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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT lescenci>
<IDENT_PREFIXE ITA>
<IDENT_AUTEURS stendhal>
<IDENT_COPISTES vautiere>
<ARCHIVE http://www.abu.org/ >
<VERSION 3>
<DROITS 0>
<TITRE Les Cenci - Chroniques italiennes (1839) >
<GENRE prose>
<AUTEUR Stendhal (1783, 1842) >
<COPISTE Eric Vautier >
<NOTESPROD>
Eric Vautier
8 clos Nollet
91200 Athis Mons
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER ITA/lescenci3 --------------------------------
LES CENCI Le don Juan de Molière est galant sans doute, mais avant tout il est homme de
bonne compagnie; avant de se livrer au penchant irrésistible qui l'entraîne vers
les jolies femmes, il tient à se conformer à un certain modèle idéal, il veut
être l'homme qui serait souverainement admiré à la cour d'un jeune roi galant et
spirituel.
Le don Juan de Mozart est déjà plus près de la nature, et moins français, il
pense moins à l'opinion des autres; il ne songe pas avant tout, à parestre,
comme dit le baron de Foeneste, de d'Aubigné. Nous n'avons que deux portraits du
don Juan d'Italie, tel qu'il dut se montrer, en ce beau pays, au seizième
siècle, au début de la civilisation renaissante.
De ces deux portraits, il en est un que je ne puis absolument faire
connaître, le siècle est trop collet monté; il faut se rappeler ce grand mot que
j'ai ouï répéter bien des fois à lord Byron : This age of cant. Cette hypocrisie
si ennuyeuse et qui ne trompe personne a l'immense avantage de donner quelque
chose à dire aux sots; ils se scandalisent de ce qu'on a osé dire telle chose;
de ce qu'on a osé rire de telle autre, etc. Son désavantage est de raccourcir
infiniment le domaine de l'histoire.
Si le lecteur a le bon goût de me le permettre, je vais lui présenter, en
toute humilité, une notice historique sur le second des don Juan, dont il est
possible de parler en 1837; il se nommait François Cenci.
Pour que le don Juan soit possible, il faut qu'il y ait de l'hypocrisie dans
le monde. Le don Juan eût été un effet sans cause de l'antiquité; la religion
était une fête, elle exhortait les hommes au plaisir, comment aurait-elle flétri
des êtres qui faisaient d'un certain plaisir leur unique affaire? Le
gouvernement seul parlait de s'abstenir; il défendait les choses qui pouvaient
nuire à la patrie, c'est-à-dire à l'intérêt bien entendu de tous, et non ce qui
peut nuire à l'individu qui agit.
Tout homme qui avait du goût pour les femmes et beaucoup d'argent pouvait
être un don Juan dans Athènes, personne n'y trouvait à redire; personne ne
professait que cette vie est une vallée de larmes et qu'il y a du mérite à se
faire souffrir.
Je ne pense par que le don Juan athénien pût arriver jusqu'au crime aussi
rapidement que le don Juan des monarchies modernes; une grande partie du plaisir
de celui-ci consiste à braver l'opinion, et il a débuté, dans sa jeunesse, par
s'imaginer qu'il bravait seulement l'hypocrisie.
Violer les lois dans la monarchie à la Louis XV, tirer un coup de fusil à un
couvreur, et le faire dégringoler du haut de son toit, n'est-ce pas une preuve
que l'on vit dans la société du prince, que l'on est du meilleur ton, et que
l'on se moque fort du juge? Se moquer du juge, n'est-ce pas le premier pas, le
premier essai de tout petit don Juan qui débute?
Parmi nous, les femmes ne sont plus à la mode, c'est pourquoi les don Juan
sont rares; mais quand il y en avait, ils commençaient toujours par chercher des
plaisirs fort naturels, tout en se faisant gloire de braver ce qui leur semblait
des idées non fondées en raison dans la religion de leurs contemporains. Ce
n'est que plus tard, et lorsqu'il commence à se pervertir, que le don Juan
trouve une volupté exquise à braver les opinions qui lui semblent à lui-même
justes et raisonnables.
Ce passage devait être fort difficile chez les anciens, et ce n'est guère que
sous les empereurs romains, et après Tibère et Caprée, que l'on trouve des
libertins qui aiment la corruption pour elle-même, c'est-à-dire pour le plaisir
de braver les opinions raisonnables de leurs contemporains.
Ainsi c'est à la religion chrétienne que j'attribue la possibilité du rôle
satanique de don Juan. C'est sans doute cette religion qui enseigna au monde
qu'un pauvre esclave, qu'un gladiateur avait une âme absolument égale en faculté
à celle de César lui-même; ainsi, il faut la remercier de l'apparition de
sentiments délicats; je ne doute pas, au reste, que tôt ou tard ces sentiments
ne se fussent fait jour dans le sein des peuples. L'Enéide est déjà bien plus
tendre que l'Iliade.
La théorie de Jésus était celle des philosophes arabes ses contemporains; la
seule chose nouvelle qui se soit introduite dans le monde à la suite des
principes prêchés par saint Paul, c'est un corps de prêtres absolument séparé du
reste des citoyens et même ayant des intérêts opposés.
Ce corps fit son unique affaire de cultiver et de fortifier le sentiment
religieux; il inventa des prestiges et des habitudes pour émouvoir les esprits
de toutes les classes, depuis le pâtre inculte jusqu'au vieux courtisan blasé;
il sut lier son souvenir aux impressions charmantes de la première enfance; il
ne laissa point passer la moindre peste ou le moindre grand malheur sans en
profiter pour redoubler la peur et le sentiment religieux, ou tout au moins pour
bâtir une belle église, comme la Salute à Venise.
L'existence de corps produisit cette chose admirable : le pape saint Léon,
résistant sans force physique au féroce Attila et à ses nuées de barbares qui
venaient d'effrayer la Chine, la Perse et les Gaules.
Ainsi, la religion, comme le pouvoir absolu tempéré par les chansons, qu'on
appelle la monarchie française, a produit des choses singulières et curieuses
que le monde n'eût jamais vues, peut-être s'il eût été privé de ces deux
institutions.
Parmi ces choses bonnes ou mauvaises, mais toujours singulières et curieuses,
et qui eussent bien étonné Aristote, Polybe, Auguste, et les autres bonnes têtes
de l'antiquité, je place sans hésiter le caractère tout moderne du don Juan.
C'est, à mon avis, un produit des institutions ascétiques des papes venus après
Luther; car Léon X et sa cour (1506) suivaient à peu près les mêmes principes de
la religion d'Athènes.
Le Don Juan de Molière fut représenté au commencement du règne de Louis XIV,
le 15 février 1665; ce prince n'était point encore dévot, et cependant la
censure ecclésiastique fit supprimer la scène du pauvre dans la forêt. Cette
censure, pour se donner des forces, voulait persuader à ce jeune roi, si
prodigieusement ignorant, que le mot janséniste était synonyme de républicain.
L'original est d'un Espagnol, Tirso de Molina; une troupe italienne en jouait
une imitation à Paris vers 1664, et faisait fureur. C'est probablement la
comédie du monde qui a été représentée le plus souvent. C'est qu'il y a le
diable et l'amour, la peur de l'enfer et une passion exaltée pour une femme,
c'est-à-dire, ce qu'il y a de plus terrible et de plus doux aux yeux de tous les
hommes, pour peu qu'ils soient au-dessus de l'état sauvage.
Il n'est pas étonnant que la peinture de don Juan ait été introduite dans la
littérature par un poète espagnol. L'amour tient une grande place dans la vie de
ce peuple; c'est là-bas, une passion sérieuse et qui se fait sacrifier, haut la
main, toutes les autres, et même, qui le croirait? la vanité! Il en est de même
en Allemagne et en Italie. A le bien prendre, la France seule est complètement
délivrée de cette passion, qui fait faire tant de folies à ces étrangers : par
exemple, épouser une fille pauvre, sous le prétexte qu'elle est jolie et qu'on
en est amoureux. Les filles qui manquent de beauté ne manquent pas d'admirateurs
en France; nous sommes gens avisés. Ailleurs, elles sont réduites à se faire
religieuses, et c'est pourquoi les couvents sont indispensables en Espagne. Les
filles n'ont pas de dot en ce pays, et cette loi a maintenu le triomphe de
l'amour. En France, l'amour ne s'est-il pas réfugié au cinquième étage,
c'est-à-dire parmi les filles qui ne se marient pas avec l'entremise du notaire
de famille?
Il ne faut pas parler du don Juan de lord Byron, ce n'est qu'un Faublas, un
beau jeune homme insignifiant, et sur lequel se précipitent toutes sortes de
bonheurs invraisemblables.
C'est donc en Italie et au seizième siècle seulement qu'a dû paraître, pour
la première fois, ce caractère singulier. C'est en Italie et au dix-septième
siècle qu'une princesse disait, en prenant une glace avec délices le soir d'un
journée fort chaude : Quel dommage que ce ne soit pas un pêché!
