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Version 1.1, Aout 1999
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<IDENT chartre>
<IDENT_AUTEURS stendhal>
<IDENT_COPISTES durosayd maretv>
<ARCHIVE http://www.abu.org/>
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE La Chartreuse de Parme>
<GENRE prose>
<AUTEUR Stendhal (Henri Beyle)>
<COPISTE Daniel Durosay (durosay@u-paris10.fr)>
<NOTESPROD>
Cette édition de _La Chartreuse de Parme_ a pour origine la version html
mise en circulation par le site textuel « Alexandrie ». Après sa
disparition, dans le courant de 1998, on a pu regretter que la communauté
francophone ne dispose plus d'une version électronique de ce roman parmi
les plus importants de la littérature française. Un sondage, très partiel,
effectué sur un chapitre pris au hasard, de cette version, -- où n'ont été
relevées que des fautes bénignes, pour la plupart de ponctuation -- nous a
fait penser que le texte en était assez fiable, et permettrait d'attendre
une version révisée, qui reste à produire. L'ABU reprend, en l'état, la
version Alexandrie. Quelques retouches de simple présentation ont été
pratiquées ; par ailleurs, a été ajouté l'_Avertissement_ de Stendhal, qui
ne figurait pas dans la version Alexandrie.
C'est lors d'un congé qui lui permit de quitter son poste de consul en
Italie, à Civita-Vecchia, que Stendhal, pseudonyme d'Henri Beyle, a rédigé
_La Chartreuse de Parme_, cloîtré dans son domicile de la rue Caumartin, à
Paris, du 4 novembre au 25 décembre 1838. Après une prépublication
partielle dans _Le Constitutionnel_ du 17 mars 1839, le roman parut en
deux volumes, au début d'avril. Sur l'ouvrage, Balzac écrivit à l'auteur le
5 avril 1839, et fit paraître un article dans la _Revue parisienne_ du 25
septembre 1840. A la suite de cette lecture, Stendhal entreprit de corriger
son roman, et finalement y renonça. Certaines des pages recomposées
figurent, par exemple, en appendice à la fin de l'édition Folio, Gallimard,
1984, présentée par Béatrice Didier. _La Chartreuse de Parme_ se place au
terme de la carrière de Stendhal. Le roman sera suivi d'un _Lamiel_ resté
posthume. Stendhal est décédé quatre ans après _La Chartreuse_, le 23 mars
1842, à Paris.
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER chartre1 --------------------------------
Stendhal
LA CHARTREUSE DE PARME
(1839)
AVERTISSEMENT
C'est dans l'hiver de 1830 et à trois
cents lieues de Paris que cette nouvelle fut écrite ; ainsi aucune allusion aux
choses de 1839.
Bien des années avant 1830, dans le temps où nos armées
parcouraient l'Europe, le hasard me donna un billet de logement pour la maison
d'un chanoine : c'était à Padoue, charmante ville d'Italie ; le séjour s'étant
prolongé, nous devînmes amis.
Repassant à Padoue vers la fin de 1830, je
courus à la maison du bon chanoine : il n'était plus, je le savais, mais je
voulais revoir le salon où nous avions passé tant de soirées aimables, et,
depuis, si souvent regrettées. Je trouvai le neveu du chanoine et la femme de ce
neveu qui me reçurent comme un vieil ami. Quelques personnes survinrent, et l'on
ne se sépara que fort tard ; le neveu fit venir du café Pedroti un excellent
zambajon. Ce qui nous fit veiller surtout, ce fut l'histoire de la duchesse
Sanseverina à laquelle quelqu'un fit allusion, et que le neveu voulut bien
raconter tout entière, en mon honneur.
-- Dans le pays où je vais,
dis-je à mes amis, je ne trouverai guère de soirées comme celle-ci, et pour
passer les longues heures du soir je ferai une nouvelle de votre histoire.
-- En ce cas, dit le neveu, je vais vous donner les annales de mon
oncle, qui, à l'article Parme, mentionne quelques-unes des intrigues de cette
cour, du temps que la duchesse y faisait la pluie et le beau temps ; mais,
prenez garde ! cette histoire n'est rien moins que morale, et maintenant que
vous vous piquez de pureté évangélique en France, elle peut vous procurer le
renom d'assassin.
Je publie cette nouvelle sans rien changer au
manuscrit de 1830, ce qui peut avoir deux inconvénients :
Le premier
pour le lecteur : les personnages étant italiens l'intéresseront peut-être
moins, les coeurs de ce pays-là diffèrent assez des coeurs français : les
Italiens sont sincères, bonnes gens, et, non effarouchés, disent ce qu'ils
pensent ; ce n'est que par accès qu'ils ont de la vanité ; alors elle devient
passion, et prend le nom de puntiglio. Enfin la pauvreté n'est pas un
ridicule parmi eux.
Le second inconvénient est relatif à l'auteur.
J'avouerai que j'ai eu la hardiesse de laisser aux personnages les
aspérités de leurs caractères ; mais, en revanche, je le déclare hautement, je
déverse le blâme le plus moral sur beaucoup de leurs actions. A quoi bon leur
donner la haute moralité et les grâces des caractères français, lesquels aiment
l'argent par-dessus tout et ne font guère de péchés par haine ou par amour ? Les
Italiens de cette nouvelle sont à peu près le contraire. D'ailleurs il me semble
que toutes les fois qu'on s'avance de deux cents lieues du midi au nord, il y a
lieu à un nouveau paysage comme à un nouveau roman. L'aimable nièce du chanoine
avait connu et même beaucoup aimé la duchesse Sanseverina, et me prie de ne rien
changer à ses aventures, lesquelles sont blâmables.
23 janvier 1839.
Livre Premier - Chapitre Premier.
MILAN EN 1796.
Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête
de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d'apprendre au
monde qu'après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. Les
miracles de bravoure et de génie dont l'Italie fut témoin en quelques mois
réveillèrent un peuple endormi; huit jours encore avant l'arrivée des Français,
les Milanais ne voyaient en eux qu'un ramassis de brigands, habitués à fuir
toujours devant les troupes de Sa Majesté Impériale et Royale: c'était du moins
ce que leur répétait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main,
imprimé sur du papier sale.
Au moyen âge, les Lombards républicains
avaient fait preuve d'une bravoure égale à celle des Français, et ils méritèrent
de voir leur ville entièrement rasée par les empereurs d'Allemagne. Depuis
qu'ils étaient devenus de fidèles sujets, leur grande affaire était
d'imprimer des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait
le mariage d'une jeune fille appartenant à quelque famille noble ou riche. Deux
ou trois ans après cette grande époque de sa vie, cette jeune fille prenait un
cavalier servant: quelquefois le nom du sigisbée choisi par la famille du mari
occupait une place honorable dans le contrat de mariage. Il y avait loin de ces
moeurs efféminées aux émotions profondes que donna l'arrivée imprévue de l'armée
française. Bientôt surgirent des moeurs nouvelles et passionnées. Un peuple tout
entier s'aperçut, le 15 mai 1796, que tout ce qu'il avait respecté jusque-là
était souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le départ du dernier
régiment de l'Autriche marqua la chute des idées anciennes: exposer sa vie
devint à la mode; on vit que pour être heureux après des siècles de sensations
affadissantes, il fallait aimer la patrie d'un amour réel et chercher les
actions héroïques. On était plongé dans une nuit profonde par la continuation du
despotisme jaloux de Charles Quint et de Philippe II; on renversa leurs statues,
et tout à coup l'on se trouva inondé de lumière. Depuis une cinquantaine
d'années, et à mesure que l'Encyclopédie et Voltaire éclataient en
France, les moines criaient au bon peuple de Milan, qu'apprendre à lire ou
quelque chose au monde était une peine fort inutile, et qu'en payant bien
exactement la dîme à son curé, et lui racontant fidèlement tous ses petits
péchés, on était à peu près sûr d'avoir une belle place en paradis. Pour achever
d'énerver ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, l'Autriche lui avait
vendu à bon marché le privilège de ne point fournir de recrues à son armée.
En 1796, l'armée milanaise se composait de vingt-quatre faquins habillés
de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre magnifiques
régiments de grenadiers hongrois. La liberté des moeurs était extrême, mais la
passion fort rare; d'ailleurs, outre le désagrément de devoir tout raconter au
curé, sous peine de ruine même en ce monde, le bon peuple de Milan était encore
soumis à certaines petites entraves monarchiques qui ne laissaient pas que
d'être vexantes. Par exemple l'archiduc, qui résidait à Milan et gouvernait au
nom de l'Empereur, son cousin, avait eu l'idée lucrative de faire le commerce
des blés. En conséquence, défense aux paysans de vendre leurs grains jusqu'à ce
que Son Altesse eût rempli ses magasins.
En mai 1796, trois jours après
l'entrée des Français, un jeune peintre en miniature, un peu fou, nommé Gros,
célèbre depuis, et qui était venu avec l'armée, entendant raconter au grand café
des Servi (à la mode alors) les exploits de l'archiduc, qui de plus était
énorme, prit la liste des glaces imprimée en placard sur une feuille de vilain
papier jaune. Sur le revers de la feuille il dessina le gros archiduc; un soldat
français lui donnait un coup de baïonnette dans le ventre, et, au lieu de sang,
il en sortait une quantité de blé incroyable. La chose nommée plaisanterie ou
caricature n'était pas connue en ce pays de despotisme cauteleux. Le dessin
laissé par Gros sur la table du café des Servi parut un miracle descendu
du ciel; il fut gravé dans la nuit, et le lendemain on en vendit vingt mille
exemplaires.
Le même jour, on affichait l'avis d'une contribution de
guerre de six millions, frappée pour les besoins de l'armée française, laquelle,
venant de gagner six batailles et de conquérir vingt provinces, manquait
seulement de souliers, de pantalons, d'habits et de chapeaux.
La masse
de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec ces Français si
pauvres fut telle que les prêtres seuls et quelques nobles s'aperçurent de la
lourdeur de cette contribution de six millions, qui, bientôt, fut suivie de
beaucoup d'autres. Ces soldats français riaient et chantaient toute la journée;
ils avaient moins de vingt-cinq ans, et leur général en chef, qui en avait
vingt-sept, passait pour l'homme le plus âgé de son armée. Cette gaieté, cette
jeunesse, cette insouciance, répondaient d'une façon plaisante aux prédications
furibondes des moines qui, depuis six mois, annonçaient du haut de la chaire
sacrée que les Français étaient des monstres, obligés, sous peine de mort, à
tout brûler et à couper la tête à tout le monde. A cet effet, chaque régiment
marchait avec la guillotine en tête.
Dans les campagnes l'on voyait sur
la porte des chaumières le soldat français occupé à bercer le petit enfant de la
maîtresse du logis, et presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon,
improvisait un bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et
compliquées pour que les soldats, qui d'ailleurs ne les savaient guère, pussent
les apprendre aux femmes du pays, c'étaient celles-ci qui montraient aux jeunes
Français la Monférine, la Sauteuse et autres danses italiennes.
Les officiers avaient été logés, autant que possible, chez les gens
riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un lieutenant nommé
Robert eut un billet de logement pour le palais de la marquise del Dongo. Cet
officier, jeune réquisitionnaire assez leste, possédait pour tout bien, en
entrant dans ce palais, un écu de six francs qu'il venait de recevoir à
Plaisance. Après le passage du pont de Lodi, il prit à un bel officier
autrichien tué par un boulet un magnifique pantalon de nankin tout neuf, et
jamais vêtement ne vint plus à propos. Ses épaulettes d'officier étaient en
laine, et le drap de son habit était cousu à la doublure des manches pour que
les morceaux tinssent ensemble; mais il y avait une circonstance plus triste:
les semelles de ses souliers étaient en morceaux de chapeau également pris sur
le champ de bataille, au-delà du pont de Lodi. Ces semelles improvisées tenaient
au-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, de façon que lorsque le
majordome de la maison se présenta dans la chambre du lieutenant Robert pour
l'inviter à dîner avec madame la marquise, celui-ci fut plongé dans un mortel
embarras. Son voltigeur et lui passèrent les deux heures qui les séparaient de
ce fatal dîner à tâcher de recoudre un peu l'habit et à teindre en noir avec de
l'encre les malheureuses ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva.
«De la vie je ne fus plus mal à mon aise, me disait le lieutenant Robert; ces
dames pensaient que j'allais leur faire peur, et moi j'étais plus tremblant
qu'elles. Je regardais mes souliers et ne savais comment marcher avec grâce. La
marquise del Dongo, ajoutait-il, était alors dans tout l'éclat de sa beauté:
vous l'avez connue avec ses yeux si beaux et d'une douceur angélique et ses
jolis cheveux d'un blond foncé qui dessinaient si bien l'ovale de cette figure
charmante. J'avais dans ma chambre une Hérodiade de Léonard de Vinci qui
semblait son portrait. Dieu voulut que je fusse tellement saisi de cette beauté
surnaturelle que j'en oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais que des
choses laides et misérables dans les montagnes du pays de Gênes: j'osai lui
adresser quelques mots sur mon ravissement.
«Mais j'avais trop de sens
pour m'arrêter longtemps dans le genre complimenteur. Tout en tournant mes
phrases, je voyais, dans une salle à manger toute de marbre, douze laquais et
des valets de chambre vêtus avec ce qui me semblait alors le comble de la
magnificence. Figurez-vous que ces coquins-là avaient non seulement de bons
souliers, mais encore des boucles d'argent. Je voyais du coin de l'oeil tous ces
regards stupides fixés sur mon habit, et peut-être aussi sur mes souliers, ce
qui me perçait le coeur. J'aurais pu d'un mot faire peur à tous ces gens; mais
comment les mettre à leur place sans courir le risque d'effaroucher les dames?
car la marquise pour se donner un peu de courage, comme elle me l'a dit cent
fois depuis, avait envoyé prendre au couvent où elle était pensionnaire en ce
temps-là, Gina del Dongo, soeur de son mari, qui fut depuis cette charmante
comtesse Pietranera: personne dans la prospérité ne la surpassa par la gaieté et
l'esprit aimable, comme personne ne la surpassa par le courage et la sérénité
d'âme dans la fortune contraire.
«Gina, qui pouvait avoir alors treize
ans, mais qui en paraissait dix-huit, vive et franche, comme vous savez, avait
tant de peur d'éclater de rire en présence de mon costume, qu'elle n'osait pas
manger; la marquise, au contraire, m'accablait de politesses contraintes; elle
voyait fort bien dans mes yeux des mouvements d'impatience. En un mot, je
faisais une sotte figure, je mâchais le mépris, chose qu'on dit impossible à un
Français. Enfin une idée descendue du ciel vint m'illuminer: je me mis à
raconter à ces dames ma misère, et ce que nous avions souffert depuis deux ans
dans les montagnes du pays de Gênes où nous retenaient de vieux généraux
imbéciles. Là, disais-je, on nous donnait des assignats qui n'avaient pas cours
dans le pays, et trois onces de pain par jour. Je n'avais pas parlé deux
minutes, que la bonne marquise avait les larmes aux yeux, et la Gina était
devenue sérieuse.
-- Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci,
trois onces de pain!
-- Oui, mademoiselle; mais en revanche la
distribution manquait trois fois la semaine et comme les paysans chez lesquels
nous logions étaient encore plus misérables que nous, nous leur donnions un peu
de notre pain.
«En sortant de table, j'offris mon bras à la marquise
jusqu'à la porte du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au
domestique qui m'avait servi à table cet unique écu de six francs sur l'emploi
duquel j'avais fait tant de châteaux en Espagne.
«Huit jours après,
continuait Robert, quand il fut bien avéré que les Français ne guillotinaient
personne, le marquis del Dongo revint de son château de Grianta, sur le lac de
Côme, où bravement il s'était réfugié à l'approche de l'armée, abandonnant aux
hasards de la guerre sa jeune femme si belle et sa soeur. La haine que ce
marquis avait pour nous était égale à sa peur, c'est-à-dire incommensurable: sa
grosse figure pâle et dévote était amusante à voir quand il me faisait des
politesses. Le lendemain de son retour à Milan, je reçus trois aunes de drap et
deux cents francs sur la contribution des six millions: je me remplumai, et
devins le chevalier de ces dames, car les bals commencèrent. »
L'histoire du lieutenant Robert fut à peu près celle de tous les
Français; au lieu de se moquer de la misère de ces braves soldats, on en eut
pitié, et on les aima.
Cette époque de bonheur imprévu et d'ivresse ne
dura que deux petites années; la folie avait été si excessive et si générale,
qu'il me serait impossible d'en donner une idée, si ce n'est par cette réflexion
historique et profonde: ce peuple s'ennuyait depuis cent ans.
La volupté
naturelle aux pays méridionaux avait régné jadis à la cour des Visconti et des
Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l'an 1635, que les Espagnols
s'étaient emparés du Milanais, et emparés en maîtres taciturnes, soupçonneux,
orgueilleux, et craignant toujours la révolte, la gaieté s'était enfuie. Les
peuples, prenant les moeurs de leurs maîtres songeaient plutôt à se venger de la
moindre insulte par un coup de poignard qu'à jouir du moment présent.
La
joie folle, la gaieté, la volupté, l'oubli de tous les sentiments tristes, ou
seulement raisonnables, furent poussés à un tel point, depuis le 15 mai 1796,
que les Français entrèrent à Milan, jusqu'en avril 1799, qu'ils en furent
chassés à la suite de la bataille de Cassano que l'on a pu citer de vieux
marchands millionnaires, de vieux usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet
intervalle, avaient oublié d'être moroses et de gagner de l'argent.
Tout
au plus eût-il été possible de compter quelques familles appartenant à la haute
noblesse, qui s'étaient retirées dans leurs palais à la campagne, comme pour
bouder contre l'allégresse générale et l'épanouissement de tous les coeurs. Il
est véritable aussi que ces familles nobles et riches avaient été distinguées
d'une manière fâcheuse dans la répartition des contributions de guerre demandées
pour l'armée française.
Le marquis del Dongo, contrarié de voir tant de
gaieté, avait été un des premiers à regagner son magnifique château de Grianta,
au-delà de Côme, où les dames menèrent le lieutenant Robert. Ce château, situé
dans une position peut-être unique au monde, sur un plateau de cent cinquante
pieds au-dessus de ce lac sublime dont il domine une grande partie, avait été
une place forte. La famille del Dongo le fit construire au quinzième siècle,
comme le témoignaient de toutes parts les marbres chargés de ses armes; on y
voyait encore des ponts-levis et des fossés profonds, à la vérité privés d'eau;
mais avec ces murs de quatre-vingts pieds de haut et de six pieds d'épaisseur,
ce château était à l'abri d'un coup de main; et c'est pour cela qu'il était cher
au soupçonneux marquis. Entouré de vingt-cinq ou trente domestiques qu'il
supposait dévoués, apparemment parce qu'il ne leur parlait jamais que l'injure à
la bouche, il était moins tourmenté par la peur qu'à Milan.
Cette peur
n'était pas tout à fait gratuite: il correspondait fort activement avec un
espion placé par l'Autriche sur la frontière suisse à trois lieues de Grianta,
pour faire évader les prisonniers faits sur le champ de bataille, ce qui aurait
pu être pris au sérieux par les généraux français.
Le marquis avait
laissé sa jeune femme à Milan: elle y dirigeait les affaires de la famille, elle
était chargée de faire face aux contributions imposées à la casa del
Dongo, comme on dit dans le pays; elle cherchait à les faire diminuer, ce
qui l'obligeait à voir ceux des nobles qui avaient accepté des fonctions
publiques, et même quelques non nobles fort influents. Il survint un grand
événement dans cette famille. Le marquis avait arrangé le mariage de sa jeune
soeur Gina avec un personnage fort riche et de la plus haute naissance; mais il
portait de la poudre: à ce titre, Gina le recevait avec des éclats de rire, et
bientôt elle fit la folie d'épouser le comte Pietranera. C'était à la vérité un
fort bon gentilhomme, très bien fait de sa personne, mais ruiné de père en fils,
et, pour comble de disgrâce, partisan fougueux des idées nouvelles. Pietranera
était sous-lieutenant dans la légion italienne, surcroît de désespoir pour le
marquis.
Après ces deux années de folie et de bonheur, le Directoire de
Paris, se donnant des airs de souverain bien établi, montra une haine mortelle
pour tout ce qui n'était pas médiocre. Les généraux ineptes qu'il donna à
l'armée d'Italie perdirent une suite de batailles dans ces mêmes plaines de
Vérone, témoins deux ans auparavant des prodiges d'Arcole et de Lonato. Les
Autrichiens se rapprochèrent de Milan; le lieutenant Robert, devenu chef de
bataillon et blessé à la bataille de Cassano, vint loger pour la dernière fois
chez son amie la marquise del Dongo. Les adieux furent tristes; Robert partit
avec le comte Pietranera qui suivait les Français dans leur retraite sur Novi.
La jeune comtesse, à laquelle son frère refusa de payer sa légitime, suivit
l'armée montée sur une charrette.
Alors commença cette époque de
réaction et de retour aux idées anciennes, que les Milanais appellent i
tredici mesi (les treize mois), parce qu'en effet leur bonheur voulut que ce
retour à la sottise ne durât que treize mois, jusqu'à Marengo. Tout ce qui était
vieux, dévot, morose, reparut à la tête des affaires, et reprit la direction de
la société: bientôt les gens restés fidèles aux bonnes doctrines publièrent dans
les villages que Napoléon avait été pendu par les Mameluks en Egypte, comme il
le méritait à tant de titres.
Parmi ces hommes qui étaient allés bouder
dans leurs terres et qui revenaient altérés de vengeance, le marquis del Dongo
se distinguait par sa fureur; son exagération le porta naturellement à la tête
du parti. Ces messieurs, fort honnêtes gens quand ils n'avaient pas peur, mais
qui tremblaient toujours, parvinrent à circonvenir le général autrichien: assez
bon homme il se laissa persuader que la sévérité était de la haute politique, et
fit arrêter cent cinquante patriotes: c'était bien alors ce qu'il y avait de
mieux en Italie.
Bientôt on les déporta aux bouches de Cattaro,
et jetés dans des grottes souterraines, l'humidité et surtout le manque de pain
firent bonne et prompte justice de tous ces coquins.
Le marquis del
Dongo eut une grande place, et, comme il joignait une avarice sordide à une
foule d'autres belles qualités, il se vanta publiquement de ne pas envoyer un
écu à sa soeur, la comtesse Pietranera: toujours folle d'amour, elle ne voulait
pas quitter son mari, et mourait de faim en France avec lui. La bonne marquise
était désespérée; enfin elle réussit à dérober quelques petits diamants dans son
écrin, que son mari lui reprenait tous les soirs pour l'enfermer sous son lit
dans une caisse de fer: la marquise avait apporté huit cent mille francs de dot
à son mari, et recevait quatre-vingts francs par mois pour ses dépenses
personnelles. Pendant les treize mois que les Français passèrent hors de Milan,
cette femme si timide trouva des prétextes et ne quitta pas le noir.
Nous avouerons que, suivant l'exemple de beaucoup de graves auteurs,
nous avons commencé l'histoire de notre héros une année avant sa naissance. Ce
personnage essentiel n'est autre, en effet, que Fabrice Valserra,
marchesino del Dongo, comme on dit à Milan. [ On prononce
markésine. Dans les usages du pays, empruntés à l'Allemagne, ce titre se
donne à tous les fils de marquis, contine à tous les fils de comte,
contessina à toutes les filles de comte, etc. ] Il venait justement de se
donner la peine de naître lorsque les Français furent chassés, et se trouvait,
par le hasard de la naissance, le second fils de ce marquis del Dongo si grand
seigneur, et dont vous connaissez déjà le gros visage blême, le sourire faux et
la haine sans bornes pour les idées nouvelles. Toute la fortune de la maison
était substituée au fils aîné Ascanio del Dongo, le digne portrait de son père.
Il avait huit ans, et Fabrice deux, lorsque tout à coup ce général Bonaparte,
que tous les gens bien nés croyaient pendu depuis longtemps, descendit du mont
Saint-Bernard. Il entra dans Milan: ce moment est encore unique dans l'histoire;
figurez-vous tout un peuple amoureux fou. Peu de jours après, Napoléon gagna la
bataille de Marengo. Le reste est inutile à dire. L'ivresse des Milanais fut au
comble; mais, cette fois, elle était mélangée d'idées de vengeance: on avait
appris la haine à ce bon peuple. Bientôt l'on vit arriver ce qui restait des
patriotes déportés aux bouches de Cattaro; leur retour fut célébré par une fête
nationale. Leurs figures pâles, leurs grands yeux étonnés, leurs membres
amaigris, faisaient un étrange contraste avec la joie qui éclatait de toutes
parts. Leur arrivée fut le signal du départ pour les familles les plus
compromises. Le marquis del Dongo fut des premiers à s'enfuir à son château de
Grianta. Les chefs des grandes familles étaient remplis de haine et de peur;
mais leurs femmes, leurs filles, se rappelaient les joies du premier séjour des
Français, et regrettaient Milan et les bals si gais, qui aussitôt après Marengo
s'organisèrent à la Casa Tanzi. Peu de jours après la victoire, le
général français, chargé de maintenir la tranquillité dans la Lombardie,
s'aperçut que tous les fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de la
campagne, bien loin de songer encore à cette étonnante victoire de Marengo qui
avait changé les destinées de l'Italie, et reconquis treize places fortes en un
jour, n'avaient l'âme occupée que d'une prophétie de saint Giovita, le premier
patron de Brescia. Suivant cette parole sacrée, les prospérités des Français et
de Napoléon devaient cesser treize semaines juste après Marengo. Ce qui excuse
un peu le marquis del Dongo et tous les nobles boudeurs des campagnes, c'est que
réellement et sans comédie ils croyaient à la prophétie. Tous ces gens-là
n'avaient pas lu quatre volumes en leur vie; ils faisaient ouvertement leurs
préparatifs pour rentrer à Milan au bout des treize semaines, mais le temps, en
s'écoulant, marquait de nouveaux succès pour la cause de la France. De retour à
Paris, Napoléon, par de sages décrets, sauvait la révolution à l'intérieur,
comme il l'avait sauvée à Marengo contre les étrangers. Alors les nobles
lombards, réfugiés dans leurs châteaux, découvrirent que d'abord ils avaient mal
compris la prédiction du saint patron de Brescia: il ne s'agissait pas de treize
semaines, mais bien de treize mois. Les treize mois s'écoulèrent, et la
prospérité de la France semblait s'augmenter tous les jours.
Nous
glissons sur dix années de progrès et de bonheur, de 1800 à 1810; Fabrice passa
les premières au château de Grianta, donnant et recevant force coups de poing au
milieu des petits paysans du village, et n'apprenant rien, pas même à lire. Plus
tard, on l'envoya au collège des jésuites à Milan. Le marquis son père exigea
qu'on lui montrât le latin, non point d'après ces vieux auteurs qui parlent
toujours des républiques, mais sur un magnifique volume orné de plus de cent
gravures, chef-d'oeuvre des artistes du XVlIe siècle; c'était la généalogie
latine des Valserra, marquis del Dongo, publiée en 1650 par Fabrice del Dongo,
archevêque de Parme. La fortune des Valserra étant surtout militaire, les
gravures représentaient force batailles, et toujours on voyait quelque héros de
ce nom donnant de grands coups d'épée. Ce livre plaisait fort au jeune Fabrice.
Sa mère, qui l'adorait, obtenait de temps en temps la permission de venir le
voir à Milan; mais son mari ne lui offrant jamais d'argent pour ces voyages,
c'était sa belle-soeur, l'aimable comtesse Pietranera, qui lui en prêtait. Après
le retour des Français, la comtesse était devenue l'une des femmes les plus
brillantes de la cour du prince Eugène, vice-roi d'Italie.
Lorsque
Fabrice eut fait sa première communion, elle obtint du marquis, toujours exilé
volontaire, la permission de le faire sortir quelquefois de son collège. Elle le
trouva singulier, spirituel, fort sérieux, mais joli garçon, et ne déparant
point trop le salon d'une femme à la mode; du reste, ignorant à plaisir, et
sachant à peine écrire. La comtesse, qui portait en toutes choses son caractère
enthousiaste, promit sa protection au chef de l'établissement, si son neveu
Fabrice faisait des progrès étonnants, et à la fin de l'année avait beaucoup de
prix. Pour lui donner les moyens de les mériter, elle l'envoyait chercher tous
les samedis soir, et souvent ne le rendait à ses maîtres que le mercredi ou le
jeudi. Les jésuites, quoique tendrement chéris par le prince vice-roi étaient
repoussés d'Italie par les lois du royaume, et le supérieur du collège, homme
habile, sentit tout le parti qu'il pourrait tirer de ses relations avec une
femme toute-puissante à la cour. Il n'eut garde de se plaindre des absences de
Fabrice, qui, plus ignorant que jamais, à la fin de l'année obtint cinq premiers
prix. A cette condition, la brillante comtesse Pietranera, suivie de son mari,
général commandant une des divisions de la garde, et de cinq ou six des plus
grands personnages de la cour du vice-roi, vint assister à la distribution des
prix chez les jésuites. Le supérieur fut complimenté par ses chefs.
La
comtesse conduisait son neveu à toutes ces fêtes brillantes qui marquèrent le
règne trop court de l'aimable prince Eugène. Elle l'avait créé de son autorité
officier de hussards, et Fabrice, âgé de douze ans, portait cet uniforme. Un
jour, la comtesse, enchantée de sa jolie tournure, demanda pour lui au prince
une place de page, ce qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Le
lendemain, elle eut besoin de tout son crédit pour obtenir que le vice-roi
voulût bien ne pas se souvenir de cette demande, à laquelle rien ne manquait que
le consentement du père du futur page, et ce consentement eût été refusé avec
éclat. A la suite de cette folie, qui fit frémir le marquis boudeur, il trouva
un prétexte pour rappeler à Grianta le jeune Fabrice. La comtesse méprisait
souverainement son frère; elle le regardait comme un sot triste, et qui serait
méchant si jamais il en avait le pouvoir. Mais elle était folle de Fabrice, et,
après dix ans de silence, elle écrivit au marquis pour réclamer son neveu: sa
lettre fut laissée sans réponse.
A son retour dans ce palais formidable,
bâti par le plus belliqueux de ses ancêtres, Fabrice ne savait rien au monde que
faire l'exercice et monter à cheval. Souvent le comte Pietranera, aussi fou de
cet enfant que sa femme, le faisait monter à cheval, et le menait avec lui à la
parade.
En arrivant au château de Grianta, Fabrice, les yeux encore bien
rouges des larmes répandues en quittant les beaux salons de sa tante, ne trouva
que les caresses passionnées de sa mère et de ses soeurs. Le marquis était
enfermé dans son cabinet avec son fils aîné, le marchesino Ascanio. Ils y
fabriquaient des lettres chiffrées qui avaient l'honneur d'être envoyées à
Vienne; le père et le fils ne paraissaient qu'aux heures des repas. Le marquis
répétait avec affectation qu'il apprenait à son successeur naturel à tenir, en
partie double, le compte des produits de chacune de ses terres. Dans le fait, le
marquis était trop jaloux de son pouvoir pour parler de ces choses-là à un fils,
héritier nécessaire de toutes ces terres substituées. Il l'employait à chiffrer
des dépêches de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaine il
faisait passer en Suisse, d'où on les acheminait à Vienne. Le marquis prétendait
faire connaître à ses souverains légitimes l'état intérieur du royaume d'Italie
qu'il ne connaissait pas lui-même, et toutefois ses lettres avaient beaucoup de
succès; voici comment. Le marquis faisait compter sur la grande route, par
quelque agent sûr, le nombre des soldats de tel régiment français ou italien qui
changeait de garnison, et, en rendant compte du fait à la cour de Vienne, il
avait soin de diminuer d'un grand quart le nombre des soldats présents. Ces
lettres, d'ailleurs ridicules, avaient le mérite d'en démentir d'autres plus
véridiques, et elles plaisaient. Aussi, peu de temps avant l'arrivée de Fabrice
au château, le marquis avait-il reçu la plaque d'un ordre renommé: c'était la
cinquième qui ornait son habit de chambellan. A la vérité, il avait le chagrin
de ne pas oser arborer cet habit hors de son cabinet; mais il ne se permettait
jamais de dicter une dépêche sans avoir revêtu le costume brodé, garni de tous
ses ordres. Il eût cru manquer de respect d'en agir autrement.
La
marquise fut émerveillée des grâces de son fils. Mais elle avait conservé
l'habitude d'écrire deux ou trois fois par an au général comte d'A***; c'était
le nom actuel du lieutenant Robert. La marquise avait horreur de mentir aux gens
qu'elle aimait; elle interrogea son fils et fut épouvantée de son ignorance.
S'il me semble peu instruit, se disait-elle, à moi qui ne sais rien,
Robert, qui est si savant, trouverait son éducation absolument manquée; or
maintenant il faut du mérite. Une autre particularité qui l'étonna presque
autant, c'est que Fabrice avait pris au sérieux toutes les choses religieuses
qu'on lui avait enseignées chez les jésuites. Quoique fort pieuse elle-même, le
fanatisme de cet enfant la fit frémir; si le marquis a l'esprit de deviner ce
moyen d'influence, il va m'enlever l'amour de mon fils. Elle pleura beaucoup, et
sa passion pour Fabrice s'en augmenta.
La vie de ce château, peuplé de
trente ou quarante domestiques, était fort triste; aussi Fabrice passait-il
toutes ses journées à la chasse ou à courir le lac sur une barque. Bientôt il
fut étroitement lié avec les cochers et les hommes des écuries; tous étaient
partisans fous des Français et se moquaient ouvertement des valets de chambre
dévots, attachés à la personne du marquis ou à celle de son fils aîné. Le grand
sujet de plaisanterie contre ces personnages graves, c'est qu'ils portaient de
la poudre à l'instar de leurs maîtres.
Livre Premier - Chapitre
II.
... Alors que Vesper vint embrunir nos yeux, Tout épris d'avenir,
je contemple les cieux, En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures, Les
sorts et les destins de toutes créatures. Car lui, du fond des cieux regardant
un humain, Parfois mû de pitié, lui montre le chemin; Par les astres du ciel qui
sont ses caractères, Les choses nous prédit et bonnes et contraires; Mais les
hommes, chargés de terre et de trépas, Méprisent tel écrit, et ne le lisent
pas.
RONSARD
Le marquis professait une haine vigoureuse pour
les lumières: ce sont les idées, disait-il, qui ont perdu l'Italie; il ne savait
trop comment concilier cette sainte horreur de l'instruction, avec le désir de
voir son fils Fabrice perfectionner l'éducation si brillamment commencée chez
les jésuites. Pour courir le moins de risques possible, il chargea le bon abbé
Blanès, curé de Grianta, de faire continuer à Fabrice ses études en latin. Il
eût fallu que le curé lui-même sût cette langue; or elle était l'objet de ses
mépris; ses connaissances en ce genre se bornaient à réciter, par coeur, les
prières de son missel, dont il pouvait rendre à peu près le sens à ses ouailles.
Mais ce curé n'en était pas moins fort respecté et même redouté dans le canton;
il avait toujours dit que ce n'était point en treize semaines ni même en treize
mois, que l'on verrait s'accomplir la célèbre prophétie de saint Giovita, le
patron de Brescia. Il ajoutait, quand il parlait à des amis sûrs, que ce nombre
treize devait être interprété d'une façon qui étonnerait bien du monde,
s'il était permis de tout dire (1813).
Le fait est que l'abbé Blanès,
personnage d'une honnêteté et d'une vertu primitives, et de plus homme
d'esprit, passait toutes les nuits au haut de son clocher; il était fou
d'astrologie. Après avoir usé ses journées à calculer des conjonctions et des
positions d'étoiles, il employait la meilleure part de ses nuits à les suivre
dans le ciel. Par suite de sa pauvreté, il n'avait d'autre instrument qu'une
longue lunette à tuyau de carton. On peut juger du mépris qu'avait pour l'étude
des langues un homme qui passait sa vie à découvrir l'époque précise de la chute
des empires et des révolutions qui changent la face du monde. Que sais-je de
plus sur un cheval, disait-il à Fabrice, depuis qu'on m'a appris qu'en latin il
s'appelle equus ?
Les paysans redoutaient l'abbé Blanès comme un
grand magicien: pour lui, à l'aide de la peur qu'inspiraient ses stations dans
le clocher, il les empêchait de voler. Ses confrères les curés des environs,
fort jaloux de son influence, le détestaient; le marquis del Dongo le méprisait
tout simplement parce qu'il raisonnait trop pour un homme de si bas étage.
Fabrice l'adorait: pour lui plaire il passait quelquefois des soirées entières à
faire des additions ou des multiplications énormes. Puis il montait au clocher:
c'était une grande faveur et que l'abbé Blanès n'avait jamais accordée à
personne; mais il aimait cet enfant pour sa naïveté. Si tu ne deviens pas
hypocrite, lui disait-il, peut-être tu seras un homme.
Deux ou trois
fois par an, Fabrice, intrépide et passionné dans ses plaisirs, était sur le
point de se noyer dans le lac. Il était le chef de toutes les grandes
expéditions des petits paysans de Grianta et de la Cadenabia. Ces enfants
s'étaient procuré quelques petites clefs, et quand la nuit était bien noire, ils
essayaient d'ouvrir les cadenas de ces chaînes qui attachent les bateaux à
quelque grosse pierre ou à quelque arbre voisin du rivage. Il faut savoir que
sur le lac de Côme l'industrie des pêcheurs place des lignes dormantes à une
grande distance des bords. L'extrémité supérieure de la corde est attachée à une
planchette doublée de liège, et une branche de coudrier très flexible, fichée
sur cette planchette, soutient une petite sonnette qui tinte lorsque le poisson,
pris à la ligne, donne des secousses à la corde.
Le grand objet de ces
expéditions nocturnes, que Fabrice commandait en chef, était d'aller visiter les
lignes dormantes, avant que les pêcheurs eussent entendu l'avertissement donné
par les petites clochettes. On choisissait les temps d'orage; et, pour ces
parties hasardeuses, on s'embarquait le matin, une heure avant l'aube. En
montant dans la barque, ces enfants croyaient se précipiter dans les plus grands
dangers, c'était là le beau côté de leur action; et, suivant l'exemple de leurs
pères, ils récitaient dévotement un Ave Maria. Or, il arrivait souvent
qu'au moment du départ, et à l'instant qui suivait l'Ave Maria, Fabrice
était frappé d'un présage. C'était là le fruit qu'il avait retiré des études
astrologiques de son ami l'abbé Blanès, aux prédictions duquel il ne croyait
point. Suivant sa jeune imagination, ce présage lui annonçait avec certitude le
bon ou le mauvais succès; et comme il avait plus de résolution qu'aucun de ses
camarades, peu à peu toute la troupe prit tellement l'habitude des présages, que
si, au moment de s'embarquer, on apercevait sur la côte un prêtre, ou si l'on
voyait un corbeau s'envoler à main gauche, on se hâtait de remettre le cadenas à
la chaîne du bateau, et chacun allait se recoucher. Ainsi l'abbé Blanès n'avait
pas communiqué sa science assez difficile à Fabrice; mais à son insu, il lui
avait inoculé une confiance illimitée dans les signes qui peuvent prédire
l'avenir.
Le marquis sentait qu'un accident arrivé à sa correspondance
chiffrée pouvait le mettre à la merci de sa soeur; aussi tous les ans, à
l'époque de la Sainte-Angela, fête de la comtesse Pietranera, Fabrice obtenait
la permission d'aller passer huit jours à Milan. Il vivait toute l'année dans
l'espérance ou le regret de ces huit jours. En cette grande occasion, pour
accomplir ce voyage politique, le marquis remettait à son fils quatre écus, et,
suivant l'usage, ne donnait rien à sa femme, qui le menait. Mais un des
cuisiniers, six laquais et un cocher avec deux chevaux, partaient pour Côme, la
veille du voyage, et chaque jour, à Milan, la marquise trouvait une voiture à
ses ordres, et un dîner de douze couverts.
Le genre de vie boudeur que
menait le marquis del Dongo était assurément fort peu divertissant; mais il
avait cet avantage qu'il enrichissait à jamais les familles qui avaient la bonté
de s'y livrer. Le marquis, qui avait plus de deux cent mille livres de rente,
n'en dépensait pas le quart; il vivait d'espérances. Pendant les treize années
de 1800 à 1813, il crut constamment et fermement que Napoléon serait renversé
avant six mois. Qu'on juge de son ravissement quand, au commencement de 1813, il
apprit les désastres de la Bérésina! La prise de Paris et la chute de Napoléon
faillirent lui faire perdre la tête; il se permit alors les propos les plus
outrageants envers sa femme et sa soeur. Enfin, après quatorze années d'attente,
il eut cette joie inexprimable de voir les troupes autrichiennes rentrer dans
Milan. D'après les ordres venus de Vienne, le général autrichien reçut le
marquis del Dongo avec une considération voisine du respect; on se hâta de lui
offrir une des premières places dans le gouvernement, et il l'accepta comme le
paiement d'une dette. Son fils aîné eut une lieutenance dans l'un des plus beaux
régiments de la monarchie; mais le second ne voulut jamais accepter une place de
cadet qui lui était offerte. Ce triomphe, dont le marquis jouissait avec une
insolence rare, ne dura que quelques mois, et fut suivi d'un revers humiliant.
Jamais il n'avait eu le talent des affaires, et quatorze années passées à la
campagne, entre ses valets, son notaire et son médecin jointes à la mauvaise
humeur de la vieillesse qui était survenue, en avaient fait un homme tout à fait
incapable. Or il n'est pas possible, en pays autrichien, de conserver une place
importante sans avoir le genre de talent que réclame l'administration lente et
compliquée, mais fort raisonnable, de cette vieille monarchie. Les bévues du
marquis del Dongo scandalisaient les employés et même arrêtaient la marche des
affaires. Ses propos ultra-monarchiques irritaient les populations qu'on voulait
plonger dans le sommeil et l'incurie. Un beau jour, il apprit que Sa Majesté
avait daigné accepter gracieusement la démission qu'il donnait de son emploi
dans l'administration, et en même temps lui conférait la place de second
grand majordome major du royaume lombardo-vénitien. Le marquis fut indigné
de l'injustice atroce dont il était victime; il fit imprimer une lettre à un
ami, lui qui exécrait tellement la liberté de la presse. Enfin il écrivit à
l'Empereur que ses ministres le trahissaient, et n'étaient que des jacobins. Ces
choses faites, il revint tristement à son château de Grianta. Il eut une
consolation. Après la chute de Napoléon, certains personnages puissants à Milan
firent assommer dans les rues le comte Prina, ancien ministre du roi d'Italie,
et homme du premier mérite. Le comte Pietranera exposa sa vie pour sauver celle
du ministre, qui fut tué à coups de parapluie, et dont le supplice dura cinq
heures. Un prêtre, confesseur du marquis del Dongo, eût pu sauver Prina en lui
ouvrant la grille de l'église de San Giovanni, devant laquelle on traînait le
malheureux ministre, qui même un instant fut abandonné dans le ruisseau, au
milieu de la rue mais il refusa d'ouvrir sa grille avec dérision, et, six mois
après, le marquis eut le bonheur de lui faire obtenir un bel avancement.
Il exécrait le comte Pietranera, son beau-frère, lequel, n'ayant pas
cinquante louis de rente, osait être assez content, s'avisait de se montrer
fidèle à ce qu'il avait aimé toute sa vie, et avait l'insolence de prôner cet
esprit de justice sans acception de personnes, que le marquis appelait un
jacobinisme infâme. Le comte avait refusé de prendre du service en Autriche, on
fit valoir ce refus, et, quelques mois après la mort de Prina, les mêmes
personnages qui avaient payé les assassins obtinrent que le général Pietranera
serait jeté en prison. Sur quoi la comtesse, sa femme, prit un passeport et
demanda des chevaux de poste pour aller à Vienne dire la vérité à l'Empereur.
Les assassins de Prina eurent peur, et l'un d'eux, cousin de madame Pietranera,
vint lui apporter à minuit, une heure avant son départ pour Vienne, l'ordre de
mettre en liberté son mari. Le lendemain, le général autrichien fit appeler le
comte Pietranera, le reçut avec toute la distinction possible, et l'assura que
sa pension de retraite ne tarderait pas à être liquidée sur le pied le plus
avantageux. Le brave général Bubna, homme d'esprit et de coeur, avait l'air tout
honteux de l'assassinat de Prina et de la prison du comte.
Après cette
bourrasque, conjurée par le caractère ferme de la comtesse, les deux époux
vécurent, tant bien que mal, avec la pension de retraite, qui, grâce à la
recommandation du général Bubna, ne se fit pas attendre.
Par bonheur, il
se trouva que, depuis cinq ou six ans, la comtesse avait beaucoup d'amitié pour
un jeune homme fort riche, lequel était aussi ami intime du comte, et ne
manquait pas de mettre à leur disposition le plus bel attelage de chevaux
anglais qui fût alors à Milan, sa loge au théâtre de la Scala, et son château à
la campagne. Mais le comte avait la conscience de sa bravoure, son âme était
généreuse, il s'emportait facilement, et alors se permettait d'étranges propos.
Un jour qu'il était à la chasse avec des jeunes gens, l'un d'eux, qui avait
servi sous d'autres drapeaux que lui, se mit à faire des plaisanteries sur la
bravoure des soldats de la république cisalpine; le comte lui donna un soufflet,
l'on se battit aussitôt, et le comte, qui était seul de son bord, au milieu de
tous ces jeunes gens, fut tué. On parla beaucoup de cette espèce de duel, et les
personnes qui s'y étaient trouvées prirent le parti d'aller voyager en Suisse.
Ce courage ridicule qu'on appelle résignation, le courage d'un sot qui
se laisse prendre sans mot dire n'était point à l'usage de la comtesse. Furieuse
de la mort de son mari, elle aurait voulu que Limercati, ce jeune homme riche,
son ami intime, prît aussi la fantaisie de voyager en Suisse, et de donner un
coup de carabine ou un soufflet au meurtrier du comte Pietranera.
Limercati trouva ce projet d'un ridicule achevé et la comtesse s'aperçut
que chez elle le mépris avait tué l'amour. Elle redoubla d'attention pour
Limercati; elle voulait réveiller son amour, et ensuite le planter là et le
mettre au désespoir. Pour rendre ce plan de vengeance intelligible en France, je
dirai qu'à Milan, pays fort éloigné du nôtre, on est encore au désespoir par
amour. La comtesse, qui, dans ses habits de deuil éclipsait de bien loin toutes
ses rivales, fit des coquetteries aux jeunes gens qui tenaient le haut du pavé,
et l'un d'eux, le comte N..., qui, de tout temps, avait dit qu'il trouvait le
mérite de Limercati un peu lourd, un peu empesé pour une femme d'autant d'esprit
devint amoureux fou de la comtesse. Elle écrivit à Limercati:
«Voulez-vous agir une fois en homme d'esprit?
«Figurez-vous que
vous ne m'avez jamais connue.
«Je suis, avec un peu de mépris peut-être,
votre très humble servante,
«GINA PIETRANERA »
A la lecture de
ce billet, Limercati partit pour un de ses châteaux; son amour s'exalta, il
devint fou, et parla de se brûler la cervelle, chose inusitée dans les pays à
enfer. Dès le lendemain de son arrivée à la campagne, il avait écrit à la
comtesse pour lui offrir sa main et ses deux cent mille livres de rente. Elle
lui renvoya sa lettre non décachetée par le groom du comte N... Sur quoi
Limercati a passé trois ans dans ses terres, revenant tous les deux mois à
Milan, mais sans avoir jamais le courage d'y rester, et ennuyant tous ses amis
de son amour passionné pour la comtesse, et du récit circonstancié des bontés
que jadis elle avait pour lui. Dans les commencements, il ajoutait qu'avec le
comte N... elle se perdait, et qu'une telle liaison la déshonorait.
Le
fait est que la comtesse n'avait aucune sorte d'amour pour le comte N..., et
c'est ce qu'elle lui déclara quand elle fut tout à fait sûre du désespoir de
Limercati. Le comte, qui avait de l'usage, la pria de ne point divulguer la
triste vérité dont elle lui faisait confidence: -- Si vous avez l'extrême
indulgence, ajouta-t-il, de continuer à me recevoir avec toutes les distinctions
extérieures accordées à l'amant régnant, je trouverai peut-être une place
convenable.
Après cette déclaration héroïque la comtesse ne voulut plus
des chevaux ni de la loge du comte N... Mais depuis quinze ans elle était
accoutumée à la vie la plus élégante: elle eut à résoudre ce problème difficile
ou pour mieux dire impossible: vivre à Milan avec une pension de quinze cents
francs. Elle quitta son palais, loua deux chambres à un cinquième étage, renvoya
tous ses gens et jusqu'à sa femme de chambre remplacée par une pauvre vieille
faisant des ménages. Ce sacrifice était dans le fait moins héroïque et moins
pénible qu'il ne nous semble; à Milan la pauvreté n'est pas un ridicule, et
partant ne se montre pas aux âmes effrayées comme le pire des maux. Après
quelques mois de cette pauvreté noble, assiégée par les lettres continuelles de
Limercati, et même du comte N... qui lui aussi voulait épouser, il arriva que le
marquis del Dongo, ordinairement d'une avarice exécrable, vint à penser que ses
ennemis pourraient bien triompher de la misère de sa soeur. Quoi! une del Dongo
être réduite à vivre avec la pension que la cour de Vienne, dont il avait tant à
se plaindre, accorde aux veuves de ses généraux!
Il lui écrivit qu'un
appartement et un traitement dignes de sa soeur l'attendaient au château de
Grianta. L'âme mobile de la comtesse embrassa avec enthousiasme l'idée de ce
nouveau genre de vie; il y avait vingt ans qu'elle n'avait pas habité ce château
vénérable s'élevant majestueusement au milieu des vieux châtaigniers plantés du
temps des Sforce. Là, se disait-elle, je trouverai le repos, et, à mon âge,
n'est-ce pas le bonheur? (Comme elle avait trente et un ans elle se croyait
arrivée au moment de la retraite.) Sur ce lac sublime où je suis née, m'attend
enfin une vie heureuse et paisible.
Je ne sais si elle se trompait, mais
ce qu'il y a de sûr c'est que cette âme passionnée, qui venait de refuser si
lestement l'offre de deux immenses fortunes, apporta le bonheur au château de
Grianta. Ses deux nièces étaient folles de joie.-- Tu m'as rendu les beaux jours
de la jeunesse, lui disait la marquise en l'embrassant; la veille de ton
arrivée, j'avais cent ans. La comtesse se mit à revoir, avec Fabrice, tous ces
lieux enchanteurs voisins de Grianta, et si célébrés par les voyageurs: la villa
Melzi de l'autre côté du lac, vis-à-vis le château, et qui lui sert de point de
vue, au-dessus le bois sacré des Sfondrata, et le hardi promontoire qui
sépare les deux branches du lac, celle de Côme, si voluptueuse, et celle qui
court vers Lecco, pleine de sévérité: aspects sublimes et gracieux, que le site
le plus renommé du monde, la baie de Naples, égale, mais ne surpasse point.
C'était avec ravissement que la comtesse retrouvait les souvenirs de sa première
jeunesse et les comparait à ses sensations actuelles. Le lac de Côme, se
disait-elle, n'est point environné, comme le lac de Genève, de grandes pièces de
terre bien closes et cultivées selon les meilleures méthodes, choses qui
rappellent l'argent et la spéculation. Ici de tous côtés je vois des collines
d'inégales hauteurs couvertes de bouquets d'arbres plantés par le hasard, et que
la main de l'homme n'a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu.
Au milieu de ces collines aux formes admirables et se précipitant vers le lac
par des pentes si singulières, je puis garder toutes les illusions des
descriptions du Tasse et de l'Arioste. Tout est noble et tendre, tout parle
d'amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation. Les villages situés à
mi-côte sont cachés par de grands arbres, et au-dessus des sommets des arbres
s'élève l'architecture charmante de leurs jolis clochers. Si quelque petit champ
de cinquante pas de large vient interrompre de temps à autre les bouquets de
châtaigniers et de cerisiers sauvages, l'oeil satisfait y voit croître des
plantes plus vigoureuses et plus heureuses là qu'ailleurs. Par-delà ces
collines, dont le faîte offre des ermitages qu'on voudrait tous habiter, l'oeil
étonné aperçoit les pics des Alpes, toujours couverts de neige, et leur
austérité sévère lui rappelle des malheurs de la vie ce qu'il en faut pour
accroître la volupté présente. L'imagination est touchée par le son lointain de
la cloche de quelque petit village caché sous les arbres: ces sons portés sur
les eaux qui les adoucissent prennent une teinte de douce mélancolie et de
résignation, et semblent dire à l'homme: La vie s'enfuit, ne te montre donc
point si difficile envers le bonheur qui se présente, hâte-toi de jouir. Le
langage de ces lieux ravissants, et qui n'ont point de pareils au monde, rendit
à la comtesse son coeur de seize ans. Elle ne concevait pas comment elle avait
pu passer tant d'années sans revoir le lac. Est-ce donc au commencement de la
vieillesse, se disait-elle, que le bonheur se serait réfugié? Elle acheta une
barque que Fabrice, la marquise et elle ornèrent de leurs mains, car on manquait
d'argent pour tout, au milieu de l'état de maison le plus splendide; depuis sa
disgrâce le marquis del Dongo avait redoublé de faste aristocratique. Par
exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le lac, près de la fameuse allée de
platanes, à côté de la Cadenabia, il faisait construire une digue dont le devis
allait à quatre-vingt mille francs. A l'extrémité de la digue on voyait
s'élever, sur les dessins du fameux marquis Cagnola, une chapelle bâtie tout
entière en blocs de granit énormes, et, dans la chapelle, Marchesi, le sculpteur
à la mode de Milan, lui bâtissait un tombeau sur lequel des bas-reliefs nombreux
devaient représenter les belles actions de ses ancêtres.
Le frère aîné
de Fabrice, le marchesine Ascagne, voulut se mettre des promenades de ces dames;
mais sa tante jetait de l'eau sur ses cheveux poudrés, et avait tous les jours
quelque nouvelle niche à lancer à sa gravité. Enfin il délivra de l'aspect de sa
grosse figure blafarde la joyeuse troupe qui n'osait rire en sa présence. On
pensait qu'il était l'espion du marquis son père, et il fallait ménager ce
despote sévère et toujours furieux depuis sa démission forcée.
Ascagne
jura de se venger de Fabrice.
Il y eut une tempête où l'on courut des
dangers; quoiqu'on eût infiniment peu d'argent, on paya généreusement les deux
bateliers pour qu'ils ne dissent rien au marquis, qui déjà témoignait beaucoup
d'humeur de ce qu'on emmenait ses deux filles. On rencontra une seconde tempête;
elles sont terribles et imprévues sur ce beau lac: des rafales de vent sortent à
l'improviste de deux gorges de montagnes placées dans des directions opposées et
luttent sur les eaux. La comtesse voulut débarquer au milieu de l'ouragan et des
coups de tonnerre; elle prétendait que, placée sur un rocher isolé au milieu du
lac, et grand comme une petite chambre, elle aurait un spectacle singulier; elle
se verrait assiégée de toutes parts par des vagues furieuses, mais, en sautant
de la barque, elle tomba dans l'eau. Fabrice se jeta après elle pour la sauver,
et tous deux furent entraînés assez loin. Sans doute il n'est pas beau de se
noyer, mais l'ennui, tout étonné, était banni du château féodal. La comtesse
s'était passionnée pour le caractère primitif et pour l'astrologie de l'abbé
Blanès. Le peu d'argent qui lui restait après l'acquisition de la barque avait
été employé à acheter un petit télescope de rencontre, et presque tous les
soirs, avec ses nièces et Fabrice, elle allait s'établir sur la plate-forme
d'une des tours gothiques du château. Fabrice était le savant de la troupe, et
l'on passait là plusieurs heures fort gaiement, loin des espions.
Il
faut avouer qu'il y avait des journées où la comtesse n'adressait la parole à
personne; on la voyait se promener sous les hauts châtaigniers, plongée dans de
sombres rêveries; elle avait trop d'esprit pour ne pas sentir parfois l'ennui
qu'il y a à ne pas échanger ses idées. Mais le lendemain elle riait comme la
veille: c'étaient les doléances de la marquise, sa belle-soeur, qui produisaient
ces impressions sombres sur cette âme naturellement si agissante.
--
Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans ce triste château!
s'écriait la marquise.
Avant l'arrivée de la comtesse, elle n'avait pas
même le courage d'avoir de ces regrets.
L'on vécut ainsi pendant l'hiver
de 1814 à 1815. Deux fois, malgré sa pauvreté, la comtesse vint passer quelques
jours à Milan; il s'agissait de voir un ballet sublime de Vigano, donné au
théâtre de la Scala, et le marquis ne défendait point à sa femme d'accompagner
sa belle-soeur. On allait toucher les quartiers de la petite pension, et c'était
la pauvre veuve du général cisalpin qui prêtait quelques sequins à la richissime
marquise del Dongo. Ces parties étaient charmantes; on invitait à dîner de vieux
amis, et l'on se consolait en riant de tout, comme de vrais enfants. Cette
gaieté italienne, pleine de brio et d'imprévu, faisait oublier la
tristesse sombre que les regards du marquis et de son fils aîné répandaient
autour d'eux à Grianta. Fabrice à peine âgé de seize ans, représentait fort bien
le chef de la maison.
Le 7 mars 1815, les dames étaient de retour,
depuis l'avant-veille, d'un charmant petit voyage de Milan; elles se promenaient
dans la belle allée de platanes récemment prolongée sur l'extrême bord du lac.
Une barque parut, venant du côté de Côme, et fit des signes singuliers. Un agent
du marquis sauta sur la digue: Napoléon venait de débarquer au golfe de Juan.
L'Europe eut la bonhomie d'être surprise de cet événement, qui ne surprit point
le marquis del Dongo; il écrivit à son souverain une lettre pleine d'effusion de
coeur; il lui offrait ses talents et plusieurs millions, et lui répétait que ses
ministres étaient des jacobins d'accord avec les meneurs de Paris.
Le 8
mars, à six heures du matin, le marquis, revêtu de ses insignes, se faisait
dicter, par son fils aîné, le brouillon d'une troisième dépêche politique; il
s'occupait avec gravité à la transcrire de sa belle écriture soignée, sur du
papier portant en filigrane l'effigie du souverain. Au même instant, Fabrice se
faisait annoncer chez la comtesse Pietranera.
-- Je pars, lui dit-il, je
vais rejoindre l'Empereur, qui est aussi roi d'Italie; il avait tant d'amitié
pour ton mari! Je passe par la Suisse. Cette nuit, à Menagio, mon ami Vasi, le
marchand de baromètres, m'a donné son passeport; maintenant donne-moi quelques
napoléons, car je n'en ai que deux à moi; mais s'il le faut, j'irai à pied.
La comtesse pleurait de joie et d'angoisse.-- Grand Dieu! pourquoi
faut-il que cette idée te soit venue! s'écriait-elle en saisissant les mains de
Fabrice.
Elle se leva et alla prendre dans l'armoire au linge, où elle
était soigneusement cachée, une petite bourse ornée de perles; c'était tout ce
qu'elle possédait au monde.
-- Prends, dit-elle à Fabrice; mais au nom
de Dieu! ne te fais pas tuer. Que restera-t-il à ta malheureuse mère et à moi,
si tu nous manques? Quant au succès de Napoléon, il est impossible, mon pauvre
ami; nos messieurs sauront bien le faire périr. N'as-tu pas entendu, il y a huit
jours, à Milan, l'histoire des vingt-trois projets d'assassinat tous si bien
combinés et auxquels il n'échappa que par miracle? et alors il était
tout-puissant. Et tu as vu que ce n'est pas la volonté de le perdre qui manque à
nos ennemis; la France n'était plus rien depuis son départ.
