, sous les
antiques châtaigniers qui se tendaient leurs branches d'une colline à l'autre.
Un soir, en revenant du grand Lemps, demeure de sa famille, nous descendîmes de
cheval, nous remîmes la bride à de petits bergers, nous ôtâmes nos habits, et
nous nous jetâmes dans l'eau d'un petit lac qui borde la route. Je nageais
très-bien, et je traversai facilement la nappe d'eau; mais, en croyant prendre
pied sur le bord opposé, je plongeai dans une forêt sous-marine d'herbes et de
joncs si épaisse, qu'il me fut impossible, malgré les plus vigoureux efforts, de
m'en dégager. Je commençais à boire et à perdre le sentiment, quand une main
vigoureuse me prit par les cheveux et me ramena sur l'eau, à demi noyé. C'était
Virieu, qui connaissait le fond du lac, et qui me traîna évanoui sur la plage.
Je repris mes sens aux cris des bergers.
Depuis ce temps, Virieu a rebâti en effet le château de ses pères sur les
fondements de l'ancienne masure. Il y a planté des jardins, creusé des
réservoirs pour retenir le ruisseau du vallon; il a inscrit une strophe de cette
méditation sur un mur, en souvenir de nos jeunesses et de nos amitiés; puis il
est mort, jeune encore, entre les berceaux de ses enfants.
----
VII
LE DÉSESPOIR.
Lorsque du Créateur la parole féconde
Dans une heure fatale eut enfanté
le monde
Des germes du chaos,
De son oeuvre imparfaite il détourna sa
face,
Et, d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace,
Rentra dans son
repos.
-Va, dit-il, je te livre à ta propre misère;
Trop indigne à mes yeux
d'amour ou de colère,
Tu n'es rien devant moi:
Roule au gré du hasard
dans les déserts du vide;
Qu'à jamais loin de moi le Destin soit ton guide,
Et le Malheur ton roi!-
Il dit. Comme un vautour qui plonge sur sa proie,
Le Malheur, à ces mots,
pousse, en signe de joie,
Un long gémissement;
Et, pressant l'univers
dans sa serre cruelle,
Embrasse pour jamais de sa rage éternelle
L'éternel aliment.
Le mal dès lors régna dans son immense empire;
Dès lors tout ce qui pense
et tout ce qui respire
Commença de souffrir;
Et la terre, et le ciel, et
l'âme, et la matière,
Tout gémit; et la voix de la nature entière
Ne fut
qu'un long soupir.
Levez donc vos regards vers les célestes plaines;
Cherchez Dieu dans son
oeuvre, invoquez dans vos peines
Ce grand consolateur:
Malheureux! sa
bonté de son oeuvre est absente:
Vous cherchez votre appui? l'univers vous
présente
Votre persécuteur.
De quel nom te nommer, ô fatale puissance?
Qu'on t'appelle Destin,
Nature, Providence,
Inconcevable loi;
Qu'on tremble sous ta main, ou
bien qu'on la blasphème,
Soumis ou révolté, qu'on te craigne ou qu'on
t'aime;
Toujours, c'est toujours toi!
Hélas! ainsi que vous j'invoquai l'Espérance;
Mon esprit abusé but avec
complaisance
Son philtre empoisonneur:
C'est elle qui, poussant nos pas
dans les abîmes,
De festons et de fleurs couronne les victimes
Qu'elle
livre au Malheur.
Si du moins au hasard il décimait les hommes,
Ou si sa main tombait sur
tous tant que nous sommes
Avec d'égales lois!
Mais les siècles ont vu
les âmes magnanimes,
La beauté, le génie, ou les vertus sublimes,
Victimes de son choix.
Tel, quand des dieux de sang voulaient en sacrifices
Des troupeaux
innocents les sanglantes prémices
Dans leurs temples cruels,
De cent
taureaux choisis on formait l'hécatombe,
Et l'agneau sans souillure, ou la
blanche colombe
Engraissaient leurs autels.
Créateur tout-puissant, principe de tout être,
Toi pour qui le possible
existe avant de naître,
Roi de l'immensité,
Tu pouvais cependant, au gré
de ton envie,
Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie
Dans ton
éternité.
Sans t'épuiser jamais, sur toute la nature
Tu pouvais à longs flots
répandre sans mesure
Un bonheur absolu:
L'espace, le pouvoir, le temps,
rien ne te coûte.
Ah! ma raison frémit, tu le pouvais sans doute,
Tu ne
l'as pas voulu.
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître?
L'insensible néant
t'a-t-il demandé l'être,
Ou l'a-t-il accepté?
Sommes-nous, ô hasard,
l'oeuvre de tes caprices?
Ou plutôt, Dieu cruel, fallait-il nos supplices
Pour ta félicité?
Montez donc vers le ciel, montez, encens qu'il aime,
Soupirs,
gémissements, larmes, sanglots, blasphème,
Plaisirs, concerts divins;
Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles,
Montez, allez
frapper les voûtes insensibles
Du palais des destins!
Terre, élève ta voix; cieux, répondez; abîmes,
Noir séjour où la mort
entasse ses victimes,
Ne formez qu'un soupir!
Qu'une plainte éternelle
accuse la nature,
Et que la douleur donne à toute créature
Une voix pour
gémir!
Du jour où la nature, au néant arrachée,
S'échappa de tes mains comme une
oeuvre ébauchée,
Qu'as-tu vu cependant?
Aux désordres du mal la matière
asservie,
Toute chair gémissant, hélas! et toute vie
Jalouse du néant.
Des éléments rivaux les luttes intestines;
Le Temps, qui flétrit tout,
assis sur les ruines
Qu'entassèrent ses mains,
Attendant sur le seuil
tes oeuvres éphémères;
Et la mort étouffant, dès le sein de leurs mères,
Les germes des humains!
La vertu succombant sous l'audace impunie,
L'imposture en honneur, la
vérité bannie;
L'errante liberté
Aux dieux vivants du monde offerte en
sacrifice;
Et la force, partout, fondant de l'injustice
Le règne
illimité!
La valeur sans les dieux décidant les batailles!
Un Caton, libre encor,
déchirant ses entrailles
Sur la foi de Platon;
Un Brutus qui, mourant
pour la vertu qu'il aime,
Doute au dernier moment de cette vertu même,
Et dit: -Tu n'es qu'un nom!...-
La fortune toujours du parti des grands crimes;
Les forfaits couronnés
devenus légitimes;
La gloire au prix du sang;
Les enfants héritant
l'iniquité des pères;
Et le siècle qui meurt racontant ses misères
Au
siècle renaissant!
Eh quoi! tant de tourments, de forfaits, de supplices,
N'ont-ils pas fait
fumer d'assez de sacrifices
Tes lugubres autels?
Ce soleil, vieux témoin
des malheurs de la terre,
Ne fera-t-il pas naître un seul jour qui n'éclaire
L'angoisse des mortels?
Héritiers des douleurs, victimes de la vie,
Non, non, n'espérez pas que
sa rage assouvie
Endorme le Malheur,
Jusqu'à ce que la Mort, ouvrant son
aile immense,
Engloutisse à jamais dans l'éternel silence
L'éternelle
douleur!
Commentaire.
Il y a des heures où la sensation de la douleur est si forte dans l'homme
jeune et sensible, qu'elle étouffe la raison. Il faut lui permettre alors le cri
et presque l'imprécation contre la destinée! L'excessive douleur à son délire,
comme l'amour. Passion veut dire souffrance, et souffrance veut dire passion. Je
souffrais trop; il fallait crier.
J'étais jeune, et les routes de la vie se fermaient devant moi comme si
j'avais été un vieillard. J'étais dévoré d'activité intérieure, et on me
condamnait à l'immobilité; j'étais ivre d'amour, et j'étais séparé de ce que
j'adorais; les tortures de mon coeur étaient multipliées par celles d'un autre
coeur. Je souffrais comme deux, et je n'avais que la force d'un? J'étais
enfermé, par les suites de mes dissipations et par l'indigence, dans une
retraite forcée à la campagne, loin de tout ce que j'aimais; j'étais malade de
coeur, de corps, d'imagination; je n'avais pour toute société que les buis
chargés de givre de la montagne en face de ma fenêtre, et les vieux livres
d'histoire, cent fois relus, écrits avec les larmes des générations qu'ils
racontent, et avec le sang des hommes vertueux que ces générations immolent en
récompense de leurs vertus. Une nuit, je me levai, je rallumai ma lampe, et
j'écrivis ce gémissement ou plutôt ce rugissement de mon âme. Ce cri me
soulagea: je me rendormis. Après, il me sembla que je m'étais vengé du destin
par un coup de poignard.
Il y avait bien d'autres strophes plus acerbes, plus insultantes, plus
impies. Quand je retrouvai cette méditation, et que je me résolus à l'imprimer,
je retranchai ces strophes. L'invective y montait jusqu'au sacrilége. C'était
byronien; mais c'était Byron sincère, et non joué.
----
VIII
LA PROVIDENCE À L'HOMME.
Quoi! le fils du néant a maudit l'existence!
Quoi! tu peux m'accuser de
mes propres bienfaits!
Tu peux fermer tes yeux à la magnificence
Des
dons que je t'ai faits!
Tu n'étais pas encor, créature insensée,
Déjà de ton bonheur j'enfantais
le dessein;
Déjà, comme son fruit, l'éternelle pensée
Te portait dans
son sein.
Oui, ton être futur vivait dans ma mémoire;
Je préparais les temps selon
ma volonté.
Enfin ce jour parut; je dis: -Nais pour ma gloire
Et ta
félicité!-
Tu naquis: ma tendresse, invisible et présente,
Ne livra pas mon oeuvre
aux chances du hasard;
J'échauffai de tes sens la séve languissante
Des
feux de mon regard.
D'un lait mystérieux je remplis la mamelle;
Tu t'enivras sans peine à ces
sources d'amour.
J'affermis les ressorts, j'arrondis la prunelle
Où se
peignit le jour.
Ton âme, quelque temps par les sens éclipsée,
Comme tes yeux au jour,
s'ouvrit à la raison:
Tu pensas; la parole acheva ta pensée,
Et j'y
gravai mon nom.
En quel éclatant caractère
Ce grand nom s'offrit à tes yeux!
Tu vis
ma bonté sur la terre,
Tu lus ma grandeur dans les cieux!
L'ordre était
mon intelligence;
La nature, ma providence;
L'espace, mon immensité!
Et, de mon être ombre altérée,
Le temps te peignit ma durée,
Et le
destin, ma volonté!
Tu m'adoras dans ma puissance,
Tu me bénis dans ton bonheur,
Et tu
marchas en ma présence
Dans la simplicité du coeur;
Mais aujourd'hui que
l'infortune
A couvert d'une ombre importune
Ces vives clartés du réveil,
Ta voix m'interroge et me blâme,
Le nuage couvre ton âme,
Et tu ne
crois plus au soleil.
-Non, tu n'es plus qu'un grand problème
Que le sort offre à la raison;
Si ce monde était ton emblème,
Ce monde serait juste et bon.-
Arrête, orgueilleuse pensée!
A la loi que je t'ai tracée
Tu prétends
comparer ma loi?
Connais leur différence auguste:
Tu n'as qu'un jour
pour être juste;
J'ai l'éternité devant moi!
Quand les voiles de ma sagesse
A tes yeux seront abattus,
Ces maux
dont gémit ta faiblesse
Seront transformés en vertus.
De ces obscurités
cessantes
Tu verras sortir triomphantes
Ma justice et ta liberté:
C'est la flamme qui purifie
Le creuset divin où la vie
Se change en
immortalité!
Mais ton coeur endurci doute encore et murmure:
Ce jour ne suffit pas à
tes yeux révoltés,
Et dans la nuit des sens tu voudrais voir éclore
De
l'éternelle aurore
Les célestes clartés!
Attends; ce demi-jour, mêlé d'une ombre obscure,
Suffit pour te guider en
ce terrestre lieu:
Regarde qui je suis, et marche sans murmure,
Comme
fait la nature
Sur la foi de son Dieu.
La terre ne sait pas la loi qui la féconde;
L'Océan, refoulé sous mon
bras tout-puissant,
Sait-il comment, au gré du nocturne croissant,
De sa
prison profonde
La mer vomit son onde,
Et des bords qu'elle inonde
Recule en mugissant?
Ce soleil éclatant, ombre de la lumière,
Sait-il où le conduit le signe
de ma main?
S'est-il tracé lui-même un glorieux chemin?
Au bout de sa
carrière,
Quand j'éteins sa lumière,
Promet-il à la terre
Le soleil
de demain?
Cependant tout subsiste et marche en assurance.
Ma voix chaque matin
réveille l'univers;
J'appelle le soleil du fond de ses déserts:
Franchissant la distance,
Il monte en ma présence,
Me répond, et
s'élance
Sur le trône des airs!
Et toi, dont mon souffle est la vie,
Toi, sur qui mes yeux sont ouverts,
Peux-tu craindre que je t'oublie,
Homme, roi de cet univers?
Crois-tu que ma vertu sommeille?
Non, mon regard immense veille
Sur
tous les mondes à la fois!
La mer qui fuit à ma parole,
Ou la poussière
qui s'envole,
Suivent et comprennent mes lois.
Marche au flambeau de l'espérance
Jusque dans l'ombre du trépas,
Assuré que ma providence
Ne tend point de piége à tes pas!
Chaque
aurore la justifie,
L'univers entier s'y confie,
Et l'homme seul en a
douté!
Mais ma vengeance paternelle
Confondra ce doute infidèle
Dans
l'abîme de ma bonté.
Commentaire.
Cette méditation ne vaut pas la précédente. Voici pourquoi: la première est
d'inspiration, celle-ci est de réflexion. Le repentir a-t-il jamais l'énergie de
la passion?
Ma mère, à qui je montrai ce volume avant de le livrer à l'impression, me
reprocha pieusement et tendrement ce cri de désespoir. C'était, disait-elle, une
offense à Dieu, un blasphème contre la volonté d'en haut, toujours juste,
toujours sage, toujours aimante, jusque dans ses sévérités. Je ne pouvais,
disait-elle, imprimer de pareils vers qu'en les réfutant moi-même par une plus
haute proclamation à l'éternelle sagesse et à l'éternelle bonté. J'écrivis, pour
lui obéir et pour lui complaire, la méditation intitulée la Providence à
l'homme.
----
IX
SOUVENIR.
En vain le jour succède au jour,
Ils glissent sans laisser de trace;
Dans mon âme rien ne t'efface,
O dernier songe de l'amour!
Je vois mes rapides années
S'accumuler derrière moi,
Comme le chêne
autour de soi
Voit tomber ses feuilles fanées.
Mon front est blanchi par le temps;
Mon sang refroidi coule à peine,
Semblable à cette onde qu'enchaîne
Le souffle glacé des autans.
Mais ta jeune et brillante image,
Que le regret vient embellir,
Dans
mon sein ne saurait vieillir:
Comme l'âme, elle n'a point d'âge.
Non, tu n'as pas quitté mes yeux;
Et quand mon regard solitaire
Cessa
de te voir sur la terre,
Soudain je te vis dans les cieux.
Là, tu m'apparais telle encore
Que tu fus à ce dernier jour,
Quand
vers ton céleste séjour
Tu t'envolas avec l'aurore.
Ta pure et touchante beauté
Dans les cieux même t'a suivie;
Tes yeux,
où s'éteignait la vie,
Rayonnent d'immortalité!
Du zéphyr l'amoureuse haleine
Soulève encor tes longs cheveux;
Sur
ton sein leurs flots onduleux
Retombent en tresses d'ébène,
L'ombre de ce voile incertain
Adoucit encor ton image,
Comme l'aube
qui se dégage
Des derniers voiles du matin.
Du soleil la céleste flamme
Avec les jours revient et fuit;
Mais mon
amour n'a pas de nuit,
Et tu luis toujours sur mon âme.
C'est toi que j'entends, que je vois,
Dans le désert, dans le nuage;
L'onde réfléchit ton image;
Le zéphyr m'apporte ta voix.
Tandis que la terre sommeille,
Si j'entends le vent soupirer,
Je
crois t'entendre murmurer
Des mots sacrés à mon oreille.
Si j'admire ces feux épars
Qui des nuits parsèment le voile,
Je crois
te voir dans chaque étoile
Qui plaît le plus à mes regards.
Et si le souffle du zéphyre
M'enivre du parfum des fleurs,
Dans ses
plus suaves odeurs
C'est ton souffle que je respire.
C'est ta main qui sèche mes pleurs,
Quand je vais, triste et solitaire,
Répandre en secret ma prière
Près des autels consolateurs.
Quand je dors, tu veilles dans l'ombre;
Tes ailes reposent sur moi;
Tous mes songes viennent de toi,
Doux comme le regard d'une ombre.
Pendant mon sommeil, si ta main
De mes jours déliait la trame,
Céleste moitié de mon âme,
J'irais m'éveiller dans ton sein!
Comme deux rayons de l'aurore,
Comme deux soupirs confondus,
Nos deux
âmes ne forment plus
Qu'une âme, et je soupire encore!
Commentaire.
Les grandes douleurs sont muettes, a-t-on dit. Cela est vrai. Je l'éprouvai
après la première grande douleur de ma vie. Pendant six ou huit mois, je me
renfermai comme dans un linceul avec l'image de ce que j'avais aimé et perdu.
Puis, quand je me fus pour ainsi dire apprivoisé avec ma douleur, la nature jeta
le voile de la mélancolie sur mon âme, et je me complus à m'entretenir en
invocations, en extases, en prières, en poésie même quelquefois, avec l'ombre
toujours présente à mes pensées.
Ces strophes sont un de ces entretiens que je me plaisais à cadencer, afin de
les rendre plus durables pour moi-même, sans penser alors à les publier jamais.
Je les écrivis un soir d'été de 1819, sur le banc de pierre d'une fontaine
glacée qu'on appelle la fontaine du Hêtre, dans les bois qui entourent le
château de mon oncle à Ursy. Que de vagues secrètes de mon coeur le murmure de
cette fontaine, qui tombe en cascade, n'a-t-il pas assoupies en ce temps-là!
----
X
ODE.
Delicta majorum immeritus lues.
Horat., od. VI, lib. III.
Peuple! des crimes de tes pères
Le ciel punissant tes enfants,
De
châtiments héréditaires
Accablera leurs descendants,
Jusqu'à ce qu'une
main propice
Relève l'auguste édifice
Par qui la terre touche aux cieux,
Et que le zèle et la prière
Dissipent l'indigne poussière
Qui couvre
l'image des dieux!
Sortez de vos débris antiques,
Temples que pleurait Israël;
Relevez-vous, sacrés portiques;
Lévites, montez à l'autel!
Aux sons
des harpes de Solyme,
Que la renaissante victime
S'immole sous vos
chastes mains;
Et qu'avec les pleurs de la terre
Son sang éteigne le
tonnerre
Qui gronde encor sur les humains!
Plein d'une superbe folie,
Ce peuple au front audacieux
S'est dit un
jour: -Dieu m'humilie;
Soyons à nous-mêmes nos dieux.
Notre intelligence
sublime
A sondé le ciel et l'abîme
Pour y chercher ce grand esprit;
Mais ni dans les flancs de la terre,
Mais ni dans les feux de la sphère,
Son nom pour nous ne fut écrit.
-Déjà nous enseignons au monde
A briser le sceptre des rois;
Déjà
notre audace profonde
Se rit du joug usé des lois.
Secouez, malheureux
esclaves,
Secouez d'indignes entraves,
Rentrez dans votre liberté!
Mortel! du jour où tu respires,
Ta loi, c'est ce que tu désires;
Ton
devoir, c'est la volupté!
-Ta pensée a franchi l'espace,
Tes calculs précèdent les temps,
La
foudre cède à ton audace,
Les cieux roulent tes chars flottants;
Comme
un feu que tout alimente,
Ta raison, sans cesse croissante,
S'étendra
sur l'immensité;
Et ta puissance, qu'elle assure,
N'aura de terme et de
mesure
Que l'espace et l'éternité.
Heureux nos fils! heureux cet âge
Qui, fécondé par nos leçons,
Viendra recueillir l'héritage
Des dogmes que nous lui laissons!
Pourquoi les jalouses années
Bornent-elles nos destinées
A de si
rapides instants?
O loi trop injuste et trop dure!
Pour triompher de la
nature
Que nous a-t-il manqué? Le temps-
Eh bien, le temps sur vos poussières
A peine encore a fait un pas.
Sortez, ô mânes de nos pères,
Sortez de la nuit du trépas!
Venez
contempler votre ouvrage;
Venez partager de cet âge
La gloire et la
félicité!
O race en promesses féconde,
Paraissez! Bienfaiteurs du monde,
Voilà votre postérité!
Que vois-je? ils détournent la vue,
Et, se cachant sous leurs lambeaux,
Leur foule, de honte éperdue,
Fuit et rentre dans les tombeaux.
Non,
non, restez, ombres coupables;
Auteurs de nos jours déplorables,
Restez!
ce supplice est trop doux.
Le ciel, trop lent à vous poursuivre,
Devait
vous condamner à vivre
Dans le siècle enfanté par vous!
Où sont-ils, ces jours où la France,
A la tête des nations,
Se levait
comme un astre immense
Inondant tout de ses rayons?
Parmi nos siècles,
siècle unique,
De quel cortège magnifique
La gloire composait ta cour!
Semblable au dieu qui nous éclaire,
Ta grandeur étonnait la terre,
Dont tes clartés étaient l'amour!
Toujours les siècles du génie
Sont donc les siècles des vertus!
Toujours les dieux de l'harmonie
Pour les héros sont descendus!
Près
du trône qui les inspire,
Voyez-les déposer la lyre
Dans de pures et
chastes mains;
Et les Racine et les Turenne
Enchaîner les grâces
d'Athène
Au char triomphant des Romains!
Mais, ô déclin! quel souffle aride
De notre âge a séché les fleurs?
Eh quoi! le lourd compas d'Euclide
Étouffe nos arts enchanteurs?
Élans de l'âme et du génie,
Des calculs la froide manie
Chez nos
pères vous remplaça:
Ils posèrent sur la nature
Le doigt glacé qui la
mesure,
Et la nature se glaça!
Et toi, prêtresse de la terre,
Vierge du Pinde ou de Sion,
Tu fuis ce
globe de matière,
Privé de ton dernier rayon!
Ton souffle divin se
retire
De ces coeurs flétris, que la lyre
N'émeut plus de ses sons
touchants;
Et pour son Dieu qui le contemple,
Sans toi l'univers est un
temple
Qui n'a plus ni parfums ni chants!
Pleurons donc, enfants de nos pères!
Pleurons! de deuil couvrons nos
fronts;
Lavons dans nos larmes amères
Tant d'irréparables affronts!
Comme les fils d'Héliodore,
Rassemblons du soir à l'aurore
Les
débris du temple abattu;
Et sous ces cendres criminelles
Cherchons encor
les étincelles
Du génie et de la vertu.
Commentaire.
Il ne faut pas chercher de philosophie dans les poésies d'un jeune homme de
vingt ans. Cette méditation en est une preuve de plus. La poésie pense peu, à
cet âge surtout; elle peint et elle chante. Cette méditation est une larme sur
le passé. Je venais de lire le Génie du Christianisme, de M. de
Chateaubriand; j'étais fanatisé des images dont ce livre, illustration de toutes
les belles ruines, était étincelant. J'étais de l'opinion de René, de la
religion d'Atala, de la foi du P. Aubry. De plus, j'avais eu toujours une
indicible horreur du matérialisme, ce squelette de la création, exposé en
dérision aux yeux de l'homme par des algébristes sur l'autel du néant, à la
place de Dieu. Ces hommes me paraissaient et me paraissent encore aujourd'hui
des aveugles-nés, des Oedipes du genre humain, niant l'énigme de Dieu
parce qu'ils ne peuvent pas la déchiffrer. Enfin, j'étais né d'une famille
royaliste qui avait gémi plus qu'aucune autre sur la chute du trône, sur la mort
du vertueux et malheureux roi, sur les crimes de l'anarchie. J'eus un accès
d'admiration pour tous les passés, une imprécation contre tous les démolisseurs
des vieilles choses. Cet accès produisit ces vers et quelques autres: il ne fut
pas très-long. Il se transforma par la réflexion en appréciation équitable des
vices et des avantages propres à chaque nature de gouvernement, et en
spiritualisme religieux plein de vénération pour toutes les fois sincères, et
plein d'aspiration pour le rayonnement toujours croissant du nom divin sur la
raison de l'homme.
----
XI
LE LIS DU GOLFE DE SANTA RESTITUTA,
DANS L'ILE D'ISCHIA.
1842.
Des pêcheurs, un matin, virent un corps de femme
Que la vague nocturne au
bord avait roulé;
Même à travers la mort sa beauté touchait l'âme.
Ces
fleurs, depuis ce jour, naissent près de la lame
Du sable qu'elle avait
foulé.
D'où venait cependant cette vierge inconnue
Demander une tombe aux
pauvres matelots?
Nulle nef en péril sur ces mers n'était vue;
Nulle
bague à ses doigts: elle était morte et nue,
Sans autre robe que les flots.
Ils allèrent chercher dans toutes les familles
Le plus beau des linceuls
dont on pût la parer;
Pour lui faire un bouquet, des lis et des jonquilles;
Pour lui chanter l'adieu, des choeurs de jeunes filles,
Et des mères
pour la pleurer.
Ils lui firent un lit de sable où rien ne pousse,
Symbole d'amertume et
de stérilité;
Mais les fleurs de pitié rendirent la mer douce,
Le sable
de ses bords se revêtit de mousse,
Et cette fleur s'ouvre l'été.
Vierges, venez cueillir ce beau lis solitaire,
Abeilles de nos coeurs
dont l'amour est le miel!
Les anges ont semé sa graine sur la terre;
Son
sol est le tombeau, son nom est un mystère;
Son parfum fait rêver du ciel.
----
XII
L'ENTHOUSIASME.
Ainsi, quand l'aigle du tonnerre
Enlevait Ganymède aux cieux,
L'enfant, s'attachant à la terre,
Luttait contre l'oiseau des dieux;
Mais entre ses serres rapides
L'aigle pressant ses flancs timides,
L'arrachait aux champs paternels;
Et, sourd à la voix qui l'implore,
Il le jetait, tremblant encore,
Jusques aux pieds des immortels.
Ainsi quand tu fonds sur mon âme,
Enthousiasme, aigle vainqueur,
Au
bruit de tes ailes de flamme
Je frémis d'une sainte horreur;
Je me
débats sous ta puissance,
Je fuis, je crains que ta présence
N'anéantisse un coeur mortel,
Comme un feu que la foudre allume,
Qui
ne s'éteint plus, et consume
Le bûcher, le temple et l'autel.
Mais à l'essor de la pensée
L'instinct des sens s'oppose en vain:
Sous le dieu mon âme oppressée
Bondit, s'élance, et bat mon sein.
La
foudre en mes veines circule:
Étonné du feu qui me brûle,
Je l'irrite en
le combattant,
Et la lave de mon génie
Déborde en torrents d'harmonie,
Et me consume en s'échappant.
Muse, contemple ta victime!
Ce n'est plus ce front inspiré,
Ce n'est
plus ce regard sublime
Qui lançait un rayon sacré:
Sous ta dévorante
influence,
A peine un reste d'existence
A ma jeunesse est échappé.
Mon front, que la pâleur efface,
Ne conserve plus que la trace
De la
foudre qui m'a frappé.
Heureux le poète insensible!
Son luth n'est point baigné de pleurs;
Son enthousiasme paisible
N'a point ces tragiques fureurs.
De sa
veine féconde et pure
Coulent, avec nombre et mesure,
Des ruisseaux de
lait et de miel;
Et ce pusillanime Icare,
Trahi par l'aile de Pindare,
Ne retombe jamais du ciel.
Mais nous, pour embraser les âmes,
Il faut brûler, il faut ravir
Au
ciel jaloux ses triples flammes:
Pour tout peindre, il faut tout sentir.
Foyers brûlants de la lumière,
Nos coeurs de la nature entière
Doivent concentrer les rayons;
Et l'on accuse notre vie!
Mais ce
flambeau qu'on nous envie
S'allume au feu des passions.
Non, jamais un sein pacifique
N'enfanta ces divins élans,
Ni ce
désordre sympathique
Qui soumet le monde à nos chants.
Non, non, quand
l'Apollon d'Homère
Pour lancer ses traits sur la terre,
Descendait des
sommets d'Éryx,
Volant aux rives infernales,
Il trempait ses armes
fatales
Dans les eaux bouillantes du Styx.
Descendez de l'auguste cime
Qu'indignent de lâches transports!
Ce
n'est que d'un luth magnanime
Que partent les divins accords.
Le coeur
des enfants de la lyre
Ressemble au marbre qui soupire
Sur le sépulcre
de Memnon:
Pour lui donner la voix et l'âme,
Il faut que de sa chaste
flamme
L'oeil du jour lui lance un rayon.
Et tu veux qu'éveillant encore
Des feux sous la cendre couverts,
Mon
reste d'âme s'évapore
En accents perdus dans les airs!
La gloire est le
rêve d'une ombre;
Elle a trop retranché le nombre
Des jours qu'elle
devait charmer.
Tu veux que je lui sacrifie
Ce dernier souffle de ma
vie!
Je veux le garder pour aimer.
Commentaire.
Cette ode est du même temps. C'est une goutte de la veine lyrique de mes
premières années. Je l'écrivis un matin à Paris, dans une mansarde de l'hôtel du
maréchal de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, que j'habitais alors. Un de mes
amis entra au moment où je terminais la dernière strophe. Je lui lus toute la
pièce; il fut ému. Il la copia, il l'emporta, et la lut à quelques poëtes
classiques de l'époque, qui encouragèrent de leurs applaudissements le poëte
inconnu. Je la dédiai ensuite à cet ami, qui faisait lui-même des vers
remarquables. C'est M. Rocher, aujourd'hui une des lumières et une des
éloquences de la haute magistrature de son pays. Nos routes dans la vie se sont
séparées depuis; il a déserté la poésie avant moi. Il y aurait eu les succès
promis à sa belle imagination. Nos vers s'étaient juré amitié: nos coeurs ont
tenu la parole de nos vers.
----
XIII
LA RETRAITE.
A M. DE C***.
Aux bords de ton lac enchanté,
Loin des sots préjugés que l'erreur
déifie,
Couvert du bouclier de ta philosophie,
Le temps n'emporte rien
de ta félicité;
Ton matin fut brillant, et ma jeunesse envie
L'azur
calme et serein du beau soir de ta vie.
Ce qu'on appelle nos beaux jours
N'est qu'un éclair brillant dans une
nuit d'orage;
Et rien, excepté nos amours,
N'y mérite un regret du sage.
Mais que dis-je? on aime à tout âge:
Ce feu durable et doux, dans l'âme
renfermé,
Donne plus de chaleur en jetant moins de flamme;
C'est le
souffle divin dont tout l'homme est formé,
Il ne s'éteint qu'avec son âme.
Étendre son esprit, resserrer ses désirs,
C'est là le grand secret ignoré
du vulgaire:
Tu le connais, ami! cet heureux coin de terre
Renferme tes
amours, tes goûts et tes plaisirs.
Tes voeux ne passent point ton champêtre
domaine;
Mais ton esprit plus vaste étend son horizon,
Et, du monde
embrassant la scène,
Le flambeau de l'étude éclaire ta raison.
Tu vois qu'aux bords du Tibre, et du Nil et du Gange,
En tous lieux, en
tous temps, sous des masques divers,
L'homme partout est l'homme, et qu'en
cet univers
Dans un ordre éternel tout passe et rien ne change;
Tu vois
les nations s'éclipser tour à tour
Comme les astres dans l'espace;
De
mains en mains le sceptre passe;
Chaque peuple a son siècle, et chaque homme
a son jour.
Sujets à cette loi suprême,
Empire, gloire, liberté,
Tout est par le
temps emporté:
Le temps emporta les dieux même
De la crédule antiquité,
Et ce que les mortels, dans leur orgueil extrême,
Osaient nommer la
vérité!
Au milieu de ce grand nuage,
Réponds-moi, que fera le sage,
Toujours
entre le doute et l'erreur combattu?
Content du peu de jours qu'il saisit au
passage,
Il se hâte d'en faire usage
Pour le bonheur et la vertu.
J'ai vu ce sage heureux; dans ses belles demeures
J'ai goûté
l'hospitalité:
A l'ombre du jardin que ses mains ont planté,
Aux doux
sons de sa lyre il endormait les heures
En chantant sa félicité.
Soyez touché, grand Dieu, de sa reconnaissance!
Il ne vous lasse point
d'un inutile voeu;
Gardez-lui seulement sa rustique opulence;
Donnez
tout à celui qui vous demande peu.
Des doux objets de sa tendresse
Qu'à son riant foyer toujours environné,
Sa femme et ses enfants couronnent sa vieillesse,
Comme de ses fruits
mûrs un arbre est couronné;
Que sous l'or des épis ses collines jaunissent;
Qu'au pied de son rocher son lac soit toujours pur;
Que de ses beaux
jasmins les ombres épaississent;
Que son soleil soit doux, que son ciel soit
d'azur;
Et que pour l'étranger toujours ses vins mûrissent!
Pour moi, loin de ce port de la félicité,
Hélas! par la jeunesse et
l'espoir emporté,
Je vais tenter encore et les flots et l'orage;
Mais,
ballotté par l'onde et fatigué du vent,
Au pied de ton rocher sauvage,
Ami, je reviendrai souvent
Rattacher, vers le soir, ma barque à ton
rivage.
Commentaire.