Ce sentiment forme, suivant moi, la base du caractère du don Juan, et comme
on voit, la religion chrétienne lui est nécessaire.
Sur quoi un auteur napolitain s'écrie : « N'est-ce rien que de braver le
ciel, et de croire qu'au moment même le ciel peut vous réduire en cendre? De là
l'extrême volupté, dit-on, d'avoir une maîtresse religieuse remplie de piété,
sachant fort bien qu'elle fait le mal, et demandant pardon à Dieu avec passion,
comme elle pêche avec passion.»
Supposons un chrétien extrêmement pervers, né à Rome, au moment où le sévère
Pie V venait de remettre en honneur ou d'inventer une foule de pratiques
minutieuses absolument étrangères à cette morale simple qui n'appelle vertu que
ce qui est utile aux hommes. Une inquisition inexorable, et tellement inexorable
qu'elle dura peu en Italie, et dut se réfugier en Espagne, venait d'être
renforcée et faisait peur à tous? Pendant quelques années, on attacha de très
grandes peines à la non-exécution ou au mépris public de ces petites pratiques
minutieuses élevées au rang des devoirs les plus sacrés de la religion; il aura
haussé les épaules en voyant l'universalité des citoyens trembler devant les
lois terribles de l'inquisition.
« Eh bien! se sera-t-il dit, je suis l'homme le plus riche de Rome, cette
capitale du monde; je vais en être aussi le plus brave; je vais me moquer
publiquement de tout ce que ces gens-là respectent, et qui ressemble si peu à ce
qu'on doit respecter.»
Car un don Juan, pour être tel, doit être homme de coeur et posséder un
esprit vif et net qui fait voir clair dans les motifs des actions des hommes.
François Cenci se sera dit : « Par quelles actions parlantes, moi Romain, né
à Rome en 1527, précisément pendant les six mois pendant lesquels les soldats
luthériens du connétable de Bourbon y commirent, sur les choses saintes, les
plus affreuses profanations; par quelles actions pourrais-je faire remarquer mon
courage et me donner, le plus profondément possible, le plaisir de braver
l'opinion? Comment étonnerais-je mes sots contemporains? Comment pourrais-je me
donner le plaisir si vif de me sentir différent de tout ce vulgaire?»
Il ne pouvait entrer dans la tête d'un Romain, et d'un Romain du Moyen Age,
de se borner à des paroles. Il n'est pas de pays où les paroles hardies soient
plus méprisées qu'en Italie.
L'homme qui a pu se dire à lui-même ces choses se nomme François Cenci : il a
été tué sous les yeux de sa fille et de sa femme, le 15 septembre 1598. Rien
d'aimable ne nous reste de ce don Juan, son caractère ne fut point adouci et
amoindri par l'idée d'être, avant tout, homme de bonne compagnie, comme le don
Juan de Molière. Il ne songeait aux autres hommes que pour marquer sa
supériorité sur eux, s'en servir dans ses desseins ou les haïr. Le don Juan n'a
jamais de plaisir par les sympathies, par les douces rêveries ou les illusions
d'un coeur tendre. Il lui faut, avant tout, des plaisirs qui soient des
triomphes, qui puissent être vus par les autres, qui ne puissent être niés; il
lui faut la liste déployée par l'insolent Leporello aux yeux de la triste
Elvire.
Le don Juan romain s'est bien gardé de la maladresse insigne de donner la
clef de son caractère, et de faire des confidences à un laquais, comme le don
Juan de Molière; il a vécu sans confident, et n'a prononcé de paroles que celles
qui étaient utiles pour l'avancement de ses desseins. Nul ne vit en lui de ces
moments de tendresse véritable et de gaieté charmante qui nous font pardonner au
don Juan de Mozart; en un mot, le portrait que je vais traduire est affreux.
Par choix, je n'aurais pas raconté ce caractère, je me serais contenté de
l'étudier, car il est plus voisin de l'horrible que du curieux; mais j'avouerai
qu'il m'a été demandé par des compagnons de voyage auxquels je ne pouvais rien
refuser. En 1823, j'eus le bonheur de voir l'Italie avec des êtres aimables et
que je n'oublierai jamais, je fus séduit comme eux par l'admirable portrait de
Béatrix Cenci, que l'on voit à Rome, au palais Barberini.
La galerie de ce palais est maintenant réduite à sept ou huit tableaux; mais
quatre sont des chefs-d'oeuvre : c'est d'abord le portrait de la célèbre
Fornarina, la maîtresse de Raphaël, par Raphaël lui-même. Ce portrait, sur
l'authenticité duquel il ne peut s'élever aucun doute, car on trouve des copies
contemporaines, est tout différent de la figure qui, à la galerie de Florence,
est donnée comme le portrait de la maîtresse de Raphaël, et a été gravé, sous ce
nom, par Morghen. Le portrait de Florence n'est pas même de Raphaël. En faveur
de ce grand nom, le lecteur voudra-t-il pardonner à cette petite digression?
Le second portrait précieux de la galerie Barberini est du Guide; c'est le
portrait de Béatrix Cenci, dont on voit tant de mauvaises gravures. Ce grand
peintre a placé sur le cou de Béatrix un bout de draperie insignifiant; il l'a
coiffée d'un turban; il eût craint de pousser la vérité jusqu'à l'horrible, s'il
eût reproduit exactement l'habit qu'elle s'était fait faire pour paraître à
l'exécution, et les cheveux en désordre d'une pauvre fille de seize ans qui
vient de s'abandonner au désespoir. La tête est douce et belle, le regard très
doux et les yeux fort grands : ils ont l'air étonné d'une personne qui vient
d'être surprise au moment où elle pleurait à chaudes larmes. Les cheveux sont
blonds et très beaux. Cette tête n'a rien de la fierté romaine et de cette
conscience de ses propres forces que l'on surprend souvent dans le regard assuré
d'une fille du Tibre, di una figlia del Tevere, disent-elles d'elles-mêmes avec
fierté. Malheureusement, les demi-teintes ont poussé au rouge de brique pendant
ce long intervalle de deux cent trente-huit ans qui nous sépare de la
catastrophe dont on va lire le récit.
Le troisième portrait de la galerie Barberini est celui de Lucrèce Petroni,
belle-mère de Béatrix, qui fut exécutée avec elle. C'est le type de la matrone
romaine dans sa beauté et sa fierté naturelles. Les traits sont grands et la
carnation d'une éclatante blancheur, les sourcils noirs et fort marqués, le
regard est impérieux et en même temps chargé de volupté. C'est un beau contraste
avec la figure si douce, si simple, presque allemande de sa belle-fille.
Le quatrième portrait, brillant par la vérité et l'éclat des couleurs, est
l'un des chefs-d'oeuvre de Titien; c'est une esclave grecque qui fut la
maîtresse du fameux doge Barbarigo.
Presque tous les étrangers qui arrivent à Rome se font conduire, dès le
commencement de leur tournée, à la galerie Barberini; ils sont appelés, les
femmes surtout, par les portraits de Béatrix Cenci et de sa belle-mère. J'ai
partagé la curiosité commune; ensuite, comme tout le monde, j'ai cherché à
obtenir communication des pièces de ce procès célèbre. Si on a ce crédit, on
sera tout étonné, je pense, en lisant ces pièces, où tout est latin, excepté les
réponses des accusés, de ne trouver presque pas l'explication des faits. C'est
qu'à Rome, en 1599, personne n'ignorait les faits. J'ai acheté la permission de
copier un récit contemporain; j'ai cru pouvoir en donner la traduction sans
blesser aucune convenance; du moins cette traduction put-elle être lue tout haut
devant des dames en 1823. Il est bien entendu que le traducteur cesse d'être
fidèle lorsqu'il ne peut plus l'être : l'horreur l'emporterait facilement sur
l'intérêt de curiosité.
Le triste rôle du don Juan pur (celui qui ne cherche pas à se conformer à
aucun modèle idéal, et qui ne songe à l'opinion du monde que pour l'outrager)
est exposé ici dans toute son horreur. Les excès de ses crimes forcent deux
femmes malheureuses à le faire tuer sous leurs yeux; ces deux femmes étaient
l'une son épouse, et l'autre sa fille, et le lecteur n'osera décider si elles
furent coupables. Leurs contemporains trouvèrent qu'elles ne devaient pas périr.
Je suis convaincu que la tragédie de Galeoto Manfredi (qui fut tué par sa
femme, sujet traité par le grand poète Monti) et tant d'autres tragédies
domestiques du quinzième siècle, qui sont moins connues et à peine indiquées
dans les histoires particulières des villes d'Italie, finirent par une scène
semblable à celle du château de Petrella. Voici une traduction du récit
contemporain; il est en italien de Rome, et fut écrit le 14 septembre 1599.
HISTOIRE VERITABLE
de la mort de Jacques et Béatrix Cenci, et de Lucrèce Petroni Cenci, leur
belle-mère, exécutés pour crime de parricide, samedi dernier 11 septembre 1599,
sous le règne de notre saint père le pape, Clément VIII, Aldobrandini.