C'était avec
l'accent de l'émotion la plus vive que la comtesse parlait à Fabrice des futures
destinées de Napoléon. -- En te permettant d'aller le rejoindre, je lui sacrifie
ce que j'ai de plus cher au monde, disait-elle. Les yeux de Fabrice se
mouillèrent, il répandit des larmes en embrassant la comtesse, mais sa
résolution de partir ne fut pas un instant ébranlée. Il expliquait avec effusion
à cette amie si chère toutes les raisons qui le déterminaient, et que nous
prenons la liberté de trouver bien plaisantes.
-- Hier soir, il était
six heures moins sept minutes, nous nous promenions, comme tu sais, sur le bord
du lac dans l'allée de platanes, au-dessous de la Casa Sommariva, et nous
marchions vers le sud. Là, pour la première fois, j'ai remarqué au loin le
bateau qui venait de Côme, porteur d'une si grande nouvelle. Comme je regardais
ce bateau sans songer à l'Empereur, et seulement enviant le sort de ceux qui
peuvent voyager, tout à coup j'ai été saisi d'une émotion profonde. Le bateau a
pris terre, l'agent a parlé bas à mon père, qui a changé de couleur, et nous a
pris à part pour nous annoncer la terrible nouvelle. Je me tournai vers
le lac sans autre but que de cacher les larmes de joie dont mes yeux étaient
inondés. Tout à coup, à une hauteur immense et à ma droite j'ai vu un aigle,
l'oiseau de Napoléon; il volait majestueusement se dirigeant vers la Suisse, et
par conséquent vers Paris. Et moi aussi, me suis-je dit à l'instant, je
traverserai la Suisse avec la rapidité de l'aigle, et j'irai offrir à ce grand
homme bien peu de chose, mais enfin tout ce que je puis offrir, le secours de
mon faible bras. Il voulut nous donner une patrie et il aima mon oncle. A
l'instant, quand je voyais encore l'aigle, par un effet singulier mes larmes se
sont taries; et la preuve que cette idée vient d'en haut, c'est qu'au même
moment, sans discuter, j'ai pris ma résolution et j'ai vu les moyens d'exécuter
ce voyage. En un clin d'oeil toutes les tristesses qui, comme tu sais,
empoisonnent ma vie, surtout les dimanches, ont été comme enlevées par un
souffle divin. J'ai vu cette grande image de l'Italie se relever de la fange où
les Allemands la retiennent plongée [ C'est un personnage passionné qui parle,
il traduit en prose quelques vers du célèbre Monti. ]; elle étendait ses bras
meurtris et encore à demi chargés de chaînes vers son roi et son libérateur. Et
moi, me suis-je dit, fils encore inconnu de cette mère malheureuse, je partirai,
j'irai mourir ou vaincre avec cet homme marqué par le destin, et qui voulut nous
laver du mépris que nous jettent même les plus esclaves et les plus vils parmi
les habitants de l'Europe.
-- Tu sais, ajouta-t-il à voix basse en se
rapprochant de la comtesse, et fixant sur elle ses yeux d'où jaillissaient des
flammes, tu sais ce jeune marronnier que ma mère, l'hiver de ma naissance,
planta elle-même au bord de la grande fontaine dans notre forêt, à deux lieues
d'ici: avant de rien faire, j'ai voulu l'aller visiter. Le printemps n'est pas
trop avancé, me disais-je: eh bien! si mon arbre a des feuilles, ce sera un
signe pour moi. Moi aussi je dois sortir de l'état de torpeur où je languis dans
ce triste et froid château. Ne trouves-tu pas que ces vieux murs noircis,
symboles maintenant et autrefois moyens du despotisme, sont une véritable image
du triste hiver? ils sont pour moi ce que l'hiver est pour mon arbre.
Le
croirais-tu, Gina? hier soir à sept heures et demie j'arrivais à mon marronnier;
il avait des feuilles, de jolies petites feuilles déjà assez grandes! Je les
baisai sans leur faire de mal. J'ai bêché la terre avec respect à l'entour de
l'arbre chéri. Aussitôt, rempli d'un transport nouveau, j'ai traversé la
montagne; je suis arrivé à Menagio: il me fallait un passeport pour entrer en
Suisse. Le temps avait volé, il était déjà une heure du matin quand je me suis
vu à la porte de Vasi. Je pensais devoir frapper longtemps pour le réveiller;
mais il était debout avec trois de ses amis. A mon premier mot: «Tu vas
rejoindre Napoléon! » s'est-il écrié, et il m'a sauté au cou. Les autres aussi
m'ont embrassé avec transport. «Pourquoi suis-je marié! » disait l'un d'eux.
Madame Pietranera était devenue pensive; elle crut devoir présenter
quelques objections. Si Fabrice eût eu la moindre expérience, il eût bien vu que
la comtesse elle-même ne croyait pas aux bonnes raisons qu'elle se hâtait de lui
donner. Mais, à défaut d'expérience, il avait de la résolution; il ne daigna pas
même écouter ces raisons. La comtesse se réduisit bientôt à obtenir de lui que
du moins il fît part de son projet à sa mère.
-- Elle le dira à mes
soeurs, et ces femmes me trahiront à leur insu! s'écria Fabrice avec une sorte
de hauteur héroïque.
-- Parlez donc avec plus de respect, dit la
comtesse souriant au milieu de ses larmes, du sexe qui fera votre fortune; car
vous déplairez toujours aux hommes, vous avez trop de feu pour les âmes
prosaïques.
La marquise fondit en larmes en apprenant l'étrange projet
de son fils; elle n'en sentait pas l'héroïsme, et fit tout son possible pour le
retenir. Quand elle fut convaincue que rien au monde, excepté les murs d'une
prison, ne pourrait l'empêcher de partir elle lui remit le peu d'argent qu'elle
possédait; puis elle se souvint qu'elle avait depuis la veille huit ou dix
petits diamants valant peut-être dix mille francs, que le marquis lui avait
confiés pour les faire monter à Milan. Les soeurs de Fabrice entrèrent chez leur
mère tandis que la comtesse cousait ces diamants dans l'habit de voyage de notre
héros; il rendait à ces pauvres femmes leurs chétifs napoléons. Ses soeurs
furent tellement enthousiasmées de son projet, elles l'embrassaient avec une
joie si bruyante qu'il prit à la main quelques diamants qui restaient encore à
cacher, et voulut partir sur-le-champ.
-- Vous me trahiriez à votre
insu, dit-il à ses soeurs. Puisque j'ai tant d'argent, il est inutile d'emporter
des hardes; on en trouve partout. Il embrassa ces personnes qui lui étaient si
chères, et partit à l'instant même sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il
marcha si vite, craignant toujours d'être poursuivi par des gens à cheval, que
le soir même il entrait à Lugano. Grâce à Dieu, il était dans une ville suisse,
et ne craignait plus d'être violenté sur la route solitaire par des gendarmes
payés par son père. De ce lieu, il lui écrivit une belle lettre, faiblesse
d'enfant qui donna de la consistance à la colère du marquis. Fabrice prit la
poste, passa le Saint-Gothard; son voyage fut rapide, et il entra en France par
Pontarlier. L'Empereur était à Paris. Là commencèrent les malheurs de Fabrice;
il était parti dans la ferme intention de parler à l'Empereur: jamais il ne lui
était venu à l'esprit que ce fût chose difficile. A Milan, dix fois par jour il
voyait le prince Eugène et eût pu lui adresser la parole. A Paris, tous les
matins, il allait dans la cour du château des Tuileries assister aux revues
passées par Napoléon; mais jamais il ne put approcher de l'Empereur. Notre héros
croyait tous les Français profondément émus comme lui de l'extrême danger que
courait la patrie. A la table de l'hôtel où il était descendu, il ne fit point
mystère de ses projets et de son dévouement; il trouva des jeunes gens d'une
douceur aimable, encore plus enthousiastes que lui, et qui, en peu de jours, ne
manquèrent pas de lui voler tout l'argent qu'il possédait. Heureusement, par
pure modestie, il n'avait pas parlé des diamants donnés par sa mère. Le matin
où, à la suite d'une orgie, il se trouva décidément volé, il acheta deux beaux
chevaux, prit pour domestique un ancien soldat palefrenier du maquignon, et,
dans son mépris pour les jeunes Parisiens beaux parleurs, partit pour l'armée.
Il ne savait rien, sinon qu'elle se rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-il
arrivé sur la frontière, qu'il trouva ridicule de se tenir dans une maison,
occupé à se chauffer devant une bonne cheminée, tandis que des soldats
bivouaquaient. Quoi que pût lui dire son domestique, qui ne manquait pas de bon
sens, il courut se mêler imprudemment aux bivouacs de l'extrême frontière, sur
la route de Belgique. A peine fut-il arrivé au premier bataillon placé à côté de
la route, que les soldats se mirent à regarder ce jeune bourgeois, dont la mise
n'avait rien qui rappelât l'uniforme. La nuit tombait, il faisait un vent froid.
Fabrice s'approcha d'un feu, et demanda l'hospitalité en payant. Les soldats se
regardèrent étonnés surtout de l'idée de payer, et lui accordèrent avec bonté
une place au feu; son domestique lui fit un abri. Mais, une heure après,
l'adjudant du régiment passant à portée du bivouac, les soldats allèrent lui
raconter l'arrivée de cet étranger parlant mal français. L'adjudant interrogea
Fabrice, qui lui parla de son enthousiasme pour l'Empereur avec un accent fort
suspect; sur quoi ce sous-officier le pria de le suivre jusque chez le colonel,
établi dans une ferme voisine. Le domestique de Fabrice s'approcha avec les deux
chevaux. Leur vue parut frapper si vivement l'adjudant sous-officier,
qu'aussitôt il changea de pensée, et se mit à interroger aussi le domestique.
Celui- ci, ancien soldat, devinant d'abord le plan de campagne de son
interlocuteur, parla des protections qu'avait son maître, ajoutant que, certes,
on ne lui chiperait pas ses beaux chevaux. Aussitôt un soldat appelé par
l'adjudant lui mit la main sur le collet; un autre soldat prit soin des chevaux,
et, d'un air sévère, l'adjudant ordonna à Fabrice de le suivre sans répliquer.
Après lui avoir fait faire une bonne lieue, à pied, dans l'obscurité
rendue plus profonde en apparence par le feu des bivouacs qui de toutes parts
éclairaient l'horizon, l'adjudant remit Fabrice à un officier de gendarmerie
qui, d'un air grave, lui demanda ses papiers. Fabrice montra son passeport qui
le qualifiait marchand de baromètres portant sa marchandise.
--
Sont-ils bêtes, s'écria l'officier, c'est aussi trop fort!
Il fit des
questions à notre héros qui parla de l'Empereur et de la liberté dans les termes
du plus vif enthousiasme; sur quoi l'officier de gendarmerie fut saisi d'un rire
fou.
-- Parbleu! tu n'es pas trop adroit! s'écria-t-il. Il est un peu
fort de café que l'on ose nous expédier des blancs-becs de ton espèce! Et quoi
que pût dire Fabrice, qui se tuait à expliquer qu'en effet il n'était pas
marchand de baromètres, l'officier l'envoya à la prison de B..., petite ville du
voisinage où notre héros arriva sur les trois heures du matin, outré de fureur
et mort de fatigue.
Fabrice, d'abord étonné, puis furieux, ne comprenant
absolument rien à ce qui lui arrivait, passa trente-trois longues journées dans
cette misérable prison; il écrivait lettres sur lettres au commandant de la
place, et c'était la femme du geôlier, belle Flamande de trente-six ans, qui se
chargeait de les faire parvenir. Mais comme elle n'avait nulle envie de faire
fusiller un aussi joli garçon, et que d'ailleurs il payait bien, elle ne
manquait pas de jeter au feu toutes ces lettres. Le soir, fort tard, elle
daignait venir écouter les doléances du prisonnier; elle avait dit à son mari
que le blanc-bec avait de l'argent, sur quoi le prudent geôlier lui avait donné
carte blanche. Elle usa de la permission et reçut quelques napoléons d'or, car
l'adjudant n'avait enlevé que les chevaux, et l'officier de gendarmerie n'avait
rien confisqué du tout. Une après-midi du mois de juin, Fabrice entendit une
forte canonnade assez éloignée. On se battait donc enfin! son coeur bondissait
d'impatience. Il entendit aussi beaucoup de bruit dans la ville; en effet un
grand mouvement s'opérait, trois divisions traversaient B... Quand, sur les onze
heures du soir, la femme du geôlier vint partager ses peines, Fabrice fut plus
aimable encore que de coutume; puis lui prenant les mains:
-- Faites-moi
sortir d'ici, je jurerai sur l'honneur de revenir dans la prison dès qu'on aura
cessé de se battre.
-- Balivernes que tout cela! As-tu du quibus
? Il parut inquiet, il ne comprenait pas le mot quibus. La geôlière,
voyant ce mouvement, jugea que les eaux étaient basses, et, au lieu de parler de
napoléons d'or comme elle l'avait résolu, elle ne parla plus que de francs.
-- Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine de francs, je
mettrai un double napoléon sur chacun des yeux du caporal qui va venir relever
la garde pendant la nuit. Il ne pourra te voir partir de prison, et si son
régiment doit filer dans la journée, il acceptera.
Le marché fut bientôt
conclu. La geôlière consentit même à cacher Fabrice dans sa chambre d'où il
pourrait plus facilement s'évader le lendemain matin.
Le lendemain,
avant l'aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice:
-- Mon cher
petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain métier: crois-moi, n'y
reviens plus.
-- Mais quoi! répétait Fabrice, il est donc criminel de
vouloir défendre la patrie?
-- Suffit. Rappelle-toi toujours que je t'ai
sauvé la vie; ton cas était net, tu aurais été fusillé, mais ne le dis à
personne, car tu nous ferais perdre notre place à mon mari et à moi; surtout ne
répète jamais ton mauvais conte d'un gentilhomme de Milan déguisé en marchand de
baromètres, c'est trop bête. Ecoute-moi bien, je vais te donner les habits d'un
hussard mort avant-hier dans la prison: n'ouvre la bouche que le moins possible,
mais enfin, si un maréchal des logis ou un officier t'interroge de façon à te
forcer de répondre, dis que tu es resté malade chez un paysan qui t'a recueilli
par charité comme tu tremblais la fièvre dans un fossé de la route. Si l'on
n'est pas satisfait de cette réponse, ajoute que tu vas rejoindre ton régiment.
On t'arrêtera peut-être à cause de ton accent: alors dis que tu es né en
Piémont, que tu es un conscrit resté en France l'année passée, etc., etc.
Pour la première fois, après trente-trois jours de fureur, Fabrice
comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un espion. Il
raisonna avec la geôlière, qui, ce matin-là, était fort tendre, et enfin tandis
qu'armée d'une aiguille elle rétrécissait les habits du hussard, il raconta son
histoire bien clairement à cette femme étonnée. Elle y crut un instant; il avait
l'air si naïf, et il était si joli habillé en hussard!
-- Puisque tu as
tant de bonne volonté pour te battre, lui dit-elle enfin à demi persuadée, il
fallait donc en arrivant à Paris t'engager dans un régiment. En payant à boire à
un maréchal des logis, ton affaire était faite! La geôlière ajouta beaucoup de
bons avis pour l'avenir, et enfin, à la petite pointe du jour, mit Fabrice hors
de chez elle, après lui avoir fait jurer cent et cent fois que jamais il ne
prononcerait son nom, quoi qu'il pût arriver. Dès que Fabrice fut sorti de la
petite ville, marchant gaillardement le sabre de hussard sous le bras, il lui
vint un scrupule. Me voici, se dit-il, avec l'habit et la feuille de route d'un
hussard mort en prison, où l'avait conduit, dit-on, le vol d'une vache et de
quelques couverts d'argent! j'ai pour ainsi dire succédé à son être... et cela
sans le vouloir ni le prévoir en aucune manière! Gare la prison!... Le présage
est clair, j'aurai beaucoup à souffrir de la prison!
Il n'y avait pas
une heure que Fabrice avait quitté sa bienfaitrice, lorsque la pluie commença à
tomber avec une telle force qu'à peine le nouvel hussard pouvait-il marcher,
embarrassé par des bottes grossières qui n'étaient pas faites pour lui. Il fit
rencontre d'un paysan monté sur un méchant cheval, il acheta le cheval en
s'expliquant par signes; la geôlière lui avait recommandé de parler le moins
possible, à cause de son accent.
Ce jour-là l'armée, qui venait de
gagner la bataille de Ligny, était en pleine marche sur Bruxelles; on était à la
veille de la bataille de Waterloo. Sur le midi, la pluie à verse continuant
toujours, Fabrice entendit le bruit du canon; ce bonheur lui fit oublier tout à
fait les affreux moments de désespoir que venait de lui donner cette prison si
injuste. Il marcha jusqu'à la nuit très avancée, et comme il commençait à avoir
quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison de paysan fort
éloignée de la route. Ce paysan pleurait et prétendait qu'on lui avait tout
pris; Fabrice lui donna un écu, et il trouva de l'avoine. Mon cheval n'est pas
beau, se dit Fabrice; mais qu'importe, il pourrait bien se trouver du goût de
quelque adjudant, et il alla coucher à l'écurie à ses côtés. Une heure avant le
jour, le lendemain, Fabrice était sur la route, et, à force de caresses, il
était parvenu à faire prendre le trot à son cheval. Sur les cinq heures, il
entendit la canonnade: c'étaient les préliminaires de Waterloo.
Livre Premier - Chapitre III.
Fabrice trouva bientôt des
vivandières, et l'extrême reconnaissance qu'il avait pour la geôlière de B***;
le porta à leur adresser la parole: il demanda à l'une d'elles où était le 4e
régiment de hussards, auquel il appartenait.
-- Tu ferais tout aussi
bien de ne pas tant te presser mon petit soldat, dit la cantinière touchée par
la pâleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu n'as pas encore la poigne assez ferme
pour les coups de sabre qui vont se donner aujourd'hui. Encore si tu avais un
fusil, je ne dis pas, tu pourrais lâcher ta balle tout comme un autre.
Ce conseil déplut à Fabrice; mais il avait beau pousser son cheval, il
ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantinière. De temps à autre
le bruit du canon semblait se rapprocher et les empêchait de s'entendre, car
Fabrice était tellement hors de lui d'enthousiasme et de bonheur, qu'il avait
renoué la conversation. Chaque mot de la cantinière redoublait son bonheur en le
lui faisant comprendre. A l'exception de son vrai nom et de sa fuite de prison,
il finit par tout dire à cette femme qui semblait si bonne. Elle était fort
étonnée et ne comprenait rien du tout à ce que lui racontait ce beau jeune
soldat.
-- Je vois le fin mot, s'écria-t-elle enfin d'un air de
triomphe: vous êtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine
du 4e de hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l'uniforme que vous
portez, et vous courez après elle. Vrai, comme Dieu est là-haut, vous n'avez
jamais été soldat; mais, comme un brave garçon que vous êtes, puisque votre
régiment est au feu, vous voulez y paraître, et ne pas passer pour un capon.
Fabrice convint de tout: c'était le seul moyen qu'il eût de recevoir de
bons conseils. J'ignore toutes les façons d'agir de ces Français, se disait-il,
et, si je ne suis pas guidé par quelqu'un, je parviendrai encore à me faire
jeter en prison, et l'on me volera mon cheval.
-- D'abord, mon petit,
lui dit la cantinière, qui devenait de plus en plus son amie, conviens que tu
n'as pas vingt et un ans: c'est tout le bout du monde si tu en as dix-sept.
C'était la vérité, et Fabrice l'avoua de bonne grâce.
-- Ainsi,
tu n'es pas même conscrit; c'est uniquement à cause des beaux yeux de la madame
que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n'est pas dégoûtée. Si tu as
encore quelques-uns de ces jaunets qu'elle t'a remis, il faut
primo que tu achètes un autre cheval; vois comme ta rosse dresse les
oreilles quand le bruit du canon ronfle d'un peu près; c'est là un cheval de
paysan qui te fera tuer dès que tu seras en ligne. Cette fumée blanche, que tu
vois là-bas par-dessus la haie, ce sont des feux de peloton, mon petit! Ainsi,
prépare-toi à avoir une fameuse venette, quand tu vas entendre siffler les
balles. Tu ferais aussi bien de manger un morceau tandis que tu en as encore le
temps.
Fabrice suivit ce conseil, et, présentant un napoléon à la
vivandière, la pria de se payer.
-- C'est pitié de le voir! s'écria
cette femme; le pauvre petit ne sait pas seulement dépenser son argent! Tu
mériterais bien qu'après avoir empoigné ton napoléon je fisse prendre son grand
trot à Cocotte; du diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud,
en me voyant détaler? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre jamais
d'or. Tiens, lui dit-elle, voilà dix-huit francs cinquante centimes, et ton
déjeuner te coûte trente sous. Maintenant, nous allons bientôt avoir des chevaux
à revendre. Si la bête est petite, tu en donneras dix francs, et, dans tous les
cas, jamais plus de vingt francs, quand ce serait le cheval des quatre fils
Aymon.
Le déjeuner fini, la vivandière, qui pérorait toujours, fut
interrompue par une femme qui s'avançait à travers champs, et qui passa sur la
route.
-- Holà, hé! lui cria cette femme; holà! Margot! ton 6e léger est
sur la droite.
-- Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandière
à notre héros; mais en vérité tu me fais pitié; j'ai de l'amitié pour toi,
sacrédié! Tu ne sais rien de rien, tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu!
Viens-t'en au 6e léger avec moi.
-- Je comprends bien que je ne sais
rien, lui dit Fabrice, mais je veux me battre et suis résolu d'aller là-bas vers
cette fumée blanche.
-- Regarde comme ton cheval remue les oreilles! Dès
qu'il sera là-bas, quelque peu de vigueur qu'il ait, il te forcera la main, il
se mettra à galoper, et Dieu sait où il te mènera. Veux-tu m'en croire? Dès que
tu seras avec les petits soldats, ramasse un fusil et une giberne, mets-toi à
côté des soldats et fais comme eux, exactement. Mais, mon Dieu, je parie que tu
ne sais pas seulement déchirer une cartouche.
Fabrice, fort piqué, avoua
cependant à sa nouvelle amie qu'elle avait deviné juste.
-- Pauvre
petit! il va être tué tout de suite; vrai comme Dieu! ça ne sera pas long. Il
faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la cantinière d'un air
d'autorité.
-- Mais je veux me battre.
-- Tu te battras aussi;
va, le 6e léger est un fameux, et aujourd'hui il y en a pour tout le monde.
-- Mais serons-nous bientôt à votre régiment?
-- Dans un quart
d'heure tout au plus.
Recommandé par cette brave femme, se dit Fabrice,
mon ignorance de toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je
pourrai me battre. A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n'attendait
pas l'autre. C'est comme un chapelet, dit Fabrice.
-- On commence à
distinguer les feux de peloton, dit la vivandière en donnant un coup de fouet à
son petit cheval qui semblait tout animé par le feu.
La cantinière
tourna à droite et prit un chemin de traverse au milieu des prairies; il y avait
un pied de boue; la petite charrette fut sur le point d'y rester: Fabrice poussa
à la roue. Son cheval tomba deux fois; bientôt le chemin, moins rempli d'eau, ne
fut plus qu'un sentier au milieu du gazon. Fabrice n'avait pas fait cinq cents
pas que sa rosse s'arrêta tout court: c'était un cadavre, posé en travers du
sentier, qui faisait horreur au cheval et au cavalier.
La figure de
Fabrice, très pâle naturellement, prit une teinte verte fort prononcée: la
cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme se parlant à elle-même: Ca
n'est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre héros, elle éclata
de rire.
-- Ha! ha! mon petit! s'écria-t-elle, en voilà du nanan!
Fabrice restait glacé. Ce qui le frappait surtout c'était la saleté des pieds de
ce cadavre qui déjà était dépouillé de ses souliers, et auquel on n'avait laissé
qu'un mauvais pantalon tout souillé de sang.
-- Approche, lui dit la
cantinière; descends de cheval; il faut que tu t'y accoutumes; tiens,
s'écria-t-elle, il en a eu par la tête.
Une balle, entrée à côté du nez,
était sortie par la tempe opposée, et défigurait ce cadavre d'une façon hideuse;
il était resté avec un oeil ouvert.
-- Descends donc de cheval, petit,
dit la cantinière, et donne-lui une poignée de main pour voir s'il te la rendra.
Sans hésiter, quoique prêt à rendre l'âme de dégoût, Fabrice se jeta à
bas de cheval et prit la main du cadavre qu'il secoua ferme; puis il resta comme
anéanti; il sentait qu'il n'avait pas la force de remonter à cheval. Ce qui lui
faisait horreur surtout c'était cet oeil ouvert.
La vivandière va me
croire un lâche, se disait-il avec amertume; mais il sentait l'impossibilité de
faire un mouvement: il serait tombé. Ce moment fut affreux; Fabrice fut sur le
point de se trouver mal tout à fait. La vivandière s'en aperçut, sauta lestement
à bas de sa petite voiture, et lui présenta, sans mot dire, un verre
d'eau-de-vie qu'il avala d'un trait; il put remonter sur sa rosse, et continua
la route sans dire une parole. La vivandière le regardait de temps à autre du
coin de l'oeil.
-- Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin,
aujourd'hui tu resteras avec moi. Tu vois bien qu'il faut que tu apprennes le
métier de soldat.
-- Au contraire, je veux me battre tout de suite,
s'écria notre héros d'un air sombre, qui sembla de bon augure à la vivandière.
Le bruit du canon redoublait et semblait s'approcher. Les coups commençaient à
former comme une basse continue; un coup n'était séparé du coup voisin par aucun
intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait le bruit d'un torrent
lointain, on distinguait fort bien les feux de peloton.
Dans ce moment
la route s'enfonçait au milieu d'un bouquet de bois; la vivandière vit trois ou
quatre soldats des nôtres qui venaient à elle courant à toutes jambes; elle
sauta lestement à bas de sa voiture et courut se cacher à quinze ou vingt pas du
chemin. Elle se blottit dans un trou qui était resté au lieu où l'on venait
d'arracher un grand arbre. Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un
lâche! Il s'arrêta auprès de la petite voiture abandonnée par la cantinière et
tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention à lui et passèrent en
courant le long du bois, à gauche de la route.
-- Ce sont des nôtres,
dit tranquillement la vivandière en revenant tout essoufflée vers sa petite
voiture... Si ton cheval était capable de galoper, je te dirais: pousse en avant
jusqu'au bout du bois, vois s'il y a quelqu'un dans la plaine. Fabrice ne se le
fit pas dire deux fois, il arracha une branche à un peuplier, l'effeuilla et se
mit à battre son cheval à tour de bras; la rosse prit le galop un instant puis
revint à son petit trot accoutumé. La vivandière avait mis son cheval au
galop:-- Arrête-toi, donc, arrête! criait-elle à Fabrice. Bientôt tous les deux
furent hors du bois; en arrivant au bord de la plaine, ils entendirent un tapage
effroyable, le canon et la mousqueterie tonnaient de tous les côtés, à droite, à
gauche, derrière. Et comme le bouquet de bois d'où ils sortaient occupait un
tertre élevé de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aperçurent assez
bien un coin de la bataille; mais enfin il n'y avait personne dans le pré
au-delà du bois. Ce pré était bordé, à mille pas de distance, par une longue
rangée de saules, très touffus; au-dessus des saules paraissait une fumée
blanche qui quelquefois s'élevait dans le ciel en tournoyant.
-- Si je
savais seulement où est le régiment! disait la cantinière embarrassée. Il ne
faut pas traverser ce grand pré tout droit. A propos, toi, dit-elle à Fabrice,
si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la pointe de ton sabre, ne va pas
t'amuser à le sabrer.
Ace moment, la cantinière aperçut les quatre
soldats dont nous venons de parler, ils débouchaient du bois dans la plaine à
gauche de la route. L'un d'eux était à cheval.
-- Voilà ton affaire,
dit-elle à Fabrice. Holà! ho! cria-t-elle à celui qui était à cheval, viens donc
ici boire le verre d'eau-de-vie; les soldats s'approchèrent.
-- Où est
le 6e léger? cria-t-elle.
-- Là-bas, à cinq minutes d'ici, en avant de
ce canal qui est le long des saules; même que le colonel Macon vient d'être tué.
-- Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi?
-- Cinq francs! tu ne
plaisantes pas mal, petite mère, un cheval d'officier que je vais vendre cinq
napoléons avant un quart d'heure.
-- Donne-m'en un de tes napoléons, dit
la vivandière à Fabrice. Puis s'approchant du soldat à cheval: Descends
vivement, lui dit-elle, voilà ton napoléon.
Le soldat descendit, Fabrice
sauta en selle gaiement, la vivandière détachait le petit portemanteau qui était
sur la rosse.
-- Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats,
c'est comme ça que vous laissez travailler une dame!
Mais à peine le
cheval de prise sentit le portemanteau, qu'il se mit à se cabrer, et Fabrice,
qui montait fort bien, eut besoin de toute sa force pour le contenir.
--
Bon signe! dit la vivandière, le monsieur n'est pas accoutumé au chatouillement
du portemanteau.
-- Un cheval de général, s'écriait le soldat qui
l'avait vendu, un cheval qui vaut dix napoléons comme un liard!
-- Voilà
vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de se trouver entre
les jambes un cheval qui eût du mouvement.
Ace moment, un boulet donna
dans la ligne de saules, qu'il prit de biais, et Fabrice eut le curieux
spectacle de toutes ces petites branches volant de côté et d'autre comme rasées
par un coup de faux.
-- Tiens, voilà le brutal qui s'avance, lui dit le
soldat en prenant ses vingt francs. Il pouvait être deux heures.
Fabrice
était encore dans l'enchantement de ce spectacle curieux, lorsqu'une troupe de
généraux, suivis d'une vingtaine de hussards, traversèrent au galop un des
angles de la vaste prairie au bord de laquelle il était arrêté: son cheval
hennit, se cabra deux ou trois fois de suite, puis donna des coups de tête
violents contre la bride qui le retenait. Hé bien, soit! se dit Fabrice.
Le cheval laissé à lui-même partit ventre à terre et alla rejoindre
l'escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux bordés. Un
quart d'heure après, par quelques mots que dit un hussard son voisin, Fabrice
comprit qu'un de ces généraux était le célèbre maréchal Ney. Son bonheur fut au
comble; toutefois il ne put deviner lequel des quatre généraux était le maréchal
Ney; il eût donné tout au monde pour le savoir, mais il se rappela qu'il ne
fallait pas parler. L'escorte s'arrêta pour passer un large fossé rempli d'eau
par la pluie de la veille, il était bordé de grands arbres et terminait sur la
gauche la prairie à l'entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque
tous les hussards avaient mis pied à terre; le bord du fossé était à pic et fort
glissant, et l'eau se trouvait bien à trois ou quatre pieds en contrebas
au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie, songeait plus au
maréchal Ney et à la gloire qu'à son cheval, lequel étant fort animé, sauta dans
le canal; ce qui fit rejaillir l'eau à une hauteur considérable. Un des généraux
fut entièrement mouillé par la nappe d'eau, et s'écria en jurant: Au diable la
f... bête! Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. Puis-je en
demander raison? se dit-il. En attendant, pour prouver qu'il n'était pas si
gauche, il entreprit de faire monter à son cheval la rive opposée du fossé; mais
elle était à pic et haute de cinq à six pieds. Il fallut y renoncer; alors il
remonta le courant, son cheval ayant de l'eau jusqu'à la tête, et enfin trouva
une sorte d'abreuvoir; par cette pente douce il gagna facilement le champ de
l'autre côté du canal. Il fut le premier homme de l'escorte qui y parut, il se
mit à trotter fièrement le long du bord: au fond du canal les hussards se
démenaient, assez embarrassés de leur position; car en beaucoup d'endroits l'eau
avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et voulurent
nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal des logis s'aperçut
de la manoeuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui avait l'air si peu
militaire.
-- Remontez! il y a un abreuvoir à gauche! s'écria-t-il, et
peu à peu tous passèrent.
En arrivant sur l'autre rive, Fabrice y avait
trouvé les généraux tout seuls; le bruit du canon lui sembla redoubler; ce fut à
peine s'il entendit le général, par lui si bien mouillé, qui criait à son
oreille:
-- Où as-tu pris ce cheval?
Fabrice était tellement
troublé qu'il répondit en italien:
-- L'ho comprato poco fa. (Je
viens de l'acheter à l'instant.)
-- Que dis-tu? lui cria le général.
Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put
lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment.
Toutefois la peur ne venait chez lui qu'en seconde ligne; il était surtout
scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. L'escorte prit le
galop; on traversait une grande pièce de terre labourée, située au-delà du
canal, et ce champ était jonché de cadavres.
-- Les habits rouges! les
habits rouges! criaient avec joie les hussards de l'escorte, et d'abord Fabrice
ne comprenait pas; enfin il remarqua qu'en effet presque tous les cadavres
étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d'horreur; il
remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore, ils
criaient évidemment pour demander du secours, et personne ne s'arrêtait pour
leur en donner. Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde
pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L'escorte s'arrêta;
Fabrice, qui ne faisait pas assez d'attention à son devoir de soldat, galopait
toujours en regardant un malheureux blessé.
-- Veux-tu bien t'arrêter,
blanc-bec! lui cria le maréchal des logis. Fabrice s'aperçut qu'il était à vingt
pas sur la droite en avant des généraux, et précisément du côté où ils
regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres
hussards restés à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux
qui parlait à son voisin, général aussi, d'un air d'autorité et presque de
réprimande; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité; et, malgré le
conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il arrangea
une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son voisin:
--
Quel est-il ce général qui gourmande son voisin?
-- Pardi, c'est
le maréchal!
-- Quel maréchal?
-- Le maréchal Ney, bêta! Ah çà!
où as-tu servi jusqu'ici?
Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea
point à se fâcher de l'injure; il contemplait, perdu dans une admiration
enfantine, ce fameux prince de la Moskova, le brave des braves.
Tout à
coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à vingt pas
en avant, une terre labourée qui était remuée d'une façon singulière. Le fond
des sillons était plein d'eau, et la terre fort humide, qui formait la crête de
ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de
haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier; puis sa pensée se remit à
songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui: c'étaient
deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et, lorsqu'il les regarda,
ils étaient déjà à vingt pas de l'escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un
cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, en engageant ses
pieds dans ses propres entrailles; il voulait suivre les autres: le sang coulait
dans la boue.
Ah! m'y voilà donc enfin au feu! se dit-il. J'ai vu le
feu! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. A ce moment,
l'escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c'étaient des
boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du
côté d'où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une
distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les
coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines;
il n'y comprenait rien du tout.
Ace moment, les généraux et l'escorte
descendirent dans un petit chemin plein d'eau, qui était à cinq pieds en
contre-bas.
Le maréchal s'arrêta, et regarda de nouveau avec sa
lorgnette. Fabrice, cette fois, put le voir tout à son aise; il le trouva très
blond, avec une grosse tête rouge. Nous n'avons point des figures comme celle-là
en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pâle et qui ai des cheveux
châtains, je ne serai comme ça, ajoutait-il avec tristesse. Pour lui ces paroles
voulaient dire: Jamais je ne serai un héros. Il regarda les hussards; à
l'exception d'un seul, tous avaient des moustaches jaunes. Si Fabrice regardait
les hussards de l'escorte, tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir,
et, pour finir son embarras, il tourna la tête vers l'ennemi. C'étaient des
lignes fort étendues d'hommes rouges; mais, ce qui l'étonna fort, ces hommes lui
semblaient tout petits. Leurs longues files, qui étaient des régiments ou des
divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies. Une ligne de
cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en contre-bas que le
maréchal et l'escorte s'étaient mis à suivre au petit pas, pataugeant dans la
boue. La fumée empêchait de rien distinguer du côté vers lequel on s'avançait;
l'on voyait quelquefois des hommes au galop se détacher sur cette fumée blanche.
Tout à coup, du côté de l'ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui
arrivaient ventre à terre. Ah! nous sommes attaqués, se dit-il; puis il vit deux
de ces hommes parler au maréchal. Un des généraux de la suite de ce dernier
partit au galop du côté de l'ennemi, suivi de deux hussards de l'escorte et des
quatre hommes qui venaient d'arriver. Après un petit canal que tout le monde
passa, Fabrice se trouva à côté d'un maréchal des logis qui avait l'air fort bon
enfant. Il faut que je parle à celui-là, se dit-il, peut-être ils cesseront de
me regarder. Il médita longtemps.
-- Monsieur, c'est la première fois
que j'assiste à la bataille, dit-il enfin au maréchal des logis; mais ceci
est-il une véritable bataille?
-- Un peu. Mais vous, qui êtes-vous?
-- Je suis le frère de la femme d'un capitaine.
-- Et comment
l'appelez-vous, ce capitaine?
Notre héros fut terriblement embarrassé;
il n'avait point prévu cette question. Par bonheur, le maréchal et l'escorte
repartaient au galop. Quel nom français dirai-je? pensait-il. Enfin il se
rappela le nom du maître d'hôtel où il avait logé à Paris; il rapprocha son
cheval de celui du maréchal des logis, et lui cria de toutes ses forces:
-- Le capitaine Meunier! L'autre, entendant mal à cause du roulement du
canon, lui répondit:-- Ah! le capitaine Teulier? Eh bien! il a été tué. Bravo!
se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l'affligé.-- Ah, mon Dieu!
cria-t-il; et il prit une mine piteuse. On était sorti du chemin en contre-bas,
on traversait un petit pré, on allait ventre à terre, les boulets arrivaient de
nouveau, le maréchal se porta vers une division de cavalerie. L'escorte se
trouvait au milieu de cadavres et de blessés; mais ce spectacle ne faisait déjà
plus autant d'impression sur notre héros; il avait autre chose à penser.
Pendant que l'escorte était arrêtée, il aperçut la petite voiture d'une
cantinière, et sa tendresse pour ce corps respectable l'emportant sur tout, il
partit au galop pour la rejoindre.
-- Restez donc, s...! lui cria le
maréchal des logis.
Que peut-il me faire ici? pensa Fabrice et il
continua de galoper vers la cantinière. En donnant de l'éperon à son cheval, il
avait eu quelque espoir que c'était sa bonne cantinière du matin; les chevaux et
les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propriétaire était tout
autre, et notre héros lui trouva l'air fort méchant. Comme il l'abordait,
Fabrice l'entendit qui disait: Il était pourtant bien bel homme! Un fort vilain
spectacle attendait là le nouveau soldat; on coupait la cuisse à un cuirassier,
beau jeune homme de cinq pieds dix pouces. Fabrice ferma les yeux et but coup
sur coup quatre verres d'eau-de-vie.
-- Comme tu y vas, gringalet!
s'écria la cantinière. L'eau-de-vie lui donna une idée: il faut que j'achète la
bienveillance de mes camarades les hussards de l'escorte.
-- Donnez-moi
le reste de la bouteille, dit-il à la vivandière.
-- Mais sais-tu,
répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour comme aujourd'hui?
Comme il regagnait l'escorte au galop:
-- Ah! tu nous rapportes
la goutte! s'écria le maréchal des logis, c'est pour ça que tu désertais? Donne.
La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l'air après
avoir bu. -- Merci, camarade! cria-t-il à Fabrice. Tous les yeux le regardèrent
avec bienveillance. Ces regards ôtèrent un poids de cent livres de dessus le
coeur de Fabrice: c'était un de ces coeurs de fabrique trop fine qui ont besoin
de l'amitié de ce qui les entoure. Enfin il n'était plus mal vu de ses
compagnons, il y avait liaison entre eux! Fabrice respira profondément, puis
d'une voix libre, il dit au maréchal des logis:
-- Et si le capitaine
Teulier a été tué, où pourrais-je rejoindre ma soeur? Il se croyait un petit
Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de Meunier.
-- C'est ce que
vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal des logis.
L'escorte
repartit et se porta vers des divisions d'infanterie. Fabrice se sentait tout à
fait enivré; il avait bu trop d'eau-de-vie, il roulait un peu sur sa selle: il
se souvint fort à propos d'un mot que répétait le cocher de sa mère: Quand on a
levé le coude, il faut regarder entre les oreilles de son cheval, et faire comme
fait le voisin. Le maréchal s'arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de
cavalerie qu'il fit charger; mais pendant une heure ou deux notre héros n'eut
guère la conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las,
et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau de
plomb.
Tout à coup le maréchal des logis cria à ses hommes:
--
Vous ne voyez donc pas l'Empereur, s...! Sur-le-champ l'escorte cria vive
l'Empereur! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de tous ses
yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis, eux aussi, d'une
escorte. Les longues crinières pendantes que portaient à leurs casques les
dragons de la suite l'empêchèrent de distinguer les figures. Ainsi, je n'ai pu
voir l'Empereur sur un champ de bataille, à cause de ces maudits verres
d'eau-de-vie! Cette réflexion le réveilla tout à fait.
On redescendit
dans un chemin rempli d'eau, les chevaux voulurent boire.
-- C'est donc
l'Empereur qui a passé là? dit-il à son voisin.
Eh! certainement, celui
qui n'avait pas d'habit brodé. Comment ne l'avez-vous pas vu? lui répondit le
camarade avec bienveillance. Fabrice eut grande envie de galoper après l'escorte
de l'Empereur et de s'y incorporer. Quel bonheur de faire réellement la guerre à
la suite de ce héros! C'était pour cela qu'il était venu en France. J'en suis
parfaitement le maître, se dit-il, car enfin je n'ai d'autre raison pour faire
le service que je fais, que la volonté de mon cheval qui s'est mis à galoper
pour suivre ces généraux.
Ce qui détermina Fabrice à rester, c'est que
les hussards ses nouveaux camarades lui faisaient bonne mine; il commençait à se
croire l'ami intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis
quelques heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amitié des héros du
Tasse et de l'Arioste. S'il se joignait à l'escorte de l'Empereur, il y aurait
une nouvelle connaissance à faire; peut-être même on lui ferait la mine car ces
autres cavaliers étaient des dragons et lui portait l'uniforme de hussard ainsi
que tout ce qui suivait le maréchal. La façon dont on le regardait maintenant
mit notre héros au comble du bonheur; il eût fait tout au monde pour ses
camarades; son âme et son esprit étaient dans les nues. Tout lui semblait avoir
changé de face depuis qu'il était avec des amis, il mourait d'envie de faire des
questions. Mais je suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me
souvienne de la geôlière. Il remarqua en sortant du chemin creux que l'escorte
n'était plus avec le maréchal Ney; le général qu'ils suivaient était grand,
mince, et avait la figure sèche et l'oeil terrible.
Ce général n'était
autre que le comte d'A..., le lieutenant Robert du 15 mai 1796. Quel bonheur il
eût trouvé à voir Fabrice del Dongo.
Il y avait déjà longtemps que
Fabrice n'apercevait plus la terre volant en miettes noires sous l'action des
boulets; on arriva derrière un régiment de cuirassiers, il entendit
distinctement les biscaïens frapper sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs
hommes.
Le soleil était déjà fort bas, et il allait se coucher lorsque
l'escorte, sortant d'un chemin creux, monta une petite pente de trois ou quatre
pieds pour entrer dans une terre labourée. Fabrice entendit un petit bruit
singulier tout près de lui: il tourna la tête, quatre hommes étaient tombés avec
leurs chevaux; le général lui- même avait été renversé, mais il se relevait tout
couvert de sang. Fabrice regardait les hussards jetés par terre: trois faisaient
encore quelques mouvements convulsifs, le quatrième criait: Tirez-moi de
dessous. Le maréchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied à terre
pour secourir le général qui, s'appuyant sur son aide de camp, essayait de faire
quelques pas; il cherchait à s'éloigner de son cheval qui se débattait renversé
par terre et lançait des coups de pied furibonds.
Le maréchal des logis
s'approcha de Fabrice. A ce moment notre héros entendit dire derrière lui et
tout près de son oreille: C'est le seul qui puisse encore galoper. Il se sentit
saisir les pieds; on les élevait en même temps qu'on lui soutenait le corps
par-dessous les bras; on le fit passer par-dessus la croupe de son cheval, puis
on le laissa glisser jusqu'à terre, où il tomba assis.
L'aide de camp
prit le cheval de Fabrice par la bride; le général, aidé par le maréchal des
logis, monta et partit au galop; il fut suivi rapidement par les six hommes qui
restaient. Fabrice se releva furieux, et se mit à courir après eux en criant:
Ladri! ladri! (voleurs! voleurs!). Il était plaisant de courir après des
voleurs au milieu d'un champ de bataille.
L'escorte et le général, comte
d'A..., disparurent bientôt derrière une rangée de saules. Fabrice, ivre de
colère, arriva aussi à cette ligne de saules; il se trouva tout contre un canal
fort profond qu'il traversa. Puis, arrivé de l'autre côté, il se remit à jurer
en apercevant de nouveau, mais à une très grande distance, le général et
l'escorte qui se perdaient dans les arbres. Voleurs! voleurs! criait-il
maintenant en français. Désespéré, bien moins de la perte de son cheval que de
la trahison, il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et mourant de faim.
Si son beau cheval lui eût été enlevé par l'ennemi, il n'y eût pas songé; mais
se voir trahir et voler par ce maréchal des logis qu'il aimait tant et par ces
hussards qu'il regardait comme des frères! c'est ce qui lui brisait le coeur. Il
ne pouvait se consoler de tant d'infamie, et, le dos appuyé contre un saule, il
se mit à pleurer à chaudes larmes. Il défaisait un à un tous ses beaux rêves
d'amitié chevaleresque et sublime, comme celle des héros de la Jérusalem
délivrée. Voir arriver la mort n'était rien, entouré d'âmes héroïques et
tendres, de nobles amis qui vous serrent la main au moment du dernier soupir!
mais garder son enthousiasme, entouré de vils fripons!!! Fabrice exagérait comme
tout homme indigné. Au bout d'un quart d'heure d'attendrissement, il remarqua
que les boulets commençaient à arriver jusqu'à la rangée d'arbres à l'ombre
desquels il méditait. Il se leva et chercha à s'orienter. Il regardait ces
prairies bordées par un large canal et la rangée de saules touffus: il crut se
reconnaître. Il aperçut un corps d'infanterie qui passait le fossé et entrait
dans les prairies, à un quart de lieue en avant de lui. J'allais m'endormir, se
dit-il; il s'agit de n'être pas prisonnier; et il se mit à marcher très vite. En
avançant il fut rassuré, il reconnut l'uniforme, les régiments par lesquels il
craignait d'être coupé étaient français. Il obliqua à droite pour les rejoindre.
Après la douleur morale d'avoir été si indignement trahi et volé, il en
était une autre qui, à chaque instant, se faisait sentir plus vivement: il
mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrême qu'après avoir marché, ou
plutôt couru pendant dix minutes, il s'aperçut que le corps d'infanterie, qui
allait très vite aussi, s'arrêtait comme pour prendre position. Quelques minutes
plus tard, il se trouvait au milieu des premiers soldats.
-- Camarades,
pourriez-vous me vendre un morceau de pain?
-- Tiens, cet autre qui nous
prend pour des boulangers!
Ce mot dur et le ricanement général qui le
suivit accablèrent Fabrice. La guerre n'était donc plus ce noble et commun élan
d'âmes amantes de la gloire qu'il s'était figuré d'après les proclamations de
Napoléon! Il s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur le gazon; il devint très
pâle. Le soldat qui lui avait parlé, et qui s'était arrêté à dix pas pour
nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s'approcha et lui jeta un
morceau de pain, puis, voyant qu'il ne le ramassait pas, le soldat lui mit un
morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les yeux, et mangea ce pain
sans avoir la force de parler. Quand enfin il chercha des yeux le soldat pour le
payer, il se trouva seul, les soldats les plus voisins de lui étaient éloignés
de cent pas et marchaient. Il se leva machinalement et les suivit. Il entra dans
un bois; il allait tomber de fatigue et cherchait déjà de l'oeil une place
commode; mais quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d'abord le cheval, puis
la voiture, et enfin la cantinière du matin! Elle accourut à lui et fut effrayée
de sa mine.
-- Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc
blessé? et ton beau cheval? En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture,
où elle le fit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la
voiture, notre héros, excédé de fatigue, s'endormit profondément. [ Para v. P. y
E. 15 x. 38. ]
Livre Premier - Chapitre IV.
Rien ne put
le réveiller, ni les coups de fusil tirés fort près de la petite charrette, ni
le trot du cheval que la cantinière fouettait à tour de bras. Le régiment
attaqué à l'improviste par des nuées de cavalerie prussienne, après avoir cru à
la victoire toute la journée, battait en retraite, ou plutôt s'enfuyait du côté
de la France.
Le colonel, beau jeune homme, bienficelé, qui
venait de succéder à Macon, fut sabré; le chef de bataillon qui le remplaça dans
le commandement, vieillard à cheveux blancs, fit faire halte au régiment.--
F...! dit-il aux soldats, du temps de la république on attendait pour filer d'y
être forcé par l'ennemi... Défendez chaque pouce de terrain et faites-vous tuer,
s'écriait-il en jurant; c'est maintenant le sol de la patrie que ces Prussiens
veulent envahir!
La petite charrette s'arrêta, Fabrice se réveilla tout
à coup. Le soleil était couché depuis longtemps; il fut tout étonné de voir
qu'il était presque nuit. Les soldats couraient de côté et d'autre dans une
confusion qui surprit fort notre héros; il trouva qu'ils avaient l'air penaud.
-- Qu'est-ce donc? dit-il à la cantinière.
-- Rien du tout.
C'est que nous sommes flambés, mon petit; c'est la cavalerie des Prussiens qui
nous sabre, rien que ça. Le bêta de général a d'abord cru que c'était la nôtre.
Allons, vivement, aide-moi à réparer le trait de Cocotte qui s'est cassé.
Quelques coups de fusil partirent à dix pas de distance: notre héros,
frais et dispos, se dit: Mais réellement, pendant toute la journée, je ne me
suis pas battu, j'ai seulement escorté un général.-- Il faut que je me batte,
dit-il à la cantinière.
-- Sois tranquille, tu te battras, et plus que
tu ne voudras! Nous sommes perdus!
-- Aubry, mon garçon, cria-t-elle à
un caporal qui passait, regarde toujours de temps à autre où en est la petite
voiture.
-- Vous allez vous battre? dit Fabrice à Aubry.
-- Non,
je vais mettre mes escarpins pour aller à la danse!
-- Je vous suis.
-- Je te recommande le petit hussard, cria la cantinière, le jeune
bourgeois a du coeur. Le caporal Aubry marchait sans mot dire. Huit ou dix
soldats le rejoignirent en courant, il les conduisit derrière un gros chêne
entouré de ronces. Arrivé là il les plaça au bord du bois, toujours sans mot
dire, sur une ligne fort étendue; chacun était au moins à dix pas de son voisin.
-- Ah çà! vous autres dit le caporal, et c'était la première fois qu'il
parlait, n'allez pas faire feu avant l'ordre, songez que vous n'avez plus que
trois cartouches.
Mais que se passe-t-il donc? se demandait Fabrice.
Enfin, quand il se trouva seul avec le caporal, il lui dit:
-- Je n'ai
pas de fusil.
-- Tais-toi d'abord! Avance-toi là, à cinquante pas en
avant du bois, tu trouveras quelqu'un des pauvres soldats du régiment qui
viennent d'être sabrés; tu lui prendras sa giberne et son fusil. Ne va pas
dépouiller un blessé, au moins; prends le fusil et la giberne d'un qui soit bien
mort, et dépêche-toi, pour ne pas recevoir les coups de fusil de nos gens.
Fabrice partit en courant et revint bien vite avec un fusil et une giberne.
-- Charge ton fusil et mets-toi là derrière cet arbre, et surtout ne va
pas tirer avant l'ordre que je t'en donnerai... Dieu de Dieu! dit le caporal en
s'interrompant, il ne sait pas même charger son arme!... Il aida Fabrice en
continuant son discours. Si un cavalier ennemi galope sur toi pour te sabrer,
tourne autour de ton arbre et ne lâche ton coup qu'à bout portant quand ton
cavalier sera à trois pas de toi; il faut presque que ta baïonnette touche son
uniforme.
-- Jette donc ton grand sabre, s'écria le caporal, veux-tu
qu'il te fasse tomber, nom de D...! Quels soldats on nous donne maintenant! En
parlant ainsi, il prit lui- même le sabre qu'il jeta au loin avec colère.
-- Toi, essuie la pierre de ton fusil avec ton mouchoir. Mais as-tu
jamais tiré un coup de fusil?
-- Je suis chasseur.
-- Dieu soit
loué! reprit le caporal avec un gros soupir. Surtout ne tire pas avant l'ordre
que je te donnerai; et il s'en alla.
Fabrice était tout joyeux. Enfin je
vais me battre réellement, se disait-il, tuer un ennemi! Ce matin ils nous
envoyaient des boulets, et moi je ne faisais rien que m'exposer à être tué;
métier de dupe. Il regardait de tous côtés avec une extrême curiosité. Au bout
d'un moment, il entendit partir sept à huit coups de fusil tout près de lui.
Mais, ne recevant point l'ordre de tirer, il se tenait tranquille derrière son
arbre. Il était presque nuit; il lui semblait être à l'espère, à la
chasse de l'ours, dans la montagne de la Tramezzina, au-dessus de Grianta. Il
lui vint une idée de chasseur; il prit une cartouche dans sa giberne et en
détacha la balle: si je le vois, dit-il, il ne faut pas que je le manque et il
fit couler cette seconde balle dans le canon de son fusil. Il entendit tirer
deux coups de feu tout à côté de son arbre; en même temps il vit un cavalier
vêtu de bleu qui passait au galop devant lui, se dirigeant de sa droite à sa
gauche. Il n'est pas à trois pas, se dit-il, mais à cette distance je suis sûr
de mon coup, il suivit bien le cavalier du bout de son fusil et enfin pressa la
détente; le cavalier tomba avec son cheval. Notre héros se croyait à la chasse:
il courut tout joyeux sur la pièce qu'il venait d'abattre. Il touchait déjà
l'homme qui lui semblait mourant, lorsque, avec une rapidité incroyable deux
cavaliers prussiens arrivèrent sur lui pour le sabrer. Fabrice se sauva à toutes
jambes vers le bois; pour mieux courir il jeta son fusil. Les cavaliers
prussiens n'étaient plus qu'à trois pas de lui lorsqu'il atteignit une nouvelle
plantation de petits chênes gros comme le bras et bien droits qui bordaient le
bois. Ces petits chênes arrêtèrent un instant les cavaliers, mais ils passèrent
et se remirent à poursuivre Fabrice dans une clairière. De nouveau ils étaient
près de l'atteindre, lorsqu'il se glissa entre sept à huit gros arbres. A ce
moment, il eut presque la figure brûlée par la flamme de cinq ou six coups de
fusil qui partirent en avant de lui. Il baissa la tête; comme il la relevait, il
se trouva vis-à-vis du caporal.
-- Tu as tué le tien? lui dit le caporal
Aubry.
-- Oui, mais j'ai perdu mon fusil.
-- Ce n'est pas les
fusils qui nous manquent; tu es un bon b...; malgré ton air cornichon, tu as
bien gagné ta journée, et ces soldats-ci viennent de manquer ces deux qui te
poursuivaient et venaient droit à eux; moi je ne les voyais pas. Il s'agit
maintenant de filer rondement; le régiment doit être à un demi-quart de lieue,
et, de plus, il y a un petit bout de prairie où nous pouvons être ramassés au
demi- cercle.
Tout en parlant, le caporal marchait rapidement à la tête
de ses dix hommes. A deux cents pas de là, en entrant dans la petite prairie
dont il avait parlé, on rencontra un général blessé qui était porté par son aide
de camp et par un domestique.
-- Vous allez me donner quatre hommes,
dit-il au caporal d'une voix éteinte, il s'agit de me transporter à l'ambulance;
j'ai la jambe fracassée.
-- Va te faire f..., répondit le caporal, toi
et tous les généraux. Vous avez tous trahi l'Empereur aujourd'hui.
--
Comment, dit le général en fureur, vous méconnaissez mes ordres! Savez-vous que
je suis le général comte B***, commandant votre division, etc., etc. Il fit des
phrases. L'aide de camp se jeta sur les soldats. Le caporal lui lança un coup de
baïonnette dans le bras, puis fila avec ses hommes en doublant le pas. Puissent-
ils être tous comme toi, répétait le caporal en jurant, les bras et les jambes
fracassés! Tas de freluquets! Tous vendus aux Bourbons, et trahissant
l'Empereur! Fabrice écoutait avec saisissement cette affreuse accusation.
Vers les dix heures du soir, la petite troupe rejoignit le régiment à
l'entrée d'un gros village qui formait plusieurs rues fort étroites, mais
Fabrice remarqua que le caporal Aubry évitait de parler à aucun des officiers.
Impossible d'avancer, s'écria le caporal! Toutes ces rues étaient encombrées
d'infanterie, de cavaliers et surtout de caissons d'artillerie et de fourgons.
Le caporal se présenta à l'issue de trois de ces rues; après avoir fait vingt
pas, il fallait s'arrêter: tout le monde jurait et se fâchait.
Encore
quelque traître qui commande! s'écria le caporal; si l'ennemi a l'esprit de
tourner le village nous sommes tous prisonniers comme des chiens. Suivez-moi,
vous autres. Fabrice regarda; il n'y avait plus que six soldats avec le caporal.
Par une grande porte ouverte ils entrèrent dans une vaste basse-cour; de la
basse-cour ils passèrent dans une écurie, dont la petite porte leur donna entrée
dans un jardin. Ils s'y perdirent un moment errant de côté et d'autre. Mais
enfin, en passant une haie, ils se trouvèrent dans une vaste pièce de blé noir.
En moins d'une demi-heure, guidés par les cris et le bruit confus, ils eurent
regagné la grande route au-delà du village. Les fossés de cette route étaient
remplis de fusils abandonnés; Fabrice en choisit un mais la route, quoique fort
large, était tellement encombrée de fuyards et de charrettes, qu'en une
demi-heure de temps, à peine si le caporal et Fabrice avaient avancé de cinq
cents pas; on disait que cette route conduisait à Charleroi. Comme onze heures
sonnaient à l'horloge du village:
-- Prenons de nouveau à travers champ,
s'écria le caporal. La petite troupe n'était plus composée que de trois soldats,
le caporal et Fabrice. Quand on fut à un quart de lieue de la grande route:
-- Je n'en puis plus, dit un des soldats.
-- Et moi itou, dit un
autre.
-- Belle nouvelle! Nous en sommes tous logés là, dit le caporal;
mais obéissez- moi, et vous vous en trouverez bien. Il vit cinq ou six arbres le
long d'un petit fossé au milieu d'une immense pièce de blé. Aux arbres! dit-il à
ses hommes; couchez-vous là, ajouta-t-il quand on y fut arrivé, et surtout pas
de bruit. Mais, avant de s'endormir, qui est-ce qui a du pain?
-- Moi,
dit un des soldats.
-- Donne, dit le caporal, d'un air magistral; il
divisa le pain en cinq morceaux et prit le plus petit.
-- Un quart
d'heure avant le point du jour, dit-il en mangeant, vous allez avoir sur le dos
la cavalerie ennemie. Il s'agit de ne pas se laisser sabrer. Un seul est flambé,
avec de la cavalerie sur le dos, dans ces grandes plaines, cinq au contraire
peuvent se sauver: restez avec moi bien unis, ne tirez qu'à bout portant, et
demain soir je me fais fort de vous rendre à Charleroi. Le caporal les éveilla
une heure avant le jour; il leur fit renouveler la charge de leurs armes, le
tapage sur la grande route continuait, et avait duré toute la nuit: c'était
comme le bruit d'un torrent entendu dans le lointain.
-- Ce sont comme
des moutons qui se sauvent, dit Fabrice au caporal, d'un air naïf.
--
Veux-tu bien te taire, blanc-bec! dit le caporal indigné; et les trois soldats
qui composaient toute son armée avec Fabrice regardèrent celui-ci d'un air de
colère, comme s'il eût blasphémé. Il avait insulté la nation.