Voici à quelle occasion j'écrivis ces vers:
Mes deux amis, MM. de Virieu, de Vignet, et moi, nous nous embarquâmes, un
soir d'orage, dans un petit bateau de pêcheurs sur le lac du Bourget. La tempête
nous prit et nous chassa au hasard des vagues à trois ou quatre lieues du point
où nous nous étions embarqués. Après avoir été ballottés toute la nuit, les
flots nous jetèrent entre les rochers d'une petite île à l'extrémité du lac. Le
sommet de l'île était surmonté d'un vieux château flanqué de tours, et dont les
jardins, échelonnés en terrasses unies les unes aux autres par de petits
escaliers dans le roc, couvraient toute la surface de l'îlot. Ce château était
habité par M. de Châtillon, vieux gentilhomme savoisien. Il nous offrit
l'hospitalité; nous passâmes deux ou trois jours dans son manoir, entre ses
livres et ses fleurs. M. de Châtillon menait, depuis quinze ou vingt ans, une
vie d'ermite dans cette demeure. Il sentait son bonheur, et il le chantait. Il
avait écrit un poëme intitulé Mon lac et mon château. C'était l'Horace
rustique de ce Tibur sauvage. Ses vers ne manquaient ni de grâce ni de
sentiment; ils réfléchissaient la sérénité d'une âme calmée par le soir de la
vie, comme son lac réfléchissait lui-même son donjon festonné de lierre,
d'espaliers et de jasmin. Il était loin de se douter qu'un de ses trois jeunes
hôtes était lui-même poëte sous ses cheveux blonds. Il fut heureux de trouver en
nous des auditeurs et des appréciateurs de sa poésie: en trois séances, après le
souper, il nous lut tout son poëme. Quand notre bateau fut radoubé, nous prîmes
congé du vieux gentilhomme. Nous étions déjà amis. Quelques jours après, je lui
renvoyais pour carte de visite, par un batelier qui allait à Seyssel et qui
passait au pied de son île, ces vers.
----
XIV
LE LAC.
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle
emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter
l'ancre un seul jour?
O lac! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris
qu'elle devait revoir,
Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir!
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes;
Ainsi tu te brisais sur
leurs flancs déchirés;
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses
pieds adorés.
Un soir, t'en souvient- il? nous voguions en silence;
On n'entendait au
loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient
en cadence
Tes flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent
les échos;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa
tomber ces mots:
-O temps, suspends ton vol! et vous, heures propices,
Suspendez votre
cours!
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos
jours!
-Assez de malheureux ici-bas vous implorent:
Coulez, coulez pour eux;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;
Oubliez les heureux.
-Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et
fuit;
Je dis à cette nuit: -Sois plus lente;- et l'aurore
Va dissiper la
nuit.
-Aimons donc, aimons donc! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons!
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;
Il coule, et nous
passons!-
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse
Où l'amour à longs
flots nous verse le bonheur
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur?
Eh quoi! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace?
Quoi! passés pour
jamais? quoi! tout entiers perdus?
Ce temps qui les donna, ce temps qui les
efface,
Ne nous les rendra plus?
Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que
vous engloutissez?
Parlez: nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que
vous nous ravissez?
O lac! rochers muets! grottes! forêt obscure!
Vous que le temps épargne
ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au
moins le souvenir!
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans
l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs
sauvages
Qui pendent sur tes eaux!
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes
bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta
surface
De ses molles clartés!
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de
ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise: -Ils ont aimé!-
Commentaire.
Le commentaire de cette méditation se trouve tout entier dans l'histoire de
Raphaël, publiée par moi.
C'est une de mes poésies qui a eu le plus de retentissement dans l'âme de mes
lecteurs, comme elle en avait eu le plus dans la mienne. La réalité est toujours
plus poétique que la fiction; car le grand poëte, c'est la nature.
On a essayé mille fois d'ajouter la mélodie plaintive de la musique au
gémissement de ces strophes. On a réussi une seule fois. Niedermayer a fait de
cette ode une touchante traduction en notes. J'ai entendu chanter cette romance,
et j'ai vu les larmes qu'elle faisait répandre. Néanmoins, j'ai toujours pensé
que la musique et la poésie se nuisaient en s'associant. Elles sont l'une et
l'autre des arts complets: la musique porte en elle son sentiment; de beaux vers
portent en eux leur mélodie.
----
XV
LA GLOIRE.
A UN POËTE EXILÉ.
Généreux favoris des filles de Mémoire,
Deux sentiers différents devant
vous vont s'ouvrir:
L'un conduit au bonheur, l'autre mène à la gloire;
Mortels, il faut choisir.
Ton sort, ô Manoël, suivit la loi commune;
La muse t'enivra de précoces
faveurs,
Tes jours furent tissus de gloire et d'infortune,
Et tu verses
des pleurs!
Rougis plutôt, rougis d'envier au vulgaire
Le stérile repos dont son
coeur est jaloux:
Les dieux ont fait pour lui tous les biens de la terre
Mais la lyre est à nous.
Les siècles sont à toi, le monde est ta patrie.
Quand nous ne sommes
plus, notre ombre a des autels
Où le juste avenir prépare à ton génie
Des honneurs immortels.
Ainsi l'aigle superbe au séjour du tonnerre
S'élance, et, soutenant son
vol audacieux,
Semble dire aux mortels: -Je suis né sur la terre,
Mais
je vis dans les cieux.-
Oui, la gloire t'attend; mais arrête, et contemple
A quel prix on pénètre
en ses parvis sacrés;
Vois: l'Infortune, assise à la porte du temple,
En
garde les degrés.
Ici c'est un vieillard que l'ingrate Ionie
A vu de mers en mers promener
ses malheurs:
Aveugle, il mendiait au prix de son génie
Un pain mouillé
de pleurs.
Là le Tasse, brûlé d'une flamme fatale,
Expiant dans les fers sa gloire
et son amour,
Quand il va recueillir la palme triomphale,
Descend au
noir séjour.
Partout des malheureux, des proscrits, des victimes,
Luttant contre le
sort ou contre les bourreaux:
On dirait que le ciel aux coeurs plus
magnanimes
Mesure plus de maux.
Impose donc silence aux plaintes de ta lyre:
Des coeurs nés sans vertu
l'infortune est l'écueil;
Mais toi, roi détrôné, que ton malheur t'inspire
Un généreux orgueil!
Que t'importe, après tout, que cet ordre barbare
T'enchaîne loin des
bords qui furent ton berceau?
Que t'importe en quels lieux le destin te
prépare
Un glorieux tombeau?
Ni l'exil, ni les fers de ces tyrans du Tage
N'enchaîneront ta gloire aux
bords où tu mourras:
Lisbonne la réclame, et voilà l'héritage
Que tu lui
laisseras!
Ceux qui l'ont méconnu pleureront le grand homme;
Athène à des proscrits
ouvre son Panthéon;
Coriolan expire, et les enfants de Rome
Revendiquent
son nom.
Aux rivages des morts avant que de descendre,
Ovide lève au ciel ses
suppliantes mains:
Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre,
Et sa
gloire aux Romains.
Commentaire.
Cette ode est un des derniers morceaux de poésie que j'aie écrits, dans le
temps où j'imitais encore. Elle me fut inspirée à Paris, en 1817, par les
infortunes d'un pauvre poëte portugais appelé Manoël. Après avoir été illustre
dans son pays, chassé par les réactions politiques, il s'était réfugié à Paris,
où il gagnait péniblement le pain de ses vieux jours en enseignant sa langue.
Une jeune religieuse, d'une beauté touchante et d'un dévouement absolu, s'était
attachée d'enthousiasme à l'exil et à la misère du poëte. Il m'enseignait le
portugais et m'apprenait à admirer Camoëns.
Les poëtes ne sont peut-être pas plus malheureux que le reste des hommes;
mais leur célébrité a donné dans tous les temps plus d'éclat à leur malheur:
leurs larmes sont immortelles; leurs infortunes retentissent, comme leurs
amours, dans tous les siècles. La pitié s'agenouille, de génération en
génération, sur leur tombeau. Le naufrage de Camoëns, sa grotte dans l'île de
Macao, sa mort dans l'indigence, loin de sa patrie, sont le pendant des amours,
des revers, des prisons du Tasse à Ferrare. Je ne suis pas superstitieux, même
pour la gloire; et cependant j'ai fait deux cents lieues pour aller toucher de
ma main les parois de la prison du chantre de la Jérusalem, et pour y
écrire mon nom au-dessous du nom de Byron, comme une visite expiatoire. J'ai
détaché avec mon couteau un morceau de brique du mur contre lequel sa couche
était appuyée; je l'ai fait enchâsser dans un cachet servant de bague, et j'y ai
fait graver les deux mots qui résument la vie de presque tous les grands poëtes:
Amour et larmes.
----
XVI
LA CHARITÉ.
HYMNE ORIENTAL.
1846.
Dieu dit un jour à son soleil:
-Toi par qui mon nom luit, toi que ma
droite envoie
Porter à l'univers ma splendeur et ma joie,
Pour que
l'immensité me loue à son réveil;
De ces dons merveilleux que répand ta
lumière,
De ces pas de géant que tu fais dans les cieux,
De ces rayons
vivants que boit chaque paupière,
Lequel te rend, dis-moi, dans toute ta
carrière,
Plus semblable à moi-même et plus grand à tes yeux?-
Le soleil répondit en se voilant la face:
-Ce n'est point d'éclairer
l'immensurable espace,
De faire étinceler les sables des déserts,
De
fondre du Liban la couronne de glace,
Ni de me contempler dans le miroir des
mers,
Ni d'écumer de feu sur les vagues des airs:
Mais c'est de me
glisser aux fentes de la pierre
Du cachot où languit le captif dans sa tour,
Et d'y sécher des pleurs au bord d'une paupière
Que réjouit dans l'ombre
un seul rayon du jour!
-- Bien! reprit Jéhovah; c'est comme mon amour!-
Ce que dit le rayon au
Bienfaiteur suprême,
Moi, l'insecte chantant, je le dis à moi-même.
Ce
qui donne à ma lyre un frisson de bonheur,
Ce n'est point de frémir au vain
souffle de la gloire,
Ni de jeter au temps un nom pour sa mémoire,
Ni de
monter au ciel dans un hymne vainqueur;
Mais c'est de résonner, dans la nuit
du mystère,
Pour l'âme sans écho d'un pauvre solitaire
Qui n'a qu'un son
lointain pour tout bruit sur la terre,
Et d'y glisser ma voix par les fentes
du coeur.
----
XVII
LA
NAISSANCE DU DUC DE BORDEAUX.
ODE.
Versez du sang, frappez encore!
Plus vous retranchez ses rameaux,
Plus le tronc sacré voit éclore
Ses rejetons toujours nouveaux!
Est-ce un dieu qui trompe le crime?
Toujours d'une auguste victime
Le sang est fertile en vengeur;
Toujours, échappé d'Athalie,
Quelque
enfant que le fer oublie
Grandit à l'ombre du Seigneur!
Il est né, l'enfant du miracle,
Héritier du sang d'un martyr!
Il est
né d'un tardif oracle,
Il est né d'un dernier soupir!
Aux accents du
bronze qui tonne
La France s'éveille et s'étonne
Du fruit que la mort a
porté!
Jeux du sort, merveilles divines!
Ainsi fleurit sur des ruines
Un lis que l'orage a planté.
Il vient, quand les peuples, victimes
Du sommeil de leurs conducteurs,
Errent aux penchants des abîmes
Comme des troupeaux sans pasteurs.
Entre un passé qui s'évapore,
Vers un avenir qu'il ignore,
L'homme
nage dans un chaos!
Le doute égare sa boussole,
Le monde attend une
parole,
La terre a besoin d'un héros!
Courage! c'est ainsi qu'ils naissent!
C'est ainsi que dans sa bonté
Un Dieu les sème! ils apparaissent
Sur des jours de stérilité!
Ainsi, dans une sainte attente,
Quand des pasteurs la troupe errante
Parlait d'un Moïse nouveau,
De la nuit déchirant le voile,
Une
mystérieuse étoile
Les conduisit vers un berceau!
Sacré berceau, frêle espérance
Qu'une mère tient dans ses bras,
Déjà
tu rassures la France:
Les miracles ne trompent pas!
Confiante dans son
délire,
A ce berceau déjà ma lyre
Ouvre un avenir triomphant,
Et,
comme ces rois de l'Aurore,
Un instinct que mon âme ignore
Me fait
adorer un enfant!
Comme l'orphelin de Pergame,
Il verra près de son berceau
Un roi, des
princes, une femme,
Pleurer aussi sur un tombeau!
Bercé sur le sein de
sa mère,
S'il vient à demander son père,
Il verra se baisser les yeux!
Et cette veuve inconsolée,
En lui cachant le mausolée,
Du doigt lui
montrera les cieux.
Jeté sur le déclin des âges,
Il verra l'empire sans fin,
Sorti de
glorieux orages,
Frémir encor de son déclin.
Mais son glaive aux champs
de victoire
Nous rappellera la mémoire
Des destins promis à Clovis,
Tant que le tronçon d'une épée,
D'un rayon de gloire frappée,
Brillerait aux mains de ses fils!
Sourd aux leçons efféminées
Dont le siècle aime à les nourrir,
Il
saura que les destinées
Font roi pour régner ou mourir;
Que des vieux
héros de sa race
Le premier titre fut l'audace,
Et le premier trône un
pavois;
Et qu'en vain l'humanité crie:
Le sang versé pour la patrie
Est toujours la pourpre des rois!
Tremblant à la voix de l'histoire,
Ce juge vivant des humains,
Français, il saura que la gloire
Tient deux flambeaux entre ses mains.
L'un, d'une sanglante lumière
Sillonne l'horrible carrière
Des
peuples par le crime heureux;
Semblable aux torches des Furies
Que jadis
les fameux impies
Sur leurs pas traînaient après eux.
L'autre, du sombre oubli des âges,
Tombeau des peuples et des rois,
Ne sauve que les siècles sages
Et les légitimes exploits:
Ses
clartés immenses et pures,
Traversant les races futures,
Vont s'unir au
jour éternel;
Pareil à ces feux pacifiques,
O Vesta, que des mains
pudiques
Entretenaient sur ton autel.
Il saura qu'aux jours où nous sommes,
Pour vieillir au trône des rois,
Il faut montrer aux yeux des hommes
Ses vertus auprès de ses droits;
Qu'assis à ce degré suprême,
Il faut s'y défendre soi-même,
Comme
les dieux sur leurs autels,
Rappeler en tout leur image,
Et faire adorer
le nuage
Qui les sépare des mortels.
Au pied du trône séculaire
Où s'assied un autre Nestor,
De la tempête
populaire
Le flot calmé murmure encor!
Ce juste, que le ciel contemple,
Lui montrera par son exemple
Comment, sur les écueils jeté,
On élève
sur le rivage,
Avec les débris du naufrage,
Un temple à l'immortalité!
Ainsi s'expliquaient sur ma lyre
Les destins présents à mes yeux;
Et
tout secondait mon délire,
Et sur la terre, et dans les cieux!
Le doux
regard de l'Espérance
Éclairait le deuil de la France,
Comme, après une
longue nuit,
Sortant d'un berceau de ténèbres,
L'aube efface les pas
funèbres
De l'ombre obscure qui s'enfuit.
Commentaire.
J'étais de famille royaliste; j'avais servi dans les gardes du roi; j'avais
accompagné à cheval le duc de Berri, père du duc de Bordeaux, jusqu'à la
frontière de France, quand il en sortit pour un second exil. L'assassinat de ce
prince, quelques années après, m'avait profondément remué. Le désespoir de sa
jeune veuve, qui portait dans son sein le gage de leur amour, avait attendri
toute l'Europe. La naissance de cet enfant parut une vengeance du ciel contre
l'assassin, une bénédiction miraculeuse du sang des Bourbons. J'étais loin de la
France quand j'appris cet événement: il inspira ma jeune imagination autant que
mon coeur. J'écrivis sous cette inspiration. Ces vers, je ne les envoyai point à
la cour de France, qui ne me connaissait pas; je les adressai à mon père et à ma
mère, qui se réjouirent de voir leurs propres sentiments chantés par leur fils.
J'ai été, comme la France entière de cette époque, mauvais prophète des
destinées de cet enfant. Je n'ai jamais rougi des voeux très-désintéressés que
je fis alors sur ce berceau. Je ne les ai jamais démentis par un acte ingrat ou
par une parole dédaigneuse sur le sort de ces princes. Quand les Bourbons que je
servais ont été proscrits du trône et du pays en 1830, j'ai donné ma démission
du nouveau souverain, pour n'avoir point à maudire ce que j'avais béni. Depuis,
cette seconde branche de la monarchie a été retranchée elle-même. J'ai été plus
respectueux envers leur infortune que je ne l'avais été envers leur puissance.
Quand le trône s'est définitivement écroulé sous la main libre du peuple, je ne
devais rien à celui qui l'avait occupé le dernier. J'ai pu prêter loyalement ma
main à ce peuple pour inaugurer la république. Dix-huit ans d'indépendance
absolue me séparaient des souvenirs et des devoirs de ma jeunesse envers une
autre monarchie. Mon esprit avait grandi, mes idées s'étaient élargies; mon
coeur était libre d'engagement, mes devoirs étaient tous envers mon pays. J'ai
fait ce que j'ai cru devoir faire pour sauver de grands malheurs, et pour
préparer de grandes voies au peuple. Je fais pour lui maintenant les mêmes voeux
que je faisais il y a trente ans pour une autre forme de souveraineté. Quand à
ceux que j'adressais alors au ciel pour l'enfance du duc de Bordeaux, Dieu les a
autrement exaucés; il les a mieux exaucés peut-être, pour son bonheur, dans
l'exil que dans la patrie, dans la vie privée que sur un trône.
----
XVIII
RESSOUVENIR DU LAC LÉMAN.
A M. HUBER SALADIN.
1842.
Encor mal éveillé du plus brillant des rêves,
Au bruit lointain du lac
qui dentelle tes grèves,
Rentré sous l'horizon de mes modestes cieux,
Pour revoir en dedans je referme les yeux,
Et devant mes regards
flottent à l'aventure,
Avec des pans de ciel, des lambeaux de nature!
Si
Dieu brisait ce globe en confus éléments,
Devant sa face ainsi passeraient
ses fragments...
De grands golfes d'azur, où de rêveuses voiles,
Répercutant le jour sur
leurs ailes de toiles,
Passent d'un bord à l'autre, avec les blonds
troupeaux,
Les foins fauchés d'hier qui trempent dans les eaux;
Des
monts aux verts gradins que la colline étage,
Qui portent sur leurs flancs
les toits du blanc village,
Ainsi qu'un fort pasteur porte, en montant aux
bois,
Un chevreau sous son bras sans en sentir le poids;
Plus haut, les
noirs sapins, mousse des précipices,
Et les grands prés tachés d'éclatantes
génisses,
Et les chalets perdus pendant tout un été
Sur les derniers
sommets de ce globe habité,
Où le regard, épris des hauteurs qu'il affronte,
S'élève avec l'amour, soupir qui toujours monte!...
Désert où l'homme
errant, pour leur lait et leur miel,
Trouve la liberté qu'il rapporta du
ciel!...
Par-dessus ces sommets la neige blanche ou rose,
Fleur que
l'été conserve et que la nue arrose;
Les glaciers suspendus, océans
congelés,
Pour la soif des vallons tour à tour distillés;
Dans l'abîme
assourdi l'avalanche qui plonge;
Et sous la main de Dieu pressés comme une
éponge,
Noyés dans son soleil, fondus à sa lueur,
Ces grands fronts de
la terre exprimant sa sueur!...
Je vois blanchir d'ici, dans les sombres
vallées,
Des torrents de poussière et des ondes ailées;
Leur sourd
mugissement tonne si loin de moi,
Que je n'entends plus rien du fracas que
je voi!
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
. .
Flèche d'eau du sommet dans le gouffre lancée,
La cascade en
sifflant éblouit ma pensée;
Comme un lambeau de voile arraché par le vent,
Elle claque au rocher, rejaillit en pleuvant,
Et tombe en pétillant sur
le granit qui fume
Comme un feu de bois vert que le pasteur allume.
A
peine reste-t-il assez de ses vapeurs
Pour qu'un pâle arc-en-ciel y trempe
ses couleurs
Et flotte quelque temps sur cette onde en fumée,
Comme sur
un nom mort un peu de renommée!...
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. .
. . . . . . . . . . . . . . .
Notre barque s'endort, ô Thoune! sur ta mer,
Dont l'écume à la main ne laisse rien d'amer;
De tes flots, bleu miroir,
ces Alpes sont la dune.
Il est nuit; sur ta lame on voit nager la lune:
Elle fait ruisseler sur son sentier changeant
Les mailles de cristal de
son filet d'argent,
Et regarde, à l'écart des bords d'un autre monde,
Les étoiles ses soeurs se baigner dans ton onde.
Son disque, épanoui de
noyer en noyer,
De l'ondoiement des flots, pour nous, semble ondoyer;
Chaque arbre tour à tour la dévoile ou la cache.
D'un côté de l'esquif
notre ombre étend sa tache,
Et de l'autre les monts, leurs neiges, leurs
glaçons,
Plongent dans le sillage avec leurs blancs frissons!
Diamant
colossal enchâssé d'émeraudes,
Et le front rayonnant d'auréoles plus
chaudes,
La rêveuse Yungfrau de son vert piédestal
Déploie au vent des
nuits sa robe de cristal...
A ce divin tableau, la rame lente oublie
De
frapper sous le bord la vague recueillie;
On n'entend que le bruit des
blanches perles d'eau
Qui retombent au lac des deux flancs du bateau,
Et
le doux renflement d'un flot qui se soulève,
Sons inarticulés d'eau qui dort
et qui rêve!...
O poétique mer! il est dans cet esquif
Plus d'un coeur
qui comprend ton murmure plaintif;
Qui, sous l'impression dont ta scène
l'inonde,
Pour soulever un sein, s'enfle comme ton onde,
S'ouvre pour
réfléchir, à l'alpestre clarté,
La nature, son Dieu, l'amour, la liberté;
Et, ne pouvant parler sous le poids qui le charme,
Répand le dernier
fond de toute âme... une larme!
Huber! heureux enfant de ces tribus de Tell,
Que Dieu plaça plus près des
Alpes, son autel!
Des splendeurs de ces monts doux et fier interprète,
Ame de citoyen dans un coeur de poëte!
Voilà donc ces sommets et ces
lacs étoilés
Devant nos yeux ravis par ta main dévoilés!
Voilà donc ces
rochers à qui ton amour crie
Le plus beau nom de l'homme à la terre: -O
patrie!...-
Ah! tu tiens à ce ciel par un double lien:
Qui chérit la
nature est deux fois citoyen!
Mais tu dis, dans l'orgueil de ta fière tendresse:
-Ces monts sont trop
bornés pour l'amour qui m'oppresse:
On voit la liberté sur leurs flancs
resplendir;
Mais, pour l'adorer plus, je voudrais l'agrandir.
N'être
qu'un poids léger de l'immense équilibre,
C'est être respecté, ce n'est pas
être libre:
Dans sa force tout droit doit porter sa raison.
Un grand
peuple à ses pieds veut un grand horizon!
Si la pitié des rois nous épargne
l'offense,
Le dédain des tyrans n'est pas l'indépendance;
Il faut
contempler par masse et non par fractions,
Pour jouer dans ce siècle au jeu
des nations.
La Suisse est l'oasis de mon âme attendrie;
J'y chéris mon
berceau, j'y cherche une patrie!...-
Adore ton pays et ne l'arpente pas.
Ami, Dieu n'a pas fait les peuples au
compas:
L'âme est tout; quel que soit l'immense flot qu'il roule,
Un
grand peuple sans âme est une vaste foule!
Du sol qui l'enfanta la sainte
passion
D'un essaim de pasteurs fait une nation;
Une goutte de sang dont
la gloire tient trace
Teint pour l'éternité le drapeau d'une race!
N'en
est-il pas assez sur la flèche de Tell
Pour rendre son ciel libre et son
peuple immortel?
Sparte vit trois cents ans d'un seul jour d'héroïsme.
La terre se mesure au seul patriotisme.
Un pays? c'est un homme, une
gloire, un combat!
Zurich ou Marathon, Salamine ou Morat!
La grandeur de
la terre est d'être ainsi chérie:
Le Scythe a des déserts, le Grec une
patrie!...
Autour d'un groupe épars de montagnes, d'îlots,
Promontoires
noyés dans les brumes des flots,
Avec son sang versé d'une héroïque artère,
Léonidas mourant écrit du doigt sur terre
Des titres de vertu, d'amour,
de liberté,
Qui lèguent un pays à l'imortalité!
Qu'importe sa surface?
un jour, cette colline
Sera le Parthénon, et ces flots Salamine!
Vous
les avez écrits, ces titres et ces droits,
Sur un granit plus sûr que les
chartes des rois!
Mais ce n'est plus le glaive, Huber, c'est la pensée,
Par qui des nations
la force est balancée.
Le règne de l'esprit est à la fin venu.
Plus
d'autres boucliers! l'homme combat à nu.
La conquête brutale est l'erreur de
la gloire.
Tu l'as vu, nos exploits font pleurer notre histoire.
De
triomphe en triomphe, un ingrat conquérant
A rétréci le sol qui l'avait fait
si grand!...
Il faut qu'avec l'effort de l'orgueil en souffrance
Le
génie et la paix reconquièrent la France,
Et que nos vérités, de leurs plus
beaux rayons,
Dérobent notre épée à l'oeil des nations,
Ainsi
qu'Harmodius sous un faisceau de rose
Cachait le saint poignard altéré
d'autre chose!
Les serviteurs du monde en sont les seuls héros:
Où
naquit un grand homme, un empire est éclos.
La terre qui l'enfante,
illustrée et bénie,
Monte de son niveau, grandit de son génie:
Il
conquiert à son nom tout ce qui le comprend.
O Léman, à ce titre es-tu donc
trop peu grand?
Jamais Dieu versa-t-il sur sa terre choisie,
De sa corne
de dons, d'amour, de poésie,
Plus de noms immortels, sonores, éclatants,
Que ceux dont tu grossis le bruit lointain du temps?
L'amour, la
liberté, ces alcyons du monde,
Combien de fois ont-ils pris leur vol sur ton
onde,
Ou confié leur nid à tes flots transparents?
Je vois d'ici verdir
les pente de Clarens,
Des rêves de Rousseau fantastiques royaumes,
Plus
réels, plus peuplés de ses vivants fantômes
Que si vingt nations sans gloire
et sans amour
Avaient creusé mille ans leurs lits dans ce séjour:
Tant
l'idée est puissante à créer sa patrie!
Voilà ces prés, ces eaux, ces rocs
de Meillerie,
Ces vallons suspendus dans le ciel du Valais,
Ces soleils
scintillants sur le bois des chalets,
Où, des simples des champs en
cueillant le dictame,
Dans leur plus frais parfum il aspira son âme!
Aussi le souvenir de ces félicités
Le suivit-il toujours dans l'ombre
des cités.
Ses pieds rampants gardaient l'odeur des feuilles
Son premier
ciel brillait jusqu'au fond de ses fautes,
Comme une eau de cascade, en
perdant sa blancheur,
Roule à l'Arve glacé sa première fraîcheur.
. . .
. . . . . . . . . . . . . .
Voltaire! quel que soit le nom dont on le nomme,
C'est un cycle vivant, c'est un siècle fait homme!
Pour fixer de plus
haut le jour de la raison,
Son oeil d'aigle et de lynx choisit ton horizon;
Heureux si, sur ces monts où Dieu luit davantage,
Il eût vu plus de ciel
à travers le nuage!
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Byron, comme un
lutteur fatigué du combat,
Pour saigner et mourir, sur tes rives s'abat;
On dit que, quand les vents roulent ton onde en poudre,
Sa voix est dans
tes cris et son oeil dans ta foudre.
Une plume du cygne enlevée à son flanc
Brille sur ta surface à côté du mont Blanc!
. . . . . . . . . . . . . .
. . .
Mais mon âme, ô Coppet, s'envole sur tes rives,
Où Corinne repose
au bruit des eaux plaintives.
En voyant ce tombeau sur le bord du chemin,
Ton front noble s'incline au nom du genre humain.
Colombe de salut pour
l'arche du génie,
Seule elle traversa la mer de tyrannie!
Pendant que
sous ses fers l'univers avili
Du front césarien étudiait le pli,
Ce
petit coin de terre, oasis de vengeance,
Protestait pour le siècle et pour
l'intelligence:
Le poids du monde entier ne pouvait assoupir,
Liberté,
dans ce coeur ton extrême soupir!
Ce soupir d'une femme alluma le tonnerre
Qui foudroya d'en bas le Titan de la guerre;
Il tomba sur son roc, par
la haine emporté.
Vesta de la vengeance et de la liberté,
Sous les
débris fumants de l'univers en flamme
On retrouva leurs feux immortels dans
ton âme!...
Ah! que d'autres, flatteurs d'un populaire orgueil,
Suivent leur
servitude au fond d'un grand cercueil;
Qu'imitant des Césars l'abjecte
idolâtrie,
Pour socle d'une tombe ils couchent la patrie,
Et, changeant
un grand peuple en servile troupeau,
Qu'ils lui fassent lécher la
botte ou le chapeau!
D'autres tyrans naîtront de ces larmes
d'esclaves:
Diviniser le fer, c'est forger ses entraves!
Avilir les
humains, ce n'est pas se grandir,
C'est éteindre le feu dont on veut
resplendir,
C'est abaisser sous soi le sommet où l'on monte,
C'est
sculpter sa statue avec un bloc de honte!
Si le banal encens qui brûle dans
leurs mains
Se mesure au mépris qu'on a fait des humains,
Le colosse de
fer dont ils fardent l'histoire
Avec plus de mépris aurait donc plus de
gloire?
Plus bas, Séjans d'une ombre! admirez à genoux!
Il avait deviné
des juges tels que vous.
Mais le temps est seul juge: ami, laissons-les faire;
Qu'ils pétrissent
du sang à ce dieu du vulgaire;
Que tout rampe à ses pieds de bronze...
excepté moi!
Staël, à lui l'univers... mais cette larme à toi!
. . . . .
. . . . . . . . . . . .
Huber, que ce grand nom, que ces ombres si chères
Agrandissent pour vous le pays de vos pères!
Rebandez le vieil arc que
son poids détendit:
On resserre le noeud quand le faisceau grandit.
Dans
le tronc fédéral concentrez mieux sa séve;
La tribu devient peuple et
l'unité l'achève!
Que Genève à nos pieds ouvre son libre port:
La
liberté du faible est la gloire du fort.
Que, sous les mille esquifs dont
les eaux sont ridées,
Palmyre européenne au confluent d'idées,
Elle voie
en ses murs l'Ibère et le Germain
Échanger la pensée en se donnant la main!
Nid d'aigles élevé sur toute tyrannie,
Qu'elle soit pour l'exil
l'hospice du génie,
Et que ces grands martyrs de l'immortalité
Lui
payent d'un rayon son hospitalité!
Pour moi, cygne d'hiver égaré sur tes plages,
Qui retourne affronter son
ciel chargé d'orages,
Puissé-je quelquefois, dans ton cristal mouillé,
Retremper, ô Léman, mon plumage souillé!
Puissé-je, comme hier, couché
sur le pré sombre
Où les grands châtaigniers d'Évian penchent l'ombre,
Regarder sur ton sein la voile de pêcheur,
Triangle lumineux, découper
sa blancheur;
Écouter attendri les gazouillements vagues
Que viennent à
mes pieds balbutier tes vagues,
Et voir ta blanche écume, en brodant tes
contours,
Monter, briller et fondre, ainsi que font nos jours!...
----
XIX
LA PRIÈRE.
Le roi brillant du jour, se couchant dans sa gloire,
Descend avec lenteur
de son char de victoire;
Le nuage éclatant qui le cache à nos yeux
Conserve en sillons d'or sa trace dans les cieux,
Et d'un reflet de
pourpre inonde l'étendue.
Comme une lampe d'or dans l'azur suspendue,
La
lune se balance au bord de l'horizon;
Ses rayons affaiblis dorment sur le
gazon,
Et le voile des nuits sur les monts se déplie.
C'est l'heure où
la nature, un moment recueillie,
Entre la nuit qui tombe et le jour qui
s'enfuit,
S'élève au créateur du jour et de la nuit,
Et semble offrir à
Dieu, dans son brillant langage,
De la création le magnifique hommage.
Voilà le sacrifice immense, universel!
L'univers est le temple et la
terre est l'autel;
Les cieux en sont le dôme, et ses astres sans nombre,
Ces feux demi-voilés, pâle ornement de l'ombre,
Dans la voûte d'azur
avec ordre semés,
Sont les sacrés flambeaux pour ce temple allumés:
Et
ces nuages purs qu'un jour mourant colore,
Et qu'un souffle léger, du
couchant à l'aurore,
Dans les plaines de l'air repliant mollement,
Roule
en flocons de pourpre aux bords du firmament,
Sont les flots de l'encens qui
monte et s'évapore
Jusqu'au trône du Dieu que la nature adore.
Mais ce temple est sans voix. Où sont les saints concerts?
D'où s'élèvera
l'hymne au roi de l'univers?
Tout se tait: mon coeur seul parle dans ce
silence.
La voix de l'univers, c'est mon intelligence.
Sur les rayons du
soir, sur les ailes du vent,
Elle s'élève à Dieu comme un parfum vivant,
Et, donnant un langage à toute créature,
Prête, pour l'adorer, mon âme à
la nature.
Seul, invoquant ici son regard paternel,
Je remplis le désert
du nom de l'Éternel;
Et Celui qui, du sein de sa gloire infinie,
Des
sphères qu'il ordonne écoute l'harmonie,
Écoute aussi la voix de mon humble
raison,
Qui contemple sa gloire et murmure son nom.
Salut, principe et fin de toi-même et du monde!
Toi qui rends d'un regard
l'immensité féconde,
Ame de l'univers, Dieu, père, créateur,
Sous tous
ces noms divers je crois en toi, Seigneur;
Et, sans avoir besoin d'entendre
ta parole,
Je lis au front des cieux mon glorieux symbole.
L'étendue à
mes yeux révèle ta grandeur;
La terre, ta bonté; les astres ta, splendeur.
Tu t'es produit toi-même en ton brillant ouvrage!
L'univers tout entier
réfléchit ton image,
Et mon âme à son tour réfléchit l'univers.
Ma
pensée, embrassant tes attributs divers,
Partout autour de soi te découvre
et t'adore,
Se contemple soi-même, et t'y découvre encore:
Ainsi l'astre
du jour éclate dans les cieux,
Se réfléchit dans l'onde et se peint à mes
yeux.
C'est peu de croire en toi, bonté, beauté suprême!
Je te cherche partout,
j'aspire à toi, je t'aime!