La vie exécrable qu'a toujours menée François Cenci, né à Rome et l'un de nos
concitoyens les plus opulents, a fini par le conduire à sa perte. Il a entraîné
à une mort prématurée ses fils, jeunes gens forts et courageux, et sa fille
Béatrix qui, quoiqu'elle ait été conduite au supplice à peine âgée de seize ans
(il y a aujourd'hui quatre jours), n'en passait pas moins pour une des plus
belles personnes des Etats du pape et de l'Italie tout entière. La nouvelle se
répand que le signor Guido Reni, un des élèves de cette admirable école de
Bologne, a voulu faire le portrait de la pauvre Béatrix, vendredi dernier,
c'est-à-dire le jour même qui a précédé son exécution. Si ce grand peintre s'est
acquitté de cette tâche comme il a fait pour les autres peintures qu'il a
exécutées dans cette capitale, la postérité pourra se faire quelque idée de ce
que fut la beauté de cette fille admirable. Afin qu'elle puisse aussi conserver
quelque souvenir de ses malheurs sans pareils, et de la force étonnante avec
laquelle cette âme vraiment romaine sut les combattre, j'ai résolu d'écrire ce
que j'ai appris sur l'action qui l'a conduite à la mort, et ce que j'ai vu le
jour de sa glorieuse tragédie.
Les personnes qui m'ont donné mes informations étaient placées de façon à
savoir les circonstances les plus secrètes, lesquelles sont ignorées dans Rome,
même aujourd'hui, quoique depuis six semaines on ne parle d'autre chose que du
procès des Cenci. J'écrirai avec une certaine liberté, assuré que je suis de
pouvoir déposer mon commentaire dans des archives respectables, et d'où
certainement il ne sera tiré qu'après moi. Mon unique chagrin est de devoir
parler, mais ainsi le veut la vérité, contre l'innocence de cette pauvre Béatrix
Cenci, adorée et respectée de tous ceux qui l'ont connue, autant que son
horrible père était haï et exécré.
Cet homme, qui, l'on ne peut le nier, avait reçu du ciel une sagacité et une
bizarrerie étonnantes, fut fils de monsignor Cenci, lequel, sous Pie V
(Ghislieri), s'était élevé au poste de trésorier (ministre des finances). Ce
saint pape, tout occupé, comme on sait, de sa juste haine contre l'hérésie et du
rétablissement de son admirable inquisition, n'eut que du mépris pour
l'admiration temporelle de son Etat, de façon que ce monsignor Cenci, qui fut
trésorier pendant quelques années avant 1572, trouva moyen de laisser à cet
homme affreux qui fut son fils et père de Béatrix un revenu net de cent soixante
mille piastres (environ deux millions cinq cent mille francs de 1837).
François Cenci, outre cette grande fortune, avait une réputation de courage
et de prudence à laquelle, dans son jeune temps, aucun autre Romain ne put
atteindre; et cette réputation le mettait d'autant plus en crédit à la cour du
pape et parmi tout le peuple, que les actions criminelles que l'on commençaient
à lui imputer n'étaient que du genre de celles que le monde pardonne facilement.
Beaucoup de Romains se rappelaient encore, avec un amer regret, la liberté de
penser et d'agir dont on avait joui du temps de Léon X, qui nous fut enlevé en
1513, et sous Paul III, mort en 1549. On commença à parler, sous ce dernier
pape, du jeune François Cenci à cause de certains amours singuliers, amenés à
bonne réussite par des moyens plus singuliers encore.
Sous Paul III, temps où l'on pouvait encore parler avec une certaine
confiance, beaucoup disaient que François Cenci était avide surtout d'événements
bizarres qui pussent lui donner des peripezie di nuova idea, sensations
nouvelles et inquiétantes; ceux-ci s'appuient sur ce qu'on a trouvé dans ses
livres de comptes des articles tels que celui-ci : « Pour les aventures et
peripezie de Toscanella, trois mille cinq cents piastres (environ soixante mille
francs de 1837) e non fu caro (et ce ne fut pas trop cher).»
On ne sait peut-être pas, dans les autres villes d'Italie, que notre sort et
notre façon d'être à Rome changent selon le caractère du pape régnant. Ainsi,
pendant treize années sous le bon pape Grégoire XIII (Buoncompagni), tout était
permis à Rome; qui voulait faisait poignarder son ennemi, et n'était point
poursuivi, pour peu qu'il se conduisît d'une façon modeste. A cet excès
d'indulgence succéda l'excès de la sévérité pendant les cinq années que régna le
grand Sixte-Quint, duquel il a été dit, comme de l'empereur Auguste, qu'il
fallait qu'il ne vînt jamais ou qu'il restât toujours. Alors on vit exécuter des
malheureux pour des assassinats ou empoisonnements oubliés depuis dix ans, mais
dont ils avaient eu le malheur de se confesser au cardinal Montalto, depuis
Sixte-Quint.
Ce fut principalement sous Grégoire XIII que l'on commençât à beaucoup parler
de François Cenci; il avait épousé une femme fort riche et telle qu'il convenait
à un seigneur si accrédité, elle mourut après lui avoir donné sept enfants. Peu
après sa mort, il prit en secondes noces Lucrèce Petroni, d'une rare beauté et
célèbre surtout par l'éclatante blancheur de son teint, mais un peu trop
replète, comme c'est le défaut commun de nos Romaines. De Lucrèce il n'eut point
d'enfants.
Le moindre vice qui fût à reprendre en François Cenci, ce fut la propension à
un amour infâme; le plus grand fut celui de ne pas croire en Dieu. De sa vie on
ne le vit entrer dans une église.
Mis trois fois en prison pour ses amours infâmes, il s'en tira en donnant
deux cent mille piastres aux personnes en faveur auprès des douze papes sous
lesquels il a successivement vécu. (Deux cent mille piastres font à peu près
cinq millions de 1837).
Je n'ai vu François Cenci que lorsqu'il avait déjà les cheveux grisonnants,
sous le règne du pape Buoncompagni, quand tout était permis à qui osait. C'était
un homme d'à peu près cinq pieds quatre pouces, fort bien fait, quoique trop
maigre; il passait pour être extrêmement fort, peut-être faisait-il courir ce
bruit lui-même; il avait les yeux grands et expressifs, mais la paupière
supérieure retombait un peu trop; il avait le nez trop avancé et trop grand, les
lèvres minces et un sourire plein de grâce. Ce sourire devenait terrible
lorsqu'il fixait le regard sur ses ennemis; pour peu qu'il fût ému ou irrité, il
tremblait excessivement et de façon à l'incommoder. Je l'ai vu dans ma jeunesse,
sous le pape Buoncompagni, aller à cheval de Rome à Naples, sans doute pour
quelqu'une de ses amourettes, il passait dans les bois de San Germano et de la
Fajola, sans avoir nul souci des brigands, et faisait, dit-on, la route en moins
de vingt heures. Il voyageait toujours seul, et sans prévenir personne; quand
son premier cheval était fatigué, il en achetait ou en volait un autre. Pour peu
qu'on lui fît des difficultés, il ne faisait pas difficulté, lui, de donner un
coup de poignard. Mais il vrai de dire que du temps de ma jeunesse, c'est-à-dire
quand il avait quarante-huit ou cinquante ans, personne n'était assez hardi pour
lui résister. Son grand plaisir était surtout de braver ses ennemis.
Il était fort connu sur toutes les routes des Etats de Sa Sainteté; il payait
généreusement, mais aussi il était capable, deux ou trois mois après une offense
à lui faite, d'expédier un de ses sicaires pour tuer la personne qui l'avait
offensé.
La seule action vertueuse qu'il ait faite pendant toute sa longue vie, a été
de bâtir, dans la cour de son vaste palais près du Tibre, une église dédiée à
Saint Thomas, et encore il fut poussé à cette belle action par le désir
singulier d'avoir sous ses yeux les tombeaux de tous ses enfants, pour lesquels
il eut une haine excessive et contre nature, même dès leur plus tendre jeunesse,
quand ils ne pouvaient encore l'avoir offensé en rien.
C'est là que je veux les mettre tous, disait-il souvent avec un rire amer aux
ouvriers qu'il employait à construire son église. Il envoya les trois aînés,
Jacques, Christophe et Roch, étudier à l'université de Salamanque en Espagne.
Une fois qu'ils furent dans ce pays lointain, il prit un malin plaisir à ne leur
faire passer aucune remise d'argent, de façon que ces malheureux jeunes gens,
après avoir adressé à leur père nombre de lettres, qui toutes restèrent sans
réponse, furent réduits à la misérable nécessité de revenir dans leur patrie en
empruntant de petites sommes d'argent ou en mendiant le long de la route.
A Rome, ils trouvèrent un père plus sévère et plus rigide, plus âpre que
jamais, lequel, malgré ses immenses richesses, ne voulut ni les vêtir ni leur
donner l'argent nécessaire pour acheter les aliments les plus grossiers. Ces
malheureux furent forcés d'avoir recours au pape, qui força François Cenci à
leur faire une petite pension. Avec ce secours fort médiocre ils se séparèrent
de lui.