Voilà qui
est fort! pensa notre héros; j'ai déjà remarqué cela chez le vice-roi à Milan;
ils ne fuient pas, non! Avec ces Français il n'est pas permis de dire la vérité
quand elle choque leur vanité. Mais quant à leur air méchant je m'en moque, et
il faut que je le leur fasse comprendre. On marchait toujours à cinq cents pas
de ce torrent de fuyards qui couvraient la grande route. A une lieue de là le
caporal et sa troupe traversèrent un chemin qui allait rejoindre la route et où
beaucoup de soldats étaient couchés. Fabrice acheta un cheval assez bon qui lui
coûta quarante francs, et parmi tous les sabres jetés de côté et d'autre, il
choisit avec soin un grand sabre droit. Puisqu'on dit qu'il faut piquer
pensa-t-il, celui-ci est le meilleur. Ainsi équipé il mit son cheval au galop et
rejoignit bientôt le caporal qui avait pris les devants. Il s'affermit sur ses
étriers, prit de la main gauche le fourreau de son sabre droit, et dit aux
quatre Français:
-- Ces gens qui se sauvent sur la grande route ont
l'air d'un troupeau de moutons... Ils marchent comme des moutons effrayés...
Fabrice avait beau appuyer sur le mot mouton, ses camarades ne se
souvenaient plus d'avoir été fâchés par ce mot une heure auparavant. Ici se
trahit un des contrastes des caractères italien et français; le Français est
sans doute le plus heureux, il glisse sur les événements de la vie et ne garde
pas rancune.
Nous ne cacherons point que Fabrice fut très satisfait de
sa personne après avoir parlé des moutons. On marchait en faisant la
petite conversation. A deux lieues de là le caporal, toujours fort étonné de ne
point voir la cavalerie ennemie, dit à Fabrice:
-- Vous êtes notre
cavalerie, galopez vers cette ferme sur ce petit tertre, demandez au paysan s'il
veut nous vendre à déjeuner, dites bien que nous ne sommes que cinq. S'il
hésite donnez-lui cinq francs d'avance de votre argent mais soyez tranquille,
nous reprendrons la pièce blanche après le déjeuner.
Fabrice regarda le
caporal, il vit en lui une gravité imperturbable, et vraiment l'air de la
supériorité morale; il obéit. Tout se passa comme l'avait prévu le commandant en
chef, seulement Fabrice insista pour qu'on ne reprît pas de vive force les cinq
francs qu'il avait donnés au paysan.
-- L'argent est à moi, dit-il à ses
camarades, je ne paie pas pour vous, je paie pour l'avoine qu'il a donnée à mon
cheval.
Fabrice prononçait si mal le français, que ses camarades crurent
voir dans ses paroles un ton de supériorité, ils furent vivement choqués, et dès
lors dans leur esprit un duel se prépara pour la fin de la journée. Ils le
trouvaient fort différent d'eux-mêmes, ce qui les choquait; Fabrice au contraire
commençait à se sentir beaucoup d'amitié pour eux.
On marchait sans rien
dire depuis deux heures, lorsque le caporal, regardant la grande route, s'écria
avec un transport de joie: Voici le régiment! On fut bientôt sur la route; mais,
hélas! autour de l'aigle il n'y avait pas deux cents hommes. L'oeil de Fabrice
eut bientôt aperçu la vivandière; elle marchait à pied, avait les yeux rouges et
pleurait de temps à autre. Ce fut en vain que Fabrice chercha la petite
charrette et Cocotte.
-- Pillés, perdus, volés, s'écria la vivandière
répondant aux regards de notre héros. Celui-ci, sans mot dire, descendit de son
cheval, le prit par la bride, et dit à la vivandière: Montez. Elle ne se le fit
pas dire deux fois.
-- Raccourcis-moi les étriers fit-elle.
Une
fois bien établie à cheval elle se mit à raconter à Fabrice tous les désastres
de la nuit. Après un récit d'une longueur infinie, mais avidement écouté par
notre héros qui, à dire vrai, ne comprenait rien à rien, mais avait une tendre
amitié pour la vivandière, celle-ci ajouta:
-- Et dire que ce sont les
Français qui m'ont pillée, battue, abîmée...
-- Comment! ce ne sont pas
les ennemis? dit Fabrice d'un air naïf, qui rendait charmante sa belle figure
grave et pâle...
-- Que tu es bête, mon pauvre petit! dit la vivandière,
souriant au milieu de ses larmes; et quoique ça, tu es bien gentil.
--
Et tel que vous le voyez, il a fort bien descendu son Prussien, dit le caporal
Aubry qui, au milieu de la cohue générale, se trouvait par hasard de l'autre
côté du cheval monté par la cantinière. Mais il est fier, continua le caporal...
Fabrice fit un mouvement. Et comment t'appelles-tu? continua le caporal, car
enfin, s'il y a un rapport, je veux te nommer.
-- Je m'appelle Vasi,
répondit Fabrice faisant une mine singulière, c'est-à-dire Boulot,
ajouta-t-il se reprenant vivement.
Boulot avait été le nom du
propriétaire de la feuille de route que la geôlière de B... lui avait remise;
l'avant-veille il l'avait étudiée avec soin, tout en marchant, car il commençait
à réfléchir quelque peu et n'était plus si étonné des choses. Outre la feuille
de route du hussard Boulot, il conservait précieusement le passeport italien
d'après lequel il pouvait prétendre au noble nom de Vasi, marchand de
baromètres. Quand le caporal lui avait reproché d'être fier, il avait été sur le
point de répondre: Moi fier! moi Fabrice Valserra, marchesino del Dongo,
qui consens à porter le nom d'un Vasi, marchand de baromètres!
Pendant
qu'il faisait des réflexions et qu'il se disait: Il faut bien me rappeler que je
m'appelle Boulot, ou gare la prison dont le sort me menace, le caporal et la
cantinière avaient échangé plusieurs mots sur son compte.
-- Ne
m'accusez pas d'être une curieuse, lui dit la cantinière en cessant de le
tutoyer; c'est pour votre bien que je vous fais des questions. Qui êtes-vous,
là, réellement?
Fabrice ne répondit pas d'abord; il considérait que
jamais il ne pourrait trouver d'amis plus dévoués pour leur demander conseil, et
il avait un pressant besoin de conseils. Nous allons entrer dans une place de
guerre, le gouverneur voudra savoir qui je suis, et gare la prison si je fais
voir par mes réponses que je ne connais personne au 4e régiment de hussards dont
je porte l'uniforme! En sa qualité de sujet de l'Autriche, Fabrice savait toute
l'importance qu'il faut attacher à un passeport. Les membres de sa famille,
quoique nobles et dévots, quoique appartenant au parti vainqueur, avaient été
vexés plus de vingt fois à l'occasion de leurs passeports; il ne fut donc
nullement choqué de la question que lui adressait la cantinière. Mais comme,
avant que de répondre, il cherchait les mots français les plus clairs, la
cantinière, piquée d'une vive curiosité, ajouta pour l'engager à parler: Le
caporal Aubry et moi nous allons vous donner de bons avis pour vous conduire.
-- Je n'en doute pas, répondit Fabrice: je m'appelle Vasi et je suis de
Gênes; ma soeur, célèbre par sa beauté, a épousé un capitaine. Comme je n'ai que
dix-sept ans, elle me faisait venir auprès d'elle pour me faire voir la France,
et me former un peu; ne la trouvant pas à Paris et sachant qu'elle était à cette
armée, j'y suis venu, je l'ai cherchée de tous les côtés sans pouvoir la
trouver. Les soldats, étonnés de mon accent, m'ont fait arrêter. J'avais de
l'argent alors, j'en ai donné au gendarme, qui m'a remis une feuille de route,
un uniforme et m'a dit: File, et jure- moi de ne jamais prononcer mon nom.
-- Comment s'appelait-il? dit la cantinière.
-- J'ai donné ma
parole, dit Fabrice.
-- Il a raison, reprit le caporal, le gendarme est
un gredin, mais le camarade ne doit pas le nommer. Et comment s'appelle-t-il, ce
capitaine, mari de votre soeur? Si nous savons son nom nous pourrons le
chercher.
-- Teulier, capitaine au 4e de hussards, répondit notre héros.
-- Ainsi, dit le caporal avec assez de finesse, à votre accent étranger,
les soldats vous prirent pour un espion?
-- C'est là le mot infâme!
s'écria Fabrice, les yeux brillants. Moi qui aime tant l'Empereur et les
Français! Et c'est par cette insulte que je suis le plus vexé.
-- Il n'y
a pas d'insulte, voilà ce qui vous trompe; l'erreur des soldats était fort
naturelle, reprit gravement le caporal Aubry.
Alors il lui expliqua avec
beaucoup de pédanterie qu'à l'armée il faut appartenir à un corps et porter un
uniforme, faute de quoi il est tout simple qu'on vous prenne pour un espion.
L'ennemi nous en lâche beaucoup: tout le monde trahit dans cette guerre. Les
écailles tombèrent des yeux de Fabrice; il comprit pour la première fois qu'il
avait tort dans tout ce qui lui arrivait depuis deux mois.
-- Mais il
faut que le petit nous raconte tout, dit la cantinière dont la curiosité était
de plus en plus excitée. Fabrice obéit. Quand il eut fini:
-- Au fait,
dit la cantinière parlant d'un air grave au caporal, cet enfant n'est point
militaire; nous allons faire une vilaine guerre maintenant que nous sommes
battus et trahis. Pourquoi se ferait-il casser les os gratis pro Deo ?
-- Et même, dit le caporal, qu'il ne sait pas charger son fusil, ni en
douze temps, ni à volonté, c'est moi qui ai chargé le coup qui a descendu le
Prussien.
-- De plus, il montre son argent à tout le monde, ajouta la
cantinière; il sera volé de tout dès qu'il ne sera plus avec nous.
-- Le
premier sous-officier de cavalerie qu'il rencontre, dit le caporal, le confisque
à son profit pour se faire payer la goutte, et peut-être on le recrute pour
l'ennemi, car tout le monde trahit. Le premier venu va lui ordonner de le
suivre, et il le suivra; il ferait mieux d'entrer dans notre régiment.
-- Non pas, s'il vous plaît, caporal! s'écria vivement Fabrice; il est
plus commode d'aller à cheval, et d'ailleurs je ne sais pas charger un fusil, et
vous avez vu que je manie un cheval.
Fabrice fut très fier de ce petit
discours. Nous ne rendrons pas compte de la longue discussion sur sa destinée
future qui eut lieu entre le caporal et la cantinière. Fabrice remarqua qu'en
discutant ces gens répétaient trois ou quatre fois toutes les circonstances de
son histoire: les soupçons des soldats, le gendarme lui vendant une feuille de
route et un uniforme, la façon dont la veille il s'était trouvé faire partie de
l'escorte du maréchal, l'Empereur vu au galop, le cheval escofié, etc.,
etc.
Avec une curiosité de femme, la cantinière revenait sans cesse sur
la façon dont on l'avait dépossédé du bon cheval qu'elle lui avait fait acheter.
-- Tu t'es senti saisir par les pieds, on t'a fait passer doucement
par-dessus la queue de ton cheval, et l'on t'a assis par terre! Pourquoi répéter
si souvent, se disait Fabrice, ce que nous connaissons tous trois parfaitement
bien? Il ne savait pas encore que c'est ainsi qu'en France les gens du peuple
vont à la recherche des idées.
Combien as-tu d'argent? lui dit tout à
coup la cantinière. Fabrice n'hésita pas à répondre; il était sûr de la noblesse
d'âme de cette femme: c'est là le beau côté de la France.
-- En tout, il
peut me rester trente napoléons en or et huit ou dix écus de cinq francs.
-- En ce cas, tu as le champ libre! s'écria la cantinière; tire-toi du
milieu de cette armée en déroute; jette-toi de côté, prends la première route un
peu frayée que tu trouveras là sur ta droite; pousse ton cheval ferme, toujours
t'éloignant de l'armée. A la première occasion achète des habits de pékin. Quand
tu seras à huit ou dix lieues, et que tu ne verras plus de soldats, prends la
poste, et va te reposer huit jours et manger des biftecks dans quelque bonne
ville. Ne dis jamais à personne que tu as été à l'armée les gendarmes te
ramasseraient comme déserteur; et, quoique tu sois bien gentil, mon petit, tu
n'es pas encore assez fûté pour répondre à des gendarmes. Dès que tu auras sur
le dos des habits de bourgeois, déchire ta feuille de route en mille morceaux et
reprends ton nom véritable; dis que tu es Vasi. Et d'où devra-t-il dire qu'il
vient? fit-elle au caporal.
-- De Cambrai sur l'Escaut: c'est une bonne
ville toute petite, entends-tu? et où il y a une cathédrale et Fénelon.
-- C'est ça, dit la cantinière; ne dis jamais que tu as été à la
bataille, ne souffle mot de B***, ni du gendarme qui t'a vendu la feuille de
route. Quand tu voudras rentrer à Paris, rends-toi d'abord à Versailles, et
passe la barrière de Paris de ce côté-là en flânant, en marchant à pied comme un
promeneur. Couds tes napoléons dans ton pantalon; et surtout quand tu as à payer
quelque chose, ne montre tout juste que l'argent qu'il faut pour payer. Ce qui
me chagrine, c'est qu'on va t'empaumer, on va te chiper tout ce que tu as; et
que feras-tu une fois sans argent? toi qui ne sais pas te conduire? etc.
La bonne cantinière parla longtemps encore; le caporal appuyait ses avis
par des signes de tête, ne pouvant trouver jour à saisir la parole. Tout à coup
cette foule qui couvrait la grande route, d'abord doubla le pas; puis, en un
clin d'oeil, passa le petit fossé qui bordait la route à gauche, et se mit à
fuir à toutes jambes. -- Les Cosaques! les Cosaques! criait-on de tous les
côtés.
-- Reprends ton cheval! s'écria la cantinière.
-- Dieu
m'en garde! dit Fabrice. Galopez! fuyez! je vous le donne. Voulez-vous de quoi
racheter une petite voiture? La moitié de ce que j'ai est à vous.
--
Reprends ton cheval, te dis-je! s'écria la cantinière en colère; et elle se
mettait en devoir de descendre. Fabrice tira son sabre:-- Tenez-vous bien! lui
cria-t-il, et il donna deux ou trois coups de plat de sabre au cheval, qui prit
le galop et suivit les fuyards.
Notre héros regarda la grande route;
naguère trois ou quatre mille individus s'y pressaient, serrés comme des paysans
à la suite d'une procession. Après le mot cosaques il n'y vit exactement
plus personne; les fuyards avaient abandonné des shakos, des fusils, des sabres,
etc. Fabrice, étonné, monta dans un champ à droite du chemin, et qui était élevé
de vingt ou trente pieds; il regarda la grande route des deux côtés et la
plaine, il ne vit pas trace de cosaques. Drôles de gens, que ces Français! se
dit-il. Puisque je dois aller sur la droite, pensa-t-il, autant vaut marcher
tout de suite; il est possible que ces gens aient pour courir une raison que je
ne connais pas. Il ramassa un fusil, vérifia qu'il était chargé, remua la poudre
de l'amorce, nettoya la pierre, puis choisit une giberne bien garnie, et regarda
encore de tous les côtés; il était absolument seul au milieu de cette plaine
naguère si couverte de monde. Dans l'extrême lointain, il voyait les fuyards qui
commençaient à disparaître derrière les arbres, et couraient toujours. Voilà qui
est bien singulier! se dit-il; et, se rappelant la manoeuvre employée la veille
par le caporal, il alla s'asseoir au milieu d'un champ de blé. Il ne s'éloignait
pas, parce qu'il désirait revoir ses bons amis, la cantinière et le caporal
Aubry.
Dans ce blé, il vérifia qu'il n'avait plus que dix-huit
napoléons, au lieu de trente comme il le pensait; mais il lui restait de petits
diamants qu'il avait placés dans la doublure des bottes du hussard, le matin,
dans la chambre de la geôlière, à B***. Il cacha ses napoléons du mieux qu'il
put, tout en réfléchissant profondément à cette disparition si soudaine. Cela
est-il d'un mauvais présage pour moi? se disait- il. Son principal chagrin était
de ne pas avoir adressé cette question au caporal Aubry: Ai-je réellement
assisté à une bataille? Il lui semblait que oui, et il eût été au comble du
bonheur, s'il en eût été certain.
Toutefois, se dit-il, j'y ai assisté
portant le nom d'un prisonnier, j'avais la feuille de route d'un prisonnier dans
ma poche, et, bien plus, son habit sur moi! Voilà qui est fatal pour l'avenir:
qu'en eût dit l'abbé Blanès? Et ce malheureux Boulot est mort en prison! Tout
cela est de sinistre augure; le destin me conduira en prison. Fabrice eût donné
tout au monde pour savoir si le hussard Boulot était réellement coupable; en
rappelant ses souvenirs, il lui semblait que la geôlière de B*** lui avait dit
que le hussard avait été ramassé non seulement pour des couverts d'argent, mais
encore pour avoir volé la vache d'un paysan, et battu le paysan à toute
outrance: Fabrice ne doutait pas qu'il ne fût mis un jour en prison pour une
faute qui aurait quelque rapport avec celle du hussard Boulot. Il pensait à son
ami le curé Blanès; que n'eût-il pas donné pour pouvoir le consulter! Puis il se
rappela qu'il n'avait pas écrit à sa tante depuis qu'il avait quitté Paris.
Pauvre Gina! se dit- il, et il avait les larmes aux yeux, lorsque tout à coup il
entendit un petit bruit tout près de lui, c'était un soldat qui faisait manger
le blé par trois chevaux auxquels il avait ôté la bride, et qui semblaient morts
de faim; il les tenait par le bridon. Fabrice se leva comme un perdreau, le
soldat eut peur. Notre héros le remarqua, et céda au plaisir de jouer un instant
le rôle de hussard.
-- Un de ces chevaux m'appartient, f...!
s'écria-t-il, mais je veux bien te donner cinq francs pour la peine que tu as
prise de me l'amener ici.
-- Est-ce que tu te fiches de moi? dit le
soldat. Fabrice le mit en joue à six pas de distance.
-- Lâche le cheval
ou je te brûle!
Le soldat avait son fusil en bandoulière, il donna un
tour d'épaule pour le reprendre.
-- Si tu fais le plus petit mouvement
tu es mort! s'écria Fabrice en lui courant dessus.
-- Eh bien! donnez
les cinq francs et prenez un des chevaux, dit le soldat confus, après avoir jeté
un regard de regret sur la grande route où il n'y avait absolument personne.
Fabrice, tenant son fusil haut de la main gauche, de la droite lui jeta trois
pièces de cinq francs.
-- Descends, ou tu es mort... Bride le noir et
va-t'en plus loin avec les deux autres... Je te brûle si tu remues.
Le
soldat obéit en rechignant. Fabrice s'approcha du cheval et passa la bride dans
son bras gauche, sans perdre de vue le soldat qui s'éloignait lentement; quand
Fabrice le vit à une cinquantaine de pas, il sauta lestement sur le cheval. Il y
était à peine et cherchait l'étrier de droite avec le pied, lorsqu'il entendit
sifflerune balle de fort près: c'était le soldat qui lui lâchait son coup de
fusil. Fabrice, transporté de colère, se mit à galoper sur le soldat qui
s'enfuit à toutes jambes, et bientôt Fabrice le vit monté sur un de ses deux
chevaux et galopant. Bon, le voilà hors de portée, se dit-il. Le cheval qu'il
venait d'acheter était magnifique, mais paraissait mourant de faim. Fabrice
revint sur la grande route, où il n'y avait toujours âme qui vive; il la
traversa et mit son cheval au trot pour atteindre un petit pli de terrain sur la
gauche où il espérait retrouver la cantinière; mais quand il fut au sommet de la
petite montée il n'aperçut, à plus d'une lieue de distance, que quelques soldats
isolés. Il est écrit que je ne la reverrai plus, se dit-il avec un soupir, brave
et bonne femme! Il gagna une ferme qu'il apercevait dans le lointain et sur la
droite de la route. Sans descendre de cheval, et après avoir payé d'avance, il
fit donner de l'avoine à son pauvre cheval, tellement affamé qu'il mordait la
mangeoire. Une heure plus tard, Fabrice trottait sur la grande route toujours
dans le vague espoir de retrouver la cantinière, ou du moins le caporal Aubry.
Allant toujours et regardant de tous les côtés il arriva à une rivière
marécageuse traversée par un pont en bois assez étroit. Avant le pont, sur la
droite de la route, était une maison isolée portant l'enseigne du Cheval Blanc.
Là, je vais dîner, se dit Fabrice. Un officier de cavalerie avec le bras en
écharpe se trouvait à l'entrée du pont; il était à cheval et avait l'air fort
triste; à dix pas de lui, trois cavaliers à pied arrangeaient leurs pipes.
-- Voilà des gens, se dit Fabrice, qui m'ont bien la mine de vouloir
m'acheter mon cheval encore moins cher qu'il ne m'a coûté. L'officier blessé et
les trois piétons le regardaient venir et semblaient l'attendre. Je devrais bien
ne pas passer sur ce pont, et suivre le bord de la rivière à droite, ce serait
la route conseillée par la cantinière pour sortir d'embarras... Oui, se dit
notre héros; mais si je prends la fuite, demain j'en serai tout honteux:
d'ailleurs mon cheval a de bonnes jambes, celui de l'officier est probablement
fatigué; s'il entreprend de me démonter je galoperai. En faisant ces
raisonnements, Fabrice rassemblait son cheval et s'avançait au plus petit
pas possible.
-- Avancez donc, hussard, lui cria l'officier d'un air
d'autorité.
Fabrice avança quelques pas et s'arrêta.
--
Voulez-vous me prendre mon cheval? cria-t-il.
-- Pas le moins du monde;
avancez.
Fabrice regarda l'officier: il avait des moustaches blanches,
et l'air le plus honnête du monde; le mouchoir qui soutenait son bras gauche
était plein de sang, et sa main droite aussi était enveloppée d'un linge
sanglant. Ce sont les piétons qui vont sauter à la bride de mon cheval se dit
Fabrice; mais, en y regardant de près, il vit que les piétons aussi étaient
blessés.
-- Au nom de l'honneur, lui dit l'officier qui portait les
épaulettes de colonel, restez ici en vedette, et dites à tous les dragons,
chasseurs et hussards que vous verrez que le colonel Le Baron est dans l'auberge
que voilà, et que je leur ordonne de venir me joindre. Le vieux colonel avait
l'air navré de douleur; dès le premier mot il avait fait la conquête de notre
héros, qui lui répondit avec bon sens:
-- Je suis bien jeune, monsieur,
pour que l'on veuille m'écouter; il faudrait un ordre écrit de votre main.
-- Il a raison, dit le colonel en le regardant beaucoup, écris l'ordre,
La Rose, toi qui as une main droite.
Sans rien dire, La Rose tira de sa
poche un petit livret de parchemin, écrivit quelques lignes, et, déchirant une
feuille, la remit à Fabrice; le colonel répéta l'ordre à celui-ci, ajoutant
qu'après deux heures de faction il serait relevé, comme de juste, par un des
trois cavaliers blessés qui étaient avec lui. Cela dit, il entra dans l'auberge
avec ses hommes. Fabrice les regardait marcher et restait immobile au bout de
son pont de bois, tant il avait été frappé par la douleur morne et silencieuse
de ces trois personnages. On dirait des génies enchantés, se dit-il. Enfin il
ouvrit le papier plié et lut l'ordre ainsi conçu:
«Le colonel Le Baron,
du 6e dragons, commandant la seconde brigade de la première division de
cavalerie du 14e corps, ordonne à tous cavaliers, dragons, chasseurs et hussards
de ne point passer le pont, et de le rejoindre à l'auberge du Cheval Blanc, près
le pont, où est son quartier général.
«Au quartier général, près le pont
de la Sainte, le 19 juin 1815.
«Pour le colonel Le Baron, blessé
au bras droit, et par son ordre, le maréchal des logis,
«LA ROSE. »
Il y avait à peine une demi-heure que Fabrice était en sentinelle au
pont, quand il vit arriver six chasseurs montés et trois à pied; il leur
communique l'ordre du colonel. -- Nous allons revenir, disent quatre des
chasseurs montés, et ils passent le pont au grand trot. Fabrice parlait alors
aux deux autres. Durant la discussion qui s'animait, les trois hommes à pied
passent le pont. Un des deux chasseurs montés qui restaient finit par demander à
revoir l'ordre, et l'emporte en disant:
-- Je vais le porter à mes
camarades qui ne manqueront pas de revenir, attends-les ferme. Et il part au
galop; son camarade le suit. Tout cela fut fait en un clin d'oeil.
Fabrice, furieux, appela un des soldats blessés, qui parut à une des
fenêtres du Cheval Blanc. Ce soldat, auquel Fabrice vit des galons de maréchal
des logis, descendit et lui cria en s'approchant:
-- Sabre à la main
donc! vous êtes en faction. Fabrice obéit, puis lui dit:
-- Ils ont
emporté l'ordre.
-- Ils ont de l'humeur de l'affaire d'hier, reprit
l'autre d'un air morne. Je vais vous donner un de mes pistolets; si l'on force
de nouveau la consigne, tirez-le en l'air, je viendrai, ou le colonel lui-même
paraîtra.
Fabrice avait fort bien vu un geste de surprise chez le
maréchal des logis, à l'annonce de l'ordre enlevé; il comprit que c'était une
insulte personnelle qu'on lui avait faite, et se promit bien de ne plus se
laisser jouer.
Armé du pistolet d'arçon du maréchal des logis, Fabrice
avait repris fièrement sa faction lorsqu'il vit arriver à lui sept hussards
montés: il s'était placé de façon à barrer le pont, il leur communique l'ordre
du colonel, ils en ont l'air fort contrarié, le plus hardi cherche à passer.
Fabrice suivant le sage précepte de son amie la vivandière qui, la veille au
matin, lui disait qu'il fallait piquer et non sabrer, abaisse la pointe de son
grand sabre droit et fait mine d'en porter un coup à celui qui veut forcer la
consigne.
-- Ah! il veut nous tuer, le blanc-bec! s'écrient les
hussards, comme si nous n'avions pas été assez tués hier! Tous tirent leurs
sabres à la fois et tombent sur Fabrice, il se crut mort; mais il songea à la
surprise du maréchal des logis, et ne voulut pas être méprisé de nouveau. Tout
en reculant sur son pont, il tâchait de donner des coups de pointe. Il avait une
si drôle de mine en maniant ce grand sabre droit de grosse cavalerie, beaucoup
plus lourd pour lui, que les hussards virent bientôt à qui ils avaient affaire;
ils cherchèrent alors non pas à le blesser, mais à lui couper son habit sur le
corps. Fabrice reçut ainsi trois ou quatre petits coups de sabre sur les bras.
Pour lui, toujours fidèle au précepte de la cantinière, il lançait de tout son
coeur force coups de pointe. Par malheur un de ces coups de pointe blessa un
hussard à la main: fort en colère d'être touché par un tel soldat, il riposta
par un coup de pointe à fond qui atteignit Fabrice au haut de la cuisse. Ce qui
fit porter le coup, c'est que le cheval de notre héros, loin de fuir la bagarre,
semblait y prendre plaisir et se jeter sur les assaillants. Ceux-ci voyant
couler le sang de Fabrice le long de son bras droit, craignirent d'avoir poussé
le jeu trop avant, et, le poussant vers le parapet gauche du pont, partirent au
galop. Dès que Fabrice eut un moment de loisir il tira en l'air son coup de
pistolet pour avertir le colonel.
Quatre hussards montés et deux à pied,
du même régiment que les autres, venaient vers le pont et en étaient encore à
deux cents pas lorsque le coup de pistolet partit: ils regardaient fort
attentivement ce qui se passait sur le pont, et s'imaginant que Fabrice avait
tiré sur leurs camarades, les quatre à cheval fondirent sur lui au galop et le
sabre haut; c'était une véritable charge. Le colonel Le Baron, averti par le
coup de pistolet, ouvrit la porte de l'auberge et se précipita sur le pont au
moment où les hussards au galop y arrivaient, et il leur intima lui- même
l'ordre de s'arrêter.
-- Il n'y a plus de colonel ici, s'écria l'un
d'eux, et il poussa son cheval. Le colonel exaspéré interrompit la remontrance
qu'il leur adressait, et, de sa main droite blessée, saisit la rêne de ce cheval
du côté hors du montoir.
-- Arrête! mauvais soldat, dit-il au hussard;
je te connais, tu es de la compagnie du capitaine Henriet.
-- Eh bien!
que le capitaine lui-même me donne l'ordre! Le capitaine Henriet a été tué hier,
ajouta-t-il en ricanant; et va te faire f...
En disant ces paroles il
veut forcer le passage et pousse le vieux colonel qui tombe assis sur le pavé du
pont. Fabrice, qui était à deux pas plus loin sur le pont, mais faisant face au
côté de l'auberge, pousse son cheval, et tandis que le poitrail du cheval de
l'assaillant jette par terre le colonel qui ne lâche point la rêne hors du
montoir, Fabrice, indigné, porte au hussard un coup de pointe à fond. Par
bonheur le cheval du hussard, se sentant tiré vers la terre par la bride que
tenait le colonel, fit un mouvement de côté, de façon que la longue lame du
sabre de grosse cavalerie de Fabrice glissa le long du gilet du hussard et passa
tout entière sous ses yeux. Furieux, le hussard se retourne et lance un coup de
toutes ses forces, qui coupe la manche de Fabrice et entre profondément dans son
bras: notre héros tombe.
Un des hussards démontés voyant les deux
défenseurs du pont par terre, saisit l'à-propos, saute sur le cheval de Fabrice
et veut s'en emparer en le lançant au galop sur le pont.
Le maréchal des
logis, en accourant de l'auberge, avait vu tomber son colonel, et le croyait
gravement blessé. Il court après le cheval de Fabrice et plonge la pointe de son
sabre dans les reins du voleur; celui-ci tombe. Les hussards, ne voyant plus sur
le pont que le maréchal des logis à pied, passent au galop et filent rapidement.
Celui qui était à pied s'enfuit dans la campagne.
Le maréchal des logis
s'approcha des blessés. Fabrice s'était déjà relevé, il souffrait peu, mais
perdait beaucoup de sang. Le colonel se releva plus lentement; il était tout
étourdi de sa chute, mais n'avait reçu aucune blessure.
-- Je ne
souffre, dit-il au maréchal des logis, que de mon ancienne blessure à la main.
Le hussard blessé par le maréchal des logis mourait.
-- Le
diable l'emporte! s'écria le colonel, mais, dit-il au maréchal des logis et aux
deux autres cavaliers qui accouraient, songez à ce petit jeune homme que j'ai
exposé mal à propos. Je vais rester au pont moi-même pour tâcher d'arrêter ces
enragés. Conduisez le petit jeune homme à l'auberge et pansez son bras; prenez
une de mes chemises.
Livre Premier - Chapitre V.
Toute
cette aventure n'avait pas duré une minute; les blessures de Fabrice n'étaient
rien; on lui serra le bras avec des bandes taillées dans la chemise du colonel.
On voulait lui arranger un lit au premier étage de l'auberge:
-- Mais
pendant que je serai ici bien choyé au premier étage, dit Fabrice au maréchal
des logis, mon cheval, qui est à l'écurie, s'ennuiera tout seul et s'en ira avec
un autre maître.
-- Pas mal pour un conscrit! dit le maréchal des logis;
et l'on établit Fabrice sur de la paille bien fraîche, dans la mangeoire même à
laquelle son cheval était attaché.
Puis, comme Fabrice se sentait très
faible, le maréchal des logis lui apporta une écuelle de vin chaud et fit un peu
la conversation avec lui. Quelques compliments inclus dans cette conversation
mirent notre héros au troisième ciel.
Fabrice ne s'éveilla que le
lendemain au point du jour; les chevaux poussaient de longs hennissements et
faisaient un tapage affreux; l'écurie se remplissait de fumée. D'abord Fabrice
ne comprenait rien à tout ce bruit, et ne savait même où il était; enfin à demi
étouffé par la fumée, il eut l'idée que la maison brûlait; en un clin d'oeil il
fut hors de l'écurie et à cheval. Il leva la tête; la fumée sortait avec
violence par les deux fenêtres au-dessus de l'écurie et le toit était couvert
d'une fumée noire qui tourbillonnait. Une centaine de fuyards étaient arrivés
dans la nuit à l'auberge du Cheval Blanc; tous criaient et juraient. Les cinq ou
six que Fabrice put voir de près lui semblèrent complètement ivres; l'un d'eux
voulait l'arrêter et lui criait: Où emmènes-tu mon cheval?
Quand Fabrice
fut à un quart de lieue, il tourna la tête; personne ne le suivait, la maison
était en flammes. Fabrice reconnut le pont, il pensa à sa blessure et sentit son
bras serré par des bandes et fort chaud. Et le vieux colonel, que sera-t-il
devenu? Il a donné sa chemise pour panser mon bras. Notre héros était ce matin-
là du plus beau sang-froid du monde; la quantité de sang qu'il avait perdue
l'avait délivré de toute la partie romanesque de son caractère.
Adroite!
se dit-il, et filons. Il se mit tranquillement à suivre le cours de la rivière
qui, après avoir passé sous le pont, coulait vers la droite de la route. Il se
rappelait les conseils de la bonne cantinière. Quelle amitié! se disait-il, quel
caractère ouvert!
Après une heure de marche, il se trouva très faible.
Ah çà! vais-je m'évanouir? se dit-il: si je m'évanouis, on me vole mon cheval,
et peut-être mes habits, et avec les habits le trésor. Il n'avait plus la force
de conduire son cheval, et il cherchait à se tenir en équilibre, lorsqu'un
paysan, qui bêchait dans un champ à côté de la grande route, vit sa pâleur et
vint lui offrir un verre de bière et du pain.
-- A vous voir si pâle,
j'ai pensé que vous étiez un des blessés de la grande bataille! lui dit le
paysan. Jamais secours ne vint plus à propos. Au moment où Fabrice mâchait le
morceau de pain noir, les yeux commençaient à lui faire mal quand il regardait
devant lui. Quand il fut un peu remis, il remercia. Et où suis-je? demanda-t-il.
Le paysan lui apprit qu'à trois quarts de lieue plus loin se trouvait le bourg
de Zonders, où il serait très bien soigné. Fabrice arriva dans ce bourg, ne
sachant pas trop ce qu'il faisait, et ne songeant à chaque pas qu'à ne pas
tomber de cheval. Il vit une grande porte ouverte, il entra: c'était l'auberge
de l'Etrille. Aussitôt accourut la bonne maîtresse de la maison, femme énorme;
elle appela du secours d'une voix altérée par la pitié. Deux jeunes filles
aidèrent Fabrice à mettre pied à terre; à peine descendu de cheval, il
s'évanouit complètement. Un chirurgien fut appelé, on le saigna. Ce jour-là et
ceux qui suivirent, Fabrice ne savait pas trop ce qu'on lui faisait, il dormait
presque sans cesse.
Le coup de pointe à la cuisse menaçait d'un dépôt
considérable. Quand il avait sa tête à lui, il recommandait qu'on prît soin de
son cheval, et répétait souvent qu'il paierait bien, ce qui offensait la bonne
maîtresse de l'auberge et ses filles. Il y avait quinze jours qu'il était
admirablement soigné, et il commençait à reprendre un peu ses idées, lorsqu'il
s'aperçut un soir que ses hôtesses avaient l'air fort troublé. Bientôt un
officier allemand entra dans sa chambre: on se servait pour lui répondre d'une
langue qu'il n'entendait pas; mais il vit bien qu'on parlait de lui; il feignit
de dormir. Quelque temps après, quand il pensa que l'officier pouvait être
sorti, il appela ses hôtesses:
-- Cet officier ne vient-il pas m'écrire
sur une liste et me faire prisonnier? L'hôtesse en convint les larmes aux yeux.
-- Eh bien! il y a de l'argent dans mon dolman! s'écria-t-il en se
relevant sur son lit, achetez-moi des habits bourgeois, et, cette nuit, je pars
sur mon cheval. Vous m'avez déjà sauvé la vie une fois en me recevant au moment
où j'allais tomber mourant dans la rue; sauvez-la-moi encore en me donnant les
moyens de rejoindre ma mère.
En ce moment, les filles de l'hôtesse se
mirent à fondre en larmes; elles tremblaient pour Fabrice; et comme elles
comprenaient à peine le français, elles s'approchèrent de son lit pour lui faire
des questions. Elles discutèrent en flamand avec leur mère; mais, à chaque
instant, des yeux attendris se tournaient vers notre héros; il crut comprendre
que sa fuite pouvait les compromettre gravement, mais qu'elles voulaient bien en
courir la chance. Il les remercia avec effusion et en joignant les mains. Un
juif du pays fournit un habillement complet; mais, quand il l'apporta vers les
dix heures du soir, ces demoiselles reconnurent, en comparant l'habit avec le
dolman de Fabrice, qu'il fallait le rétrécir infiniment. Aussitôt elles se
mirent à l'ouvrage; il n'y avait pas de temps à perdre. Fabrice indiqua quelques
napoléons cachés dans ses habits, et pria ses hôtesses de les coudre dans les
vêtements qu'on venait d'acheter. On avait apporté avec les habits une belle
paire de bottes neuves. Fabrice n'hésita point à prier ces bonnes filles de
couper les bottes à la hussarde à l'endroit qu'il leur indiqua, et l'on cacha
ses petits diamants dans la doublure des nouvelles bottes.
Par un effet
singulier de la perte du sang et de la faiblesse qui en était la suite, Fabrice
avait presque tout à fait oublié le français; il s'adressait en italien à ses
hôtesses, qui parlaient un patois flamand, de façon que l'on s'entendait presque
uniquement par signes. Quand les jeunes filles, d'ailleurs parfaitement
désintéressées, virent les diamants, leur enthousiasme pour lui n'eut plus de
bornes; elles le crurent un prince déguisé. Aniken, la cadette et la plus naïve,
l'embrassa sans autre façon. Fabrice, de son côté, les trouvait charmantes; et
vers minuit, lorsque le chirurgien lui eut permis un peu de vin, à cause de la
route qu'il allait entreprendre, il avait presque envie de ne pas partir. Où
pourrais-je être mieux qu'ici? disait-il. Toutefois, sur les deux heures du
matin, il s'habilla. Au moment de sortir de sa chambre, la bonne hôtesse lui
apprit que son cheval avait été emmené par l'officier qui, quelques heures
auparavant, était venu faire la visite de la maison.
-- Ah! canaille!
s'écriait Fabrice en jurant, à un blessé! Il n'était pas assez philosophe, ce
jeune Italien, pour se rappeler à quel prix lui-même avait acheté ce cheval.
Aniken lui apprit en pleurant qu'on avait loué un cheval pour lui; elle
eût voulu qu'il ne partît pas; les adieux furent tendres. Deux grands jeunes
gens, parents de la bonne hôtesse, portèrent Fabrice sur la selle; pendant la
route ils le soutenaient à cheval, tandis qu'un troisième, qui précédait le
petit convoi de quelques centaines de pas, examinait s'il n'y avait point de
patrouille suspecte sur les chemins. Après deux heures de marche, on s'arrêta
chez une cousine de l'hôtesse de l'Etrille. Quoi que Fabrice pût leur dire, les
jeunes gens qui l'accompagnaient ne voulurent jamais le quitter; ils
prétendaient qu'ils connaissaient mieux que personne les passages dans les bois.
-- Mais demain matin, quand on saura ma fuite, et qu'on ne vous verra
pas dans le pays, votre absence vous compromettra, disait Fabrice.
On se
remit en marche. Par bonheur, quand le jour vint à paraître, la plaine était
couverte d'un brouillard épais. Vers les huit heures du matin, l'on arriva près
d'une petite ville. L'un des jeunes gens se détacha pour voir si les chevaux de
la poste avaient été volés. Le maître de poste avait eu le temps de les faire
disparaître, et de recruter des rosses infâmes dont il avait garni ses écuries.
On alla chercher deux chevaux dans les marécages où ils étaient cachés, et,
trois heures après, Fabrice monta dans un petit cabriolet tout délabré, mais
attelé de deux bons chevaux de poste. Il avait repris des forces. Le moment de
la séparation avec les jeunes gens, parents de l'hôtesse, fut du dernier
pathétique; jamais, quelque prétexte aimable que Fabrice pût trouver, ils ne
voulurent accepter d'argent.
-- Dans votre état, monsieur, vous en avez
plus de besoin que nous, répondaient toujours ces braves jeunes gens. Enfin ils
partirent avec des lettres où Fabrice, un peu fortifié par l'agitation de la
route avait essayé de faire connaître à ses hôtesses tout ce qu'il sentait pour
elles. Fabrice écrivait les larmes aux yeux, et il y avait certainement de
l'amour dans la lettre adressée à la petite Aniken.
Le reste du voyage
n'eut rien que d'ordinaire. En arrivant à Amiens il souffrait beaucoup du coup
de pointe qu'il avait reçu à la cuisse; le chirurgien de campagne n'avait pas
songé à débrider la plaie, et malgré les saignées, il s'y était formé un dépôt.
Pendant les quinze jours que Fabrice passa dans l'auberge d'Amiens, tenue par
une famille complimenteuse et avide, les alliés envahissaient la France, et
Fabrice devint comme un autre homme, tant il fit de réflexions profondes sur les
choses qui venaient de lui arriver. Il n'était resté enfant que sur un point: ce
qu'il avait vu était-ce une bataille, et en second lieu, cette bataille
était-elle Waterloo? Pour la première fois de sa vie il trouva du plaisir à
lire; il espérait toujours trouver dans les journaux, ou dans les récits de la
bataille, quelque description qui lui permettrait de reconnaître les lieux qu'il
avait parcourus à la suite du maréchal Ney, et plus tard avec l'autre général.
Pendant son séjour à Amiens, il écrivit presque tous les jours à ses bonnes
amies de l'Etrille. Dès qu'il fut guéri, il vint à Paris; il trouva à son ancien
hôtel vingt lettres de sa mère et de sa tante qui le suppliaient de revenir au
plus vite. Une dernière lettre de la comtesse Pietranera avait un certain tour
énigmatique qui l'inquiéta fort, cette lettre lui enleva toutes ses rêveries
tendres. C'était un caractère auquel il ne fallait qu'un mot pour prévoir
facilement les plus grands malheurs; son imagination se chargeait ensuite de lui
peindre ces malheurs avec les détails les plus horribles.
«Garde-toi
bien de signer les lettres que tu écris pour donner de tes nouvelles, lui disait
la comtesse. A ton retour tu ne dois point venir d'emblée sur le lac de Côme:
arrête-toi à Lugano, sur le territoire suisse. » Il devait arriver dans cette
petite ville sous le nom de Cavi; il trouverait à la principale auberge le valet
de chambre de la comtesse, qui lui indiquerait ce qu'il fallait faire. Sa tante
finissait par ces mots: «Cache par tous les moyens possibles la folie que tu as
faite, et surtout ne conserve sur toi aucun papier imprimé ou écrit; en Suisse
tu seras environné des amis de Sainte-Marguerite. [M. Pellico a rendu ce nom
européen, c'est celui de la rue de Milan où se trouvent le palais et les prisons
de la police.] Si j'ai assez d'argent, lui disait la comtesse, j'enverrai
quelqu'un à Genève, à l'hôtel des Balances, et tu auras des détails que je ne
puis écrire et qu'il faut pourtant que tu saches avant d'arriver. Mais, au nom
de Dieu, pas un jour de plus à Paris; tu y serais reconnu par nos espions. »
L'imagination de Fabrice se mit à se figurer les choses les plus étranges, et il
fut incapable de tout autre plaisir que celui de chercher à deviner ce que sa
tante pouvait avoir à lui apprendre de si étrange. Deux fois, en traversant la
France, il fut arrêté; mais il sut se dégager; il dut ces désagréments à son
passeport italien et à cette étrange qualité de marchand de baromètres, qui
n'était guère d'accord avec sa figure jeune et son bras en écharpe.
Enfin, dans Genève, il trouva un homme appartenant à la comtesse qui lui
raconta de sa part, que lui, Fabrice, avait été dénoncé à la police de Milan
comme étant allé porter à Napoléon des propositions arrêtées par une vaste
conspiration organisée dans le ci-devant royaume d'Italie. Si tel n'eût pas été
le but de son voyage, disait la dénonciation, à quoi bon prendre un nom supposé?
Sa mère chercherait à prouver ce qui était vrai; c'est-à-dire:
1 Qu'il
n'était jamais sorti de la Suisse:
2 Qu'il avait quitté le château à
l'improviste à la suite d'une querelle avec son frère aîné.
Ace récit,
Fabrice eut un sentiment d'orgueil. J'aurais été une sorte d'ambassadeur auprès
de Napoléon! se dit-il; j'aurais eu l'honneur de parler à ce grand homme, plût à
Dieu! Il se souvint que son septième aïeul, le petit-fils de celui qui arriva à
Milan à la suite de Sforce, eut l'honneur d'avoir la tête tranchée par les
ennemis du duc, qui le surprirent comme il allait en Suisse porter des
propositions aux louables cantons et recruter des soldats. Il voyait des yeux de
l'âme l'estampe relative à ce fait, placée dans la généalogie de la famille.
Fabrice, en interrogeant ce valet de chambre, le trouva outré d'un détail qui
enfin lui échappa, malgré l'ordre exprès de le lui taire, plusieurs fois répété
par la comtesse. C'était Ascagne, son frère aîné, qui l'avait dénoncé à la
police de Milan. Ce mot cruel donna comme un accès de folie à notre héros. De
Genève pour aller en Italie on passe par Lausanne; il voulut partir à pied et
sur-le-champ, et faire ainsi dix ou douze lieues, quoique la diligence de Genève
à Lausanne dût partir deux heures plus tard. Avant de sortir de Genève, il se
prit de querelle dans un des tristes cafés du pays, avec un jeune homme qui le
regardait, disait-il, d'une façon singulière. Rien de plus vrai, le jeune
Genevois flegmatique, raisonnable et ne songeant qu'à l'argent, le croyait fou;
Fabrice en entrant avait jeté des regards furibonds de tous les côtés, puis
renversé sur son pantalon la tasse de café qu'on lui servait. Dans cette
querelle, le premier mouvement de Fabrice fut tout à fait du XVle siècle: au
lieu de parler du duel au jeune Genevois, il tira son poignard et se jeta sur
lui pour l'en percer. En ce moment de passion, Fabrice oubliait tout ce qu'il
avait appris sur les règles de l'honneur, et revenait à l'instinct, ou, pour
mieux dire, aux souvenirs de la première enfance.
L'homme de confiance
intime qu'il trouva dans Lugano augmenta sa fureur en lui donnant de nouveaux
détails. Comme Fabrice était aimé à Grianta, personne n'eût prononcé son nom, et
sans l'aimable procédé de son frère, tout le monde eût feint de croire qu'il
était à Milan, et jamais l'attention de la police de cette ville n'eût été
appelée sur son absence.
-- Sans doute les douaniers ont votre
signalement lui dit l'envoyé de sa tante, et si nous suivons la grande route, à
la frontière du royaume lombardo-vénitien, vous serez arrêté.
Fabrice et
ses gens connaissaient les moindres sentiers de la montagne qui sépare Lugano du
lac de Côme: ils se déguisèrent en chasseurs, c'est-à-dire en contrebandiers, et
comme ils étaient trois et porteurs de mines assez résolues, les douaniers
qu'ils rencontrèrent ne songèrent qu'à les saluer. Fabrice s'arrangea de façon à
n'arriver au château que vers minuit; à cette heure, son père et tous les valets
de chambre portant de la poudre étaient couchés depuis longtemps. Il descendit
sans peine dans le fossé profond et pénétra dans le château par la petite
fenêtre d'une cave: c'est là qu'il était attendu par sa mère et sa tante,
bientôt ses soeurs accoururent. Les transports de tendresse et les larmes se
succédèrent pendant longtemps, et l'on commençait à peine à parler raison
lorsque les premières lueurs de l'aube vinrent avertir ces êtres qui se
croyaient malheureux, que le temps volait.
-- J'espère que ton frère ne
se sera pas douté de ton arrivée, lui dit madame Pietranera; je ne lui parlais
guère depuis sa belle équipée, ce dont son amour- propre me faisait l'honneur
d'être fort piqué: ce soir à souper j'ai daigné lui adresser la parole; j'avais
besoin de trouver un prétexte pour cacher la joie folle qui pouvait lui donner
des soupçons. Puis, lorsque je me suis aperçue qu'il était tout fier de cette
prétendue réconciliation, j'ai profité de sa joie pour le faire boire d'une
façon désordonnée, et certainement il n'aura pas songé à se mettre en embuscade
pour continuer son métier d'espion.
-- C'est dans ton appartement qu'il
faut cacher notre hussard, dit la marquise, il ne peut partir tout de suite dans
ce premier moment, nous ne sommes pas assez maîtresses de notre raison, et il
s'agit de choisir la meilleure façon de mettre en défaut cette terrible police
de Milan.
On suivit cette idée; mais le marquis et son fils aîné
remarquèrent, le jour d'après, que la marquise était sans cesse dans la chambre
de sa belle-soeur. Nous ne nous arrêterons pas à peindre les transports de
tendresse et de joie qui ce jour-là encore agitèrent ces êtres si heureux. Les
coeurs italiens sont, beaucoup plus que les nôtres, tourmentés par les soupçons
et par les idées folles que leur présente une imagination brûlante, mais en
revanche leurs joies sont bien plus intenses et durent plus longtemps. Ce
jour-là la comtesse et la marquise étaient absolument privées de leur raison;
Fabrice fut obligé de recommencer tous ses récits: enfin on résolut d'aller
cacher la joie commune à Milan, tant il sembla difficile de se dérober plus
longtemps à la police du marquis et de son fils Ascagne.
On prit la
barque ordinaire de la maison pour aller à Côme; en agir autrement eût été
réveiller mille soupçons; mais en arrivant au port de Côme la marquise se
souvint qu'elle avait oublié à Grianta des papiers de la dernière importance:
elle se hâta d'y envoyer les bateliers, et ces hommes ne purent faire aucune
remarque sur la manière dont ces deux dames employaient leur temps à Côme. A
peine arrivées, elles louèrent au hasard une de ces voitures qui attendent
pratique près de cette haute tour du moyen âge qui s'élève au-dessus de la porte
de Milan. On partit à l'instant même sans que le cocher eût le temps de parler à
personne. A un quart de lieue de la ville on trouva un jeune chasseur de la
connaissance de ces dames, et qui par complaisance, comme elles n'avaient aucun
homme avec elles, voulut bien leur servir de chevalier jusqu'aux portes de
Milan, où il se rendait en chassant. Tout allait bien, et ces dames faisaient la
conversation la plus joyeuse avec le jeune voyageur, lorsqu'à un détour que fait
la route pour tourner la charmante colline et le bois de San-Giovanni, trois
gendarmes déguisés sautèrent à la bride des chevaux.-- Ah! mon mari nous a
trahis! s'écria la marquise, et elle s'évanouit. Un maréchal des logis qui était
resté un peu en arrière s'approcha de la voiture en trébuchant, et dit d'une
voix qui avait l'air de sortir du cabaret:
-- Je suis fâché de la
mission que j'ai à remplir, mais je vous arrête, général Fabio Conti.
Fabrice crut que le maréchal des logis lui faisait une mauvaise
plaisanterie en l'appelant général. Tu me le paieras, se dit-il; il
regardait les gendarmes déguisés et guettait le moment favorable pour sauter à
bas de la voiture et se sauver à travers champs.
La comtesse sourit à
tout hasard, je crois, puis dit au maréchal des logis:
-- Mais, mon cher
maréchal, est-donc cet enfant de seize ans que vous prenez pour le général
Conti?
-- N'êtes-vous pas la fille du général? dit le maréchal des
logis.
-- Voyez mon père, dit la comtesse en montrant Fabrice. Les
gendarmes furent saisis d'un rire fou.
-- Montrez vos passeports sans
raisonner, reprit le maréchal des logis piqué de la gaieté générale.
--
Ces dames n'en prennent jamais pour aller à Milan, dit le cocher d'un air froid
et philosophique; elles viennent de leur château de Grianta. Celle-ci est madame
la comtesse Pietranera, celle-là, madame la marquise del Dongo.
Le
maréchal des logis, tout déconcerté, passa à la tête des chevaux, et là tint
conseil avec ses hommes. La conférence durait bien depuis cinq minutes, lorsque
la comtesse Pietranera pria ces messieurs de permettre que la voiture fût
avancée de quelques pas et placée à l'ombre; la chaleur était accablante,
quoiqu'il ne fût que onze heures du matin, Fabrice, qui regardait fort
attentivement de tous les côtés, cherchant le moyen de se sauver, vit déboucher
d'un petit sentier à travers champs, et arriver sur la grande route, couverte de
poussière, une jeune fille de quatorze à quinze ans qui pleurait timidement sous
son mouchoir. Elle s'avançait à pied entre deux gendarmes en uniforme, et, à
trois pas derrière elle, aussi entre deux gendarmes, marchait un grand homme sec
qui affectait des airs de dignité comme un préfet suivant une procession.
-- Où les avez-vous donc trouvés? dit le maréchal des logis tout à fait
ivre en ce moment.
-- Se sauvant à travers champs, et pas plus de
passeports que sur la main.
Le maréchal des logis parut perdre tout à
fait la tête; il avait devant lui cinq prisonniers au lieu de deux qu'il lui
fallait. Il s'éloigna de quelques pas, ne laissant qu'un homme pour garder le
prisonnier qui faisait de la majesté, et un autre pour empêcher les chevaux
d'avancer.
-- Reste, dit la comtesse à Fabrice qui déjà avait sauté à
terre, tout va s'arranger.
On entendit un gendarme s'écrier:
--
Qu'importe! s'ils n'ont pas de passeports, ils sont de bonne prise tout de même.
Le maréchal des logis semblait n'être pas tout à fait aussi décidé; le nom de la
comtesse Pietranera lui donnait de l'inquiétude, il avait connu le général, dont
il ne savait pas la mort. Le général n'est pas un homme à ne pas se venger si
j'arrête sa femme mal à propos, se disait-il.
Pendant cette délibération
qui fut longue, la comtesse avait lié conversation avec la jeune fille qui était
à pied sur la route et dans la poussière à côté de la calèche; elle avait été
frappée de sa beauté.
-- Le soleil va vous faire mal, mademoiselle; ce
brave soldat, ajouta-t-elle en parlant au gendarme placé à la tête des chevaux,
vous permettra bien de monter en calèche.
Fabrice, qui rôdait autour de
la voiture, s'approcha pour aider la jeune fille à monter. Celle-ci s'élançait
déjà sur le marchepied, le bras soutenu par Fabrice, lorsque l'homme imposant,
qui était à six pas en arrière de la voiture, cria d'une voix grossie par la
volonté d'être digne:
-- Restez sur la route, ne montez pas dans une
voiture qui ne vous appartient pas.
Fabrice n'avait pas entendu cet
ordre; la jeune fille, au lieu de monter dans la calèche, voulut redescendre, et
Fabrice continuant à la soutenir elle tomba dans ses bras. Il sourit, elle
rougit profondément; ils restèrent un instant à se regarder après que la jeune
fille se fut dégagée de ses bras.
-- Ce serait une charmante compagne de
prison, se dit Fabrice: quelle pensée profonde sous ce front! elle saurait
aimer.
Le maréchal des logis s'approcha d'un air d'autorité:
--
Laquelle de ces dames se nomme Clélia Conti?
-- Moi, dit la jeune fille.
-- Et moi, s'écria l'homme âgé, je suis le général Fabio Conti,
chambellan de S.A.S. monseigneur le prince de Parme; je trouve fort inconvenant
qu'un homme de ma sorte soit traqué comme un voleur.
-- Avant-hier, en
vous embarquant au port de Côme, n'avez-vous pas envoyé promener l'inspecteur de
police qui vous demandait votre passeport? Eh bien! aujourd'hui il vous empêche
de vous promener.
-- Je m'éloignais déjà avec ma barque, j'étais pressé,
le temps étant à l'orage; un homme sans uniforme m'a crié du quai de rentrer au
port, je lui ai dit mon nom et j'ai continué mon voyage.
-- Et ce matin
vous vous êtes enfui de Côme?
-- Un homme comme moi ne prend pas de
passeport pour aller de Milan voir le lac. Ce matin, à Côme, on m'a dit que je
serais arrêté à la porte, je suis sorti à pied avec ma fille; j'espérais trouver
sur la route quelque voiture qui me conduirait jusqu'à Milan, où certes ma
première visite sera pour porter mes plaintes au général commandant la province.
Le maréchal des logis parut soulagé d'un grand poids.
-- Eh
bien! général, vous êtes arrêté, et je vais vous conduire à Milan. Et vous, qui
êtes-vous? dit-il à Fabrice.
-- Mon fils, reprit la comtesse: Ascagne,
fils du général de division Pietranera.
-- Sans passeport, madame la
comtesse? dit le maréchal des logis fort radouci.
-- A son âge il n'en a
jamais pris; il ne voyage jamais seul, il est toujours avec moi.
Pendant
ce colloque, le général Conti faisait de la dignité de plus en plus offensée
avec les gendarmes.
-- Pas tant de paroles, lui dit l'un d'eux, vous
êtes arrêté, suffit!
-- Vous serez trop heureux, dit le maréchal des
logis, que nous consentions à ce que vous louiez un cheval de quelque paysan;
autrement, malgré la poussière et la chaleur, et le grade de chambellan de
Parme, vous marcherez fort bien à pied au milieu de nos chevaux.
Le
général se mit à jurer.
-- Veux-tu bien te taire! reprit le gendarme. Où
est ton uniforme de général? Le premier venu ne peut-il pas dire qu'il est
général?
Le général se fâcha de plus belle. Pendant ce temps les
affaires allaient beaucoup mieux dans la calèche.
La comtesse faisait
marcher les gendarmes comme s'ils eussent été ses gens. Elle venait de donner un
écu à l'un d'eux pour aller chercher du vin et surtout de l'eau fraîche dans une
cassine que l'on apercevait à deux cents pas. Elle avait trouvé le temps de
calmer Fabrice, qui, à toute force, voulait se sauver dans le bois qui couvrait
la colline; j'ai de bons pistolets, disait-il. Elle obtint du général irrité
qu'il laisserait monter sa fille dans la voiture. A cette occasion, le général,
qui aimait à parler de lui et de sa famille, apprit à ces dames que sa fille
n'avait que douze ans, étant née en I803, le 27 octobre; mais tout le monde lui
donnait quatorze ou quinze ans, tant elle avait de raison.
Homme tout à
fait commun, disaient les yeux de la comtesse à la marquise. Grâce à la
comtesse, tout s'arrangea après un colloque d'une heure. Un gendarme, qui se
trouva avoir affaire dans le village voisin, loua son cheval au général Conti,
après que la comtesse lui eut dit: Vous aurez 10 francs. Le maréchal des logis
partit seul avec le général; les autres gendarmes restèrent sous un arbre en
compagnie avec quatre énormes bouteilles de vin, sorte de petites dames-
jeannes, que le gendarme envoyé à la cassine avait rapportées, aidé par un
paysan. Clélia Conti fut autorisée par le digne chambellan à accepter, pour
revenir à Milan, une place dans la voiture de ces dames, et personne ne songea à
arrêter le fils du brave général comte Pietranera. Après les premiers moments
donnés à la politesse et aux commentaires sur le petit incident qui venait de se
terminer, Clélia Conti remarqua la nuance d'enthousiasme avec laquelle une aussi
belle dame que la comtesse parlait à Fabrice; certainement elle n'était pas sa
mère. Son attention fut surtout excitée par des allusions répétées à quelque
chose d'héroïque, de hardi, de dangereux au suprême degré, qu'il avait fait
depuis peu; malgré toute son intelligence, la jeune Clélia ne put deviner de
quoi il s'agissait.