Mon âme est un rayon de lumière et d'amour
Qui, du foyer divin détaché pour un jour,
De désirs dévorants loin de
toi consumée,
Brûle de remonter à sa source enflammée.
Je respire, je
sens, je pense, j'aime en toi!
Ce monde qui te cache est transparent pour
moi;
C'est toi que je découvre au fond de la nature,
C'est toi que je
bénis dans toute créature.
Pour m'approcher de toi, j'ai fui dans ces
déserts:
Là, quand l'aube, agitant son voile dans les airs,
Entr'ouvre
l'horizon qu'un jour naissant colore,
Et sème sur les monts les perles de
l'aurore,
Pour moi c'est ton regard qui, du divin séjour,
S'entr'ouvre
sur le monde et lui répand le jour.
Quand l'astre à son midi, suspendant sa
carrière,
M'inonde de chaleur, de vie et de lumière,
Dans ses puissants
rayons, qui raniment mes sens,
Seigneur, c'est ta vertu, ton souffle que je
sens;
Et quand la nuit, guidant son cortége d'étoiles,
Sur le monde
endormi jette ses sombres voiles,
Seul, au sein du désert et de l'obscurité,
Méditant de la nuit la douce majesté,
Enveloppé de calme, et d'ombre, et
de silence,
Mon âme de plus près adore ta présence;
D'un jour intérieur
je me sens éclairer,
Et j'entends une voix qui me dit d'espérer.
Oui, j'espère, Seigneur, en ta magnificence:
Partout à pleines mains
prodiguant l'existence,
Tu n'auras pas borné le nombre de mes jours
A
ces jours d'ici-bas, si troublés et si courts.
Je te vois en tous lieux
conserver et produire:
Celui qui peut créer dédaigne de détruire.
Témoin
de ta puissance et sûr de ta bonté,
J'attends le jour sans fin de
l'immortalité.
La mort m'entoure en vain de ses ombres funèbres,
Ma
raison voit le jour à travers les ténèbres;
C'est le dernier degré qui
m'approche de toi,
C'est le voile qui tombe entre ta face et moi.
Hâte
pour moi, Seigneur, ce moment que j'implore,
Ou, si, dans tes secrets tu le
retiens encore,
Entends du haut du ciel le cri de mes besoins!
L'atome
et l'univers sont l'objet de tes soins:
Des dons de ta bonté soutiens mon
indigence;
Nourris mon corps de pain, mon âme d'espérance;
Réchauffe
d'un regard de tes yeux tout-puissants
Mon esprit éclipsé par l'ombre de mes
sens,
Et, comme le soleil aspire la rosée,
Dans ton sein à jamais
absorbe ma pensée!
Commentaire.
J'ai toujours pensé que la poésie était surtout la langue des prières, la
langue parlée et la révélation de la langue intérieure. Quand l'homme parle au
suprême Interlocuteur, il doit nécessairement employer la forme la plus complète
et la plus parfaite de ce langage que Dieu a mis en lui. Cette forme
relativement parfaite et complète, c'est évidemment la forme poétique. Le vers
réunit toutes les conditions de ce qu'on appelle la parole, c'est-à-dire le son,
la couleur, l'image, le rhythme, l'harmonie, l'idée, le sentiment,
l'enthousiasme: la parole ne mérite véritablement le nom de Verbe ou de Logos
que quand elle réunit toutes ces qualités. Depuis les temps les plus reculés les
hommes l'ont senti par instinct; et tous les cultes ont eu pour langue la
poésie, pour premier prophète ou pour premier pontife les poëtes.
J'écrivis cet hymne de l'adoration rationnelle en me promenant sur une des
montagnes qui dominent la gracieuse ville de Chambéry, non loin des Charmettes,
ce berceau de la sensibilité et du génie de J. J. Rousseau.
----
XX
INVOCATION.
O toi qui m'apparus dans ce désert du monde,
Habitante du ciel, passagère
en ces lieux,
O toi qui fis briller dans cette nuit profonde
Un rayon
d'amour à mes yeux ;
A mes yeux étonnés montre-toi tout entière ;
Dis-moi quel est ton nom, ton pays, ton destin :
Ton berceau fut-il sur
la terre,
Ou n'es-tu qu'un souffle divin ?
Vas-tu revoir demain l'éternelle lumière ?
Ou dans ce lieu d'exil, de
deuil et de misère,
Dois-tu poursuivre encor ton pénible chemin ?
Ah!
quel que soit ton nom, ton destin, ta patrie,
O fille de la terre ou du
divin séjour,
Ah! laisse-moi toute ma vie
T'offrir mon culte ou mon
amour.
Si tu dois comme nous achever ta carrière,
Sois mon appui, mon guide, et
souffre qu'en tous lieux
De tes pas adorés je baise la poussière.
Mais
si tu prends ton vol, et si, loin de nos yeux,
Soeur des anges, bientôt tu
remontes près d'eux,
Après m'avoir aimé quelques jours sur la terre,
Souviens-toi de moi dans les cieux!
----
XXI
LA FOI.
O néant! ô seul dieu que je puisse comprendre!
Silencieux abîme où je
vais redescendre,
Pourquoi laissas-tu l'homme échapper de ta main?
De
quel sommeil profond je dormais dans ton sein!
Dans l'éternel oubli j'y
dormirais encore;
Mes yeux n'auraient pas vu ce faux jour que j'abhorre;
Et dans ta longue nuit mon paisible sommeil
N'aurait jamais connu ni
songes ni réveil.
Mais puisque je naquis, sans doute il fallait naître.
Si l'on m'eût
consulté, j'aurais refusé l'être.
Vains regrets! le destin me condamnait au
jour,
Et je viens, ô soleil, te maudire à mon tour.
Cependant, il est vrai, cette première aurore,
Ce réveil incertain d'un
être qui s'ignore,
Cet espace infini s'ouvrant devant ses yeux,
Ce long
regard de l'homme interrogeant les cieux,
Ce vague enchantement, ces
torrents d'espérance,
Éblouissent les yeux au seuil de l'existence.
Salut, nouveau séjour où le temps m'a jeté,
Globe, témoin futur de ma
félicité!
Salut, sacré flambeau qui nourris la nature!
Soleil, premier
amour de toute créature!
Vastes cieux, qui cachez le Dieu qui vous a faits!
Terre, berceau de l'homme, admirable palais!
Homme, semblable à moi, mon
compagnon, mon frère!
Toi plus belle à mes yeux, à mon âme plus chère!
Salut, objets, témoins, instruments du bonheur!
Remplissez vos destins,
je vous apporte un coeur ...
Que ce rêve est brillant! mais, hélas! c'est un rêve.
Il commençait
alors; maintenant il s'achève.
La douleur lentement m'entr'ouvre le tombeau:
Salut, mon dernier jour, sois mon jour le plus beau!
J'ai vécu; j'ai passé ce désert de la vie,
Où toujours sous mes pas
chaque fleur s'est flétrie;
Où toujours l'espérance, abusant ma raison,
Me montrait le bonheur dans un vague horizon;
Où du vent de la mort les
brûlantes haleines
Sous mes lèvres toujours tarissaient les fontaines.
Qu'un autre, s'exhalant en regrets superflus,
Redemande au passé ses
jours qui ne sont plus,
Pleure de son printemps l'aurore évanouie,
Et
consente à revivre une seconde vie:
Pour moi, quand le destin m'offrirait, à
mon choix,
Le sceptre du génie ou le trône des rois,
La gloire, la
beauté, les trésors, la sagesse,
Et joindrait à ses dons l'éternelle
jeunesse;
J'en jure par la mort, dans un monde pareil,
Non, je ne
voudrais pas rajeunir d'un soleil.
Je ne veux pas d'un monde où tout change,
où tout passe;
Où, jusqu'au souvenir, tout s'use et tout s'efface;
Où
tout est fugitif, périssable, incertain;
Où le jour du bonheur n'a pas de
lendemain.
Combien de fois ainsi, trompé par l'existence,
De mon sein pour jamais
j'ai banni l'espérance!
Combien de fois ainsi mon esprit abattu
A cru
s'envelopper d'une froide vertu,
Et, rêvant de Zénon la trompeuse sagesse,
Sous un manteau stoïque a caché sa faiblesse!
Dans son indifférence un
jour enseveli,
Pour trouver le repos il invoquait l'oubli:
Vain repos,
faux sommeil! Tel qu'au pied des collines
Où Rome sort du sein de ses
propres ruines,
L'oeil voit dans ce chaos, confusément épars,
D'antiques
monuments, de modernes remparts,
Des théâtres croulants, dont les frontons
superbes
Dorment dans la poussière ou rampent sous les herbes,
Les
palais des héros par les ronces couverts,
Des dieux couchés au seuil de
leurs temples déserts,
L'obélisque éternel ombrageant la chaumière,
La
colonne portant une image étrangère,
L'herbe dans le forum, les fleurs dans
les tombeaux,
Et ces vieux panthéons peuplés de dieux nouveaux;
Tandis
que, s'élevant de distance en distance,
Un faible bruit de vie interrompt ce
silence...
Telle est notre âme après ces longs ébranlements:
Secouant la
raison jusqu'en ses fondements,
Le malheur n'en fait plus qu'une immense
ruine;
Où comme un grand débris le désespoir domine;
De sentiments
éteints silencieux chaos,
Éléments opposés sans vie et sans repos,
Restes des passions par le temps effacées,
Combat désordonné de voeux et
de pensées,
Souvenirs expirants, regrets, dégoûts, remord.
Si du moins
ces débris nous attestaient sa mort!
Mais sous ce vaste deuil l'âme encore
est vivante;
Ce feu sans aliment soi-même s'alimente;
Il renaît de sa
cendre, et ce fatal flambeau
Craint de brûler encore au-delà du tombeau.
Ame! qui donc es-tu? Flamme qui me dévore,
Dois-tu vivre après moi?
dois-tu souffrir encore?
Hôte mystérieux, que vas-tu devenir?
Au grand
flambeau du jour vas-tu te réunir?
Peut-être de ce feu tu n'es qu'une
étincelle,
Qu'un rayon égaré, que cet astre rappelle;
Peut-être que,
mourant lorsque l'homme est détruit,
Tu n'es qu'un suc plus pur que la terre
a produit,
Une fange animée, une argile pensante...
Mais que vois-je? A
ce mot, tu frémis d'épouvante:
Redoutant le néant, et lasse de souffrir,
Hélas! tu crains de vivre et trembles de mourir.
Qui te révélera, redoutable mystère?
J'écoute en vain la voix des sages
de la terre;
Le doute égare aussi ces sublimes esprits,
Et de la même
argile ils ont été pétris.
Rassemblant les rayons de l'antique sagesse,
Socrate te cherchait aux beaux jours de la Grèce;
Platon à Sunium te
cherchait après lui:
Deux mille ans sont passés, je te cherche aujourd'hui;
Deux mille ans passeront, et les enfants des hommes
S'agiteront encor
dans la nuit où nous sommes.
La vérité rebelle échappe à nos regards,
Et
Dieu seul réunit tous ses rayons épars.
Ainsi, prêt à fermer mes yeux à la lumière,
Nul espoir ne viendra
consoler ma paupière:
Mon âme aura passé, sans guide et sans flambeau,
De la nuit d'ici-bas dans la nuit du tombeau;
Et j'emporte au hasard, au
monde où je m'élance,
Ma vertu sans espoir, mes maux sans récompense.
Réponds-moi, Dieu cruel! S'il est vrai que tu sois,
J'ai donc le droit
fatal de maudire tes lois!
Après le poids du jour, du moins le mercenaire
Le soir s'assied à l'ombre, et reçoit son salaire;
Et moi, quand je
fléchis sous le fardeau du sort,
Quand mon jour est fini, mon salaire est la
mort!
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . .
.
Mais, tandis qu'exhalant le doute et le blasphème,
Les yeux sur mon
tombeau, je pleure sur moi-même,
La foi, se réveillant, comme un doux
souvenir,
Jette un rayon d'espoir sur mon pâle avenir,
Sous l'ombre de
la mort me ranime et m'enflamme,
Et rend à mes vieux jours la jeunesse de
l'âme.
Je remonte, aux lueurs de ce flambeau divin,
Du couchant de ma
vie à son riant matin;
J'embrasse d'un regard la destinée humaine;
A mes
yeux satisfaits tout s'ordonne et s'enchaîne;
Je lis dans l'avenir la raison
du présent;
L'espoir ferme après moi les portes du néant,
Et, rouvrant
l'horizon à mon âme ravie,
M'explique par la mort l'énigme de la vie.
Cette foi qui m'attend au bord de mon tombeau,
Hélas! il m'en souvient,
plana sur mon berceau.
De la terre promise immortel héritage,
Les pères
à leurs fils l'ont transmis d'âge en âge.
Notre esprit la reçoit à son
premier réveil,
Comme les dons d'en haut, la vie et le soleil;
Comme le
lait de l'âme, en ouvrant la paupière,
Elle a coulé pour nous des lèvres
d'une mère;
Elle a pénétré l'homme en sa tendre saison;
Son flambeau
dans les coeurs précéda la raison.
L'enfant, en essayant sa première parole,
Balbutie au berceau son sublime symbole;
Et, sous l'oeil maternel
germant à son insu,
Il la sent dans son coeur croître avec la vertu.
Ah! si la vérité fut faite pour la terre,
Sans doute elle a reçu ce
simple caractère;
Sans doute, dès l'enfance offerte à nos regards,
Dans
l'esprit par les sens entrant de toutes parts,
Comme les purs rayons de la
céleste flamme,
Elle a dû dès l'aurore environner notre âme,
De l'esprit
par l'amour descendre dans les coeurs,
S'unir au souvenir, se fondre dans
les moeurs;
Ainsi qu'un grain fécond que l'hiver couvre encore,
Dans
notre sein longtemps germer avant d'éclore,
Et, quand l'homme a passé son
orageux été,
Donner son fruit divin pour l'immortalité.
Soleil mystérieux, flambeau d'une autre sphère,
Prête à mes yeux mourants
ta mystique lumière!
Pars du sein du Très-Haut, rayon consolateur!
Astre
vivifiant, lève-toi dans mon coeur!
Hélas! je n'ai que toi: dans mes heures
funèbres,
Ma raison qui pâlit m'abandonne aux ténèbres;
Cette raison
superbe, insuffisant flambeau,
S'éteint comme la vie aux portes du tombeau.
Viens donc la remplacer, ô céleste lumière!
Viens d'un jour sans nuage
inonder ma paupière;
Tiens-moi lieu du soleil que je ne dois plus voir,
Et brille à l'horizon comme l'astre du soir!
Commentaire.
Ces vers furent écrits par moi dans cet état de convalescence qui suit les
violentes convulsions et les grandes douleurs de l'âme, où l'on se sent renaître
à la vie par la puissante séve de la jeunesse, mais où l'on sent encore en soi
la faiblesse et la langueur de la maladie et de la mort. Ce sont les moments où
l'on cherche à se rattacher, par le souvenir et par l'illusion, aux images de
son enfance; c'est alors aussi que la piété de nos premiers jours rentre dans
notre âme pour ainsi dire par les sens, avec la mémoire de notre berceau, de
notre prière du premier foyer, du premier temps où l'on a appris à épeler le nom
que nos parents donnaient à Dieu. Une femme de l'ancienne cour, amie de Madame
Élisabeth, femme d'un esprit très-distingué et d'un coeur très-maternel pour
moi, Mme la marquise de Raigecourt, m'avait accueilli avec beaucoup de bonté à
Paris. Très-frappée de quelques vers que je lui avais confiés, et de la lecture
d'une tragédie sacrée que j'avais écrite alors, elle entretenait une
correspondance avec moi. Elle avait rapporté du pied de l'échafaud de son amie,
Madame Élisabeth, des cachots de la Terreur et des exils d'une longue
émigration, ce sentiment de religion et de pieuse réminiscence des autels de sa
jeunesse, que le malheur donne aux exilés. Elle m'entretenait sans cesse de
Racine et de Fénelon, ces Homère et ces Euripide du siècle catholique de Louis
XIV; elle me disait que j'avais en moi quelques cendres encore chaudes de leur
foyer éteint; elle m'encourageait à chercher les mêmes inspirations dans les
mêmes croyances. Moi-même, lassé de chercher dans la nature et dans la seule
raison les lettres précises de ce symbole que tout homme sensible a besoin de se
faire à soi-même, je m'inclinai vers Celui que j'avais balbutié, avec mes
premières paroles, sur les genoux d'une mère.
J'écrivis ces vers sous cette double impression, et je les envoyai à Mme de
Raigecourt: elle me les rendit plus tard, quand je me décidai, sur ses
instances, à recueillir et à publier ces Méditations.
----
XXII
LE GÉNIE.
A M. DE BONALD.
Impavidum ferient ruinae.
Horat., od. V, lib. III.
Ainsi, quand parmi les tempêtes,
Au sommet brûlant du Sina,
Jadis le
plus grand des prophètes
Gravait les tables de Juda;
Pendant cet
entretien sublime,
Un nuage couvrait la cime
Du mont inaccessible aux
yeux;
Et, tremblant aux coups du tonnerre,
Juda, couché dans la
poussière,
Vit ses lois descendre des cieux.
Ainsi des sophistes célèbres
Dissipant les fausses clartés,
Tu tires
du sein des ténèbres
D'éblouissantes vérités.
Ce voile, qui des lois
premières
Couvrait les augustes mystères,
Se déchire et tombe à ta voix;
Et tu suis ta route assurée
Jusqu'à cette source sacrée
Où le monde
a puisé ses lois.
Assis sur la base immuable
De l'éternelle vérité,
Tu vois d'un oeil
inaltérable
Les phases de l'humanité.
Secoués de leurs gonds antiques,
Les empires, les républiques,
S'écroulent en débris épars:
Tu ris
des terreurs où nous sommes;
Partout où nous voyons les hommes,
Un Dieu
se montre à tes regards!
En vain par quelque faux système
Un système faux est détruit;
Par le
désordre à l'ordre même,
L'univers moral est conduit.
Et comme autour
d'un astre unique
La terre, dans sa route oblique,
Décrit sa route dans
les airs,
Ainsi, par une loi plus belle,
Ainsi la justice éternelle
Est le pivot de l'univers.
Mais quoi! tandis que le génie
Te ravit si loin de nos yeux,
Les
lâches clameurs de l'envie
Te suivent jusque dans les cieux!
Crois-moi,
dédaigne d'en descendre;
Ne t'abaisse pas pour entendre
Ces
bourdonnements détracteurs.
Poursuis ta sublime carrière,
Poursuis: le
mépris du vulgaire
Est l'apanage des grands coeurs.
Objet de ses amours frivoles,
Ne l'as-tu pas vu tour à tour
Se forger
de frêles idoles
Qu'il adore et brise en un jour?
N'as-tu pas vu son
inconstance
De l'héréditaire croyance
Éteindre les sacrés flambeaux,
Brûler ce qu'adoraient ses pères,
Et donner le nom de lumières
A
l'épaisse nuit des tombeaux?
Secouant ses antiques rênes,
Mais par d'autres tyrans flatté,
Tout
meurtri du poids de ses chaînes,
L'entends-tu crier: Liberté?
Dans ses sacriléges caprices,
Le vois-tu, donnant à ses vices
Les
noms de toutes les vertus;
Traîner Socrate aux gémonies,
Pour faire en
des temples impies
L'apothéose d'Anytus?
Si, pour caresser sa faiblesse,
Sous tes pinceaux adulateurs
Tu
parais du nom de sagesse
Les leçons de ses corrupteurs,
Tu verrais ses
mains avilies,
Arrachant des palmes flétries
De quelque front déshonoré,
Les répandre sur ton passage,
Et, changeant la gloire en outrage,
T'offrir un triomphe abhorré.
Mais, loin d'abandonner la lice
Où ta jeunesse a combattu,
Tu sais
que l'estime du vice
Est un outrage à la vertu.
Tu t'honores de tant de
haine;
Tu plains ces faibles coeurs qu'entraîne
Le cours de leur siècle
égaré;
Et, seul contre le flot rapide,
Tu marches d'un pas intrépide
Au but que la gloire a montré!
Tel un torrent, fils de l'orage,
En roulant du sommet des monts,
S'il
rencontre sur son passage
Un chêne, l'orgueil des vallons,
Il s'irrite,
il écume, il gronde,
Il presse des plis de son onde
L'arbre vainement
menacé:
Mais debout parmi les ruines,
Le chêne aux profondes racines
Demeure; et le fleuve a passé.
Toi donc, des mépris de ton âge
Sans être jamais rebuté,
Retrempe ton
mâle courage
Dans les flots de l'adversité!
Pour cette lutte qui
s'achève,
Que la vérité soit ton glaive,
La justice ton bouclier.
Va, dédaigne d'autres armures;
Et si tu reçois des blessures,
Nous
les couvrirons de laurier!
Vois-tu dans la carrière antique,
Autour des coursiers et des chars,
Jaillir la poussière olympique
Qui les dérobe à nos regards?
Dans sa
course ainsi le génie
Par les nuages de l'envie
Marche longtemps
environné;
Mais au terme de la carrière,
Des flots de l'indigne
poussière
Il sort vainqueur et couronné.
Commentaire.
Je ne connaissais M. de Bonald que de nom: je n'avais rien lu de lui. On en
parlait à Chambéry, où j'étais alors connu d'un sage proscrit de sa patrie par
la Révolution, et conduisant ses petits-enfants par la main sur les grandes
routes de l'Allemagne. Cette image d'un Solon moderne m'avait frappé; de plus,
j'avais un culte idéal et passionné pour une jeune femme dont j'ai parlé dans
Raphaël, et qui était amie de M. de Bonald. En sortant de chez elle un
soir d'été, je gravis, au clair de lune, les pentes boisées des montagnes qui
s'élèvent derrière la jolie petite ville d'Aix en Savoie, et j'écrivis au crayon
les strophes qu'on vient de lire. Peu m'importait que M. de Bonald connût ou non
ces vers: ma récompense était dans le sourire que j'obtiendrais, le lendemain de
mon idole. Mon inspiration n'était pas la politique, mais l'amour. Je lus, en
effet, cette ode le lendemain à l'amie de ce grand écrivain. Elle ne me
soupçonnait pas capable d'un tel coup d'aile: elle vit bien que j'avais été
soutenu par un autre enthousiasme que par l'enthousiasme d'une métaphysique
inconnue. Elle m'en sut gré, elle fut fière de moi; elle envoya ces vers à M. de
Bonald, qui fut bon, indulgent, comme il l'était toujours, et qui m'adressa
l'édition complète de ses oeuvres. Je les lus avec cet élan de la poésie vers le
passé, et avec cette piété du coeur pour les ruines, qui se change si facilement
en dogme et en système dans l'imagination des enfants. Je m'efforçai de croire
pendant quelques mois aux gouvernements révélés, sur la foi de M. de
Chateaubriand et de M. de Bonald. Puis le courant du temps et de la raison
humaine m'arracha, comme tout le monde, à ces douces illusions; et je compris
que Dieu ne révélait à l'homme que ses instincts sociaux, et que les natures
diverses des gouvernements étaient la révélation de l'âge, des situations, du
siècle, des vices ou des vertus de l'espèce humaine.
----
XXIII
PHILOSOPHIE.
AU MARQUIS DE LA MAISONFORT.
Oh! qui m'emportera vers les tièdes rivages
Où l'Arno, couronné de ses
pâles ombrages,
Aux murs de Médicis en sa course arrêté,
Réfléchit le
palais par un sage habité,
Et semble, au bruit flatteur de son onde plus
lente,
Murmurer les grands noms de Pétrarque et de Dante?
Ou plutôt que
ne puis-je, au doux tomber du jour,
Quand, le front soulagé du fardeau de la
cour,
Tu vas sous tes bosquets chercher ton Égérie,
Suivre, en rêvant,
tes pas de prairie en prairie,
Jusqu'au modeste toit par tes mains embelli,
Où tu cours adorer le silence et l'oubli?
J'adore aussi ces dieux:
depuis que la sagesse
Aux rayons du malheur a mûri ma jeunesse,
Pour
nourrir ma raison des seuls fruits immortels,
J'y cherche en soupirant
l'ombre de leurs autels,
Et s'il est au sommet de la verte colline,
S'il
est sur le penchant du coteau qui s'incline,
S'il est aux bords déserts du
torrent ignoré
Quelque rustique abri, de verdure entouré,
Dont le pampre
arrondi sur le seuil domestique
Dessine en serpentant le flexible portique;
Semblable à la colombe errante sur les eaux,
Qui, des cèdres d'Arar
découvrant les rameaux,
Vola sur leur sommet poser ses pieds de rose,
Soudain mon âme errante y vole et s'y repose.
Aussi, pendant qu'admis
dans les conseils des rois,
Représentant d'un maître, honoré par son choix,
Tu tiens un des grands fils de la trame du monde,
Moi, parmi les
pasteurs, assis aux bords de l'onde,
Je suis d'un oeil rêveur les barques
sur les eaux,
J'écoute les soupirs du vent dans les roseaux;
Nonchalamment couché près du lit des fontaines,
Je suis l'ombre qui
tourne autour du tronc des chênes,
Ou je grave un vain nom sur l'écorce des
bois,
Ou je parle à l'écho qui répond à ma voix,
Ou, dans le vague azur,
contemplant les nuages,
Je laisse errer comme eux mes flottantes images.
La nuit tombe, et le Temps, de son doigt redouté,
Me marque un jour de
plus que je n'ai pas compté.
Quelquefois seulement, quand mon âme oppressée
Sent en rhythmes nombreux
déborder ma pensée,
Au souffle inspirateur du soir dans les déserts,
Ma
lyre abandonnée exhale encor des vers!
J'aime à sentir ces fruits d'une séve
plus mûre
Tomber, sans qu'on les cueille, au gré de la nature,
Comme le
sauvageon, secoué par les vents,
Sur les gazons flétris, de ses rameaux
mouvants
Laisse tomber ces fruits que la branche abandonne,
Et qui
meurent au pied de l'arbre qui les donne.
Il fut un temps peut-être où mes
jours mieux remplis,
Par la gloire éclairés, par l'amour embellis,
Et
fuyant loin de moi sur des ailes rapides,
Dans la nuit du passé ne tombaient
pas si vides.
Aux douteuses clartés de l'humaine raison,
Égaré dans les
cieux sur les pas de Platon,
Par ma propre vertu je cherchais à connaître
Si l'âme est en effet un souffle du grand Être;
Si ce rayon divin, dans
l'argile enfermé,
Doit être par la mort éteint ou rallumé;
S'il doit
après mille ans revivre sur la terre;
Ou si, changeant sept fois de destins
et de sphère,
Et montant d'astre en astre à son centre divin,
D'un but
qui fuit toujours il s'approche sans fin;
Si dans ces changements nos
souvenirs survivent;
Si nos soins, nos amours, si nos vertus nous suivent;
S'il est un juge assis aux portes des enfers,
Qui sépare à jamais les
justes des pervers?
S'il est de saintes lois qui, du ciel émanées,
Des
empires mortels prolongent les années,
Jettent un frein au peuple indocile à
leur voix,
Et placent l'équité sous la garde des rois;
Ou si d'un dieu
qui dort l'aveugle nonchalance
Laisse au gré du destin trébucher sa balance,
Et livre, en détournant ses yeux indifférents,
La nature au hasard, et
la terre aux tyrans.
Mais, ainsi que des cieux, où son vol se déploie,
L'aigle souvent trompé redescend sans sa proie,
Dans ces vastes hauteurs
où mon oeil s'est porté
Je n'ai rien découvert que doute et vanité;
Et,
las d'errer sans fin dans des champs sans limite,
Au seul jour où je vis, au
seul bord que j'habite,
J'ai borné désormais ma pensée et mes soins:
Pourvu qu'un dieu caché fournisse à mes besoins,
Pourvu que, dans les
bras d'une épouse chérie,
Je goûte obscurément les doux fruits de ma vie;
Que le rustique enclos par mes pères planté
Me donne un toit l'hiver, et
de l'ombre l'été;
Et que d'heureux enfants ma table couronnée
D'un
convive de plus se peuple chaque année,
Ami, je n'irai plus ravir si loin de
moi,
Dans les secrets de Dieu, ces comment, ces pourquoi,
Ni du risible
effort de mon faible génie
Aider péniblement la sagesse infinie.
Vivre
est assez pour nous; un plus sage l'a dit:
Le soin de chaque jour à chaque
jour suffit.
Humble, et du saint des saints respectant les mystères,
J'héritai l'innocence et le Dieu de mes pères;
En inclinant mon front,
j'élève à lui mes bras;
Car la terre l'adore et ne le comprend pas:
Semblable à l'alcyon, que la mer dorme ou gronde,
Qui dans son nid
flottant s'endort en paix sur l'onde,
Me reposant sur Dieu du soin de me
guider
A ce port invisible où tout doit aborder,
Je laisse mon esprit,
libre d'inquiétude,
D'un facile bonheur faisant sa seule étude,
Et
prêtant sans orgueil la voile à tous les vents,
Les yeux tournés vers lui,
suivre le cours du temps.
Toi qui, longtemps battu des vents et de l'orage,
Jouissant aujourd'hui
de ce ciel sans nuage,
Du sein de ton repos contemples du même oeil
Nos
revers sans dédain, nos erreurs sans orgueil;
Dont la raison facile, et
chaste sans rudesse,
Des sages de ton temps n'a pris que la sagesse,
Et
qui reçus d'en haut ce don mystérieux
De parler aux mortels dans la langue
des dieux;
De ces bords enchanteurs où ta voix me convie,
Où s'écoule à
flots purs l'automne de ta vie,
Où les eaux et les fleurs, et l'ombre et
l'amitié,
De tes jours nonchalants usurpent la moitié,
Dans ces vers
inégaux que ta muse entrelace,
Dis-nous, comme autrefois nous l'aurait dit
Horace,
Si l'homme doit combattre ou suivre son destin;
Si je me suis
trompé de but ou de chemin;
S'il est vers la sagesse une autre route à
suivre,
Et si l'art d'être heureux n'est pas tout l'art de vivre.
Commentaire.
Le marquis de La Maisonfort était un de ces émigrés français qui avaient
suivi la cour sur la terre étrangère, et qui avaient ébloui, pendant dix ans,
l'Europe de leur insouciance et de leur esprit. Il avait été l'ami de Rivarol,
de Champcenetz, et de tous ces jeunes et brillants écrivains des Actes des
Apôtres, Satire Ménippée de 89, journal à peu près semblable au
Charivari d'aujourd'hui, dans lequel ils décochaient à la Révolution des
flèches légères, pendant qu'elle combattait le trône avec la sape, et bientôt
avec la hache.
Après le retour des Bourbons en 1814, le marquis de La Maisonfort avait été
nommé, par Louis XVIII, ministre plénipotentiaire à Florence. En 1825, je fus
nommé de légation dans la même cour. Le marquis de La Maisonfort était poëte: il
m'accueillit comme un père, et m'ouvrit plus de portefeuilles de vers que de
portefeuilles de dépêches. Il vivait nonchalamment et voluptueusement dans ce
doux exil des bords de l'Arno. C'était le plus naïf et le plus piquant mélange
de philosophie voltairienne, épicurienne et sceptique de l'ancien régime, avec
les théories officielles et le langage assaisonné de trône et d'autel, de
légitimité et de culte monarchique, dont il avait pris l'habitude à la cour
d'Hartwell; un Voltaire charmant, converti par l'exil, le malheur, la situation
à la cour, mais conservant, sous son habit de diplomate et d'homme d'État, la
grâce et l'incrédulité railleuse de sa première vie.
Il me priait souvent d'encadrer son nom dans mes vers, qui avaient,
disait-il, plus d'ailes que les siens pour le porter au delà de la vie. Je lui
adressai ceux-ci, écrits, un soir d'automne, sous les châtaigniers de la sauvage
colline de Tresserves, qui domine le lac du Bourget eb Savoie.
Le marquis de La Maisonfort mourut l'année suivante à Lyon, en revenant de
Paris à Florence. Je le remplaçai en Toscane. Sa mémoire me resta chère, douce
comme ces souvenirs d'un entretien semi-sérieux qui font encore sourire, le
lendemain, du plaisir d'esprit qu'on a eu la veille.
Cette race charmante de l'émigré français n'existe plus: elle s'est éteinte
avec celle des abbés de cour, que j'ai encore entrevus dans ma jeunesse, et
qu'on ne retrouve plus qu'en Italie. Les émigrés étaient les conteurs arabes de
nos jours. Le marquis de La Maisonfort fut un des plus spirituels et des plus
intéressants.
----
XXIV
LE GOLFE DE BAIA
Vois-tu comme le flot paisible
Sur le rivage vient mourir?
Vois-tu le
volage zéphyr
Rider, d'une haleine insensible,
L'onde qu'il aime à
parcourir?
Montons sur la barque légère
Que ma main guide sans efforts,
Et de ce golfe solitaire
Rasons timidement les bords.
Loin de nous déjà fuit la rive:
Tandis que d'une main craintive
Tu
tiens le docile aviron,
Courbé sur la rame bruyante,
Au sein de l'onde
frémissante
Je trace un rapide sillon.
Dieu! quelle fraîcheur on respire!
Plongé dans le sein de Téthys,
Le
soleil a cédé l'empire
A la pâle reine des nuits;
Le sein des fleurs
demi-fermées
S'ouvre, et de vapeurs embaumées
En ce moment remplit les
airs;
Et du soir la brise légère
Des plus doux parfums de la terre
A
son tour embaume les mers.
Quels chants sur ces flots retentissent?
Quels chants éclatent sur ces
bords?
De ces doux concerts qui s'unissent
L'écho prolonge les accords,
N'osant se fier aux étoiles,
Le pêcheur, repliant ses voiles,
Salue
en chantant son séjour;
Tandis qu'une folle jeunesse
Pousse au ciel des
cris d'allégresse,
Et fête son heureux retour.
Mais déjà l'ombre plus épaisse
Tombe, et brunit les vastes mers;
Le
bord s'efface, le bruit cesse,
Le silence occupe les airs.
C'est l'heure
où la Mélancolie
S'assied pensive et recueillie
Aux bords silencieux des
mers,
Et, méditant sur les ruines,
Contemple au penchant des collines
Ce palais, ces temples déserts.