Bientôt après, à l'occasion de ses amours infâmes, François fut mis en prison
pour la troisième et dernière fois; sur quoi les trois frères sollicitèrent une
audience de notre saint père actuellement régnant, et le prièrent en commun de
faire mourir François Cenci leur père, qui dirent-ils, déshonorait leur maison.
Clément VIII en avait grande envie, mais il ne voulut pas suivre sa première
pensée, pour ne pas donner contentement à ces enfants dénaturés, et il les
chassa honteusement de sa présence.
Le père, comme nous l'avons dit plus haut, sortit de prison en donnant une
grosse somme d'argent à qui le pouvait protéger. On conçoit que l'étrange
démarche de ses trois fils aînés dut augmenter encore la haine qu'il portait à
ses enfants. Il les maudissait à chaque instant, grands et petits, et tous les
jours il accablait de coups de bâton ses deux pauvres filles qui habitaient avec
lui dans son palais.
La plus âgée, quoique surveillée de près, se donna tant de soins, qu'elle
parvint à faire présenter une supplique au pape; elle conjura Sa Sainteté de la
marier ou de la placer dans un monastère. Clément VIII eut pitié de ses
malheurs, et la maria à Charles Gabrielli, de la famille la plus noble de
Gubbio; Sa Sainteté obligea le père à donner une forte dot.
A ce coup imprévu, François Cenci montra une extrême colère, et pour empêcher
que Béatrix, en devenant plus grande, n'eût l'idée de suivre l'exemple de sa
soeur, il la séquestra dans un des appartements de son immense palais. Là,
personne n'eut la permission de voir Béatrix, alors à peine âgée de quatorze
ans, et déjà dans tout l'éclat d'une ravissante beauté. Elle avait surtout une
gaieté, une candeur et un esprit comique que je n'ai jamais vus qu'à elle.
François Cenci lui portait lui-même à manger. Il est à croire que c'est alors
que le monstre en devint amoureux, ou feignit d'en devenir amoureux, afin de
mettre au supplice sa malheureuse fille. Il lui parlait souvent du tour perfide
que lui avait joué sa soeur aînée, et, se mettant en colère au son de ses
propres paroles, finissait par accabler de coups Béatrix.
Sur ces entrefaites, Roch Cenci son fils, fut tué par un charcutier, et
l'année suivante, Christophe Cenci fut tué par Paul Corso de Massa. A cette
occasion, il montra sa noire impiété, car aux funérailles de ses deux fils il ne
voulut pas dépenser même un baïoque pour des cierges. En apprenant le sort de
son fils Christophe, il s'écria qu'il ne pourrait goûter quelque joie que
lorsque tous ses enfants seraient enterrés, et que, lorsque le dernier viendrait
à mourir, il voulait, en signe de bonheur, mettre le feu à son palais. Rome fut
étonnée de ce propos, mais elle croyait tout possible d'un pareil homme, qui
mettait sa gloire à braver tout le monde et le pape lui-même.
(Ici il devient absolument impossible de suivre le narrateur romain dans le
récit fort obscur des choses étranges par lesquelles François Cenci chercha à
étonner ses contemporains. Sa femme et sa malheureuse fille furent, suivant
toute apparence, victime de ses idées abominables.)
Toutes ces choses ne lui suffirent point; il tenta avec des menaces, et en
employant la force, de violer sa propre fille Béatrix, laquelle était déjà
grande et belle; il n'eut pas honte d'aller se placer dans son lit, lui se
trouvant dans un état complet de nudité. Il se promenait avec elle dans les
salles de son palais, lui étant parfaitement nu; puis il la conduisait dans le
lit de sa femme, afin qu'à la lueur des lampes la pauvre Lucrèce pût voir ce
qu'il faisait avec Béatrix.
Il donnait à entendre à cette pauvre fille une hérésie effroyable, que j'ose
à peine rapporter, à savoir que, lorsqu'un père connaît sa propre fille, les
enfants qui naissent sont nécessairement des saints, et que tous les plus grands
saints vénérés par l'Eglise sont nés de cette façon, c'est-à-dire que leur
grand-père maternel a été leur père.
Lorsque Béatrix résistait à ses exécrables volontés, il l'accablait des coups
les plus cruels, de sorte que cette pauvre fille, ne pouvant tenir à une vie si
malheureuse, eut l'idée de suivre l'exemple que sa soeur lui avait donné. Elle
adressa à notre saint père le pape une supplique fort détaillée; mais il est à
croire que François Cenci avait pris ses précautions, car il ne paraît pas que
cette supplique soit jamais parvenue aux mains de Sa Sainteté; du moins fut-il
impossible de la retrouver à la secrétairerie des Memoriali, lorsque, Béatrix
étant en prison, son défenseur eut le plus grand besoin de cette pièce; elle
aurait pu prouver en quelque sorte les excès inouïs qui furent commis dans le
château de Petrella. N'eût-il pas été évident pour tous que Béatrix Cenci
s'était trouvée dans le cas d'une légitime défense? Ce mémorial parlait aussi au
nom de Lucrèce, belle-mère de Béatrix.
François Cenci eut connaissance de cette tentative, et l'on peut juger avec
quelle colère il redoubla de mauvais traitements envers ces deux malheureuses
femmes.
La vie leur devint absolument insupportable, et ce fut alors que, voyant bien
qu'elles n'avaient rien à espérer de la justice du souverain, dont les
courtisans étaient gagnés par les riches cadeaux de François, elles eurent
l'idée d'en venir au parti extrême qui les a perdues, mais qui pourtant a eu cet
avantage de terminer leurs souffrances en ce monde.
Il faut savoir que le célèbre monsignor Guerra allait souvent au palais
Cenci; il était d'une taille élevée et d'ailleurs fort bel homme, il avait reçu
ce don spécial de la destinée, qu'à quelque chose qu'il voulût s'appliquer il
s'en tirait avec une grâce toute particulière. On a supposé qu'il aimait Béatrix
et avait le projet de quitter la mantelleta et de l'épouser; mais, quoiqu'il
prît soin de cacher ses sentiments avec une attention extrême, il était exécré
de François Cenci, qui lui reprochait d'avoir été fort lié avec tous ses
enfants. Quand monsignor Guerra apprenait que le signor Cenci était hors de son
palais, il montait à l'appartement des dames et passait plusieurs heures à
discourir avec elles et à écouter leurs plaintes des traitements incroyables
auxquels toutes les deux étaient en butte. Il paraît que Béatrix la première osa
parler de vive voix à monsignor Guerra du projet auquel elles s'étaient
arrêtées. Avec le temps il y donna les mains; et, vivement pressé à diverses
reprises par Béatrix, il consentit enfin à communiquer cet étrange dessein à
Giacomo Cenci, sans le consentement duquel on ne pouvait rien faire, puisqu'il
était le frère aîné et chef de la maison après François.
On trouva de grandes facilités à l'attirer dans la conspiration; il était
extrêmement maltraité par son père, qui ne lui donnait aucun secours, chose
d'autant plus sensible à Giacomo qu'il s'était marié et avait six enfants. On
choisit pour s'assembler et traiter des moyens de donner la mort à François
Cenci l'appartement de monsignor Guerra. L'affaire se traita avec toutes les
formes convenables, et l'on prit sur toutes choses le vote de la belle-mère et
de la jeune fille. Quand enfin le parti fut arrêté, on fit choix de deux vassaux
de François Cenci, lesquels avaient conçu contre lui une haine mortelle. L'un
d'eux s'appelait Marzio; c'était un homme de coeur, fort attaché aux malheureux
enfants de François, et, pour faire quelque chose qui leur fût agréable, il
consentit à prendre part au parricide. Olimpio, le second, avait été choisi pour
châtelain de la forteresse de la Petrella, au royaume de Naples, par le prince
Colonna; mais, par son crédit tout-puissant auprès du prince, François Cenci
l'avait fait chasser.
On convint de toute chose avec ces deux hommes; François Cenci ayant annoncé
que, pour éviter le mauvais air de Rome, il irait passer l'été suivant dans
cette forteresse de la Petrella, on eut l'idée de réunir une douzaine de bandits
napolitains. Olimpio se chargea de les fournir. On décida qu'on les ferait
cacher dans les forêts voisines de la Petrella, qu'on les avertirait du moment
où François Cenci se mettrait en chemin, qu'ils l'enlèveraient sur la route, et
feraient annoncer à sa famille qu'ils le délivreraient moyennant une forte
rançon. Alors les enfants seraient obligés de retourner à Rome pour amasser la
somme demandée par les brigands; ils devaient feindre de ne pas trouver cette
somme avec rapidité, et les brigands, suivant leur menace, ne voyant point
arriver l'argent, auraient mis à mort François Cenci. De cette façon, personne
ne devait être amené à soupçonner les véritables auteurs de cette mort.
Mais, l'été venu, lorsque François Cenci partit de Rome pour la Petrella,
l'espion qui devait donner avis du départ, avertit trop tard les bandits placés
dans les bois, et ils n'eurent pas le temps de descendre sur la grande route.