Elle regardait avec étonnement ce jeune héros dont
les yeux semblaient respirer encore tout le feu de l'action. Pour lui, il était
un peu interdit de la beauté si singulière de cette jeune fille de douze ans, et
ses regards la faisaient rougir.
Une lieue avant d'arriver à Milan,
Fabrice dit qu'il allait voir son oncle, et prit congé des dames.
-- Si
jamais je me tire d'affaire, dit-il à Clélia, j'irai voir les beaux tableaux de
Parme, et alors daignerez-vous vous rappeler ce nom: Fabrice del Dongo?
-- Bon! dit la comtesse, voilà comme tu sais garder l'incognito!
Mademoiselle, daignez vous rappeler que ce mauvais sujet est mon fils et
s'appelle Pietranera et non del Dongo.
Le soir, fort tard, Fabrice
rentra dans Milan par la porte Renza, qui conduit à une promenade à la
mode. L'envoi des deux domestiques en Suisse avait épuisé les fort petites
économies de la marquise et de sa soeur; par bonheur, Fabrice avait encore
quelques napoléons, et l'un des diamants, qu'on résolut de vendre.
Ces
dames étaient aimées et connaissaient toute la ville; les personnages les plus
considérables dans le parti autrichien et dévot allèrent parler en faveur de
Fabrice au baron Binder, chef de la police. Ces messieurs ne concevaient pas,
disaient-ils, comment l'on pouvait prendre au sérieux l'incartade d'un enfant de
seize ans qui se dispute avec un frère aîné et déserte la maison paternelle.
-- Mon métier est de tout prendre au sérieux, répondait doucement le
baron Binder, homme sage et triste; il établissait alors cette fameuse police de
Milan, et s'était engagé à prévenir une révolution comme celle de 1746, qui
chassa les Autrichiens de Gênes. Cette police de Milan, devenue depuis si
célèbre par les aventures de MM. Pellico et d'Andryane, ne fut pas précisément
cruelle, elle exécutait raisonnablement et sans pitié des lois sévères.
L'empereur François II voulait qu'on frappât de terreur ces imaginations
italiennes si hardies.
-- Donnez-moi jour par jour, répétait le baron
Binder aux protecteurs de Fabrice, l'indication prouvée de ce qu'a fait
le jeune marchesino del Dongo; prenons-le depuis le moment de son départ de
Grianta, 8 mars, jusqu'à son arrivée, hier soir, dans cette ville, où il est
caché dans une des chambres de l'appartement de sa mère, et je suis prêt à le
traiter comme le plus aimable et le plus espiègle des jeunes gens de la ville.
Si vous ne pouvez pas me fournir l'itinéraire du jeune homme pendant toutes les
journées qui ont suivi son départ de Grianta, quels que soient la grandeur de sa
naissance et le respect que je porte aux amis de sa famille, mon devoir n'est-il
pas de le faire arrêter? Ne dois-je pas le retenir en prison jusqu'à ce qu'il
m'ait donné la preuve qu'il n'est pas allé porter des paroles à Napoléon de la
part de quelques mécontents qui peuvent exister en Lombardie parmi les sujets de
Sa Majesté Impériale et Royale? Remarquez encore, messieurs, que si le jeune del
Dongo parvient à se justifier sur ce point, il restera coupable d'avoir passé à
l'étranger sans passeport régulièrement délivré, et de plus en prenant un faux
nom et faisant usage sciemment d'un passeport délivré à un simple ouvrier,
c'est-à-dire à un individu d'une classe tellement au-dessous de celle à laquelle
il appartient.
Cette déclaration, cruellement raisonnable, était
accompagnée de toutes les marques de déférence et de respect que le chef de la
police devait à la haute position de la marquise del Dongo et à celle des
personnages importants qui venaient s'entremettre pour elle.
La marquise
fut au désespoir quand elle apprit la réponse du baron Binder.
--
Fabrice va être arrêté, s'écria-t-elle en pleurant et une fois en prison, Dieu
sait quand il en sortira! Son père le reniera!
Mme Pietranera et sa
belle-soeur tinrent conseil avec deux ou trois amis intimes, et, quoi qu'ils
pussent dire, la marquise voulut absolument faire partir son fils dès la nuit
suivante.
-- Mais tu vois bien, lui disait la comtesse, que le baron
Binder sait que ton fils est ici; cet homme n'est point méchant.
-- Non,
mais il veut plaire à l'empereur François.
-- Mais s'il croyait utile à
son avancement de jeter Fabrice en prison, il y serait déjà, et c'est lui
marquer une défiance injurieuse que de le faire sauver.
-- Mais nous
avouer qu'il sait où est Fabrice c'est nous dire: faites-le partir! Non, je ne
vivrai pas tant que je pourrai me répéter: Dans un quart d'heure mon fils peut
être entre quatre murailles! Quelle que soit l'ambition du baron Binder,
ajoutait la marquise, il croit utile à sa position personnelle en ce pays
d'afficher des ménagements pour un homme du rang de mon mari, et j'en vois une
preuve dans cette ouverture de coeur singulière avec laquelle il avoue qu'il
sait où prendre mon fils. Bien plus, le baron détaille complaisamment les deux
contraventions dont Fabrice est accusé d'après la dénonciation de son indigne
frère; il explique que ces deux contraventions emportent la prison; n'est-ce pas
nous dire que si nous aimons mieux l'exil, c'est à nous de choisir?
--
Si tu choisis l'exil, répétait toujours la comtesse, de la vie nous ne le
reverrons. Fabrice, présent à tout l'entretien, avec un des anciens amis de la
marquise maintenant conseiller au tribunal formé par l'Autriche, était
grandement d'avis de prendre la clef des champs. Et, en effet, le soir même il
sortit du palais caché dans la voiture qui conduisait au théâtre de la Scala sa
mère et sa tante. Le cocher, dont on se défiait, alla faire comme d'habitude une
station au cabaret, et pendant que le laquais, homme sûr, gardait les chevaux,
Fabrice, déguisé en paysan, se glissa hors de la voiture et sortit de la ville.
Le lendemain matin il passa la frontière avec le même bonheur, et quelques
heures plus tard il était installé dans une terre que sa mère avait en Piémont,
près de Novare, précisément à Romagnano, où Bayard fut tué.
On peut
penser avec quelle attention ces dames arrivées dans leur loge, à la Scala,
écoutaient le spectacle. Elles n'y étaient allées que pour pouvoir consulter
plusieurs de leurs amis appartenant au parti libéral, et dont l'apparition au
palais del Dongo eût pu être mal interprétée par la police. Dans la loge, il fut
résolu de faire une nouvelle démarche auprès du baron Binder. Il ne pouvait pas
être question d'offrir une somme d'argent à ce magistrat parfaitement honnête
homme, et d'ailleurs ces dames étaient fort pauvres, elles avaient forcé Fabrice
à emporter tout ce qui restait sur le produit du diamant.
Il était fort
important toutefois d'avoir le dernier mot du baron. Les amis de la comtesse lui
rappelèrent un certain chanoine Borda, jeune homme fort aimable, qui jadis avait
voulu lui faire la cour, et avec d'assez vilaines façons; ne pouvant réussir, il
avait dénoncé son amitié pour Limercati au général Pietranera, sur quoi il avait
été chassé comme un vilain. Or maintenant ce chanoine faisait tous les soirs la
partie de tarots de la baronne Binder, et naturellement était l'ami intime du
mari. La comtesse se décida à la démarche horriblement pénible d'aller voir ce
chanoine; et le lendemain matin de bonne heure, avant qu'il sortît de chez lui,
elle se fit annoncer.
Lorsque le domestique unique du chanoine prononça
le nom de la comtesse Pietranera, cet homme fut ému au point d'en perdre la
voix; il ne chercha point à réparer le désordre d'un négligé fort simple.
-- Faites entrer et allez-vous-en, dit-il d'une voix éteinte. La
comtesse entra; Borda se jeta à genoux.
-- C'est dans cette position
qu'un malheureux fou doit recevoir vos ordres, dit-il à la comtesse qui ce
matin-là, dans son négligé à demi-déguisement, était d'un piquant irrésistible.
Le profond chagrin de l'exil de Fabrice, la violence qu'elle se faisait pour
paraître chez un homme qui en avait agi traîtreusement avec elle, tout se
réunissait pour donner à son regard un éclat incroyable.
-- C'est dans
cette position que je veux recevoir vos ordres, s'écria le chanoine, car il est
évident que vous avez quelque service à me demander, autrement vous n'auriez pas
honoré de votre présence la pauvre maison d'un malheureux fou: jadis transporté
d'amour et de jalousie, il se conduisit avec vous comme un lâche, une fois qu'il
vit qu'il ne pouvait vous plaire.
Ces paroles étaient sincères et
d'autant plus belles que le chanoine jouissait maintenant d'un grand pouvoir: la
comtesse en fut touchée jusqu'aux larmes; l'humiliation, la crainte glaçaient
son âme, en un instant l'attendrissement et un peu d'espoir leur succédaient.
D'un état fort malheureux elle passait en un clin d'oeil presque au bonheur.
-- Baise ma main, dit-elle au chanoine en la lui présentant, et
lève-toi. (Il faut savoir qu'en Italie le tutoiement indique la bonne et franche
amitié tout aussi bien qu'un sentiment plus tendre.) Je viens te demander grâce
pour mon neveu Fabrice. Voici la vérité complète et sans le moindre déguisement
comme on la dit à un vieil ami. A seize ans et demi il vient de faire une
insigne folie; nous étions au château de Grianta, sur le lac de Côme. Un soir, à
sept heures nous avons appris, par un bateau de Côme, le débarquement de
l'Empereur au golfe de Juan. Le lendemain matin Fabrice est parti pour la
France, après s'être fait donner le passeport d'un de ses amis du peuple, un
marchand de baromètres nommé Vasi. Comme il n'a pas l'air précisément d'un
marchand de baromètres, à peine avait-il fait dix lieues en France, que sur sa
bonne mine on l'a arrêté; ses élans d'enthousiasme en mauvais français
semblaient suspects. Au bout de quelque temps il s'est sauvé et a pu gagner
Genève; nous avons envoyé à sa rencontre à Lugano...
-- C'est-à-dire à
Genève, dit le chanoine en souriant. La comtesse acheva l'histoire.
--
Je ferai pour vous tout ce qui est humainement possible, reprit le chanoine avec
effusion; je me mets entièrement à vos ordres. Je ferai même des imprudences,
ajouta-t-il. Dites, que dois-je faire au moment où ce pauvre salon sera privé de
cette apparition céleste, et qui fait époque dans l'histoire de ma vie?
-- Il faut aller chez le baron Binder lui dire que vous aimez Fabrice
depuis sa naissance, que vous avez vu naître cet enfant quand vous veniez chez
nous, et qu'enfin, au nom de l'amitié qu'il vous accorde, vous le suppliez
d'employer tous ses espions à vérifier si, avant son départ pour la Suisse,
Fabrice a eu la moindre entrevue avec aucun de ces libéraux qu'il surveille.
Pour peu que le baron soit bien servi, il verra qu'il s'agit ici uniquement
d'une véritable étourderie de jeunesse. Vous savez que j'avais, dans mon bel
appartement du palais Dugnani, les estampes des batailles gagnées par Napoléon:
c'est en lisant les légendes de ces gravures que mon neveu apprit à lire. Dès
l'âge de cinq ans mon pauvre mari lui expliquait ces batailles; nous lui
mettions sur la tête le casque de mon mari, l'enfant traînait son grand sabre.
Eh bien! un beau jour, il apprend que le dieu de mon mari, que l'Empereur est de
retour en France; il part pour le rejoindre, comme un étourdi, mais il n'y
réussit pas. Demandez à votre baron de quelle peine il veut punir ce moment de
folie.
-- J'oubliais une chose, s'écria le chanoine, vous allez voir que
je ne suis pas tout à fait indigne du pardon que vous m'accordez. Voici, dit-il
en cherchant sur la table parmi ses papiers, voici la dénonciation de cet infâme
coltorto (hypocrite), voyez, signée Ascanio Valserra del DONGO qui
a commencé toute cette affaire; je l'ai prise hier soir dans les bureaux de la
police, et suis allé à la Scala, dans l'espoir de trouver quelqu'un allant
d'habitude dans votre loge, par lequel je pourrais vous la faire communiquer.
Copie de cette pièce est à Vienne depuis longtemps. Voilà l'ennemi que nous
devons combattre. Le chanoine lut la dénonciation avec la comtesse, et il fut
convenu que dans la journée, il lui en ferait tenir une copie par une personne
sûre. Ce fut la joie dans le coeur que la comtesse rentra au palais del Dongo.
-- Il est impossible d'être plus galant homme que cet ancien
coquin, dit-elle à la marquise; ce soir à la Scala, à dix heures trois
quarts à l'horloge du théâtre, nous renverrons tout le monde de notre loge, nous
éteindrons les bougies, nous fermerons notre porte, et, à onze heures, le
chanoine lui-même viendra nous dire ce qu'il a pu faire. C'est ce que nous avons
trouvé de moins compromettant pour lui.
Ce chanoine avait beaucoup
d'esprit; il n'eut garde de manquer au rendez-vous: il y montra une bonté
complète et une ouverture de coeur sans réserve que l'on ne trouve guère que
dans les pays où la vanité ne domine pas tous les sentiments. Sa dénonciation de
la comtesse au général Pietranera, son mari, était un des grands remords de sa
vie, et il trouvait un moyen d'abolir ce remords.
Le matin, quand la
comtesse était sortie de chez lui: La voilà qui fait l'amour avec son neveu,
s'était-il dit avec amertume, car il n'était point guéri. Altière comme elle
l'est, être venue chez moi!... A la mort de ce pauvre Pietranera, elle repoussa
avec horreur mes offres de service, quoique fort polies et très bien présentées
par le colonel Scotti, son ancien amant. La belle Pietranera vivre avec 1 500
francs! ajoutait le chanoine en se promenant avec action dans sa chambre! Puis
aller habiter le château de Grianta avec un abominable secatore, ce
marquis del Dongo!... Tout s'explique maintenant! Au fait, ce jeune Fabrice est
plein de grâces, grand, bien fait, une figure toujours riante... et, mieux que
cela, un certain regard chargé de douce volupté... une physionomie à la Corrège,
ajoutait le chanoine avec amertume.
La différence d'âge... point trop
grande... Fabrice né après l'entrée des Français, vers 98, ce me semble; la
comtesse peut avoir vingt-sept ou vingt-huit ans, impossible d'être plus jolie,
plus adorable; dans ce pays fertile en beautés, elle les bat toutes; la Marini,
la Gherardi, la Ruga, l'Aresi, la Pietragrua, elle l'emporte sur toutes ces
femmes... Ils vivaient heureux cachés sur ce beau lac de Côme quand le jeune
homme a voulu rejoindre Napoléon... Il y a encore des âmes en Italie! et, quoi
qu'on fasse! Chère patrie!... Non, continuait ce coeur enflammé par la jalousie,
impossible d'expliquer autrement cette résignation à végéter à la campagne, avec
le dégoût de voir tous les jours, à tous les repas cette horrible figure du
marquis del Dongo, plus cette infâme physionomie blafarde du marchesino
Ascanio, qui sera pis que son père!... Eh bien! je la servirai franchement.
Au moins j'aurai le plaisir de la voir autrement qu'au bout de ma lorgnette.
Le chanoine Borda expliqua fort clairement l'affaire à ces dames. Au
fond, Binder était on ne peut pas mieux disposé; il était charmé que Fabrice eût
pris la clef des champs avant les ordres qui pouvaient arriver de Vienne; car le
Binder n'avait pouvoir de décider de rien, il attendait des ordres pour cette
affaire comme pour toutes les autres; il envoyait à Vienne chaque jour la copie
exacte de toutes les informations: puis il attendait.
Il fallait que
dans son exil à Romagnan Fabrice,
1: Ne manquât pas d'aller à la messe
tous les jours, prît pour confesseur un homme d'esprit, dévoué à la cause de la
monarchie, et ne lui avouât, au tribunal de la pénitence, que des sentiments
fort irréprochables;
2: Il ne devait fréquenter aucun homme passant pour
avoir de l'esprit, et, dans l'occasion, il fallait parler de la révolte avec
horreur, et comme n'étant jamais permise;
3: Il ne devait point se faire
voir au café, il ne fallait jamais lire d'autres journaux que les gazettes
officielles de Turin et de Milan; en général, montrer du dégoût pour la lecture,
ne jamais lire, surtout aucun ouvrage imprimé après 1720, exception tout au plus
pour les romans de Walter Scott;
4: Enfin, ajouta le chanoine avec un
peu de malice, il faut surtout qu'il fasse ouvertement la cour à quelqu'une des
jolies femmes du pays, de la classe noble, bien entendu; cela montrera qu'il n'a
pas le génie sombre et mécontent d'un conspirateur en herbe.
Avant de se
coucher, la comtesse et la marquise écrivirent à Fabrice deux lettres infinies
dans lesquelles on lui expliquait avec une anxiété charmante tous les conseils
donnés par Borda.
Fabrice n'avait nulle envie de conspirer: il aimait
Napoléon, et, en sa qualité de noble, se croyait fait pour être plus heureux
qu'un autre et trouvait les bourgeois ridicules. Jamais il n'avait ouvert un
livre depuis le collège, où il n'avait lu que des livres arrangés par les
jésuites. Il s'établit à quelque distance de Romagnan, dans un palais
magnifique, l'un des chefs-d'oeuvre du fameux architecte San-Micheli; mais
depuis trente ans on ne l'avait pas habité, de sorte qu'il pleuvait dans toutes
les pièces et pas une fenêtre ne fermait. Il s'empara des chevaux de l'homme
d'affaires, qu'il montait sans façon toute la journée; il ne parlait point, et
réfléchissait. Le conseil de prendre une maîtresse dans une famille ultra
lui parut plaisant et il le suivit à la lettre. Il choisit pour confesseur un
jeune prêtre intrigant qui voulait devenir évêque (comme le confesseur du
Spielberg) [Voir les curieux Mémoires de M. Andryane, amusants comme un conte,
et qui resteront comme Tacite.]; mais il faisait trois lieues à pied et
s'enveloppait d'un mystère qu'il croyait impénétrable, pour lire le
Constitutionnel, qu'il trouvait sublime: cela est aussi beau qu'Alfieri
et le Dante! s'écriait-il souvent. Fabrice avait cette ressemblance avec la
jeunesse française qu'il s'occupait beaucoup plus sérieusement de son cheval et
de son journal que de sa maîtresse bien pensante. Mais il n'y avait pas encore
de place pour l'imitation des autres dans cette âme naïve et ferme, et il
ne fit pas d'amis dans la société du gros bourg de Romagnan; sa simplicité
passait pour de la hauteur; on ne savait que dire de ce caractère. C'est un
cadet mécontent de n'être pas aîné, dit le curé.
Livre
Premier - Chapitre VI.
Nous avouerons avec sincérité que la jalousie du
chanoine Borda n'avait pas absolument tort; à son retour de France, Fabrice
parut aux yeux de la comtesse Pietranera comme un bel étranger qu'elle eût
beaucoup connu jadis. S'il eût parlé d'amour, elle l'eût aimé; n'avait-elle pas
déjà pour sa conduite et sa personne une admiration passionnée et pour ainsi
dire sans bornes? Mais Fabrice l'embrassait avec une telle effusion d'innocente
reconnaissance et de bonne amitié, qu'elle se fût fait horreur à elle-même si
elle eût cherché un autre sentiment dans cette amitié presque filiale. Au fond,
se disait la comtesse, quelques amis qui m'ont connue il y a six ans, à la cour
du prince Eugène, peuvent encore me trouver jolie et même jeune, mais pour lui
je suis une femme respectable... et, s'il faut tout dire sans nul ménagement
pour mon amour-propre, une femme âgée. La comtesse se faisait illusion sur
l'époque de la vie où elle était arrivée, mais ce n'était pas à la façon des
femmes vulgaires. A son âge, d'ailleurs, ajoutait-elle, on s'exagère un peu les
ravages du temps; un homme plus avancé dans la vie...
La comtesse, qui
se promenait dans son salon, s'arrêta devant une glace, puis sourit. Il faut
savoir que depuis quelques mois le coeur de Mme Pietranera était attaqué d'une
façon sérieuse et par un singulier personnage. Peu après le départ de Fabrice
pour la France, la comtesse qui, sans qu'elle se l'avouât tout à fait,
commençait déjà à s'occuper beaucoup de lui, était tombée dans une profonde
mélancolie. Toutes ses occupations lui semblaient sans plaisir, et, si l'on ose
ainsi parler, sans saveur; elle se disait que Napoléon voulant s'attacher ses
peuples d'Italie prendrait Fabrice pour aide de camp.-- Il est perdu pour moi!
s'écriait-elle en pleurant, je ne le reverrai plus; il m'écrira, mais que
serai-je pour lui dans dix ans?
Ce fut dans ces dispositions qu'elle fit
un voyage à Milan; elle espérait y trouver des nouvelles plus directes de
Napoléon, et, qui sait, peut-être par contrecoup des nouvelles de Fabrice. Sans
se l'avouer, cette âme active commençait à être bien lasse de la vie monotone
qu'elle menait à la campagne: c'est s'empêcher de mourir, se disait-elle, ce
n'est pas vivre. Tous les jours voir ces figures poudrées , le frère, le
neveu Ascagne, leurs valets de chambre! Que seraient les promenades sur le lac
sans Fabrice? Son unique consolation était puisée dans l'amitié qui l'unissait à
la marquise. Mais depuis quelque temps, cette intimité avec la mère de Fabrice,
plus âgée qu'elle, et désespérant de la vie, commençait à lui être moins
agréable.
Telle était la position singulière de Mme Pietranera: Fabrice
parti, elle espérait peu de l'avenir; son coeur avait besoin de consolation et
de nouveauté. Arrivée à Milan, elle se prit de passion pour l'opéra à la mode;
elle allait s'enfermer toute seule, durant de longues heures, à la Scala, dans
la loge du général Scotti, son ancien ami. Les hommes qu'elle cherchait à
rencontrer pour avoir des nouvelles de Napoléon et de son armée lui semblaient
vulgaires et grossiers. Rentrée chez elle, elle improvisait sur son piano
jusqu'à trois heures du matin. Un soir, à la Scala, dans la loge d'une de ses
amies, où elle allait chercher des nouvelles de France, on lui présenta le comte
Mosca, ministre de Parme: c'était un homme aimable et qui parla de la France et
de Napoléon de façon à donner à son coeur de nouvelles raisons pour espérer ou
pour craindre. Elle retourna dans cette loge le lendemain: cet homme d'esprit
revint, et, tout le temps du spectacle, elle lui parla avec plaisir. Depuis le
départ de Fabrice, elle n'avait pas trouvé une soirée vivante comme celle-là.
Cet homme qui l'amusait, le comte Mosca della Rovere Sorezana, était alors
ministre de la guerre, de la police et des finances de ce fameux prince de
Parme, Ernest IV, si célèbre par ses sévérités que les libéraux de Milan
appelaient des cruautés. Mosca pouvait avoir quarante ou quarante-cinq ans; il
avait de grands traits, aucun vestige d'importance, et un air simple et gai qui
prévenait en sa faveur; il eût été fort bien encore, si une bizarrerie de son
prince ne l'eût obligé à porter de la poudre dans les cheveux comme gages de
bons sentiments politiques. Comme on craint peu de choquer la vanité, on arrive
fort vite en Italie au ton de l'intimité, et à dire des choses personnelles. Le
correctif de cet usage est de ne pas se revoir si l'on s'est blessé.
--
Pourquoi donc, comte, portez-vous de la poudre? lui dit Mme Pietranera la
troisième fois qu'elle le voyait. De la poudre! un homme comme vous, aimable,
encore jeune et qui a fait la guerre en Espagne avec nous!
-- C'est que
je n'ai rien volé dans cette Espagne, et qu'il faut vivre. J'étais fou de la
gloire; une parole flatteuse du général français, Gouvion-Saint-Cyr, qui nous
commandait, était alors tout pour moi. A la chute de Napoléon, il s'est trouvé
que, tandis que je mangeais mon bien à son service, mon père, homme
d'imagination et qui me voyait déjà général, me bâtissait un palais dans Parme.
En 1813, je me suis trouvé pour tout bien un grand palais à finir et une
pension.
-- Une pension: 3 500 francs, comme mon mari?
-- Le
comte Pietranera était général de division. Ma pension, à moi, pauvre chef
d'escadron, n'a jamais été que de 800 francs, et encore je n'en ai été payé que
depuis que je suis ministre des finances.
Comme il n'y avait dans la
loge que la dame d'opinions fort libérales à laquelle elle appartenait,
l'entretien continua avec la même franchise. Le comte Mosca, interrogé, parla de
sa vie à Parme. En Espagne, sous le général Saint-Cyr, j'affrontais des coups de
fusil pour arriver à la croix et ensuite à un peu de gloire, maintenant je
m'habille comme un personnage de comédie pour gagner un grand état de maison et
quelques milliers de francs. Une fois entré dans cette sorte de jeu d'échecs,
choqué des insolences de mes supérieurs, j'ai voulu occuper une des premières
places; j'y suis arrivé: mais mes jours les plus heureux sont toujours ceux que
de temps à autre je puis venir passer à Milan; là vit encore, ce me semble, le
coeur de votre armée d'Italie.
La franchise, la disinvoltura avec
laquelle parlait ce ministre d'un prince si redouté piqua la curiosité de la
comtesse; sur son titre elle avait cru trouver un pédant plein d'importance,
elle voyait un homme qui avait honte de la gravité de sa place. Mosca lui avait
promis de lui faire parvenir toutes les nouvelles de France qu'il pourrait
recueillir: c'était une grande indiscrétion à Milan, dans le mois qui précéda
Waterloo; il s'agissait alors pour l'Italie d'être ou de n'être pas; tout le
monde avait la fièvre, à Milan, d'espérance ou de crainte. Au milieu de ce
trouble universel, la comtesse fit des questions sur le compte d'un homme qui
parlait si lestement d'une place si enviée et qui était sa seule ressource.
Des choses curieuses et d'une bizarrerie intéressante furent rapportées
à Mme Pietranera: Le comte Mosca della Rovere Sorezana, lui dit-on, est sur le
point de devenir premier ministre et favori déclaré de Ranuce-Ernest IV,
souverain absolu de Parme, et, de plus, l'un des princes les plus riches de
l'Europe. Le comte serait déjà arrivé à ce poste suprême s'il eût voulu prendre
une mine plus grave; on dit que le prince lui fait souvent la leçon à cet égard.
-- Qu'importent mes façons à Votre Altesse, répond-il librement, si je
fais bien ses affaires?
-- Le bonheur de ce favori, ajoutait-on, n'est
pas sans épines. Il faut plaire à un souverain, homme de sens et d'esprit sans
doute, mais qui, depuis qu'il est monté sur un trône absolu, semble avoir perdu
la tête et montre, par exemple, des soupçons dignes d'une femmelette.
Ernest IV n'est brave qu'à la guerre. Sur les champs de bataille, on l'a
vu vingt fois guider une colonne à l'attaque en brave général; mais après la
mort de son père Ernest III, de retour dans ses états, où, pour son malheur, il
possède un pouvoir sans limites, il s'est mis à déclamer follement contre les
libéraux et la liberté. Bientôt il s'est figuré qu'on le haïssait; enfin, dans
un moment de mauvaise humeur il a fait pendre deux libéraux, peut-être peu
coupables, conseillé à cela par un misérable nommé Rassi, sorte de ministre de
la justice.
Depuis ce moment fatal, la vie du prince a été changée; on
le voit tourmenté par les soupçons les plus bizarres. Il n'a pas cinquante ans,
et la peur l'a tellement amoindri, si l'on peut parler ainsi, que, dès qu'il
parle des jacobins et des projets du comité directeur de Paris, on lui trouve la
physionomie d'un vieillard de quatre-vingts ans; il retombe dans les peurs
chimériques de la première enfance. Son favori Rassi, fiscal général (ou grand
juge), n'a d'influence que par la peur de son maître; et dès qu'il craint pour
son crédit, il se hâte de découvrir quelque nouvelle conspiration des plus
noires et des plus chimériques. Trente imprudents se réunissent-ils pour lire un
numéro du Constitutionnel, Rassi les déclare conspirateurs et les envoie
prisonniers dans cette fameuse citadelle de Parme, terreur de toute la
Lombardie. Comme elle est fort élevée, cent quatre-vingts pieds, dit-on, on
l'aperçoit de fort loin au milieu de cette plaine immense; et la forme physique
de cette prison, de laquelle on raconte des choses horribles, la fait reine, de
par la peur, de toute cette plaine, qui s'étend de Milan à Bologne.
--
Le croiriez-vous? disait à la comtesse un autre voyageur, la nuit, au troisième
étage de son palais, gardé par quatre-vingts sentinelles qui, tous les quarts
d'heure, hurlent une phrase entière, Ernest IV tremble dans sa chambre. Toutes
les portes fermées à dix verrous, et les pièces voisines, au-dessus comme au-
dessous, remplies de soldats, il a peur des jacobins. Si une feuille du parquet
vient à crier, il saute sur ses pistolets et croit à un libéral caché sous son
lit. Aussitôt toutes les sonnettes du château sont en mouvement, et un aide de
camp va réveiller le comte Mosca. Arrivé au château, ce ministre de la police se
garde bien de nier la conspiration, au contraire; seul avec le prince, et armé
jusqu'aux dents, il visite tous les coins des appartements, regarde sous les
lits, et, en un mot, se livre à une foule d'actions ridicules dignes d'une
vieille femme. Toutes ces précautions eussent semblé bien avilissantes au prince
lui-même dans les temps heureux où il faisait la guerre et n'avait tué personne
qu'à coups de fusil. Comme c'est un homme d'infiniment d'esprit, il a honte de
ces précautions; elles lui semblent ridicules, même au moment où il s'y livre,
et la source de l'immense crédit du comte Mosca, c'est qu'il emploie toute son
adresse à faire que le prince n'ait jamais à rougir en sa présence. C'est lui,
Mosca, qui, en sa qualité de ministre de la police, insiste pour regarder sous
les meubles, et, dit-on à Parme, jusque dans les étuis des contrebasses. C'est
le prince qui s'y oppose, et plaisante son ministre sur sa ponctualité
excessive. Ceci est un pari, lui répond le comte Mosca: songez aux sonnets
satiriques dont les jacobins nous accableraient si nous vous laissions tuer. Ce
n'est pas seulement votre vie que nous défendons, c'est notre honneur: mais il
paraît que le prince n'est dupe qu'à demi, car si quelqu'un dans la ville
s'avise de dire que la veille on a passé une nuit blanche au château, le grand
fiscal Rassi envoie le mauvais plaisant à la citadelle; et une fois dans cette
demeure élevée et en bon air, comme on dit à Parme, il faut un miracle
pour que l'on se souvienne du prisonnier. C'est parce qu'il est militaire, et
qu'en Espagne il s'est sauvé vingt fois le pistolet à la main, au milieu des
surprises, que le prince préfère le comte Mosca à Rassi, qui est bien plus
flexible et plus bas. Ces malheureux prisonniers de la citadelle sont au secret
le plus rigoureux, et l'on fait des histoires sur leur compte. Les libéraux
prétendent que, par une invention de Rassi, les geôliers et confesseurs ont
ordre de leur persuader que tous les mois à peu près, l'un d'eux est conduit à
la mort. Ce jour-là les prisonniers ont la permission de monter sur l'esplanade
de l'immense tour, à cent quatre-vingts pieds d'élévation, et de là ils voient
défiler un cortège avec un espion qui joue le rôle d'un pauvre diable qui marche
à la mort.
Ces contes, et vingt autres du même genre et d'une non
moindre authenticité, intéressaient vivement Mme Pietranera; le lendemain, elle
demandait des détails au comte Mosca, qu'elle plaisantait vivement. Elle le
trouvait amusant et lui soutenait qu'au fond il était un monstre sans s'en
douter. Un jour, en rentrant à son auberge, le comte se dit: Non seulement cette
comtesse Pietranera est une femme charmante; mais quand je passe la soirée dans
sa loge, je parviens à oublier certaines choses de Parme dont le souvenir me
perce le coeur. «Ce ministre, malgré son air léger et ses façons brillantes,
n'avait pas une âme à la française ; il ne savait pas oublier les
chagrins. Quand son chevet avait une épine, il était obligé de la briser et de
l'user à force d'y piquer ses membres palpitant ». Je demande pardon pour cette
phrase, traduite de l'italien. Le lendemain de cette découverte, le comte trouva
que malgré les affaires qui l'appelaient à Milan, la journée était d'une
longueur énorme; il ne pouvait tenir en place; il fatigua les chevaux de sa
voiture. Vers les six heures, il monta à cheval pour aller au Corso; il avait
quelque espoir d'y rencontrer Mme Pietranera; ne l'y ayant pas vue, il se
rappela qu'à huit heures le théâtre de la Scala ouvrait; il y entra et ne vit
pas dix personnes dans cette salle immense. Il eut quelque pudeur de se trouver
là. Est-il possible, se dit-il, qu'à quarante-cinq ans sonnés je fasse des
folies dont rougirait un sous-lieutenant! Par bonheur personne ne les soupçonne.
Il s'enfuit et essaya d'user le temps en se promenant dans ces rues si jolies
qui entourent le théâtre de la Scala. Elles sont occupées par des cafés qui, à
cette heure, regorgent de monde; devant chacun de ces cafés, des foules de
curieux établis sur des chaises, au milieu de la rue, prennent des glaces et
critiquent les passants. Le comte était un passant remarquable; aussi eut-il le
plaisir d'être reconnu et accosté. Trois ou quatre importuns de ceux qu'on ne
peut brusquer, saisirent cette occasion d'avoir audience d'un ministre si
puissant. Deux d'entre eux lui remirent des pétitions; le troisième se contenta
de lui adresser des conseils fort longs sur sa conduite politique.
On ne
dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit; on ne se promène point quand on
est aussi puissant. Il rentra au théâtre et eut l'idée de louer une loge au
troisième rang; de là son regard pourrait plonger, sans être remarqué de
personne, sur la loge des secondes où il espérait voir arriver la comtesse. Deux
grandes heures d'attente ne parurent point trop longues à cet amoureux; sûr de
n'être point vu, il se livrait avec bonheur à toute sa folie. La vieillesse, se
disait-il, n'est- ce pas, avant tout, n'être plus capable de ces enfantillages
délicieux?
Enfin la comtesse parut. Armé de sa lorgnette, il l'examinait
avec transport: Jeune, brillante, légère comme un oiseau, se disait-il, elle n'a
pas vingt-cinq ans. Sa beauté est son moindre charme: où trouver ailleurs cette
âme toujours sincère, qui jamais n'agit avec prudence, qui se livre tout
entière à l'impression du moment, qui ne demande qu'à être entraînée par quelque
objet nouveau? Je conçois les folies du comte Nani.
Le comte se donnait
d'excellentes raisons pour être fou, tant qu'il ne songeait qu'à conquérir le
bonheur qu'il voyait sous ses yeux. Il n'en trouvait plus d'aussi bonnes quand
il venait à considérer son âge et les soucis quelquefois fort tristes qui
remplissaient sa vie. Un homme habile à qui la peur ôte l'esprit me donne une
grande existence et beaucoup d'argent pour être son ministre; mais que demain il
me renvoie, je reste vieux et pauvre, c'est-à-dire tout ce qu'il y a au monde de
plus méprisé; voilà un aimable personnage à offrir à la comtesse! Ces pensées
étaient trop noires, il revint à Mme Pietranera; il ne pouvait se lasser de la
regarder, et pour mieux penser à elle il ne descendait pas dans sa loge. Elle
n'avait pris Nani, vient-on de me dire, que pour faire pièce à cet imbécile de
Limercati qui ne voulut pas entendre à donner un coup d'épée ou à faire donner
un coup de poignard à l'assassin du mari. Je me battrais vingt fois pour elle!
s'écria le comte avec transport. A chaque instant il consultait l'horloge du
théâtre qui par des chiffres éclatants de lumière et se détachant sur un fond
noir avertit les spectateurs, toutes les cinq minutes, de l'heure où il leur est
permis d'arriver dans une loge amie. Le comte se disait: Je ne saurais passer
qu'une demi-heure tout au plus dans sa loge, moi, connaissance de si fraîche
date; si j'y reste davantage, je m'affiche, et grâce à mon âge et plus encore à
ces maudits cheveux poudrés, j'aurai l'air attrayant d'un Cassandre. Mais une
réflexion le décida tout à coup: Si elle allait quitter cette loge pour faire
une visite, je serais bien récompensé de l'avarice avec laquelle je m'économise
ce plaisir. Il se levait pour descendre dans la loge où il voyait la comtesse;
tout à coup il ne se sentit presque plus d'envie de s'y présenter. Ah! voici qui
est charmant, s'écria-t-il en riant de soi-même, et s'arrêtant sur l'escalier;
c'est un mouvement de timidité véritable! voilà bien vingt-cinq ans que pareille
aventure ne m'est arrivée.
Il entra dans la loge en faisant presque
effort sur lui-même; et, profitant en homme d'esprit de l'accident qui lui
arrivait, il ne chercha point du tout à montrer de l'aisance ou à faire de
l'esprit en se jetant dans quelque récit plaisant; il eut le courage d'être
timide, il employa son esprit à laisser entrevoir son trouble sans être
ridicule. Si elle prend la chose de travers, se disait-il, je me perds à jamais.
Quoi! timide avec des cheveux couverts de poudre, et qui sans le secours de la
poudre paraîtraient gris! Mais enfin la chose est vraie, donc elle ne peut être
ridicule que si je l'exagère ou si j'en fais trophée. La comtesse s'était si
souvent ennuyée au château de Grianta, vis-à-vis des figures poudrées de son
frère, de son neveu et de quelques ennuyeux bien pensants du voisinage, qu'elle
ne songea pas à s'occuper de la coiffure de son nouvel adorateur.
L'esprit de la comtesse ayant un bouclier contre l'éclat de rire de
l'entrée, elle ne fut attentive qu'aux nouvelles de France que Mosca avait
toujours à lui donner en particulier, en arrivant dans la loge; sans doute il
inventait. En les discutant avec lui, elle remarqua ce soir-là son regard, qui
était beau et bienveillant.
-- Je m'imagine, lui dit-elle, qu'à Parme au
milieu de vos esclaves, vous n'allez pas avoir ce regard aimable, cela gâterait
tout et leur donnerait quelque espoir de n'être pas pendus.
L'absence
totale d'importance chez un homme qui passait pour le premier diplomate de
l'Italie parut singulière à la comtesse; elle trouva même qu'il avait de la
grâce. Enfin, comme il parlait bien et avec feu, elle ne fut point choquée qu'il
eût jugé à propos de prendre pour une soirée, et sans conséquence, le rôle
d'attentif.
Ce fut un grand pas de fait, et bien dangereux; par bonheur
pour le ministre, qui, à Parme, ne trouvait pas de cruelles, c'était seulement
depuis peu de jours que la comtesse arrivait de Grianta; son esprit était encore
tout raidi par l'ennui de la vie champêtre. Elle avait comme oublié la
plaisanterie; et toutes ces choses qui appartiennent à une façon de vivre
élégante et légère avaient pris à ses yeux comme une teinte de nouveauté qui les
rendait sacrées; elle n'était disposée à se moquer de rien, pas même d'un
amoureux de quarante-cinq ans et timide. Huit jours plus tard, la témérité du
comte eût pu recevoir un tout autre accueil.
A la Scala, il est d'usage
de ne faire durer qu'une vingtaine de minutes ces petites visites que l'on fait
dans les loges, le comte passa toute la soirée dans celle où il avait le bonheur
de rencontrer Mme Pietranera: c'est une femme, se disait-il, qui me rend toutes
les folies de la jeunesse! Mais il sentait bien le danger. Ma qualité de pacha
tout-puissant à quarante lieues d'ici me fera-t-elle pardonner cette sottise? je
m'ennuie tant à Parme! Toutefois, de quart d'heure en quart d'heure il se
promettait de partir.
-- Il faut avouer, madame, dit-il en riant à la
comtesse, qu'à Parme je meurs d'ennui, et il doit m'être permis de m'enivrer de
plaisir quand j'en trouve sur ma route. Ainsi, sans conséquence et pour une
soirée, permettez-moi de jouer auprès de vous le rôle d'amoureux. Hélas! dans
peu de jours je serai bien loin de cette loge qui me fait oublier tous les
chagrins et même, direz-vous, toutes les convenances.
Huit jours après
cette visite monstre dans la loge à la Scala et à la suite de plusieurs petits
incidents dont le récit semblerait long peut-être, le comte Mosca était
absolument fou d'amour, et la comtesse pensait déjà que l'âge ne devait pas
faire objection, si d'ailleurs on le trouvait aimable. On en était à ces pensées
quand Mosca fut rappelé par un courrier de Parme. On eût dit que son prince
avait peur tout seul. La comtesse retourna à Grianta; son imagination ne parant
plus ce beau lieu, il lui parut désert. Est-ce que je me serais attachée à cet
homme? se dit-elle. Mosca écrivit et n'eut rien à jouer, l'absence lui avait
enlevé la source de toutes ses pensées; ses lettres étaient amusantes, et, par
une petite singularité qui ne fut pas mal prise, pour éviter les commentaires du
marquis del Dongo qui n'aimait pas à payer des ports de lettres, il envoyait des
courriers qui jetaient les siennes à la poste à Côme, à Lecco, à Varèse ou dans
quelque autre de ces petites villes charmantes des environs du lac. Ceci tendait
à obtenir que le courrier rapportât les réponses; il y parvint.
Bientôt
les jours de courrier firent événement pour la comtesse; ces courriers
apportaient des fleurs, des fruits, de petits cadeaux sans valeur, mais qui
l'amusaient ainsi que sa belle-soeur. Le souvenir du comte se mêlait à l'idée de
son grand pouvoir; la comtesse était devenue curieuse de tout ce qu'on disait de
lui, les libéraux eux-mêmes rendaient hommage à ses talents. La principale
source de mauvaise réputation pour le comte, c'est qu'il passait pour le chef du
parti ultra à la cour de Parme, et que le parti libéral avait à sa tête
une intrigante capable de tout, et même de réussir, la marquise Raversi,
immensément riche. Le prince était fort attentif à ne pas décourager celui des
deux partis qui n'était pas au pouvoir; il savait bien qu'il serait toujours le
maître, même avec un ministère pris dans le salon de Mme Raversi. On donnait à
Grianta mille détails sur ces intrigues; l'absence de Mosca, que tout le monde
peignait comme un ministre du premier talent et un homme d'action, permettait de
ne plus songer aux cheveux poudrés, symbole de tout ce qui est lent et triste,
c'était un détail sans conséquence, une des obligations de la cour, où il jouait
d'ailleurs un si beau rôle. Une cour, c'est ridicule, disait la comtesse à la
marquise, mais c'est amusant; c'est un jeu qui intéresse, mais dont il faut
accepter les règles. Qui s'est jamais avisé de se récrier contre le ridicule des
règles du whist? Et pourtant une fois qu'on s'est accoutumé aux règles, il est
agréable de faire l'adversaire chlemm.
La comtesse pensait
souvent à l'auteur de tant de lettres aimables. Le jour où elle les recevait
était agréable pour elle; elle prenait sa barque et allait les lire dans les
beaux sites du lac, à la Pliniana, à Bélan, au bois des
Sfondrata. Ces lettres semblaient la consoler un peu de l'absence de
Fabrice. Elle ne pouvait du moins refuser au comte d'être fort amoureux; un mois
ne s'était pas écoulé, qu'elle songeait à lui avec une amitié tendre. De son
côté, le comte Mosca était presque de bonne foi quand il lui offrait de donner
sa démission, de quitter le ministère, et de venir passer sa vie avec elle à
Milan ou ailleurs. J'ai 400 000 francs, ajoutait-il, ce qui nous fera toujours
15 000 livres de rente. De nouveau une loge, des chevaux! etc., se disait la
comtesse, c'étaient des rêves aimables. Les sublimes beautés des aspects du lac
de Côme recommençaient à la charmer. Elle allait rêver sur ses bords à ce retour
de vie brillante et singulière qui, contre toute apparence, redevenait possible
pour elle. Elle se voyait sur le Corso, à Milan, heureuse et gaie comme au temps
du vice-roi; la jeunesse, ou du moins la vie active recommencerait pour moi!
Quelquefois son imagination ardente lui cachait les choses, mais jamais
avec elle il n'y avait de ces illusions volontaires que donne la lâcheté.
C'était surtout une femme de bonne foi avec elle-même. Si je suis un peu trop
âgée pour faire des folies, se disait-elle, l'envie, qui se fait des illusions
comme l'amour, peut empoisonner pour moi le séjour de Milan. Après la mort de
mon mari, ma pauvreté noble eut du succès, ainsi que le refus de deux grandes
fortunes. Mon pauvre petit comte Mosca n'a pas la vingtième partie de l'opulence
que mettaient à mes pieds ces deux nigauds Limercati et Nani. La chétive pension
de veuve péniblement obtenue, les gens congédiés, ce qui eut de l'éclat, la
petite chambre au cinquième qui amenait vingt carrosses à la porte, tout cela
forma jadis un spectacle singulier. Mais j'aurai des moments désagréables,
quelque adresse que j'y mette, si, ne possédant toujours pour fortune que la
pension de veuve, je reviens vivre à Milan avec la bonne petite aisance
bourgeoise que peuvent nous donner les 15 000 livres qui resteront à Mosca après
sa démission. Une puissante objection, dont l'envie se fera une arme terrible,
c'est que le comte, quoique séparé de sa femme depuis longtemps, est marié.
Cette séparation se sait à Parrne, mais à Milan elle sera nouvelle, et on me
l'attribuera. Ainsi, mon beau théâtre de la Scala, mon divin lac de Côme...
adieu! adieu!
Malgré toutes ces prévisions, si la comtesse avait eu la
moindre fortune elle eût accepté l'offre de la démission de Mosca. Elle se
croyait une femme âgée, et la cour lui faisait peur; mais, ce qui paraîtra de la
dernière invraisemblance de ce côté-ci des Alpes, c'est que le comte eût donné
cette démission avec bonheur. C'est du moins ce qu'il parvint à persuader à son
amie. Dans toutes ses lettres il sollicitait avec une folie toujours croissante
une seconde entrevue à Milan, on la lui accorda. Vous jurer que j'ai pour vous
une passion folle, lui disait la comtesse, un jour à Milan, ce serait mentir; je
serais trop heureuse d'aimer aujourd'hui, à trente ans passés, comme jadis
j'aimais à vingt-deux! Mais j'ai vu tomber tant de choses que j'avais crues
éternelles! J'ai pour vous la plus tendre amitié, je vous accorde une confiance
sans bornes, et de tous les hommes, vous êtes celui que je préfère. La comtesse
se croyait parfaitement sincère, pourtant vers la fin, cette déclaration
contenait un petit mensonge. Peut-être, si Fabrice l'eût voulu, il l'eût emporté
sur tout dans son coeur. Mais Fabrice n'était qu'un enfant aux yeux du comte
Mosca; celui-ci arriva à Milan trois jours après le départ du jeune étourdi pour
Novare, et il se hâta d'aller parler en sa faveur au baron Binder. Le comte
pensa que l'exil était une affaire sans remède.
Il n'était point arrivé
seul à Milan, il avait dans sa voiture le duc Sanseverina- Taxis, joli petit
vieillard de soixante-huit ans, gris pommelé, bien poli, bien propre,
immensément riche, mais pas assez noble. C'était son grand-père seulement qui
avait amassé des millions par le métier de fermier général des revenus de l'Etat
de Parme. Son père s'était fait nommer ambassadeur du prince de Parme à la cour
de ***, à la suite du raisonnement que voici: -- Votre Altesse accorde 30 000
francs à son envoyé à la cour de ***, lequel y fait une figure fort médiocre. Si
elle daigne me donner cette place, j'accepterai 6 000 francs d'appointements. Ma
dépense à la cour de *** ne sera jamais au-dessous de 100 000 francs par an et
mon intendant remettra chaque année 20 000 francs à la caisse des affaires
étrangères à Parme. Avec cette somme, l'on pourra placer auprès de moi tel
secrétaire d'ambassade que l'on voudra, et je ne me montrerai nullement jaloux
des secrets diplomatiques, s'il y en a. Mon but est de donner de l'éclat à ma
maison nouvelle encore, et de l'illustrer par une des grandes charges du pays.
Le duc actuel, fils de cet ambassadeur, avait eu la gaucherie de se
montrer à demi libéral, et, depuis deux ans, il était au désespoir. Du temps de
Napoléon, il avait perdu deux ou trois millions par son obstination à rester à
l'étranger, et toutefois, depuis le rétablissement de l'ordre en Europe, il
n'avait pu obtenir un certain grand cordon qui ornait le portrait de son père;
l'absence de ce cordon le faisait dépérir.
Au point d'intimité qui suit
l'amour en Italie, il n'y avait plus d'objection de vanité entre les deux
amants. Ce fut donc avec la plus parfaite simplicité que Mosca dit à la femme
qu'il adorait:
-- J'ai deux ou trois plans de conduite à vous offrir,
tous assez bien combinés; je ne rêve qu'à cela depuis trois mois.
1: Je
donne ma démission, et nous vivons en bons bourgeois à Milan, à Florence, à
Naples, où vous voudrez. Nous avons quinze mille livres de rente, indépendamment
des bienfaits du prince qui dureront plus ou moins.
2: Vous daignez
venir dans le pays où je puis quelque chose, vous achetez une terre,
Sacca, par exemple, maison charmante, au milieu d'une forêt, dominant le
cours du Pô, vous pouvez avoir le contrat de vente signé d'ici à huit jours. Le
prince vous attache à sa cour. Mais ici se présente une immense objection. On
vous recevra bien à cette cour; personne ne s'aviserait de broncher devant moi;
d'ailleurs la princesse se croit malheureuse, et je viens de lui rendre des
services à votre intention. Mais je vous rappellerai une objection capitale: le
prince est parfaitement dévot, et comme vous le savez encore, la fatalité veut
que je sois marié. De là un million de désagréments de détail. Vous êtes veuve,
c'est un beau titre qu'il faudrait échanger contre un autre, et ceci fait
l'objet de ma troisième proposition.
On pourrait trouver un nouveau mari
point gênant. Mais d'abord il le faudrait fort avancé en âge, car pourquoi me
refuseriez-vous l'espoir de le remplacer un jour? Eh bien? j'ai conclu cette
affaire singulière avec le duc Sanseverina-Taxis, qui, bien entendu, ne sait pas
le nom de la future duchesse. Il sait seulement qu'elle le fera ambassadeur et
lui donnera un grand cordon qu'avait son père, et dont l'absence le rend le plus
infortuné des mortels. A cela près, ce duc n'est point trop imbécile; il fait
venir de Paris ses habits et ses perruques. Ce n'est nullement un homme à
méchancetés pourpensées d'avance, il croit sérieusement que l'honneur
consiste à avoir un cordon, et il a honte de son bien. Il vint il y a un an me
proposer de fonder un hôpital pour gagner ce cordon; je me moquai de lui, mais
il ne s'est point moqué de moi quand je lui ai proposé un mariage; ma première
condition a été, bien entendu, que jamais il ne remettrait le pied dans Parme.
-- Mais savez-vous que ce que vous me proposez là est fort immoral? dit
la comtesse.
-- Pas plus immoral que tout ce qu'on fait à notre cour et
dans vingt autres. Le pouvoir absolu a cela de commode qu'il sanctifie tout aux
yeux des peuples; or, qu'est-ce qu'un ridicule que personne n'aperçoit? Notre
politique, pendant vingt ans, va consister à avoir peur des jacobins, et quelle
peur! Chaque année nous nous croirons à la veille de 93. Vous entendrez,
j'espère, les phrases que je fais là- dessus à mes réceptions! C'est beau! Tout
ce qui pourra diminuer un peu cette peur sera souverainement moral aux
yeux des nobles et des dévots. Or, à Parme, tout ce qui n'est pas noble ou dévot
est en prison, ou fait ses paquets pour y entrer; soyez bien convaincue que ce
mariage ne semblera singulier chez nous que du jour où je serai disgracié. Cet
arrangement n'est une friponnerie envers personne, voilà l'essentiel, ce me
semble. Le prince, de la faveur duquel nous faisons métier et marchandise, n'a
mis qu'une condition à son consentement, c'est que la future duchesse fût née
noble. L'an passé, ma place, tout calculé, m'a valu cent sept mille francs; mon
revenu a dû être au total de cent vingt-deux mille; j'en ai placé vingt mille à
Lyon. Eh bien! choisissez: 1° une grande existence basée sur cent vingt-deux
mille francs à dépenser, qui, à Parme, font au moins comme quatre cent mille à
Milan; mais avec ce mariage qui vous donne le nom d'un homme passable et que
vous ne verrez jamais qu'à l'autel; 2° ou bien la petite vie bourgeoise avec
quinze mille francs à Florence ou à Naples, car je suis de votre avis, on vous a
trop admirée à Milan; l'envie nous y persécuterait, et peut-être
parviendrait-elle à nous donner de l'humeur. La grande existence à Parme aura,
je l'espère, quelques nuances de nouveauté, même à vos yeux qui ont vu la cour
du prince Eugène; il serait sage de la connaître avant de s'en fermer la porte.
Ne croyez pas que je cherche à influencer votre opinion. Quant à moi, mon choix
est bien arrêté: j'aime mieux vivre dans un quatrième étage avec vous que de
continuer seul cette grande existence.
La possibilité de cet étrange
mariage fut débattue chaque jour entre les deux amants. La comtesse vit au bal
de la Scala le duc Sanseverina-Taxis qui lui sembla fort présentable. Dans une
de leurs dernières conversations, Mosca résumait ainsi sa proposition: il faut
prendre un parti décisif, si nous voulons passer le reste de notre vie d'une
façon allègre et n'être pas vieux avant le temps. Le prince a donné son
approbation; Sanseverina est un personnage plutôt bien que mal; il possède le
plus beau palais de Parme et une fortune sans bornes; il a soixante-huit ans et
une passion folle pour le grand cordon; mais une grande tache gâte sa vie, il
acheta jadis dix mille francs un buste de Napoléon par Canova. Son second péché
qui le fera mourir, si vous ne venez pas à son secours, c'est d'avoir prêté
vingt-cinq napoléons à Ferrante Palla, un fou de notre pays, mais quelque peu
homme de génie, que depuis nous avons condamné à mort, heureusement par
contumace. Ce Ferrante a fait deux cents vers en sa vie, dont rien n'approche;
je vous les réciterai, c'est aussi beau que le Dante. Le prince envoie
Sanseverina à la cour de ***, il vous épouse le jour de son départ, et la
seconde année de son voyage, qu'il appellera une ambassade, il reçoit ce cordon
de *** sans lequel il ne peut vivre. Vous aurez en lui un frère qui ne sera
nullement désagréable, il signe d'avance tous les papiers que je veux, et
d'ailleurs vous le verrez peu ou jamais, comme il vous conviendra. Il ne demande
pas mieux que de ne point se montrer à Parme où son grand-père fermier et son
prétendu libéralisme le gênent. Rassi, notre bourreau, prétend que le duc a été
abonné en secret au Constitutionnel par l'intermédiaire de Ferrante Pella
le poète, et cette calomnie a fait longtemps obstacle sérieux au consentement du
prince.
Pourquoi l'historien qui suit fidèlement les moindres détails du
récit qu'on lui a fait serait-il coupable? Est-ce sa faute si les personnages,
séduits par des passions qu'il ne partage point malheureusement pour lui,
tombent dans des actions profondément immorales? Il est vrai que des choses de
cette sorte ne se font plus dans un pays où l'unique passion survivante à toutes
les autres est l'argent, moyen de vanité.
Trois mois après les
événements racontés jusqu'ici, la duchesse Sanseverina- Taxis étonnait la cour
de Parme par son amabilité facile et par la noble sérénité de son esprit; sa
maison fut sans comparaison la plus agréable de la ville. C'est ce que le comte
Mosca avait promis à son maître. Ranuce-Ernest IV, le prince régnant, et la
princesse sa femme, auxquels elle fut présentée par deux des plus grandes dames
du pays, lui firent un accueil fort distingué. La duchesse était curieuse de
voir ce prince maître du sort de l'homme qu'elle aimait, elle voulut lui plaire
et y réussit trop. Elle trouva un homme d'une taille élevée, mais un peu
épaisse; ses cheveux, ses moustaches, ses énormes favoris étaient d'un beau
blond selon ses courtisans; ailleurs ils eussent provoqué, par leur couleur
effacée, le mot ignoble de filasse. Au milieu d'un gros visage s'élevait fort
peu un tout petit nez presque féminin. Mais la duchesse remarqua que pour
apercevoir tous ces motifs de laideur, il fallait chercher à détailler les
traits du prince. Au total, il avait l'air d'un homme d'esprit et d'un caractère
ferme. Le port du prince, sa manière de se tenir n'étaient point sans majesté,
mais souvent il voulait imposer à son interlocuteur; alors il s'embarrassait
lui-même et tombait dans un balancement d'une jambe à l'autre presque continuel.
Du reste, Ernest 1V avait un regard pénétrant et dominateur; les gestes de ses
bras avaient de la noblesse, et ses paroles étaient à la fois mesurées et
concises.
Mosca avait prévenu la duchesse que le prince avait, dans le
grand cabinet où il recevait en audience, un portrait en pied de Louis XIV, et
une table fort belle de scagliola de Florence. Elle trouva que
l'imitation était frappante; évidemment il cherchait le regard et la parole
noble de Louis XIV, et il s'appuyait sur la table de scagliola , de façon
à se donner la tournure de Joseph II. Il s'assit aussitôt après les premières
paroles adressées par lui à la duchesse, afin de lui donner l'occasion de faire
usage du tabouret qui appartenait à son rang. A cette cour, les duchesses, les
princesses et les femmes des grands d'Espagne s'assoient seules; les autres
femmes attendent que le prince ou la princesse les y engagent; et, pour marquer
la différence des rangs, ces personnes augustes ont toujours soin de laisser
passer un petit intervalle avant de convier les dames non duchesses à s'asseoir.
La duchesse trouva qu'en de certains moments l'imitation de Louis XIV était un
peu trop marquée chez le prince; par exemple, dans sa façon de sourire avec
bonté tout en renversant la tête.
Ernest IV portait un frac à la mode
arrivant de Paris; on lui envoyait tous les mois de cette ville, qu'il
abhorrait, un frac, une redingote et un chapeau. Mais, par un bizarre mélange de
costumes, le jour où la duchesse fut reçue il avait pris une culotte rouge, des
bas de soie et des souliers fort couverts, dont on peut trouver les modèles dans
les portraits de Joseph II.
Il reçut Mme Sanseverina avec grâce; il lui
dit des choses spirituelles et fines; mais elle remarqua fort bien qu'il n'y
avait pas excès dans la bonne réception. -- Savez-vous pourquoi? lui dit le
comte Mosca au retour de l'audience, c'est que Milan est une ville plus grande
et plus belle que Parme. Il eût craint, en vous faisant l'accueil auquel je
m'attendais et qu'il m'avait fait espérer, d'avoir l'air d'un provincial en
extase devant les grâces d'une belle dame arrivant de la capitale. Sans doute
aussi il est encore contrarié d'une particularité que je n'ose vous dire: le
prince ne voit à sa cour aucune femme qui puisse vous le disputer en beauté
. Tel a été hier soir, à son petit coucher, l'unique sujet de son entretien
avec Pernice, son premier valet de chambre, qui a des bontés pour moi. Je
prévois une petite révolution dans l'étiquette; mon plus grand ennemi à cette
cour est un sot qu'on appelle le général Fabio Conti. Figurez-vous un original
qui a été à la guerre un jour peut-être en sa vie, et qui part de là pour imiter
la tenue de Frédéric le Grand. De plus, il tient aussi à reproduire l'affabilité
noble du général Lafayette, et cela parce qu'il est ici le chef du parti
libéral. (Dieu sait quels libéraux!)