O de la liberté vieille et sainte patrie!
Terre autrefois féconde en
sublimes vertus,
Sous d'indignes Césars (1) maintenant asservie,
Ton
empire est tombé, tes héros ne sont plus!
Mais dans ton sein l'âme agrandie
Croit sur leurs monuments respirer leur génie,
Comme on respire encor
dans un temple aboli
La majesté du Dieu dont il était rempli.
Mais
n'interrogeons pas vos cendres généreuses,
Vieux Romains, fiers Catons,
mânes des deux Brutus!
Allons redemander à ces murs abattus
Des
souvenirs plus doux, des ombres plus heureuses.
Horace, dans ce frais séjour,
Dans une retraite embellie
Par le
plaisir et le génie,
Fuyait les pompes de la cour;
Properce y visitait
Cynthie,
Et sous les regards de Délie
Tibulle y modulait les soupirs de
l'amour.
Plus loin, voici l'asile où vint chanter le Tasse,
Quand,
victime à la fois du génie et du sort,
Errant dans l'univers, sans refuge et
sans port,
La pitié recueillit son illustre disgrâce.
Non loin des mêmes
bords, plus tard il vint mourir;
La gloire l'appelait, il arrive, il
succombe:
La palme qui l'attend devant lui semble fuir,
Et son laurier
tardif n'ombrage que sa tombe.
Colline de Baïa! poétique séjour!
Voluptueux vallon qu'habita tour à tour
Tout ce qui fut grand dans le monde,
Tu ne retentis plus de gloire ni
d'amour.
Pas une voix qui me réponde,
Que le bruit plaintif de cette
onde,
Ou l'écho réveillé des débris d'alentour!
Ainsi tout change, ainsi tout passe;
Ainsi nous-mêmes nous passons,
Hélas! sans laisser plus de trace
Que cette barque où nous glissons
Sur cette mer où tout s'efface.
(1) Ceci était écrit en 1813.
Commentaire.
Ainsi que le dit la note qui précède, ces vers, qui faisaient partie d'un
recueil que je jetai au feu, avaient été écrits à Naples en 1813. J'allais
souvent alors passer mes journées, avec le père de Graziella et Graziella
elle-même, dans le golfe de Baïa, où le pêcheur jetait ses filets (voir les
Confidences, épisode de Graziella). J'écrivais la côte, les
mouvements, les impressions de la rive et des flots, en vers, pendant que mon
ami Aymon de Virieu les notait au crayon et au pinceau sur ses albums. Il avait,
par hasard, conservé une copie de cette élégie, et il me la remit au moment ou
je faisais imprimer les Méditations. Je la recueillis comme un coquillage
des bords de la mer qu'on retrouve dans une valise de voyage oubliée depuis
longtemps, et je l'enfilai, avec ses soeurs plus graves, dans ce chapelet de mes
poésies.
----
XXV
LE TEMPLE.
Qu'il est doux, quand du soir l'étoile solitaire,
Précédant de la nuit le
char silencieux,
S'élève lentement dans la voûte des cieux,
Et que
l'ombre et le jour se disputent la terre;
Qu'il est doux de porter ses pas
religieux
Dans le fond du vallon, vers ce temple rustique
Dont la mousse
a couvert le modeste portique,
Mais où le ciel encor parle à des coeurs
pieux!
Salut, bois consacré! Salut, champ funéraire,
Des tombeaux du
village humble dépositaire!
Je bénis en passant tes simples monuments.
Malheur à qui des morts profane la poussière!
J'ai fléchi le genou
devant leur humble pierre,
Et la nef a reçu mes pas retentissants.
Quelle nuit! quel silence! au fond du sanctuaire
A peine on aperçoit la
tremblante lumière
De la lampe qui brûle auprès des saints autels.
Seule
elle luit encor quand l'univers sommeille,
Emblème consolant de la bonté qui
veille
Pour recueillir ici les soupirs des mortels.
Avançons. Aucun
bruit n'a frappé mon oreille;
Le parvis frémit seul sous mes pas mesurés:
Du sanctuaire enfin j'ai franchi les degrés.
Murs sacrés, saints autels!
je suis seul, et mon âme
Peut verser devant vous ses douleurs et sa flamme,
Et confier au ciel des accents ignorés,
Que lui seul connaîtra, que vous
seuls entendrez.
Mais quoi! de ces autels j'ose approcher sans crainte!
J'ose apporter, grand Dieu! dans cette auguste enceinte
Un coeur encor
brûlant de douleur et d'amour!
Et je ne tremble pas que ta majesté sainte
Ne venge le respect qu'on doit à son séjour!
Non, je ne rougis plus du
feu qui me consume:
L'amour est innocent quand la vertu l'allume.
Aussi
pur que l'objet à qui je l'ai juré,
Le mien brûle mon coeur, mais c'est d'un
feu sacré;
La constance l'honore et le malheur l'épure.
Je l'ai dit à la
terre, à toute la nature;
Devant tes saints autels je l'ai dit sans effroi:
J'oserais, Dieu puissant, la nommer devant toi.
Oui, malgré la terreur
que ton temple m'inspire,
Ma bouche a murmuré tout bas le nom d'Elvire;
Et ce nom, répété de tombeaux en tombeaux,
Comme l'accent plaintif d'une
ombre qui soupire,
De l'enceinte funèbre a troublé le repos.
Adieu, froids monuments, adieu, saintes demeures!
Deux fois l'écho
nocturne a répété les heures,
Depuis que devant vous mes larmes ont coulé:
Le ciel a vu ces pleurs, et je sors consolé.
Peut-être au même instant,
sur un autre rivage,
Elvire veille ausi, seule avec mon image,
Et dans
un temple obscur, les yeux baignés de pleurs,
Vient aux autels déserts
confier ses douleurs.
Commentaire.
Cette méditation n'est qu'un cri de l'âme jeté devant Dieu dans une petite
église de village, où j'aperçus un soir la lueur d'une lampe, et où j'entrai,
plein de la pensée qui me poursuivait partout. Une image se plaçait toujours
entre Dieu et moi: j'éprouvai le besoin de la consacrer. En sortant de ce
recueillement dans ces murs humides de soupirs, j'écrivis cette méditation. Elle
était beaucoup plus longue: j'en retranchai la moitié à l'impression. La piété
amoureuse a deux pudeurs: celle de l'amour et celle de la religion. Je n'osai
pas les profaner.
----
XXVI
LE PASTEUR ET LE PÊCHEUR.
FRAGMENT D'ÉGLOGUE MARINE.
1826.
C'était l'heure chantante où, plus doux que l'aurore,
Le jour en expirant
semble sourire encore,
Et laisse le zéphyr dormant sous les rameaux
En
descendre avec l'ombre et flotter sur les eaux;
La cloche dans la tour,
lentement ébranlée,
Roulait ses longs soupirs de vallée en vallée,
Comme
une voix du soir qui, mourant sur les flots,
Rappelle avant la nuit la
nature au repos.
Les villageois, épars autour de leurs chaumières,
Cadençaient à ses sons leurs rustiques prières,
Rallumaient en chantant
la flamme des foyers,
Suspendaient les filets aux troncs des peupliers,
Ou, déliant le joug de leurs taureaux superbes,
Répandaient devant eux
l'or savoureux des gerbes;
Puis, assis en silence au seuil de leurs séjours,
Attendaient le sommeil, ce doux prix de leurs jours.
Deux enfants du hameau, l'un pasteur du bocage,
L'autre jeune pêcheur de
l'orageuse plage,
Consacrant à l'amour l'heure oisive du soir,
A l'ombre
du même arbre étaient venus s'asseoir;
Là, pour goûter le frais au pied du
sycomore,
Chacun avait conduit la vierge qu'il adore:
Néaere et Naela,
deux jeunes soeurs, deux lis
Que sur la même tige un seul souffle a
cueillis.
Les deux amants, couchés aux genoux des bergères,
Les
regardaient tresser les tiges des fougères.
Un tertre de gazon, d'anémones
semé,
Étendait sous la pente un tapis parfumé;
La mer le caressait de
ses vagues plaintives;
Douze chênes, courbant leurs vieux troncs sur ses
rives,
Ne laissaient sous leurs feuilles entrevoir qu'à demi
Le bleu du
firmament dans son flot endormi.
Un arbre dont la vigne enlaçait le
feuillage
Leur versait la fraîcheur de son mobile ombrage;
Et non loin
derrière eux, dans un champ déjà mûr,
Où le pampre et l'érable entrelaçaient
leur mur,
Ils entendaient le bruit de la brise inégale
Tomber, se
relever, gémir par intervalle,
Et, ranimant les airs par le jour assoupis,
Glisser en bruissant entre l'or des épis.
Ils disputaient entre eux des doux soins de leur vie;
Chacun trouvait son
sort le plus digne d'envie:
L'humble berger vantait les doux soins des
troupeaux,
Le pêcheur sa nacelle et le charme des eaux;
Quand un
vieillard leur dit avec un doux sourire:
-Chantez ce que les champs ou
l'onde vous inspire!
Chantez! Celui des deux dont la touchante voix
Saura mieux faire aimer les vagues ou les bois,
Des mais de la maîtresse
à qui sa voix est chère
Recevra le doux prix de ses accords: Néaere,
Offrant à son amant le prix des moissonneurs,
A sa dernière gerbe
attachera des fleurs;
Et Naela, tressant les roses qu'elle noue,
De
l'esquif du pêcheur couronnera la proue,
Et son mât tout le jour, aux yeux
des matelots,
De ses bouquets flottants parfumera les flots.-
Ainsi dit
le vieillard. On consent en silence:
Le beau pêcheur médite, et le pasteur
commence.
LE PASTEUR.
Quand l'astre du printemps, au berceau d'un jour pur,
Lève à moitié son
front dans la changeant azur;
Quand l'aurore, exhalant sa matinale haleine,
Épand les doux parfums dont la vallée est pleine,
Et, faisant incliner
le calice des fleurs,
De la nuit sur les prés laisse épancher les pleurs,
Alors que du matin la vive messagère,
L'alouette, quittant son lit dans
la fougère,
Et modulant des airs gais comme le réveil,
Monte, plane et
gazouille au-devant du soleil:
Saisissant mes taureaux par leur corne
glissante,
Je courbe sous le joug leur tête mugissante,
Par des noeuds
douze fois sur leurs fronts redoublés,
J'attache au bois polis leurs membres
accouplés;
L'anneau brillant d'acier au timon les enchaîne,
J'entrelace
à leur joug de longs festons de chêne,
Dont la feuille mobile et les
flottants rameaux
De l'ardeur du midi protègent leurs naseaux.
. . . . .
. . . . . . . . . . . .
----
XXVII
CHANTS LYRIQUES DE SAÜL.
IMITATION DES PSAUMES DE DAVID.
Je répandrai mon âme au seuil du sanctuaire,
Seigneur; dans ton nom seul
je mettrai mon espoir;
Mes cris t'éveilleront, et mon humble prière
S'élèvera vers toi comme l'encens du soir!
Dans quel abaissement ma gloire s'est perdue!
J'erre sur la montagne
ainsi qu'un passereau;
Et par tant de rigueurs mon âme confondue,
Mon
âme est devant toi comme un désert sans eau.
Pour mes fiers ennemis ce deuil est une fête;
Ils se montrent, Seigneur,
ton Christ humilié.
-Le voilà, disent-ils; ses dieux l'ont oublié;
Et
Moloch en passant a secoué la tête,
Et souri de pitié!-
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
.
. . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Seigneur, tendez votre arc; levez-vous, jugez-moi!
Remplissez mon
carquois de vos flèches brûlantes.
Que des hauteurs du ciel vos foudres
dévorantes
Portent sur eux la mort qu'ils appelaient sur moi!
Dieu se lève, il s'élance; il abaisse la voûte
De ces cieux éternels
ébranlés sous ses pas;
Le soleil et la foudre ont éclairé sa route;
Ses
anges devant lui font voler le trépas.
Le feu de son courroux fait monter la fumée,
Son éclat a fendu les nuages
des cieux;
La terre est consumée
D'un regard de ses yeux.
Il parle; sa voix foudroyante
A fait chanceler d'épouvante
Les cèdres
du Liban, les rochers des déserts
Le Jourdain montre à nu sa source reculée;
De la terre ébranlée
Les os sont découverts.
Le seigneur m'a livré la race criminelle
Des superbes enfants d'Ammon.
Levez-vous, ô Saül! et que l'ombre éternelle
Engloutisse jusqu'à leur
nom!
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
.
. . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Que vois-je? vous tremblez, orgueilleux oppresseurs!
Le héros prend sa
lance,
Il l'agite, il s'élance;
A sa seule présence,
La terreur de
ses yeux a passé dans vos coeurs.
Fuyez!... Il est trop tard: sa redoutable épée
Décrit autour de vous un
cercle menaçant,
En tout lieu vous poursuit, en tout lieu vous attend,
Et, déjà mille fois dans votre sang trempée,
S'enivre encor de votre
sang.
Son coursier superbe
Foule comme l'herbe
Les corps des mourants;
Le héros l'excite,
Et le précipite
A travers les rangs;
Les feux
l'environnent,
Les casques résonnent
Sous ses pieds sanglants:
Devant sa carrière
Cette foule altière
Tombe tout entière
Sous
ses traits brûlants
Comme la poussière
Qu'emportent les vents.
Où sont ces fiers Ismaélites,
Ces enfants de Moab, cette race d'Édom,
Iduméens, guerriers d'Ammon,
Et vous, superbes fils de Tyr et de Sidon,
Et vous, cruels Amalécites?
Les voilà devant moi comme un fleuve tari,
Et leur mémoire même avec eux
a péri!
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
.
. . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Que de biens le Seigneur m'apprête!
Qu'il couronne d'honneurs la
vieillesse du roi!
Éphraïm, Manassé, Galaad, sont à moi;
Jacob, mon
bouclier, est l'appui de ma tête.
Que de biens le Seigneur m'apprête!
Qu'il couronne d'honneurs la vieillesse du roi!
Des bords où l'aurore se lève
Aux bords où le soleil achève
Son cours
tracé par l'Éternel,
L'opulente Saba, la grasse Éthiopie,
La riche mer
de Tyr, les déserts d'Arabie,
Adorent le roi d'Israël.
Peuples, frappez des mains! le Roi des rois s'avance!
Il monte, il s'est
assis sur son trône éclatant;
Il pose de Sion l'éternel fondement;
La
montagne frémit de joie et d'espérance.
Peuples, frappez des mains! le Roi
des rois s'avance!
Il pose de Sion l'éternel fondement.
De sa main pleine de justice
Il verse aux nations l'abondance et la paix.
Réjouis-toi, Sion! sous ton ombre propice,
Ainsi que le palmier qui
parfume Cadès,
La paix et l'équité fleurissent à jamais.
De sa main
pleine de justice
Il verse aux nations l'abondance et la paix.
Dieu chérit de Sion les sacrés tabernacles
Plus que les temples d'Israël;
Il y fait sa demeure, il y rend ses oracles,
Il y fait éclater sa gloire
et ses miracles:
Sion, ainsi que lui ton nom est immortel.
Dieu chérit
de Sion les sacrés tabernacles
Plus que les tentes d'Israël.
C'est là qu'un jour vaut mieux que mille;
C'est là qu'environné de la
troupe docile
De ses nombreux enfants, sa gloire et son appui,
Le roi
vieillit, semblable à l'olivier fertile
Qui voit ses rejetons fleurir autour
de lui.
Commentaire.
Cette méditation est tirée des choeurs de ma tragédie de Saül, qui n'a
jamais été ni représentée ni imprimée. J'avait écrit ce drame en 1818, pour Mme
de Raigecourt, qui m'engageait à faire pour Louis XVIII ce que Racine avait fait
pour lui XIV. Mais il manquait un Racine et un Louis XIV.
Les choeurs de Racine, dans Esther et dans Athalie furent mon
modèle. On voit combien je restai loin de ce grand maître en harmonie et en
images.
XXVIII
A UNE FLEUR
SÉCHÉE DANS UN ALBUM.
1827.
Il m'en souvient, c'était aux plages
Où m'attire un ciel du Midi,
Ciel sans souillure et sans orages,
Où j'aspirais sous les feuillages
Les parfums d'un air attiédi.
Une mer qu'aucun bord n'arrête
S'étendait bleue à l'horizon;
L'oranger, cet arbre de fête,
Neigeait par moments sur ma tête;
Des
odeurs montaient du gazon.
Tu croissais près d'une colonne
D'un temple écrasé par le temps;
Tu
lui faisais une couronne,
Tu parais son tronc monotone
Avec tes
chapiteaux flottants;
Fleur qui décores la ruine
Sans un regard pour t'admirer!
Je cueillis
ta blanche étamine,
Et j'emportai sur ma poitrine
Tes parfums pour les
respirer.
Aujourd'hui, ciel, temple, rivage,
Tout a disparu sans retour:
Ton
parfum est dans le nuage,
Et je trouve, en tournant la page,
La trace
morte d'un beau jour!
----
XXIX
HYMNE AU SOLEIL.
1825.
Vous avez pris pitié de sa longue douleur;
Vous me rendez le jour, Dieu
que l'amour implore!
Déjà mon front, couvert d'une molle pâleur,
Des
teintes de la vie à ses yeux se colore,
Déjà dans tout mon être une douce
chaleur
Circule avec mon sang, remonte dans mon coeur:
Je renais pour
aimer encore!
Mais la nature aussi se réveille en ce jour;
Au doux soleil de mai nous
la voyons renaître:
Les oiseaux de Vénus autour de ma fenêtre,
Du plus
chéri des mois proclament le retour!
Guide mes premiers pas dans nos vertes
campagnes,
Conduis-moi, chère Elvire, et soutiens ton amant.
Je veux
voir le soleil s'élever lentement,
Précipiter son char du haut de nos
montagnes,
Jusqu'à l'heure où dans l'onde il ira s'engloutir,
Et cédera
les airs au nocturne zéphyr.
Viens! que crains-tu pour moi? le ciel est sans
nuage;
Ce plus beau de nos jours passera sans orage;
Et c'est l'heure où
déjà, sur les gazons en fleurs,
Dorment près des troupeaux les paisibles
pasteurs.
Dieu, que les airs sont doux! que la lumière est pure!
Tu règnes en
vainqueur sur toute la nature,
O soleil! et des cieux, où ton char est
porté,
Tu lui verses la vie et la fécondité.
Le jour où, séparant la
nuit de la lumière,
L'Éternel te lança dans ta vaste carrière,
L'univers
tout entier te reconnut pour roi;
Et l'homme, en t'adorant, s'inclina devant
toi.
De ce jour, poursuivant ta carrière enflammée,
Tu décris sans repos
ta route accoutumée;
L'éclat de tes rayons ne s'est point affaibli,
Et
sous la main des temps ton front n'a point pâli!
Quand la voix du matin vient réveiller l'aurore,
L'Indien prosterné te
bénit et t'adore;
Et moi, quand le midi de ses feux bienfaisants
Ranime
par degrés mes membres languissants,
Il me semble qu'un Dieu, dans tes
rayons de flamme,
En échauffant mon sein, pénètre dans mon âme!
Et je
sens de ses fers mon esprit détaché,
Comme si du Très-Haut le bras m'avait
touché.
Mais... ton sublime auteur défend-il de le croire?
N'es-tu
point, ô soleil, un rayon de sa gloire?
Quand tu vas mesurant l'immensité
des cieux,
O soleil, n'es-tu point un regard de ses yeux?
Ah! si j'ai quelquefois, au jour de l'infortune,
Blasphémé du soleil la
lumière importune,
Si j'ai maudit les dons que j'ai reçus de toi,
Dieu,
qui lis dans nos coeurs, ô Dieu! pardonne-moi!
Je n'avais pas goûté la
volupté suprême
De revoir la nature auprès de ce que j'aime,
De sentir
dans mon coeur, aux rayons d'un beau jour,
Redescendre à la fois et la vie
et l'amour.
Insensé! j'ignorais tout le prix de la vie;
Mais ce jour me
l'apprend, et je te glorifie!
Commentaire.
Ces vers sont postdatés. Ils sont de mon premier temps. Je les écrivis à
l'âge de dix-huit ans, sous un beau rayon de soleil, après une légère maladie
qui me faisait mieux sentir le prix de l'existence et la volupté d'être. Plus
tard, je les retrouvai dans le portefeuille de ma mère, qui les avait conservés.
J'y fis deux ou trois corrections, et je les insérai dans le volume des
Méditations.
----
XXX
FERRARE.
IMPROVISÉEN SORTANT DU CACHOT DU TASSE.
1844.
Que l'on soit homme ou Dieu, tout génie est martyre:
Du supplice plus
tard on baise l'instrument;
L'homme adore la croix où sa victime expire,
Et du cachot du Tasse enchâsse le ciment.
Prison du Tasse ici, de Galilée à Rome,
Échafaud de Sidney, bûchers,
croix ou tombeaux,
Ah! vous donnez le droit de bien mépriser l'homme,
Qui veut que Dieu l'éclaire, et qui hait ses flambeaux!
Grand parmi les petits, libre chez les serviles,
Si le génie expire, il
l'a bien mérité;
Car nous dressons partout aux portes de nos villes
Ces
gibets de la gloire et de la vérité.
Loin de nous amollir, que ce sort nous retrempe!
Sachons le prix du don,
mais ouvrons notre main.
Nos pleurs et notre sang son l'huile de la lampe
Que Dieu nous fait porter devant le genre huamin!
----
XXXI
ADIEU.
Oui, j'ai quitté ce port tranquille,
Ce port si longtemps appelé,
Où,
loin des ennuis de la ville,
Dans un loisir doux et facile,
Sans bruit
mes jours auraient coulé.
J'ai quitté l'obscure vallée,
Le toit
champêtre d'un ami;
Loin des bocages de Bissy,
Ma muse, à regret exilée,
S'éloigne, triste et désolée,
Du séjour qu'elle avait choisi.
Nous
n'irons plus dans les prairies,
Au premier rayon du matin,
Égarer, d'un
pas incertain,
Nos poétiques rêveries.
Nous ne verrons plus le soleil,
Du haut des cimes d'Italie
Précipitant son char vermeil,
Semblable
au père de la vie,
Rendre à la nature assoupie
Le premier éclat du
réveil.
Nous ne goûterons plus votre ombre,
Vieux pins, l'honneur de ces
forêts;
Vous n'entendrez plus nos secrets;
Sous cette grotte humide et
sombre
Nous ne chercherons plus le frais;
Et le soir, au temple rustique
Quand la cloche mélancolique
Appellera tout le hameau,
Nous n'irons
plus, à la prière,
Nous courber sur la simple pierre
Qui couvre un
rustique tombeau.
Adieu, vallons! adieu, bocages!
Lac azuré, roches
sauvages,
Bois touffus, tranquille séjour,
Séjour des heureux et des
sages,
Je vous ai quittés sans retour!
Déjà ma barque fugitive,
Au
souffle des zéphyrs trompeurs,
S'éloigne à regret de la rive
Que
m'offraient des dieux protecteurs.
J'affronte de nouveaux orages;
Sans
doute à de nouveaux naufrages
Mon frêle esquif est dévoué;
Et pourtant,
à la fleur de l'âge,
Sur quels écueils, sur quel rivage
Déjà n'ai-je pas
échoué?
Mais d'une plainte téméraire
Pourquoi fatiguer le destin?
A
peine au milieu du chemin,
Faut-il regarder en arrière?
Mes lèvres à
peine ont goûté
Le calice amer de la vie,
Loin de moi je l'ai rejeté;
Mais l'arrêt cruel est porté:
Il faut boire jusqu'à la lie!
Lorsque
mes pas auront franchi
Les deux tiers de notre carrière,
Sous le poids
d'une vie entière
Quand mes cheveux auront blanchi,
Je reviendrai du
vieux Bissy
Visiter le toit solitaire,
Où le ciel me garde un ami.
Dans quelque retraite profonde,
Sous les arbres par lui plantés,
Nous verrons couler comme l'onde
La fin de nos jours agités.
Là,
sans crainte et sans espérance,
Sur notre orageuse existence
Ramenés par
le souvenir,
Jetant nos regards en arrière,
Nous mesurerons la carrière
Qu'il aura fallu parcourir.
Tel un pilote octogénaire,
Du haut d'un rocher solitaire,
Le soir,
tranquillement assis,
Laisse au loin égarer sa vue,
Et contemple encor
l'étendue
Des mers qu'il sillonna jadis.
Commentaire.
Cette pièce est de 1815. En revenant de la Suisse après les Cent Jours, je
m'arrêtai dans la vallée de Chambéry, chez l'oncle d'un de mes plus chers amis,
le comte de Maistre. Le comte de Maistre était le frère cadet du fameux écrivain
qui a laissé un si grand nom dans la philosophie et dans les lettres. Je passai
quelques jours heureux dans cette charmante retraite de Bissy, enseveli sous
l'ombre des noyers et des sapins du mont du Chat. Je voyais de ma fenêtre la
nappe bleue de ce beau lac où je devais aimer et chanter plus tard. Je
commençais à peine à crayonner de temps en temps quelques vers à l'ombre de ces
sapins, au bruit monotone de ces eaux.
La vie que l'on menait chez mes hôtes était une vie presque espagnole: une
douce oisiveté, des entretiens rêveurs, des promenades nonchalantes entre les
hautes vignes et les hêtres des collines de Savoie, des lectures, des chapelets.
A la nuit tombante, aux sons de l'Angelus, on s'acheminait en famille
vers la petite église du hameau, cachée avec son toit de chaume et son clocher
de bois noirci par la pluie. On y faisait la prière du soir. Ces habitudes
régulières et saintes de cette maison m'attendrissaient et me charmaient, bien
que je fusse alors dans les premiers bouillonnements et dans les dissipations de
l'adolescence. Je suivais la famille dans tous ses actes de piété. L'esprit
éminent et original, la bonté, la sérénité de caractère de toute cette maison de
Maistre, me captivaient. Des jeunes personnes simples, vertueuses, charmantes,
nièces de Mme de Maistre, répandaient leur rayonnement sur cette gravité de la
famille. Je quittai avec peine cette oasis de paix, d'amitié, de poésie, pour
revenir à Beauvais reprendre l'uniforme, le sabre, le cheval, le tumulte de la
garnison. En arrivant à mon corps, j'écrivis ces adieux, et je les envoyai à mon
ami Louis de Vignet, neveu du comte de Maistre.
----
XXXII
LA SEMAINE SAINTE
À LA ROCHE-GUYON.
Ici viennent mourir les derniers bruits du monde;
Nautoniers sans étoile,
abordez! c'est le port:
Ici l'âme se plonge en une paix profonde,
Et
cette paix n'est pas la mort.
Ici jamais le ciel n'est orageux ni sombre;
Un jour égal et pur y repose
les yeux.
C'est ce vivant soleil, dont le soleil est l'ombre,
Qui le
répand du haut des cieux.
Comme un homme éveillé longtemps avant l'aurore,
Jeunes, nous avons fui
dans cet heureux séjour;
Notre rêve est fini, le vôtre dure encore:
Éveillez-vous! voilà le jour.
Coeurs tendres, approchez! Ici l'on aime encore;
Mais l'amour, épuré,
s'allume sur l'autel;
Tout ce qu'il a d'humain à ce feu s'évapore;
Tout
ce qui reste est immortel!
La prière, qui veille en ces saintes demeures,
De l'astre matinal nous
annonce le cours;
Et, conduisant pour nous le char pieux des heures,
Remplit et mesure nos jours.
L'airain religieux s'éveille avec l'aurore;
Il mêle notre hommage à la
voix des zéphyrs;
Et les airs, ébranlés sous le marteau sonore,
Prennent
l'accent de nos soupirs.
Dans le creux du rocher, sous une voûte obscure,
S'élève un simple autel:
Roi du ciel, est-ce toi?
Oui; contraint par l'amour, le Dieu de la nature
Y descend, visible à la foi.
Que ma raison se taise, et que mon coeur adore!
La croix à mes regards
révèle un nouveau jour;
Aux pieds d'un Dieu mourant puis-je douter encore?
Non: l'amour m'explique l'amour.
Tous ces fronts prosternés, ce feu qui les embrase,
Ces parfums, ces
soupirs s'exhalant du saint lieu,
Ces élans enflammés, ces larmes de
l'extase,
Tout me répond que c'est un Dieu.
Favoris du Seigneur, souffrez qu'à votre exemple,
Ainsi qu'un mendiant
aux portes d'un palais,
J'adore aussi de loin, sur le seuil de son temple,
Le Dieu qui vous donne la paix.
Ah! laissez-moi mêler mon hymne à vos louanges!
Que mon encens souillé
monte avec votre encens.
Jadis les fils de l'homme aux saints concerts des
anges
Ne mêlaient-ils pas leurs accents?
Du nombre des vivants chaque aurore m'efface;
Je suis rempli de jours, de
douleurs, de remords.
Sous le portique obscur venez marquer ma place,
Ici, près du séjour des morts.
Souffrez qu'un étranger veille auprès de leur cendre.
Brûlant sur un
cercueil comme ces saints flambeaux,
La mort m'a tout ravi, la mort doit
tout me rendre;
J'attends le réveil des tombeaux!
Ah! puissé-je près d'eux, au gré de mon envie,
A l'ombre de l'autel, et
non loin de ce port,
Seul, achever ainsi les restes de ma vie
Entre
l'espérance et la mort!
Commentaire.
C'était en 1819.
Je vis un jour entrer dans ma chambre haute du grand et bel hôtel de
Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, que j'habitais pendant mon séjour à Paris,
un jeune homme d'une figure belle, gracieuse, noble, un peu féminine. Il était
introduit par le duc Matthieu de Montmorency, depuis ministre, et gouverneur du
duc de Bordeaux. M. Matthieu de Montmorency, célèbre par son rôle dans la
révolution de 1789, puis par son amitié pour Mme de Staël, enfin par son
dévouement à la maison de Bourbon, m'honorait d'une bienveillance qui ne coûtait
rien à son caractère surabondant de tendresse, d'âme et de grâce aristocratique:
égalité qu'il voulait bien établir de si haut et de si loin entre lui et moi, la
plus charmante des égalités, parce qu'elle est un don du coeur, et non une
exigence de l'infériorité sociale.
Ce jeune homme était le duc de Rohan, depuis archevêque de Besançon et
cardinal.
Le duc de Rohan était alors un brillant officier des mousquetaires rouges,
admiré et envié pour l'élégance de sa personne, pour l'éclat de ses uniformes,
pour la beauté de ses chevaux, pour la magnificence de ses palais et de ses
jardins aux environs de Paris, et surtout pour la splendeur de son nom. Il
aimait les vers: M. Matthieu de Montmorency lui avait récité quelques strophes
de moi, retenues dans sa mémoire. Il avait désiré me connaître: il me plut au
premier coup d'oeil. Nous nous liâmes d'amitié, sans qu'il me fît sentir jamais,
et sans que je me permisse d'oublier moi-même, par ce tact naturel qui est
l'étiquette de la nature, la distance qu'il voulait bien franchir, mais qui
existait néanmoins entre deux noms que la poésie seule pouvait un moment
rapprocher.
Le duc de Rohan rêvait déjà de sacerdoce: il était né pour l'autel comme
d'autres naissent pour le champ de bataille, pour la tribune ou pour la mer. Il
aspirait au moment de consacrer à Dieu son âme, sa jeunesse, son grand nom. Il
possédait à la Roche-Guyon, sur le rivage escarpé de la Seine, une résidence
presque royale de sa famille. Le principal ornement du château était une
chapelle creusée dans le roc, véritable catacombe affectant, dans les
circonvolutions caverneuses de la montagne, la forme des nefs, des choeurs, des
piliers, des jubés d'une cathédrale. Il m'engagea à y aller passer la semaine
sainte avec lui. Il m'y conduisit lui-même. J'y trouvai une réunion de jeunes
gens distingués qui sont devenus, pour la plupart, des hommes éminents dans le
clergé, dans la diplomatie, ou des hommes célèbres dans les lettres, depuis
cette époque. Le service religieux, volupté pieuse du duc de Rohan, se faisait
tous les jours dans cette église souterraine avec une pompe, un luxe et des
enchantements sacrés qui enivraient de jeunes imaginations. J'étais
très-religieux d'instinct, mais très-indépendant d'esprit. Seul de toute cette
jeunesse, je n'avais aucun goût pour les délices mystiques de la sacristie. Le
duc de Rohan et ses amis me pardonnaient mon indépendance de foi en faveur de
mes ardentes inspirations vers l'infini et vers la nature. J'étais à leurs yeux
une sorte d'instrument lyrique, sur les cordes duquel ne résonnaient encore que
des hymnes profanes, mais qu'on pouvait porter dans le temple pour y chanter les
gloires de Dieu et les douleurs de l'homme.
C'est au retour de cette hospitalité du duc de Rohan à la Roche-Guyon que
j'écrivis ces vers.
Depuis, nous suivîmes, chacun de notre côté, la route diverse que la destinée
trace à chaque existence: lui, vers le sanctuaire et vers le ciel, où il se
réfugia jeune, aux premiers orages de la révolution de 1830; moi, vers
l'inconnu.
----
XXXIII
LE CHRÉTIEN MOURANT.
Qu'entends-je? autour de moi l'airain sacré résonne!
Quelle foule pieuse
en pleurant m'environne?
Pour qui ce chant funèbre et ce pâle flambeau?
O mort! est-ce ta voix qui frappe mon oreille,
Pour la dernière fois? Eh
quoi! je me réveille
Sur le bord du tombeau!
O toi, d'un feu divin précieuse étincelle,
De ce corps périssable
habitante immortelle,
Dissipe ces terreurs: la mort vient t'affranchir!
Prends ton vol, ô mon âme, et dépouille tes chaînes!
Déposer le fardeau
des misères humaines,
Est-ce donc là mourir?
Oui, le temps a cessé de mesurer mes heures.
Messagers rayonnants des
célestes demeures,
Dans quels palais nouveaux allez-vous me ravir?
Déjà,
déjà je nage en des flots de lumière;
L'espace devant moi s'agrandit, et la
terre
Sous mes pieds semble fuir!
Mais qu'entends-je? Au moment où mon âme s'éveille,
Des soupirs, des
sanglots ont frappé mon oreille!