Cenci arriva sans encombre à la Petrella; les brigands, las d'attendre une proie
douteuse, allèrent voler ailleurs pour leur propre compte.
De son côté, Cenci, vieillard sage et soupçonneux, ne se hasardait jamais à
sortir de la forteresse. Et, sa mauvaise humeur augmentant avec les infirmités
de l'âge, qui lui étaient insupportables, il redoublait les traitements atroces
qu'il faisait subir aux deux pauvres femmes. Il prétendait qu'elles se
réjouissaient de sa faiblesse.
Béatrix, poussée à bout par les choses horribles qu'elle avait à supporter,
fit appeler sous les murs de la forteresse Marzio et Olimpio. Pendant la nuit,
tandis que son père dormait, elle leur parla d'une fenêtre basse et leur jeta
des lettres qui étaient adressées à monsignor Guerra.
Au moyen de ces lettres, il fut convenu que monsignor Guerra promettrait à
Marzio et Olimpio mille piastres s'ils voulaient se charger eux-mêmes de mettre
à mort François Cenci. Un tiers de la somme devait être payé à Rome, avant
l'action, par monsignor Guerra, et les deux autres tiers par Lucrèce et Béatrix,
lorsque, la chose faite, elles seraient maîtresses du coffre-fort de Cenci.
Il fut convenu de plus que la chose aurait lieu le jour de la Nativité de la
Vierge, et à cet effet ces deux hommes furent introduits avec adresse dans la
forteresse. Mais Lucrèce fut arrêtée par le respect dû à une fête de la Madone,
et elle engagea Béatrix à différer d'un jour, afin de ne pas commettre un double
pêché.
Ce fut donc le 9 septembre 1598, dans la soirée, que, la mère et la fille
ayant donné de l'opium avec beaucoup de dextérité à François Cenci, cet homme si
difficile à tromper, il tomba dans un profond sommeil.
Vers minuit, Béatrix introduisit elle-même dans la forteresse Marzio et
Olimpio; ensuite Lucrèce et Béatrix les conduisirent dans la chambre du
vieillard, qui dormait profondément. Là on les laissa afin qu'ils effectuassent
ce qui avait été convenu, et les deux femmes allèrent attendre dans une chambre
voisine. Tout à coup elles virent revenir ces deux hommes avec des figures
pâles, et comme hors d'eux-mêmes.
-- Qu'y a-t-il de nouveau? s'écrièrent les femmes.
-- Que c'est une bassesse et une honte, répondirent-ils, de tuer un pauvre
vieillard endormi! la pitié nous a empêchés d'agir.
En entendant cette excuse, Béatrix fut saisie d'indignation et commença à les
injurier, disant :
-- Donc, vous autres hommes, bien préparés à une telle action, vous n'avez
pas le courage de tuer un homme qui dort! bien moins encore oseriez-vous le
regarder en face s'il était éveillé! Et c'est pour en finir ainsi que vous osez
prendre de l'argent! Eh bien! puisque votre lâcheté le veut, moi-même je tuerai
mon père; et quant à vous autres, vous ne vivrez pas longtemps!
Animés par ce peu de paroles fulminantes, et craignant quelque diminution
dans le prix convenu, les assassins rentrèrent résolument dans la chambre, et
furent suivis par les femmes. L'un d'eux avait un grand clou qu'il posa
verticalement sur l'oeil du vieillard endormi; l'autre, qui avait un marteau,
lui fit entrer dans la tête. On fit entrer de cette même façon un autre grand
clou dans la gorge, de façon que cette pauvre âme, chargée de tant de pêchés
récents, fut enlevée par les diables; le corps se débattit mais en vain.
La chose faite, la jeune donna à Olimpio une grosse bourse remplie d'argent;
elle donna à Marzio un manteau de drap garni d'un galon d'or, qui avait
appartenu à son père, et elle les renvoya.
Les femmes, restées seules, commencèrent par retirer ce grand clou enfoncé
dans la tête du cadavre et celui qui était dans le cou; ensuite, ayant enveloppé
le corps dans un drap de lit, elles le traînèrent à travers une longue suite de
chambres jusqu'à une galerie qui donnait sur un petit jardin abandonné. De là,
elles jetèrent le corps sur un grand sureau qui croissait en ce lieu solitaire.
Comme il y avait des lieux à l'extrémité de cette petite galerie, elles
espérèrent que, lorsque le lendemain on trouverait le corps du vieillard tombé
dans les branches du sureau, on supposerait que le pied lui avait glissé, et
qu'il était tombé en allant aux lieux.
La chose arriva précisément comme elles l'avaient prévu. Le matin, lorsqu'on
trouva le cadavre, il s'éleva une grande rumeur dans la forteresse; elles ne
manquèrent pas de jeter de grands cris, et de pleurer la mort si malheureuse
d'un père et d'un époux. Mais la jeune Béatrix avait le courage de la pudeur
offensée, et non la prudence nécessaire dans la vie; dès le grand matin, elle
avait donné à une femme qui blanchissait le linge dans la forteresse un drap
taché de sang, parce que, toute la nuit, elle avait souffert d'un grande perte,
de façon que, pour le moment, tout se passa bien.
On donna une sépulture honorable à François Cenci, et les femmes revinrent à
Rome jouir de cette tranquillité qu'elles avaient désirée en vain depuis si
longtemps.
Elles se croyaient heureuses à jamais, parce qu'elles ne savaient pas ce qui
se passait à Naples.
La justice de Dieu, qui ne voulait pas qu'un parricide si atroce restât sans
punition, fit qu'aussitôt qu'on apprit en cette capitale ce qui s'était passé
dans la forteresse de la Petrella, le principal juge eut des doutes, et envoya
un commissaire royal pour visiter le corps et faire arrêter les gens soupçonnés.
Le commissaire royal fit arrêter tout ce qui habitait dans la forteresse.
Tout ce monde fut conduit à Naples enchaîné; et rien ne parut suspect dans les
dépositions, si ce n'est que la blanchisseuse dit avoir reçu de Béatrix un drap
ou des draps ensanglantés. On lui demanda si Béatrix avait cherché à expliquer
ces grandes taches de sang; elle répondit que Béatrix avait parlé d'une
indisposition naturelle. On lui demanda si des taches d'une telle grandeur
pouvaient provenir d'une telle indisposition; elle répondit que non, que les
taches sur le drap étaient d'un rouge trop vif.
On envoya sur-le-champ ce renseignement à la justice de Rome, et cependant il
se passa plusieurs mois avant que l'on songeât, parmi nous, à faire arrêter les
enfants de François Cenci. Lucrèce, Béatrix et Giacomo eussent pu mille fois se
sauver, soit en allant à Florence sous le prétexte de quelque pèlerinage, soit
en s'embarquant à Civita-Vecchia, mais Dieu leur refusa cette inspiration
salutaire.
Monsignor Guerra, ayant eu avis de ce qui se passait à Naples, mit
sur-le-champ en campagne des hommes qu'il chargea de tuer Marzio et Olimpio;
mais le seul Olimpio put être tué à Terni. La justice napolitaine avait fait
arrêter Marzio, qui fut conduit à Naples, où sur-le-champ il avoua toutes
choses.
Cette déposition terrible fut aussitôt envoyée à la justice de Rome, laquelle
se détermina enfin à faire arrêter et conduire à la prison de Corte Savella
Jacques et Bernard Cenci, les seuls fils survivants de François, ainsi que
Lucrèce, sa veuve. Béatrix fut gardée dans le palais de son père par une grosse
troupe de sbires. Marzio fut amené de Naples, et placé, lui aussi, dans la
prison Savella; là, on le confronta aux deux femmes, qui nièrent tout avec
constance, et Béatrix en particulier ne voulut jamais reconnaître le manteau
galonné qu'elle avait donné à Marzio. Celui-ci pénétré d'enthousiasme pour
l'admirable beauté et l'éloquence étonnante de la jeune fille répondant au juge,
nia tout ce qu'il avait avoué à Naples. On le mit à la question, il n'avoua
rien, et préféra mourir dans les tourments; juste hommage à la beauté de
Béatrix.
Après la mort de cet homme, le corps du délit n'étant point prouvé, les juges
ne trouvèrent pas qu'il y eût raison suffisante pour mettre à la torture soit
les deux fils de Cenci, soit les deux femmes. On les conduisit tous quatre au
château Saint-Ange, où ils passèrent plusieurs mois fort tranquillement.
Tout semblait terminé, et personne ne doutait plus dans Rome que cette jeune
fille si belle, si courageuse, et qui avait inspiré un si vif intérêt, ne fût
bientôt mise en liberté, lorsque, par malheur, la justice vint à arrêter le
brigand qui, à Terni, avait tué Olimpio; conduit à Rome, cet homme avoua tout.