-- Je connais le Fabio Conti, dit
la duchesse; j'en ai eu la vision près de Côme; il se disputait avec la
gendarmerie. Elle raconta la petite aventure dont le lecteur se souvient
peut-être.
-- Vous saurez un jour, madame, si votre esprit parvient
jamais à se pénétrer des profondeurs de notre étiquette, que les demoiselles ne
paraissent à la cour qu'après leur mariage. Eh bien, le prince a pour la
supériorité de sa ville de Parme sur toutes les autres un patriotisme tellement
brûlant, que je parierais qu'il va trouver un moyen de se faire présenter la
petite Clélia Conti, fille de notre Lafayette. Elle est ma foi charmante, et
passait encore, il y a huit jours, pour la plus belle personne des états du
prince.
Je ne sais, continua le comte, si les horreurs que les ennemis
du souverain ont publiées sur son compte sont arrivées jusqu'au château de
Grianta; on en a fait un monstre, un ogre. Le fait est qu'Ernest IV avait tout
plein de bonnes petites vertus, et l'on peut ajouter que, s'il eût été
invulnérable comme Achille, il eût continué à être le modèle des potentats. Mais
dans un moment d'ennui et de colère, et aussi un peu pour imiter Louis XIV
faisant couper la tête à je ne sais quel héros de la Fronde que l'on découvrit
vivant tranquillement et insolemment dans une terre à côté de Versailles,
cinquante ans après la Fronde, Ernest IV a fait pendre un jour deux libéraux. I1
paraît que ces imprudents se réunissaient à jour fixe pour dire du mal du prince
et adresser au ciel des voeux ardents, afin que la peste pût venir à Parme, et
les délivrer du tyran. Le mot tyran a été prouvé. Rassi appela cela
conspirer; il les fit condamner à mort, et l'exécution de l'un d'eux, le comte
L..., fut atroce. Ceci se passait avant moi. Depuis ce moment fatal, ajouta le
comte en baissant la voix, le prince est sujet à des accès de peur indignes
d'un homme, mais qui sont la source unique de la faveur dont je jouis. Sans
la peur souveraine, j'aurais un genre de mérite trop brusque, trop âpre pour
cette cour, où l'imbécile foisonne. Croiriez-vous que le prince regarde sous les
lits de son appartement avant de se coucher, et dépense un million, ce qui à
Parme est comme quatre millions à Milan, pour avoir une bonne police, et vous
voyez devant vous, madame la duchesse, le chef de cette police terrible. Par la
police, c'est-à-dire par la peur, je suis devenu ministre de la guerre et des
finances; et comme le ministre de l'intérieur est mon chef nominal, en tant
qu'il a la police dans ses attributions, j'ai fait donner ce portefeuille au
comte Zurla-Contarini, un imbécile bourreau de travail, qui se donne le plaisir
d'écrire quatre-vingts lettres chaque jour. Je viens d'en recevoir une ce matin
sur laquelle le comte Zurla- Contarini a eu la satisfaction d'écrire de sa
propre main le numéro 20 715.
La duchesse Sanseverina fut présentée à la
triste princesse de Parme Clara- Paolina, qui, parce que son mari avait une
maîtresse (une assez jolie femme, la marquise Balbi), se croyait la plus
malheureuse personne de l'univers, ce qui l'en avait rendue peut-être la plus
ennuyeuse. La duchesse trouva une femme fort grande et fort maigre, qui n'avait
pas trente-six ans et en paraissait cinquante. Une figure régulière et noble eût
pu passer pour belle, quoique un peu déparée par de gros yeux ronds qui n'y
voyaient guère, si la princesse ne se fût pas abandonnée elle-même. Elle reçut
la duchesse avec une timidité si marquée, que quelques courtisans ennemis du
comte Mosca osèrent dire que la princesse avait l'air de la femme qu'on
présente, et la duchesse de la souveraine. La duchesse, surprise et presque
déconcertée, ne savait où trouver des termes pour se mettre à une place
inférieure à celle que la princesse se donnait à elle-même. Pour rendre quelque
sang-froid à cette pauvre princesse, qui au fond ne manquait point d'esprit, la
duchesse ne trouva rien de mieux que d'entamer et de faire durer une longue
dissertation sur la botanique. La princesse était réellement savante en ce
genre; elle avait de fort belles serres avec force plantes des tropiques. La
duchesse, en cherchant tout simplement à se tirer d'embarras, fit à jamais la
conquête de la princesse Clara-Paolina, qui, de timide et d'interdite qu'elle
avait été au commencement de l'audience, se trouva vers la fin tellement à son
aise, que, contre toutes les règles de l'étiquette, cette première audience ne
dura pas moins de cinq quarts d'heure. Le lendemain, la duchesse fit acheter des
plantes exotiques, et se porta pour grand amateur de botanique.
La
princesse passait sa vie avec le vénérable père Landriani, archevêque de Parme,
homme de science, homme d'esprit même, et parfaitement honnête homme, mais qui
offrait un singulier spectacle quand il était assis dans sa chaise de velours
cramoisi (c'était le droit de sa place), vis-à-vis le fauteuil de la princesse,
entourée de ses dames d'honneur et de ses deux dames pour accompagner. Le
vieux prélat en longs cheveux blancs était encore plus timide, s'il se peut, que
la princesse; ils se voyaient tous les jours, et toutes les audiences
commençaient par un silence d'un gros quart d'heure. C'est au point que la
comtesse Alvizi, une des dames pour accompagner était devenue une sorte de
favorite, parce qu'elle avait l'art de les encourager à se parler et de les
faire rompre le silence.
Pour terminer le cours de ses présentations, la
duchesse fut admise chez S.A.S. le prince héréditaire, personnage d'une plus
haute taille que son père, et plus timide que sa mère. Il était fort en
minéralogie, et avait seize ans. Il rougit excessivement en voyant entrer la
duchesse, et fut tellement désorienté, que jamais il ne put inventer un mot à
dire à cette belle dame. Il était fort bel homme, et passait sa vie dans les
bois un marteau à la main. Au moment où la duchesse se levait pour mettre fin à
cette audience silencieuse:
-- Mon Dieu! madame, que vous êtes jolie!
s'écria le prince héréditaire, ce qui ne fut pas trouvé de trop mauvais goût par
la dame présentée.
La marquise Balbi, jeune femme de vingt-cinq ans,
pouvait encore passer pour le plus parfait modèle du joli italien, deux
ou trois ans avant l'arrivée de la duchesse Sanseverina à Parme. Maintenant
c'étaient toujours les plus beaux yeux du monde et les petites mines les plus
gracieuses; mais, vue de près, sa peau était parsemée d'un nombre infini de
petites rides fines, qui faisaient de la marquise comme une jeune vieille.
Aperçue à une certaine distance par exemple au théâtre, dans sa loge, c'était
encore une beauté; et les gens du parterre trouvaient le prince de fort bon
goût. Il passait toutes les soirées chez la marquise Balbi, mais souvent sans
ouvrir la bouche, et l'ennui où elle voyait le prince avait fait tomber cette
pauvre femme dans une maigreur extraordinaire. Elle prétendait à une finesse
sans bornes, et toujours souriait avec malice; elle avait les plus belles dents
du monde, et à tout hasard n'ayant guère de sens, elle voulait, par un sourire
malin, faire entendre autre chose que ce que disaient ses paroles. Le comte
Mosca disait que c'étaient ces sourires continuels, tandis qu'elle bâillait
intérieurement, qui lui donnaient tant de rides. La Balbi entrait dans toutes
les affaires, et l'état ne faisait pas un marché de mille francs, sans qu'il y
eût un souvenir pour la marquise (c'était le mot honnête à Parme). Le
bruit public voulait qu'elle eût placé dix millions de francs en Angleterre,
mais sa fortune, à la vérité de fraîche date, ne s'élevait pas en réalité à
quinze cent mille francs. C'était pour être à l'abri de ses finesses, et pour
l'avoir dans sa dépendance, que le comte Mosca s'était fait ministre des
finances. La seule passion de la marquise était la peur déguisée en avarice
sordide: Je mourrai sur la paille, disait-elle quelquefois au prince que
ce propos outrait. La duchesse remarqua que l'antichambre, resplendissante de
dorures, du palais de la Balbi, était éclairée par une seule chandelle coulant
sur une table de marbre précieux, et les portes de son salon étaient noircies
par les doigts des laquais.
-- Elle m'a reçue, dit la duchesse à son
ami, comme si elle eût attendu de moi une gratification de cinquante francs.
Le cours des succès de la duchesse fut un peu interrompu par la
réception que lui fit la femme la plus adroite de la cour, la célèbre marquise
Raversi, intrigante consommée qui se trouvait à la tête du parti opposé à celui
du comte Mosca. Elle voulait le renverser, et d'autant plus depuis quelques
mois, qu'elle était nièce du duc Sanseverina, et craignait de voir attaquer
l'héritage par les grâces de la nouvelle duchesse. La Raversi n'est point une
femme à mépriser, disait le comte à son amie, je la tiens pour tellement capable
de tout que je me suis séparé de ma femme uniquement parce qu'elle s'obstinait à
prendre pour amant le chevalier Bentivoglio, l'un des amis de la Raversi. Cette
dame, grande virago aux cheveux fort noirs, remarquable par les diamants qu'elle
portait dès le matin, et par le rouge dont elle couvrait ses joues, s'était
déclarée d'avance l'ennemie de la duchesse, et en la recevant chez elle prit à
tâche de commencer la guerre. Le duc Sanseverina, dans les lettres qu'il
écrivait de ***, paraissait tellement enchanté de son ambassade et surtout de
l'espoir du grand cordon, que sa famille craignait qu'il ne laissât une partie
de sa fortune à sa femme qu'il accablait de petits cadeaux. La Raversi, quoique
régulièrement laide, avait pour amant le comte Balbi, le plus joli homme de la
cour: en général elle réussissait à tout ce qu'elle entreprenait.
La
duchesse tenait le plus grand état de maison. Le palais Sanseverina avait
toujours été un des plus magnifiques de la ville de Parme, et le duc, à
l'occasion de son ambassade et de son futur grand cordon, dépensait de fort
grosses sommes pour l'embellir: la duchesse dirigeait les réparations.
Le comte avait deviné juste: peu de jours après la présentation de la
duchesse, la jeune Clélia Conti vint à la cour, on l'avait faite chanoinesse.
Afin de parer le coup que cette faveur pouvait avoir l'air de porter au crédit
du comte, la duchesse donna une fête sous prétexte d'inaugurer le jardin de son
palais, et, par ses façons pleines de grâces, elle fit de Clélia, qu'elle
appelait sa jeune amie du lac de Côme, la reine de la soirée. Son chiffre se
trouva comme par hasard sur les principaux transparents. La jeune Clélia,
quoique un peu pensive, fut aimable dans ses façons de parler de la petite
aventure près du lac, et de sa vive reconnaissance. On la disait fort dévote et
fort amie de la solitude. Je parierais, disait le comte, qu'elle a assez
d'esprit pour avoir honte de son père. La duchesse fit son amie de cette jeune
fille, elle se sentait de l'inclination pour elle; elle ne voulait pas paraître
jalouse, et la mettait de toutes ses parties de plaisir; enfin son système était
de chercher à diminuer toutes les haines dont le comte était l'objet.
Tout souriait à la duchesse; elle s'amusait de cette existence de cour
où la tempête est toujours à craindre; il lui semblait recommencer la vie. Elle
était tendrement attachée au comte, qui littéralement était fou de bonheur.
Cette aimable situation lui avait procuré un sang-froid parfait pour tout ce qui
ne regardait que ses intérêts d'ambition. Aussi deux mois à peine après
l'arrivée de la duchesse, il obtint la patente et les honneurs de premier
ministre, lesquels approchent fort de ceux que l'on rend au souverain lui-même.
Le comte pouvait tout sur l'esprit de son maître, on en eut à Parme une preuve
qui frappa tous les esprits.
Au sud-est, et à dix minutes de la ville,
s'élève cette fameuse citadelle si renommée en Italie, et dont la grosse tour a
cent quatre-vingts pieds de haut et s'aperçoit de si loin. Cette tour, bâtie sur
le modèle du mausolée d'Adrien, à Rome, par les Farnèse, petits-fils de Paul
III, vers le commencement du XVIe siècle, est tellement épaisse, que sur
l'esplanade qui la termine on a pu bâtir un palais pour le gouverneur de la
citadelle et une nouvelle prison appelée la tour Farnèse. Cette prison,
construite en l'honneur du fils aîné de Ranuce-Ernest II, lequel était devenu
l'amant aimé de sa belle-mère, passe pour belle et singulière dans le pays. La
duchesse eut la curiosité de la voir; le jour de sa visite, la chaleur était
accablante à Parme, et là-haut, dans cette position élevée, elle trouva de
l'air, ce dont elle fut tellement ravie, qu'elle y passa plusieurs heures. On
s'empressa de lui ouvrir les salles de la tour Farnèse.
La duchesse
rencontra sur l'esplanade de la grosse tour un pauvre libéral prisonnier, qui
était venu jouir de la demi-heure de promenade qu'on lui accordait tous les
trois jours. Redescendue à Parme, et n'ayant pas encore la discrétion nécessaire
dans une cour absolue, elle parla de cet homme qui lui avait raconté toute son
histoire. Le parti de la marquise Raversi s'empara de ces propos de la duchesse
et les répéta beaucoup, espérant fort qu'ils choqueraient le prince. En effet,
Ernest IV répétait souvent que l'essentiel était surtout de frapper les
imaginations. Toujours est un grand mot, disait-il, et plus terrible en
Italie qu'ailleurs: en conséquence, de sa vie il n'avait accordé de grâce. Huit
jours après sa visite à la forteresse, la duchesse reçut une lettre de
commutation de peine signée du prince et du ministre, avec le nom en blanc. Le
prisonnier dont elle écrirait le nom devait obtenir la restitution de ses biens,
et la permission d'aller passer en Amérique le reste de ses jours. La duchesse
écrivit le nom de l'homme qui lui avait parlé. Par malheur cet homme se trouva
un demi-coquin, une âme faible; c'était sur ses aveux que le fameux Ferrante
Palla avait été condamné à mort.
La singularité de cette grâce mit le
comble à l'agrément de la position de Mme Sanseverina. Le comte Mosca était fou
de bonheur, ce fut une belle époque de sa vie, et elle eut une influence
décisive sur les destinées de Fabrice. Celui-ci était toujours à Romagnan près
de Novare, se confessant, chassant, ne lisant point et faisant la cour à une
femme noble comme le portaient ses instructions. La duchesse était toujours un
peu choquée de cette dernière nécessité. Un autre signe qui ne valait rien pour
le comte, c'est qu'étant avec lui de la dernière franchise sur tout au monde, et
pensant tout haut en sa présence, elle ne lui parlait jamais de Fabrice qu'après
avoir songé à la tournure de sa phrase.
-- Si vous voulez, lui disait un
jour le comte, j'écrirai à cet aimable frère que vous avez sur le lac de Côme,
et je forcerai bien ce marquis del Dongo, avec un peu de peine pour moi et mes
amis de ***, à demander la grâce de votre aimable Fabrice. S'il est vrai, comme
je me garderais bien d'en douter, que Fabrice soit un peu au-dessus des jeunes
gens qui promènent leurs chevaux anglais dans les rues de Milan, quelle vie que
celle qui à dix-huit ans ne fait rien et a la perspective de ne jamais rien
faire! Si le ciel lui avait accordé une vraie passion pour quoi que ce soit,
fût-ce pour la pêche à la ligne, je la respecterais; mais que fera-t-il à Milan
même après sa grâce obtenue? Il montera un cheval qu'il aurait fait venir
d'Angleterre à une certaine heure, à une autre le désoeuvrement le conduira chez
sa maîtresse qu'il aimera moins que son cheval... Mais si vous m'en donnez
l'ordre, je tâcherai de procurer ce genre de vie à votre neveu.
-- Je le
voudrais officier, dit la duchesse.
-- Conseilleriez-vous à un souverain
de confier un poste qui, dans un jour donné, peut être de quelque importance à
un jeune homme 1° susceptible d'enthousiasme, 2° qui a montré de l'enthousiasme
pour Napoléon, au point d'aller le rejoindre à Waterloo? Songez à ce que nous
serions tous si Napoléon eût vaincu à Waterloo! Nous n'aurions point de libéraux
à craindre, il est vrai, mais les souverains des anciennes familles ne
pourraient régner qu'en épousant les filles de ses maréchaux. Ainsi la carrière
militaire pour Fabrice, c'est la vie de l'écureuil dans la cage qui tourne:
beaucoup de mouvement pour n'avancer en rien. Il aura le chagrin de se voir
primer par tous les dévouements plébéiens. La première qualité chez un jeune
homme aujourd'hui, c'est-à-dire pendant cinquante ans peut-être, tant que nous
aurons peur et que la religion ne sera point rétablie, c'est de n'être pas
susceptible d'enthousiasme et de n'avoir pas d'esprit.
J'ai pensé à une
chose, mais qui va vous faire jeter les hauts cris d'abord, et qui me donnera à
moi des peines infinies et pendant plus d'un jour, c'est une folie que je veux
faire pour vous. Mais, dites-moi, si vous le savez, quelle folie je ne ferais
pas pour obtenir un sourire.
-- Eh bien? dit la duchesse.
-- Eh
bien! nous avons eu pour archevêques à Parme trois membres de votre famille:
Ascagne del Dongo qui a écrit, en 16..., Fabrice en 1699, et un second Ascagne
en 1740. Si Fabrice veut entrer dans la prélature et marquer par des vertus du
premier ordre, je le fais évêque quelque part, puis archevêque ici, si toutefois
mon influence dure. L'objection réelle est celle-ci: resterai-je ministre assez
longtemps pour réaliser ce beau plan qui exige plusieurs années? Le prince peut
mourir, il peut avoir le mauvais goût de me renvoyer. Mais enfin c'est le seul
moyen que j'aie de faire pour Fabrice quelque chose qui soit digne de vous.
On discuta longtemps: cette idée répugnait fort à la duchesse.
-- Réprouvez-moi, dit-elle au comte, que toute autre carrière est
impossible pour Fabrice. Le comte prouva.-- Vous regrettez, ajouta-t-il, le
brillant uniforme; mais à cela je ne sais que faire.
Après un mois que
la duchesse avait demandé pour réfléchir, elle se rendit en soupirant aux vues
sages du ministre.-- Monter d'un air empesé un cheval anglais dans quelque
grande ville, répétait le comte, ou prendre un état qui ne jure pas avec sa
naissance; je ne vois pas de milieu. Par malheur, un gentilhomme ne peut se
faire ni médecin, ni avocat, et le siècle est aux avocats.
Rappelez-vous
toujours, madame, répétait le comte, que vous faites à votre neveu, sur le pavé
de Milan, le sort dont jouissent les jeunes gens de son âge qui passent pour les
plus fortunés. Sa grâce obtenue, vous lui donnez quinze, vingt, trente mille
francs; peu vous importe, ni vous ni moi ne prétendons faire des économies.
La duchesse était sensible à la gloire; elle ne voulait pas que Fabrice
fût un simple mangeur d'argent; elle revint au plan de son amant.
--
Remarquez, lui disait le comte, que je ne prétends pas faire de Fabrice un
prêtre exemplaire comme vous en voyez tant. Non; c'est un grand seigneur avant
tout; il pourra rester parfaitement ignorant si bon lui semble, et n'en
deviendra pas moins évêque et archevêque, si le prince continue à me regarder
comme un homme utile.
Si vos ordres daignent changer ma proposition en
décret immuable, ajouta le comte, il ne faut point que Parme voie notre protégé
dans une petite fortune. La sienne choquera, si on l'a vu ici simple prêtre: il
ne doit paraître à Parme qu'avec les bas violets [En Italie les jeunes
gens protégés ou savants deviennent monsignore et prélat, ce qui
ne veut pas dire évêque; on porte alors des bas violets. On ne fait pas de voeux
pour être monsignore. On peut quitter les bas violets et se marier.] et
dans un équipage convenable. Tout le monde alors devinera que votre neveu doit
être évêque, et personne ne sera choqué.
Si vous m'en croyez, vous
enverrez Fabrice faire sa théologie, et passer trois années à Naples. Pendant
les vacances de l'Académie ecclésiastique, il ira, s'il veut, voir Paris et
Londres; mais il ne se montrera jamais à Parme. Ce mot donna comme un frisson à
la duchesse.
Elle envoya un courrier à son neveu, et lui donna
rendez-vous à Plaisance. Faut-il dire que ce courrier était porteur de tous les
moyens d'argent et de tous les passeports nécessaires?
Arrivé le premier
à Plaisance, Fabrice courut au-devant de la duchesse, et l'embrassa avec des
transports qui la firent fondre en larmes. Elle fut heureuse que le comte ne fût
pas présent; depuis leurs amours, c'était la première fois qu'elle éprouvait
cette sensation.
Fabrice fut profondément touché, et ensuite affligé des
plans que la duchesse avait faits pour lui; son espoir avait toujours été que,
son affaire de Waterloo arrangée, il finirait par être militaire. Une chose
frappa la duchesse et augmenta encore l'opinion romanesque qu'elle s'était
formée de son neveu; il refusa absolument de mener la vie de café dans une des
grandes villes d'Italie.
-- Te vois-tu au Corso de Florence ou de
Naples, disait la duchesse, avec des chevaux anglais de pur sang! Pour le soir,
une voiture, un joli appartement, etc. Elle insistait avec délices sur la
description de ce bonheur vulgaire qu'elle voyait Fabrice repousser avec dédain.
C'est un héros, pensait-elle.
-- Et après dix ans de cette vie agréable,
qu'aurai-je fait? disait Fabrice; que serai- je? Un jeune homme mûr qui
doit céder le haut du pavé au premier bel adolescent qui débute dans le monde,
lui aussi sur un cheval anglais.
Fabrice rejeta d'abord bien loin le
parti de l'Eglise; il parlait d'aller à New York, de se faire citoyen et soldat
républicain en Amérique.
-- Quelle erreur est la tienne! Tu n'auras pas
la guerre, et tu retombes dans la vie de café, seulement sans élégance, sans
musique, sans amours, répliqua la duchesse. Crois-moi, pour toi comme pour moi,
ce serait une triste vie que celle d'Amérique. Elle lui expliqua le culte du
dieu dollar, et ce respect qu'il faut avoir pour les artisans de la rue,
qui par leurs votes décident de tout. On revint au parti de l'Eglise.
--
Avant de te gendarmer, lui dit la duchesse, comprends donc ce que le comte te
demande: il ne s'agit pas du tout d'être un pauvre prêtre plus ou moins
exemplaire et vertueux, comme l'abbé Blanès. Rappelle-toi ce que furent tes
oncles les archevêques de Parme; relis les notices sur leurs vies, dans le
supplément à la généalogie. Avant tout il convient à un homme de ton nom d'être
un grand seigneur, noble généreux, protecteur de la justice, destiné d'avance à
se trouver à la tête de son ordre... et dans toute sa vie ne faisant qu'une
coquinerie, mais celle- là fort utile.
-- Ainsi voilà toutes mes
illusions à vau-l'eau, disait Fabrice en soupirant profondément; le sacrifice
est cruel! je l'avoue, je n'avais pas réfléchi à cette horreur pour
l'enthousiasme et l'esprit, même exercés à leur profit, qui désormais va régner
parmi les souverains absolus.
-- Songe qu'une proclamation, qu'un
caprice du coeur précipite l'homme enthousiaste dans le parti contraire à celui
qu'il a servi toute la vie!
-- Moi enthousiaste! répéta Fabrice; étrange
accusation! je ne puis pas même être amoureux!
-- Comment? s'écria la
duchesse.
-- Quand j'ai l'honneur de faire la cour à une beauté, même de
bonne naissance, et dévote, je ne puis penser à elle que quand je la vois.
Cet aveu fit une étrange impression sur la duchesse.
-- Je te
demande un mois, reprit Fabrice, pour prendre congé de madame C. de Novare et,
ce qui est encore plus difficile, des châteaux en Espagne de toute ma vie.
J'écrirai à ma mère, qui sera assez bonne pour venir me voir à Belgirate,
sur la rive piémontaise du lac Majeur, et le trente et unième jour après
celui-ci, je serai incognito dans Parme.
-- Garde-t'en bien! s'écria la
duchesse. Elle ne voulait pas que le comte Mosca la vît parler à Fabrice.
Les mêmes personnages se revirent à Plaisance; la duchesse cette fois
était fort agitée; un orage s'était élevé à la cour, le parti de la marquise
Raversi touchait au triomphe; il était possible que le comte Mosca fût remplacé
par le général Fabio Conti, chef de ce qu'on appelait à Parme le parti
libéral. Excepté le nom du rival qui croissait dans la faveur du prince, la
duchesse dit tout à Fabrice. Elle discuta de nouveau les chances de son avenir,
même avec la perspective de manquer de la toute-puissante protection du comte.
-- Je vais passer trois ans à l'Académie ecclésiastique de Naples,
s'écria Fabrice; mais puisque je dois être avant tout un jeune gentilhomme, et
que tu ne m'astreins pas à mener la vie sévère d'un séminariste vertueux, ce
séjour à Naples ne m'effraie nullement, cette vie-là vaudra bien celle de
Romagnano; la bonne compagnie de l'endroit commençait à me trouver jacobin. Dans
mon exil j'ai découvert que je ne sais rien, pas même le latin, pas même
l'orthographe. J'avais le projet de refaire mon éducation à Novare, j'étudierai
volontiers la théologie à Naples: c'est une science compliquée. La duchesse fut
ravie; si nous sommes chassés, lui dit-elle, nous irons te voir à Naples. Mais
puisque tu acceptes jusqu'à nouvel ordre le parti des bas violets, le comte, qui
connaît bien l'Italie actuelle, m'a chargé d'une idée pour toi. Crois ou ne
crois pas à ce qu'on t'enseignera, mais ne fais jamais aucune objection.
Figure-toi qu'on t'enseigne les règles du jeu de whist; est-ce que tu ferais des
objections aux règles du whist? J'ai dit au comte que tu croyais, et il s'en est
félicité; cela est utile dans ce monde et dans l'autre. Mais si tu crois, ne
tombe point dans la vulgarité de parler avec horreur de Voltaire, Diderot,
Raynal, et de tous ces écervelés de Français précurseurs des deux chambres. Que
ces noms-là se trouvent rarement dans ta bouche; mais enfin quand il le faut,
parle de ces messieurs avec une ironie calme; ce sont gens depuis longtemps
réfutés, et dont les attaques ne sont plus d'aucune conséquence. Crois
aveuglément tout ce que l'on te dira à l'Académie. Songe qu'il y a des gens qui
tiendront note fidèle de tes moindres objections; on te pardonnera une petite
intrigue galante si elle est bien menée, et non pas un doute; l'âge supprime
l'intrigue et augmente le doute. Agis sur ce principe au tribunal de la
pénitence. Tu auras une lettre de recommandation pour un évêque factotum du
cardinal archevêque de Naples; à lui seul tu dois avouer ton escapade en France,
et ta présence, le 18 juin, dans les environs de Waterloo. Du reste abrège
beaucoup, diminue cette aventure, avoue-la seulement pour qu'on ne puisse pas te
reprocher de l'avoir cachée; tu étais si jeune alors!
La seconde idée
que le comte t'envoie est celle-ci: S'il te vient une raison brillante, une
réplique victorieuse qui change le cours de la conversation, ne cède point à la
tentation de briller, garde le silence; les gens fins verront ton esprit dans
tes yeux. Il sera temps d'avoir de l'esprit quand tu seras évêque.
Fabrice débuta à Naples avec une voiture modeste et quatre domestiques,
bons Milanais, que sa tante lui avait envoyés. Après une année d'étude personne
ne disait que c'était un homme d'esprit, on le regardait comme un grand seigneur
appliqué, fort généreux, mais un peu libertin.
Cette année, assez
amusante pour Fabrice, fut terrible pour la duchesse. Le comte fut trois ou
quatre fois à deux doigts de sa perte; le prince, plus peureux que jamais parce
qu'il était malade cette année-là, croyait, en le renvoyant, se débarrasser de
l'odieux des exécutions faites avant l'entrée du comte au ministère. Le Rassi
était le favori du coeur qu'on voulait garder avant tout. Les périls du comte
lui attachèrent passionnément la duchesse, elle ne songeait plus à Fabrice. Pour
donner une couleur à leur retraite possible, il se trouva que l'air de Parme, un
peu humide en effet, comme celui de toute la Lombardie, ne convenait nullement à
sa santé. Enfin après des intervalles de disgrâce, qui allèrent pour le comte,
premier ministre, jusqu'à passer quelquefois vingt jours entiers sans voir son
maître en particulier, Mosca l'emporta; il fit nommer le général Fabio Conti, le
prétendu libéral, gouverneur de la citadelle où l'on enfermait les libéraux
jugés par Rassi. Si Conti use d'indulgence envers ses prisonniers, disait Mosca
à son amie, on le disgracie comme un jacobin auquel ses idées politiques font
oublier ses devoirs de général; s'il se montre sévère et impitoyable, et c'est
ce me semble de ce côté-là qu'il inclinera, il cesse d'être le chef de son
propre parti, et s'aliène toutes les familles qui ont un des leurs à la
citadelle. Ce pauvre homme sait prendre un air tout confit de respect à
l'approche du prince; au besoin il change de costume quatre fois en un jour; il
peut discuter une question d'étiquette, mais ce n'est point une tête capable de
suivre le chemin difficile par lequel seulement il peut se sauver; et dans tous
les cas je suis là.
Le lendemain de la nomination du général Fabio
Conti, qui terminait la crise ministérielle, on apprit que Parme aurait un
journal ultra-monarchique.
-- Que de querelles ce journal va faire
naître! disait la duchesse.
-- Ce journal, dont l'idée est peut-être mon
chef-d'oeuvre, répondait le comte en riant, peu à peu je m'en laisserai bien
malgré moi ôter la direction par les ultra- furibonds. J'ai fait attacher de
beaux appointements aux places de rédacteur. De tous côtés on va solliciter ces
places: cette affaire va nous faire passer un mois ou deux, et l'on oubliera les
périls que je viens de courir. Les graves personnages P. et D. sont déjà sur les
rangs.
-- Mais ce journal sera d'une absurdité révoltante.
--
J'y compte bien, répliquait le comte. Le prince le lira tous les matins et
admirera ma doctrine à moi qui l'ai fondé. Pour les détails, il approuvera ou
sera choqué; des heures qu'il consacre au travail en voilà deux de prises. Le
journal se fera des affaires, mais à l'époque où arriveront les plaintes
sérieuses, dans huit ou dix mois, il sera entièrement dans les mains des
ultra-furibonds. Ce sera ce parti qui me gêne qui devra répondre, moi j'élèverai
des objections contre le journal; au fond, j'aime mieux cent absurdités atroces
qu'un seul pendu. Qui se souvient d'une absurdité deux ans après le numéro du
journal officiel? Au lieu que les fils et la famille du pendu me vouent une
haine qui durera autant que moi et qui peut- être abrégera ma vie.
La
duchesse, toujours passionnée pour quelque chose, toujours agissante, jamais
oisive, avait plus d'esprit que toute la cour de Parme; mais elle manquait de
patience et d'impassibilité pour réussir dans les intrigues. Toutefois, elle
était parvenue à suivre avec passion les intérêts des diverses coteries, elle
commençait même à avoir un crédit personnel auprès du prince. Clara-Paolina, la
princesse régnante, environnée d'honneurs, mais emprisonnée dans l'étiquette la
plus surannée, se regardait comme la plus malheureuse des femmes. La duchesse
Sanseverina lui fit la cour, et entreprit de lui prouver qu'elle n'était point
si malheureuse. Il faut savoir que le prince ne voyait sa femme qu'à dîner: ce
repas durait trente minutes et le prince passait des semaines entières sans
adresser la parole à Clara-Paolina. Mme Sanseverina essaya de changer tout cela;
elle amusait le prince, et d'autant plus qu'elle avait su conserver toute son
indépendance. Quand elle l'eût voulu, elle n'eût pas pu ne jamais blesser aucun
des sots qui pullulaient à cette cour. C'était cette parfaite inhabileté de sa
part qui la faisait exécrer du vulgaire des courtisans, tous comtes ou marquis,
jouissant en général de cinq mille livres de rentes. Elle comprit ce malheur dès
les premiers jours, et s'attacha exclusivement à plaire au souverain et à sa
femme, laquelle dominait absolument le prince héréditaire. La duchesse savait
amuser le souverain et profitait de l'extrême attention qu'il accordait à ses
moindres paroles pour donner de bons ridicules aux courtisans qui la haïssaient.
Depuis les sottises que Rassi lui avait fait faire, et les sottises de sang ne
se réparent pas, le prince avait peur quelquefois, et s'ennuyait souvent, ce qui
l'avait conduit à la triste envie; il sentait qu'il ne s'amusait guère, et
devenait sombre quand il croyait voir que d'autres s'amusaient; l'aspect du
bonheur le rendait furieux. Il faut cacher nos amours, dit la duchesse à son
ami; et elle laissa deviner au prince qu'elle n'était plus que fort médiocrement
éprise du comte, homme d'ailleurs si estimable.
Cette découverte avait
donné un jour heureux à Son Altesse. De temps à autre, la duchesse laissait
tomber quelques mots du projet qu'elle aurait de se donner chaque année un congé
de quelques mois qu'elle emploierait à voir l'Italie qu'elle ne connaissait
point: elle irait visiter Naples, Florence Rome. Or, rien au monde ne pouvait
faire plus de peine au prince qu'une telle apparence de désertion: c'était là
une de ses faiblesses les plus marquées, les démarches qui pouvaient être
imputées à mépris pour sa ville capitale lui perçaient le coeur. Il sentait
qu'il n'avait aucun moyen de retenir Mme Sanseverina, et Mme Sanseverina était
de bien loin la femme la plus brillante de Parme. Chose unique avec la paresse
italienne, on revenait des campagnes environnantes pour assister à ses
jeudis ; c'étaient de véritables fêtes; presque toujours la duchesse y
avait quelque chose de neuf et de piquant. Le prince mourait d'envie de voir un
de ces jeudis mais comment s'y prendre? Allez chez un simple particulier!
c'était une chose que ni son père ni lui n'avaient jamais faite!
Un
certain jeudi, il pleuvait, il faisait froid; à chaque instant de la soirée le
duc entendait des voitures qui ébranlaient le pavé de la place du palais, en
allant chez Mme Sanseverina. Il eut un mouvement d'impatience: d'autres
s'amusaient, et lui, prince souverain, maître absolu, qui devait s'amuser plus
que personne au monde, il connaissait l'ennui! Il sonna son aide de camp, il
fallut le temps de placer une douzaine de gens affidés dans la rue qui
conduisait du palais de Son Altesse au palais Sanseverina. Enfin, après une
heure qui parut un siècle au prince, et pendant laquelle il fut vingt fois tenté
de braver les poignards et de sortir à l'étourdie et sans nulle précaution, il
parut dans le premier salon de Mme Sanseverina. La foudre serait tombée dans ce
salon qu'elle n'eût pas produit une pareille surprise. En un clin d'oeil, et à
mesure que le prince s'avançait, s'établissait dans ces salons si bruyants et si
gais un silence de stupeur; tous les yeux, fixés sur le prince, s'ouvraient
outre mesure. Les courtisans paraissaient déconcertés; la duchesse elle seule
n'eut point l'air étonné. Quand enfin l'on eut retrouvé la force de parler, la
grande préoccupation de toutes les personnes présentes fut de décider cette
importante question: la duchesse avait-elle été avertie de cette visite, ou bien
a-t-elle été surprise comme tout le monde?
Le prince s'amusa, et l'on va
juger du caractère tout de premier mouvement de la duchesse, et du pouvoir
infini que les idées vagues de départ adroitement jetées lui avaient laissé
prendre.
En reconduisant le prince qui lui adressait des mots fort
aimables, il lui vint une idée singulière et qu'elle osa bien lui dire tout
simplement, et comme une chose des plus ordinaires.
-- Si Votre Altesse
Sérénissime voulait adresser à la princesse trois ou quatre de ces phrases
charmantes qu'elle me prodigue, elle ferait mon bonheur bien plus sûrement qu'en
me disant ici que je suis jolie. C'est que je ne voudrais pas pour tout au monde
que la princesse pût voir de mauvais oeil l'insigne marque de faveur dont Votre
Altesse vient de m'honorer. Le prince la regarda fixement et répliqua d'un air
sec:
-- Apparemment que je suis le maître d'aller où il me plaît.
La duchesse rougit.
-- Je voulais seulement, reprit-elle à
l'instant, ne pas exposer Son Altesse à faire une course inutile, car ce jeudi
sera le dernier; je vais aller passer quelques jours à Bologne ou à Florence.
Comme elle rentrait dans ses salons, tout le monde la croyait au comble
de la faveur, et elle venait de hasarder ce que de mémoire d'homme personne
n'avait osé à Parme. Elle fit un signe au comte qui quitta sa table de whist et
la suivit dans un petit salon éclairé, mais solitaire.
-- Ce que vous
avez fait est bien hardi, lui dit-il; je ne vous l'aurais pas conseillé; mais
dans les coeurs bien épris, ajouta-t-il en riant, le bonheur augmente l'amour,
et si vous partez demain matin, je vous suis demain soir. Je ne serai retardé
que par cette corvée du ministère des finances dont j'ai eu la sottise de me
charger, mais en quatre heures de temps bien employées on peut faire la remise
de bien des caisses. Rentrons, chère amie, et faisons de la fatuité
ministérielle en toute liberté, et sans nulle retenue, c'est peut-être la
dernière représentation que nous donnons en cette ville. S'il se croit bravé,
l'homme est capable de tout; il appellera cela faire un exemple. Quand ce
monde sera parti, nous aviserons aux moyens de vous barricader pour cette nuit;
le mieux serait peut-être de partir sans délai pour votre maison de Sacca, près
du Pô, qui a l'avantage de n'être qu'à une demi-heure de distance des Etats
autrichiens.
L'amour et l'amour-propre de la duchesse eurent un moment
délicieux; elle regarda le comte, et ses yeux se mouillèrent de larmes. Un
ministre si puissant, environné de cette foule de courtisans qui l'accablaient
d'hommages égaux à ceux qu'ils adressaient au prince lui-même, tout quitter pour
elle et avec cette aisance!
En rentrant dans les salons, elle était
folle de joie. Tout le monde se prosternait devant elle.
Comme le
bonheur change la duchesse, disaient de toutes parts les courtisans, c'est à ne
pas la reconnaître. Enfin cette âme romaine et au-dessus de tout daigne pourtant
apprécier la faveur exorbitante dont elle vient d'être l'objet de la part du
souverain.
Vers la fin de la soirée, le comte vint à elle:-- Il faut que
je vous dise des nouvelles. Aussitôt les personnes qui se trouvaient auprès de
la duchesse s'éloignèrent.
-- Le prince en rentrant au palais, continua
le comte, s'est fait annoncer chez sa femme. Jugez de la surprise! Je viens vous
rendre compte, lui a-t-il dit, d'une soirée fort aimable, en vérité, que j'ai
passée chez la Sanseverina. C'est elle qui m'a prié de vous faire le détail de
la façon dont elle a arrangé ce vieux palais enfumé. Alors le prince, après
s'être assis, s'est mis à faire la description de chacun de vos salons.
Il a passé plus de vingt-cinq minutes chez sa femme qui pleurait de
joie; malgré son esprit, elle n'a pas pu trouver un mot pour soutenir la
conversation sur le ton léger que Son Altesse voulait bien lui donner.
Ce prince n'était point un méchant homme, quoi qu'en pussent dire les
libéraux d'Italie. A la vérité, il avait fait jeter dans les prisons un assez
bon nombre d'entre eux, mais c'était par peur, et il répétait quelquefois comme
pour se consoler de certains souvenirs: Il vaut mieux tuer le diable que si le
diable nous tue. Le lendemain de la soirée dont nous venons de parler, il était
tout joyeux, il avait fait deux belles actions: aller au jeudi et parler à sa
femme. A dîner, il lui adressa la parole; en un mot, cejeudi de Mme
Sanseverina amena une révolution d'intérieur dont tout Parme retentit; la
Raversi fut consternée, et la duchesse eut une double joie: elle avait pu être
utile à son amant et l'avait trouvé plus épris que jamais.
Tout cela à
cause d'une idée bien imprudente qui m'est venue! disait-elle au comte. Je
serais plus libre sans doute à Rome ou à Naples, mais y trouverais-je un jeu
aussi attachant? Non, en vérité, mon cher comte, et vous faites mon bonheur.
Livre Premier - Chapitre VII.
C'est de petits détails de
cour aussi insignifiants que celui que nous venons de raconter qu'il faudrait
remplir l'histoire des quatre années qui suivirent. Chaque printemps, la
marquise venait avec ses filles passer deux mois au palais Sanseverina ou à la
terre de Sacca, aux bords du Pô, il y avait des moments bien doux, et l'on
parlait de Fabrice; mais le comte ne voulut jamais lui permettre une seule
visite à Parme. La duchesse et le ministre eurent bien à réparer quelques
étourderies, mais en général Fabrice suivait assez sagement la ligne de conduite
qu'on lui avait indiquée: un grand seigneur qui étudie la théologie et qui ne
compte point absolument sur sa vertu pour faire son avancement. A Naples, il
s'était pris d'un goût très vif pour l'étude de l'antiquité, il faisait des
fouilles; cette passion avait presque remplacé celle des chevaux. Il avait vendu
ses chevaux anglais pour continuer des fouilles à Misène, où il avait trouvé un
buste de Tibère, jeune encore, qui avait pris rang parmi les plus beaux restes
de l'antiquité. La découverte de ce buste fut presque le plaisir le plus vif
qu'il eût rencontré à Naples. Il avait l'âme trop haute pour chercher à imiter
les autres jeunes gens, et, par exemple, pour vouloir jouer avec un certain
sérieux le rôle d'amoureux. Sans doute il ne manquait point de maîtresses, mais
elles n'étaient pour lui d'aucune conséquence, et, malgré son âge, on pouvait
dire de lui qu'il ne connaissait point l'amour; il n'en était que plus aimé.
Rien ne l'empêchait d'agir avec le plus beau sang-froid, car pour lui une femme
jeune et jolie était toujours l'égale d'une autre femme jeune et jolie;
seulement la dernière connue lui semblait la plus piquante. Une des dames les
plus admirées à Naples avait fait des folies en son honneur pendant la dernière
année de son séjour, ce qui d'abord l'avait amusé, et avait fini par l'excéder
d'ennui, tellement qu'un des bonheurs de son départ fut d'être délivré des
attentions de la charmante duchesse d'A... Ce fut en 1821, qu'ayant subi
passablement tous ses examens, son directeur d'études ou gouverneur eut une
croix et un cadeau, et lui partit pour voir enfin cette ville de Parme, à
laquelle il songeait souvent. Il était Monsignore, et il avait quatre
chevaux à sa voiture; à la poste avant Parme, il n'en prit que deux, et dans la
ville fit arrêter devant l'église de Saint-Jean. Là se trouvait le riche tombeau
de l'archevêque Ascagne del Dongo, son arrière-grand-oncle, l'auteur de la
Généalogie latine. Il pria auprès du tombeau, puis arriva au pied au
palais de la duchesse qui ne l'attendait que quelques jours plus tard. Elle
avait grand monde dans son salon, bientôt on la laissa seule.
-- Eh
bien! es-tu contente de moi? lui dit-il en se jetant dans ses bras: grâce à toi,
j'ai passé quatre années assez heureuses à Naples, au lieu de m'ennuyer à Novare
avec ma maîtresse autorisée par la police.
La duchesse ne revenait pas
de son étonnement, elle ne l'eût pas reconnu à le voir passer dans la rue; elle
le trouvait ce qu'il était en effet, l'un des plus jolis hommes de l'Italie; il
avait surtout une physionomie charmante. Elle l'avait envoyé à Naples avec la
tournure d'un hardi casse-cou; la cravache qu'il portait toujours alors semblait
faire partie inhérente de son être: maintenant il avait l'air le plus noble et
le plus mesuré devant les étrangers, et dans le particulier, elle lui trouvait
tout le feu de sa première jeunesse. C'était un diamant qui n'avait rien perdu à
être poli. Il n'y avait pas une heure que Fabrice était arrivé, lorsque le comte
Mosca survint; il arriva un peu trop tôt. Le jeune homme lui parla en si bons
termes de la croix de Parme accordée à son gouverneur, et il exprima sa vive
reconnaissance pour d'autres bienfaits dont il n'osait parler d'une façon aussi
claire, avec une mesure si parfaite, que du premier coup d'oeil le ministre le
jugea favorablement. Ce neveu, dit-il tout bas à la duchesse, est fait pour
orner toutes les dignités auxquelles vous voudrez l'élever par la suite. Tout
allait à merveille jusque-là, mais quand le ministre, fort content de Fabrice,
et jusque-là attentif uniquement à ses faits et gestes, regarda la duchesse, il
lui trouva des yeux singuliers. Ce jeune homme fait ici une étrange impression,
se dit-il. Cette réflexion fut amère; le comte avait atteint la
cinquantaine, c'est un mot bien cruel et dont peut-être un homme
éperdument amoureux peut seul sentir tout le retentissement. Il était fort bon,
fort digne d'être aimé, à ses sévérités près comme ministre. Mais, à ses yeux,
ce mot cruel la cinquantaine jetait du noir sur toute sa vie et eût été
capable de le faire cruel pour son propre compte. Depuis cinq années qu'il avait
décidé la duchesse à venir à Parme, elle avait souvent excité sa jalousie
surtout dans les premiers temps, mais jamais elle ne lui avait donné de sujet de
plainte réel. Il croyait même, et il avait raison, que c'était dans le dessein
de mieux s'assurer de son coeur que la duchesse avait eu recours à ces
apparences de distinction en faveur de quelques jeunes beaux de la cour. Il
était sûr, par exemple, qu'elle avait refusé les hommages du prince, qui même, à
cette occasion, avait dit un mot instructif.
-- Mais si j'acceptais les
hommages de Votre Altesse, lui disait la duchesse en riant, de quel front oser
reparaître devant le comte?
-- Je serais presque aussi décontenancé que
vous. Le cher comte! mon ami! Mais c'est un embarras bien facile à tourner et
auquel j'ai songé: le comte serait mis à la citadelle pour le reste de ses
jours.
Au moment de l'arrivée de Fabrice, la duchesse fut tellement
transportée de bonheur, qu'elle ne songea pas du tout aux idées que ses yeux
pourraient donner au comte. L'effet fut profond et les soupçons sans remède.
Fabrice fut reçu par le prince deux heures après son arrivée; la
duchesse, prévoyant le bon effet que cette audience impromptue devait produire
dans le public, la sollicitait depuis deux mois: cette faveur mettait Fabrice
hors de pair dès le premier instant; le prétexte avait été qu'il ne faisait que
passer à Parme pour aller voir sa mère en Piémont. Au moment où un petit billet
charmant de la duchesse vint dire au prince que Fabrice attendait ses ordres,
Son Altesse s'ennuyait. Je vais voir, se dit-elle, un petit saint bien niais,
une mine plate ou sournoise. Le commandant de la place avait déjà rendu compte
de la première visite au tombeau de l'oncle archevêque. Le prince vit entrer un
grand jeune homme, que, sans ses bas violets, il eût pris pour quelque jeune
officier.
Cette petite surprise chassa l'ennui: voilà un gaillard, se
dit-il, pour lequel on va me demander Dieu sait quelles faveurs, toutes celles
dont je puis disposer. Il arrive, il doit être ému: je m'en vais faire de la
politique jacobine; nous verrons un peu comment il répondra.
Après les
premiers mots gracieux de la part du prince:
-- Eh bien!
Monsignore, dit-il à Fabrice, les peuples de Naples sont-ils heureux? Le
roi est-il aimé?
-- Altesse Sérénissime, répondit Fabrice sans hésiter
un instant, j'admirais, en passant dans la rue, l'excellente tenue des soldats
des divers régiments de S.M. le Roi; la bonne compagnie est respectueuse envers
ses maîtres comme elle doit l'être; mais j'avouerai que de la vie je n'ai
souffert que les gens des basses classes me parlassent d'autre chose que du
travail pour lequel je les paie.
-- Peste! dit le prince, quel
sacre! voici un oiseau bien stylé, c'est l'esprit de la Sanseverina.
Piqué au jeu, le prince employa beaucoup d'adresse à faire parler Fabrice sur ce
sujet si scabreux. Le jeune homme, animé par le danger, eut le bonheur de
trouver des réponses admirables: c'est presque de l'insolence que d'afficher de
l'amour pour son roi, disait-il, c'est de l'obéissance aveugle qu'on lui doit. A
la vue de tant de prudence le prince eut presque de l'humeur; il paraît que
voici un homme d'esprit qui nous arrive de Naples, et je n'aime pas cette
engeance ; un homme d'esprit a beau marcher dans les meilleurs principes et
même de bonne foi, toujours par quelque côté il est cousin germain de Voltaire
et de Rousseau.
Le prince se trouvait comme bravé par les manières si
convenables et les réponses tellement inattaquables du jeune échappé de collège;
ce qu'il avait prévu n'arrivait point: en un clin d'oeil il prit le ton de la
bonhomie, et, remontant, en quelques mots, jusqu'aux grands principes des
sociétés et du gouvernement, il débita, en les adaptant à la circonstance,
quelques phrases de Fénelon qu'on lui avait fait apprendre par coeur dès
l'enfance pour les audiences publiques.
-- Ces principes vous étonnent,
jeune homme, dit-il à Fabrice (il l'avait appelé monsignore au
commencement de l'audience, et il comptait lui donner du monsignore en le
congédiant, mais dans le courant de la conversation il trouvait plus adroit,
plus favorable aux tournures pathétiques, de l'interpeller par un petit nom
d'amitié); ces principes vous étonnent, jeune homme, j'avoue qu'ils ne
ressemblent guère aux tartines d'absolutisme (ce fut le mot) que l'on
peut lire tous les jours dans mon journal officiel... Mais, grand Dieu!
qu'est-ce que je vais vous citer là? ces écrivains du journal sont pour vous
bien inconnus.
-- Je demande pardon à Votre Altesse Sérénissime; non
seulement je lis le journal de Parme, qui me semble assez bien écrit, mais
encore je tiens, avec lui, que tout ce qui a été fait depuis la mort de Louis
XIV, en 1715, est à la fois un crime et une sottise. Le plus grand intérêt de
l'homme, c'est son salut, il ne peut pas y avoir deux façons de voir à ce sujet,
et ce bonheur-là doit durer une éternité. Les mots liberté,
justice, bonheur du plus grand nombre, sont infâmes et criminels:
ils donnent aux esprits l'habitude de la discussion et de la méfiance. Une
chambre des députés se défie de ce que ces gens-là appellent le
ministère. Cette fatale habitude de la méfiance une fois contractée,
la faiblesse humaine l'applique à tout, l'homme arrive à se méfier de la Bible,
des ordres de l'Eglise, de la tradition, etc., etc.; dès lors il est perdu.
Quand bien même, ce qui est horriblement faux et criminel à dire, cette méfiance
envers l'autorité des princes établis de Dieu donnerait le bonheur
pendant les vingt ou trente années de vie que chacun de nous peut prétendre,
qu'est-ce qu'un demi- siècle ou un siècle tout entier, comparé à une éternité de
supplices? etc.
On voyait, à l'air dont Fabrice parlait, qu'il cherchait
à arranger ses idées de façon à les faire saisir le plus facilement possible par
son auditeur, il était clair qu'il ne récitait pas une leçon.
Bientôt le
prince ne se soucia plus de lutter avec ce jeune homme dont les manières simples
et graves le gênaient.
-- Adieu, monsignore, lui dit-il
brusquement, je vois qu'on donne une excellente éducation dans l'Académie
ecclésiastique de Naples, et il est tout simple que quand ces bons préceptes
tombent sur un esprit aussi distingué, on obtienne des résultats brillants.
Adieu; et il lui tourna le dos.
Je n'ai point plu à cet animal-là, se
dit Fabrice.
Maintenant il nous reste à voir, dit le prince dès qu'il
fut seul, si ce beau jeune homme est susceptible de passion pour quelque chose;
en ce cas il serait complet... Peut-on répéter avec plus d'esprit les leçons de
la tante? Il me semblait l'entendre parler; s'il y avait une révolution chez
moi, ce serait elle qui rédigerait le Moniteur, comme jadis la San Felice
à Naples! Mais la San Felice, malgré ses vingt-cinq ans et sa beauté, fut un peu
pendue! Avis aux femmes de trop d'esprit. En croyant Fabrice l'élève de sa
tante, le prince se trompait: les gens d'esprit qui naissent sur le trône ou à
côté perdent bientôt toute finesse de tact; ils proscrivent, autour d'eux, la
liberté de conversation qui leur paraît grossièreté; ils ne veulent voir que des
masques et prétendent juger de la beauté du teint; le plaisant c'est qu'ils se
croient beaucoup de tact. Dans ce cas-ci, par exemple, Fabrice croyait à peu
près tout ce que nous lui avons entendu dire; il est vrai qu'il ne songeait pas
deux fois par mois à tous ces grands principes. Il avait des goûts vifs, il
avait de l'esprit, mais il avait la foi.
Le goût de la liberté, la mode
et le culte du bonheur du plus grand nombre, dont le XIXe siècle s'est
entiché, n'étaient à ses yeux qu'une hérésie qui passera comme les
autres, mais après avoir tué beaucoup d'âmes, comme la peste tandis qu'elle
règne dans une contrée tue beaucoup de corps. Et malgré tout cela Fabrice lisait
avec délices les journaux français, et faisait même des imprudences pour s'en
procurer.
Comme Fabrice revenait tout ébouriffé de son audience au
palais, et racontait à sa tante les diverses attaques du prince:
-- Il
faut, lui dit-elle, que tu ailles tout présentement chez le père Landriani,
notre excellent archevêque; vas-y à pied, monte doucement l'escalier, fais peu
de bruit dans les antichambres; si l'on te fait attendre, tant mieux, mille fois
tant mieux! en un mot, sois apostolique!
-- J'entends, dit
Fabrice, notre homme est un Tartufe.
-- Pas le moins du monde, c'est la
vertu même.
-- Même après ce qu'il a fait, reprit Fabrice étonné, lors
du supplice du comte Palanza?
-- Oui, mon ami, après ce qu'il a fait: le
père de notre archevêque était un commis au ministère des finances, un petit
bourgeois, voilà qui explique tout. Monseigneur Landriani est un homme d'un
esprit vif étendu, profond; il est sincère, il aime la vertu: je suis convaincue
que si un empereur Décius revenait au monde, il subirait le martyre comme le
Polyeucte de l'Opéra, qu'on nous donnait la semaine passée. Voilà le beau côté
de la médaille, voici le revers: dès qu'il est en présence du souverain, ou
seulement du premier ministre, il est ébloui de tant de grandeur, il se trouble,
il rougit; il lui est matériellement impossible de dire non. De là les choses
qu'il a faites, et qui lui ont valu cette cruelle réputation dans toute
l'Italie; mais ce qu'on ne sait pas, c'est que, lorsque l'opinion publique vint
l'éclairer sur le procès du comte Palanza, il s'imposa pour pénitence de vivre
au pain et à l'eau pendant treize semaines, autant de semaines qu'il y a de
lettres dans les noms Davide Palanza. Nous avons à cette cour un coquin
d'infiniment d'esprit, nommé Rassi, grand juge ou fiscal général, qui,
lors de la mort du comte Palanza, ensorcela le père Landriani. A l'époque de la
pénitence des treize semaines, le comte Mosca, par pitié et un peu par malice,
l'invitait à dîner une et même deux fois par semaine; le bon archevêque, pour
faire sa cour, dînait comme tout le monde. Il eût cru qu'il y avait rébellion et
jacobinisme à afficher une pénitence pour une action approuvée du souverain.
Mais l'on savait que, pour chaque dîner, où son devoir de fidèle sujet l'avait
obligé à manger comme tout le monde, il s'imposait une pénitence de deux
journées de nourriture au pain et à l'eau.
Monseigneur Landriani, esprit
supérieur, savant du premier ordre, n'a qu'un faible, il veut être aimé :
ainsi, attendris-toi en le regardant, et, à la troisième visite, aime-le tout à
fait. Cela, joint à ta naissance, te fera adorer tout de suite. Ne marque pas de
surprise s'il te reconduit jusque sur l'escalier, aie l'air d'être accoutumé à
ces façons; c'est un homme né à genoux devant la noblesse. Du reste, sois
simple, apostolique, pas d'esprit, pas de brillant, pas de repartie prompte; si
tu ne l'effarouches point, il se plaira avec toi; songe qu'il faut que de son
propre mouvement il te fasse son grand vicaire. Le comte et moi nous serons
surpris et même fâchés de ce trop rapide avancement, cela est essentiel
vis-à-vis du souverain.
Fabrice courut à l'archevêché: par un bonheur
singulier, le valet de chambre du bon prélat, un peu sourd, n'entendit pas le
nom del Dongo ; il annonça un jeune prêtre, nommé Fabrice; l'archevêque
se trouvait avec un curé de moeurs peu exemplaires, et qu'il avait fait venir
pour le gronder. Il était en train de faire une réprimande, chose très pénible
pour lui, et ne voulait pas avoir ce chagrin sur le coeur plus longtemps; il fit
donc attendre trois quarts d'heure le petit neveu du grand archevêque Ascanio
del Dongo.
Comment peindre ses excuses et son désespoir quand, après
avoir reconduit le curé jusqu'à la seconde antichambre, et lorsqu'il demandait
en repassant à cet homme qui attendait, en quoi il pouvait le servir, il
aperçut les bas violets et entendit le nom Fabrice del Dengo? La chose parut si
plaisante à notre héros, que, dès cette première visite, il hasarda de baiser la
main du saint prélat, dans un transport de tendresse. Il fallait entendre
l'archevêque répéter avec désespoir: Un del Dongo attendre dans mon antichambre!
Il se crut obligé, en forme d'excuse, de lui raconter toute l'anecdote du curé,
ses torts, ses réponses, etc.
Est-il bien possible, se disait Fabrice en
revenant au palais Sanseverina, que ce soit là l'homme qui a fait hâter le
supplice de ce pauvre comte Palanza!
-- Que pense Votre Excellence, lui
dit en riant le comte Mosca, en le voyant rentrer chez la duchesse (le comte ne
voulait pas que Fabrice l'appelât Excellence).
-- Je tombe des nues; je
ne connais rien au caractère des hommes: j'aurais parié, si je n'avais pas su
son nom, que celui-ci ne peut voir saigner un poulet.
-- Et vous auriez
gagné, reprit le comte; mais quand il est devant le prince, ou seulement devant
moi, il ne peut dire non. A la vérité, pour que je produise tout mon effet, il
faut que j'aie le grand cordon jaune passé par-dessus l'habit; en frac il me
contredirait, aussi je prends toujours un uniforme pour le recevoir. Ce n'est
pas à nous à détruire le prestige du pouvoir, les journaux français le
démolissent bien assez vite; à peine si la manie respectante vivra autant
que nous, et vous, mon neveu, vous survivrez au respect. Vous, vous serez bon
homme!
Fabrice se plaisait fort dans la société du comte: c'était le
premier homme supérieur qui eût daigné lui parler sans comédie; d'ailleurs ils
avaient un goût commun, celui des antiquités et des fouilles. Le comte, de son
côté, était flatté de l'extrême attention avec laquelle le jeune homme
l'écoutait; mais il y avait une objection capitale: Fabrice occupait un
appartement dans le palais Sanseverina, passait sa vie avec la duchesse,
laissait voir en toute innocence que cette intimité faisait son bonheur, et
Fabrice avait des yeux, un teint d'une fraîcheur désespérante.