Compagnons de l'exil, quoi! vous pleurez ma
mort!
Vous pleurez! et déjà dans la coupe sacrée
J'ai bu l'oubli des
maux, et mon âme enivrée
Entre au céleste port.
Commentaire.
Ces strophes jaillirent de mon coeur, et furent écrites au matin, au pied de
mon lit, par un de mes amis, M. de Montchalin, qui me soignait comme un frère
dans une longue et dangereuse maladie dont je fus atteint à Paris en 1819.
M. de Monchalin vit encore, et je l'aime toujours de la même amitié. J'aurais
dû lui dédier ces vers.
----
XXXIV
DIEU.
A M. L'ABBÉ F. DE LAMENNAIS.
Oui, mon âme se plaît à secouer ses chaînes:
Déposant le fardeau des
misères humaines,
Laissant errer mes sens dans ce monde des corps,
Au
monde des esprits je monte sans efforts.
Là, foulant à mes pieds cet univers
visible,
Je plane en liberté dans les champs du possible.
Mon âme est à
l'étroit dans sa vaste prison:
Il me faut un séjour qui n'ait pas d'horizon.
Comme une goutte d'eau dans l'Océan versée,
L'infini dans son sein
absorbe ma pensée;
Là, reine de l'espace et de l'éternité,
Elle ose
mesurer le temps, l'immensité,
Aborder le néant, parcourir l'existence,
Et concevoir de Dieu l'inconcevable essence.
Mais sitôt que je veux
peindre ce que je sens,
Toute parole expire en efforts impuissants:
Mon
âme croit parler; ma langue embarrassée
Frappe l'air de vains sons, ombre de
ma pensée.
Dieu fit pour les esprits deux langages divers:
En sons articulés l'un
vole dans les airs;
Ce langage borné s'apprend parmi les hommes;
Il
suffit aux besoins de l'exil où nous sommes,
Et, suivant des mortels les
destins inconstants,
Change avec les climats ou passe avec les temps.
L'autre, éternel, sublime, universel, immense,
Est le langage inné de
toute intelligence:
Ce n'est point un son mort dans les airs répandu,
C'est un verbe vivant dans le coeur entendu;
On l'entend, on l'explique,
on le parle avec l'âme;
Ce langage senti touche, illumine, enflamme:
De
ce que l'âme éprouve interprètes brûlants,
Il n'a que des soupirs, des
ardeurs, des élans;
C'est la langue du ciel que parle la prière,
Et que
le tendre amour comprend seul sur la terre.
Aux pures régions où j'aime à m'envoler,
L'enthousiasme aussi vient me la
révéler;
Lui seul est mon flambeau dans cette nuit profonde,
Et mieux
que la raison il m'explique le monde.
Viens donc! il est mon guide, et je
veux t'en servir;
A ses ailes de feu, viens, laisse-toi ravir.
Déjà
l'ombre du monde à nos regards s'efface:
Nous échappons au temps, nous
franchissons l'espace;
Et, dans l'ordre éternel de la réalité,
Nous
voilà face à face avec la vérité!
Cet astre universel, sans déclin, sans
aurore,
C'est Dieu, c'est ce grand tout, qui soi-même s'adore!
Il est;
tout est en lui: l'immensité, les temps,
De son être infini sont les purs
éléments;
L'espace est son séjour, l'éternité son âge;
Le jour est son
regard, le monde est son image:
Tout l'univers subsiste à l'ombre de sa
main;
L'être à flots éternels découlant de son sein,
Comme un fleuve
nourri par cette source immense,
S'en échappe, et revient finir où tout
commence.
Sans bornes comme lui, ses ouvrages parfaits
Bénissent en naissant la
main qui les a faits:
Il peuple l'infini chaque fois qu'il respire;
Pour
lui, vouloir c'est faire, exister c'est produire!
Tirant tout de soi seul,
rapportant tout à soi,
Sa volonté suprême est sa suprême loi!
Mais cette
volonté, sans ombre et sans faiblesse,
Est à la fois puissance, ordre,
équité, sagesse.
Sur tout ce qui peut être il l'exerce à son gré;
Le
néant jusqu'à lui s'élève par degré:
Intelligence, amour, force, beauté,
jeunesse,
Sans s'épuiser jamais, il peut donner sans cesse;
Et, comblant
le néant de ses dons précieux,
Des derniers rangs de l'être il peut tirer
des dieux!
Mais ces dieux de sa main, ces fils de sa puissance,
Mesurent
d'eux à lui l'éternelle distance,
Tendant par la nature à l'être qui les
fit:
Il est leur fin à tous, et lui seul se suffit!
Voilà, voilà le Dieu
que tout esprit adore,
Qu'Abraham a servi, que rêvait Pythagore,
Que
Socrate annonçait, qu'entrevoyait Platon;
Ce Dieu que l'univers révèle à la
raison,
Que la justice attend, que l'infortune espère,
Et que le Christ
enfin vint montrer à la terre!
Ce n'est plus là ce Dieu par l'homme
fabriqué,
Ce Dieu par l'imposture à l'erreur expliqué,
Ce Dieu défiguré
par la main des faux prêtres,
Qu'adoraient en tremblant nos crédules
ancêtres:
Il est seul, il est un, il est juste, il est bon;
La terre
voit son oeuvre, et le ciel sait son nom!
Heureux qui le connaît! plus heureux qui l'adore!
Qui, tandis que le
monde ou l'outrage ou l'ignore,
Seul, aux rayons pieux des lampes de la
nuit,
S'élève au sanctuaire où la foi l'introduit
Et, consumé d'amour et
de reconnaissance,
Brûle, comme l'encens, son âme en sa présence!
Mais,
pour monter à lui, notre esprit abattu
Doit emprunter d'en haut sa force et
sa vertu.
Il faut voler au ciel sur des ailes de flamme:
Le désir et
l'amour sont les ailes de l'âme.
Ah! que ne suis-je né dans l'âge où les
humains,
Jeunes, à peine encore échappés de ses mains,
Près de Dieu par
le temps, plus près par l'innocence,
Conversaient avec lui, marchaient en sa
présence!
Que n'ai-je vu le monde à son premier soleil!
Que n'ai-je
entendu l'homme à son premier réveil!
Tout lui parlait de toi, tu lui
parlais toi-même;
L'univers respirait ta majesté suprême;
La nature,
sortant des mains du Créateur,
Étalait en tous sens le nom de son auteur:
Ce nom, caché depuis sous la rouille des âges,
En traits plus éclatants
brillait sur tes ouvrages;
L'homme dans le passé ne remontait qu'à toi;
Il invoquait son père, et tu disais: -C'est moi.-
Longtemps comme un enfant ta voix daigna l'instruire,
Et par la main
longtemps tu voulus le conduire.
Que de fois dans ta gloire à lui tu t'es
montré,
Aux vallons de Sennar, aux chênes de Mambré,
Dans le buisson
d'Horeb, ou sur l'auguste cime
Où Moïse aux Hébreux dictait sa loi sublime!
Ces enfants de Jacob, premiers-nés des humains,
Reçurent quarante ans la
manne de tes mains:
Tu frappais leur esprit par tes vivants oracles;
Tu
parlais à leurs yeux par la voix des miracles;
Et lorsqu'ils t'oubliaient,
tes anges descendus
Rappelaient ta mémoire à leurs coeurs éperdus.
Mais
enfin, comme un fleuve éloigné de sa source,
Ce souvenir si pur s'altéra
dans sa course;
De cet astre vieilli la sombre nuit des temps
Éclipsa
par degrés les rayons éclatants.
Tu cessas de parler: l'oubli, la main des
âges,
Usèrent ce grand nom empreint dans tes ouvrages;
Les siècles en
passant firent pâlir la foi;
L'homme plaça le doute entre le monde et toi.
Oui, ce monde, Seigneur, est vieilli pour ta gloire;
Il a perdu ton nom,
ta trace et ta mémoire;
Et pour les retrouver il nous faut, dans son cours,
Remonter flots à flots le long fleuve des jours.
Nature, firmament!
l'oeil en vain vous contemple:
Hélas! sans voir le Dieu, l'homme admire le
temple;
Il voit, il suit en vain, dans les déserts des cieux,
De leurs
mille soleils le cours mystérieux;
Il ne reconnaît plus la main qui les
dirige:
Un prodige éternel cesse d'être un prodige.
Comme ils brillaient
hier, ils brilleront demain!
Qui sait où commença leur glorieux chemin?
Qui sait si ce flambeau, qui luit et qui féconde,
Une première fois
s'est levé sur le monde?
Nos pères n'ont point vu briller son premier tour,
Et les jours éternels n'ont point de premier jour.
Sur le monde moral en
vain ta providence
Dans ces grands changements révèle ta présence;
C'est
en vain qu'en tes jeux l'empire des humains
Passe d'un sceptre à l'autre,
errant de mains en mains,
Nos yeux, accoutumés à sa vicissitude,
Se sont
fait de la gloire une froide habitude:
Les siècles ont tant vu de ces grands
coups du sort!
Le spectacle est usé, l'homme engourdi s'endort.
Réveille-nous, grand Dieu! parle, et change le monde;
Fais entendre au
néant ta parole féconde:
Il est temps! lève-toi! sors de ce long repos;
Tire un autre univers de cet autre chaos.
A nos yeux assoupis il faut
d'autres spectacles;
A nos esprits flottants il faut d'autres miracles.
Change l'ordre des cieux, qui ne nous parle plus!
Lance un nouveau
soleil à nos yeux éperdus;
Détruis ce vieux palais, indigne de ta gloire;
Viens! montre-toi toi-même, et force-nous de croire!
Mais peut-être,
avant l'heure où dans les lieux déserts
Le soleil cessera d'éclairer
l'univers,
De ce soleil moral la lumière éclipsée
Cessera par degrés
d'éclairer la pensée,
Et le jour qui verra ce grand flambeau détruit
Plongera l'univers dans l'éternelle nuit!
Alors tu briseras ton inutile
ouvrage.
Ses débris foudroyés rediront d'âge en âge:
-Seul je suis! hors
de moi rien ne peut subsister!
L'homme cessa de croire, il cessa d'exister!-
Commentaire.
J'avais connu M. de Lamennais par son Essai sur l'indifférence. Il
m'avait connu par quelques vers de moi que lui avait récités M. de Genoude,
alors son ami et le mien. L'Essai sur l'indifférence m'avait frappé comme
une page de J. J. Rousseau retrouvée dans le dix-neuvième siècle. Je m'attachais
peu aux arguments, qui me paraissaient faibles; mais l'argumentation me
ravissait. Ce style réalisait la grandeur, la vigueur et la couleur que je
portais dans mon idéal de jeune homme. J'avais besoin d'épancher mon admiration.
Je ne pouvais le faire qu'en m'élevant au sujet le plus haut de la pensée
humaine, Dieu. J'écrivis ces vers en retournant seul à cheval de Paris à
Chambéry, par de belles et longues journées du mois de mai. Je n'avais ni
papier, ni crayon, ni plume. Tout ce gravait dans ma mémoire à mesure que tout
sortait de mon coeur et de mon imagination. La solitude et le silence des
grandes routes à une certaine distance de Paris, l'aspect de la nature et du
ciel, la splendeur de la saison, ce sentiment de voluptueux frisson que j'ai
toujours éprouvé en quittant le tumulte d'une grande capitale pour me replonger
dans l'air muet, profond et limpide des grands horizons, tout semblable, pour
mon âme, à ce frisson qui saisit et raffermit les nerfs quand on se plonge pour
nager dans les vagues bleues et fraîches de la Méditerranée; enfin, le pas
cadencé de mon cheval, qui berçait ma pensée comme mon corps, tout cela m'aidait
à rêver, à contempler, à penser, à chanter. En arrivant, le soir, au cabaret de
village où je m'arrêtais ordinairement pour passer la nuit, et après avoir donné
l'avoine, le seau d'eau du puits, et étendu la paille de sa litière à mon
cheval, que j'aimais mieux encore que mes vers, je demandais une plume et du
papier à mon hôtesse, et j'écrivais ce que j'avais composé dans la journée. En
arrivant à Ursy, dans les bois de la haute Bourgogne, au château de mon oncle,
l'abbé de Lamartine, mes vers étaient terminés.
----
XXXV
L'AUTOMNE.
Salut, bois couronnés d'un reste de verdure!
Feuillages jaunissants sur
les gazons épars;
Salut, derniers beaux jours! Le deuil de la nature
Convient à la douleur et plaît à mes regards.
Je suis d'un pas rêveur le sentier solitaire;
J'aime à revoir encor, pour
la dernière fois,
Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière
Perce à
peine à mes pieds l'obscurité des bois.
Oui, dans ces jours d'automne où la nature expire,
A ses regards voilés,
je trouve plus d'attraits;
C'est l'adieu d'un ami, c'est le dernier sourire
Des lèvres que la mort va fermer pour jamais.
Ainsi, prêt à quitter l'horizon de la vie,
Pleurant de mes longs jours
l'espoir évanoui,
Je me retourne encore, et d'un regard d'envie
Je
contemple ces biens dont je n'ai pas joui.
Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,
Je vous dois une larme aux
bords de mon tombeau!
L'air est si parfumé! la lumière est si pure!
Aux
regards d'un mourant le soleil est si beau!
Je voudrais maintenant vider jusqu'à la lie
Ce calice mêlé de nectar et
de fiel:
Au fond de cette coupe où je buvais la vie,
Peut-être
restait-il une goutte de miel!
Peut-être l'avenir me gardait-il encore
Un retour de bonheur dont
l'espoir est perdu!
Peut-être, dans la foule, une âme que j'ignore
Aurait compris mon âme, et m'aurait répondu!...
La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire;
A la vie, au soleil, ce
sont là ses adieux;
Moi, je meurs; et mon âme, au moment qu'elle expire,
S'exhale comme un son triste et mélodieux.
Commentaire.
Cette pièce ne comporte aucun commentaire. Il n'y a pas une âme contemplative
et sensible qui n'ait, à certains moments de ses premières amertumes, détourné
la lèvre de la coupe de la vie, et embrassé la mort souriante sous ce ravissant
aspect d'une automne expirante dans la sérénité des derniers jours d'octobre; et
puis qui, prête à mourir, n'ait repris à l'existence par le regret, et voulu
confondre au moins un dernier murmure d'adieu avec les derniers soupirs du vent
du soir dans les pampres, ou avec la lueur du dernier rayon de l'année sur les
sommets rosés de neige des montagnes.
Ces vers sont cette lutte entre l'instinct de tristesse qui fait accepter la
mort, et l'instinct de bonheur qui fait regretter la vie. Ils furent écrits en
1819, après les premiers désenchantements de la première adolescence. Mais ils
font déjà allusion à l'attachement sérieux que le poëte avait conçu pour une
jeune Anglaise qui fut depuis la compagne de sa vie.
----
XXXVI
A UNE ENFANT, FILLE DU POËTE.
1831.
Céleste fille du poëte,
La vie est un hymne à deux voix.
Son front
sur le tien se reflète,
Sa lyre chante sous tes doigts.
Sur tes yeux quand sa bouche pose
Le baiser calme et sans frisson,
Sur ta paupière blanche et rose
Le doux baiser à plus de son.
Dans ses bras quand il te soulève
Pour te montrer au ciel jaloux,
On
croit voir son plus divin rêve
Qu'il caresse sur ses genoux!
Quand son doigt te permet de lire
Les vers qu'il vient de soupirer,
On dirait l'âme de sa lyre
Qui se penche pour l'inspirer.
Il récite; une larme brille
Dans tes yeux attachés sur lui.
Dans
cette larme de sa fille
Son coeur nage; sa gloire a lui!
Du chant que ta bouche répète
Son coeur ému jouit deux fois.
Céleste
fille du poëte,
La vie est une hymne à deux voix.
----
XXXVII
LA POÉSIE SACRÉE.
DITHYRAMBE.
A M. EUGÈNE DE GENOUDE (1).
(1) M. de Genoude, à qui ce dithyrambe est adressé, est le premier qui ait
fait passer dans la langue française la sublime poésie des Hébreux. Jusqu'à
présent nous ne connaissions que le sens des livres de Job, d'Isaïe, de David;
grâce à lui, l'expression, la couleur, le mouvement, l'énergie, vivent
aujourd'hui dans notre langue. Ce dithyrambe est un témoignage de la
reconnaissance de l'auteur pour la manière nouvelle dont M. de Genoude lui a
fait envisager la poésie sacrée.
Son front est couronné de palmes et d'étoiles;
Son regard immortel, que
rien ne peut ternir,
Traversant tous les temps, soulevant tous les voiles,
Réveille le passé, plonge dans l'avenir.
Du monde sous ses yeux les
fastes se déroulent,
Les siècles à ses pieds comme un torrent s'écoulent;
A son gré descendant ou remontant leur cours,
Elle sonne aux tombeaux
l'heure, l'heure fatale,
Ou sur sa lyre virginale
Chante au monde
vieilli ce jour père des jours.
****
Écoutez! Jéhovah s'élance
Du sein de son éternité.
Le chaos endormi
s'éveille en sa présence;
Sa vertu le féconde, et sa toute-puissance
Repose sur l'immensité.
Dieu dit, et le jour fut; Dieu dit, et les étoiles
De la nuit éternelle
éclaircirent les voiles;
Tous les éléments divers
A sa voix se
séparèrent;
Les eaux soudains s'écoulèrent
Dans le lit creusé des mers;
Les montagnes s'élevèrent,
Et les aquilons volèrent
Dans les libres
champs des airs.
Sept fois de Jéhovah la parole féconde
Se fit entendre au monde,
Et
sept fois le néant à sa voix répondit;
Et Dieu dit: -Faisons l'homme à ma
vivante image.-
Il dit, l'homme naquit; à ce dernier ouvrage,
Le Verbe
créateur s'arrête et s'applaudit.
****
Mais ce n'est plus un Dieu; c'est l'homme qui soupire:
Éden a fui...
voilà le travail et la mort.
Dans les larmes sa voix expire;
La corde du
bonheur se brise sur sa lyre,
Et Job en tire un son triste comme le sort.
-Ah! périsse à jamais le jour qui m'a vu naître!
Ah! périsse à jamais la
nuit qui m'a conçu,
Et le sein qui m'a donné l'être,
Et les genoux qui
m'ont reçu!
Que du nombre des jours Dieu pour jamais l'efface!
Que,
toujours obscurci des ombres du trépas,
Ce jour parmi les jours ne trouve
plus sa place!
Qu'il soit comme s'il n'était pas!
-Maintenant dans l'oubli je dormirais encore,
Et j'achèverais mon sommeil
Dans cette longue nuit qui n'aura point d'aurore,
Avec ces conquérants
que la terre dévore,
Avec le fruit conçu qui meurt avant d'éclore,
Et
qui n'a pas vu le soleil.
-Mes jours déclinent comme l'ombre;
Je voudrais les précipiter.
O mon
Dieu, retranchez le nombre
Des soleils que je dois compter!
L'aspect de
ma longue infortune
Éloigne, repousse, importune
Mes frères lassés à mes
maux;
En vain je m'adresse à leur foule:
Leur pitié m'échappe et
s'écoule
Comme l'onde au flanc des coteaux.
-Ainsi qu'un nuage qui passe,
Mon printemps s'est évanoui;
Mes yeux
ne verront plus la trace
De tous ces biens dont j'ai joui.
Par le
souffle de la colère,
Hélas! arraché de la terre,
Je vais d'où l'on ne
revient pas:
Mes vallons, ma propre demeure,
Et cet oeil même qui me
pleure,
Ne reverront jamais mes pas!
-L'homme vit un jour sur la terre
Entre la mort et la douleur;
Rassasié de sa misère,
Il tombe enfin comme la fleur.
Il tombe! Au
moins par la rosée
Des fleurs la racine arrosée
Peut-elle un moment
refleurir;
Mais l'homme, hélas! après la vie,
C'est un lac dont l'eau
s'est enfuie:
On le cherche, il vient de tarir.
-Mes jours fondent comme la neige
Au souffle du courroux divin;
Mon
espérance, qu'il abrége,
S'enfuit comme l'eau de ma main.
Ouvrez-moi mon
dernier asile:
Là, j'ai dans l'ombre un lit tranquille,
Lit préparé pour
mes douleurs.
O tombeau, vous êtes mon père!
Et je dis aux vers de la
terre:
-Vous êtes ma mère et mes soeurs!-
-Mais les jours heureux de l'impie
Ne s'éclipsent pas au matin;
Tranquille, il prolonge sa vie
Avec le sang de l'orphelin.
Il étend
au loin ses racines;
Comme un troupeau sur les collines,
Sa famille
couvre Ségor;
Puis dans un riche mausolée
Il est couché dans la vallée,
Et l'on dirait qu'il vit encore.
-C'est le secret de Dieu: je me tais et j'adore.
C'est sa main qui traça
les sentiers de l'aurore,
Qui pesa l'Océan, qui suspendit les cieux.
Pour lui l'abîme est nu, l'enfer même est sans voiles;
Il a fondé la
terre et semé les étoiles:
Et qui suis-je à ses yeux?-
****
Mais la harpe a frémi sous les doigts d'Isaïe;
De son sein bouillonnant
la menace à longs flots
S'échappe; un Dieu l'appelle, il s'élance, il
s'écrie.
Cieux et terre, écoutez! silence au fils d'Amos!
-Osias n'était plus: Dieu m'apparut; je vis
Adonaï vêtu de gloire et
d'épouvante:
Les bords éblouissants de sa robe flottante
Remplissaient
le sacré parvis.
-Des séraphins, debout sur des marches d'ivoire,
Se voilaient devant lui
de six ailes de feux;
Volant de l'un à l'autre, ils se disaient entre eux:
-Saint, saint, saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux!
-Toute la
terre est pleine de sa gloire!-
-Du temple à ces accents la voûte s'ébranla;
Adonaï s'enfuit sous la nue
enflammée;
Le saint lieu fut rempli de torrents de fumée;
La terre sous
mes pieds trembla.
-Et moi, je resterais dans un lâche silence!
Moi qui t'ai vu, Seigneur,
je n'oserais parler!
A ce peuple impur qui t'offense
Je craindrais de te
révéler!
-Qui marchera pour nous? dit le Dieu des armées.
-Qui parlera pour moi?-
dit Dieu. Qui? moi, seigneur.
Touche mes lèvres enflammées:
Me voilà! je
suis prêt!... Malheur,
-Malheur à vous qui dès l'aurore
Respirez les parfums du vin,
Et que
le soir retrouve encore
Chancelants aux bords du festin!
Malheur à vous
qui par l'usure
Étendez sans fin ni mesure
La borne immense de vos
champs!
Voulez-vous donc, mortels avides,
Habiter dans vos champs
arides,
Seuls sur la terre des vivants?
-Malheur à vous, race insensée,
Enfants d'un siècle audacieux,
Qui
dites dans votre pensée:
Nous sommes sages à nos yeux!
Vous changez la
nuit en lumière,
Et le jour en ombre grossière
Où se cachent vos
voluptés;
Mais, comme un taureau dans la plaine,
Vous traînez après vous
la chaîne
De vos longues iniquités.
-Malheur à vous, filles de l'onde,
Iles de Sidon et de Tyr!
Tyrans,
qui trafiquez du monde
Avec la pourpre et l'or d'Ophir!
Malheur à vous!
votre heure sonne;
En vain l'Océan vous couronne!
Malheur à toi, reine
des eaux,
A toi qui sur des mers nouvelles
Fais retentir comme des ailes
Les voiles de mille vaisseaux!
-Ils sont enfin venus, les jours de ma justice;
Ma colère, dit Dieu, se
déborde sur vous!
Plus d'encens, plus de sacrifice
Qui puisse éteindre
mon courroux!
Je livrerai ce peuple à la mort, au carnage:
Le fer
moissonnera comme l'herbe sauvage
Ses bataillons entiers!
-- Seigneur,
épargnez-nous! Seigneur! - Non, point de trêve!
Et je ferai sur lui
ruisseler de mon glaive
Le sang de ses guerriers!
-Ses torrents sécheront sous ma brûlante haleine;
Ma main nivellera,
comme une vaste plaine,
Ses murs et ses palais;
Le feu les brûlera comme
il brûle le chaume.
Là, plus de nation, de ville, de royaume;
Le silence
à jamais!
-Ses murs se couvriront de ronces et d'épines;
L'hyène et le serpent
peupleront ses ruines;
Les hiboux, les vautours,
L'un l'autre s'appelant
durant la nuit obscure,
Viendront à leurs petits porter la nourriture
Au
sommet de ses tours!-
****
Mais Dieu ferme à ces mots les lèvres d'Isaïe:
Le sombre Ézéchiel
Sur
le tronc desséché de l'ingrat Israël
Fait descendre à son tour la parole de
vie.
****
-L'Éternel emporta mon esprit au désert.
D'ossements desséchés le sol
était couvert;
J'approche en frissonnant; mais Jéhovah me crie:
-Si je
parle à ces os, reprendront-ils la vie?
--- Éternel, tu le sais. - Eh bien,
dit le Seigneur,
-Écoute mes accents; retiens-les, et dis-leur:
-Ossements desséchés, insensible poussière,
-Levez-vous! recevez
l'esprit et la lumière!
-Que vos membres épars s'assemblent à ma voix!
-Que l'esprit vous anime une seconde fois!
-Qu'entre vos os flétris vos
muscles se replacent!
-Que votre sang circule et vos nerfs s'entrelacent!
-Levez-vous et vivez, voyez qui je suis!-
J'écoutai le Seigneur,
j'obéis, et je dis:
-Esprit, soufflez sur eux du couchant, de l'aurore;
-Soufflez de l'aquilon, soufflez!...- Pressés d'éclore,
Ces restes du
tombeau, réveillés par mes cris,
Entre-choquant soudain leurs ossements
flétris;
Aux clartés du soleil leur paupière se rouvre,
Leurs os sont
rassemblés, et la chair les recouvre!
Et ce champ de la mort tout entier se
leva,
Redevint un grand peuple, et connut Jéhovah!-
****
Mais Dieu de ses enfants a perdu la mémoire;
La fille de Sion, méditant
ses malheurs,
S'assied en soupirant, et, veuve de sa gloire,
Écoute
Jérémie, et retrouve des pleurs.
****
-Le Seigneur, m'accablant du poids de sa colère,
Retire tour à tour et
ramène sa main.
Vous qui passez par le chemin,
Est-il une misère égale à
ma misère?
-En vain ma voix s'élève, il n'entend plus ma voix.
Il m'a choisi pour
but de ses flèches de flamme,
Et tout le jour contre mon âme
Sa fureur a
lancé les fils de son carquois.
-Sur mes os consumés ma peau s'est desséchée;
Les enfants m'ont chanté
dans leurs dérisions;
Seul, au milieu des nations,
Le Seigneur m'a jeté
comme une herbe arrachée.
-Il s'est enveloppé de son divin courroux;
Il a fermé ma route, il a
troublé ma voie;
Mon sein n'a plus connu la joie,
Et j'ai dit au
Seigneur: -Seigneur, souvenez-vous,
-Souvenez-vous, Seigneur, de ces jours de colère;
-Souvenez-vous du fiel
dont vous m'avez nourri!
-Non, votre amour n'est point tari:
-Vous me
frappez, Seigneur, et c'est pourquoi j'espère.
-Je repasse en pleurant ces misérables jours;
-J'ai connu le Seigneur dès
ma plus tendre aurore:
-Quand il punit, il aime encore;
-Il ne s'est
pas, mon âme, éloigné pour toujours.
-Heureux qui le connaît! heureux qui dès l'enfance
-Porta le joug d'un
Dieu clément dans sa rigueur!
-Il croit au salut du Seigneur,
-S'assied
au bord du fleuve, et l'attend en silence.
-Il sent peser sur lui ce joug de votre amour;
-Il répand dans la nuit
ses pleurs et sa prière,
-Et, la bouche dans la poussière,
-Il invoque,
il espère, il attend votre jour.-
****
Silence, ô lyre! et vous, silence,
Prophètes, voix de l'avenir!
Tout
l'univers se tait d'avance
Devant Celui qui doit venir.
Fermez-vous,
lèvres inspirées;
Reposez-vous, harpes sacrées,
Jusqu'au jours où, sur
les hauts lieux,
Une voix au monde inconnue
Fera retentir dans la nue:
PAIX A LA TERRE ET GLOIRE AUX CIEUX!
Commentaire.
J'avais peu lu la Bible. J'avais parcouru seulement, comme tout le monde, les
strophes des psaumes de David ou des prophètes, dans les livres d'Heures de ma
mère. Ces langues de feu m'avaient ébloui. Mais cela me paraissait si peu en
rapport avec le genre de poésie adapté à nos civilisations et à nos sentiments
d'aujourd'hui, que je n'avais jamais pensé à lire de suite ces feuilles
détachées des sibylles bibliques.
Il y avait en ce temps, à Paris, un jeune homme d'une figure spirituelle,
fine et douce, qu'on appelait M. de Genoude. Je l'avais rencontré chez son ami
le duc de Rohan. Il cultivait aussi M. de Lamennais, M. de Montmorency, M. de
Chateaubriand. Il me témoigna un des premiers une tendre admiration pour mes
poésies, dont il ne connaissait que quelques pages. Nous nous liâmes d'une
certaine amitié. Ce jeune homme traduisait alors la Bible. Il arrivait souvent
chez moi le matin, les épreuves de sa traduction à la main, et je lui faisais
lire des fragments qui me révélaient une région plus haute et plus merveilleuse
de poésie.
Ces entretiens et ces lectures m'inspirèrent l'idée de rassembler dans un
seul chant les différents caractères et les principales images des divers poëtes
sacrés. J'écrivis ceci en cinq ou six matinées, au bruit des causeries de mes
amis, dans ma petite chambre de l'hôtel de Richelieu. J'en fis hommage à M. de
Genoude, par reconnaissance de son affection pour moi.
Il m'aida, quelques temps après, à trouver un éditeur pour mon premier volume
des Méditations. Il fut constamment plein d'obligeance et de grâce
amicale pour moi. Il se destinait alors à l'état ecclésiastique. Quelques années
plus tard, il renonça à cette pensée, rencontra dans le monde une jeune personne
d'une grâce noble et d'une âme plus noble encore: il l'épousa; elle lui laissa
des fils. Le veuvage et la tristesse le ramenèrent à ces premières vocations. Il
entra au séminaire et il se fit prêtre; mais il voulut, et je m'en affligeai
pour lui, avoir un pied dans le sanctuaire, un pied dans le monde politique.
Fausse attitude. Dieu est jaloux, et le monde est logique. Le prêtre, dans
aucune religion, ne peut combattre. M. de Genoude resta journaliste, et devint
député. La politique ne rompit pas notre ancienne amitié, mais elle rompit nos
opinions et nos rapports. Il mourut les armes à la main. J'aurais voulu qu'il
les déposât au pied de l'autel avant l'heure du tombeau. N'importe! Nous nous
trompons tous: quelle est donc la vie qui n'ait pas de fausses routes? Une larme
les efface, une intention droite les redresse: Dieu est grand! Il reste de M. de
Genoude une mémoire sans tache, d'immenses travaux qui ont vulgarisé le
sentiment de la liberté en greffant ce sentiment sur des idées ou sur des
préjugés monarchiques, et de l'estime dans tous les partis. Sa mort laisse un
vide dans mes souvenirs. Je le voyais peu dans le présent, mais je l'aimais dans
son passé.
----
XXXVIII
LES FLEURS.
1837.
O terre, vil monceau de boue
Où germent d'épineuses fleurs,
Rendons
grâce à Dieu, qui secoue
Sur ton sein ses fraîches couleurs!
Sans ces urnes où goutte à goutte
Le ciel rend la force à nos pas,
Tout serait désert, et la route
Au ciel ne s'achèverait pas.
Nous dirions: -A quoi bon poursuivre
Ce sentier qui mène au cercueil?
Puisqu'on se lasse en vain à vivre,
Mieux vaut s'arrêter sur le seuil.-
Mais pour nous cacher les distances,
Sur le chemin de nos douleurs
Tu
sèmes le sol d'espérances,
Comme on borde un linceul de fleurs!
Et toi, mon coeur, coeur triste et tendre,
Où chantaient de si fraîches
voix;
Toi qui n'es plus qu'un bloc de cendre
Couvert de charbons noirs
et froids,
Ah! laisse refleurir encore
Ces lueurs d'arrière-saison!
Le soir
d'été qui s'évapore
Laisse une pourpre à l'horizon.
Oui, meurs en brûlant, ô mon âme,
Sur ton bûcher d'illusions,
Comme
l'astre éteignant sa flamme
S'ensevelit dans ses rayons!
----
XXXIX
LES OISEAUX.
1842.
Orchestre du Très-Haut, bardes de ses louanges,
Ils chantent à l'été des
notes de bonheur;
Ils parcourent les airs avec des ailes d'anges
Échappés tout joyeux des jardins du Seigneur.
Tant que durent les fleurs, tant que l'épi qu'on coupe
Laisse tomber un
grain sur les sillons jaunis,
Tant que le rude hiver n'a pas gelé la coupe
Où leurs pieds vont poser comme aux bords de leurs nids,
Ils remplissent le ciel de musique et de joie:
La jeune fille embaume et
verdit leur prison,
L'enfant passe la main sur leur duvet de soie,
Le
vieillard les nourrit au seuil de sa maison.
Mais dans les mois d'hiver, quand la neige et le givre
Ont remplacé la
feuille et le fruit, où vont-ils?
Ont-ils cessé d'aimer? Ont-ils cessé de
vivre?
Nul ne sait le secret de leurs lointains exils.
On trouve au pied de l'arbre une plume souillée,
Comme une feuille morte
où rampe un ver rongeur,
Que la brume des nuits a jaunie et mouillée,
Et
qui n'a plus, hélas! ni parfum ni couleur.
On voit pendre à la branche un nid rempli d'écailles,
Dont le vent
pluvieux balance un noir débris;
Pauvre maison en deuil et vieux pan de
murailles
Que les petits, hier, réjouissaient de cris.
O mes charmants oiseaux, vous si joyeux d'éclore!
La vie est donc un
piége où le bon Dieu vous prend?
Hélas! c'est comme nous. Et nous chantons
encore!
Que Dieu serait cruel, s'il n'était pas si grand!