Monsignor Guerra, si étrangement compromis par l'aveu du brigand, fut cité à
comparaître sous le moindre délai; la prison était certaine et probablement la
mort. Mais cet homme admirable, à qui la destinée avait donné de savoir bien
faire toutes choses, parvint à se sauver d'une façon qui tient du miracle. Il
passait pour le plus bel homme de la cour du pape, et il était trop connu dans
Rome pour pouvoir espérer de se sauver; d'ailleurs on faisait bonne garde aux
portes, et probablement, dès le moment de la citation, sa maison avait été
surveillée. Il faut savoir qu'il était fort grand, il avait le visage d'une
blancheur parfaite, une belle barbe blonde et des cheveux admirables de la même
couleur.
Avec une rapidité inconcevable, il gagna un marchand de charbon, prit ses
habits, se fit raser la tête et la barbe, se teignit le visage, acheta deux
ânes, et se mit à courir les rues de Rome, et à vendre du charbon en boitant. Il
prit admirablement un certain air grossier et hébété, et allait criant partout
son charbon avec la bouche pleine de pain et d'oignons, tandis que des centaines
de sbires le cherchaient non seulement dans Rome, mais encore sur toutes les
routes. Enfin, quand sa figure fut bien connue de la plupart des sbires, il osa
sortir de Rome, chassant toujours devant lui ses deux ânes chargés de charbon.
Il rencontra plusieurs troupes de sbires qui n'eurent garde de l'arrêter.
Depuis, on n'a jamais reçu de lui qu'une seule lettre; sa mère lui a envoyé de
l'argent à Marseille, et on suppose qu'il fait la guerre en France, comme
soldat.
La confession de l'assassin de Terni et cette fuite de monsignor Guerra, qui
produisit une sensation étonnante dans Rome, ranimèrent tellement les soupçons
et même les indices contre les Cenci, qu'ils furent extraits du château
Saint-Ange et ramenés à la prison Savella.
Les deux frères, mis à la torture, furent bien loin d'imiter la grandeur
d'âme du brigand Marzio; ils eurent la pusillanimité de tout avouer. La signora
Lucrèce Petroni était tellement accoutumée à la mollesse et aux aisances du plus
grand luxe, et d'ailleurs elle était d'une taille tellement forte, qu'elle ne
put supporter la question de la corde; elle dit tout ce qu'elle savait.
Mais il n'en fut pas de même de Béatrix Cenci, jeune fille pleine de vivacité
et de courage. Les bonnes paroles ni les menaces du juge Moscati n'y firent
rien. Elle supporta les tourments de la corde sans un moment d'altération et
avec un courage parfait. Jamais le juge ne put l'induire à une réponse qui la
compromît le moins du monde; et, bien plus, par sa vivacité pleine d'esprit,
elle confondit complètement ce célèbre Ulysse Moscati, juge chargé de
l'interroger. Il fut tellement étonné des façons d'agir de cette jeune fille,
qu'il crut devoir faire rapport du tout à Sa Sainteté le pape Clément VIII,
heureusement régnant.
Sa Sainteté voulut voir les pièces du procès et l'étudier. Elle craignit que
le juge Ulysse Moscati, si célèbre pour sa profonde science et la sagacité si
supérieure de son esprit, n'eût été vaincu par la beauté de Béatrix et ne la
ménageât dans les interrogatoires. Il suivit de là que Sa Sainteté lui ôta la
direction de ce procès et la donna à un autre juge plus sévère. En effet, ce
barbare eut le courage de tourmenter sans pitié un si beau corps ad toturam
capillorum (c'est-à-dire qu'on donna la question à Béatrix Cenci en la
suspendant par les cheveux).
Pendant qu'elle était attachée à la corde, ce nouveau juge fit paraître
devant Béatrix sa belle-mère et ses frères. Aussitôt que Giacomo et la signora
Lucrèce la virent :
-- Le péché est commis, lui crièrent-ils; il faut faire aussi la pénitence,
et ne pas se laisser déchirer le corps par une vaine obstination.
-- Donc vous voulez couvrir de honte notre maison, répondit la jeune fille,
et mourir avec ignominie? Vous êtes dans une grande erreur; mais, puisque vous
le voulez, qu'il en soit ainsi.
Et, s'étant tournée vers les sbires :
-- Détachez-moi, leur dit-elle, et qu'on me lise l'interrogatoire de ma mère,
j'approuverai ce qui doit être approuvé, et je nierai ce qui doit être nié.
Ainsi fut fait; elle avoua tout ce qui était vrai. Aussitôt on ôta les
chaînes à tous, et parce qu'il y avait cinq mois qu'elle n'avait vu ses frères,
elle voulut dîner avec eux; et ils passèrent tous quatre une journée fort gaie.
Mais le jour suivant ils furent séparés de nouveau; les deux frères furent
conduits à la prison de Tordinona, et les femmes restèrent à la prison Savella.
Notre saint père le pape, ayant vu l'acte authentique contenant les aveux de
tous, ordonna que sans délai ils fussent attachés à la queue de chevaux
indomptés et ainsi mis à mort.
Rome entière frémit en apprenant cette décision rigoureuse. Un grand nombre
de cardinaux et de princes allèrent se mettre à genoux devant le pape, le
suppliant de permettre à ces malheureux de présenter leur défense.
-- Et eux, ont-ils donné à leur vieux père le temps de présenter la sienne?
répondit le pape indigné.
Enfin, par grâce spéciale, il voulut bien accorder un sursis de vingt-cinq
jours. Aussitôt les premiers avocats se mirent à écrire dans cette cause qui
avait rempli la ville de trouble et de pitié. Le vingt-cinquième jour, ils
parurent tous ensemble devant Sa Sainteté. Nicolo De' Angalis parla le premier,
mais il avait à peine lu deux lignes de sa défense, que Clément VIII
l'interrompit :
-- Donc, dans Rome, s'écria-t-il, on trouve des hommes qui tuent leur père,
et ensuite des avocats pour défendre ces hommes!
Tous restaient muets, lorsque Farinacci osa élever la voix.
-- Très-saint-père, dit-il, nous ne sommes pas ici pour défendre le crime,
mais pour prouver, si nous le pouvons, qu'un ou plusieurs de ces malheureux sont
innocents du crime.
Le pape lui fit signe de parler, et il parla trois grandes heures, après quoi
le pape prit leurs écritures à tous et les renvoya. Comme ils s'en allaient,
l'Altieri marchait le dernier; il eut peur de s'être compromis, et alla se
mettre à genoux devant le pape, disant :
-- Je ne pouvais pas faire moins que de paraître dans cette cause, étant
avocat des pauvres.
A quoi le pape répondit :
-- Nous ne nous étonnons pas de vous, mais des autres.
Le pape ne voulut point se mettre au lit, mais passa toute la nuit à lire les
plaidoyers des avocats, se faisant aider en ce travail par le cardinal de
Saint-Marcel; Sa Sainteté parut tellement touchée, que plusieurs conçurent
quelque espoir pour la vie de ces malheureux. Afin de sauver les fils, les
avocats rejetaient tout le crime sur Béatrix. Comme il était prouvé dans le
procès que plusieurs fois son père avait employé la force dans un dessein
criminel, les avocats espéraient que le meurtre lui serait pardonné, à elle
comme se trouvant dans le cas de légitime défense; s'il en était ainsi, l'auteur
principal du crime obtenant la vie, comment ses frères, qui avaient été séduits
par elle, pouvaient-ils être punis de mort?
Après cette nuit donnée à ses devoirs de juge, Clément VIII ordonna que les
accusés fussent reconduits en prison, et mis au secret. Cette circonstance donna
de grandes espérances à Rome, qui dans toute cette cause ne voyait que Béatrix.
Il était avéré qu'elle avait aimé monsignor Guerra, mais n'avait jamais
transgressé les règles de la vertu la plus sévère : on ne pouvait donc, en
véritable justice, lui imputer les crimes d'un monstre, et on la punirait parce
qu'elle avait usé du droit de se défendre! qu'eût-on fait si elle eût consenti?
Fallait-il que la justice humaine vînt augmenter l'infortune d'une créature si
aimable, si digne de pitié et déjà si malheureuse? Après une vie si triste qui
avait accumulé sur elle tous les genres de malheurs avant qu'elle eût seize ans,
n'avait-elle pas droit enfin à quelques jours moins affreux? Chacun dans Rome
semblait chargé de sa défense. N'eût-elle pas été pardonnée si, la première fois
que François Cenci tenta le crime, elle l'eût poignardé?
Le pape Clément VIII était doux et miséricordieux. Nous commencions à espérer
qu'un peu honteux de la boutade qui lui avait fait interrompre le plaidoyer des
avocats, il pardonnerait à qui avait repoussé la force par la force, non pas, à
la vérité, au moment du premier crime, mais lorsqu'on tentait de le commettre de
nouveau. Rome tout entière était dans l'anxiété, lorsque le pape reçut la
nouvelle de la mort violente de la marquise Constance Santa Croce. Son fils Paul
Santa Croce venait de tuer à coups de poignard cette dame, âgée de soixante ans,
parce qu'elle ne voulait pas s'engager à le laisser héritier de tous ses biens.