De longue
main, Ranuce-Ernest IV, qui trouvait rarement de cruelles, était piqué de ce que
la vertu de la duchesse, bien connue à la cour, n'avait pas fait une exception
en sa faveur. Nous l'avons vu, l'esprit et la présence d'esprit de Fabrice
l'avaient choqué dès le premier jour. Il prit mal l'extrême amitié que sa tante
et lui se montraient à l'étourdie; il prêta l'oreille avec une extrême attention
aux propos de ses courtisans, qui furent infinis. L'arrivée de ce jeune homme et
l'audience si extraordinaire qu'il avait obtenue firent pendant un mois à la
cour la nouvelle et l'étonnement; sur quoi le prince eut une idée.
Il
avait dans sa garde un simple soldat qui supportait le vin d'une admirable
façon; cet homme passait sa vie au cabaret, et rendait compte de l'esprit du
militaire directement au souverain. Carlone manquait d'éducation, sans quoi
depuis longtemps il eût obtenu de l'avancement. Or, sa consigne était de se
trouver devant le palais tous les jours quand midi sonnait à la grande horloge.
Le prince alla lui-même un peu avant midi disposer d'une certaine façon la
persienne d'un entre-sol tenant à la pièce où Son Altesse s'habillait. Il
retourna dans cet entre-sol un peu après que midi eut sonné, il y trouva le
soldat; le prince avait dans sa poche une feuille de papier et une écritoire, il
dicta au soldat le billet que voici:
«Votre Excellence a beaucoup
d'esprit, sans doute, et c'est grâce à sa profonde sagacité que nous voyons cet
Etat si bien gouverné. Mais, mon cher comte, de si grands succès ne marchent
point sans un peu d'envie, et je crains fort qu'on ne rie un peu à vos dépens,
si votre sagacité ne devine pas qu'un certain beau jeune homme a eu le bonheur
d'inspirer, malgré lui peut-être, un amour des plus singuliers. Cet heureux
mortel n'a, dit-on, que vingt-trois ans, et, cher comte, ce qui complique la
question, c'est que vous et moi nous avons beaucoup plus que le double de cet
âge. Le soir, à une certaine distance, le comte est charmant, sémillant, homme
d'esprit, aimable au possible; mais le matin, dans l'intimité, à bien prendre
les choses, le nouveau venu a peut-être plus d'agréments. Or, nous autres
femmes, nous faisons grand cas de cette fraîcheur de la jeunesse, surtout quand
nous avons passé la trentaine. Ne parle-t-on pas déjà de fixer cet aimable
adolescent à notre cour, par quelque belle place? Et quelle est donc la personne
qui en parle le plus souvent à votre Excellence? »
Le prince prit la
lettre et donna deux écus au soldat.
-- Ceci outre vos appointements,
lui dit-il d'un air morne; le silence absolu envers tout le monde, ou bien la
plus humide des basses fosses à la citadelle. Le prince avait dans son bureau
une collection d'enveloppes avec les adresses de la plupart des gens de la cour,
de la main de ce même soldat qui passait pour ne pas savoir écrire, et
n'écrivait jamais même ses rapports de police: le prince choisit celle qu'il
fallait.
Quelques heures plus tard, le comte Mosca reçut une lettre par
la poste; on avait calculé l'heure où elle pourrait arriver, et au moment où le
facteur, qu'on avait vu entrer tenant une petite lettre à la main, sortit du
palais du ministère, Mosca fut appelé chez Son Altesse. Jamais le favori n'avait
paru dominé par une plus noire tristesse; pour en jouir plus à l'aise, le prince
lui cria en le voyant:
-- J'ai besoin de me délasser en jasant au hasard
avec l'ami, et non pas de travailler avec le ministre. Je jouis ce soir d'un mal
à la tête fou, et de plus il me vient des idées noires.
Faut-il parler
de l'humeur abominable qui agitait le Premier ministre, comte Mosca de la
Rovère, à l'instant où il lui fut permis de quitter son auguste maître?
Ranuce-Ernest IV était parfaitement habile dans l'art de torturer un coeur, et
je pourrais faire ici sans trop d'injustice la comparaison du tigre qui aime à
jouer avec sa proie.
Le comte se fit reconduire chez lui au galop; il
cria en passant qu'on ne laissât monter âme qui vive, fit dire à
l'auditeur de service qu'il lui rendait la liberté (savoir un être humain
à portée de sa voix lui était odieux), et courut s'enfermer dans la grande
galerie de tableaux. Là enfin il put se livrer à toute sa fureur; là il passa la
soirée sans lumières à se promener au hasard, comme un homme hors de lui. Il
cherchait à imposer silence à son coeur, pour concentrer toute la force de son
attention dans la discussion du parti à prendre. Plongé dans des angoisses qui
eussent fait pitié à son plus cruel ennemi, il se disait: L'homme que j'abhorre
loge chez la duchesse, passe tous ses moments avec elle. Dois-je tenter de faire
parler une de ses femmes? Rien de plus dangereux; elle est si bonne; elle les
paie bien! elle en est adorée! (Et de qui, grand Dieu, n'est-elle pas adorée!)
Voici la question, reprenait-il avec rage:
Faut-il laisser deviner la
jalousie qui me dévore, ou ne pas en parler?
Si je me tais, on ne se
cachera point de moi. Je connais Gina, c'est une femme toute de premier
mouvement; sa conduite est imprévue même pour elle; si elle veut se tracer un
rôle d'avance, elle s'embrouille; toujours, au moment de l'action, il lui vient
une nouvelle idée qu'elle suit avec transport comme étant ce qu'il y a de mieux
au monde, et qui gâte tout.
Ne disant mot de mon martyre, on ne se cache
point de moi et je vois tout ce qui peut se passer...
Oui, mais en
parlant, je fais naître d'autres circonstances; je fais faire des réflexions; je
préviens beaucoup de ces choses horribles qui peuvent arriver... Peut-être on
l'éloigne (le comte respira), alors j'ai presque partie gagnée; quand même on
aurait un peu d'humeur dans le moment, je la calmerai... et cette humeur quoi de
plus naturel?... elle l'aime comme un fils depuis quinze ans. Là gît tout mon
espoir: comme un fils... mais elle a cessé de le voir depuis sa fuite
pour Waterloo; mais en revenant de Naples, surtout pour elle, c'est un autre
homme. Un autre homme, répéta-t-il avec rage, et cet homme est charmant;
il a surtout cet air naïf et tendre et cet oeil souriant qui promettent tant de
bonheur! et ces yeux-là la duchesse ne doit pas être accoutumée à les trouver à
notre cour!... Ils y sont remplacés par le regard morne et sardonique. Moi-même,
poursuivi par les affaires, ne régnant que par mon influence sur un homme qui
voudrait me tourner en ridicule, quels regards dois-je avoir souvent? Ah!
quelques soins que je prenne, c'est surtout mon regard qui doit être vieux en
moi! Ma gaieté n'est-elle pas toujours voisine de l'ironie?... Je dirai plus,
ici il faut être sincère, ma gaieté ne laisse-t-elle pas entrevoir, comme chose
toute proche, le pouvoir absolu... et la méchanceté? Est-ce que quelquefois je
ne me dis pas à moi-même, surtout quand on m'irrite: Je puis ce que je veux? et
même j'ajoute une sottise: je dois être plus heureux qu'un autre, puisque je
possède ce que les autres n'ont pas: le pouvoir souverain dans les trois quarts
des choses. Eh bien! soyons juste; l'habitude de cette pensée doit gâter mon
sourire... doit me donner un air d'égoïsme... content... Et, comme son sourire à
lui est charmant! il respire le bonheur facile de la première jeunesse, et il le
fait naître.
Par malheur pour le comte, ce soir-là le temps était chaud,
étouffé, annonçant la tempête; de ces temps, en un mot, qui, dans ces pays-là,
portent aux résolutions extrêmes. Comment rapporter tous les raisonnements,
toutes les façons de voir ce qui lui arrivait, qui, durant trois mortelles
heures, mirent à la torture cet homme passionné? Enfin le parti de la prudence
l'emporta, uniquement par suite de cette réflexion: Je suis fou, probablement;
en croyant raisonner, je ne raisonne pas; je me retourne seulement pour chercher
une position moins cruelle, je passe sans la voir à côté de quelque raison
décisive. Puisque je suis aveuglé par l'excessive douleur, suivons cette règle,
approuvée de tous les gens sages, qu'on appelle prudence.
D'ailleurs, une fois que j'ai prononcé le mot fatal jalousie, mon
rôle est tracé à tout jamais. Au contraire, ne disant rien aujourd'hui, je puis
parler demain, je reste maître de tout. La crise était trop forte, le comte
serait devenu fou, si elle eût duré. Il fut soulagé pour quelques instants, son
attention vint à s'arrêter sur la lettre anonyme. De quelle part pouvait-elle
venir? Il y eut là une recherche de noms, et un jugement à propos de chacun
d'eux, qui fit diversion. A la fin le comte se rappela un éclair de malice qui
avait jailli de l'oeil du souverain quand il en était venu à dire vers la fin de
l'audience: Oui, cher ami convenons-en, les plaisirs et les soins de l'ambition
la plus heureuse, même du pouvoir sans bornes, ne sont rien auprès du bonheur
intime que donnent les relations de tendresse et d'amour. Je suis homme avant
d'être prince, et, quand j'ai le bonheur d'aimer, ma maîtresse s'adresse à
l'homme et non au prince. Le comte rapprocha ce moment de bonheur malin de cette
phrase de la lettre: C'est grâce à votre profonde sagacité que nous voyons
cet état si bien gouverné. Cette phrase est du prince, s'écria-t-il, chez un
courtisan elle serait d'une imprudence gratuite; la lettre vient de Son Altesse.
Ce problème résolu, la petite joie causée par le plaisir de deviner fut
bientôt effacée par la cruelle apparition des grâces charmantes de Fabrice, qui
revint de nouveau. Ce fut comme un poids énorme qui retomba sur le coeur du
malheureux. Qu'importe de qui soit la lettre anonyme! s'écria-t-il avec fureur,
le fait qu'elle me dénonce en existe-t-il moins? Ce caprice peut changer ma vie,
dit-il comme pour s'excuser d'être tellement fou. Au premier moment, si elle
l'aime d'une certaine façon, elle part avec lui pour Belgirate, pour la Suisse,
pour quelque coin du monde. Elle est riche, et d'ailleurs, dût-elle vivre avec
quelques louis chaque année, que lui importe? Ne m'avouait-elle pas, il n'y a
pas huit jours, que son palais, si bien arrangé, si magnifique, l'ennuie? Il
faut du nouveau à cette âme si jeune! Et avec quelle simplicité se présente
cette félicité nouvelle! elle sera entraînée avant d'avoir songé au danger,
avant d'avoir songé à me plaindre! Et je suis pourtant si malheureux! s'écria le
comte fondant en larmes.
Il s'était juré de ne pas aller chez la
duchesse ce soir-là, mais il n'y put tenir; jamais ses yeux n'avaient eu une
telle soif de la regarder. Sur le minuit il se présenta chez elle; il la trouva
seule avec son neveu, à dix heures elle avait renvoyé tout le monde et fait
fermer sa porte.
A l'aspect de l'intimité tendre qui régnait entre ces
deux êtres, et de la joie naïve de la duchesse, une affreuse difficulté s'éleva
devant les yeux du comte, et à l'improviste! il n'y avait pas songé durant la
longue délibération dans la galerie de tableaux: comment cacher sa jalousie?
Ne sachant à quel prétexte avoir recours, il prétendit que ce soir-là,
il avait trouvé le prince excessivement prévenu contre lui, contredisant toutes
ses assertions, etc., etc. Il eut la douleur de voir la duchesse l'écouter à
peine, et ne faire aucune attention à ces circonstances qui, l'avant-veille
encore, l'auraient jetée dans des raisonnements infinis. Le comte regarda
Fabrice: jamais cette belle figure lombarde ne lui avait paru si simple et si
noble! Fabrice faisait plus d'attention que la duchesse aux embarras qu'il
racontait.
Réellement, se dit-il, cette tête joint l'extrême bonté à
l'expression d'une certaine joie naïve et tendre qui est irrésistible. Elle
semble dire: il n'y a que l'amour et le bonheur qu'il donne qui soient choses
sérieuses en ce monde. Et pourtant arrive- t-on à quelque détail où l'esprit
soit nécessaire, son regard se réveille et vous étonne, et l'on reste confondu.
Tout est simple à ses yeux parce que tout est vu de haut. Grand Dieu!
comment combattre un tel ennemi? Et après tout, qu'est-ce que la vie sans
l'amour de Gina? Avec quel ravissement elle semble écouter les charmantes
saillies de cet esprit si jeune, et qui, pour une femme, doit sembler unique au
monde!
Une idée atroce saisit le comte comme une crampe: le poignarder
là devant elle, et me tuer après?
Il fit un tour dans la chambre se
soutenant à peine sur ses jambes, mais la main serrée convulsivement autour du
manche de son poignard. Aucun des deux ne faisait attention à ce qu'il pouvait
faire. Il dit qu'il allait donner un ordre à son laquais, on ne l'entendit même
pas; la duchesse riait tendrement d'un mot que Fabrice venait de lui adresser.
Le comte s'approcha d'une lampe dans le premier salon, et regarda si la pointe
de son poignard était bien affilée. Il faut être gracieux et de manières
parfaites envers ce jeune homme, se disait-il en revenant et se rapprochant
d'eux.
Il devenait fou; il lui sembla qu'en se penchant ils se donnaient
des baisers, là, sous ses yeux. Cela est impossible en ma présence, se dit-il;
ma raison s'égare. Il faut se calmer; si j'ai des manières rudes, la duchesse
est capable, par simple pique de vanité, de le suivre à Belgirate; et là, ou
pendant le voyage, le hasard peut amener un mot qui donnera un nom à ce qu'ils
sentent l'un pour l'autre; et après, en un instant, toutes les conséquences.
La solitude rendra ce mot décisif, et d'ailleurs, une fois la duchesse
loin de moi, que devenir? et si, après beaucoup de difficultés surmontées du
côté du prince, je vais montrer ma figure vieille et soucieuse à Belgirate, quel
rôle jouerais-je au milieu de ces gens fous de bonheur?
Ici même que
suis-je autre chose que le terzo incomodo (cette belle langue italienne
est toute faite pour l'amour)! Terzo incomodo (un tiers présent qui
incommode)! Quelle douleur pour un homme d'esprit de sentir qu'on joue ce rôle
exécrable, et de ne pouvoir prendre sur soi de se lever et de s'en aller!
Le comte allait éclater ou du moins trahir sa douleur par la
décomposition de ses traits. Comme en faisant des tours dans le salon, il se
trouvait près de la porte, il prit la fuite en criant d'un air bon et intime:
Adieu vous autres! il faut éviter le sang, se dit-il.
Le lendemain de
cette horrible soirée, après une nuit passée tantôt à se détailler les avantages
de Fabrice, tantôt dans les affreux transports de la plus cruelle jalousie, le
comte eut l'idée de faire appeler un jeune valet de chambre à lui; cet homme
faisait la cour à une jeune fille nommée Chékina, l'une des femmes de chambre de
la duchesse et sa favorite. Par bonheur ce jeune domestique était fort rangé
dans sa conduite, avare même, et il désirait une place de concierge dans l'un
des établissements publics de Parme. Le comte ordonna à cet homme de faire venir
à l'instant Chékina, sa maîtresse. L'homme obéit, et une heure plus tard le
comte parut à l'improviste dans la chambre où cette fille se trouvait avec son
prétendu. Le comte les effraya tous deux par la quantité d'or qu'il leur donna
puis il adressa ce peu de mots à la tremblante Chékina en la regardant entre les
deux yeux.
-- La duchesse fait-elle l'amour avec Monsignore?
--
Non, dit cette fille prenant sa résolution après un moment de silence;... non,
pas encore, mais il baise souvent les mains de madame, en riant il est
vrai, mais avec transport.
Ce témoignage fut complété par cent réponses
à autant de questions furibondes du comte; sa passion inquiète fit bien gagner à
ces pauvres gens l'argent qu'il leur avait jeté: il finit par croire à ce qu'on
lui disait, et fut moins malheureux. -- Si jamais la duchesse se doute de cet
entretien, dit-il à Chékina, j'enverrai votre prétendu passer vingt ans à la
forteresse, et vous ne le reverrez qu'en cheveux blancs.
Quelques jours
se passèrent pendant lesquels Fabrice à son tour perdit toute sa gaieté.
-- Je t'assure, disait-il à la duchesse, que le comte Mosca a de
l'antipathie pour moi.
-- Tant pis pour Son Excellence, répondait-elle
avec une sorte d'humeur.
Ce n'était point là le véritable sujet
d'inquiétude qui avait fait disparaître la gaieté de Fabrice. La position où le
hasard me place n'est pas tenable, se disait-il. Je suis bien sûr qu'elle ne
parlera jamais, elle aurait horreur d'un mot trop significatif comme d'un
inceste. Mais si un soir, après une journée imprudente et folle elle vient à
faire l'examen de sa conscience, si elle croit que j'ai pu deviner le goût
qu'elle semble prendre pour moi, quel rôle jouerais-je à ses yeux? exactement le
casto Giuseppe (proverbe italien, allusion au rôle ridicule de Joseph
avec la femme de l'eunuque Putiphar).
Faire entendre par une belle
confidence que je ne suis pas susceptible d'amour sérieux? je n'ai pas assez de
tenue dans l'esprit pour énoncer ce fait de façon à ce qu'il ne ressemble pas
comme deux gouttes d'eau à une impertinence. Il ne me reste que la ressource
d'une grande passion laissée à Naples, en ce cas, y retourner pour vingt-quatre
heures: ce parti est sage, mais c'est bien de la peine! Resterait un petit amour
de bas étage à Parme, ce qui peut déplaire; mais tout est préférable au rôle
affreux de l'homme qui ne veut pas deviner. Ce dernier parti pourrait, il est
vrai, compromettre mon avenir; il faudrait, à force de prudence et en achetant
la discrétion, diminuer le danger. Ce qu'il y avait de cruel au milieu de toutes
ces pensées, c'est que réellement Fabrice aimait la duchesse de bien loin plus
qu'aucun être au monde. Il faut être bien maladroit, se disait-il avec colère,
pour tant redouter de ne pouvoir persuader ce qui est si vrai! Manquant
d'habileté pour se tirer de cette position, il devint sombre et chagrin. Que
serait-il de moi, grand Dieu! si je me brouillais avec le seul être au monde
pour qui j'aie un attachement passionné? D'un autre côté, Fabrice ne pouvait se
résoudre à gâter un bonheur si délicieux par un mot indiscret. Sa position était
si remplie de charmes! l'amitié intime d'une femme si aimable et si jolie était
si douce! Sous les rapports plus vulgaires de la vie, sa protection lui faisait
une position si agréable à cette cour, dont les grandes intrigues, grâce à elle
qui les lui expliquait, l'amusaient comme une comédie! Mais au premier moment je
puis être réveillé par un coup de foudre! se disait-il. Ces soirées si gaies, si
tendres, passées presque en tête à tête avec une femme si piquante, si elles
conduisent à quelque chose de mieux, elle croira trouver en moi un amant; elle
me demandera des transports, de la folie, et je n'aurai toujours à lui offrir
que l'amitié la plus vive, mais sans amour; la nature m'a privé de cette sorte
de folie sublime. Que de reproches n'ai-je pas eu à essuyer à cet égard! Je
crois encore entendre la duchesse d'A ***, et je me moquais de la duchesse! Elle
croira que je manque d'amour pour elle, tandis que c'est l'amour qui manque en
moi; jamais elle ne voudra me comprendre. Souvent à la suite d'une anecdote sur
la cour contée par elle avec cette grâce, cette folie qu'elle seule au monde
possède, et d'ailleurs nécessaire à mon instruction ion, je lui baise les mains
et quelquefois la joue. Que devenir si cette main presse la mienne d'une
certaine façon?
Fabrice paraissait chaque jour dans les maisons les plus
considérées et les moins gaies de Parme. Dirigé par les conseils habiles de la
duchesse, il faisait une cour savante aux deux princes père et fils, à la
princesse Clara-Paolina et à monseigneur l'archevêque. Il avait des succès, mais
qui ne le consolaient point de la peur mortelle de se brouiller avec la
duchesse.
Livre Premier - Chapitre VIII.
Ainsi moins
d'un mois seulement après son arrivée à la cour, Fabrice avait tous les chagrins
d'un courtisan, et l'amitié intime qui faisait le bonheur de sa vie était
empoisonnée. Un soir, tourmenté par ces idées, il sortit de ce salon de la
duchesse où il avait trop l'air d'un amant régnant; errant au hasard dans la
ville, il passa devant le théâtre qu'il vit éclairé; il entra. C'était une
imprudence gratuite chez un homme de sa robe et qu'il s'était bien promis
d'éviter à Parme, qui après tout n'est qu'une petite ville de quarante mille
habitants. Il est vrai que dès les premiers jours il s'était affranchi de son
costume officiel; le soir, quand il n'allait pas dans le très grand monde, il
était simplement vêtu de noir comme un homme en deuil.
Au théâtre il
prit une loge du troisième rang pour n'être pas vu; l'on donnait la Jeune
Hôtesse, de Goldoni. Il regardait l'architecture de la salle: à peine
tournait-il les yeux vers la scène. Mais le public nombreux éclatait de rire à
chaque instant; Fabrice jeta les yeux sur la jeune actrice qui faisait le rôle
de l'hôtesse, il la trouva drôle. Il regarda avec plus d'attention, elle lui
sembla tout à fait gentille et surtout remplie de naturel: c'était une jeune
fille naïve qui riait la première des jolies choses que Goldoni mettait dans sa
bouche, et qu'elle avait l'air tout étonnée de prononcer. Il demanda comment
elle s'appelait, on lui dit: Marietta Valserra.
Ah! pensa-t-il,
elle a pris mon nom, c'est singulier; malgré ses projets il ne quitta le théâtre
qu'à la fin de la pièce. Le lendemain il revint; trois jours après il savait
l'adresse de la Marietta Valserra.
Le soir même du jour où il s'était
procuré cette adresse avec assez de peine, il remarqua que le comte lui faisait
une mine charmante. Le pauvre amant jaloux, qui avait toutes les peines du monde
à se tenir dans les bornes de la prudence, avait mis des espions à la suite du
jeune homme, et son équipée du théâtre lui plaisait. Comment peindre la joie du
comte lorsque le lendemain du jour où il avait pu prendre sur lui d'être aimable
avec Fabrice, il apprit que celui-ci, à la vérité à demi déguisé par une longue
redingote bleue, avait monté jusqu'au misérable appartement que la Marietta
Valserra occupait au quatrième étage d'une vieille maison derrière le théâtre?
Sa joie redoubla lorsqu'il sut que Fabrice s'était présenté sous un faux nom, et
avait eu l'honneur d'exciter la jalousie d'un mauvais garnement nommé Giletti,
lequel à la ville jouait les troisièmes rôles de valet, et dans les villages
dansait sur la corde. Ce noble amant de la Marietta se répandait en injures
contre Fabrice et disait qu'il voulait le tuer.
Les troupes d'opéra sont
formées par un impresario qui engage de côté et d'autre les sujets qu'il
peut payer ou qu'il trouve libres, et la troupe amassée au hasard reste ensemble
une saison ou deux tout au plus. Il n'en est pas de même des compagnies
comiques ; tout en courant de ville en ville et changeant de résidence tous
les deux ou trois mois, elle n'en forme pas moins comme une famille dont tous
les membres s'aiment ou se haïssent. Il y a dans ces compagnies des ménages
établis que les beaux des villes où la troupe va jouer trouvent
quelquefois beaucoup de difficultés à désunir. C'est précisément ce qui arrivait
à notre héros: la petite Marietta l'aimait assez, mais elle avait une peur
horrible du Giletti qui prétendait être son maître unique et la surveillait de
près. Il protestait partout qu'il tuerait le monsignore, car il avait
suivi Fabrice et était parvenu à découvrir son nom. Ce Giletti était bien l'être
le plus laid et le moins fait pour l'amour: démesurément grand, il était
horriblement maigre, fort marqué de la petite vérole et un peu louche. Du reste,
plein des grâces de son métier, il entrait ordinairement dans les coulisses où
ses camarades étaient réunis, en faisant la roue sur les pieds et sur les mains
ou quelque autre tour gentil. Il triomphait dans les rôles où l'acteur doit
paraître la figure blanchie avec de la farine et recevoir ou donner un nombre
infini de coups de bâton. Ce digne rival de Fabrice avait 32 francs
d'appointements par mois et se trouvait fort riche.
Il sembla au comte
Mosca revenir des portes du tombeau, quand ses observateurs lui donnèrent la
certitude de tous ces détails. L'esprit aimable reparut; il sembla plus gai et
de meilleure compagnie que jamais dans le salon de la duchesse, et se garda bien
de rien lui dire de la petite aventure qui le rendait à la vie. Il prit même des
précautions pour qu'elle fût informée de tout ce qui se passait le plus tard
possible. Enfin il eut le courage d'écouter la raison qui lui criait en vain
depuis un mois que toutes les fois que le mérite d'un amant pâlit, cet amant
doit voyager.
Une affaire importante l'appela à Bologne, et deux fois
par jour des courriers du cabinet lui apportaient bien moins les papiers
officiels de ses bureaux que des nouvelles des amours de la petite Marietta, de
la colère du terrible Giletti et des entreprises de Fabrice.
Un des
agents du comte demanda plusieurs fois Arlequin squelette et pâté, l'un
des triomphes de Giletti (il sort du pâté au moment où son rival Brighella
l'entame et le bâtonne); ce fut un prétexte pour lui faire passer cent francs.
Giletti, criblé de dettes, se garda bien de parler de cette bonne aubaine, mais
devint d'une fierté étonnante.
La fantaisie de Fabrice se changea en
pique d'amour-propre (à son âge, les soucis l'avaient déjà réduit à avoir des
fantaisies )! La vanité le conduisait au spectacle; la petite fille
jouait fort gaiement et l'amusait; au sortir du théâtre il était amoureux pour
une heure. Le comte revint à Parme sur la nouvelle que Fabrice courait des
dangers réels; le Giletti, qui avait été dragon dans le beau régiment des
dragons Napoléon, parlait sérieusement de tuer Fabrice et prenait des mesures
pour s'enfuir ensuite en Romagne. Si le lecteur est très jeune, il se
scandalisera de notre admiration pour ce beau trait de vertu. Ce ne fut pas
cependant un petit effort d'héroïsme de la part du comte que celui de revenir de
Bologne; car enfin, souvent, le matin, il avait le teint fatigué, et Fabrice
avait tant de fraîcheur, tant de sérénité! Qui eût songé à lui faire un sujet de
reproche de la mort de Fabrice, arrivée en son absence, et pour une si sotte
cause? Mais il avait une de ces âmes rares qui se font un remords éternel d'une
action généreuse qu'elles pouvaient faire et qu'elles n'ont pas faite;
d'ailleurs il ne put supporter l'idée de voir la duchesse triste, et par sa
faute.
Il la trouva, à son arrivée, silencieuse et morne; voici ce qui
s'était passé: la petite femme de chambre, Chékina, tourmentée par les remords,
et jugeant de l'importance de sa faute par l'énormité de la somme qu'elle avait
reçue pour la commettre, était tombée malade. Un soir, la duchesse qui l'aimait
monta jusqu'à sa chambre. La petite fille ne put résister à cette marque de
bonté, elle fondit en larmes, voulut remettre à sa maîtresse ce qu'elle
possédait encore sur l'argent qu'elle avait reçu, et enfin eut le courage de lui
avouer les questions faites par le comte et ses réponses. La duchesse courut
vers la lampe qu'elle éteignit, puis dit à la petite Chékina qu'elle lui
pardonnait, mais à condition qu'elle ne dirait jamais un mot de cette étrange
scène à qui que ce fût; le pauvre comte, ajouta-t-elle d'un air léger, craint le
ridicule; tous les hommes sont ainsi.
La duchesse se hâta de descendre
chez elle. A peine enfermée dans sa chambre, elle fondit en larmes; elle
trouvait quelque chose d'horrible dans l'idée de faire l'amour avec ce Fabrice
qu'elle avait vu naître, et pourtant que voulait dire sa conduite?
Telle
avait été la première cause de la noire mélancolie dans laquelle le comte la
trouva plongée; lui arrivé, elle eut des accès d'impatience contre lui, et
presque contre Fabrice; elle eût voulu ne plus les revoir ni l'un ni l'autre;
elle était dépitée du rôle ridicule à ses yeux que Fabrice jouait auprès de la
petite Marietta; car le comte lui avait tout dit en véritable amoureux incapable
de garder un secret. Elle ne pouvait s'accoutumer à ce malheur: son idole avait
un défaut; enfin dans un moment de bonne amitié elle demanda conseil au comte,
ce fut pour celui-ci un instant délicieux et une belle récompense du mouvement
honnête qui l'avait fait revenir à Parme.
-- Quoi de plus simple! dit le
comte en riant; les jeunes gens veulent avoir toutes les femmes, puis le
lendemain, ils n'y pensent plus. Ne doit-il pas aller à Belgirate, voir la
marquise del Dongo? Eh bien! qu'il parte. Pendant son absence je prierai la
troupe comique de porter ailleurs ses talents, je paierai les frais de route;
mais bientôt nous le verrons amoureux de la première jolie femme que le hasard
conduira sur ses pas: c'est dans l'ordre, et je ne voudrais pas le voir
autrement... S'il est nécessaire, faites écrire par la marquise.
Cette
idée, donnée avec l'air d'une complète indifférence, fut un trait de lumière
pour la duchesse, elle avait peur de Giletti. Le soir le comte annonça, comme
par hasard, qu'il y avait un courrier qui, allant à Vienne passait par Milan;
trois jours après Fabrice recevait une lettre de sa mère. Il partit fort piqué
de n'avoir pu encore, grâce à la jalousie de Giletti, profiter des excellentes
intentions dont la petite Marietta lui faisait porter l'assurance par une
mammacia, vieille femme qui lui servait de mère.
Fabrice trouva
sa mère et une des ses soeurs à Belgirate, gros village piémontais, sur la rive
droite du lac Majeur; la rive gauche appartient au Milanais, et par conséquent à
l'Autriche. Ce lac, parallèle au lac de Côme, et qui court aussi du nord au
midi, est situé à une vingtaine de lieues plus au couchant. L'air des montagnes,
l'aspect majestueux et tranquille de ce lac superbe qui lui rappelait celui près
duquel il avait passé son enfance, tout contribua à changer en douce mélancolie
le chagrin de Fabrice, voisin de la colère. C'était avec une tendresse infinie
que le souvenir de la duchesse se présentait maintenant à lui; il lui semblait
que de loin il prenait pour elle cet amour qu'il n'avait jamais éprouvé pour
aucune femme; rien ne lui eût été plus pénible que d'en être à jamais séparé, et
dans ces dispositions, si la duchesse eût daigné avoir recours à la moindre
coquetterie, elle eût conquis ce coeur, par exemple, en lui opposant un rival.
Mais bien loin de prendre un parti aussi décisif, ce n'était pas sans se faire
de vifs reproches qu'elle trouvait sa pensée toujours attachée aux pas du jeune
voyageur. Elle se reprochait ce qu'elle appelait encore une fantaisie, comme si
c'eût été une horreur; elle redoubla d'attentions et de prévenances pour le
comte qui, séduit par tant de grâces, n'écoutait pas la saine raison qui
prescrivait un second voyage à Bologne.
La marquise del Dongo, pressée
par les noces de sa fille aînée qu'elle mariait à un duc milanais, ne put donner
que trois jours à son fils bien-aimé; jamais elle n'avait trouvé en lui une si
tendre amitié. Au milieu de la mélancolie qui s'emparait de plus en plus de
l'âme de Fabrice, une idée bizarre et même ridicule s'était présentée et tout à
coup s'était fait suivre. Oserons-nous dire qu'il voulait consulter l'abbé
Blanès? Cet excellent vieillard était parfaitement incapable de comprendre les
chagrins d'un coeur tiraillé par des passions puériles et presque égales en
force; d'ailleurs il eût fallu huit jours pour lui faire entrevoir seulement
tous les intérêts que Fabrice devait ménager à Parme; mais en songeant à le
consulter Fabrice retrouvait la fraîcheur de ses sensations de seize ans. Le
croira- t-on? ce n'était pas simplement comme homme sage, comme ami parfaitement
doué, que Fabrice voulait lui parler; l'objet de cette course et les sentiments
qui agitèrent notre héros pendant les cinquante heures qu'elle dura, sont
tellement absurdes que sans doute, dans l'intérêt du récit, il eût mieux valu
les supprimer. Je crains que la crédulité de Fabrice ne le prive de la sympathie
du lecteur; mais enfin, il était ainsi, pourquoi le flatter lui plutôt qu'un
autre? Je n'ai point flatté le comte Mosca ni le prince.
Fabrice donc,
puisqu'il faut tout dire, Fabrice reconduisit sa mère jusqu'au portde Laveno,
rive gauche du lac Majeur, rive autrichienne, où elle descendit vers les huit
heures du soir. (Le lac est considéré comme un pays neutre, et l'on ne demande
point de passeport à qui ne descend point à terre.) Mais à peine la nuit
fut-elle venue qu'il se fit débarquer sur cette même rive autrichienne, au
milieu d'un petit bois qui avance dans les flots. Il avait loué une
sediola, sorte de tilbury champêtre et rapide, à l'aide duquel il put
suivre, à cinq cents pas de distance, la voiture de sa mère; il était déguisé en
domestique de la casa del Dongo, et aucun des nombreux employés de la
police ou de la douane n'eut l'idée de lui demander son passeport. A un quart de
lieue de Côme, où la marquise et sa fille devaient s'arrêter pour passer la
nuit, il prit un sentier à gauche, qui, contournant le bourg de Vico, se réunit
ensuite à un petit chemin récemment établi sur l'extrême bord du lac. Il était
minuit, et Fabrice pouvait espérer de ne rencontrer aucun gendarme. Les arbres
des bouquets de bois que le petit chemin traversait à chaque instant dessinaient
le noir contour de leur feuillage sur un ciel étoilé, mais voilé par une brume
légère. Les eaux et le ciel étaient d'une tranquillité profonde; l'âme de
Fabrice ne put résister à cette beauté sublime; il s'arrêta, puis s'assit sur un
rocher qui s'avançait dans le lac, formant comme un petit promontoire. Le
silence universel n'était troublé, à intervalles égaux, que par la petite lame
du lac qui venait expirer sur la grève. Fabrice avait un coeur italien; j'en
demande pardon pour lui: ce défaut, qui le rendra moins aimable, consistait
surtout en ceci: il n'avait de vanité que par accès, et l'aspect seul de la
beauté sublime le portait à l'attendrissement, et ôtait à ses chagrins leur
pointe âpre et dure. Assis sur son rocher isolé, n'ayant plus à se tenir en
garde contre les agents de la police, protégé par la nuit profonde et le vaste
silence, de douces larmes mouillèrent ses yeux, et il trouva là, à peu de frais,
les moments les plus heureux qu'il eût goûtés depuis longtemps.
Il
résolut de ne jamais dire de mensonges à la duchesse, et c'est parce qu'il
l'aimait à l'adoration en ce moment, qu'il se jura de ne jamais lui dire
qu'il l'aimait ; jamais il ne prononcerait auprès d'elle le mot d'amour,
puisque la passion que l'on appelle ainsi était étrangère à son coeur. Dans
l'enthousiasme de générosité et de vertu qui faisait sa félicité en ce moment,
il prit la résolution de lui tout dire à la première occasion: son coeur n'avait
jamais connu l'amour. Une fois ce parti courageux bien adopté, il se sentit
comme délivré d'un poids énorme. Elle me dira peut-être quelques mots sur
Marietta: eh bien! je ne reverrai jamais la petite Marietta, se répondit-il à
lui-même avec gaieté.
La chaleur accablante qui avait régné pendant la
journée commençait à être tempérée par la brise du matin. Déjà l'aube dessinait
par une faible lueur blanche les pics des Alpes qui s'élèvent au nord et à
l'orient du lac de Côme. Leurs masses, blanchies par les neiges, même au mois de
juin, se dessinent sur l'azur clair d'un ciel toujours pur à ces hauteurs
immenses. Une branche des Alpes s'avançant au midi vers l'heureuse Italie sépare
les versants du lac de Côme de ceux du lac de Garde. Fabrice suivait de l'oeil
toutes les branches de ces montagnes sublimes, l'aube en s'éclaircissant venait
marquer les vallées qui les séparent en éclairant la brume légère qui s'élevait
du fond des gorges.
Depuis quelques instants Fabrice s'était remis en
marche; il passa la colline qui forme la presqu'île de Durini, et enfin parut à
ses yeux ce clocher du village de Grianta, où si souvent il avait fait des
observations d'étoiles avec l'abbé Blanès. Quelle n'était pas mon ignorance en
ce temps-là! Je ne pouvais comprendre, se disait-il, même le latin ridicule de
ces traités d'astrologie que feuilletait mon maître, et je crois que je les
respectais surtout parce que, n'y entendant que quelques mots par-ci par-là, mon
imagination se chargeait de leur prêter un sens, et le plus romanesque possible.
Peu à peu sa rêverie prit un autre cours. Y aurait-il quelque chose de
réel dans cette science? Pourquoi serait-elle différente des autres? Un certain
nombre d'imbéciles et de gens adroits conviennent entre eux qu'ils savent le
mexicain , par exemple; ils s'imposent en cette qualité à la société qui
les respecte et aux gouvernements qui les paient. On les accable de faveurs
précisément parce qu'ils n'ont point d'esprit, et que le pouvoir n'a pas à
craindre qu'ils soulèvent les peuples et fassent du pathos à l'aide des
sentiments généreux! Par exemple le père Bari, auquel Ernest IV vient d'accorder
quatre mille francs de pension et la croix de son ordre pour avoir restitué
dix-neuf vers d'un dithyrambe grec!
Mais, grand Dieu! ai-je bien le
droit de trouver ces choses-là ridicules? Est-ce bien à moi de me plaindre? se
dit-il tout à coup en s'arrêtant, est-ce que cette même croix ne vient pas
d'être donnée à mon gouverneur de Naples? Fabrice éprouva un sentiment de
malaise profond; le bel enthousiasme de vertu qui naguère venait de faire battre
son coeur se changeait dans le vil plaisir d'avoir une bonne part dans un vol.
Eh bien! se dit-il enfin avec les yeux éteints d'un homme mécontent de soi,
puisque ma naissance me donne le droit de profiter de ces abus, il serait d'une
insigne duperie à moi de n'en pas prendre ma part; mais il ne faut point
m'aviser de les maudire en public. Ces raisonnements ne manquaient pas de
justesse; mais Fabrice était bien tombé de cette élévation de bonheur sublime où
il s'était trouvé transporté une heure auparavant. La pensée du privilège avait
desséché cette plante toujours si délicate qu'on nomme le bonheur.
S'il
ne faut pas croire à l'astrologie, reprit-il en cherchant à s'étourdir, si cette
science est, comme les trois quarts des sciences non mathématiques, une réunion
de nigauds enthousiastes et d'hypocrites adroits et payés par qui ils servent,
d'où vient que je pense si souvent et avec émotion à cette circonstance fatale?
Jadis je suis sorti de la prison de B***, mais avec l'habit et la feuille de
route d'un soldat jeté en prison pour de justes causes.
Le raisonnement
de Fabrice ne put jamais pénétrer plus loin; il tournait de cent façons, autour
de la difficulté sans parvenir à la surmonter. Il était trop jeune encore; dans
ses moments de loisir, son âme s'occupait avec ravissement à goûter les
sensations produites par des circonstances romanesques que son imagination était
toujours prête à lui fournir. Il était bien loin d'employer son temps à regarder
avec patience les particularités réelles des choses pour ensuite deviner leurs
causes. Le réel lui semblait encore plat et fangeux; je conçois qu'on n'aime pas
à le regarder, mais alors il ne faut pas en raisonner. Il ne faut pas surtout
faire des objections avec les diverses pièces de son ignorance.
C'est
ainsi que, sans manquer d'esprit, Fabrice ne put parvenir à voir que sa demi-
croyance dans les présages était pour lui une religion, une impression profonde
reçue à son entrée dans la vie. Penser à cette croyance c'était sentir, c'était
un bonheur. Et il s'obstinait à chercher comment ce pouvait être une science
prouvée, réelle, dans le genre de la géométrie par exemple. Il
recherchait avec ardeur, dans sa mémoire, toutes les circonstances où des
présages observés par lui n'avaient pas été suivis de l'événement heureux ou
malheureux qu'ils semblaient annoncer. Mais tout en croyant suivre un
raisonnement et marcher à la vérité, son attention s'arrêtait avec bonheur sur
le souvenir des cas où le présage avait été largement suivi par l'accident
heureux ou malheureux qu'il lui semblait prédire, et son âme était frappée de
respect et attendrie; et il eût éprouvé une répugnance invincible pour l'être
qui eût nié les présages, et surtout s'il eût employé l'ironie.
Fabrice
marchait sans s'apercevoir des distances, et il en était là de ses raisonnements
impuissants, lorsqu'en levant la tête il vit le mur du jardin de son père. Ce
mur, qui soutenait une belle terrasse, s'élevait à plus de quarante pieds
au-dessus du chemin, à droite. Un cordon de pierres de taille tout en haut, près
de la balustrade, lui donnait un air monumental. Il n'est pas mal, se dit
froidement Fabrice, cela est d'une bonne architecture, presque dans le goût
romain; il appliquait ses nouvelles connaissances en antiquités. Puis il
détourna la tête avec dégoût; les sévérités de son père, et surtout la
dénonciation de son frère Ascagne au retour de son voyage en France, lui
revinrent à l'esprit.
Cette dénonciation dénaturée a été l'origine de ma
vie actuelle; je puis la haïr, je puis la mépriser, mais enfin elle a changé ma
destinée. Que devenais-je une fois relégué à Novare et n'étant presque que
souffert chez l'homme d'affaires de mon père, si ma tante n'avait fait l'amour
avec un ministre puissant? si cette tante se fût trouvée n'avoir qu'une âme
sèche et commune au lieu de cette âme tendre et passionnée et qui m'aime avec
une sorte d'enthousiasme qui m'étonne? où en serais-je maintenant si la duchesse
avait eu l'âme de son frère le marquis del Dongo?
Accablé par ces
souvenirs cruels, Fabrice ne marchait plus que d'un pas incertain; il parvint au
bord du fossé précisément vis-à-vis la magnifique façade du château. Ce fut à
peine s'il jeta un regard sur ce grand édifice noirci par le temps. Le noble
langage de l'architecture le trouva insensible; le souvenir de son frère et de
son père fermait son âme à toute sensation de beauté, il n'était attentif qu'à
se tenir sur ses gardes en présence d'ennemis hypocrites et dangereux. Il
regarda un instant, mais avec un dégoût marqué, la petite fenêtre de la chambre
qu'il occupait avant 1815 au troisième étage. Le caractère de son père avait
dépouillé de tout charme les souvenirs de la première enfance. Je n'y suis pas
rentré, pensa-t-il, depuis le 7 mars à 8 heures du soir. J'en sortis pour aller
prendre le passeport de Vasi, et le lendemain, la crainte des espions me fit
précipiter mon départ. Quand je repassai après le voyage en France, je n'eus pas
le temps d'y monter, même pour revoir mes gravures, et cela grâce à la
dénonciation de mon frère.
Fabrice détourna la tête avec horreur. L'abbé
Blanès a plus de quatre-vingt-trois ans, se dit-il tristement, il ne vient
presque plus au château, à ce que m'a raconté ma soeur; les infirmités de la
vieillesse ont produit leur effet. Ce coeur si ferme et si noble est glacé par
l'âge. Dieu sait depuis combien de temps il ne va plus à son clocher! je me
cacherai dans le cellier, sous les cuves ou sous le pressoir jusqu'au moment de
son réveil; je n'irai pas troubler le sommeil du bon vieillard; probablement il
aura oublié jusqu'à mes traits; six ans font beaucoup à cet âge! je ne trouverai
plus que le tombeau d'un ami! Et c'est un véritable enfantillage, ajouta-t-il,
d'être venu ici affronter le dégoût que me cause le château de mon père.
Fabrice entrait alors sur la petite place de l'église; ce fut avec un
étonnement allant jusqu'au délire qu'il vit, au second étage de l'antique
clocher, la fenêtre étroite et longue éclairée par la petite lanterne de l'abbé
Blanès. L'abbé avait coutume de l'y déposer, en montant à la cage de planches
qui formait son observatoire, afin que la clarté ne l'empêchât pas de lire sur
son planisphère. Cette carte du ciel était tendue sur un grand vase de terre
cuite qui avait appartenu jadis à un oranger du château. Dans l'ouverture, au
fond du vase, brûlait la plus exiguÎ des lampes, dont un petit tuyau de
fer-blanc conduisait la fumée hors du vase, et l'ombre du tuyau marquait le nord
sur la carte. Tous ces souvenirs de choses si simples inondèrent d'émotions
l'âme de Fabrice et la remplirent de bonheur.
Presque sans y songer, il
fit avec l'aide de ses deux mains le petit sifflement bas et bref qui autrefois
était le signal de son admission. Aussitôt il entendit tirer à plusieurs
reprises la corde qui, du haut de l'observatoire ouvrait le loquet de la porte
du clocher. Il se précipita dans l'escalier, ému jusqu'au transport; iltrouva
l'abbé sur son fauteuil de bois à sa place accoutumée; son oeil était fixé sur
la petite lunette d'un quart de cercle mural. De la main gauche, l'abbé lui fit
signe de ne pas l'interrompre dans son observation; un instant après il écrivit
un chiffre sur une carte à jouer, puis, se retournant sur son fauteuil, il
ouvrit les bras à notre héros qui s'y précipita en fondant en larmes. L'abbé
Blanès était son véritable père.
-- Je t'attendais, dit Blanès, après
les premiers mots d'épanchement et de tendresse. L'abbé faisait-il son métier de
savant; ou bien, comme il pensait souvent à Fabrice, quelque signe astrologique
lui avait-il par un pur hasard annoncé son retour?
-- Voici ma mort qui
arrive, dit l'abbé Blanès.
-- Comment! s'écria Fabrice tout ému.
-- Oui, reprit l'abbé d'un ton sérieux, mais point triste: cinq mois et
demi ou six mois et demi après que je t'aurai revu, ma vie ayant trouvé son
complément de bonheur, s'éteindra,
Come face al mancar dell
alimento
(comme la petite lampe quand l'huile vient à manquer).
Avant le moment suprême, je passerai probablement un ou deux mois sans parler,
après quoi je serai reçu dans le sein de notre père; si toutefois il trouve que
j'ai rempli mon devoir dans le poste où il m'avait placé en sentinelle.
Toi tu es excédé de fatigue, ton émotion te dispose au sommeil. Depuis
que je t'attends, j'ai caché un pain et une bouteille d'eau-de-vie dans la
grande caisse de mes instruments. Donne ces soutiens à ta vie et tâche de
prendre assez de forces pour m'écouter encore quelques instants. Il est en mon
pouvoir de te dire plusieurs choses avant que la nuit soit tout à fait remplacée
par le jour; maintenant je les vois beaucoup plus distinctement que peut-être je
ne les verrai demain. Car, mon enfant, nous sommes toujours faibles, et il faut
toujours faire entrer cette faiblesse en ligne de compte. Demain peut-être le
vieil homme, l'homme terrestre sera occupé en moi des préparatifs de ma mort, et
demain soir à 9 heures, il faut que tu me quittes.
Fabrice lui ayant
obéi en silence comme c'était sa coutume:
-- Donc, il est vrai, reprit
le vieillard, que lorsque tu as essayé de voir Waterloo, tu n'as trouvé d'abord
qu'une prison.
-- Oui, mon père, répliqua Fabrice étonné.
-- Eh
bien, ce fut un rare bonheur, car, averti par ma voix, ton âme peut se préparer
à une autre prison bien autrement dure, bien plus terrible! Probablement tu n'en
sortiras que par un crime, mais, grâce au ciel, ce crime ne sera pas commis par
toi. Ne tombe jamais dans le crime avec quelque violence que tu sois tenté; je
crois voir qu'il sera question de tuer un innocent, qui, sans le savoir, usurpe
tes droits; si tu résistes à la violente tentation qui semblera justifiée par
les lois de l'honneur, ta vie sera très heureuse aux yeux des hommes..., et
raisonnablement heureuse aux yeux du sage, ajouta-t-il, après un instant de
réflexion; tu mourras comme moi, mon fils, assis sur un siège de bois, loin de
tout luxe, et détrompé du luxe, et comme moi n'ayant à te faire aucun reproche
grave.
Maintenant, les choses de l'état futur sont terminées entre nous,
je ne pourrais ajouter rien de bien important. C'est en vain que j'ai cherché à
voir de quelle durée sera cette prison; s'agit-il de six mois, d'un an, de dix
ans? Je n'ai rien pu découvrir; apparemment j'ai commis quelque faute, et le
ciel a voulu me punir par le chagrin de cette incertitude. J'ai vu seulement
qu'après la prison, mais je ne sais si c'est au moment même de la sortie, il y
aura ce que j'appelle un crime, mais par bonheur je crois être sûr qu'il ne sera
pas commis par toi. Si tu as la faiblesse de tremper dans ce crime, tout le
reste de mes calculs n'est qu'une longue erreur. Alors tu ne mourras point avec
la paix de l'âme, sur un siège de bois et vêtu de blanc. En disant ces mots,
l'abbé Blanès voulut se lever; ce fut alors que Fabrice s'aperçut des ravages du
temps; il mit près d'une minute à se lever et à se retourner vers Fabrice.
Celui-ci le laissait faire, immobile et silencieux. L'abbé se jeta dans ses bras
à diverses reprises; il le serra avec une extrême tendresse. Après quoi il
reprit avec toute sa gaieté d'autrefois: Tâche de t'arranger au milieu de mes
instruments pour dormir un peu commodément, prends mes pelisses; tu en trouveras
plusieurs de grand prix que la duchesse Sanseverina me fit parvenir il y a
quatre ans. Elle me demanda une prédiction sur ton compte, que je me gardai bien
de lui envoyer, tout en gardant ses pelisses et son beau quart de cercle. Toute
l'annonce de l'avenir est une infraction à la règle, et a ce danger qu'elle peut
changer l'événement, auquel cas toute la science tombe par terre comme un
véritable jeu d'enfant; et d'ailleurs il y avait des choses dures à dire à cette
duchesse toujours si jolie. A propos, ne sois point effrayé dans ton sommeil par
les cloches qui vont faire un tapage effroyable à côté de ton oreille, lorsque
l'on va sonner la messe de sept heures; plus tard, à l'étage inférieur, ils vont
mettre en branle le gros bourdon qui secoue tous mes instruments. C'est
aujourd'hui saint Giovita, martyr et soldat. Tu sais, le petit village de
Grianta a le même patron que la grande ville de Brescia, ce qui, par parenthèse,
trompa d'une façon bien plaisante mon illustre maître Jacques Marini de Ravenne.
Plusieurs fois il m'annonça que je ferais une assez belle fortune
ecclésiastique, il croyait que je serais curé de la magnifique église de
Saint-Giovita, à Brescia; j'ai été curé d'un petit village de sept cent
cinquante feux! Mais tout a été pour le mieux. J'ai vu, il n'y a pas dix ans de
cela, que si j'eusse été curé à Brescia, ma destinée était d'être mis en prison
sur une colline de la Moravie, au Spielberg. Demain je t'apporterai toutes
sortes de mets délicats volés au grand dîner que je donne à tous les curés des
environs qui viennent chanter à ma grand-messe. Je les apporterai en bas, mais
ne cherche point à me voir, ne descends pour te mettre en possession de ces
bonnes choses que lorsque tu m'auras entendu ressortir. Il ne faut pas que tu me
revoies de jour, et le soleil se couchant demain à sept heures et
vingt-sept minutes, je ne viendrai t'embrasser que vers les huit heures, et il
faut que tu partes pendant que les heures se comptent encore par neuf,
c'est-à-dire avant que l'horloge ait sonné dix heures. Prends garde que l'on ne
te voie aux fenêtres du clocher: les gendarmes ont ton signalement et ils sont
en quelque sorte sous les ordres de ton frère qui est un fameux tyran. Le
marquis del Dongo s'affaiblit, ajouta Blanès d'un air triste, et s'il te
revoyait, peut-être te donnerait-il quelque chose de la main à la main. Mais de
tels avantages entachés de fraude ne conviennent point à un homme tel que toi,
dont la force sera un jour dans sa conscience. Le marquis abhorre son fils
Ascagne, et c'est à ce fils qu'échoiront les cinq ou six millions qu'il possède.
C'est justice. Toi, à sa mort, tu auras une pension de quatre mille francs, et
cinquante aunes de drap noir pour le deuil de tes gens.
Livre
Premier - Chapitre IX.
L'âme de Fabrice était exaltée par les discours
du vieillard, par la profonde attention et par l'extrême fatigue. Il eut
grand-peine à s'endormir, et son sommeil fut agité de songes, peut-être présages
de l'avenir; le matin, à dix heures, il fut réveillé par le tremblement général
du clocher, un bruit effroyable semblait venir du dehors. Il se leva éperdu, et
se crut à la fin du monde, puis il pensa qu'il était en prison; il lui fallut du
temps pour reconnaître le son de la grosse cloche que quarante paysans mettaient
en mouvement en l'honneur du grand saint Giovita, dix auraient suffi.
Fabrice chercha un endroit convenable pour voir sans être vu; il
s'aperçut que de cette grande hauteur, son regard plongeait sur les jardins, et
même sur la cour intérieure du château de son père. Il l'avait oublié. L'idée de
ce père arrivant aux bornes de la vie changeait tous ses sentiments. Il
distinguait jusqu'aux moineaux qui cherchaient quelques miettes de pain sur le
grand balcon de la salle à manger. Ce sont les descendants de ceux qu'autrefois
j'avais apprivoisés, se dit-il. Ce balcon, comme tous les autres balcons du
palais, était chargé d'un grand nombre d'orangers dans des vases de terre plus
ou moins grands: cette vue l'attendrit; l'aspect de cette cour intérieure, ainsi
ornée avec ses ombres bien tranchées et marquées par un soleil éclatant, était
vraiment grandiose.
L'affaiblissement de son père lui revenait à
l'esprit. Mais c'est vraiment singulier, se disait-il, mon père n'a que
trente-cinq ans de plus que moi; trente-cinq et vingt- trois ne font que
cinquante-huit! Ses yeux, fixés sur les fenêtres de la chambre de cet homme
sévère et qui ne l'avait jamais aimé, se remplirent de larmes. Il frémit, et un
froid soudain courut dans ses veines lorsqu'il crut reconnaître son père
traversant une terrasse garnie d'orangers, qui se trouvait de plain-pied avec sa
chambre; mais ce n'était qu'un valet de chambre. Tout à fait sous le clocher,
une quantité de jeunes filles vêtues de blanc et divisées en différentes troupes
étaient occupées à tracer des dessins avec des fleurs rouges, bleues et jaunes
sur le sol des rues où devait passer la procession. Mais il y avait un spectacle
qui parlait plus vivement à l'âme de Fabrice: du clocher, ses regards
plongeaient sur les deux branches du lac à une distance de plusieurs lieues, et
cette vue sublime lui fit bientôt oublier toutes les autres; elle réveillait
chez lui les sentiments les plus élevés. Tous les souvenirs de son enfance
vinrent en foule assiéger sa pensée; et cette journée passée en prison dans un
clocher fut peut-être l'une des plus heureuses de sa vie.
Le bonheur le
porta à une hauteur de pensées assez étrangère à son caractère; il considérait
les événements de la vie, lui, si jeune, comme si déjà il fût arrivé à sa
dernière limite. Il faut en convenir, depuis mon arrivée à Parme, se dit-il
enfin, après plusieurs heures de rêveries délicieuses, je n'ai point eu de joie
tranquille et parfaite, comme celle que je trouvais à Naples en galopant dans
les chemins de Vomero ou en courant les rives de Misène. Tous les intérêts si
compliqués de cette petite cour méchante m'ont rendu méchant... Je n'ai point du
tout de plaisir à haïr, je crois même que ce serait un triste bonheur pour moi
que celui d'humilier mes ennemis si j'en avais; mais je n'ai point d'ennemi...
Halte-là! se dit-il tout à coup, j'ai pour ennemi Giletti... Voilà qui est
singulier, se dit-il; le plaisir que j'éprouverais à voir cet homme si laid
aller à tous les diables, survit au goût fort léger que j'avais pour la petite
Marietta... Elle ne vaut pas, à beaucoup près, la duchesse d'A *** que j'étais
obligé d'aimer à Naples puisque je lui avais dit que j'étais amoureux d'elle.
Grand Dieu! que de fois je me suis ennuyé durant les longs rendez-vous que
m'accordait cette belle duchesse; jamais rien de pareil dans la chambre délabrée
et servant de cuisine où la petite Marietta m'a reçu deux fois, et pendant deux
minutes chaque fois.
Eh, grand Dieu! qu'est-ce que ces gens-là mangent?
C'est à faire pitié! J'aurais dû faire à elle et à la mammacia une pension de
trois beefsteacks payables tous les jours... La petite Marietta, ajouta-t-il, me
distrayait des pensées méchantes que me donnait le voisinage de cette cour.
J'aurais peut-être bien fait de prendre la vie de café, comme dit la
duchesse; elle semblait pencher de ce côté-là, et elle a bien plus de génie que
moi. Grâce à ses bienfaits, ou bien seulement avec cette pension de quatre mille
francs et ce fonds de quarante mille placés à Lyon et que ma mère me destine,
j'aurais toujours un cheval et quelques écus pour faire des fouilles et former
un cabinet. Puisqu'il semble que je ne dois pas connaître l'amour, ce seront
toujours là pour moi les grandes sources de félicité; je voudrais, avant de
mourir, aller revoir le champ de bataille de Waterloo, et tâcher de reconnaître
la prairie où je fus si gaiement enlevé de mon cheval et assis par terre. Ce
pèlerinage accompli, je reviendrais souvent sur ce lac sublime; rien d'aussi
beau ne peut se voir au monde, du moins pour mon coeur. A quoi bon aller si loin
chercher le bonheur, il est là sous mes yeux!
Ah! se dit Fabrice, comme
objection, la police me chasse du lac de Côme, mais je suis plus jeune que les
gens qui dirigent les coups de cette police. Ici, ajouta-t-il en riant, je ne
trouverais point de duchesse d'A ***, mais je trouverais une de ces petites
filles là-bas qui arrangent des fleurs sur le pavé et, en vérité, je l'aimerais
tout autant: l'hypocrisie me glace même en amour, et nos grandes dames visent à
des effets trop sublimes. Napoléon leur a donné des idées de moeurs et de
constance.
Diable! se dit-il tout à coup, en retirant la tête de la
fenêtre comme s'il eût craint d'être reconnu malgré l'ombre de l'énorme jalousie
de bois qui garantissait les cloches de la pluie, voici une entrée de gendarmes
en grande tenue. En effet, dix gendarmes, dont quatre sous-officiers,
paraissaient dans le haut de la grande rue du village. Le maréchal des logis les
distribuait de cent pas en cent pas, le long du trajet que devait parcourir la
procession. Tout le monde me connaît ici; si l'on me voit, je ne fais qu'un saut
des bords du lac de Côme au Spielberg, où l'on m'attachera à chaque jambe une
chaîne pesant cent dix livres: et quelle douleur pour la duchesse!
Fabrice eut besoin de deux ou trois minutes pour se rappeler que d'abord
il était placé à plus de quatre-vingts pieds d'élévation, que le lieu où il se
trouvait était comparativement obscur, que les yeux des gens qui pourraient le
regarder étaient frappés par un soleil éclatant, et qu'enfin ils se promenaient
les yeux grands ouverts dans des rues dont toutes les maisons venaient d'être
blanchies au lait de chaux, en l'honneur de la fête de saint Giovita. Malgré dés
raisonnements si clairs, l'âme italienne de Fabrice eût été désormais hors
d'état de goûter aucun plaisir, s'il n'eût interposé entre lui et les gendarmes
un lambeau de vieille toile qu'il cloua contre la fenêtre et auquel il fit deux
trous pour les yeux.