----
XL
LES PAVOTS.
1847.
Lorsque vient le soir de la vie,
Le printemps attriste le coeur:
De
sa corbeille épanouie
Il s'exhale un parfum moqueur.
De toutes ces
fleurs qu'il étale,
Dont l'amour ouvre le pétale,
Dont les prés
éblouissent l'oeil,
Hélas! il suffit que l'on cueille
De quoi parfumer
d'une feuille
L'oreiller du lit d'un cercueil.
Cueillez-moi ce pavot sauvage
Qui croît à l'ombre de ces blés:
On dit
qu'il en coule un breuvage
Qui ferme les yeux accablés.
J'ai trop
veillé; mon âme est lasse
De ces rêves qu'un rêve chasse.
Que me
veux-tu, printemps vermeil?
Loin de moi ces lis et ces roses!
Que
faut-il aux paupières closes?
La fleur qui garde le sommeil!
----
XLI
LE COQUILLAGE AU BORD DE LA MER.
A UNE JEUNE ÉTRANGÈRE.
Quand tes beaux pieds distraits errent, ô jeune fille,
Sur ce sable
mouillé, frange d'or de la mer,
Baisse-toi, mon amour, vers la blonde
coquille
Que Vénus fait, dit-on, polir au flot amer.
L'écrin de l'Océan n'en a point de pareille;
Les roses de ta joue ont
peine à l'égaler;
Et quand de sa volute on approche l'oreille,
On entend
mille voix qu'on ne peut démêler.
Tantôt c'est la tempête avec ses lourdes vagues,
Qui viennent en tonnant
se briser sur tes pas;
Tantôt c'est la forêt avec ses frissons vagues;
Tantôt ce sont des voix qui chuchotent tout bas.
Oh! ne dirais-tu pas, à ce confus murmure
Que rend le coquillage aux
lèvres de carmin,
Un écho merveilleux où l'immense nature
Résume tous
ses bruits dans le creux de ta main?
Emporte-la, mon ange! Et quand ton esprit joue
Avec lui-même, oisif, pour
charmer tes ennuis,
Sur ce bijou des mers penche en riant ta joue,
Et,
fermant tes beaux yeux, recueilles-en les bruits.
Si, dans ces mille accents dont sa conque fourmille,
Il en est un plus
doux qui vienne te frapper,
Et qui s'élève à peine aux bords de la coquille,
Comme un aveu d'amour qui n'ose s'échapper;
S'il a pour ta candeur des terreurs et des charmes;
S'il renaît en
mourant presque éternellement;
S'il semble au fond d'un coeur rouler avec
des larmes;
S'il tient de l'espérance et du gémissement...
Ne te consume pas à chercher ce mystère!
Ce mélodieux souffle, ô mon
ange, c'est moi!
Quel bruit plus éternel et plus doux sur la terre,
Qu'un écho de mon coeur qui m'entretient de toi?
----
LA
MORT DE SOCRATE
AVERTISSEMENT.
Si la poésie n'est pas un vain assemblage de sons, elle est sans doute la
forme la plus sublime que puisse revêtir la pensée humaine: elle emprunte à la
musique cette qualité indéfinissable de l'harmonie qu'on a appelée céleste,
faute de pouvoir lui trouver un autre nom: parlant aux sens par la cadence des
sons, et à l'âme par l'élévation et l'énergie du sens, elle saisit à la fois
tout l'homme; elle le charme, le ravit, l'enivre, elle exalte en lui le principe
divin; elle lui fait sentir un moment ce quelque chose de plus qu'humain
qui l'a fait nommer la langue des dieux.
C'est du moins la langue des
philosophes, si la philosophie est ce qu'elle doit être, le plus haut degré
d'élévation donné à la pensée humaine, la raison divinisée: la métaphysique et
la poésie sont donc soeurs, ou plutôt ne sont qu'une: l'une étant le beau idéal
dans la pensée, l'autre le beau idéal dans l'expression; pourquoi les séparer?
pourquoi dessécher l'une et avilir l'autre? l'homme a-t-il trop de ses dons
célestes pour s'en dépouiller à plaisir? a-t-il peur de donner trop d'énergie à
son âme en réunissant ces deux puissances? Hélas! il retombera toujours assez
tôt dans les formes et dans les pensée vulgaires! La sublime philosophie, la
poésie digne d'elle, ne sont que des révélations rapides qui viennent
interrompre trop rarement la triste monotonie des siècles: ce qui est beau dans
tous les genres n'est pas de tous les jours ici-bas; c'est un éclair de cet
autre monde où l'âme s'élève quelquefois, mais où elle ne séjourne pas.
Ces
réflexions nous semblent propres à excuser du moins l'auteur de ce
fragment, d'avoir tenté de fondre ensemble la poésie et la métaphysique
de ces belles doctrines du sage des sages; quoique ce morceau porte le nom de
Socrate, on y sent cependant déjà une philosophie plus avancée, et comme un
avant-goût du christianisme près d'éclore: si un homme méritait sans doute qu'on
lui supposât d'avance les sublimes inspirations, cet homme était Socrate.
Il
avait combattu toute sa vie cet empire des sens que le Christ venait renverser;
sa philosophie était toute religieuse; elle était humble, car il la sentait
inspirée; elle était douce, elle était tolérante, elle était résignée: elle
avait deviné l'unité de Dieu, l'immortalité de l'âme, plus encore, s'il faut en
croire les commentateurs de Platon et quelques mots étranges échappés à ces deux
bouches sublimes. L'homme était allé jusqu'où l'homme pouvait aller; il fallait
une révélation pour lui faire franchir encore un pas immense. Socrate, lui, en
sentait le besoin; il l'indiquait; il la préparait par ses discours, par sa vie
et par sa mort. Il était digne de l'entrevoir à ses derniers moments; en un mot,
il était inspiré; il nous le dit, il nous le répète, et pourquoi
refuserions-nous de croire sur parole l'homme qui donnait sa vie pour l'amour de
la vérité? Y a-t-il beaucoup de témoignages qui vaillent la parole de Socrate
mourant? Oui, sans doute, il était inspiré; il était un précurseur de cette
révélation définitive que Dieu préparait de temps en temps par des révélations
partielles. Car la vérité et la sagesse ne sont point de nous: elles descendent
du ciel dans les coeurs choisis qui sont suscités de Dieu selon les besoins des
temps. Il les semait çà et là; il les répandait goutte à goutte pour en donner
seulement la connaissance et le désir, jusqu'au moment où il devait nous en
rassasier avec plénitude.
Indépendamment de la sublimité des doctrines qu'il
annonçait, la mort de Socrate était un tableau digne des regards des hommes et
du ciel; il mourait sans haine pour ses persécuteurs, victime de ses vertus,
s'offrant en holocauste pour la vérité: il pouvait se défendre, il pouvait se
renier lui-même; il ne le voulut pas; c'eût été mentir au Dieu qui parlait en
lui, et rien n'annonce qu'un sentiment d'orgueil soit venu altérer la pureté, la
beauté de ce sublime dévouement. Ses paroles rapportées par Platon sont aussi
simples à la fin de son dernier jour qu'au milieu de sa vie; la solennité de ce
grand moment de la mort ne donne à ses expressions ni tension ni faiblesse;
obéissant avec amour à la volonté des dieux qu'il aime à reconnaître en tout,
son dernier jour ne diffère en rien de ses autres jours, si ce n'est qu'il
n'aura pas de lendemain! Il continue avec ses amis le sujet de conversation
commencé la veille; il boit la ciguë comme un breuvage ordinaire; il se couche
pour mourir, comme il aurait fait pour dormir: tant il est sûr que les dieux
sont là, avant, après, partout, et qu'il va se réveiller dans leur sein!
Le
poëte n'a pas interrompu son chant par les détails assez connus du jugement, et
par les longues dissertations de Socrate et de ses amis; il n'a chanté que les
dernières heures et les dernières paroles du philosophe, ou du moins les paroles
qu'il lui suppose. Nous l'imiterons; nous nous contenterons de rappeler
l'avant-scène aux lecteurs.
Socrate, condamné à mourir pour ses opinions
religieuses, attendait la mort depuis plusieurs jours; mais il ne devait boire
la ciguë qu'au moment où le vaisseau envoyé tous les ans à Délos en l'honneur de
Thésée, serait de retour dans le port d'Athènes. C'est ce vaisseau que l'on
nommait Théorie, et qu'on apercevait dans le lointain au moment où le poëme
commence.
Le Serviteur des Onze était un esclave de ce tribunal,
destiné au service des prisonniers en attendant l'exécution des sentences. Ce
fragment est imprimé comme il a été écrit par l'auteur, dans une forme inusité,
par couplets d'inégale longueur; après chaque couplet, nous avons placé un trait
qui indique la suspension du sens, et l'auteur passe souvent, sans autre
transition, d'une pensée à une autre.
Nous nous servirons pour les notes,
toutes tirées de Platon, de l'admirable traduction de Platon par M. Cousin. Ce
jeune philosophe, digne d'expliquer un pareil maître, pour faire rougir notre
siècle de ses honteux et dégradants sophismes, après l'avoir rappelé lui-même
aux plus nobles théories su spiritualisme, a eu l'heureuse pensée de lui révéler
la sagesse antique dans toute sa grâce et toute sa beauté. Trouvant la
philosophie de nos jours encore toute souillée des lambeaux du matérialisme, il
lui montre Socrate, et semble lui dire: -Voilà ce que tu es, et voilà ce que tu
as été!- Espérons qu'en achevant son bel ouvrage, il la dégagera aussi des
nuages dont Kant et quelques-uns de ses disciples l'ont enveloppée, et nous la
fera apparaître enfin toute resplendissante de la pure lumière du christianisme.
----
LA
MORT DE SOCRATE.
La vérité, c'est Dieu.
Le soleil, se levant aux sommets de l'Hymette,
Du temple de Thésée
illuminait le faîte,
Et, frappant de ses feux les murs du Parthénon,
Comme un furtif adieu, glissait dans la prison;
On voyait sur les mers
une poupe dorée (1),
Au bruit des hymnes saints, voguer vers le Pirée,
Et c'était ce vaisseau dont le fatal retour
Devait aux condamnés marquer
leur dernier jour;
Mais la loi défendait qu'on leur ôtât la vie
Tant que
le doux soleil éclairait l'Ionie,
De peur que ses rayons, aux vivants
destinés,
Par des yeux sans regard ne fussent profanés,
Ou que le
malheureux, en fermant sa paupière,
N'eût à pleurer deux la vie et la
lumière!
Ainsi l'homme exilé du champ de ses aïeux
Part avant que
l'aurore ait éclairé les cieux!
****
Attendant le réveil du fils de Sophronique,
Quelques amis en deuil
erraient sous le portique (2),
Et sa femme, portant son fils sur ses genoux,
Tendre enfant dont la main joue avec les verrous,
Accusant la lenteur
des geôliers insensibles,
Frappait du front l'airain des portes inflexibles!
La foule inattentive au cri de ses douleurs
Demandait en passant le
sujet de ses pleurs,
Et reprenant bientôt sa course suspendue,
Et dans
les longs parvis par groupes répandue,
Recueillait ces vains bruits dans le
peuple semés,
Parlait d'autels détruits et des dieux blasphémés,
Et d'un
culte nouveau corrompant la jeunesse,
Et de ce Dieu sans nom, étranger dans
la Grèce!
C'était quelque insensé, quelque monstre odieux,
Quelque
nouvel Oreste aveuglé par les dieux,
Qu'atteignait à la fin la tardive
justice,
Et que la terre au ciel devait en sacrifice!
Socrate! et
c'était toi qui, dans les fers jeté,
Mourais pour la justice et pour la
vérité!
****
Enfin de la prison les gonds bruyants roulèrent;
A pas lents, l'oeil
baissé, les amis s'écoulèrent:
Mais Socrate, jetant un regard sur les flots,
Et leur montrant du doigt la voile vers Délos:
-Regardez sur les mers
cette poupe fleurie;
C'est le vaisseau sacré, l'heureuse Théorie (3)!
Saluons-la, dit-il: cette voile est la mort!
Mon âme, aussitôt qu'elle,
entrera dans le port!
Et cependant parlez! et que ce jour suprême
Dans
nos doux entretiens s'écoule encore de même (4)!
Ne jetons point aux vents
les restes du festin;
Des dons sacrés des dieux usons jusqu'à la fin:
L'heureux vaisseau qui touche au terme du voyage
Ne suspend pas sa
course à l'aspect du rivage;
Mais, couronné de fleurs, et les voiles aux
vents,
Dans le port qui l'appelle il entre avec les chants!
****
-Les poëtes ont dit qu'avant sa dernière heure
En sons harmonieux le doux
cygne se pleure;
Amis, n'en croyez rien! l'oiseau mélodieux
D'un plus
sublime instinct fut doué par les dieux!
Du riant Eurotas près de quitter la
rive,
L'âme, de ce beau corps à demi fugitive,
S'avançant pas à pas vers
un monde enchanté,
Voit poindre le jour pur de l'immortalité,
Et, dans
la douce extase où ce regard la noie,
Sur la terre en mourant elle exhale sa
joie.
Vous qui près du tombeau venez pour m'écouter,
Je suis un cygne
aussi: je meurs, je puis chanter!-
****
Sous la voûte, à ces mots, des sanglots éclatèrent;
D'un cercle plus
étroit ses amis l'entourèrent:
-Puisque tu vas mourir, ami trop tôt quitté,
Parle-nous d'espérance et d'immortalité!
-- Je le veux bien, dit-il:
mais éloignons les femmes;
Leurs soupirs étouffés amolliraient nos âmes;
Or, il faut, dédaignant les terreurs du tombeau,
Entrer d'un pas hardi
dans un monde nouveau!
****
-Vous le savez, amis; souvent, dès ma jeunesse,
Un génie inconnu
m'inspira la sagesse,
Et du monde futur me découvrit les lois.
Était-ce
quelque dieu caché dans une voix?
Une ombre m'embrassant d'une amitié
secrète?
L'écho de l'avenir? la muse du poëte?
Je ne sais; mais l'esprit
qui me parlait tout bas,
Depuis que de ma fin je m'approche à grands pas,
En sons plus élevés me parle, me console;
Je reconnais plus tôt sa
divine parole,
Soit qu'un coeur affranchi du tumulte des sens
Avec plus
de silence écoute ses accents;
Soit que, comme l'oiseau, l'invisible génie
Redouble vers le soir sa touchante harmonie;
Soit plutôt qu'oubliant le
jour qui va finir
Mon âme, suspendue aux bords de l'avenir,
Distingue
mieux le son qui part d'un autre monde,
Comme le nautonier, le soir, errant
sur l'onde,
A mesure qu'il vogue et s'approche du bord,
Distingue mieux
la voix qui s'élève du port.
Cet invisible ami jamais ne m'abandonne,
Toujours de son accent mon oreille résonne,
Et sa voix dans ma voix
parle seule aujourd'hui;
Amis, écoutez donc! ce n'est plus moi; c'est
lui!...-
****
Le front calme et serein, l'oeil rayonnant d'espoir,
Socrate à ses amis
fit signe de s'asseoir;
A ce signe muet soudain ils obéirent,
Et sur les
bords du lit en silence ils s'assirent:
Symmias abaissait son manteau sur
ses yeux;
Criton d'un oeil pensif interrogeait les cieux;
Cébès penchait
à terre un front mélancolique;
Anaxagore, armé d'un rire sardonique,
Semblait, du philosophe enviant l'heureux sort,
Rire de la fortune et
défier la mort!
Et le dos appuyé sur la porte de bronze,
Les bras
entrelacés, le serviteur des Onze,
De doute et de pitié tour à tour
combattu,
Murmurait sourdement: -Que lui sert sa vertu?-
Mais Phédon,
regrettant l'ami plus que le sage,
Sous ses cheveux épars voilant son beau
visage,
Plus près du lit funèbre aux pieds du maître assis,
Sus ses
genoux pliés se penchait comme un fils,
Levait ses yeux voilés sur l'ami
qu'il adore,
Rougissait de pleurer, et le pleurait encore!
****
Du sage cependant la terrestre douleur
N'osait point altérer les traits
ni la couleur;
Son regard élevé loin de nous semblait lire;
Sa bouche,
où reposait son gracieux sourire,
Toute prête à parler, s'entr'ouvrait à
demi;
Son oreille écoutait son invisible ami;
Ses cheveux, effleurés du
souffle de l'automne,
Dessinaient sur sa tête une pâle couronne,
Et, de
l'air matinal par moments agités,
Répandaient sur son front des reflets
argentés;
Mais, à travers ce front où son âme est tracée,
On voyait
rayonner sa sublime pensée,
Comme, à travers l'albâtre ou l'airain
transparents,
La lampe, sur l'autel jetant ses feux mourants,
Par son
éclat voilé se trahissait encore,
D'un reflet lumineux les frappe et les
colore!
Comme l'oeil sur les mers suit la voile qui part,
Sur ce front
solennel attachant leur regard,
A ses yeux suspendus, ne respirant qu'à
peine,
Ses amis attentifs retenaient leur haleine;
Leurs yeux le
contemplaient pour la dernière fois!
Ils allaient pour jamais emporter cette
voix!
Comme la vague s'ouvre au souffle errant d'Éole,
Leur âme
impatiente attendait sa parole.
Enfin du ciel sur eux son regard s'abaissa,
Et lui, comme autrefois, sourit et commença:
****
-Quoi! vous pleurez, amis! vous pleurez quand mon âme,
Semblable au pur
encens que la prêtresse enflamme,
Affranchie à jamais du vil poids de son
corps,
Va s'envoler aux dieux, et, dans de saints transports,
Saluant ce
jour pur, qu'elle entrevit peut-être,
Chercher la vérité, la voir et la
connaître!
Pourquoi donc vivons-nous, si ce n'est pour mourir?
Pourquoi
pour la justice ai-je aimé de souffrir?
Pourquoi dans cette mort qu'on
appelle la vie (5),
Contre ses vils penchants luttant, quoique asservie,
Mon âme avec mes sens a-t-elle combattu?
Sans la mort, mes amis, que
serait la vertu?...
C'est le prix du combat, la céleste couronne,
Qu'aux
bornes de la course un saint juge nous donne;
La voix de Jupiter qui nous
rappelle à lui!
Amis, bénissons-la! Je l'entends aujourd'hui:
Je
pouvais, de mes jours disputant quelque reste,
Me faire répéter deux fois
l'ordre céleste.
Me préservent les dieux d'en prolonger le cours!
En
esclave attentif, ils m'appellent, j'y cours!
Et vous, si vous m'aimez,
comme aux plus belles fêtes,
Amis, faites couler des parfums sur vos têtes.
Suspendez une offrande aux murs de la prison!
Et, le front couronné d'un
verdoyant feston,
Ainsi qu'un jeune époux qu'une foule empressée,
Semant
de chastes fleurs le seuil du gynécée,
Vers le lit nuptial conduit après le
bain,
Dans les bras de la mort menez-moi par la main!...
****
-Qu'est-ce donc que mourir? Briser ce noeud infâme,
Cet adultère hymen de
la terre et de l'âme,
D'un vil poids, à la tombe, enfin se décharger!
Mourir n'est pas mourir, mes amis, c'est changer!
Tant qu'il vit,
accablé sous le corps qui l'enchaîne,
L'homme vers le vrai bien
languissamment se traîne,
Et, par ses vils besoins dans sa course arrêté,
Suit d'un pas chancelant, ou perd la vérité.
Mais celui qui, touchant au
terme qu'il implore,
Voit du jour éternel étinceler l'aurore,
Comme un
rayon du soir remontant dans les cieux,
Exilé de leur sein, remonte au sein
des dieux;
Et buvant à longs traits le nectar qui l'enivre,
Du jour de
son trépas il commence de vivre!-
****
-Mais mourir c'est souffrir; et souffrir est un mal.
Amis, qu'en
savons-nous? Et quand l'instant fatal,
Consacré par le sang comme un grand
sacrifice,
Pour ce corps immolé serait un court supplice,
N'est-ce pas
par un mal que tout bien est produit?
L'été sort de l'hiver, le jour sort de
la nuit (6),
Dieu lui-même a noué cette éternelle chaîne;
Nous fûmes à
la vie enfantés avec peine,
Et cet heureux trépas, des faibles redouté,
N'est qu'un enfantement à l'immortalité!
-Cependant de la mort qui peut sonder l'abîme?
Les dieux ont mis leur
doigt sur sa lèvre sublime:
Qui sait si dans ses mains, prêtes à la saisir,
L'âme incertaine, tombe avec peine ou plaisir?
Pour moi, qui vis encor,
je ne sais, mais je pense
Qu'il est quelque mystère au fond de ce silence;
Que des dieux indulgents la sévère bonté
A jusque dans la mort caché la
volupté,
Comme, en blessant nos coeurs de ses divines armes,
L'Amour
cache souvent un plaisir sous des larmes!-
L'incrédule Cébès à ce discours sourit.
-Je le saurai bientôt,- dit
Socrate. Il reprit:
****
-Oui: le premier salut de l'homme à la lumière,
Quand le rayon doré vient
baiser sa paupière,
L'accent de ce qu'on aime à la lyre mêlé,
Le parfum
fugitif de la coupe exhalé,
La saveur du baiser, quand de sa lèvre errante
L'amant cherche, la nuit, les lèvres de l'amante,
Sont moins doux à nos
sens que le premier transport
De l'homme vertueux affranchi par la mort!
Et pendant qu'ici-bas sa cendre est recueillie,
Emporté par sa course,
en fuyant il oublie
De dire même au monde un éternel adieu!
Ce monde
évanoui disparaît devant Dieu!
****
-Mais quoi! suffit-il donc de mourir pour revivre?
Non: il faut que des
sens notre âme se délivre,
De ses penchants mortels triomphe avec effort;
Que notre vie enfin soit une longue mort!
La vie est le combat, la mort
est la victoire,
Et la terre est pour nous l'autel expiatoire
Où
l'homme, de ses sens sur le seuil dépouillé,
Doit jeter dans les feux son
vêtement souillé,
Avant d'aller offrir sur un autel propice
De sa vie,
au Dieu pur, l'aussi pur sacrifice!
****
-Ils iront, d'un seul trait, du tombeau dans les cieux,
Joindre, où la
mort n'est plus, les héros et les dieux,
Ceux qui, vainqueurs des sens
pendant leur courte vie,
On soumis à l'esprit la matière asservie,
Ont
marché sous le joug des rites et des lois,
Du juge intérieur interrogé la
voix,
Suivi les droits sentiers écartés de la foule,
Prié, servi les
dieux, d'où la vertu découle,
Souffert pour la justice, aimé la vérité,
Et des enfants du ciel conquis la liberté!
-Mais ceux qui, chérissant la chair autant que l'âme,
De l'esprit et des
sens ont resserré la trame,
Et prostitué l'âme aux vils baisers du corps,
Comme Léda livrée à de honteux transports,
Ceux-là, si toutefois un dieu
ne les délivre,
Même après leur trépas ne cessent pas de vivre,
Et des
coupables noeuds qu'eux-mêmes ils ont serrés
Ces mânes imparfaits ne sont
pas délivrés!
Comme à ses fils impurs Arachné suspendue,
Leur âme, avec
leur corps mêlée et confondue,
Cherche enfin à briser ses liens
flétrissants;
L'amour qu'elle eut pour eux vit encor dans ses sens;
De
leurs bras décharnés ils la pressent encore,
Lui rappellent cent fois cet
hymen qu'elle abhorre,
Et, comme un air pesant qui dort sur les marais,
Leur vil poids, loin des dieux, la retient à jamais!
Ces mânes
gémissants, errant dans les ténèbres,
Avec l'oiseau de nuit jettent des cris
funèbres;
Autour des monuments, des urnes, des tombeaux,
De leur corps
importun traînant d'affreux lambeaux,
Honteux de vivre encore, et fuyant la
lumière,
A l'heure où l'innocence a fermé sa paupière,
De leurs antres
obscures ils s'échappent sans bruit,
Comme des criminels s'emparent de la
nuit,
Imitent sur les flots le réveil de l'aurore,
Font courir sur les
monts le pâle météore;
De songes effrayants assiégeant nos esprits,
Au
fond des bois sacrés poussent d'horribles cris,
Ou, tristement assis sur le
bord d'une tombe,
Et dans leurs doigts sanglants cachant leur front qui
tombe,
Jaloux de leur victime, ils pleurent leurs forfaits:
Mais les
âmes des bons ne reviennent jamais!-
****
Il se tut, et Cébès rompit seul le silence:
-Me préservent les dieux
d'offenser l'Espérance,
Cette divinité qui, semblable à l'Amour,
Un
bandeau sur les yeux, nous conduit au vrai jour!
Mais puisque de ces bords
comme elle tu t'envoles,
Hélas! et que voilà tes suprêmes paroles,
Pour
m'instruire, ô mon maître, et non pour t'affliger,
Permets-moi de répondre
et de t'interroger.-
Socrate, avec douceur, inclina son visage,
Et Cébès
en ces mots interrogea le sage:
****
-L'âme, dis-tu, doit vivre au delà du tombeau;
Mais si l'âme est pour
nous la lueur d'un flambeau,
Quand la flamme a des sens consumé la matière,
Quand le flambeau s'éteint, que devient la lumière?
La clarté, le
flambeau, tout ensemble est détruit,
Et tout rentre à la fois dans une même
nuit!
Ou si l'âme est aux sens ce qu'est à cette lyre
L'harmonieux
accord que notre main en tire,
Quand le temps ou les vers en ont usé le
bois,
Quand la corde rompue a crié sous nos doigts,
Et que les nerfs
brisés de la lyre expirante
Sont foulés sous les pieds la jeune bacchante,
Qu'est devenu le bruit de ces divins accords?
Meurt-il avec la lyre? et
l'âme avec le corps?...-
Les sages, à ces mots, pour sonder ce mystère,
Baissant leurs fronts pensifs, et regardant la terre,
Cherchaient une
réponse et ne la trouvaient pas!
Se parlant l'un à l'autre ils murmuraient
tout bas:
-Quand la lyre n'est plus, où donc est l'harmonie?...-
Et
Socrate semblait attendre son génie!
****
Sur l'une de ses mains appuyant son menton,
L'autre se promenait sur le
front de Phédon,
Et, sur son cou d'ivoire errant à l'aventure,
Caressait, en passant, sa blonde chevelure;
Puis, détachant du doigt un
de ses longs rameaux
Qui pendaient jusqu'à terre en flexibles anneaux,
Faisait sur ses genoux flotter leurs molles ondes,
Ou dans ses doigts
distraits roulait leurs tresses blondes,
Et parlait en jouant, comme un
vieillard divin
Qui mêle la sagesse aux coupes d'un festin!
****
-Amis, l'âme n'est pas l'incertaine lumière
Dont le flambeau des sens
ici-bas nous éclaire;
Elle est l'oeil immortel qui voit ce faible jour
Naître, grandir, baisser, renaître tour à tour,
Et qui sent hors de soi,
sans en être affaiblie,
Pâlir et s'éclipser ce flambeau de la vie,
Pareille à l'oeil mortel qui dans l'obscurité
Conserve le regard en
perdant la clarté!
-L'âme n'est pas aux sens ce qu'est à cette lyre
L'harmonieux accord que
notre main en tire;
Elle est le doigt divin qui seul la fait frémir,
L'oreille qui l'entend ou chanter ou gémir,
L'auditeur attentif,
l'invisible génie
Qui juge, enchaîne, ordonne et règle l'harmonie,
Et
qui des sons discords que rendent chaque sens
Forme au plaisir de dieux des
concerts ravissants!
En vain la lyre meurt et le son s'évapore:
Sur ces
débris muets l'oreille écoute encore!
Es-tu content, Cébès? -- Oui, j'en
crois tes adieux,
Socrate est immortel! -- Eh bien, parlons des dieux!-
****
Et déjà le soleil était sur les montagnes,
Et, rasant d'un rayon les
flots et les campagnes,
Semblait, faisant au monde un magnifique adieu,
Aller se rajeunir au sein brillant de Dieu!
Les troupeaux descendaient
des sommets du Taygète;
L'ombre dormait déjà sur les flancs de l'Hymette;
Le Cythéron nageait dans un océan d'or;
Le pêcheur matinal, sur l'onde
errant encor,
Modérant près du bord sa course suspendue,
Repliait, en
chantant, sa voile détendue;
La flûte dans les bois, et ces chants sur les
mers,
Arrivaient jusqu'à nous sur les soupirs des airs,
Et venaient se
mêler à nos sanglots funèbres,
Comme un rayon du soir se fond dans les
ténèbres!
****
-Hâtons-nous, mes amis, voici l'heure du bain (7).
Esclaves, versez l'eau
dans le vase d'airain!
Je veux offrir aux dieux une victime pure.-
Il
dit: et se plongeant dans l'urne qui murmure,
Comme fait à l'autel le
sacrificateur,
Il puisa dans ses mains le flot libérateur,
Et, le
versant trois fois sur son front qu'il inonde,
Trois fois sur sa poitrine en
fit ruisseler l'onde;
Puis, d'un voile de pourpre en essuyant les flots,
Parfuma ses cheveux, et reprit en ces mots:
-Nous oublions le Dieu pour
adorer ses traces!
Me préserve Apollon de blasphémer les Grâces!
Hébé
versant la vie aux célestes lambris,
Le carquois de l'Amour, ni l'écharpe
d'Iris,
Ni surtout de Vénus la brillante ceinture
Qui d'un noeud
sympathique enchaîne la nature,
Ni l'éternel Saturne, ou le grand Jupiter,
Ni tous ces dieux du ciel, de la terre et de l'air!
Tous ces êtres
peuplant l'Olympe ou l'Élysée
Sont l'image de Dieu par nous divinisé,
Des lettres de son nom sur la nature écrit,
Une ombre que ce Dieu jette
sur notre esprit!
A ce titre divin ma raison les adore,
Comme nous
saluons le soleil dans l'aurore;
Et peut-être qu'enfin tous ces dieux
inventés,
Cet enfer et ce ciel par la lyre chantés,
Ne sont pas
seulement des songes du génie,
Mais les brillants degrés de l'échelle
infinie
Qui, des êtres semés dans ce vaste univers,
Sépare et réunit
tous les astres divers.
Peut-être qu'en effet, dans l'immense étendue,
Dans tout ce qui se meut une âme est répandue;
Que ces astres brillants
sur nos têtes semés
Sont des soleils vivants, et des feux animés;
Que
l'Océan, frappant sa rive épouvantée,
Avec ses flots grondants roule une âme
irritée;
Que notre air embaumé volant dans un ciel pur
Est un esprit
flottant sur des ailes d'azur;
Que le jour est un oeil qui répand la
lumière,
La nuit, une beauté qui voile sa paupière;
Et qu'enfin dans le
ciel, sur la terre, en tout lieu,
Tout est intelligent, tout vit, tout est
un dieu.
****
-Mais, croyez-en, amis, ma voix prête à s'éteindre,
Par delà tous ces
dieux que notre oeil peut atteindre,
Il est sous la nature, il est au fond
des cieux,
Quelque chose d'obscur et de mystérieux
Que la nécessité, que
la raison proclame,
Et que voit seulement la foi, cet oeil de l'âme!
Contemporain des jours et de l'éternité!
Grand comme l'infini, seul
comme l'unité!
Impossible à nommer, à nos sens impalpable!
Son premier
attribut, c'est d'être inconcevable!
Dans les lieux, dans les temps, hier,
demain, aujourd'hui,
Descendons, remontons, nous arrivons à lui!
Tout ce
que vous voyez est sa toute-puissance,
Tout ce que nous pensons est sa
sublime essence!
Force, amour, vérité, créateur de tout bien,
C'est le
dieu de vos dieux! c'est le seul! c'est le mien!...
****
-- Mais le mal, dit Cébès, qui l'a créé? -Le crime:
Des coupables mortels
châtiment légitime,
Sur ce globe déchu le mal et le trépas
Sont nés le
même jour: Dieu ne les connaît pas!
Soit qu'un attrait fatal, une coupable
flamme
Ait attiré jadis la matière vers l'âme;
Soit plutôt que la vie,
en des noeuds trop puissants
Resserrant ici-bas l'esprit avec les sens,
Les pénètre tous deux d'un amour adultère,
Ils ne sont réunis que par un
grand mystère.
Cette horrible union, c'est le mal: et la mort,
Remède et
châtiment, la brise avec effort.
Mais, à l'instant suprême où cet hymen
expire,
Sur les vils éléments l'âme reprend l'empire,
Et s'envole, aux
rayons de l'immortalité,
Au monde du bonheur et de la vérité!
****
-- Connais-tu le chemin de ce monde invisible?
Dit Cébès; à ton oeil
est-il donc accessible?
-- Mes amis, j'en approche, et pour le découvrir...
-- Que faut-il? dit Phédon. -- Être pur et mourir!
-Dans un point de l'espace inaccessible aux hommes (8),
Peut-être au
ciel, peut-être aux lieux même où nous sommes,
Il est un autre monde, un
Élysée, un ciel,
Que ne parcourent pas de longs ruisseaux de miel,
Où
les âmes des bons, de Dieu seul altérées,
D'un nectar éternel ne sont pas
enivrées,
Mais où les mânes saints, les immortels esprits,
De leurs
corps immolés vont recevoir le prix!
Ni la sombre Tempé, ni le riant Ménade,
Qu'enivre de parfums l'haleine matinale,
Ni les vallons d'Hémus, ni ces
riches coteaux,
Qu'enchante l'Eurotas du murmure des eaux,
Ni cette
terre enfin des poëtes chérie
Qui fait aux voyageurs oublier leur patrie,
N'approchent pas encor du fortuné séjour
Où le regard de Dieu donne aux
âmes le jour;
Où jamais dans la nuit ce jour divin n'expire;
Où la vie
et l'amour sont l'air qu'elle respire;
Où des corps immortels ou toujours
renaissants
Pour d'autres voluptés lui prêtent d'autres sens.
-- Quoi!
des corps dans le ciel? la mort avec la vie?
-- Oui, des corps transformés
que l'âme glorifie!