Le rapport ajoutait que Santa Croce avait pris la fuite, et que l'on pouvait
conserver l'espoir de l'arrêter. Le pape se rappela le fratricide des Massini,
commis peu de temps auparavant. Désolée de la fréquence de ces assassinats
commis sur de proches parents, Sa Sainteté ne crut pas qu'il lui fût permis de
pardonner. En recevant ce fatal rapport sur Santa Croce, le pape se trouvait au
palais Monte Cavallo, où il était le 6 septembre, pour être plus voisin, la
matinée suivante, de l'église de Sainte-Marie-des-Anges, où il devait consacrer
comme évêque un cardinal allemand.
Le vendredi à 22 heures (4 heures du soir), il fit appeler Ferrante Taverna,
gouverneur de Rome, et lui dit ces propres paroles :
-- Nous vous remettons l'affaire des Cenci, afin que justice soit faite par
vos soins et sans nul délai.
Le gouverneur revint à son palais fort touché de l'ordre qu'il venait de
recevoir; il expédia aussitôt la sentence de mort, et rassembla une congrégation
pour délibérer sur le mode d'exécution.
Samedi matin, 11 septembre 1599, les premiers seigneurs de Rome, membres de
la confrérie des confortatori, se rendirent aux deux prisons, à Corte Savella,
où étaient Béatrix et sa belle-mère, et à Tordinona, où se trouvaient Jacques et
Bernard Cenci. Pendant toute la nuit du vendredi au samedi, les seigneurs
romains qui avaient su ce qui se passait ne firent autre chose que de courir du
palais de Monte Cavallo à ceux des principaux cardinaux, afin d'obtenir au moins
que les femmes fussent mises à mort dans l'intérieur de la prison, et non sur un
infâme échafaud; et que l'on fît grâce au jeune Bernard Cenci, qui, à peine âgé
de quinze ans, n'avait pu être admis à aucune confidence. Le noble cardinal
Sforza s'est surtout distingué par son zèle dans le cours de cette nuit fatale,
mais quoique prince si puissant, il n'a pu rien obtenir. Le crime de Santa Croce
était un crime vil, commis pour l'avoir de l'argent, et le crime de Béatrix fut
commis pour sauver l'honneur.
Pendant que les cardinaux les plus puissants faisaient tant de pas inutiles,
Farinacci, notre grand jurisconsulte, a bien eu l'audace de pénétrer jusqu'au
pape; arrivé devant Sa Sainteté, cet homme étonnant a eu l'adresse d'intéresser
sa conscience, et enfin il a arraché à force d'importunités la vie de Bernard
Cenci.
Lorsque le pape prononça ce grand mot, il pouvait être quatre heures du matin
(du samedi 11 septembre). Toute la nuit on avait travaillé sur la place du pont
Saint-Ange aux préparatifs de cette cruelle tragédie. Cependant toutes les
copies nécessaires de la sentence de mort ne purent être terminées qu'à cinq
heures du matin, de façon que ce ne fut qu'à six heures du matin que l'on put
aller annoncer la fatale nouvelle à ces pauvres malheureux, qui dormaient
tranquillement.
La jeune fille, dans les premiers moments, ne pouvait même trouver des forces
pour s'habiller. Elle jetait des cris perçants et continuels, et se livrait sans
retenue au plus affreux désespoir.
-- Comment est-ce possible, ah! Dieu! s'écriait-elle, qu'ainsi à l'improviste
je doive mourir?
Lucrèce Petroni, au contraire, ne dit rien que de fort convenable; d'abord
elle pria à genoux, puis exhorta tranquillement sa fille à venir avec elle à la
chapelle, où elles devaient toutes deux se préparer à ce grand passage de la vie
à la mort.
Ce mot rendit toute sa tranquillité à Béatrix; autant elle avait montré
d'extravagance et d'emportement d'abord, autant elle fut sage et raisonnable dès
que sa belle-mère eut rappelé cette grande âme à elle-même. Dès ce moment elle a
été un miroir de constance que Rome entière a admiré.
Elle a demandé un notaire pour faire son testament, ce qui lui a été accordé.
Elle a prescrit que son corps fût à Saint-Pierre in Montorio; elle a laissé
trois cent mille francs aux Stimâte (religieuses des Stigmates de Saint
François); cette somme doit servir à doter cinquante pauvres filles. Cet exemple
a ému la signora Lucrèce, qui, elle aussi, a fait son testament et ordonné que
son corps fût porté à Saint-Georges; elle a laissé cinq cent mille francs
d'aumônes à cette église et fait d'autres legs pieux.
A huit heures elles se confessèrent, entendirent la messe, et reçurent la
sainte communion. Mais, avant d'aller à la messe, la signora Béatrix considéra
qu'il n'était pas convenable de paraître sur l'échafaud, aux yeux de tout le
peuple, avec les riches habillements qu'elles portaient. Elle ordonna deux
robes, l'une pour elle, l'autre pour sa mère. Ces robes furent faites comme
celles des religieuses, sans ornements à la poitrine et aux épaules, et
seulement plissées avec des manches larges. La robe de la belle-mère fut de
toile de coton noir; celle de la jeune fille de taffetas bleu avec une grosse
corde qui ceignait la ceinture.
Lorsqu'on apporta les robes, la signora Béatrix, qui était à genoux, se leva
et dit à la signora Lucrèce :
-- Madame ma mère, l'heure de notre passion approche; il sera bien que nous
nous préparions, que nous prenions ces autres habits, et que nous nous rendions
pour la dernière fois le service réciproque de nous habiller.
On avait dressé sur la place du pont Saint-Ange un grand échafaud avec un cep
et une mannaja (sorte de guillotine). Sur les treize heures (à huit heures du
matin), la compagnie de la Miséricorde apporta son grand crucifix à la porte de
la prison. Giacomo Cenci sortit le premier de la prison; il se mit à genoux
dévotement sur le seuil de la porte, fit sa prière et baisa les saintes plaies
du crucifix. Il était suivi de Bernard Cenci, son jeune frère, qui, lui aussi,
avait les mains liées et une petite planche devant les yeux. La foule était
énorme, et il y eut du tumulte à cause d'un vase qui tomba d'une fenêtre presque
sur la tête d'un des pénitents qui tenait une torche allumée à côté de la
bannière.
Tous regardaient les deux frères, lorqu'à l'improviste s'avança le fiscal de
Rome, qui dit :
-- Signor Bernardo, Notre-Seigneur vous fait grâce de la vie; soumettez-vous
à accompagner vos parents et priez Dieu pour eux.
A l'instant ses deux confortatori lui ôtèrent la petite planche qui était
devant ses yeux. Le bourreau arrangeait sur la charrette Giacomo Cenci et lui
avait ôté son habit afin de pouvoir le tenailler. Quand le bourreau vint à
Bernard, il vérifia la signature de la grâce, le délia, lui ôta les menottes,
et, comme il était sans habit, devant être tenaillé, le bourreau le mit sur la
charrette et l'enveloppa du riche manteau de drap galonné d'or. (On a dit que
c'était le même qui fut donné par Béatrix à Marzio après l'action dans la
forteresse de Petrella.) La foule immense qui était dans la rue, aux fenêtres et
sur les toits, s'émut tout à coup; on entendait un bruit sourd et profond, on
commençait à se dire que cet enfant avait sa grâce.
Les chants des psaumes commencèrent et la procession s'achemina lentement par
la place Navonne vers la prison Savella. Arrivée à la porte de la prison, la
bannière s'arrêta, les deux femmes sortirent, firent leur adoration au pied du
saint crucifix et ensuite s'acheminèrent à pied l'une à la suite de l'autre.
Elles étaient vêtues ainsi qu'il a été dit, la tête couverte d'un grand voile de
taffetas qui arrivait presque jusqu'à la ceinture.
La signora Lucrèce, en sa qualité de veuve, portait un voile noir et des
mules de velours noir sans talons selon l'usage.
Le voile de la jeune fille était de taffetas bleu, comme sa robe; elle avait
de plus un grand voile de drap d'argent sur les épaules, une jupe de drap
violet, et des mules de velours blanc, lacées avec élégance et retenues par des
cordons cramoisis. Elle avait une grâce singulière en marchant dans ce costume,
et les larmes venaient dans tous les yeux à mesure qu'on l'apercevait s'avançant
lentement dans les derniers rangs de la procession.
Les femmes avaient toutes les deux les mains libres, mais les bras liés au
corps, de façon que chacune d'elles pouvait porter un crucifix; elles le
tenaient fort près des yeux. Les manches de leurs robes étaient fort larges, de
façon qu'on voyait leurs bras, qui étaient couverts d'une chemise serrée aux
poignets, comme c'est l'usage en ce pays.
La signora Lucrèce, qui avait le coeur moins ferme, pleurait presque
continuellement; la jeune Béatrix, au contraire, montrait un grand courage; et
tournant les yeux vers chacune des églises devant lesquelles la procession
passait, se mettait à genoux pour un instant et disait d'une voix ferme :
Adoramus te, Christe!