Les cloches ébranlaient l'air depuis dix minutes,
la procession sortait de l'église, les mortaretti se firent entendre. Fabrice
tourna la tête et reconnut cette petite esplanade garnie d'un parapet et
dominant le lac, où si souvent, dans sa jeunesse, il s'était exposé à voir les
mortaretti lui partir entre les jambes, ce qui faisait que le matin des jours de
fête sa mère voulait le voir auprès d'elle.
Il faut savoir que les
mortaretti (ou petits mortiers) ne sont autre chose que des canons de fusil que
l'on scie de façon à ne leur laisser que quatre pouces de longueur; c'est pour
cela que les paysans recueillent avidement les canons de fusil que, depuis 1796,
la politique de l'Europe a semés à foison dans les plaines de la Lombardie. Une
fois réduits à quatre pouces de longueur, on charge ces petits canons jusqu'à la
gueule, on les place à terre dans une position verticale, et une traînée de
poudre va de l'un à l'autre; ils sont rangés sur trois lignes comme un
bataillon, et au nombre de deux ou trois cents, dans quelque emplacement voisin
du lieu que doit parcourir la procession. Lorsque le Saint-Sacrement approche,
on met le feu à la traînée de poudre, et alors commence un feu de file de coups
secs, le plus inégal du monde et le plus ridicule; les femmes sont ivres de
joie. Rien n'est gai comme le bruit de ces mortaretti entendu de loin sur le
lac, et adouci par le balancement des eaux; ce bruit singulier et qui avait fait
si souvent la joie de son enfance chassa les idées un peu trop sérieuses dont
notre héros était assiégé; il alla chercher la grande lunette astronomique de
l'abbé, et reconnut la plupart des hommes et des femmes qui suivaient la
procession. Beaucoup de charmantes petites filles que Fabrice avait laissées à
l'âge de onze et douze ans étaient maintenant des femmes superbes dans toute la
fleur de la plus vigoureuse jeunesse; elles firent renaître le courage de notre
héros, et pour leur parler il eût fort bien bravé les gendarmes.
La
procession passée et rentrée dans l'église par une porte latérale que Fabrice ne
pouvait apercevoir, la chaleur devint bientôt extrême même au haut du clocher;
les habitants rentrèrent chez eux et il se fit un grand silence dans le village.
Plusieurs barques se chargèrent de paysans retournant à Belagio, à Menagio et
autres villages situés sur le lac; Fabrice distinguait le bruit de chaque coup
de rame: ce détail si simple le ravissait en extase; sa joie actuelle se
composait de tout le malheur, de toute la gêne qu'il trouvait dans la vie
compliquée des cours. Qu'il eût été heureux en ce moment de faire une lieue sur
ce beau lac si tranquille et qui réfléchissait si bien la profondeur des cieux!
Il entendit ouvrir la porte d'en bas du clocher: c'était la vieille servante de
l'abbé Blanès, qui apportait un grand panier; il eut toutes les peines du monde
à s'empêcher de lui parler. Elle a pour moi presque autant d'amitié que son
maître, se disait-il, et d'ailleurs je pars ce soir à neuf heures; est-ce
qu'elle ne garderait pas le secret qu'elle m'aurait juré, seulement pendant
quelques heures? Mais, se dit Fabrice, je déplairais à mon ami! je pourrais le
compromettre avec les gendarmes! et il laissa partir la Ghita sans lui parler.
Il fit un excellent dîner, puis s'arrangea pour dormir quelques minutes: il ne
se réveilla qu'à huit heures et demie du soir, l'abbé Blanès lui secouait le
bras, et il était nuit.
Blanès était extrêmement fatigué, il avait
cinquante ans de plus que la veille. Il ne parla plus de choses sérieuses; assis
sur son fauteuil de bois, embrasse-moi, dit-il à Fabrice. Il le reprit plusieurs
fois dans ses bras. La mort, dit-il enfin, qui va terminer cette vie si longue,
n'aura rien d'aussi pénible que cette séparation. J'ai une bourse que je
laisserai en dépôt à la Ghita, avec ordre d'y puiser pour ses besoins, mais de
te remettre ce qui restera si jamais tu viens le demander. Je la connais; après
cette recommandation, elle est capable, par économie pour toi, de ne pas acheter
de la viande quatre fois par an, si tu ne lui donnes des ordres bien précis. Tu
peux toi-même être réduit à la misère, et l'obole du vieil ami te servira.
N'attends rien de ton frère que des procédés atroces, et tâche de gagner de
l'argent par un travail qui te rende utile à la société. Je prévois des orages
étranges; peut- être dans cinquante ans ne voudra-t-on plus d'oisifs. Ta mère et
ta tante peuvent te manquer, tes soeurs devront obéir à leurs maris... Va-t'en,
va-t'en! fuis! s'écria Blanès avec empressement: il venait d'entendre un petit
bruit dans l'horloge qui annonçait que dix heures allaient sonner, il ne voulut
pas même permettre à Fabrice de l'embrasser une dernière fois.
--
Dépêche! dépêche! lui cria-t-il; tu mettras au moins une minute à descendre
l'escalier; prends garde de tomber, ce serait d'un affreux présage.
Fabrice se précipita dans l'escalier, et, arrivé sur la place, se mit à
courir. Il était à peine arrivé devant le château de son père, que la cloche
sonna dix heures; chaque coup retentissait dans sa poitrine et y portait un
trouble singulier. Il s'arrêta pour réfléchir, ou plutôt pour se livrer aux
sentiments passionnés que lui inspirait la contemplation de cet édifice
majestueux qu'il jugeait si froidement la veille. Au milieu de sa rêverie, des
pas d'homme vinrent le réveiller; il regarda et se vit au milieu de quatre
gendarmes. Il avait deux excellents pistolets dont il venait de renouveler les
amorces en dînant, le petit bruit qu'il fit en les armant attira l'attention
d'un des gendarmes, et fut sur le point de le faire arrêter. Il s'aperçut du
danger qu'il courait et pensa à faire feu le premier; c'était son droit, car
c'était la seule manière qu'il eût de résister à quatre hommes bien armés. Par
bonheur les gendarmes, qui circulaient pour faire évacuer les cabarets, ne
s'étaient point montrés tout à fait insensibles aux politesses qu'ils avaient
reçues dans plusieurs de ces lieux aimables; ils ne se décidèrent pas assez
rapidement à faire leur devoir. Fabrice prit la fuite en courant à toutes
jambes. Les gendarmes firent quelques pas en courant aussi et criant: Arrête!
arrête! puis tout rentra dans le silence. A trois cents pas de là, Fabrice
s'arrêta pour reprendre haleine. Le bruit de mes pistolets a failli me faire
prendre; c'est bien pour le coup que la duchesse m'eût dit, si jamais il m'eût
été donné de revoir ses beaux yeux, que mon âme trouve du plaisir à contempler
ce qui arrivera dans dix ans, et oublie de regarder ce qui se passe actuellement
à mes côtés.
Fabrice frémit en pensant au danger qu'il venait d'éviter;
il doubla le pas, mais bientôt il ne put s'empêcher de courir, ce qui n'était
pas trop prudent, car il se fit remarquer de plusieurs paysans qui regagnaient
leur logis. Il ne put prendre sur lui de s'arrêter que dans la montagne, à plus
d'une lieue de Grianta et, même arrêté, il eut une sueur froide en pensant au
Spielberg.
Voilà une belle peur! se dit-il: en entendant le son de ce
mot, il fut presque tenté d'avoir honte. Mais ma tante ne me dit-elle pas que la
chose dont j'ai le plus besoin c'est d'apprendre à me pardonner? Je me compare
toujours à un modèle parfait, et qui ne peut exister. Eh bien! je me pardonne ma
peur, car, d'un autre côté, j'étais bien disposé à défendre ma liberté, et
certainement tous les quatre ne seraient pas restés debout pour me conduire en
prison. Ce que je fais en ce moment, ajouta-t-il, n'est pas militaire; au lieu
de me retirer rapidement, après avoir rempli mon objet, et peut-être donné
l'éveil à mes ennemis, je m'amuse à une fantaisie plus ridicule peut-être que
toutes les prédictions du bon abbé.
En effet, au lieu de se retirer par
la ligne la plus courte, et de gagner les bords du lac Majeur, où sa barque
l'attendait, il faisait un énorme détour pour aller voir son arbre. Le lecteur
se souvient peut-être de l'amour que Fabrice portait à un marronnier planté par
sa mère vingt-trois ans auparavant. Il serait digne de mon frère, se dit-il,
d'avoir fait couper cet arbre; mais ces êtres-là ne sentent pas les choses
délicates; il n'y aura pas songé. Et d'ailleurs, ce ne serait pas d'un mauvais
augure, ajouta-t-il avec fermeté. Deux heures plus tard son regard fut
consterné; des méchants ou un orage avaient rompu l'une des principales branches
du jeune arbre, qui pendait desséchée; Fabrice la coupa avec respect, à l'aide
de son poignard, et tailla bien net la coupure, afin que l'eau ne pût pas
s'introduire dans le tronc. Ensuite, quoique le temps fût bien précieux pour
lui, car le jour allait paraître, il passa une bonne heure à bêcher la terre
autour de l'arbre chéri. Toutes ces folies accomplies, il reprit rapidement la
route du lac Majeur. Au total, il n'était point triste, l'arbre était d'une
belle venue, plus vigoureux que jamais, et, en cinq ans, il avait presque
doublé. La branche n'était qu'un accident sans conséquence; une fois coupée,
elle ne nuisait plus à l'arbre, et même il serait plus élancé, sa membrure
commençant plus haut.
Fabrice n'avait pas fait une lieue, qu'une bande
éclatante de blancheur dessinait à l'orient les pics du Resegon di Lek, montagne
célèbre dans le pays. La route qu'il suivait se couvrait de paysans; mais, au
lieu d'avoir des idées militaires, Fabrice se laissait attendrir par les aspects
sublimes ou touchants de ces forêts des environs du lac de Côme. Ce sont
peut-être les plus belles du monde; je ne veux pas dire celles qui rendent le
plus d'écus neufs, comme on dirait en Suisse, mais celles qui parlent le plus à
l'âme. Ecouter ce langage dans la position où se trouvait Fabrice, en butte aux
attentions de MM. les gendarmes lombardo-vénitiens c'était un véritable
enfantillage. Je suis à une demi-lieue de la frontière, se dit-il enfin, je vais
rencontrer des douaniers et des gendarmes faisant leur ronde du matin: cet habit
de drap fin va leur être suspect, ils vont me demander mon passeport; or, ce
passeport porte en toutes lettres un nom promis à la prison; me voici dans
l'agréable nécessité de commettre un meurtre. Si, comme de coutume, les
gendarmes marchent deux ensemble, je ne puis pas attendre bonnement pour faire
feu que l'un des deux cherche à me prendre au collet; pour peu qu'en tombant il
me retienne un instant, me voilà au Spielberg. Fabrice, saisi d'horreur surtout
de cette nécessité de faire feu le premier, peut-être sur un ancien soldat de
son oncle, le comte Pietranera, courut se cacher dans le tronc creux d'un énorme
châtaignier; il renouvelait l'amorce de ses pistolets, lorsqu'il entendit un
homme qui s'avançait dans le bois en chantant très bien un air délicieux de
Mercadante, alors à la mode en Lombardie.
Voilà qui est d'un bon augure!
se dit Fabrice. Cet air qu'il écoutait religieusement lui ôta la petite pointe
de colère qui commençait à se mêler à ses raisonnements. Il regarda
attentivement la grande route des deux côtés, il n'y vit personne; le chanteur
arrivera par quelque chemin de traverse, se dit-il. Presque au même instant, il
vit un valet de chambre très proprement vêtu à l'anglaise, et monté sur un
cheval de suite, qui s'avançait au petit pas en tenant en main un beau cheval de
race, peut-être un peu trop maigre.
Ah! si je raisonnais comme Mosca, se
dit Fabrice, lorsqu'il me répète que les dangers que court un homme sont
toujours la mesure de ses droits sur le voisin, je casserais la tête d'un coup
de pistolet à ce valet de chambre, et, une fois monté sur le cheval maigre, je
me moquerais fort de tous les gendarmes du monde. A peine de retour à Parme,
j'enverrais de l'argent à cet homme ou à sa veuve... mais ce serait une horreur!
Livre Premier - Chapitre X.
Tout en se faisant la
morale, Fabrice sautait sur la grande route qui de Lombardie va en Suisse: en ce
lieu, elle est bien à quatre ou cinq pieds en contrebas de la forêt. Si mon
homme prend peur, se dit Fabrice, il part d'un temps de galop, et je reste
planté là faisant la vraie figure d'un nigaud. En ce moment, il se trouvait à
dix pas du valet de chambre qui ne chantait plus: il vit dans ses yeux qu'il
avait peur; il allait peut-être retourner ses chevaux. Sans être encore décidé à
rien, Fabrice fit un saut et saisit la bride du cheval maigre.
-- Mon
ami, dit-il au valet de chambre, je ne suis pas un voleur ordinaire, car je vais
commencer par vous donner vingt francs, mais je suis obligé de vous emprunter
votre cheval; je vais être tué si je ne f... pas le camp rapidement. J'ai sur
les talons les quatre frères Riva, ces grands chasseurs que vous connaissez sans
doute; ils viennent de me surprendre dans la chambre de leur soeur, j'ai sauté
par la fenêtre et me voici. Ils sont sortis dans la forêt avec leurs chiens et
leurs fusils. Je m'étais caché dans ce gros châtaignier creux, parce que j'ai vu
l'un d'eux traverser la route, leurs chiens vont me dépister! Je vais monter sur
votre cheval et galoper jusqu'à une lieue au-delà de Côme; je vais à Milan me
jeter aux genoux du vice-roi. Je laisserai votre cheval à la poste avec deux
napoléons pour vous, si vous consentez de bonne grâce. Si vous faites la moindre
résistance, je vous tue avec les pistolets que voici. Si, une fois parti, vous
mettez les gendarmes à mes trousses, mon cousin, le brave comte Alari, écuyer de
l'empereur, aura soin de vous faire casser les os.
Fabrice inventait ce
discours à mesure qu'il le prononçait d'un air tout pacifique.
-- Au
reste, dit-il en riant, mon nom n'est point un secret; je suis le Marchesino
Ascanio del Dongo, mon château est tout près d'ici, à Grianta. F..., dit-il, en
élevant la voix, lâchez donc le cheval! Le valet de chambre, stupéfait, ne
soufflait mot. Fabrice passa son pistolet dans la main gauche, saisit la bride
que l'autre lâcha, sauta à cheval et partit au galop. Quand il fut à trois cents
pas, il s'aperçut qu'il avait oublié de donner les vingt francs promis; il
s'arrêta: il n'y avait toujours personne sur la route que le valet de chambre
qui le suivait au galop; il lui fit signe avec son mouchoir d'avancer, et quand
il le vit à cinquante pas, il jeta sur la route une poignée de monnaie, et
repartit. Il vit de loin le valet de chambre ramasser les pièces d'argent. Voilà
un homme vraiment raisonnable, se dit Fabrice en riant, pas un mot inutile. Il
fila rapidement vers le midi, s'arrêta dans une maison écartée, et se remit en
route quelques heures plus tard. A deux heures du matin il était sur le bord du
lac Majeur; bientôt il aperçut sa barque qui battait l'eau, elle vint au signal
convenu. Il ne vit point de paysan à qui remettre le cheval; il rendit la
liberté au noble animal, trois heures après il était à Belgirate. Là, se
trouvant en pays ami, il prit quelque repos; il était fort joyeux, il avait
réussi parfaitement bien. Oserons-nous indiquer les véritables causes de sa
joie? Son arbre était d'une venue superbe, et son âme avait été rafraîchie par
l'attendrissement profond qu'il avait trouvé dans les bras de l'abbé Blanès.
Croit-il réellement, se disait-il, à toutes les prédictions qu'il m'a faites; ou
bien comme mon frère m'a fait la réputation d'un jacobin, d'un homme sans foi ni
loi, capable de tout, a-t-il voulu seulement m'engager à ne pas céder à la
tentation de casser la tête à quelque animal qui m'aura joué un mauvais tour? Le
surlendemain Fabrice était à Parme où il amusa fort la duchesse et le comte, en
leur narrant avec la dernière exactitude, comme il faisait toujours, toute
l'histoire de son voyage.
A son arrivée, Fabrice trouva le portier et
tous les domestiques du palais Sanseverina chargés des insignes du plus grand
deuil.
-- Quelle perte avons-nous faite? demanda-t-il à la duchesse.
-- Cet excellent homme qu'on appelait mon mari vient de mourir à Baden.
Il me laisse ce palais; c'était une chose convenue, mais en signe de bonne
amitié, il y ajoute un legs de trois cent mille francs qui m'embarrasse fort; je
ne veux pas y renoncer en faveur de sa nièce, la marquise Raversi, qui me joue
tous les jours des tours pendables. Toi qui es amateur, il faudra que tu me
trouves quelque bon sculpteur; j'élèverai au duc un tombeau de trois cent mille
francs. Le comte se mit à dire des anecdotes sur la Raversi.
-- C'est en
vain que j'ai cherché à l'amadouer par des bienfaits, dit la duchesse. Quant aux
neveux du duc, je les ai tous faits colonels ou généraux. En revanche, il ne se
passe pas de mois qu'ils ne m'adressent quelque lettre anonyme abominable, j'ai
été obligée de prendre un secrétaire pour lire les lettres de ce genre.
-- Et ces lettres anonymes sont leurs moindres péchés, reprit le comte
Mosca; ils tiennent manufacture de dénonciations infâmes. Vingt fois j'aurais pu
faire traduire toute cette clique devant les tribunaux, et Votre Excellence peut
penser, ajouta-t-il en s'adressant à Fabrice, si mes bons juges les eussent
condamnés.
-- Eh bien! voilà qui me gâte tout le reste, répliqua Fabrice
avec une naïveté bien plaisante à la cour, j'aurais mieux aimé les voir
condamnés par des magistrats jugeant en conscience.
-- Vous me ferez
plaisir, vous qui voyagez pour vous instruire, de me donner l'adresse de tels
magistrats, je leur écrirai avant de me mettre au lit.
-- Si j'étais
ministre, cette absence de juges honnêtes gens blesserait mon amour- propre.
-- Mais il me semble, répliqua le comte, que Votre Excellence, qui aime
tant les Français, et qui même jadis leur prêta secours de son bras invincible,
oublie en ce moment une de leurs grandes maximes: Il vaut mieux tuer le diable
que si le diable vous tue. Je voudrais voir comment vous gouverneriez ces âmes
ardentes, et qui lisent toute la journée l'histoire de la Révolution de
France avec des juges qui renverraient acquittés les gens que j'accuse. Ils
arriveraient à ne pas condamner les coquins le plus évidemment coupables et se
croiraient des Brutus. Mais je veux vous faire une querelle; votre âme si
délicate n'a-t-elle pas quelque remords au sujet de ce beau cheval un peu maigre
que vous venez d'abandonner sur les rives du lac Majeur?
-- Je compte
bien, dit Fabrice d'un grand sérieux, faire remettre ce qu'il faudra au maître
du cheval pour le rembourser des frais d'affiches et autres, à la suite desquels
il se le sera fait rendre par les paysans qui l'auront trouvé; je vais lire
assidûment le journal de Milan, afin d'y chercher l'annonce d'un cheval perdu;
je connais fort bien le signalement de celui-ci.
-- Il est vraiment
primitif, dit le comte à la duchesse. Et que serait devenue Votre
Excellence, poursuivit-il en riant, si lorsqu'elle galopait ventre à terre sur
ce cheval emprunté, il se fût avisé de faire un faux pas? Vous étiez au
Spielberg, mon cher petit neveu, et tout mon crédit eût à peine pu parvenir à
faire diminuer d'une trentaine de livres le poids de la chaîne attachée à
chacune de vos jambes. Vous auriez passé en ce lieu de plaisance une dizaine
d'années; peut-être vos jambes se fussent-elles enflées et gangrenées, alors on
les eût fait couper proprement...
-- Ah! de grâce, ne poussez pas plus
loin un si triste roman, s'écria la duchesse les larmes aux yeux. Le voici de
retour...
-- Et j'en ai plus de joie que vous, vous pouvez le croire,
répliqua le ministre, d'un grand sérieux; mais enfin pourquoi ce cruel enfant ne
m'a-t-il pas demandé un passeport sous un nom convenable, puisqu'il voulait
pénétrer en Lombardie? A la première nouvelle de son arrestation je serais parti
pour Milan, et les amis que j'ai dans ce pays-là auraient bien voulu fermer les
yeux et supposer que leur gendarmerie avait arrêté un sujet du prince de Parme.
Le récit de votre course est gracieux, amusant, j'en conviens volontiers,
répliqua le comte en reprenant un ton moins sinistre; votre sortie du bois sur
la grande route me plaît assez; mais entre nous, puisque ce valet de chambre
tenait votre vie entre ses mains, vous aviez droit de prendre la sienne. Nous
allons faire à Votre Excellence une fortune brillante, du moins voici madame qui
me l'ordonne, et je ne crois pas que mes plus grands ennemis puissent m'accuser
d'avoir jamais désobéi à ses commandements. Quel chagrin mortel pour elle et
pour moi si dans cette espèce de course au clocher que vous venez de faire avec
ce cheval maigre, il eût fait un faux pas. Il eût presque mieux valu, ajouta le
comte, que ce cheval vous cassât le cou.
-- Vous êtes bien tragique ce
soir, mon ami, dit la duchesse tout émue.
-- C'est que nous sommes
environnés d'événements tragiques, répliqua le comte aussi avec émotion; nous ne
sommes pas ici en France, où tout finit par des chansons ou par un
emprisonnement d'un an ou deux, et j'ai réellement tort de vous parler de toutes
ces choses en riant. Ah çà! mon petit neveu, je suppose que je trouve jour à
vous faire évêque, car bonnement je ne puis pas commencer par l'archevêché de
Parme, ainsi que le veut, très raisonnablement, Mme la Duchesse ici présente;
dans cet évêché où vous serez loin de nos sages conseils, dites-nous un peu
quelle sera votre politique?
-- Tuer le diable plutôt qu'il ne me tue,
comme disent fort bien mes amis les Français, répliqua Fabrice avec des yeux
ardents; conserver par tous les moyens possibles, y compris le coup de pistolet,
la position que vous m'aurez faite. J'ai lu dans la généalogie des del Dongo
l'histoire de celui de nos ancêtres qui bâtit le château de Grianta. Sur la fin
de sa vie, son bon ami Galéas, duc de Milan, l'envoie visiter un château fort
sur notre lac; on craignait une nouvelle invasion de la part des Suisses.-- Il
faut pourtant que j'écrive un mot de politesse au commandant, lui dit le duc de
Milan en le congédiant; il écrit et lui remet une lettre de deux lignes; puis il
la lui redemande pour la cacheter, ce sera plus poli, dit le prince. Vespasien
del Dongo part, mais en naviguant sur le lac, il se souvient d'un vieux conte
grec, car il était savant; il ouvre la lettre de son bon maître et y trouve
l'ordre adressé au commandant du château, de le mettre à mort aussitôt son
arrivée. Le Sforce, trop attentif à la comédie qu'il jouait avec notre
aïeul, avait laissé un intervalle entre la dernière ligne du billet et sa
signature; Vespasien del Dongo y écrit l'ordre de le reconnaître pour gouverneur
général de tous les châteaux sur le lac, et supprime la tête de la lettre.
Arrivé et reconnu dans le fort, il jette le commandant dans un puits, déclare la
guerre au Sforce, et au bout de quelques années il échange sa forteresse contre
ces terres immenses qui ont fait la fortune de toutes les branches de notre
famille, et qui un jour me vaudront à moi quatre mille livres de rente.
-- Vous parlez comme un académicien, s'écria le comte en riant; c'est un
beau coup de tête que vous nous racontez là, mais ce n'est que tous les dix ans
que l'on a l'occasion amusante de faire de ces choses piquantes. Un être à demi
stupide, mais attentif, mais prudent tous les jours, goûte très souvent le
plaisir de triompher des hommes à imagination. C'est par une folie d'imagination
que Napoléon s'est rendu au prudent John Bull, au lieu de chercher à
gagner l'Amérique. John Bull, dans son comptoir, a bien ri de sa lettre où il
cite Thémistocle. De tous temps les vils Sancho Pança l'emporteront à la longue
sur les sublimes don Quichotte. Si vous voulez consentir à ne rien faire
d'extraordinaire, je ne doute pas que vous ne soyez un évêque très respecté, si
ce n'est très respectable. Toutefois, ma remarque subsiste; Votre Excellence
s'est conduite avec légèreté dans l'affaire du cheval, elle a été à deux doigts
d'une prison éternelle.
Ce mot fit tressaillir Fabrice, il resta plongé
dans un profond étonnement. Etait-ce là, se disait-il, cette prison dont je suis
menacé? Est-ce le crime que je ne devais pas commettre? Les prédictions de
Blanès, dont il se moquait fort en tant que prophéties, prenaient à ses yeux
toute l'importance de présages véritables.
-- Eh bien! qu'as-tu donc?
lui dit la duchesse étonnée; le comte t'a plongé dans les noires images.
-- Je suis illuminé par une vérité nouvelle, et au lieu de me révolter
contre elle, mon esprit l'adopte. Il est vrai, j'ai passé bien près d'une prison
sans fin! Mais ce valet de chambre était si joli dans son habit à l'anglaise!
quel dommage de le tuer!
Le ministre fut enchanté de son petit air sage.
-- Il est fort bien de toutes façons, dit-il en regardant la duchesse.
Je vous dirai, mon ami, que vous avez fait une conquête, et la plus désirable de
toutes, peut- être.
Ah! pensa Fabrice, voici une plaisanterie sur la
petite Marietta. Il se trompait; le comte ajouta:
-- Votre simplicité
évangélique a gagné le coeur de notre vénérable archevêque, le père
Landriani. Un de ces jours nous allons faire de vous un grand vicaire, et, ce
qui fait le charme de cette plaisanterie, c'est que les trois grands vicaires
actuels, gens de mérite, travailleurs, et dont deux, je pense, étaient grands
vicaires avant votre naissance, demanderont, par une belle lettre adressée à
leur archevêque, que vous soyez le premier en rang parmi eux. Ces messieurs se
fondent sur vos vertus d'abord, et ensuite sur ce que vous êtes petit-neveu du
célèbre archevêque Ascagne del Dongo. Quand j'ai appris le respect qu'on avait
pour vos vertus, j'ai sur-le-champ nommé capitaine le neveu du plus ancien des
vicaires généraux; il était lieutenant depuis le siège de Tarragone par le
maréchal Suchet.
-- Va-t'en tout de suite en négligé, comme tu es, faire
une visite de tendresse à ton archevêque, s'écria la duchesse. Raconte-lui le
mariage de ta soeur; quand il saura qu'elle va être duchesse, il te trouvera
bien plus apostolique. Du reste, tu ignores tout ce que le comte vient de te
confier sur ta future nomination.
Fabrice courut au palais
archiépiscopal; il y fut simple et modeste, c'était un ton qu'il prenait avec
trop de facilité; au contraire, il avait besoin d'efforts pour jouer le grand
seigneur. Tout en écoutant les récits un peu longs de monseigneur Landriani, il
se disait: Aurais-je dû tirer un coup de pistolet au valet de chambre qui tenait
par la bride le cheval maigre? Sa raison lui disait oui, mais son coeur ne
pouvait s'accoutumer à l'image sanglante du beau jeune homme tombant de cheval
défiguré.
Cette prison où j'allais m'engloutir, si le cheval eût
bronché, était-elle la prison dont je suis menacé par tant de présages?
Cette question était de la dernière importance pour lui, et l'archevêque
fut content de son air de profonde attention.
Livre Premier -
Chapitre XI.
Au sortir de l'archevêché, Fabrice courut chez la petite
Marietta; il entendit de loin la grosse voix de Giletti qui avait fait venir du
vin et se régalait avec le souffleur et les moucheurs de chandelle, ses amis. La
mammacia, qui faisait fonctions de mère, répondit seule à son signal.
-- Il y a du nouveau depuis toi, s'écria-t-elle; deux ou trois de nos
acteurs sont accusés d'avoir célébré par une orgie la fête du grand Napoléon, et
notre pauvre troupe, qu'on appelle jacobine, a reçu l'ordre de vider les Etats
de Parme, et vive Napoléon! Mais le ministre a, dit-on, craché au bassinet. Ce
qu'il y a de sûr, c'est que Giletti a de l'argent, je ne sais pas combien, mais
je lui ai vu une poignée d'écus. Marietta a reçu cinq écus de notre directeur
pour frais de voyage jusqu'à Mantoue et Venise, et moi un. Elle est toujours
bien amoureuse de toi, mais Giletti lui fait peur; il y a trois jours, à la
dernière représentation que nous avons donnée, il voulait absolument la tuer; il
lui a lancé deux fameux soufflets, et, ce qui est abominable, il lui a déchiré
son châle bleu. Si tu voulais lui donner un châle bleu, tu serais bien bon
enfant, et nous dirions que nous l'avons gagné à une loterie. Le tambour-maître
des carabiniers donne un assaut demain, tu en trouveras l'heure affichée à tous
les coins de rues. Viens nous voir; s'il est parti pour l'assaut, de façon à
nous faire espérer qu'il restera dehors un peu longtemps, je serai à la fenêtre
et je te ferai signe de monter. Tâche de nous apporter quelque chose de bien
joli, et la Marietta t'aime à la passion.
En descendant l'escalier
tournant de ce taudis infâme, Fabrice était plein de componction: je ne suis
point changé, se disait-il; toutes mes belles résolutions prises au bord de
notre lac quand je voyais la vie d'un oeil si philosophique se sont envolées.
Mon âme était hors de son assiette ordinaire, tout cela était un rêve et
disparaît devant l'austère réalité. Ce serait le moment d'agir, se dit Fabrice
en rentrant au palais Sanseverina sur les onze heures du soir. Mais ce fut en
vain qu'il chercha dans son coeur le courage de parler avec cette sincérité
sublime qui lui semblait si facile la nuit qu'il passa aux rives du lac de Côme.
Je vais fâcher la personne que j'aime le mieux au monde; si je parle, j'aurai
l'air d'un mauvais comédien; je ne vaux réellement quelque chose que dans de
certains moments d'exaltation.
-- Le comte est admirable pour moi,
dit-il à la duchesse, après lui avoir rendu compte de la visite à l'archevêché;
j'apprécie d'autant plus sa conduite que je crois m'apercevoir que je ne lui
plais que fort médiocrement; ma façon d'agir doit donc être correcte à son
égard. Il a ses fouilles de Sanguigna dont il est toujours fou, à en
juger du moins par son voyage d'avant-hier; il a fait douze lieues au galop pour
passer deux heures avec ses ouvriers. Si l'on trouve des fragments de statues
dans le temple antique dont il vient de découvrir les fondations, il craint
qu'on ne les lui vole; j'ai envie de lui proposer d'aller passer trente-six
heures à Sanguigna. Demain, vers les cinq heures, je dois revoir l'archevêque,
je pourrai partir dans la soirée et profiter de la fraîcheur de la nuit pour
faire la route.
La duchesse ne répondit pas d'abord.
-- On
dirait que tu cherches des prétextes pour t'éloigner de moi, lui dit-elle
ensuite avec une extrême tendresse; à peine de retour de Belgirate, tu trouves
une raison pour partir.
Voici une belle occasion de parler, se dit
Fabrice. Mais sur le lac j'étais un peu fou, je ne me suis pas aperçu dans mon
enthousiasme de sincérité que mon compliment finit par une impertinence; il
s'agirait de dire: Je t'aime de l'amitié la plus dévouée, etc. etc., mais mon
âme n'est pas susceptible d'amour. N'est-ce pas dire: Je vois que vous avez de
l'amour pour moi; mais prenez garde, je ne puis vous payer en même monnaie? Si
elle a de l'amour, la duchesse peut se fâcher d'être devinée, et elle sera
révoltée de mon impudence si elle n'a pour moi qu'une amitié toute simple... et
ce sont de ces offenses qu'on ne pardonne point.
Pendant qu'il pesait
ces idées importantes, Fabrice sans s'en apercevoir, se promenait dans le salon,
d'un air grave et plein de hauteur, en homme qui voit le malheur à dix pas de
lui.
La duchesse le regardait avec admiration; ce n'était plus l'enfant
qu'elle avait vu naître, ce n'était plus le neveu toujours prêt à lui obéir:
c'était un homme grave et duquel il serait délicieux de se faire aimer. Elle se
leva de l'ottomane où elle était assise, et, se jetant dans ses bras avec
transport:
-- Tu veux donc me fuir? lui dit-elle.
-- Non,
répondit-il de l'air d'un empereur romain, mais je voudrais être sage.
Ce mot était susceptible de diverses interprétations; Fabrice ne se
sentit pas le courage d'aller plus loin et de courir le hasard de blesser cette
femme adorable. Il était trop jeune, trop susceptible de prendre de l'émotion;
son esprit ne lui fournissait aucune tournure aimable pour faire entendre ce
qu'il voulait dire. Par un transport naturel et malgré tout raisonnement, il
prit dans ses bras cette femme charmante et la couvrit de baisers. Au même
instant, on entendit le bruit de la voiture du comte qui entrait dans la cour,
et presque en même temps lui-même parut dans le salon; il avait l'air tout ému.
-- Vous inspirez des passions bien singulières, dit-il à Fabrice, qui
resta presque confondu du mot.
L'archevêque avait ce soir l'audience que
Son Altesse Sérénissime lui accorde tous les jeudis; le prince vient de me
raconter que l'archevêque, d'un air tout troublé, a débuté par un discours
appris par coeur et fort savant, auquel d'abord le prince ne comprenait rien.
Landriani a fini par déclarer qu'il était important pour l'église de Parme que
Monsignore Fabrice del Dongo fût nommé son premier vicaire général, et,
par la suite, dès qu'il aurait vingt-quatre ans accomplis, son coadjuteur
avec future succession.
Ce mot m'a effrayé, je l'avoue, dit le
comte; c'est aller un peu bien vite, et je craignais une boutade d'humeur chez
le prince. Mais il m'a regardé en riant et m'a dit en français: Ce sont là de
vos coups, monsieur!
-- Je puis faire serment devant Dieu et devant
Votre Altesse, me suis-je écrié avec toute l'onction possible, que j'ignorais
parfaitement le mot de future succession. Alors j'ai dit la vérité, ce
que nous répétions ici même il y a quelques heures; j'ai ajouté, avec
entraînement, que, par la suite, je me serais regardé comme comblé des faveurs
de Son Altesse, si elle daignait m'accorder un petit évêché pour commencer. Il
faut que le prince m'ait cru, car il a jugé à propos de faire le gracieux; il
m'a dit, avec toute la simplicité possible: Ceci est une affaire officielle
entre l'archevêque et moi, vous n'y entrez pour rien; le bonhomme m'adresse une
sorte de rapport fort long et passablement ennuyeux, à la suite duquel il arrive
à une proposition officielle; je lui ai répondu très froidement que le sujet
était bien jeune, et surtout bien nouveau dans ma cour; que j'aurais presque
l'air de payer une lettre de change tirée sur moi par l'Empereur, en donnant la
perspective d'une si haute dignité au fils d'un des grands officiers de son
royaume lombardo- vénitien. L'archevêque a protesté qu'aucune recommandation de
ce genre n'avait eu lieu. C'était une bonne sottise à me direà moi ; j'en
ai été surpris de la part d'un homme aussi entendu; mais il est toujours
désorienté quand il m'adresse la parole, et ce soir il était plus troublé que
jamais, ce qui m'a donné l'idée qu'il désirait la chose avec passion. Je lui ai
dit que je savais mieux que lui qu'il n'y avait point eu de haute recommandation
en faveur de del Dongo, que personne à ma cour ne lui refusait de la capacité,
qu'on ne parlait point trop mal de ses moeurs, mais que je craignais qu'il ne
fût susceptible d'enthousiasme, et que je m'étais promis de ne jamais
élever aux places considérables les fous de cette espèce avec lesquels un prince
n'est sûr de rien. Alors, a continué Son Altesse, j'ai dû subir un pathos
presque aussi long que le premier: l'archevêque me faisait l'éloge de
l'enthousiasme de la maison de Dieu. Maladroit, me disais-je, tu t'égares, tu
compromets la nomination qui était presque accordée; il fallait couper court et
me remercier avec effusion. Point: il continuait son homélie avec une
intrépidité ridicule, je cherchais une réponse qui ne fût point trop défavorable
au petit del Dongo; je l'ai trouvée, et assez heureuse, comme vous allez en
juger: Monseigneur, lui ai-je dit, Pie VII fut un grand pape et un grand saint;
parmi tous les souverains, lui seul osa dire non au tyran qui voyait
l'Europe à ses pieds! eh bien! il était susceptible d'enthousiasme, ce qui l'a
porté, lorsqu'il était évêque d'Imola, à écrire sa fameuse pastorale du
citoyen cardinal Chiaramonti en faveur de la république cisalpine.
Mon pauvre archevêque est resté stupéfait, et, pour achever de le
stupéfier, je lui ai dit d'un air fort sérieux: Adieu, monseigneur, je prendrai
vingt-quatre heures pour réfléchir à votre proposition. Le pauvre homme a ajouté
quelques supplications assez mal tournées et assez inopportunes après le mot
adieu prononcé par moi. Maintenant, comte Mosca della Rovère, je vous
charge de dire à la duchesse que je ne veux pas retarder de vingt-quatre heures
une chose qui peut lui être agréable; asseyez-vous là et écrivez à l'archevêque
le billet d'approbation qui termine toute cette affaire. J'ai écrit le billet,
il l'a signé, il m'a dit: Portez-le à l'instant même à la duchesse. Voici le
billet, madame, et c'est ce qui m'a donné un prétexte pour avoir le bonheur de
vous revoir ce soir.
La duchesse lut le billet avec ravissement. Pendant
le long récit du comte, Fabrice avait eu le temps de se remettre: il n'eut point
l'air étonné de cet incident, il prit la chose en véritable grand seigneur qui
naturellement a toujours cru qu'il avait droit à ces avancements
extraordinaires, à ces coups de fortune qui mettraient un bourgeois hors des
gonds; il parla de sa reconnaissance, mais en bons termes, et finit par dire au
comte:
-- Un bon courtisan doit flatter la passion dominante; hier vous
témoigniez la crainte que vos ouvriers de Sanguigna ne volent les fragments de
statues antiques qu'ils pourraient découvrir; j'aime beaucoup les fouilles, moi;
si vous voulez bien le permettre, j'irai voir les ouvriers. Demain soir, après
les remerciements convenables au palais et chez l'archevêque, je partirai pour
Sanguigna.
-- Mais devinez-vous, dit la duchesse au comte, d'où vient
cette passion subite du bon archevêque pour Fabrice?
-- Je n'ai pas
besoin de deviner; le grand vicaire dont le frère est capitaine me disait hier:
Le père Landriani part de ce principe certain, que le titulaire est supérieur au
coadjuteur, et il ne se sent pas de joie d'avoir sous ses ordres un del Dongo et
de l'avoir obligé. Tout ce qui met en lumière la haute naissance de Fabrice
ajoute à son bonheur intime: il a un tel homme pour aide de camp! En second lieu
monseigneur Fabrice lui a plu, il ne se sent point timide devant lui; enfin il
nourrit depuis dix ans une haine bien conditionnée pour l'évêque de Plaisance,
qui affiche hautement la prétention de lui succéder sur le siège de Parme, et
qui de plus est fils d'un meunier. C'est dans ce but de succession future que
l'évêque de Plaisance a pris des relations fort étroites avec la marquise
Raversi, et maintenant ces liaisons font trembler l'archevêque pour le succès de
son dessein favori, avoir un del Dongo à son état-major, et lui donner des
ordres.
Le surlendemain, de bonne heure, Fabrice dirigeait les travaux
de la fouille de Sanguigna, vis-à-vis Colorno (c'est le Versailles des princes
de Parme); ces fouilles s'étendaient dans la plaine tout près de la grande route
qui conduit de Parme au pont de Casal-Maggiore, première ville de l'Autriche.
Les ouvriers coupaient la plaine par une longue tranchée profonde de huit pieds
et aussi étroite que possible; on était occupé à rechercher, le long de
l'ancienne voie romaine, les ruines d'un second temple qui, disait-on dans le
pays, existait encore au Moyen Age. Malgré les ordres du prince, plusieurs
paysans ne voyaient pas sans jalousie ces longs fossés traversant leurs
propriétés. Quoi qu'on pût leur dire, ils s'imaginaient qu'on était à la
recherche d'un trésor, et la présence de Fabrice était surtout convenable pour
empêcher quelque petite émeute. Il ne s'ennuyait point, il suivait ces travaux
avec passion; de temps à autre on trouvait quelque médaille, et il ne voulait
pas laisser le temps aux ouvriers de s'accorder entre eux pour l'escamoter.
La journée était belle, il pouvait être six heures du matin: il avait
emprunté un vieux fusil à un coup, il tira quelques alouettes; l'une d'elles
blessée alla tomber sur la grande route; Fabrice, en la poursuivant, aperçut de
loin une voiture qui venait de Parme et se dirigeait vers la frontière de
Casal-Maggiore. Il venait de recharger son fusil lorsque la voiture fort
délabrée s'approchant au tout petit pas, il reconnut la petite Marietta; elle
avait à ses côtés le grand escogriffe Giletti, et cette femme âgée qu'elle
faisait passer pour sa mère.
Giletti s'imagina que Fabrice s'était placé
ainsi au milieu de la route, et un fusil à la main, pour l'insulter et peut-être
même pour lui enlever la petite Marietta. En homme de coeur il sauta à bas de la
voiture; il avait dans la main gauche un grand pistolet fort rouillé, et tenait
de la droite une épée encore dans son fourreau, dont il se servait lorsque les
besoins de la troupe forçaient de lui confier quelque rôle de marquis.
-- Ah! brigand! s'écria-t-il, je suis bien aise de te trouver ici à une
lieue de la frontière; je vais te faire ton affaire; tu n'es plus protégé ici
par tes bas violets.
Fabrice faisait des mines à la petite Marietta et
ne s'occupait guère des cris jaloux du Giletti, lorsque tout à coup il vit à
trois pieds de sa poitrine le bout du pistolet rouillé; il n'eut que le temps de
donner un coup sur ce pistolet, en se servant de son fusil comme d'un bâton: le
pistolet partit, mais ne blessa personne.
-- Arrêtez donc, f..., cria
Giletti au vetturino : en même temps il eut l'adresse de sauter sur le
bout du fusil de son adversaire et de le tenir éloigné de la direction de son
corps; Fabrice et lui tiraient le fusil chacun de toutes ses forces. Giletti,
beaucoup plus vigoureux, plaçant une main devant l'autre, avançait toujours vers
la batterie, et était sur le point de s'emparer du fusil, lorsque Fabrice, pour
l'empêcher d'en faire usage, fit partir le coup. Il avait bien observé
auparavant que l'extrémité du fusil était à plus de trois pouces au-dessus de
l'épaule de Giletti: la détonation eut lieu tout près de l'oreille de ce
dernier. Il resta un peu étonné, mais se remit en un clin d'oeil.
-- Ah!
tu veux me faire sauter le crâne, canaille! je vais te faire ton compte. Giletti
jeta le fourreau de son épée de marquis, et fondit sur Fabrice avec une rapidité
admirable. Celui-ci n'avait point d'arme et se vit perdu.
Il se sauva
vers la voiture, qui était arrêtée à une dizaine de pas derrière Giletti; il
passa à gauche, et saisissant de la main le ressort de la voiture, il tourna
rapidement tout autour et repassa tout près de la portière droite qui était
ouverte. Giletti, lancé avec ses grandes jambes et qui n'avait pas eu l'idée de
se retenir au ressort de la voiture fit plusieurs pas dans sa première direction
avant de pouvoir s'arrêter. Au moment où Fabrice passait auprès de la portière
ouverte, il entendit Marietta qui lui disait à demi-voix:
-- Prends
garde à toi; il te tuera. Tiens!
Au même instant, Fabrice vit tomber de
la portière une sorte de grand couteau de chasse; il se baissa pour le ramasser,
mais, au même instant il fut touché à l'épaule par un coup d'épée que lui
lançait Giletti. Fabrice, en se relevant, se trouva à six pouces de Giletti qui
lui donna dans la figure un coup furieux avec le pommeau de son épée; ce coup
était lancé avec une telle force qu'il ébranla tout à fait la raison de Fabrice;
en ce moment il fut sur le point d'être tué. Heureusement pour lui, Giletti
était encore trop près pour pouvoir lui donner un coup de pointe. Fabrice, quand
il revint à soi, prit la fuite en courant de toutes ses forces; en courant, il
jeta le fourreau du couteau de chasse et ensuite, se retournant vivement, il se
trouva à trois pas de Giletti qui le poursuivait. Giletti était lancé, Fabrice
lui porta un coup de pointe; Giletti avec son épée eut le temps de relever un
peu le couteau de chasse, mais il reçut le coup de pointe en plein dans la joue
gauche. Il passa tout près de Fabrice qui se sentit percer la cuisse, c'était le
couteau de Giletti que celui-ci avait eu le temps d'ouvrir. Fabrice fit un saut
à droite; il se retourna, et enfin les deux adversaires se trouvèrent à une
juste distance de combat.
Giletti jurait comme un damné. Ah! je vais te
couper la gorge, gredin de prêtre, répétait-il à chaque instant. Fabrice était
tout essoufflé et ne pouvait parler; le coup de pommeau d'épée dans la figure le
faisait beaucoup souffrir, et son nez saignait abondamment; il para plusieurs
coups avec son couteau de chasse et porta plusieurs bottes sans trop savoir ce
qu'il faisait; il lui semblait vaguement être à un assaut public. Cette idée lui
avait été suggérée par la présence de ses ouvriers qui, au nombre de vingt-cinq
ou trente, formaient cercle autour des combattants, mais à distance fort
respectueuse; car on voyait ceux-ci courir à tout moment et s'élancer l'un sur
l'autre.
Le combat semblait se ralentir un peu; les coups ne se
suivaient plus avec la même rapidité, lorsque Fabrice se dit: à la douleur que
je ressens au visage, il faut qu'il m'ait défiguré. Saisi de rage à cette idée,
il sauta sur son ennemi la pointe du couteau de chasse en avant. Cette pointe
entra dans le côté droit de la poitrine de Giletti et sortit vers l'épaule
gauche; au même instant l'épée de Giletti pénétrait de toute sa longueur dans le
haut du bras de Fabrice, mais l'épée glissa sous la peau, et ce fut une blessure
insignifiante.
Giletti était tombé; au moment où Fabrice s'avançait vers
lui, regardant sa main gauche qui tenait un couteau, cette main s'ouvrait
machinalement et laissait échapper son arme.
Le gredin est mort, se dit
Fabrice; il le regarda au visage, Giletti rendait beaucoup de sang par la
bouche. Fabrice courut à la voiture.
-- Avez-vous un miroir? cria-t-il à
Marietta. Marietta le regardait très pâle et ne répondait pas. La vieille femme
ouvrit d'un grand sang-froid un sac à ouvrage vert, et présenta à Fabrice un
petit miroir à manche grand comme la main. Fabrice, en se regardant, se maniait
la figure: Les yeux sont sains, se disait-il, c'est déjà beaucoup; il regarda
les dents, elles n'étaient point cassées. D'où vient donc que je souffre tant?
se disait-il à demi-voix.
La vieille femme lui répondit:
--
C'est que le haut de votre joue a été pilé entre le pommeau de l'épée de Giletti
et l'os que nous avons là. Votre joue est horriblement enflée et bleue: mettez-y
des sangsues à l'instant, et ce ne sera rien.
-- Ah! des sangsues à
l'instant, dit Fabrice en riant et il reprit tout son sang-froid. Il vit que les
ouvriers entouraient Giletti et le regardaient sans oser le toucher.
--
Secourez donc cet homme, leur cria-t-il; ôtez-lui son habit... Il allait
continuer, mais, en levant les yeux, il vit cinq ou six hommes à trois cents pas
sur la grande route qui s'avançaient à pied et d'un pas mesuré vers le lieu de
la scène.
Ce sont des gendarmes, pensa-t-il, et comme il y a un homme de
tué, ils vont m'arrêter, et j'aurai l'honneur de faire une entrée solennelle
dans la ville de Parme. Quelle anecdote pour les courtisans amis de la Raversi
et qui détestent ma tante!
Aussitôt, et avec la rapidité de l'éclair, il
jette aux ouvriers ébahis tout l'argent qu'il avait dans ses poches, il s'élance
dans la voiture.
-- Empêchez les gendarmes de me poursuivre, crie-t-il à
ses ouvriers, et je fais votre fortune; dites-leur que je suis innocent, que cet
homme m'a attaqué et voulait me tuer.
-- Et toi, dit-il au
vetturino, mets tes chevaux au galop, tu auras quatre napoléons d'or si
tu passes le Pô avant que ces gens là-bas puissent m'atteindre.
-- Ca
va! dit le vetturino; mais n'ayez donc pas peur, ces hommes là-bas sont à pied,
et le trot seul de mes petits chevaux suffit pour les laisser fameusement
derrière. Disant ces paroles il les mit au galop.
Notre héros fut choqué
de ce mot peur employé par le cocher: c'est que réellement il avait eu
une peur extrême après le coup de pommeau d'épée qu'il avait reçu dans la
figure.
-- Nous pouvons contre-passer des gens à cheval venant vers
nous, dit le vetturino prudent et qui songeait aux quatre napoléons, et les
hommes qui nous suivent peuvent crier qu'on nous arrête. Ceci voulait dire:
Rechargez vos armes...
-- Ah! que tu es brave, mon petit abbé! s'écriait
la Marietta en embrassant Fabrice. La vieille femme regardait hors de la voiture
par la portière: au bout d'un peu de temps elle rentra la tête.
--
Personne ne vous poursuit, monsieur, dit-elle à Fabrice d'un grand sang-froid;
et il n'y a personne sur la route devant vous. Vous savez combien les employés
de la police autrichienne sont formalistes: s'ils vous voient arriver ainsi au
galop, sur la digue au bord du Pô, ils vous arrêteront, n'en ayez aucun doute.
Fabrice regarda par la portière.
-- Au trot, dit-il au cocher.
Quel passeport avez-vous? dit-il à la vieille femme.
-- Trois au lieu
d'un, répondit-elle, et qui nous ont coûté chacun quatre francs: n'est-ce pas
une horreur pour de pauvres artistes dramatiques qui voyagent toute l'année!
Voici le passeport de M. Giletti, artiste dramatique, ce sera vous; voici nos
deux passeports à la Mariettina et à moi. Mais Giletti avait tout notre argent
dans sa poche, qu'allons-nous devenir?
-- Combien avait-il? dit Fabrice.
-- Quarante beaux écus de cinq francs, dit la vielle femme.
--
C'est-à-dire six de la petite monnaie, dit la Marietta en riant; je ne veux pas
que l'on trompe mon petit abbé.
-- N'est-il pas tout naturel, monsieur,
reprit la vieille femme d'un grand sang-froid, que je cherche à vous accrocher
trente-quatre écus? Qu'est-ce que trente-quatre écus pour vous? Et nous, nous
avons perdu notre protecteur; qui est-ce qui se chargera de nous loger, de
débattre les prix avec les vetturini quand nous voyageons, et de faire
peur à tout le monde? Giletti n'était pas beau, mais il était bien commode, et
si la petite que voilà n'était pas une sotte, qui d'abord s'est amourachée de
vous, jamais Giletti ne se fût aperçu de rien, et vous nous auriez donné de
beaux écus. Je vous assure que nous sommes bien pauvres.
Fabrice fut
touché; il tira sa bourse et donna quelques napoléons à la vieille femme.
-- Vous voyez, lui dit-il, qu'il ne m'en reste que quinze, ainsi il est
inutile dorénavant de me tirer aux jambes.
La petite Marietta lui sauta
au cou, et la vieille lui baisait les mains. La voiture avançait toujours au
petit trot. Quand on vit de loin les barrières jaunes rayées de noir qui
annoncent les possessions autrichiennes, la vieille femme dit à Fabrice:
-- Vous feriez mieux d'entrer à pied avec le passeport de Giletti dans
votre poche; nous, nous allons nous arrêter un instant, sous prétexte de faire
un peu de toilette. Et d'ailleurs, la douane visitera nos effets. Vous, si vous
m'en croyez, traversez Casal-Maggiore d'un pas nonchalant; entrez même au café
et buvez le verre d'eau-de-vie; une fois hors du village, filez ferme. La police
est vigilante en diable en pays autrichien: elle saura bientôt qu'il y a eu un
homme de tué: vous voyagez avec un passeport qui n'est pas le vôtre, il n'en
faut pas tant pour passer deux ans en prison. Gagnez le Pô à droite en sortant
de la ville, louez une barque et réfugiez-vous à Ravenne ou à Ferrare; sortez au
plus vite des états autrichiens. Avec deux louis vous pourrez acheter un autre
passeport de quelque douanier, celui-ci vous serait fatal; rappelez-vous que
vous avez tué l'homme.
En approchant à pied du pont de bateaux de
Casal-Maggiore, Fabrice relisait attentivement le passeport de Giletti. Notre
héros avait grand'peur, il se rappelait vivement tout ce que le comte Mosca lui
avait dit du danger qu'il y avait pour lui à rentrer dans les états autrichiens;
or, il voyait à deux cents pas devant lui le pont terrible qui allait lui donner
accès en ce pays, dont la capitale à ses yeux était le Spielberg. Mais comment
faire autrement? Le duché de Modène qui borne au midi l'état de Parme lui
rendait les fugitifs en vertu d'une convention expresse; la frontière de l'état
qui s'étend dans les montagnes du côté de Gênes était trop éloignée; sa
mésaventure serait connue à Parme bien avant qu'il pût atteindre ces montagnes;
il ne restait donc que les états de l'Autriche sur la rive gauche du Pô. Avant
qu'on eût le temps d'écrire aux autorités autrichiennes pour les engager à
l'arrêter, il se passerait peut-être trente-six heures ou deux jours. Toutes
réflexions faites, Fabrice brûla avec le feu de son cigare son propre passeport;
il valait mieux pour lui en pays autrichien être un vagabond que d'être Fabrice
del Dongo, et il était possible qu'on le fouillât.
Indépendamment de la
répugnance bien naturelle qu'il avait à confier sa vie au passeport du
malheureux Giletti, ce document présentait des difficultés matérielles: la
taille de Fabrice atteignait tout au plus à cinq pieds cinq pouces, et non pas à
cinq pieds dix pouces comme l'énonçait le passeport; il avait près de
vingt-quatre ans et paraissait plus jeune, Giletti en avait trente-neuf. Nous
avouerons que notre héros se promena une grande demi-heure sur une contre- digue
du Pô voisine du pont de barques, avant de se décider à y descendre. Que
conseillerais-je à un autre qui se trouverait à ma place? se dit-il enfin.
Evidemment de passer: il y a péril à rester dans l'état de Parme; un gendarme
peut être envoyé à la poursuite de l'homme qui en a tué un autre, fût-ce même à
son corps défendant. Fabrice fit la revue de ses poches, déchira tous les
papiers et ne garda exactement que son mouchoir et sa boîte à cigares; il lui
importait d'abréger l'examen qu'il allait subir. Il pensa à une terrible
objection qu'on pourrait lui faire et à laquelle il ne trouvait que de mauvaises
réponses: il allait dire qu'il s'appelait Giletti et tout son linge était marqué
F.D.
Comme on voit, Fabrice était un de ces malheureux tourmentés par
leur imagination; c'est assez le défaut des gens d'esprit en Italie. Un soldat
français d'un courage égal ou même inférieur se serait présenté pour passer sur
le pont tout de suite, et sans songer d'avance à aucune difficulté; mais aussi
il y aurait porté tout son sang-froid, et Fabrice était bien loin d'être de
sang-froid, lorsque au bout du pont un petit homme, vêtu de gris, lui dit:
Entrez au bureau de police pour votre passeport.
Ce bureau avait des
murs sales garnis de clous auxquels les pipes et les chapeaux sales des employés
étaient suspendus. Le grand bureau de sapin derrière lequel ils étaient
retranchés était tout taché d'encre et de vin; deux ou trois gros registres
reliés en peau verte portaient des taches de toutes couleurs, et la tranche de
leurs pages était noircie par les mains. Sur les registres placés en pile l'un
sur l'autre il y avait trois magnifiques couronnes de laurier qui avaient servi
l'avant-veille pour une des fêtes de l'Empereur.
Fabrice fut frappé de
tous ces détails, ils lui serrèrent le coeur; il paya ainsi le luxe magnifique
et plein de fraîcheur qui éclatait dans son joli appartement du palais
Sanseverina. Il était obligé d'entrer dans ce sale bureau et d'y paraître comme
inférieur; il allait subir un interrogatoire.
L'employé qui tendit une
main jaune pour prendre son passeport était petit et noir, il portait un bijou
de laiton à sa cravate. Ceci est un bourgeois de mauvaise humeur, se dit
Fabrice; le personnage parut excessivement surpris en lisant le passeport, et
cette lecture dura bien cinq minutes.
-- Vous avez eu un accident,
dit-il à l'étranger en indiquant sa joue du regard.
-- Le
vetturino nous a jetés en bas de la digue du Pô. Puis le silence
recommença et l'employé lançait des regards farouches sur le voyageur.
J'y suis, se dit Fabrice, il va me dire qu'il est fâché d'avoir une
mauvaise nouvelle à m'apprendre et que je suis arrêté. Toutes sortes d'idées
folles arrivèrent à la tête de notre héros, qui dans ce moment n'était pas fort
logique. Par exemple, il songea à s'enfuir par la porte du bureau qui était
restée ouverte; je me défais de mon habit; je me jette dans le Pô, et sans doute
je pourrai le traverser à la nage. Tout vaut mieux que le Spielberg. L'employé
de police le regardait fixement au moment où il calculait les chances de succès
de cette équipée, cela faisait deux bonnes physionomies. La présence du danger
donne du génie à l'homme raisonnable, elle le met, pour ainsi dire, au-dessus de
lui-même; à l'homme d'imagination elle inspire des romans, hardis il est vrai
mais souvent absurdes.
Il fallait voir l'oeil indigné de notre héros
sous l'oeil scrutateur de ce commis de police orné de ses bijoux de cuivre. Si
je le tuais, se disait Fabrice, je serai condamné pour meurtre à vingt ans de
galère ou à la mort, ce qui est bien moins affreux que le Spielberg avec une
chaîne de cent vingt livres à chaque pied et huit onces de pain pour toute
nourriture, et cela dure vingt ans; ainsi je n'en sortirais qu'à quarante-quatre
ans. La logique de Fabrice oubliait que, puisqu'il avait brûlé son passeport,
rien n'indiquait à l'employé de police qu'il fût le rebelle Fabrice del Dongo.
Notre héros était suffisamment effrayé, comme on le voit, il l'eût été
bien davantage s'il eût connu les pensées qui agitaient le commis de police. Cet
homme était ami de Giletti; on peut juger de sa surprise lorsqu'il vit son
passeport entre les mains d'un autre; son premier mouvement fut de faire arrêter
cet autre, puis il songea que Giletti pouvait bien avoir vendu son passeport à
ce beau jeune homme qui apparemment venait de faire quelque mauvais coup à
Parme. Si je l'arrête, se dit-il, Giletti sera compromis; on découvrira
facilement qu'il a vendu son passeport; d'un autre côté, que diront mes chefs si
l'on vient à vérifier que moi, ami de Giletti, j'ai visé son passeport porté par
un autre? L'employé se leva en bâillant et dit à Fabrice: -- Attendez, monsieur;
puis, par une habitude de police, il ajouta: il s'élève une difficulté. Fabrice
dit à part soi: Il va s'élever ma fuite.