L'âme, pour composer ces divins vêtements,
Cueille
en tout l'univers la fleur des éléments;
Tout ce qu'ont de plus pur la vie
et la matière,
Les rayons transparents de la douce lumière,
Les reflets
nuancés des plus tendres couleurs,
Les parfums que le soir enlève au sein
des fleurs,
Les bruits harmonieux que l'amoureux Zéphire
Tire au sein de
la nuit de l'onde qui soupire,
La flamme qui s'exhale en jets d'or et
d'azur,
Le cristal des ruisseaux roulant dans un ciel pur,
La pourpre
dont l'aurore aime à teindre ses voiles,
Et les rayons dormants des
tremblantes étoiles,
Réunis et formant d'harmonieux accords,
Se mêlent
sous ses doigts et composent son corps;
Et l'âme, qui jadis esclave sur la
terre
A ces sens révoltés faisait en vain la guerre,
Triomphante
aujourd'hui de leurs voeux impuissants,
Règne avec majesté sur le monde des
sens,
Pour des plaisirs sans fin, sans fin les multiplie,
Et joue avec
l'espace et les temps et la vie!
****
-Tantôt, pour s'envoler où l'appelle un désir,
Elle aime à parfumer les
ailes du zéphyr,
D'un rayon de l'iris en glissant les colore;
Et du ciel
aux enfers, du couchant à l'aurore,
Comme une abeille errante, elle court en
tout lieu
Découvrir et baiser les ouvrages de Dieu.
Tantôt au char
brillant que l'aurore lui prête
Elle attelle un coursier qu'anime la
tempête;
Et, dans ces beaux déserts de feux errants semés,
Cherchant ces
grands esprits qu'elle a jadis aimés,
De soleil en soleil, de système en
système,
Elle vole et se perd avec l'âme qu'elle aime,
De l'espace
infini suit les vastes détours,
Et dans le sein de Dieu se retrouve
toujours!
****
-L'âme, pour soutenir sa céleste nature,
N'emprunte pas des corps sa
chaste nourriture;
Ni le nectar coulant de la coupe d'Hébé,
Ni le parfum
des fleurs par le vent dérobé,
Ni la libation en son honneur versée,
Ne
sauraient nourrir l'âme: elle vit de pensée,
De désirs satisfaits, d'amour,
de sentiments,
De son être immortel immortels aliments.
Grâce à ces
fruits divins que le ciel multiplie,
Elle soutient, prolonge, éternise la
vie,
Et peut, par la vertu de l'éternel amour,
Multiplier son être, et
créer à son tour!
****
-Car, ainsi que les corps, la pensée est féconde.
Un seul désir suffit
pour peupler tout un monde;
Et, de même qu'un son par l'écho répété,
Multiplié sans fin, court dans l'immensité,
Ou comme en s'étendant
l'éphémère étincelle
Allume sur l'autel une flamme immortelle;
Ainsi ces
êtres purs l'un vers l'autre attirés,
De l'amour créateur constamment
pénétrés,
A travers l'infini se cherchent, se confondent,
D'une
éternelle étreinte, en s'aimant, se fécondent,
Et, des astres déserts
peuplant les régions,
Prolongent dans le ciel leurs générations.
O
célestes amours! saints transports! chaste flamme!
Baisers où sans retour
l'âme se mêle à l'âme,
Où l'éternel désir et la pure beauté
Poussent en
s'unissant un cri de volupté!
Si j'osais!...- Mais un bruit retentit sous la
voûte!
Le sage interrompu tranquillement écoute,
Et nous vers l'occident
nous tournons tous les yeux:
Hélas! c'était le jour qui s'enfuyait des
cieux!
****
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
En détournant les yeux, le serviteur des Onze
Lui tendit le poison dans
la coupe de bronze;
Socrate la reçut d'un front toujours serein,
Et,
comme un don sacré l'élevant dans sa main,
Sans suspendre un moment sa
phrase commencée,
Avant de la vider acheva sa pensée.
****
Sur les flancs arrondis du vase au large bord,
Qui jamais de son sein ne
versait que la mort,
L'artiste avait fondu sous son souffle de flamme
L'histoire de Psyché, ce symbole de l'âme;
Et, symbole plus doux de
l'immortalité,
Un léger papillon en ivoire sculpté,
Plongeant sa trompe
avide en ces ondes mortelles,
Formait l'anse du vase en déployant ses ailes:
Psyché, par ses parents dévouée à l'Amour,
Quittant avant l'aurore un
superbe séjour,
D'une pompe funèbre allait environnée
Tenter comme la
mort ce divin hyménée;
Puis, seule, assise, en pleurs, le front sur ses
genoux,
Dans un désert affreux attendait son époux;
Mais, sensible à ses
maux, le volage Zéphyre,
Comme un désir divin que le ciel nous inspire,
Essuyant d'un soupir les larmes de ses yeux,
Dormante sur son sein
l'enlevait dans les cieux!
On voyait son beau front penché sur son épaule
Livrer ses longs cheveux aux doux baisers d'Éole,
Et Zéphyr, succombant
sous son charmant fardeau,
Lui former de ses bras un amoureux berceau,
Effleurer ses longs cils de sa brûlante haleine,
Et, jaloux de l'Amour,
la lui rendre avec peine.
Ici, le tendre Amour sur des roses couché
Pressait entre ses bras la
tremblante Psyché,
Qui, d'un secret effroi ne pouvant se défendre,
Recevait ses baisers sans oser les lui rendre;
Car le céleste époux,
trompant son tendre amour,
Toujours du lit sacré fuyait avec le jour.
Plus loin, par le désir en secret éveillée,
Et du voile nocturne à demi
dépouillée,
Sa lampe d'une main et de l'autre un poignard,
Psyché,
risquant l'amour, hélas! contre un regard,
De son époux qui dort tremblant
d'être entendue,
Se penchait vers le lit, sur un pied suspendue,
Reconnaissait l'Amour, jetait un cri soudain,
Et l'on voyait trembler la
lampe dans sa main.
****
Mais de l'huile brûlante une goutte épanchée,
S'échappant par malheur de
la lampe penchée,
Tombait sur le sein nu de l'amant endormi;
L'Amour
impatient, s'éveillant à demi,
Contemplait tour à tour ce poignard, cette
goutte...
Et fuyait indigné vers la céleste voûte!
Emblème menaçant des
désirs indiscrets
Qui profanent les dieux, pour les voir de trop près!
La vierge cette fois errante sur la terre
Pleurait son jeune amant, et
non plus sa misère:
Mais l'Amour à la fin, de ses larmes touché,
Pardonnait à sa faute, et l'heureuse Psyché,
Par son céleste époux dans
l'Olympe ravie,
Sur les lèvres du dieu buvant des flots de vie,
S'avançait dans le ciel avec timidité;
Et l'on voyait Vénus sourire à sa
beauté!
Ainsi par la vertu l'âme divinisée
Revient, égale aux dieux,
régner dans l'Élysée!
****
Mais Socrate élevant la coupe dans ses mains:
-Offrons! offrons d'abord
aux maîtres des humains
De l'immortalité cette heureuse prémice!-
Il
dit; et vers la terre inclinant le calice,
Comme pour épargner un nectar
précieux,
En versa seulement deux gouttes pour les dieux,
Et, de sa
lèvre avide approchant le breuvage,
Le vida lentement sans changer de
visage,
Comme un convive avant de sortir d'un festin
Qui dans sa coupe
d'or verse un reste de vin,
Et, pour mieux savourer le dernier jus qu'il
goûte,
L'incline lentement et le boit goutte à goutte.
Puis, sur son lit
de mort doucement étendu,
Il reprit aussitôt son discours suspendu.
****
-Espérons dans les dieux, et croyons-en notre âme!
De l'amour dans nos
coeurs alimentons la flamme!
L'amour est le lien des dieux et des mortels;
La crainte ou la douleur profanent leurs autels.
Quand vient l'heureux
signal de notre délivrance,
Amis, prenons vers eux le vol de l'espérance!
Point de funèbre adieu! point de cris! point de pleurs!
On couronne
ici-bas la victime de fleurs;
Que de joie et d'amour notre âme couronnée
S'avance au-devant d'eux comme à son hyménée!
Ce sont là les festons,
les parfums précieux,
Les voix, les instruments, les chants mélodieux,
Dont l'âme convoquée à ce banquet suprême
Avant d'aller aux dieux, doit
s'enchanter soi-même!
****
-Relevez donc ces fronts que l'effroi fait pâlir!
Ne me demandez plus
s'il faut m'ensevelir;
Sur ce corps qui fut moi quelle huile on doit
répandre;
Dans quel lieu, dans quelle urne il faut garder ma cendre.
Qu'importe a vous, à moi, que ce vil vêtement
De la flamme, ou des vers,
devienne l'aliment?
Qu'une froide poussière, à moi jadis unie,
Soit
balayée aux flots ou bien aux gémonies?
Ce corps vil, composé des éléments
divers,
Ne sera pas plus moi qu'une vague des mers,
Qu'une feuille des
bois que l'aquilon promène,
Qu'un atome flottant qui fut argile humaine,
Que le feu du bûcher dans les airs exhalé,
Ou le sable mouvant de vos
chemins foulé!
****
-Mais je laisse en partant à cette terre ingrate
Un plus noble débris de
ce que fut Socrate:
Mon génie à Platon! à vous tous mes vertus!
Mon âme
aux justes dieux! ma vie à Mélitus,
Comme au chien dévorant qui sur le seuil
aboie,
En quittant le festin, on jette aussi sa proie!...-
****
Tel qu'un triste soupir de la rame et des flots
Se mêle sur les mers aux
chants des matelots,
Pendant cet entretien une funèbre plainte
Accompagnait sa voix sur le seuil de l'enceinte;
Hélas! c'était Myrto
demandant son époux,
Que l'heure des adieux ramenait parmi nous!
L'égarement troublait sa démarche incertaine,
Et, suspendus aux plis de
sa robe qui traîne,
Deux enfants, les pieds nus, marchant à ses côtés,
Suivaient en chancelant ses pas précipités.
Avec ses longs cheveux elle
essuyait ses larmes;
Mais leur trace profonde avait flétri ses charmes;
Et la mort sur ses traits répandait sa pâleur:
On eût dit qu'en passant
l'impuissante douleur,
Ne pouvant de Socrate atteindre la grande âme,
Avait respecté l'homme et profané la femme!
De terreur et d'amour saisie
à son aspect,
Elle pleurait sur lui dans un tendre respect.
Telle, aux
fêtes du dieu pleuré par Cythérée,
Sur la corps d'Adonis la bacchante
éplorée,
Partageant de Vénus les divines douleurs,
Réchauffe tendrement
le marbre de ses pleurs,
De sa bouche muette avec respect l'effleure,
Et
paraît adorer le beau dieu qu'elle pleure!
Socrate, en recevant ses enfants
dans ses bras,
Baisa sa joue humide et lui parla tout bas:
Nous vîmes
une larme, et ce fut la dernière,
Sous ses cils abaissés rouler dans sa
paupière.
Puis d'un bras défaillant offrant ses fils aux dieux:
-Je fus
leur père ici, vous l'êtes dans les cieux!
Je meurs, mais vous vivez!
Veillez sur leur enfance!
Je les lègue, ô bons dieux, à votre
providence!...-
****
Mais déjà le poison dans ses veines versé
Enchaînait dans son cours le
flot du sang glacé:
On voyait vers le coeur, comme une onde tarie,
Remonter pas à pas la chaleur et la vie,
Et ses membres roidis, sans
force et sans couleur,
Du marbre de Paros imitaient la pâleur.
En vain
Phédon, penché sur ses pieds qu'il embrasse,
Sous sa brûlante haleine en
réchauffait la glace;
Son front, ses mains, ses pieds se glaçaient sous nos
doigts!
Il ne nous restait plus que son âme et sa voix!
Semblable au
bloc divin d'où sortit Galatée
Quand une âme immortelle à l'Olympe
empruntée,
Descendant dans le marbre à la voix d'un amant,
Fait palpiter
son coeur d'un premier sentiment,
Et qu'ouvrant sa paupière au jour qui
vient d'éclore,
Elle n'est plus un marbre, et n'est pas femme encore!
****
Était-ce de la mort la pâle majesté,
Ou le premier rayon de
l'immortalité?
Mais son front rayonnant d'une beauté sublime
Brillait
comme l'aurore aux sommets de Didyme,
Et nos yeux, qui cherchaient à saisir
son adieu,
Se détournaient de crainte et croyaient voir un dieu!
Quelquefois l'oeil au ciel il rêvait en silence;
Puis, déroulant les
flots de sa sainte éloquence,
Comme un homme enivré du doux jus du raisin,
Brisant cent fois le fil de ses discours sans fin,
Ou comme Orphée
errant dans les demeures sombres,
En mots entrecoupés il parlait à des
ombres!
****
-Courbez-vous, disait-il, cyprès d'Académus!
Courbez-vous, et pleurez,
vous ne le verrez plus!
Que la vague, en frappant le marbre du Pirée,
Jette avec son écume une voix éplorée!
Les dieux l'ont rappelé! ne le
savez-vous pas?...
Mais ses amis en deuil, où portent-ils leurs pas?
Voilà Platon, Cébès, ses enfants et sa femme!
Voilà son cher Phédon, cet
enfant de son âme!
Ils vont d'un pas furtif, aux lueurs de Phébé,
Pleurer sur un cercueil aux regards dérobé,
Et, penchés sur mon urne,
ils paraissaient attendre
Que la voix qu'ils aimaient sorte encor de ma
cendre.
Oui, je vais vous parler, amis, comme autrefois,
Quand penchés
sur mon lit vous aspiriez ma voix!...
Mais que ce temps est loin! et qu'une
courte absence
Entre eux et moi, grands dieux, a jeté de distance!
Vous
qui cherchez si loin la trace de mes pas,
Levez les yeux, voyez!... Ils ne
m'entendent pas!
Pourquoi ce deuil? pourquoi ces pleurs dont tu t'inondes?
Épargne au moins, Myrto, tes longues tresses blondes*,
Tourne vers moi
tes yeux de larmes essuyés:
Myrto, Platon, Cébès, amis!... si vous
saviez!...
* Socrate eut deux femmes, Xanthippe et Myrto.
****
-Oracles, taisez-vous! tombez, voix du Portique!
Fuyez, vaines lueurs de
la sagesse antique!
Nuages colorés d'une fausse clarté,
Évanouissez-vous
devant la vérité!
D'un hymen ineffable elle est prête d'éclore;
Attendez... Un, deux, trois... quatre siècles encore,
Et ses rayons
divins qui partent des déserts
D'un éclat immortel rempliront l'univers!
Et vous, ombres de Dieu qui nous voilez sa face,
Fantômes imposteurs
qu'on adore à sa place,
Dieux de chair et de sang, dieux vivants, dieux
mortels,
Vices déifiés sur d'immondes autels,
Mercure aux ailes d'or,
déesse de Cythère,
Qu'adorent impunis le vol et l'adultère;
Vous tous,
grands et petits, race de Jupiter,
Qui peuplez, qui souillez les eaux, la
terre et l'air,
Encore un peu de temps, et votre funeste foule,
Roulant
avec l'erreur de l'Olympe qui croule,
Fera place au Dieu saint, unique,
universel,
Le seul Dieu que j'adore et qui n'a point d'autel!...
****
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
-Quels secrets dévoilés! quelle vaste harmonie!...
. . . . . . . . . . .
. . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais qui donc étais-tu,
mystérieux génie (9)?
Toi qui, voilant toujours ton visage à mes yeux,
M'as conduit par la voix jusqu'aux portes des cieux?
Toi qui,
m'accompagnant comme un oiseau fidèle,
Caresse encor mon front du doux vent
de ton aile,
Es-tu quelque Apollon de ce divin séjour,
Ou quelque beau
Mercure envoyé par l'Amour?
Tiens-tu l'arc, ou la lyre, ou l'heureux
caducée?
Ou n'es-tu, réponds-moi, qu'une simple pensée?
Ah! viens, qui
que tu sois, esprit, mortel ou dieu!
Avant de recevoir mon éternel adieu,
Laisse-moi découvrir, laisse-moi reconnaître
Cet ami qui m'aima même
avant que de naître!
Que je puisse, en touchant au terme du chemin,
Rendre grâce à mon guide et pleurer sur sa main!
Sors du voile éclatant
qui te dérobe encore!
Approche!... Mais que vois-je? ô Verbe que j'adore,
Rayon coéternel, est-ce vous que je vois?...
Voilez-vous, ou je meurs
une seconde fois (10)!
****
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
-Heureux ceux qui naîtront dans la sainte contrée
Que baise avec respect
la vague d'Érythrée!
Ils verront les premiers, sur leur pur horizon,
Se
lever au matin l'astre de la raison.
Amis, vers l'orient tournez votre
paupière:
La vérité viendra d'où nous vient la lumière!
Mais qui
l'apportera?... C'est toi, Verbe conçu!
Toi, qu'à travers les temps mes yeux
ont aperçu;
Toi, dont par l'avenir la splendeur réfléchie
Vient
m'éclairer d'avance au sommet de la vie.
Tu viens! tu vis! tu meurs d'un
trépas mérité!
Car la mort est le prix de toute vérité.
Mais ta voix
expirante en ce monde entendue
Comme la mienne, au moins, ne sera pas
perdue.
La voix qui vient du ciel n'y remontera pas;
L'univers assoupi
t'écoute et fait un pas!
L'énigme du destin se révèle à la terre!
. . .
. . . . . . . . . . . . . .
Quoi! j'avais soupçonné ce sublime mystère!
Nombre mystérieux! profonde trinité!
Triangle composé d'une triple
unité!
Les formes, les couleurs, les sons, les nombres même,
Tout me
cachait mon Dieu! tout était son emblème!
Mais les voiles enfin pour moi son
révolus;
Écoutez!...- Il parlait: nous ne l'entendions plus!
****
Cependant dans son sein son haleine oppressée (11),
Trop faible pour
prêter des sons à sa pensée,
Sur sa lèvre entr'ouverte, hélas! venait
mourir,
Puis semblait tout à coup palpiter et courir:
Comme, prêt à
s'abattre aux rives paternelles,
D'un cygne qui se pose on voit battre les
ailes;
Entre les bras d'un songe il semblait endormi.
L'intrépide Cébès
penché sur notre ami,
Rappelant dans ses yeux l'âme qui s'évapore,
Jusqu'au bord du trépas l'interrogeait encore:
-Dors-tu? lui disait-il;
la mort, est-ce un sommeil?-
Il recueillit sa force, et dit: -C'est un
réveil!
-- Ton oeil est-il voilé par des ombres funèbres?
-- Non; je
vois un jour pur poindre dans les ténèbres!
-- N'entends-tu pas des cris,
des gémissements? - Non;
J'entends des astres d'or qui murmurent un nom!
-- Que sens-tu? - Ce que sent la jeune chrysalide
Quand, livrant à la
terre une dépouille aride,
Aux rayons de l'aurore ouvrant ses faibles yeux,
Le souffle du matin la roule dans les cieux.
-- Ne nous trompais-tu pas?
réponds: l'âme était-elle...
-- Croyez-en ce sourire, elle était
immortelle!...
-- De ce monde imparfait qu'attends-tu pour sortir?
--
J'attends, comme la nef, un souffle pour partir!
-- D'où viendra-t-il? -- Du
ciel! -- Encore une parole!
-- Non; laisse en paix mon âme, afin qu'elle
s'envole!-
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Il dit, ferma les yeux pour la dernière fois,
Et resta quelque temps
sans haleine et sans voix.
Un faux rayon de vie errant par intervalle (12)
D'une pourpre mourante éclairait son front pâle.
Ainsi, dans un soir pur
de l'arrière-saison,
Quand déjà la soleil a quitté l'horizon,
Un rayon
oublié des ombres se dégage,
Et colore en passant les flancs d 'or d'un
nuage.
Enfin plus librement il semble respirer,
Et, laissant sur ses
traits son doux sourire errer:
-Aux dieux libérateurs, dit-il, qu'on
sacrifie!
Ils m'ont guéri! -- De quoi? dit Cébès. -- De la vie!...-
Puis
un léger soupir de ses lèvres coula,
Aussi doux que le vol d'une abeille
d'Hybla!
Était-ce... Je ne sais; mais, pleins d'un saint dictame,
Nous
sentîmes en nous comme une seconde âme!...
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme un lis sur les eaux et que la rame incline,
Sa tête mollement
penchait sur sa poitrine;
Ses longs cils, que la mort n'a fermés qu'à demi,
Retombant en repos sur son oeil endormi,
Semblaient comme autrefois,
sous leur ombre abaissée,
Recueillir le silence, ou voiler la pensée!
La
parole surprise en son dernier essor
Sur sa lèvre entr'ouverte, hélas!
errait encor,
Et ses traits, où la vie a perdu son empire,
Étaient comme
frappés d'un éternel sourire!...
Sa main, qui conservait son geste habituel,
De son doigt étendu montrait encor le ciel;
Et quand le doux regard de
la naissante aurore,
Dissipant par degrés les ombres qu'il colore,
Comme
un phare allumé sur un sommet lointain,
Vint dorer son front mort des ombres
du matin,
On eût dit que Vénus, d'un deuil divin suivie,
Venait pleurer
encor sur son amant sans vie;
Que la triste Phébé de son pâle rayon
Caressait, dans la nuit, le sein d'Endymion;
Ou que du haut du ciel
l'âme heureuse du sage
Revenait contempler le terrestre rivage,
Et,
visitant de loin le corps qu'elle a quitté,
Réfléchissait sur lui l'éclat de
sa beauté,
Comme un astre bercé dans un ciel sans nuage
Aime à voir dans
les flots briller sa chaste image.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. .
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . .
. . . . . . . . . . . . .
On n'entendait autour ni plainte, ni soupir!...
C'est ainsi qu'il mourut, si c'était là mourir!
****
NOTES.
----
PREMIÈRE NOTE.
On voyait sur les mers une pourpre dorée.
ÉCHÉCRATE (1).
Phédon, étais-tu toi-même auprès de Socrate le jour qu'il but la ciguë dans
la prison, ou en as-tu seulement entendu parler?
PHÉDON (2).
J'y étais moi-même, Échécrate.
ÉCHÉCRATE.
Que dit-il à ses derniers moments, et de quelle manière mourut-il? Je
l'entendrais volontiers, car nous n'avons personne à Phliunte qui fasse
maintenant le voyage à Athènes, et depuis longtemps il n'est pas venu chez nous
d'Athénien qui ait pu nous donner aucun détail à cet égard, sinon qu'il est mort
après avoir bu la ciguë. On n'a pu nous dire autre chose.
PHÉDON.
Vous n'avez donc rien su du procès, ni comment les choses se passèrent?
ÉCHÉCRATE.
Si fait: quelqu'un nous l'a rapporté, et nous étions étonnés que la sentence
n'eût été exécutée que longtemps après avoir été rendue. Quelle en fut la cause,
Phédon?
PHÉDON.
Une circonstance particulière. Il se trouva que la veille du jugement on
avait couronné la poupe du vaisseau que les Athéniens envoient chaque année à
Délos.
ÉCHÉCRATE.
Qu'est-ce donc que ce vaisseau?
PHÉDON.
C'est, au dire des Athéniens, le même vaisseau sur lequel jadis Thésée
conduisit en Crète les sept jeunes gens et les sept jeunes filles qu'il sauva en
se sauvant lui-même. On raconte qu'à leur départ les Athéniens firent voeu à
Apollon, si Thésée et ses compagnons échappaient à la mort, d'envoyer chaque
année à Délos une théorie; et, depuis ce temps, ils ne manquent pas
d'accomplir leur voeu. Quand vient l'époque de la théorie, une loi ordonne que
la ville soit pure, et défend d'exécuter aucune sentence de mort avant que le
vaisseau soit arrivé à Délos et revenu à Athènes; et quelquefois le voyage dure
longtemps, lorsque les vents sont contraires. La théorie commence aussitôt que
le prêtre d'Apollon a couronné la poupe du vaisseau; ce qui eut lieu, comme je
le disais, la veille du jugement de Socrate. Voilà pourquoi il s'est écoulé un
si long intervalle entre sa condamnation et sa mort.
(1) Échécrate, de Phliunte, ville de Sicyonie. C'est probablement le
Pythagoricien dont parle Platon dans sa IXe lettre à Archytas.
Voyez DIOG.
LAERCE, liv. VIII, chap. 46; JAMBL. (Vita Pythagorae, I, 36.)
(2)
Chef de l'école d'Élis. Voyez DIOG. LAERCE, II, 105.
----
DEUXIÈME NOTE.
Quelques amis en deuil erraient sous le portique.
ÉCHÉCRATE.
Quels étaient ceux qui se trouvaient là, Phédon?
PHÉDON.
Des compatriotes: il y avait Apollodore, Critobule et son père Criton,
Hermogène (1), Épigène (2), Eschine (3), Antisthène (4). Il y avait aussi
Ctésippe (5) du bourg de Péanée, Ménexène (6), et encore quelques autres du
pays. Platon, je crois, était malade.
ÉCHÉCRATE.
Y avait-il des étrangers?
PHÉDON.
Oui; Symmias de Thèbes, Cébès et Phédondes (7); et de Mégare, Euclide (8) et
Terpsion (9).
ÉCHÉCRATE.
Aristippe (10) et Cléombrote (11) n'y étaient-ils pas?
PHÉDON.
Non, on disait qu'ils étaient à Égine.
ÉCHÉCRATE.
N'y en avait-il pas d'autres?
PHÉDON.
Voilà, je crois, à peu près tous ceux qui y étaient.
ÉCHÉCRATE.
Eh bien, sur quoi disais-tu que roula l'entretien?
(1) Fils d'Hipponicus. (Voyez le Cratyle.)
(2) Voyez
l'Apologie. -- XÉNOPHON, Mémorab.
(3) Auteur de trois
Dialogues qui nous ont été conservés. (Voyez l'Apologie.)
(4) Chef de
l'école cynique. (DIOG. LAERCE, liv. VI.)
(5) Voyez l'Euthydème et le
Lysis. -- Péanée, bourg ou dème de la tribu Pandionide.
(6) Voyez le
Ménexène.
(7) De Thèbes, et non de Cyrène, comme le veut Ruhnkenius.
(8) Chef de l'école mégarique. (DIOG. LAERCE, liv. II.)
(9) Voyez le
Théétète.
(10) De Cyrène, chef de la secte cyrénaïque.
(11)
D'Ambracie. On dit qu'après avoir lu le Phédon il se jeta dans la mer.
(CALLIMACH., épig. 24.)
----
TROISIÈME NOTE.
C'est le vaisseau sacré, l'heureuse Théorie!
SOCRATE.
Quelle nouvelle? Est-il arrivé de Délos, le vaisseau au retour duquel je dois
mourir (1)?
CRITON.
Non, pas encore; mais il paraît qu'il doit arriver aujourd'hui, à ce que
disent les gens qui viennent de Sunium (2), où ils l'ont laissé. Ainsi il ne
peut manquer d'être ici aujourd'hui; et demain, Socrate, il te faudra quitter la
vie.
SOCRATE.
A la bonne heure, Criton: si telle est la volonté des dieux, qu'elle
s'accomplisse. Cependant je ne pense pas qu'il arrive aujourd'hui.
CRITON.
Et pourquoi?
(1) Voici le commencement du Phédon.
(2) Promontoire de l'Attique,
vis-à-vis des Cyclades.
----
QUATRIÈME NOTE.
Dans nos doux entretiens, s'écoule encor de même!
L'accusation intentée à Socrate, telle qu'elle existait encore au second
siècle de l'ère chrétienne, à Athènes, dans le temple de Cybèle, au rapport de
Phavorinus, cité par Diogène Laërce, reposait sur ces deux chefs: 1° que Socrate
ne croyait pas à la religion de l'État; 2° qu'il corrompait la jeunesse,
c'est-à-dire, évidemment, qu'il instruisait la jeunesse à ne pas croire à la
religion de l'État.
Or, l'Apologie de Socrate ne répond d'une manière
satisfaisante ni à l'un ni à l'autre de ces deux chefs d'accusation. Au lieu de
déclarer qu'il croit à la religion établie, Socrate prouve qu'il n'est pas
athée; au lieu de faire voir qu'il n'instruit pas la jeunesse à douter des
dogmes consacrés par la loi, il proteste qu'il lui a toujours enseigné une
morale pure. Comme plaidoyer, comme défense régulière, on ne peut nier que
l'Apologie de Socrate ne soit très-faible.
C'est qu'elle ne pouvait guère ne
pas l'être, que l'accusation était fondée, et qu'en effet, dans un ordre de
choses dont la base est une religion d'État, on ne peut penser comme Socrate de
cette religion, et publier ce qu'on en pense sans nuire à cette religion, et par
conséquent sans troubler l'État, et provoquer à la longue une révolution; et la
preuve en est que, deux siècles plus tard, quand cette révélation éclata, ses
plus zélés partisans, dans leurs plus violentes attaques contre le paganisme,
n'ont fait que répéter les arguments de Socrate dans l'Euthyphron. On
peut l'avouer aujourd'hui, Socrate ne s'élève tant comme philosophe que
précisément à condition d'être coupable comme citoyen, à prendre ce titre et les
devoirs qu'il impose dans le sens étroit et selon l'esprit de l'antiquité.
Lui-même connaissait si bien sa situation, qu'au commencement de l'Apologie il
déclare qu'il ne se défend que pour obéir à la loi.
----
CINQUIÈME NOTE.
Pourquoi, dans cette mort qu'on appelle la vie...
-Mais pour arriver au rang des dieux, que celui qui n'a pas philosophé et qui
n'est pas sorti tout à fait pur de cette vie ne s'en flatte pas; non, cela n'est
donné qu'au philosophe. C'est pourquoi, Symmias et Cébès, le véritable
philosophe s'abstient de toutes les passions du corps, leur résiste, et ne se
laisse pas entraîner par elles; et cela, bien qu'il ne craigne ni la perte de sa
fortune et la pauvreté, comme les hommes vulgaires et ceux qui aiment l'argent,
ni le déshonneur et la mauvaise réputation, comme ceux qui aiment la gloire et
les dignités.
-- Il ne conviendrait pas de faire autrement, repartit Cébès.
-- Non, sans doute, continua Socrate: aussi ceux qui prennent quelque
intérêt à leur âme, et qui ne vivent pas pour flatter le corps, ne tiennent pas
le même chemin que les autres, qui ne savent où ils vont; mais, persuadés qu'il
ne faut rien faire qui soit contraire à la philosophie, à l'affranchissement et
à la purification qu'elle opère, ils s'abandonnent à sa conduite, et la suivent
partout où elle veut les mener.
-- Comment, Socrate?
-- La philosophie
recevant l'âme liée véritablement et pour ainsi dire collée au corps, et forcée
de considérer les choses non par elle-même, mais par l'intermédiaire des organes
comme à travers les murs d'un cachot et dans une obscurité absolue,
reconnaissant que toute la force du cachot vient des passions qui font que le
prisonnier aide lui-même à serrer sa chaîne; la philosophie, dis-je, recevant
l'âme en cet état, l'exhorte doucement et travaille à la délivrer; et pour cela
elle lui montre que le témoignage des yeux du corps est plein d'illusions, comme
celui des oreilles, comme celui des autres sens; elle l'engage à se séparer
d'eux autant qu'il est en elle; elle lui conseille de se recueillir et de se
concentrer en elle-même, de ne croire qu'à elle-même, après avoir examiné au
dedans d'elle et avec l'essence même de sa pensée ce que chaque chose est en son
essence, et de tenir pour faux tout ce qu'elle apprend par un autre
qu'elle-même, tout ce qui varie selon la différence des intermédiaires: elle lui
enseigne que ce qu'elle voit ainsi, c'est le sensible et le visible; ce qu'elle
voit ainsi par elle-même, c'est l'intelligence et l'immatériel. Le véritable
philosophe sait que telle est la fonction de la philosophie. L'âme donc,
persuadée qu'elle ne doit pas s'opposer à sa délivrance, s'abstient, autant
qu'il lui est possible, des voluptés, des désirs, des tristesses, des craintes;
réfléchissant qu'après les grandes joies et les grandes craintes, les tristesses
et les désirs immodérés, on n'éprouve pas seulement les maux ordinaires, comme
d'être malade, ou de perdre sa fortune, mais le plus grand et le dernier de tous
les maux, et même sans en avoir le sentiment.
-- Et quel est donc ce mal,
Socrate?
-- C'est que l'effet nécessaire de l'extrême jouissance et de
l'extrême affliction est de persuader à l'âme que ce qui la réjouit ou l'afflige
est très-réel ou très-véritable, quoiqu'il n'en soit rien. Or, ce qui nous
réjouit ou nous afflige, ce sont principalement les choses visibles, n'est-ce
pas?
-- Certainement.
-- N'est-ce pas surtout dans la jouissance et la
souffrance que le corps subjugue et enchaîne l'âme?
-- Comment cela?
--
Chaque peine, chaque plaisir a, pour ainsi dire, un clou avec lequel il attache
l'âme au corps, la rend semblable, et lui fait croire que rien n'est vrai que ce
que le corps lui dit. Or, si elle emprunte au corps ses croyances et partage ses
plaisirs, elle est, je pense, forcée de prendre aussi les mêmes moeurs et les
mêmes habitudes, tellement qu'il lui est impossible d'arriver jamais pure à
l'autre monde; mais, sortant de cette vie toute pleine encore du corps qu'elle
quitte, elle retombe bientôt dans un autre corps, et y prend racine, comme une
plante dans la terre où elle a été semée, et ainsi elle est privée du commerce
de la pureté et de la simplicité divine.
-- Il n'est que trop vrai, Socrate,
dit Cébès.
-- Voilà pourquoi, mon cher Cébès, le véritable philosophe
s'exerce à la force et à la tempérance, et nullement pour toutes les raisons que
s'imagine le peuple. Est-ce que tu penserais comme lui?
-- Non pas.