Pendant ce temps, le pauvre Giacomo Cenci était tenaillé sur sa charrette et
montrait beaucoup de constance.
La procession put à peine traverser le bas de la place du pont Saint-Ange,
tant était grand le nombre des carrosses et la foule du peuple. On conduisit
sur-le-champ les femmes dans la chapelle qui avait été préparée, on y amena
ensuite Giacomo Cenci.
Le jeune Bernard, recouvert de son manteau galonné, fut conduit directement
sur l'échafaud; alors tous crurent qu'on allait le faire mourir et qu'il n'avait
pas sa grâce. Ce pauvre enfant eut une telle peur, qu'il tomba évanoui au second
pas qu'il fit sur l'échafaud. On le fit revenir avec de l'eau fraîche et on le
plaça vis-à-vis la mannaja.
Le bourreau alla chercher la signora Lucrèce Petroni; ses mains étaient liées
derrière le dos, elle n'avait plus de voile sur les épaules. Elle parut sur la
place accompagnée par la bannière, la tête enveloppée dans le voile de taffetas
noir; là elle fit sa réconciliation avec Dieu et elle baisa les saintes plaies.
on lui dit de laisser ses mules sur le pavé; comme elle était fort grosse, elle
eut quelque peine à monter. Quand elle fut sur l'échafaud et qu'on lui ôta le
voile de taffetas noir, elle souffrit beaucoup d'être vue avec les épaules et la
poitrine découvertes; elle se regarda, puis regarda la mannaja, et, en signe de
résignation, leva lentement les épaules; les larmes lui vinrent aux yeux, elle
dit : O mon Dieu!... Et vous, mes frères, priez pour mon âme.
Ne sachant ce qu'elle avait à faire, elle demanda à Alexandre, premier
bourreau, comment elle devrait se comporter. Il lui dit de se placer à cheval
sur la planche du cep. Mais ce mouvement lui parut offensant pour la pudeur, et
elle mit beaucoup de temps à le faire. (Les détails qui suivent sont tolérables
pour le public italien, qui tient à savoir toutes choses avec la dernière
exactitude; qu'il suffise au lecteur français de savoir que la pudeur de cette
pauvre femme fit qu'elle se blessa à la poitrine; le bourreau montra la tête au
peuple et ensuite l'enveloppa dans le voile de taffetas noir).
Pendant qu'on mettait en ordre la mannaja pour la jeune fille, un échafaud
chargé de curieux tomba, et beaucoup de gens furent tués. Ils parurent ainsi
devant Dieu avant Béatrix.
Quand Béatrix vit la bannière revenir vers la chapelle pour la prendre, elle
dit avec vivacité :
-- Madame ma mère est-elle bien morte?
On lui répondit que oui; elle se jeta à genoux devant le crucifix et pria
avec ferveur pour son âme. Ensuite elle parla haut et pendant longtemps au
crucifix.
-- Seigneur, tu es retourné pour moi, et moi je te suivrai de bonne volonté,
ne désespérant pas de ta miséricorde pour mon énorme péché, etc.
Elle récita ensuite plusieurs psaumes et oraisons toujours à la louange de
Dieu. Quand enfin le bourreau parut devant elle avec une corde, elle dit :
-- Lie ce corps qui doit être châtié, délie cette âme qui doit arriver à
l'immortalité et à une gloire éternelle.
Alors elle se leva, fit la prière, laissa ses mules au bas de l'escalier, et,
montée sur l'échafaud, elle passa lestement la jambe sur la planche, posa le cou
sous la mannaja, et s'arrangea parfaitement bien elle-même pour éviter d'être
touchée par le bourreau. Par la rapidité de ses mouvements, elle évita qu'au
moment où son voile de taffetas lui fût ôté le public aperçût ses épaules et sa
poitrine. Le coup fut longtemps à être donné, parce qu'il survint un embarras.
Pendant ce temps, elle invoquait à haute voix le nom de Jésus-Christ et de la
très-sainte Vierge. Le corps fit un grand mouvement au moment fatal. Le pauvre
Bernard Cenci, qui était toujours resté assis sur l'échafaud, tomba de nouveau
évanoui, et il fallut plus d'une grosse demi-heure à ses confortatori pour le
ranimer. Alors parut sur l'échafaud Jacques Cenci, mais il faut encore passer
sur des détails trop atroces. Jacques Cenci fut assommé (mazzolato).
Sur-le-champ, on reconduisit Bernard en prison, il avait une forte fièvre, on
le saigna.
Quant aux pauvres femmes, chacune fut accommodée dans sa bière, et déposée à
quelques pas de l'échafaud, auprès de la statue de Saint-Paul, qui est la
première à droite sur le pont Saint-Ange. Elles restèrent là jusqu'à quatre
heures et un quart après midi. Autour de chaque bière brûlaient quatre cierges
de cire blanche.
Ensuite, avec ce qui restait de Jacques Cenci, elles furent portées au palais
du consul de Florence. A neuf heures et un quart du soir, le corps de la jeune
fille, recouvert de ses habits et couronné de fleurs avec profusion, fut porté à
Saint-Pierre in Montorio. Elle était d'une ravissante beauté; on eût dit qu'elle
dormait. Elle fut enterrée devant le grand autel et la Transfiguration de
Raphaël d'Urbin. Elle était accompagnée de cinquante gros cierges allumés et de
tous les religieux franciscains de Rome.
Lucrèce Petroni fut portée, à dix heures du soir, à l'église de
Saint-Georges. Pendant cette tragédie, la foule fut innombrable; aussi loin que
le regard pouvait s'étendre, on voyait les rues remplies de carrosses et de
peuple, les échafaudages, les fenêtres et les toits remplis de curieux. Le
soleil était d'une telle ardeur ce jour-là que beaucoup de gens perdirent
connaissance. Un nombre infini prit la fièvre; et lorsque tout fut terminé, à
dix-neuf heures (deux heures moins un quart), et que la foule se dispersa,
beaucoup de personnes furent étouffées, d'autres écrasées par les chevaux. Le
nombre de morts fut très considérable.
La signora Lucrèce Petroni était plutôt petite que grande, et, quoique âgée
de cinquante ans, elle était encore fort bien. Elle avait de fort beaux traits,
le nez petit, les yeux noirs, le visage très blanc avec de belles couleurs; elle
avait peu de cheveux et ils étaient châtains.
Béatrix Cenci, qui inspirera des regrets éternels, avait justement seize ans;
elle était petite; elle avait un joli embonpoint et des fossettes au milieu des
joues, de façon que, morte et couronnée de fleurs, on eût dit qu'elle dormait et
même qu'elle riait, comme il lui arrivait fort souvent quand elle était en vie.
Elle avait la bouche petite, les cheveux blonds et naturellement bouclés. En
allant à la mort ces cheveux blonds et bouclés lui retombaient sur les yeux, ce
qui donnait une certaine grâce et portait à la compassion.
Giacomo Cenci était de petite taille, gros, le visage blanc et la barbe
noire; il avait vingt-six ans à peu près quand il mourut.
Bernard Cenci ressemblait tout à fait à sa soeur, et comme il portait les
cheveux longs comme elle, beaucoup de gens, lorsqu'il parut sur l'échafaud, le
prirent pour elle.
Le soleil avait été si ardent, que plusieurs des spectateurs de cette
tragédie moururent dans la nuit, et parmi eux Ubaldino Ubaldini, jeune homme
d'une rare beauté et qui jouissait auparavant d'une parfaite santé. Il était
frère du signor Renzi, si connu dans Rome. Ainsi les ombres des Cenci s'en
allèrent bien accompagnées.
Hier, qui fut mardi 14 septembre 1599, les pénitents de San Marcello, à
l'occasion de la fête de Sainte-Croix, usèrent de leur privilège pour délivrer
de la prison le signor Bernard Cenci, qui s'est obligé de payer dans un an
quatre cent mille francs à la très sainte trinité du pont Sixte.
(Ajouté d'une autre main)
C'est de lui que descendent François et Bernard Cenci qui vivent aujourd'hui.
Le célèbre Farinacci, qui, par son obstination, sauva la vie du jeune Cenci,
a publié ses plaidoyers. Il donne seulement un extrait du plaidoyer numéro 66,
qu'il prononça devant Clément VIII en faveur des Cenci. Ce plaidoyer, en langue
latine, formerait six grandes pages, et je ne puis le placer ici, ce dont j'ai
le regret, il peint les façons de penser de 1599; il me semble fort raisonnable.
Bien des années après l'an 1599, Farinacci, en envoyant ses plaidoyers à
l'impression, ajouta une note à celui qu'il avait prononcé en faveur des Cenci :
Omnes fuerunt ultimo supplicio effecti, excepto Bernardo qui ad triremes cum
bonorum confiscatione condemnatus fuit, ac etiam ad interessendum aliorum morti
prout interfuit. La fin de cette note latine est touchante, mais je suppose que
le lecteur est las d'une si longue histoire.
------------------------- FIN DU FICHIER ITA/lescenci3 --------------------------------