--
Et tu fais bien. Ces raisons grossières n'entreront pas dans l'âme du véritable
philosophe; elle ne pensera pas que la philosophie doit venir la délivrer, pour
qu'après elle s'abandonne aux jouissances et aux souffrances, et se laisse
enchaîner de nouveau pas elles, et que ce soit toujours à recommencer comme la
toile de Pénélope. Au contraire, en se rendant indépendante des passions, en
suivant la raison pour guide, en ne se départant jamais de la contemplation de
ce qui est vrai, divin, hors du domaine de l'opinion; en se nourrissant de ces
contemplations sublimes, elle acquiert la conviction qu'elle doit vivre ainsi
tant qu'elle est dans cette vie, et qu'après la mort elle ira se réunir à ce qui
lui est semblable et conforme à sa nature, et sera délivrée des maux de
l'humanité. Avec un tel régime, ô Simmias, ô Cébès, et après l'avoir suivi
fidèlement, il n'y a pas de raison pour craindre qu'à la sortie du corps elle
s'envole emportée par les vents, se dissipe et cesse d'être.-
----
SIXIÈME NOTE.
L'été sort de l'hiver, le jour sort de la nuit.
Quand Socrate eut ainsi parlé, Cébès, prenant la parole, lui dit: -Socrate,
tout ce que tu viens de dire me semble très-vrai. Il n'y a qu'une chose qui
paraît incroyable à l'homme: c'est ce que tu as dit de l'âme. Il semble que,
lorsqu'une âme a quitté le corps, elle n'est plus; que, le jour où l'homme
expire, elle se dissipe comme une vapeur ou comme une fumée, et s'évanouit sans
laisser de traces: car si elle subsistait quelque part recueillie en elle-même
et délivrée de tous les maux dont tu as fait le tableau, il y aurait une grande
et belle espérance, ô Socrate, que tout ce que tu as dit se réalise; mais que
l'âme survive à la mort de l'homme, qu'elle conserve l'activité et la pensée,
voilà ce qui peut-être a besoin d'explication et de preuves.
-- Tu dis vrai,
Cébès, reprit Socrate; mais comment ferons-nous? Veux-tu que nous examinions
dans cette conversation si cela est vraisemblable ou si cela ne l'est pas?
-- Je prendrai un très-grand paisir, répondit Cébès, à entendre ce que tu
penses sur cette matière.
-- Je ne pense pas au moins, reprit Socrate, que,
si quelqu'un nous entendait, fût-ce un faiseur de comédies, il pût me reprocher
que je badine, et que je parle de choses qui ne me regardent pas (1). Si donc tu
le veux, examinons ensemble cette question. Et d'abord voyons si les âmes des
morts sont dans les enfers, ou si elles n'y sont pas. C'est une opinion bien
ancienne (2) que les âmes, en quittant ce monde, vont dans les enfers, et que de
là elles reviennent dans ce monde, et retournent à la vie après avoir passé par
la mort. S'il en est ainsi, et que les hommes, après la mort, reviennent à la
vie, il s'ensuit nécessairement que les âmes sont dans les enfers pendant cet
intervalle; car elles ne reviendraient pas au monde, si elles n'étaient plus: et
c'en sera une preuve suffisante si nous voyons clairement que les vivants ne
naissent que des morts; car si cela n'est point, il faut chercher d'autres
preuves.
-- Fort bien, dit Cébès.
-- Mais, reprit Socrate, pour
s'assurer de cette vérité, il ne faut pas se contenter de l'examiner par rapport
aux hommes, il faut aussi l'examiner par rapport aux animaux, aux plantes et à
tout ce qui naît; car on verra par là que toutes les choses naissent de la même
manière, c'est-à-dire de leurs contraires, lorsqu'elles en ont, comme le beau a
pour contraire le laid, le juste a pour contraire l'injuste, et ainsi mille
autres choses. Voyons donc si c'est une nécessité absolue que les choses qui ont
leur contraire ne naissent que de ce contraire; comme, par exemple, s'il faut de
toute nécessité, quand une chose devient plus grande, qu'elle fût auparavant
plus petite, pour acquérir ensuite cette grandeur.
-- Sans doute.
-- Et
quand elle devient plus petite, s'il faut qu'elle fût plus grande auparavant
pour diminuer ensuite.
-- Évidemment.
-- Tout de même le plus fort vient
du plus faible, le plus vite du plus lent.
-- C'est une vérité sensible.
-- Eh quoi! reprit Socrate, quand une chose devient plus mauvaise, n'est-ce
pas qu'elle était meilleure? et quand elle devient plus juste, n'est-ce pas
qu'elle était moins juste?
-- Sans difficulté, Socrate.
-- Ainsi donc,
Cébès, que toutes les choses viennent de leurs contraires, voilà ce qui est
suffisamment prouvé.
-- Très-suffisamment, Socrate.
-- Mais entre ces
deux contraires, n'y a-t-il pas toujours un certain milieu, une double opération
qui mène de celui-ci à celui-là, et ensuite de celui-là à celui-ci? Le passage
du plus grand au plus petit, ou du plus petit au plus grand, ne suppose-t-il pas
nécessairement une opération intermédiaire, savoir, augmenter et diminuer?
-- Oui, dit Cébès.
-- N'en est-il pas de même de ce qu'on appelle se
mêler et se séparer, s'échauffer et se refroidir, et de toutes les autres
choses? Et, quoiqu'il arrive quelquefois que nous n'ayons pas de termes pour
exprimer toutes ces nuances, ne voyons-nous pas réellement que c'est toujours
une nécessité absolue que les choses naissent les unes des autres, et qu'elles
passent de l'une à l'autre, par une opération intermédiaire?
-- Cela est
indubitable.
-- Eh bien, reprit Socrate, la vie n'a-t-elle pas aussi son
contraire, comme la veille a pour contraire le sommeil?
-- Sans doute, dit
Cébès.
-- Et quel est ce contraire?
-- C'est la mort.
-- Ces deux
choses ne naissent-elles donc pas l'une de l'autre, puisqu'elles sont
contraires? et puisqu'il y a deux contraires, n'y a-t-il pas une double
opération intermédiaire qui les fait passer de l'un à l'autre?
-- Comment
non?
-- Pour moi, reprit Socrate, je vais vous dire la combinaison des deux
contraires, le sommeil et la veille, et la double opération qui les convertit
l'un dans l'autre; et toi, tu m'expliqueras l'autre combinaison. Je dis donc,
quant au sommeil et à la veille, que du sommeil naît la veille, et de la veille
le sommeil; et que ce qui mène de la veille au sommeil, c'est l'assoupissement,
et du sommeil à la veille, c'est le réveil. Cela n'est-il pas assez clair?
-- Très-clair.
-- Dis-nous donc de ton côté la combinaison de la vie et
de la mort. Ne dis-tu pas que la mort est le contraire de la vie?
-- Oui.
-- Et qu'elles naissent l'une de l'autre?
-- Sans doute.
-- Qui naît
donc de la vie?
-- La mort.
-- Et qui naît de la mort?
-- Il faut
nécessairement avouer que c'est la vie.
-- C'est donc de ce qui est mort que
naît tout ce qui vit, choses et hommes?
-- Il paraît certain.
-- Et par
conséquent, reprit Socrate, après la mort nos âmes vont habiter les enfers.
-- Il le semble.
-- Maintenant, des deux opérations qui font passer de
l'état de vie à l'état de mort, et réciproquement, l'une n'est-elle pas
manifeste? car mourir tombe sous le sens, n'est-ce pas?
-- Sans difficulté.
-- Mais quoi! pour faire le parallèle, n'existe-t-il pas une opération
contraire, ou la nature est-elle boiteuse de ce côté-là? Ne faut-il pas
nécessairement que mourir ait son contraire?
-- Nécessairement.
-- Et
quel est-il?
-- Revivre.
-- Revivre, dit Socrate, est donc, s'il a lieu,
l'opération qui ramène de l'état de mort à l'état de vie. Nous convenons donc
que la vie ne naît pas moins de la mort que la mort de la vie; preuve
satisfaisante que l'âme, après la mort, existe quelque part, d'où elle revient à
la vie.-
(1) Allusion à un reproche d'Eupolis, poëte comique. (OLYMP., ad
Phaedon.; PROCLUS ad Parmenidem, lib. I, pag. 50, edit.
Parisiens., t. IV.)
(2) Dogme pythagoricien, et même orphique. (OLYMP.
ad Phaedon. -- Voyez Orph. Frag. HERMANN, p. 510.
----
SEPTIÈME NOTE.
Hâtons-nous, mes amis, voici l'heure du bain.
-Il est à peu près temps que j'aille au bain, car il me semble qu'il est
mieux de ne boire le poison qu'après m'être baigné, et d'épargner aux femmes la
peine de laver un cadavre.-
Quand Socrate eut achevé de parler, Criton
prenant la parole: -A la bonne heure, Socrate, lui dit-il; mais n'as-tu rien à
bous recommander, à moi et aux autres, sur tes enfants ou sur toute autre chose
où nous pourrions te rendre service?
-- Ce que je vous ai toujours
recommandé, Criton; rien de plus: ayez soin de vous; ainsi vous me rendrez
service, à moi, à ma famille, à vous mêmes, alors même que vous ne me
promettriez rien présentement: au lieu que si vous vous négligez vous-mêmes, et
si vous ne voulez pas suivre à la trace ce que nous venons de dire, ce que nous
avions dit il y a longtemps, me fissiez-vous aujourd'hui les promesses les plus
vives, tout cela ne servira pas à grand'chose.
-- Nous ferons tous nos
efforts, répondit Criton, pour nous conduire ainsi; mais comment
t'ensevelirons-nous?
-- Tout comme il vous plaira, dit-il, si toutefois vous
pouvez me saisir et que je ne vous échappe pas.- Puis en même temps, nous
regardant avec un sourire plein de douceur: -Je ne saurais venir à bout, mes
amis, de persuader Criton que je suis le Socrate qui s'entretient avec vous, et
qui ordonne toutes les parties de son discours; il s'imagine toujours que je
suis celui qu'il va voir mort tout à l'heure, et il me demande comment il
m'ensevelira; et tout ce long discours que je viens de faire pour prouver que,
dès que j'aurai avalé le poison, je ne demeurerai plus avec vous, mais que je
vous quitterai, et irai jouir des félicités inffables, il me paraît que j'ai dit
tout cela en pure perte pour lui, comme si je n'eusse voulu que vous consoler et
me consoler moi-même. Soyez donc mes cautions auprès de Criton, mais d'une
manière toute contraire à celle dont il a voulu être la mienne auprès des juges:
car il a répondu pour moi que je ne m'en irai point; vous, au contraire,
répondez pour moi que je ne serai pas plutôt mort que je m'en irai, afin que le
pauvre Criton prenne les choses plus doucement, et qu'en voyant brûler mon
corps, ou le mettre en terre, il ne s'afflige pas sur moi, comme si je souffrais
de grands maux, et qu'il ne dise pas à mes funérailles qu'il expose Socrate,
qu'il l'emporte, qu'il l'enterre: car il faut que tu saches, mon cher Criton,
lui dit-il, que parler improprement, ce n'est pas seulement une faute envers les
choses, mais c'est aussi un mal que l'on fait aux âmes. Il faut avoir plus de
courage, et dire que c'est mon corps que tu enterres, et enterre-le comme il te
plaira, et de la manière qui te paraîtra la plus conforme aux lois.-
En
disant ces mots, il se leva et passa dans une chambre voisine pour y prendre le
bain; Criton le suivit, et Socrate nous pria de l'attendre. Nous l'attendîmes
donc, tantôt nous entretenant de tout ce qu'il nous avait dit, et l'examinant
encore, tantôt en parlant de l'horrible malheur qui allait nous arriver; nous
regardant véritablement comme des enfants privés de leur père, et condamnés à
passer le reste de notre vie comme des orphelins. Après qu'il fut sorti du bain,
on lui apporta ses enfants, car il en avait trois, deux en bas âge (1), et un
qui était déjà assez grand (2); et on fit entrer les femmes de sa famille (3).
Il leur parla quelque temps en présence de Criton, et leur donna ses ordres;
ensuite il fit retirer les femmes et les enfants, et revint nous trouver; et
déjà le coucher du soleil approchait, car il était resté longtemps enfermé.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
-Mais je pense, Socrate, lui cria
Criton, que le soleil est encore sur les montagnes, et qu'il n'est pas couché:
d'ailleurs je sais que beaucoup d'autres ne prennent le poison que longtemps
après que l'ordre leur en a été donné; qu'ils mangent et qu'ils boivent à
souhait; quelques-uns même ont pu jouir de leurs amours: c'est pourquoi ne te
presse pas, tu as encore du temps.
-- Ceux qui font ce que tu dis, Criton,
répondit Socrate, ont leurs raisons; ils croient que c'est autant de gagné: et
moi, j'ai aussi les miennes pour ne pas le faire; car la seule chose que je
crois gagner en buvant un peu plus tard, c'est de me rendre ridicule à moi-même,
en me trouvant si amoureux de la vie, que je veuille l'épargner quand il n'y en
a plus (4). Ainsi donc, mon cher Criton, fais ce que je te dis, et ne me
tourmente pas davantage.-
A ces mots, Criton fit signe à l'esclave qui se
tenait auprès. L'esclave sortit, et, après être resté quelque temps, il revint
avec celui qui devait donner le poison, qu'il portait tout broyé dans une coupe.
Aussitôt que Socrate le vit:
-Fort bien, mon ami, lui dit-il; mais que
faut-il que je fasse? car c'est à toi à me l'apprendre.
-- Pas autre chose,
lui dit cet homme, que de te promener quand tu auras bu, jusqu'à ce que tu
sentes tes jambes appesanties, et alors de te coucher sur ton lit; le poison
agira de lui-même.-
Et en même temps il lui tendit la coupe. Socrate la prit
avec la plus parfaite sécurité, Échécrate, sans aucune émotion, sans changer de
couleur ni de visage; mais regardant cet homme d'un oeil ferme et assuré comme à
son ordinaire:
-Dis-moi, est-il permis de répandre un peu de ce breuvage,
pour en faire une libation?
-- Socrate, lui répondit cet homme, nous n'en
broyons que ce qu'il est nécessaire d'en boire.-
(1) Sophroniscus et Menexenus.
(2) Lamproclès.
(3) Il ne s'agit ici
que de Xanthippe et de quelques autres femmes alliées à la famille de Socrate,
et nullement de ses épouses Xanthippe et Myrto.
(4) Allusion à un vers
d'Hésiode. (Les OEuvres et les Jours, v. 367.)
----
HUITIÈME NOTE.
Dans un point de l'espace inaccessible aux hommes.
-Premièrement, reprit Socrate, je suis persuadé que, si la terre est au
milieu du ciel et de forme sphérique, elle n'a besoin ni de l'air, ni d'aucun
autre appui pour s'empêcher de tomber; mais que le ciel même, qui l'environne
également, et son propre équilibre, suffisent pour la soutenir; car toute chose
qui est en équilibre au milieu d'une autre qui la presse également, ne saurait
pencher d'aucun côté, et par conséquent demeure fixe et immobile; voilà de quoi
je suis persuadé.
-- Et avec raison, dit Symmias.
-- De plus, je suis
convaincu que la terre est fort grande, et que nous n'en habitons que cette
petite partie qui s'étend depuis le Phase jusqu'aux colonnes d'Hercule, répandus
autour de la mer comme des fourmis ou des grenouilles autour d'un marais: et je
suis convaincu qu'il y a plusieurs autres peuples qui habitent d'autres parties
semblables; car partout sur la face de la terre il y a des creux de toutes
sortes de grandeurs et de figures, où se rendent les eaux, les nuages et l'air
grossier, tandis que la terre elle-même est au-dessus dans ce ciel pur où sont
les astres, et que la plupart de ceux qui s'occupent de cette matière appellent
l'éther, dont tout ce qui afflue perpétuellement dans les cavités que
nous habitons n'est proprement que le sédiment. Enfoncés dans des cavernes sans
nous en douter, nous croyons habiter le haut de la terre, à peu près comme
quelqu'un qui, faisant son habitation dans les abîmes de l'Océan, s'imaginerait
habiter au-dessus de la mer, et qui, pour voir au travers de l'eau le soleil et
les astres, prendrait la mer pour le ciel, et n'étant jamais monté au-dessus, à
cause de sa pesanteur et de sa faiblesse, et n'ayant jamais avancé la tête hors
de l'eau, n'aurait jamais vu lui-même combien le lieu que nous habitons est plus
pur et plus beau que celui qu'il habite, et n'aurait jamais trouvé personne qui
pût l'en instruire. Voilà l'état où nous sommes. Confinés dans quelque creux de
la terre, nous croyons en habiter les hauteurs; nous prenons l'air pour le ciel,
et nous croyons que c'est là le véritable ciel dans lequel les astres font leur
cours, c'est-à-dire que notre pesanteur et notre faiblesse nous empêchent de
nous élever au-dessus de l'air; car si quelqu'un allait jusqu'au haut, et qu'il
pût s'y élever avec des ailes, il n'aurait pas plutôt mis la tête hors de cet
air grossier, qu'il verrait ce qui se passe dans cet heureux séjour, comme les
poissons, en s'élevant au-dessus de la surface de la mer, voient ce qui se passe
dans l'air que nous respirons: et s'il était d'une nature propre à une longue
contemplation, il connaîtrait que c'est le véritable ciel, la véritable lumière,
la véritable terre; car cette terre, ces roches, tous ces lieux que nous
habitons, sont corrompus et calcinés, comme ce qui est dans la mer est rongé par
l'âcreté des sels: aussi dans la mer on ne trouve que des cavernes, du sable,
et, partout où il y a de la terre, une vase profonde; il n'y naît rien de
parfait, rien qui soit d'aucun prix, rien enfin qui puisse être comparé à ce que
nous avons ici. Mais ce qu'on trouve dans l'autre séjour est encore plus
au-dessus de ce que nous voyons dans le nôtre; et, pour vous faire connaître la
beauté de cette terre pure, située au milieu du ciel, je vous dirai, si vous
voulez, une belle fable qui mérite d'être écoutée.
-- Et nous, Socrate, nous
l'écouterons avec un très-grand plaisir, dit Symmias.
-- On raconte, dit-il,
que la terre, si on la regarde d'en haut, paraît comme un de nos ballons
couverts de douze bandes de différentes couleurs, dont celles que nos peintres
emploient ne sont que les échantillons; mais les couleurs de cette terre sont
infiniment plus brillantes et plus pures, et elles l'environnent tout entière.
L'une est d'un pourpre merveilleux; l'autre de couleur d'or; celle-là d'un blanc
plus brillant que le gypse et la neige; et ainsi des autres couleurs qui la
décorent, et qui sont plus nombreuses et plus belles que toutes celles que nous
connaissons. Les creux même de cette terre, remplis d'eau et d'air, ont aussi
leurs couleurs particulières, qui brillent parmi toutes les autres; de sorte que
dans toute son étendue cette a l'aspect d'un diversité continuelle. Dans cette
terre si parfaite, tout est en rapport avec elle, plantes, arbres, fleurs et
fruits; les montagnes même et les pierres ont un poli, une transparence, des
couleurs incomparables; celles que nous estimons tant ici, les cornalines, les
jaspes, les émeraudes, n'en sont que de petites parcelles. Il n'y en a pas une
seule, dans cette heureuse terre, qui ne les vaille, ou ne les surpasse encore:
et la cause en est que là les pierres précieuses sont pures, qu'elles ne sont ni
rongées ni gâtées comme les nôtres par l'âcreté des sels et par la corruption
des sédiments qui descendent et s'amassent dans cette terre basse, où ils
infectent la pierre et la terre, les plantes et les animaux. Outre toutes ces
beautés, cette terre est ornée d'or, d'argent et d'autres métaux précieux, qui,
répandus en tous lieux en abondance, frappent les yeux de tous côtés, et font de
la vue de cette terre un spectacle de bienheureux. Elle est aussi habitée par
toutes sortes d'animaux et par des hommes, dont les uns sont répandus au milieu
des terres, et les autres autour de l'air, comme nous autour de la mer, et
d'autres dans des îles que l'air forme près du continent; car l'air est là ce
que sont ici l'eau et la mer pour notre usage; et ce que l'air est pour nous,
pour eux est l'éther. Leurs saisons sont si bien tempérées, qu'ils vivent
beaucoup plus que nous, toujours exempt de maladies; et pour la vue, l'ouïe,
l'odorat et tous les autres sens, et pour l'intelligence même, ils sont autant
au-dessus de nous que l'air surpasse l'eau en pureté, et que l'éther surpasse
l'air. Ils ont des bois sacrés, des temples que les dieux habitent réellement;
des oracles, des prophéties, des visions, toutes les marques du commerce des
dieux: ils voient aussi le soleil et la lune et les astres tels qu'ils sont; et
tout le reste de leur félicité suit à proportion.
-Voilà quelle est cette
terre à sa surface; elle a tout autour d'elle plusieurs lieux, dont les uns sont
plus profonds et plus ouverts que le pays que nous habitons; les autres plus
profonds, mais moins ouverts, et d'autres moins profonds et plus plats. Tous ces
lieux sont percés par-dessous en plusieurs points, et communiquent entre eux par
des conduits tantôt plus larges, tantôt plus étroits, à travers lesquels coule,
comme dans des bassins, une quantité immense d'eau: des masses surprenantes de
fleuves souterrains qui ne s'épuisent jamais; des sources d'eaux froides et
d'eaux chaudes; des fleuves de feu et d'autres de boue, les uns plus limpides,
les autres plus épais, comme en Sicile ces torrents de boue et de feu qui
précèdent la lave, et comme la lave elle-même. Ces lieux se remplissent de l'une
ou de l'autre de ce matières, selon la direction qu'elles prennent chaque fois
en débordant. Ces masses énormes se meuvent en haut et en bas, comme un
balancier placé dans l'intérieur de la terre. Voici à peu près comment ce
mouvement s'opère: parmi les ouvertures de la terre, il en est une, la plus
grande de toutes, qui passe au travers de la terre; c'est celle dont parle
Homère, quand il dit (1):
Bien loin, là où sous la terre est le plus profond abîme;
et que lui-même ailleurs et beaucoup d'autres appellent le Tartare. C'est là
que se rendent, et c'est de là que sortent de nouveau tous les fleuves, qui
prennent chacun le caractère et la ressemblance de la terre sur laquelle ils
passent. La cause de ce mouvement en sens contraire, c'est que le liquide ne
trouve là ni fond ni appui; il s'agite suspendu, et bouillonne sens dessus
dessous; l'air et le vent font de même tout à l'entour, et suivent tous ses
mouvements et lorsqu'il s'élève et lorsqu'il retombe; et comme dans la
respiration, où l'air entre et sort continuellement, de même ici l'air, emporté
avec le liquide dans deux mouvements opposés, produit des vents terribles et
merveilleux, en entrant et en sortant. Quand donc les eaux, s'élançant avec
force, arrivent vers le lieu que nous appelons le lieu inférieur, elles forment
des courants qui vont se rendre, à travers la terre, vers des lits de fleuves
qu'ils rencontrent et qu'ils remplissent comme avec une pompe. Lorsque ces eaux
abandonnent ces lieux et s'élancent vers les nôtres, elles les remplissent de la
même manière; de là elles se rendent, à travers des conduits souterrains, vers
les différents lieux de la terre, selon que le passage leur est frayé, et
forment les mers, les lacs, les fleuves et les fontaines; puis, s'enfonçant de
nouveau sous la terre, et parcourant des espaces, tantôt plus nombreux et plus
longs, tantôt moindres et plus courts, elles se jettent dans le Tartare, les
unes beaucoup plus bas, d'autres seulement un peu plus bas, mais toutes plus bas
qu'elles n'en sont sorties. Les unes ressortent et retombent dans l'abîme
précisément du côté opposé à leur issue; quelques autres, du même côté: il en
est aussi qui ont un cours tout à fait circulaire, et se replient une ou
plusieurs fois autour de la terre comme des serpents, descendent le plus bas
qu'elles peuvent, et se jettent de nouveau dans le Tartare. Elles peuvent
descendre de part et d'autre jusqu'au milieu, mais pas au delà; car alors elles
remonteraient: elles forment plusieurs courants fort grands; mais il y en a
quatre principaux dont le plus grand, et qui coule le plus extérieurement tout
autour, est celui qu'on appelle Océan. Celui qui lui fait face, et coule en sens
contraire et l'Achéron, qui, traversant des lieux déserts, et s'enfonçant sous
la terre, se jette dans le marais Achérusiade, où se rendent les âmes de la
plupart des morts, qui, après y avoir demeuré le temps ordonné, les unes plus,
les autres moins, sont renvoyées dans ce monde pour y animer de nouveau êtres.
Entre ces deux fleuves coule un troisième, qui, non loin de sa source, tombe
dans un lieu vaste, rempli de feu, et y forme un lac plus grand que notre mer,
où l'eau bouillonne mêlée avec la boue. Il sort de là trouble et fangeux, et,
continuant son cours en spirale, il se rend à l'extrémité du marais Achérusiade,
sans se mêler avec ses eaux; et, après avoir fait plusieurs tours sous terre, il
se jette vers le plus bas du Tartare: c'est ce fleuve qu'on appelle le
Pyriphlégethon, dont les ruisseaux enflammés saillent sur la terre, partout où
ils trouvent une issue. Du côté opposé, le quatrième fleuve tombe d'abord dans
un lieu affreux et sauvage, à ce que l'on dit, et d'une couleur bleuâtre. On
appelle ce lieu Stygien, et Styx le lac que forme le fleuve en tombant. Après
avoir pris dans les eaux de ce lac des vertus horribles, il se plonge dans la
terre, où il fait plusieurs tours; et se dirigeant vis-à-vis du Pyriphlégéthon,
il le rencontre dans le lac de l'Achéron, par l'extrémité opposée. Il ne mêle
ses eaux avec les eaux d'aucun autre fleuve; mais après avoir fait le tour de la
terre, il se jette aussi dans le Tartare, par l'endroit opposé au
Pyriphlégéthon. Le nom de ce fleuve est le Cocyte, comme l'appellent les
poëtes.-
(1) Iliade, liv. VIII, v. 14.
----
NEUVIÈME NOTE.
Mais qui donc étais-tu, mystérieux génie!
-Mais peut-être paraîtra-t-il inconséquent que je me sois mêlé de donner à
chacun de vous des avis en particulier, et que je n'aie jamais eu le courage de
me trouver dans les assemblées du peuple pour donner mes conseils à la
république. Ce qui m'en a empêché, Athéniens, c'est ce je ne sais quoi de divin
et de démoniaque, dont vous m'avez si souvent entendu parler, et dont Mélitus,
pour plaisanter, a fait un chef d'accusation contre moi. Ce phénomène
extraordinaire s'est manifesté en moi dès mon enfance: c'est une voix qui ne se
fait entendre que pour me détourner de ce que j'ai résolu, car jamais elle ne
m'exhorte à rien entreprendre; c'est elle qui s'est toujours opposée à moi quand
j'ai voulu me mêler des affaires de la république, et elle s'y est opposée fort
à propos: car sachez bien qu'il y a longtemps que je ne serais plus en vie, si
je m'étais mêlé des affaires publiques, et je n'aurais rien avancé ni pour vous
ni pour moi. Ne vous fâchez point, je vous en conjure, si je vous dis la vérité.
Non, quiconque voudra lutter franchement contre les passions d'un peuple, celui
d'Athènes ou tout autre peuple; quiconque voudra empêcher qu'il se commette rien
d'injuste ou d'illégal dans un État, ne le fera jamais impunément. Il faut de
toute nécessité que celui qui veut combattre pour la justice, s'il veut vivre
quelque temps, demeure simple particulier, et ne prenne aucune part au
gouvernement. Je puis vous en donner des preuves incontestables, et ce ne seront
pas des raisonnements, mais ce qui a bien plus d'autorité auprès de vous, des
faits. Écoutez donc ce qui m'est arrivé, afin que vous sachiez bien que je suis
incapable de céder à qui que ce soit contre le devoir, par crainte de la mort;
et que, ne voulant pas le faire, il est impossible que je ne périsse pas. Je
vais vous dire des choses qui vous déplairont, et où vous trouverez peut-être la
jactance des plaidoyers ordinaires: cependant je ne vous dirai rien qui ne soit
vrai.-
----
DIXIÈME NOTE.
Voilez-vous, ou je meurs une seconde fois!
-Après cela, ô vous qui m'avez condamné, voici ce que j'ose vous prédire; car
je suis précisément dans les circonstances où les hommes lisent dans l'avenir au
moment de quitter la vie.-
----
ONZIÈME NOTE.
Cependant dans son sein son haleine oppressée...
-Il s'assit sur son lit, et n'eut pas le temps de nous dire grand'chose; car
le serviteur des Onze entra presque en même temps, et s'approchant de lui:
-Socrate, dit-il, j'espère que je n'aurai pas à te faire le même reproche qu'aux
autres: dès que je viens les avertir, par l'ordre des magistrats, qu'il faut
boire le poison, ils s'emportent contre moi et me maudissent; mais pour toi,
depuis que tu es ici, je t'ai toujours trouvé le plus courageux, le plus doux et
le meilleur de ceux qui sont jamais venus dans cette prison; et en ce moment je
suis bien assuré que tu n'es pas fâché contre moi, mais contre ceux qui sont la
cause de ton malheur, et que tu connais bien. Maintenant, tu sais ce que je
viens t'annoncer; adieu, tâche de supporter avec résignation ce qui est
inévitable.- En même temps il se détourna en fondant en larmes, et se retira.
Socrate, le regardant, lui dit: -Et toi aussi, reçois mes adieux; je ferai ce
que tu dis.- Et se tournant vers nous: -Voyez, nous dit-il, quelle honnêteté
dans cet homme! tout le temps que j'ai été ici, il m'est venu voir souvent, et
s'est entretenu avec moi: c'était le meilleur des hommes, et maintenant comme il
me pleure de bon coeur! Mais allons, Criton, obéissons-lui de bonne grâce, et
qu'on m'apporte le poison, s'il est broyé; sinon, qu'il le broie lui-même.-
----
DOUZIÈME NOTE.
Un faux rayon de vie errant par intervalle.
Jusque-là, nous avions eu presque tous assez de force pour retenir nos
larmes; mais le voyant boire, et après qu'il eut bu, nous n'en fûmes plus les
maîtres. Pour moi, malgré tous mes efforts, mes larmes s'échappèrent avec tant
d'abondance, que je me couvris de mon manteau pour pleurer sur moi-même; car ce
n'était pas le malheur de Socrate que je pleurais, mais le mien, en songeant
quel ami j'allais perdre. Criton, avant moi, n'ayant pu retenir ses larmes,
était sorti; et Apollodore, qui n'avait presque pas cessé de pleurer auparavant,
se mit alors à crier, à hurler et à sangloter avec tant de force, qu'il n'y eut
personne à qui il ne fît fendre le coeur, excepté Socrate.
-Que faites-vous,
dit-il, ô mes bons amis? N'était-ce pas pour cela que j'avais renvoyé les
femmes, pour éviter des scènes aussi peu convenables? car j'ai toujours ouï dire
qu'il faut mourir avec de bonnes paroles. Tenez-vous donc en repos, et montrez
de la fermeté.-
Ces mots nous firent rougir, et nous retînmes nos pleurs.
Cependant Socrate, qui se promenait, dit qu'il sentait ses jambes
s'appesantir, et il se coucha sur le dos, comme l'homme l'avait ordonné. En même
temps le même homme qui lui avait donné le poison s'approcha, et, après avoir
examiné quelque temps ses pieds et ses jambes, il lui serra le pied fortement,
et il lui demanda s'il le sentait; il dit que non. Il lui serra ensuite les
jambes; et portant ses mains plus haut il nous fit voir que le corps se gelait
et se roidissait: et; le touchant lui-même, il nous dit que, dès que le froid
gagnerait le coeur, Socrate nous quitterait. Déjà tout le bas-ventre était
glacé. Alors se découvrant, car il était couvert:
-Criton, dit-il, et ce
furent ses dernières paroles, nous devons un coq à Esculape; n'oublie pas
d'acquitter cette dette.
-- Cela sera fait, répondit Criton, mais vois si tu
as encore quelque chose à nous dire.-
Il ne répondit rien, et un peu de
temps après il fit un mouvement convulsif; alors l'homme le découvrit tout à
fait: ses regards étaient fixes. Criton, s'en étant aperçu, lui ferma la bouche
et les yeux.
FIN DES NOTES ET DU TOME PREMIER.
----
TABLE
DU TOME PREMIER.
Préface. (Inédite.)
Des destinées de la poésie.
Adieux au collége de
Belley.
Discours de réception à l'Académie française.
PREMIÈRES MÉDITATIONS POÉTIQUES.
I. -- L'Isolement.
II. -- L'Homme.
III. -- A Elvire.
IV. -- Le
Soir.
V. -- L'Immortalité.
VI. -- Le Vallon.
VII. -- Le Désespoir.
VIII. -- La Providence à l'Homme.
IX. -- Souvenir.
X. -- Ode.
XI. -- Le Lis du golfe de Santa Restituta, dans l'île d'Ischia. (Inédite.)
XII. -- L'Enthousiasme.
XIII. -- La Retraite.
XIV. -- Le Lac.
XV. -- La Gloire.
XVI. -- La Charité. (Inédite.)
XVII. -- La
Naissance du duc de Bordeaux.
XVIII. -- Ressouvenir du lac Léman.
XIX.
-- La Prière.
XX. -- Invocation.
XXI. -- La Foi.
XXII. -- Le Génie.
XXIII. -- Philosophie.
XXIV. -- Le Golfe de Baïa.
XXV. -- Le Temple.
XXVI. -- Le Pasteur et le Pêcheur. (Inédite.)
XXVII. -- Chants lyriques
de Saül.
XXVIII. -- A une fleur séchée dans un album. (Inédite.)
XXIX.
-- Hymne au Soleil.
XXX. -- Ferrare. (Inédite.)
XXXI. -- Adieu.
XXXII. -- La semaine sainte à la Roche-Guyon.
XXXIII. -- Le Chrétien
mourant.
XXXIV. -- Dieu.
XXXV. -- L'Automne.
XXXVI. -- A une Enfant,
fille du poëte. (Inédite.)
XXXVII. -- La Poésie sacrée.
XXXVIII. -- Les
Fleurs. (Inédite.)
XXXIX. -- Les Oiseaux. (Inédite.)
XL. -- Les Pavots.
(Inédite.)
XLI. -- Le Coquillage au bord de la mer. (Inédite.)
La Mort de Socrate.
Notes.
------------------------- FIN DU FICHIER -----------------------------
------------------------- FIN DU FICHIER medita1 --------------------------------