En effet, l'employé quittait le
bureau dont il laissait la porte ouverte, et le passeport était resté sur la
table de sapin. Le danger est évident, pensa Fabrice; je vais prendre mon
passeport et repasser le pont au petit pas, je dirai au gendarme, s'il
m'interroge, que j'ai oublié de faire viser mon passeport par le commissaire de
police du dernier village des états de Parme. Fabrice avait déjà son passeport à
la main, lorsque, à son inexprimable étonnement, il entendit le commis aux
bijoux de cuivre qui disait:
-- Ma foi je n'en puis plus; la chaleur
m'étouffe; je vais au café prendre la demi- tasse. Entrez au bureau quand vous
aurez fini votre pipe, il y a un passeport à viser; l'étranger est là.
Fabrice, qui sortait à pas de loup, se trouva face à face avec un beau
jeune homme qui se disait en chantonnant: Eh bien, visons donc ce passeport, je
vais leur faire mon paraphe.
-- Où monsieur veut-il aller?
-- A
Mantoue, Venise et Ferrare.
-- Ferrare soit, répondit l'employé en
sifflant; il prit une griffe, imprima le visa en encre bleue sur le passeport,
écrivit rapidement les mots: Mantoue, Venise et Ferrare dans l'espace laissé en
blanc par la griffe, puis il fit plusieurs tours en l'air avec la main, signa et
reprit de l'encre pour son paraphe qu'il exécuta avec lenteur et en se donnant
des soins infinis. Fabrice suivait tous les mouvements de cette plume; le commis
regarda son paraphe avec complaisance, il y ajouta cinq ou six points, enfin il
remit le passeport à Fabrice en disant d'un air léger: bon voyage, monsieur.
Fabrice s'éloignait d'un pas dont il cherchait à dissimuler la rapidité,
lorsqu'il se sentit arrêter par le bras gauche: instinctivement il mit la main
sur le manche de son poignard, et s'il ne se fût vu entouré de maisons, il fût
peut-être tombé dans une étourderie. L'homme qui lui touchait le bras gauche,
lui voyant l'air tout effaré, lui dit en forme d'excuse:
-- Mais j'ai
appelé monsieur trois fois, sans qu'il répondît; monsieur a-t-il quelque chose à
déclarer à la douane?
-- Je n'ai sur moi que mon mouchoir; je vais ici
tout près chasser chez un de mes parents.
Il eût été bien embarrassé si
on l'eût prié de nommer ce parent. Par la grande chaleur qu'il faisait et avec
ces émotions Fabrice était mouillé comme s'il fût tombé dans le Pô. Je ne manque
pas de courage entre les comédiens, mais les commis ornés de bijoux de cuivre me
mettent hors de moi; avec cette idée je ferai un sonnet comique pour la
duchesse.
A peine entré dans Casal-Maggiore, Fabrice prit à droite une
mauvaise rue qui descend vers le Pô. J'ai grand besoin, se dit-il, des secours
de Bacchus et de Cérés, et il entra dans une boutique au dehors de laquelle
pendait un torchon gris attaché à un bâton; sur le torchon était écrit le mot
Trattoria. Un mauvais drap de lit soutenu par deux cerceaux de bois fort
minces, et pendant jusqu'à trois pieds de terre, mettait la porte de la
Trattoria à l'abri des rayons directs du soleil. Là, une femme à demi nue
et fort jolie reçut notre héros avec respect, ce qui lui fit le plus vif
plaisir; il se hâta de lui dire qu'il mourait de faim. Pendant que la femme
préparait le déjeuner, entra un homme d'une trentaine d'années, il n'avait pas
salué en entrant; tout à coup il se releva du banc où il s'était jeté d'un air
familier, et dit à Fabrice: Eccellenza, la riverisco (je salue Votre
Excellence). Fabrice était très gai en ce moment, et au lieu de former des
projets sinistres, il répondit en riant:
-- Et d'où diable connais-tu
mon Excellence?
-- Comment! Votre Excellence ne reconnaît pas Ludovic,
l'un des cochers de Mme la duchesse Sanseverina? A Sacca, la maison de
campagne où nous allions tous les ans, je prenais toujours la fièvre; j'ai
demandé la pension à madame et me suis retiré. Me voici riche; au lieu de la
pension de douze écus par an à laquelle tout au plus je pouvais avoir droit,
madame m'a dit que pour me donner le loisir de faire des sonnets, car je suis
poète en langue vulgaire, elle m'accordait vingt-quatre écus, et M. le
comte m'a dit que si jamais j'étais malheureux, je n'avais qu'à venir lui
parler. J'ai eu l'honneur de mener Monsignore pendant un relais lorsqu'il est
allé faire sa retraite comme un bon chrétien à la chartreuse de Velleja.
Fabrice regarda cet homme et le reconnut un peu. C'était un des cochers
les plus coquets de la casa Sanseverina: maintenant qu'il était riche,
disait-il, il avait pour tout vêtement une grosse chemise déchirée et une
culotte de toile, jadis teinte en noir, qui lui arrivait à peine aux genoux; une
paire de souliers et un mauvais chapeau complétaient l'équipage. De plus, il ne
s'était pas fait la barbe depuis quinze jours. En mangeant son omelette, Fabrice
fit la conversation avec lui absolument comme d'égal à égal; il crut voir que
Ludovic était l'amant de l'hôtesse. Il termina rapidement son déjeuner, puis dit
à demi-voix à Ludovic: J'ai un mot pour vous.
-- Votre Excellence peut
parler librement devant elle, c'est une femme réellement bonne, dit Ludovic d'un
air tendre.
-- Eh bien, mes amis, reprit Fabrice sans hésiter, je suis
malheureux et j'ai besoin de votre secours. D'abord il n'y a rien de politique
dans mon affaire; j'ai tout simplement tué un homme qui voulait m'assassiner
parce que je parlais à sa maîtresse.
-- Pauvre jeune homme! dit
l'hôtesse.
-- Que Votre Excellence compte sur moi! s'écria le cocher
avec des yeux enflammés par le dévouement le plus vif; où Son Excellence
veut-elle aller?
-- A Ferrare. J'ai un passeport, mais j'aimerais mieux
ne pas parler aux gendarmes, qui peuvent avoir connaissance du fait.
--
Quand avez-vous expédié cet autre?
-- Ce matin à six heures.
--
Votre Excellence n'a-t-elle point de sang sur ses vêtements? dit l'hôtesse.
-- J'y pensais, reprit le cocher, et d'ailleurs le drap de ces vêtements
est trop fin; on n'en voit pas beaucoup de semblable dans nos campagnes, cela
nous attirerait les regards; je vais acheter des habits chez le juif. Votre
Excellence est à peu près de ma taille, mais plus mince.
-- De grâce, ne
m'appelez plus Excellence, cela peut attirer l'attention.
-- Oui,
Excellence, répondit le cocher en sortant de la boutique.
-- Eh bien! eh
bien! cria Fabrice, et l'argent! revenez donc!
-- Que parlez-vous
d'argent! dit l'hôtesse, il a soixante-sept écus qui sont fort à votre service.
Moi-même, ajouta-t-elle en baissant la voix, j'ai une quarantaine d'écus que je
vous offre de bien bon coeur; on n'a pas toujours de l'argent sur soi lorsqu'il
arrive de ces accidents.
Fabrice avait ôté son habit à cause de la
chaleur en entrant dans la Trattoria.
-- Vous avez là un gilet
qui pourrait nous causer de l'embarras s'il entrait quelqu'un: cette belle
toile anglaise attirerait l'attention. Elle donna à notre fugitif un
gilet de toile teinte en noir, appartenant à son mari. Un grand jeune homme
entra dans la boutique par une porte intérieure, il était mis avec une certaine
élégance.
-- C'est mon mari, dit l'hôtesse. Pierre-Antoine, dit-elle au
mari, monsieur est un ami de Ludovic; il lui est arrivé un accident ce matin de
l'autre côté du fleuve, il désire se sauver à Ferrare.
-- Eh! nous le
passerons, dit le mari d'un air fort poli, nous avons la barque de
Charles-Joseph.
Par une autre faiblesse de notre héros, que nous
avouerons aussi naturellement que nous avons raconté sa peur dans le bureau de
police au bout du pont, il avait les larmes aux yeux; il était profondément
attendri par le dévouement parfait qu'il rencontrait chez ces paysans: il
pensait aussi à la bonté caractéristique de sa tante; il eût voulu pouvoir faire
la fortune de ces gens. Ludovic rentra chargé d'un paquet.
-- Adieu cet
autre, lui dit le mari d'un air de bonne amitié.
--. Il ne s'agit pas de
ça, reprit Ludovic d'un ton fort alarmé, on commence à parler de vous, on a
remarqué que vous avez hésité en entrant dans notre vicolo , et quittant
la belle rue comme un homme qui chercherait à se cacher.
-- Montez vite
à la chambre, dit le mari.
Cette chambre, fort grande et fort belle,
avait de la toile grise au lieu de vitres aux deux fenêtres, on y voyait quatre
lits larges chacun de six pieds et hauts de cinq.
-- Et vite, et vite!
dit Ludovic; il y a un fat de gendarme nouvellement arrivé qui voulait faire la
cour à la jolie femme d'en bas, et auquel j'ai prédit que quand il va en
correspondance sur la route, il pourrait bien se rencontrer avec une balle; si
ce chien-là entend parler de Votre Excellence, il voudra nous jouer un tour, il
cherchera à vous arrêter ici afin de faire mal noter laTrattoria de la
Théodolinde.
Eh quoi! continua Ludovic en voyant sa chemise toute tachée
de sang et des blessures serrées avec des mouchoirs, le porco s'est donc
défendu? En voilà cent fois plus qu'il n'en faut pour vous faire arrêter: je
n'ai point acheté de chemise. Il ouvrit sans façon l'armoire du mari et donna
une de ses chemises à Fabrice qui bientôt fut habillé en riche bourgeois de
campagne. Ludovic décrocha un filet suspendu à la muraille, plaça les habits de
Fabrice dans le panier où l'on met le poisson, descendit en courant et sortit
rapidement par une porte de derrière; Fabrice le suivait.
--
Théodolinde, cria-t-il en passant près de la boutique, cache ce qui est en haut,
nous allons attendre dans les saules; et toi, Pierre-Antoine, envoie-nous bien
vite une barque, on paie bien.
Ludovic fit passer plus de vingt fossés à
Fabrice. Il y avait des planches fort longues et fort élastiques qui servaient
de ponts sur les plus larges de ces fossés; Ludovic retirait ces planches après
avoir passé. Arrivé au dernier canal, il tira la planche avec empressement.
-- Respirons maintenant, dit-il; ce chien de gendarme aurait plus de
deux lieues à faire pour atteindre Votre Excellence. Vous voilà tout pâle,
dit-il à Fabrice, je n'ai point oublié la petite bouteille d'eau-de-vie.
-- Elle vient fort à propos: la blessure à la cuisse commence à se faire
sentir; et d'ailleurs j'ai eu une fière peur dans le bureau de la police au bout
du pont.
-- Je le crois bien, dit Ludovic; avec une chemise remplie de
sang comme était la vôtre, je ne conçois pas seulement comment vous avez osé
entrer en un tel lieu. Quant aux blessures, je m'y connais: je vais vous mettre
dans un endroit bien frais où vous pourrez dormir une heure; la barque viendra
nous y chercher s'il y a moyen d'obtenir une barque; sinon, quand vous serez un
peu reposé nous ferons encore deux petites lieues, et je vous mènerai à un
moulin où je prendrai moi- même une barque. Votre Excellence a bien plus de
connaissances que moi: madame va être au désespoir quand elle apprendra
l'accident; on lui dira que vous êtes blessé à mort, peut-être même que vous
avez tué l'autre en traître. La marquise Raversi ne manquera pas de faire courir
tous les mauvais bruits qui peuvent chagriner madame. Votre Excellence pourrait
écrire.
-- Et comment faire parvenir la lettre?
-- Les garçons
du moulin où nous allons gagnent douze sous par jour; en un jour et demi ils
sont à Parme, donc quatre francs pour le voyage; deux francs pour l'usure des
souliers: si la course était faite pour un pauvre homme tel que moi, ce serait
six francs; comme elle est pour le service d'un seigneur, j'en donnerai douze.
Quand on fut arrivé au lieu du repos dans un bois de vernes et de
saules, bien touffu et bien frais, Ludovic alla à plus d'une heure de là
chercher de l'encre et du papier. Grand Dieu, que je suis bien ici! s'écria
Fabrice. Fortune! adieu, je ne serai jamais archevêque!
A son retour,
Ludovic le trouva profondément endormi et ne voulut pas l'éveiller. La barque
n'arriva que vers le coucher du soleil; aussitôt que Ludovic la vit paraître au
loin, il appela Fabrice qui écrivit deux lettres.
-- Votre Excellence a
bien plus de connaissances que moi, dit Ludovic d'un air peiné, et je crains
bien de lui déplaire au fond du coeur, quoi qu'elle en dise, si j'ajoute une
certaine chose.
-- Je ne suis pas aussi nigaud que vous le pensez,
répondit Fabrice, et, quoi que vous puissiez dire, vous serez toujours à mes
yeux un serviteur fidèle de ma tante, et un homme qui a fait tout au monde pour
me tirer d'un fort vilain pas.
Il fallut bien d'autres protestations
encore pour décider Ludovic à parler, et quand enfin il en eut pris la
résolution, il commença par une préface qui dura bien cinq minutes. Fabrice
s'impatienta, puis il se dit: A qui la faute? à notre vanité que cet homme a
fort bien vue du haut de son siège. Le dévouement de Ludovic le porta enfin à
courir le risque de parler net.
-- Combien la marquise Raversi ne
donnerait-elle pas au piéton que vous allez expédier à Parme pour avoir ces deux
lettres! Elles sont de votre écriture, et par conséquent font preuves
judiciaires contre vous. Votre Excellence va me prendre pour un curieux
indiscret; en second lieu, elle aura peut-être honte de mettre sous les yeux de
madame la duchesse ma pauvre écriture de cocher; mais enfin votre sûreté m'ouvre
la bouche, quoique vous puissiez me croire un impertinent. Votre Excellence ne
pourrait-elle pas me dicter ces deux lettres? Alors je suis le seul compromis,
et encore bien peu, je dirais au besoin que vous m'êtes apparu au milieu d'un
champ avec une écritoire de corne dans une main et un pistolet dans l'autre, et
que vous m'avez ordonné d'écrire.
-- Donnez-moi la main, mon cher
Ludovic, s'écria Fabrice, et pour vous prouver que je ne veux point avoir de
secret pour un ami tel que vous, copiez ces deux lettres telles qu'elles sont.
Ludovic comprit toute l'étendue de cette marque de confiance et y fut
extrêmement sensible, mais au bout de quelques lignes, comme il voyait la barque
s'avancer rapidement sur le fleuve:
-- Les lettres seront plus tôt
terminées, dit-il à Fabrice, si Votre Excellence veut prendre la peine de me les
dicter. Les lettres finies, Fabrice écrivit un A et un B à la dernière ligne,
et, sur une petite rognure de papier qu'ensuite il chiffonna, il mit en
français: Croyez A et B. Le piéton devait cacher ce papier froissé dans
ses vêtements.
La barque arrivant à portée de la voix, Ludovic appela
les bateliers par des noms qui n'étaient pas les leurs; ils ne répondirent point
et abordèrent cinq cents toises plus bas, regardant de tous les côtés pour voir
s'ils n'étaient point aperçus par quelque douanier.
-- Je suis à vos
ordres, dit Ludovic à Fabrice, voulez-vous que je porte moi-même les lettres à
Parme? Voulez-vous que je vous accompagne à Ferrare?
-- M'accompagner à
Ferrare est un service que je n'osais presque vous demander. Il faudra débarquer
et tâcher d'entrer dans la ville sans montrer le passeport. Je vous dirai que
j'ai la plus grande répugnance à voyager sous le nom de Giletti, et je ne vois
que vous qui puissiez m'acheter un autre passeport.
-- Que ne
parliez-vous à Casal-Maggiore! Je sais un espion qui m'aurait vendu un excellent
passeport, et pas cher, pour quarante ou cinquante francs.
L'un des deux
mariniers qui était né sur la rive droite du Pô, et par conséquent n'avait pas
besoin de passeport à l'étranger pour aller à Parme, se chargea de porter les
lettres. Ludovic, qui savait manier la rame, se fit fort de conduire la barque
avec l'autre.
-- Nous allons trouver sur le bas Pô, dit-il, plusieurs
barques armées appartenant à la police, et je saurai les éviter. Plus de dix
fois on fut obligé de se cacher au milieu de petites îles à fleur d'eau,
chargées de saules. Trois fois on mit pied à terre pour laisser passer les
barques vides devant les embarcations de la police. Ludovic profita de ces longs
moments de loisir pour réciter à Fabrice plusieurs de ses sonnets. Les
sentiments étaient assez justes, mais comme émoussés par l'expression, et ne
valaient pas la peine d'être écrits; le singulier, c'est que cet ex- cocher
avait des passions et des façons de voir vives et pittoresques; il devenait
froid et commun dès qu'il écrivait. C'est le contraire de ce que nous voyons
dans le monde, se dit Fabrice; l'on sait maintenant tout exprimer avec grâce,
mais les coeurs n'ont rien à dire. Il comprit que le plus grand plaisir qu'il
pût faire à ce serviteur fidèle ce serait de corriger les fautes d'orthographe
de ses sonnets.
-- On se moque de moi quand je prête mon cahier, disait
Ludovic; mais si Votre Excellence daignait me dicter l'orthographe des mots
lettre à lettre, les envieux ne sauraient plus que dire: l'orthographe ne fait
pas le génie. Ce ne fut que le surlendemain dans la nuit que Fabrice put
débarquer en toute sûreté dans un bois de vernes, une lieue avant que d'arriver
à Ponte Lago Oscuro. Toute la journée il resta caché dans une chènevière,
et Ludovic le précéda à Ferrare; il y loua un petit logement chez un juif
pauvre, qui comprit tout de suite qu'il y avait de l'argent à gagner si l'on
savait se taire. Le soir, à la chute du jour, Fabrice entra dans Ferrare monté
sur un petit cheval; il avait bon besoin de ce secours, la chaleur l'avait
frappé sur le fleuve; le coup de couteau qu'il avait à la cuisse et le coup
d'épée que Giletti lui avait donné dans l'épaule, au commencement du combat,
s'étaient enflammés et lui donnaient de la fièvre.
Livre Premier
- Chapitre XII.
Le juif, maître du logement, avait procuré un chirurgien
discret, lequel, comprenant à son tour qu'il y avait de l'argent dans la bourse,
dit à Ludovic que sa conscience l'obligeait à faire son rapport à la
police sur les blessures du jeune homme que lui, Ludovic, appelait son frère.
-- La loi est claire, ajouta-t-il; il est trop évident que votre frère
ne s'est point blessé lui-même, comme il le raconte, en tombant d'une échelle,
au moment où il tenait à la main un couteau tout ouvert.
Ludovic
répondit froidement à cet honnête chirurgien que, s'il s'avisait de céder aux
inspirations de sa conscience, il aurait l'honneur, avant de quitter Ferrare, de
tomber sur lui précisément avec un couteau ouvert à la main. Quand il rendit
compte de cet incident à Fabrice, celui-ci le blâma fort, mais il n'y avait plus
un instant à perdre pour décamper. Ludovic dit au juif qu'il voulait essayer de
faire prendre l'air à son frère; il alla chercher une voiture, et nos amis
sortirent de la maison pour n'y plus rentrer. Le lecteur trouve bien longs, sans
doute, les récits de toutes ces démarches que rend nécessaires l'absence d'un
passeport: ce genre de préoccupation n'existe plus en France; mais en Italie, et
surtout aux environs du Pô, tout le monde parle passeport. Une fois sorti de
Ferrare sans encombre, comme pour faire une promenade, Ludovic renvoya le
fiacre, puis il rentra en ville par une autre porte, et revint prendre Fabrice
avec une sediola qu'il avait louée pour faire douze lieues. Arrivés près
de Bologne, nos amis se firent conduire à travers champs sur la route qui de
Florence conduit à Bologne; ils passèrent la nuit dans la plus misérable auberge
qu'ils purent découvrir, et, le lendemain, Fabrice se sentant la force de
marcher un peu, ils entrèrent à Bologne comme des promeneurs. On avait brûlé le
passeport de Giletti: la mort du comédien devait être connue, et il y avait
moins de péril à être arrêtés comme gens sans passeports que comme porteurs de
passeport d'un homme tué.
Ludovic connaissait à Bologne deux ou trois
domestiques de grandes maisons; il fut convenu qu'il irait prendre langue auprès
d'eux. Il leur dit que, venant de Florence et voyageant avec son jeune frère,
celui-ci, se sentant le besoin de dormir, l'avait laissé partir seul une heure
avant le lever du soleil. Il devait le rejoindre dans le village où lui,
Ludovic, s'arrêterait pour passer les heures de la grande chaleur. Mais Ludovic,
ne voyant point arriver son frère, s'était déterminé à retourner sur ses pas; il
l'avait retrouvé blessé d'un coup de pierre et de plusieurs coups de couteau,
et, de plus, volé par des gens qui lui avaient cherché dispute. Ce frère était
joli garçon, savait panser et conduire les chevaux, lire et écrire, et il
voudrait bien trouver une place dans quelque bonne maison. Ludovic se réserva
d'ajouter, quand l'occasion s'en présenterait, que, Fabrice tombé, les voleurs
s'étaient enfuis emportant le petit sac dans lequel étaient leur linge et leurs
passeports.
En arrivant à Bologne, Fabrice, se sentant très fatigué, et
n'osant, sans passeport, se présenter dans une auberge, était entré dans
l'immense église de Saint-Pétrone. Il y trouva une fraîcheur délicieuse; bientôt
il se sentit tout ranimé. Ingrat que je suis, se dit-il tout à coup, j'entre
dans une église, et c'est pour m'y asseoir, comme dans un café! Il se jeta à
genoux, et remercia Dieu avec effusion de la protection évidente dont il était
entouré depuis qu'il avait eu le malheur de tuer Giletti. Le danger qui le
faisait encore frémir, c'était d'être reconnu dans le bureau de police de
Casal-Maggiore. Comment, se disait-il, ce commis, dont les yeux marquaient tant
de soupçons et qui a relu mon passeport jusqu'à trois fois, ne s'est-il pas
aperçu que je n'ai pas cinq pieds dix pouces, que je n'ai pas trente-huit ans,
que je ne suis pas fort marqué de la petite vérole? Que de grâces je vous dois,
ô mon Dieu! Et j'ai pu tarder jusqu'à ce moment de mettre mon néant à vos pieds!
Mon orgueil a voulu croire que c'était à une vaine prudence humaine que je
devais le bonheur d'échapper au Spielberg qui déjà s'ouvrait pour m'engloutir!
Fabrice passa plus d'une heure dans cet extrême attendrissement, en
présence de l'immense bonté de Dieu, Ludovic s'approcha sans qu'il l'entendît
venir, et se plaça en face de lui. Fabrice, qui avait le front caché dans ses
mains, releva la tête, et son fidèle serviteur vit les larmes qui sillonnaient
ses joues.
-- Revenez dans une heure, lui dit Fabrice assez durement.
Ludovic pardonna ce ton à cause de la piété. Fabrice récita plusieurs
fois les sept psaumes de la pénitence, qu'il savait par coeur; il s'arrêtait
longuement aux versets qui avaient du rapport avec sa situation présente.
Fabrice demandait pardon à Dieu de beaucoup de choses, mais, ce qui est
remarquable, c'est qu'il ne lui vint pas à l'esprit de compter parmi ses fautes
le projet de devenir archevêque, uniquement parce que le comte Mosca était
premier ministre, et trouvait cette place et la grande existence qu'elle donne
convenables pour le neveu de la duchesse. Il l'avait désirée sans passion, il
est vrai, mais enfin il y avait songé, exactement comme à une place de ministre
ou de général. Il ne lui était point venu à la pensée que sa conscience pût être
intéressée dans ce projet de la duchesse. Ceci est un trait remarquable de la
religion qu'il devait aux enseignements des jésuites milanais. Cette religion
ôte le courage de penser aux choses inaccoutumées, et défend surtout
l'examen personnel, comme le plus énorme des péchés; c'est un pas vers le
protestantisme. Pour savoir de quoi l'on est coupable, il faut interroger son
curé, ou lire la liste des péchés, telle qu'elle se trouve imprimée dans les
livres intitulés: Préparation au sacrement de la Pénitence. Fabrice
savait par coeur la liste des péchés rédigée en langue latine, qu'il avait
apprise à l'Académie ecclésiastique de Naples. Ainsi, en récitant cette liste,
parvenu à l'article du meurtre, il s'était fort bien accusé devant Dieu d'avoir
tué un homme, mais en défendant sa vie. Il avait passé rapidement, et sans y
faire la moindre attention, sur les divers articles relatifs au péché de
simonie (se procurer par de l'argent les dignités ecclésiastiques). Si on
lui eût proposé de donner cent louis pour devenir premier grand vicaire de
l'archevêque de Parme, il eût repoussé cette idée avec horreur; mais quoiqu'il
ne manquât ni d'esprit ni surtout de logique, il ne lui vint pas une seule fois
à l'esprit que le crédit du comte Mosca, employé en sa faveur, fût une
simonie. Tel est le triomphe de l'éducation jésuitique: donner l'habitude
de ne pas faire attention à des choses plus claires que le jour. Un Français,
élevé au milieu des traits d'intérêt personnel et de l'ironie de Paris, eût pu,
sans être de mauvaise foi, accuser Fabrice d'hypocrisie au moment même où notre
héros ouvrait son âme à Dieu avec la plus extrême sincérité et l'attendrissement
le plus profond.
Fabrice ne sortit de l'église qu'après avoir préparé la
confession qu'il se proposait de faire dès le lendemain; il trouva Ludovic assis
sur les marches du vaste péristyle en pierre qui s'élève sur la grande place en
avant de la façade de Saint- Pétrone. Comme après un grand orage l'air est plus
pur, ainsi l'âme de Fabrice était tranquille, heureuse et comme rafraîchie.
-- Je me trouve fort bien, je ne sens presque plus mes blessures, dit-il
à Ludovic en l'abordant; mais avant tout je dois vous demander pardon; je vous
ai répondu avec humeur lorsque vous êtes venu me parler dans l'église; je
faisais mon examen de conscience. Eh bien! où en sont nos affaires?
--
Elles vont au mieux: j'ai arrêté un logement, à la vérité bien peu digne de
Votre Excellence, chez la femme d'un de mes amis, qui est fort jolie et de plus
intimement liée avec l'un des principaux agents de la police. Demain j'irai
déclarer comme quoi nos passeports nous ont été volés; cette déclaration sera
prise en bonne part; mais je paierai le port de la lettre que la police écrira à
Casal- Maggiore, pour savoir s'il existe dans cette commune un nommé Ludovic
San- Micheli, lequel a un frère, nommé Fabrice, au service de Mme la duchesse
Sanseverina, à Parme. Tout est fini, siamo a cavallo (Proverbe italien:
nous sommes sauvés).
Fabrice avait pris tout à coup un air fort sérieux:
il pria Ludovic de l'attendre un instant, rentra dans l'église presque en
courant, et à peine y fut-il que de nouveau il se précipita à genoux; il baisait
humblement les dalles de pierre. C'est un miracle, Seigneur, s'écriait-il les
larmes aux yeux: quand vous avez vu mon âme disposée à rentrer dans le devoir,
vous m'avez sauvé. Grand Dieu! il est possible qu'un jour je sois tué dans
quelque affaire: souvenez-vous au moment de ma mort de l'état où mon âme se
trouve en ce moment. Ce fut avec les transports de la joie la plus vive que
Fabrice récita de nouveau les sept psaumes de la pénitence. Avant que de sortir
il s'approcha d'une vieille femme qui était assise devant une grande madone et à
côté d'un triangle de fer placé verticalement sur un pied de même métal. Les
bords de ce triangle étaient hérissés d'un grand nombre de pointes destinées à
porter les petits cierges que la piété des fidèles allume devant la célèbre
madone de Cimabué. Sept cierges seulement étaient allumés quand Fabrice
s'approcha; il plaça cette circonstance dans sa mémoire avec l'intention d'y
réfléchir ensuite plus à loisir.
-- Combien coûtent les cierges? dit-il
à la femme.
-- Deux bajocs pièces.
En effet ils n'étaient guère
plus gros qu'un tuyau de plume, et n'avaient pas un pied de long.
--
Combien peut-on placer encore de cierges sur votre triangle?
--
Soixante-trois, puisqu'il y en a sept d'allumés.
Ah! se dit Fabrice,
soixante-trois et sept font soixante-dix: ceci encore est à noter. Il paya les
cierges, plaça lui-même et alluma les sept premiers, puis se mit à genoux pour
faire son offrande, et dit à la vieille femme en se relevant:
-- C'est
pour grâce reçue.
-- Je meurs de faim, dit Fabrice à Ludovic, en
le rejoignant.
-- N'entrons point dans un cabaret, allons au logement;
la maîtresse de la maison ira vous acheter ce qu'il faut pour déjeuner; elle
volera une vingtaine de sous et en sera d'autant plus attachée au nouvel
arrivant.
-- Ceci ne tend à rien moins qu'à me faire mourir de faim une
grande heure de plus, dit Fabrice en riant avec la sérénité d'un enfant, et il
entra dans un cabaret voisin de Saint-Pétrone. A son extrême surprise, il vit à
une table voisine de celle où il était placé, Pépé, le premier valet de chambre
de sa tante, celui-là même qui autrefois était venu à sa rencontre jusqu'à
Genève. Fabrice lui fit signe de se taire; puis, après avoir déjeuné rapidement,
le sourire du bonheur errant sur ses lèvres, il se leva; Pépé le suivit, et,
pour la troisième fois notre héros entra dans Saint- Pétrone. Par discrétion,
Ludovic resta à se promener sur la place.
-- Hé, mon Dieu monseigneur!
Comment vont vos blessures? Mme la duchesse est horriblement inquiète: un jour
entier elle vous a cru mort abandonné dans quelque île du Pô, je vais lui
expédier un courrier à l'instant même. Je vous cherche depuis six jours, j'en ai
passé trois à Ferrare, courant toutes les auberges.
-- Avez-vous un
passeport pour moi?
-- J'en ai trois différents: l'un avec les noms et
les titres de Votre Excellence; le second avec votre nom seulement, et le
troisième sous un nom supposé, Joseph Bossi; chaque passeport est en double
expédition, selon que Votre Excellence voudra arriver de Florence ou de Modène.
Il ne s'agit que de faire une promenade hors de la ville. M. le comte vous
verrait loger avec plaisir à l'auberge del Pelegrino, dont le maître est
son ami.
Fabrice, ayant l'air de marcher au hasard, s'avança dans la nef
droite de l'église jusqu'au lieu où ses cierges étaient allumés; ses yeux se
fixèrent sur la madone de Cimabué, puis il dit à Pépé en s'agenouillant: Il faut
que je rende grâce un instant; Pépé l'imita. Au sortir de l'église, Pépé
remarqua que Fabrice donnait une pièce de vingt francs au premier pauvre qui lui
demanda l'aumône; ce mendiant jeta des cris de reconnaissance qui attirèrent sur
les pas de l'être charitable les nuées de pauvres de tout genre qui ornent
d'ordinaire la place de Saint-Pétrone. Tous voulaient avoir leur part du
napoléon. Les femmes, désespérant de pénétrer dans la mêlée qui l'entourait,
fondirent sur Fabrice, lui criant s'il n'était pas vrai qu'il avait voulu donner
son napoléon pour être divisé parmi tous les pauvres du bon Dieu. Pépé,
brandissant sa canne à pomme d'or, leur ordonna de laisser Son Excellence
tranquille.
-- Ah! Excellence, reprirent toutes ces femmes d'une voix
plus perçante, donnez aussi un napoléon d'or pour les pauvres femmes! Fabrice
doubla le pas, les femmes le suivirent en criant, et beaucoup de pauvres mâles,
accourant par toutes les rues, firent comme une sorte de petite sédition. Toute
cette foule horriblement sale et énergique criait: Excellence. Fabrice
eut beaucoup de peine à se délivrer de la cohue; cette scène rappela son
imagination sur la terre. Je n'ai que ce que je mérite, se dit-il, je me suis
frotté à la canaille.
Deux femmes le suivirent jusqu'à la porte de
Saragosse par laquelle il sortait de la ville; Pépé les arrêta en les menaçant
sérieusement de sa canne, et leur jetant quelque monnaie. Fabrice monta la
charmante colline de San-Michele in Bosco, fit le tour d'une partie de la ville
en dehors des murs, prit un sentier, arriva à cinq cents pas sur la route de
Florence, puis rentra dans Bologne et remit gravement au commis de la police un
passeport où son signalement était noté d'une façon fort exacte. Ce passeport le
nommait Joseph Bossi, étudiant en théologie. Fabrice y remarqua une petite tache
d'encre rouge jetée, comme par hasard, au bas de la feuille vers l'angle droit.
Deux heures plus tard il eut un espion à ses trousses, à cause du titre
d'Excellence que son compagnon lui avait donné devant les pauvres de
Saint-Pétrone, quoique son passeport ne portât aucun des titres qui donnent à un
homme le droit de se faire appeler Excellence par ses domestiques.
Fabrice vit l'espion, et s'en moqua fort; il ne songeait plus ni aux
passeports ni à la police, et s'amusait de tout comme un enfant. Pépé, qui avait
ordre de rester auprès de lui, le voyant fort content de Ludovic, aima mieux
aller porter lui- même de si bonnes nouvelles à la duchesse. Fabrice écrivit
deux très longues lettres aux personnes qui lui étaient chères; puis il eut
l'idée d'en écrire une troisième au vénérable archevêque Landriani. Cette lettre
produisit un effet merveilleux, elle contenait un récit fort exact du combat
avec Giletti. Le bon archevêque, tout attendri, ne manqua pas d'aller lire cette
lettre au prince, qui voulut bien l'écouter, assez curieux de voir comment ce
jeune monsignore s'y prenait pour excuser un meurtre aussi épouvantable.
Grâce aux nombreux amis de la marquise Raversi, le prince ainsi que toute la
ville de Parme croyait que Fabrice s'était fait aider par vingt ou trente
paysans pour assommer un mauvais comédien qui avait l'insolence de lui disputer
la petite Marietta. Dans les cours despotiques, le premier intrigant adroit
dispose de la vérité, comme la mode en dispose à Paris.
-- Mais,
que diable! disait le prince à l'archevêque, on fait faire ces choses-là par un
autre; mais les faire soi-même, ce n'est pas l'usage; et puis on ne tue pas un
comédien tel que Giletti, on l'achète.
Fabrice ne se doutait en aucune
façon de ce qui se passait à Parme. Dans le fait, il s'agissait de savoir si la
mort de ce comédien, qui de son vivant gagnait trente- deux francs par mois,
amènerait la chute du ministère ultra et de son chef le comte Mosca.
En
apprenant la mort de Giletti, le prince, piqué des airs d'indépendance que se
donnait la duchesse, avait ordonné au fiscal général Rassi de traiter tout ce
procès comme s'il se fût agi d'un libéral. Fabrice, de son côté, croyait qu'un
homme de son rang était au-dessus des lois; il ne calculait pas que dans les
pays où les grands noms ne sont jamais punis, l'intrigue peut tout, même contre
eux. Il parlait souvent à Ludovic de sa parfaite innocence qui serait bien vite
proclamée; sa grande raison c'est qu'il n'était pas coupable. Sur quoi Ludovic
lui dit un jour:
-- Je ne conçois pas comment Votre Excellence, qui a
tant d'esprit et d'instruction, prend la peine de dire de ces choses-là à moi
qui suis son serviteur dévoué; Votre Excellence use de trop de précautions, ces
choses-là sont bonnes à dire en public ou devant un tribunal. Cet homme me croit
un assassin et ne m'en aime pas moins, se dit Fabrice, tombant de son haut.
Trois jours après le départ de Pépé, il fut bien étonné de recevoir une
lettre énorme fermée avec une tresse de soie comme du temps de Louis XIV, et
adressée à Son Excellence révérendissime monseigneur Fabrice del Dongo,
premier grand vicaire du diocèse de Parme, chanoine, etc.
Mais, est-ce que je suis encore tout cela? se dit-il en riant. L'épître
de l'archevêque Landriani était un chef-d'oeuvre de logique et de clarté; elle
n'avait pas moins de dix-neuf grandes pages, et racontait fort bien tout ce qui
s'était passé à Parme à l'occasion de la mort de Giletti.
«Une armée
française commandée par le maréchal Ney et marchant sur la ville n'aurait pas
produit plus d'effet, lui disait le bon archevêque; à l'exception de la duchesse
et de moi, mon très cher fils, tout le monde croit que vous vous êtes donné le
plaisir de tuer l'histrion Giletti. Ce malheur vous fût-il arrivé, ce sont de
ces choses qu'on assoupit avec deux cents louis et une absence de six mois; mais
la Raversi veut renverser le comte Mosca à l'aide de cet incident. Ce n'est
point l'affreux péché du meurtre que le public blâme en vous, c'est uniquement
la maladresse ou plutôt l'insolence de ne pas avoir daigné recourir à un
bulo (sorte de fier-à-bras, subalterne). Je vous traduis ici en termes
clairs les discours qui m'environnent, car depuis ce malheur à jamais
déplorable, je me rends tous les jours dans trois maisons des plus considérables
de la ville pour avoir l'occasion de vous justifier. Et jamais je n'ai cru faire
un plus saint usage du peu d'éloquence que le Ciel a daigné m'accorder. »
Les écailles tombaient des yeux de Fabrice, les nombreuses lettres de la
duchesse, remplies de transports d'amitié, ne daignaient jamais raconter. La
duchesse lui jurait de quitter Parme à jamais, si bientôt il n'y rentrait
triomphant. Le comte fera pour toi, lui disait-elle dans la lettre qui
accompagnait celle de l'archevêque, tout ce qui est humainement possible. Quant
à moi, tu as changé mon caractère avec cette belle équipée; je suis maintenant
aussi avare que le banquier Tombone; j'ai renvoyé tous mes ouvriers, j'ai fait
plus, j'ai dicté au comte l'inventaire de ma fortune, qui s'est trouvée bien
moins considérable que je ne le pensais. Après la mort de l'excellent comte
Pietranera, que, par parenthèse, tu aurais bien plutôt dû venger, au lieu de
t'exposer contre un être de l'espèce de Giletti, je restai avec douze cents
livres de rente et cinq mille francs de dette; je me souviens, entre autres
choses, que j'avais deux douzaines et demie de souliers de satin blanc venant de
Paris, et une seule paire de souliers pour marcher dans la rue. Je suis presque
décidée à prendre les trois cent mille francs que me laisse le duc, et que je
voulais employer en entier à lui élever un tombeau magnifique. Au reste, c'est
la marquise Raversi qui est ta principale ennemie, c'est-à-dire la mienne; si tu
t'ennuies seul à Bologne, tu n'as qu'à dire un mot, j'irai te joindre. Voici
quatre nouvelles lettres de change, etc., etc.
La duchesse ne disait mot
à Fabrice de l'opinion qu'on avait à Parme sur son affaire, elle voulait avant
tout le consoler et, dans tous les cas, la mort d'un être ridicule tel que
Giletti ne lui semblait pas de nature à être reprochée sérieusement à del Dongo.
Combien de Giletti nos ancêtres n'ont-ils pas envoyés dans l'autre monde,
disait-elle au comte, sans que personne se soit mis en tête de leur en faire un
reproche!
Fabrice tout étonné, et qui entrevoyait pour la première fois
le véritable état des choses, se mit à étudier la lettre de l'archevêque. Par
malheur l'archevêque lui- même le croyait plus au fait qu'il ne l'était
réellement. Fabrice comprit que ce qui faisait surtout le triomphe de la
marquise Raversi, c'est qu'il était impossible de trouver des témoins de
visu de ce fatal combat. Le valet de chambre qui le premier en avait apporté
la nouvelle à Parme était à l'auberge du village Sanguigna lorsqu'il avait eu
lieu; la petite Marietta et la vieille femme qui lui servait de mère avaient
disparu, et la marquise avait acheté le vetturino qui conduisait la
voiture et qui faisait maintenant une déposition abominable. « Quoique la
procédure soit environnée du plus profond mystère, écrivait le bon archevêque
avec son style cicéronien, et dirigée par le fiscal général Rassi, dont la seule
charité chrétienne peut m'empêcher de dire du mal, mais qui a fait sa fortune en
s'acharnant après les malheureux accusés comme le chien de chasse après le
lièvre; quoique le Rassi, dis-je, dont votre imagination ne saurait s'exagérer
la turpitude et la vénalité, ait été chargé de la direction du procès par un
prince irrité, j'ai pu lire les trois dépositions du vetturino. Par un
insigne bonheur, ce malheureux se contredit. Et j'ajouterai, parce que je parle
à mon vicaire général, à celui qui, après moi, doit avoir la direction de ce
diocèse, que j'ai mandé le curé de la paroisse qu'habite ce pécheur égaré. Je
vous dirai, mon très cher fils, mais sous le secret de la confession, que ce
curé connaît déjà, par la femme duvetturino, le nombre d'écus qu'il a
reçu de la marquise Raversi; je n'oserai dire que la marquise a exigé de lui de
vous calomnier, mais le fait est probable. Les écus ont été remis par un
malheureux prêtre qui remplit des fonctions peu relevées auprès de cette
marquise, et auquel j'ai été obligé d'interdire la messe pour la seconde fois.
Je ne vous fatiguerai point du récit de plusieurs autres démarches que vous
deviez attendre de moi, et qui d'ailleurs rentrent dans mon devoir. Un chanoine,
votre collègue à la cathédrale, et qui d'ailleurs se souvient un peu trop
quelquefois de l'influence que lui donnent les biens de sa famille dont, par la
permission divine, il est resté le seul héritier, s'étant permis de dire chez M.
le comte Zurla, ministre de l'intérieur, qu'il regardait cette bagatelle comme
prouvée contre vous (il parlait de l'assassinat du malheureux Giletti), je l'ai
fait appeler devant moi, et là, en présence de mes trois autres vicaires
généraux, de mon aumônier et de deux curés qui se trouvaient dans la salle
d'attente, je l'ai prié de nous communiquer, à nous ses frères, les éléments de
la conviction complète qu'il disait avoir acquise contre un de ses collègues à
la cathédrale; le malheureux n'a pu articuler que des raisons peu concluantes;
tout le monde s'est élevé contre lui, et quoique je n'aie cru devoir ajouter que
bien peu de paroles, il a fondu en larmes et nous a rendus témoins du plein aveu
de son erreur complète, sur quoi je lui ai promis le secret en mon nom et en
celui de toutes les personnes qui avaient assisté à cette conférence, sous la
condition toutefois qu'il mettrait tout son zèle à rectifier les fausses
impressions qu'avaient pu causer les discours par lui proférés depuis quinze
jours.
«Je ne vous répéterai point, mon cher fils, ce que vous devez
savoir depuis longtemps, c'est-à-dire que des trente-quatre paysans employés à
la fouille entreprise par le comte Mosca et que la Raversi prétend soldés par
vous pour vous aider dans un crime, trente-deux étaient au fond de leur fossé,
tout occupés de leurs travaux, lorsque vous vous saisîtes du couteau de chasse
et l'employâtes à défendre votre vie contre l'homme qui vous attaquait à
l'improviste. Deux d'entre eux, qui étaient hors du fossé, crièrent aux autres:
On assassine Monseigneur! Ce cri seul montre votre innocence dans tout
son éclat. Eh bien! le fiscal général Rassi prétend que ces deux hommes ont
disparu, bien plus, on a retrouvé huit des hommes qui étaient au fond du fossé;
dans leur premier interrogatoire six ont déclaré avoir entendu le cri on
assassine Monseigneur! Je sais, par voies indirectes, que dans leur
cinquième interrogatoire, qui a eu lieu hier soir, cinq ont déclaré qu'ils ne se
souvenaient pas bien s'ils avaient entendu directement ce cri ou si seulement il
leur avait été raconté par quelqu'un de leurs camarades. Des ordres sont donnés
pour que l'on me fasse connaître la demeure de ces ouvriers terrassiers, et
leurs curés leur feront comprendre qu'ils se damnent si, pour gagner quelques
écus, ils se laissent aller à altérer la vérité. »
Le bon archevêque
entrait dans des détails infinis, comme on peut en juger par ceux que nous
venons de rapporter. Puis il ajoutait en se servant de la langue latine:
«Cette affaire n'est rien moins d'une tentative de changement de
ministère. Si vous êtes condamné, ce ne peut être qu'aux galères ou à la mort,
auquel cas j'interviendrais en déclarant, du haut de ma chaire archiépiscopale,
que je sais que vous êtes innocent, que vous avez tout simplement défendu votre
vie contre un brigand, et qu'enfin je vous ai défendu de revenir à Parme tant
que vos ennemis y triompheront; je me propose même de stigmatiser, comme il le
mérite, le fiscal général; la haine contre cet homme est aussi commune que
l'estime pour son caractère est rare. Mais enfin la veille du jour où ce fiscal
prononcera cet arrêt si injuste, la duchesse Sanseverina quittera la ville et
peut-être même les états de Parme: dans ce cas l'on ne fait aucun doute que le
comte ne donne sa démission. Alors, très probablement, le général Fabio Conti
arrive au ministère, et la marquise Raversi triomphe. Le grand mal de votre
affaire, c'est qu'aucun homme entendu n'est chargé en chef des démarches
nécessaires pour mettre au jour votre innocence et déjouer les tentatives faites
pour suborner des témoins. Le comte croit remplir ce rôle; mais il est trop
grand seigneur pour descendre à de certains détails; de plus, en sa qualité de
ministre de la police, il a dû donner, dans le premier moment, les ordres les
plus sévères contre vous. Enfin, oserai-je le dire? Notre souverain seigneur
vous croit coupable, ou du moins simule cette croyance, et apporte quelque
aigreur dans cette affaire. » (Les mots correspondant à notre souverain
seigneur et à simule cette croyance étaient en grec, et Fabrice sut
un gré infini à l'archevêque d'avoir osé les écrire. Il coupa avec un canif
cette ligne de sa lettre, et la détruisit sur-le-champ.)
Fabrice
s'interrompit vingt fois en lisant cette lettre il était agité des transports de
la plus vive reconnaissance: il répondit à l'instant par une lettre de huit
pages. Souvent il fut obligé de relever la tête pour que ses larmes ne
tombassent pas sur son papier. Le lendemain, au moment de cacheter cette lettre,
il en trouva le ton trop mondain. Je vais l'écrire en latin, se dit-il, elle en
paraîtra plus convenable au digne archevêque. Mais en cherchant à construire de
belles phrases latines bien longues, bien imitées de Cicéron, il se rappela
qu'un jour l'archevêque, lui parlant de Napoléon, affectait de l'appeler
Buonaparte; à l'instant disparut toute l'émotion qui la veille le touchait
jusqu'aux larmes. O roi d'Italie, s'écria-t-il, cette fidélité que tant d'autres
t'ont jurée de ton vivant, je te la garderai après ta mort. Il m'aime, sans
doute, mais parce que je suis un del Dongo et lui le fils d'un bourgeois. Pour
que sa belle lettre en italien ne fût pas perdue, Fabrice y fit quelques
changements nécessaires, et l'adressa au comte Mosca.
Ce jour-là même,
Fabrice rencontra dans la rue la petite Marietta; elle devint rouge de bonheur,
et lui fit signe de la suivre sans l'aborder. Elle gagna rapidement un portique
désert; là, elle avança encore la dentelle noire qui, suivant la mode du pays,
lui couvrait la tête, de façon à ce qu'elle ne pût être reconnue; puis, se
retournant vivement:
-- Comment se fait-il, dit-elle à Fabrice, que vous
marchiez ainsi librement dans la rue? Fabrice lui raconta son histoire.
-- Grand Dieu! vous avez été à Ferrare! Moi qui vous y ai tant cherché!
Vous saurez que je me suis brouillée avec la vieille femme parce qu'elle voulait
me conduire à Venise, où je savais bien que vous n'iriez jamais, puisque vous
êtes sur la liste noire de l'Autriche. J'ai vendu mon collier d'or pour venir à
Bologne, un pressentiment m'annonçait le bonheur que j'ai de vous y rencontrer;
la vieille femme est arrivée deux jours après moi. Ainsi, je ne vous engagerai
point à venir chez nous, elle vous ferait encore de ces vilaines demandes
d'argent qui me font tant de honte. Nous avons vécu fort convenablement depuis
le jour fatal que vous savez, et nous n'avons pas dépensé le quart de ce que
vous lui donnâtes. Je ne voudrais pas aller vous voir à l'auberge du
Pelegrino, ce serait une publicité. Tâchez de louer une petite
chambre dans une rue déserte, et à l'Ave Maria (la tombée de la nuit), je
me trouverai ici, sous ce même portique. Ces mots dits, elle prit la fuite.
Livre Premier - Chapitre XIII.
Toutes les idées
sérieuses furent oubliées à l'apparition imprévue de cette aimable personne.
Fabrice se mit à vivre à Bologne dans une joie et une sécurité profondes. Cette
disposition naïve à se trouver heureux de tout ce qui remplissait sa vie perçait
dans les lettres qu'il adressait à la duchesse; ce fut au point qu'elle en prit
de l'humeur. A peine si Fabrice le remarqua; seulement il écrivit en signes
abrégés sur le cadran de sa montre: quand j'écris à la D. ne jamais dire
quand j'étais prélat, quand j'étais homme d'église ; cela la
fâche. Il avait acheté deux petits chevaux dont il était fort content: il
les attelait à une calèche de louage toutes les fois que la petite Marietta
voulait aller voir quelqu'un de ces sites ravissants des environs de Bologne;
presque tous les soirs il la conduisait à la Chute du Reno. Au retour, il
s'arrêtait chez l'aimable Crescentini, qui se croyait un peu le père de la
Marietta.
Ma foi! si c'est là la vie de café qui me semblait si ridicule
pour un homme de quelque valeur, j'ai eu tort de la repousser, se dit Fabrice.
Il oubliait qu'il n'allait jamais au café que pour lire le
Constitutionnel, et que, parfaitement inconnu à tout le beau monde de
Bologne, les jouissances de vanité n'entraient pour rien dans sa félicité
présente. Quand il n'était pas avec la petite Marietta, on le voyait à
l'Observatoire, où il suivait un cours d'astronomie; le professeur l'avait pris
en grande amitié et Fabrice lui prêtait ses chevaux le dimanche pour aller
briller avec sa femme au Corso de la Montagnola.
Il avait
en exécration de faire le malheur d'un être quelconque, si peu estimable qu'il
fût. La Marietta ne voulait pas absolument qu'il vît la vieille femme; mais un
jour qu'elle était à l'église, il monta chez la mammacia qui rougit de
colère en le voyant entrer. C'est le cas de faire le del Dongo, se dit Fabrice.
-- Combien la Marietta gagne-t-elle par mois quand elle est engagée?
s'écria-t-il de l'air dont un jeune homme qui se respecte entre à Paris au
balcon des Bouffes.
-- Cinquante écus.
-- Vous mentez comme
toujours; dites la vérité, ou par Dieu vous n'aurez pas un centime.
--
Eh bien, elle gagnait vingt-deux écus dans notre compagnie à Parme, quand nous
avons eu le malheur de vous connaître; moi je gagnais douze écus, et nous
donnions à Giletti notre protecteur, chacune le tiers de ce qui nous revenait.
Sur quoi, tous les mois à peu près, Giletti faisait un cadeau à la Marietta; ce
cadeau pouvait bien valoir deux écus.
-- Vous mentez encore; vous, vous
ne receviez que quatre écus. Mais si vous êtes bonne avec la Marietta je vous
engage comme si j'étais un impresario ; tous les mois vous recevrez douze
écus pour vous et vingt-deux pour elle; mais si je lui vois les yeux rouges, je
fais banqueroute.
-- Vous faites le fier; eh bien! votre rebelle
générosité nous ruine, répondit la vieille femme d'un ton furieux; nous perdons
l'avviamento (l'achalandage). Quand nous aurons l'énorme malheur d'être
privées de la protection de Votre Excellence, nous ne serons plus connues
d'aucune troupe, toutes seront au grand complet; nous ne trouverons pas
d'engagement, et par vous, nous mourrons de faim.
-- Va-t'en au diable,
dit Fabrice en s'en allant.
-- Je n'irai pas au diable; vilain impie!
mais tout simplement au bureau de la police, qui saura de moi que vous êtes un
monsignore qui a jeté le froc aux orties, et que vous ne vous appelez pas
plus Joseph Bossi que moi. Fabrice avait déjà descendu quelques marches de
l'escalier, il revint.
-- D'abord la police sait mieux que toi quel peut
être mon vrai nom; mais si tu t'avises de me dénoncer, si tu as cette infamie,
lui dit-il d'un grand sérieux, Ludovic te parlera, et ce n'est pas six coups de
couteau que recevra ta vieille carcasse, mais deux douzaines, et tu seras pour
six mois à l'hôpital, et sans tabac.
La vieille femme pâlit et se
précipita sur la main de Fabrice, qu'elle voulut baiser:
-- J'accepte
avec reconnaissance le sort que vous nous faites, à la Marietta et à moi. Vous
avez l'air si bon, que je vous prenais pour un niais; et pensez-y bien, d'autres
que moi pourront commettre la même erreur; je vous conseille d'avoir
habituellement l'air plus grand seigneur. Puis elle ajouta avec une impudence
admirable: Vous réfléchirez à ce bon conseil, et comme l'hiver n'est pas bien
éloigné, vous nous ferez cadeau à la Marietta et à moi de deux bons habits de
cette belle étoffe anglaise que vend le gros marchand qui est sur la place
Saint- Pétrone.
L'amour de la jolie Marietta offrait à Fabrice tous les
charmes de l'amitié la plus douce, ce qui le faisait songer au bonheur du même
genre qu'il aurait pu trouver auprès de la duchesse.
Mais n'est-ce pas
une chose bien plaisante se disait-il quelquefois, que je ne sois pas
susceptible de cette préoccupation exclusive et passionnée qu'ils appellent de
l'amour? Parmi les liaisons que le hasard m'a données à Novare ou à Naples,
ai-je jamais rencontré de femme dont la présence, même dans les premiers jours,
fût pour moi préférable à une promenade sur un joli cheval inconnu? Ce qu'on
appelle amour, ajoutait-il, serait-ce donc encore un mensonge? J'aime sans
doute, comme j'ai bon appétit à six heures! Serait-ce cette propension quelque
peu vulgaire dont ces menteurs auraient fait l'amour d'Othello, l'amour de
Tancrède? ou bien faut-il croire que je suis organisé autrement que les autres
hommes? Mon âme manquerait d'une passion, pourquoi cela? ce serait une
singulière destinée!
A Naples, surtout dans les derniers temps, Fabrice
avait rencontré des femmes qui, fières de leur rang, de leur beauté et de la
position qu'occupaient dans le monde les adorateurs qu'elles lui avaient
sacrifiés, avaient prétendu le mener. A la vue de ce projet, Fabrice avait rompu
de la façon la plus scandaleuse et la plus rapide. Or, se disait-il, si je me
laisse jamais transporter par le plaisir, sans doute très vif, d'être bien avec
cette jolie femme qu'on appelle la duchesse Sanseverina, je suis exactement
comme ce Français étourdi qui tua un jour la poule aux oeufs d'or. C'est à la
duchesse que je dois le seul bonheur que j'aie jamais éprouvé par les sentiments
tendres; mon amitié pour elle est ma vie, et d'ailleurs, sans elle que suis-je?
un pauvre exilé réduit à vivoter péniblement dans un château délabré des
environs de Novare. Je me souviens que durant les grandes pluies d'automne
j'étais obligé, le soir, crainte d'accident, d'ajuster un parapluie sur le ciel
de mon lit. Je montais les chevaux de l'homme d'affaires, qui voulait bien le
souffrir par respect pour mon sang bleu (pour ma haute puissance), mais
il commençait à trouver mon séjour un peu long; mon père m'avait assigné une
pension de douze cents francs, et se croyait damné de donner du pain à un
jacobin. Ma pauvre mère et mes soeurs se laissaient manquer de robes pour me
mettre en état de faire quelques petits cadeaux à mes maîtresses. Cette façon
d'être généreux me perçait le coeur. Et, de plus, on commençait à soupçonner ma
misère, et la jeune noblesse des environs allait me prendre en pitié. Tôt ou
tard, quelque fat eût laissé voir son mépris pour un jacobin pauvre et
malheureux dans ses desseins, car, aux yeux de ces gens-là, je n'étais pas autre
chose. J'aurais donné ou reçu quelque bon coup d'épée qui m'eût conduit à la
forteresse de Fenestrelles, ou bien j'eusse de nouveau été me réfugier en
Suisse, toujours avec douze cents francs de pension. J'ai le bonheur de devoir à
la duchesse l'absence de tous ces maux; de plus, c'est elle qui sent pour moi
les transports d'amitié que je devrais éprouver pour elle.
Au lieu de
cette vie ridicule et piètre qui eût fait de moi un animal triste, un sot,
depuis quatre ans je vis dans une grande ville et j'ai une excellente voiture,
ce qui m'a empêché de connaître l'envie et tous les sentiments bas de la
province. Cette tante trop aimable me gronde toujours de ce que je ne prends pas
assez d'argent chez le banquier. Veux-je gâter à jamais cette admirable
position? Veux-je perdre l'unique amie que j'aie au monde? Il suffit de proférer
un mensonge, il suffit de dire à une femme charmante et peut-être unique
au monde, et pour laquelle j'ai l'amitié la plus passionnée: Je t'aime,
moi qui ne sais pas ce que c'est qu'aimer d'amour. Elle passerait la journée à
me faire un crime de l'absence de ces transports qui me sont inconnus. La
Marietta, au contraire, qui ne voit pas dans mon coeur et qui prend une caresse
pour un transport de l'âme, me croit fou d'amour, et s'estime la plus heureuse
des femmes.
Dans le fait je n'ai connu un peu cette préoccupation tendre
qu'on appelle, je crois, l'amour, que pour cette jeune Aniken de
l'auberge de Zonders, près de la frontière de Belgique.
C'est
avec regret que nous allons placer ici l'une des plus mauvaises actions de
Fabrice: au milieu de cette vie tranquille, une misérable pique de vanité
s'empara de ce coeur rebelle à l'amour, et le conduisit fort loin. En même temps
que lui se trouvait à Bologne la fameuse Fausta F ***, sans contredit l'une des
premières chanteuses de notre époque, et peut-être la femme la plus capricieuse
que l'on ait jamais vue. L'excellent poète Burati, de Venise, avait fait sur son
compte ce fameux sonnet satirique qui alors se trouvait dans la bouche des
princes comme des derniers gamins de carrefours.
«Vouloir et ne pas
vouloir, adorer et détester en un jour, n'être contente que dans l'inconstance,
mépriser ce que le monde adore, tandis que le monde l'adore, la Fausta a ces
défauts et bien d'autres encore. Donc ne vois jamais ce serpent. Si tu la vois,
imprudent, tu oublies ses caprices. As-tu le bonheur de l'entendre, tu t'oublies
toi-même, et l'amour fait de toi, en un moment, ce que Circé fit jadis des
compagnons d'Ulysse. »
Pour le moment ce miracle de beauté était sous le
charme des énormes favoris et de la haute insolence du jeune comte M ***, au
point de n'être pas révoltée de son abominable jalousie. Fabrice vit ce comte
dans les rues de Bologne, et fut choqué de l'air de supériorité avec lequel il
occupait le pavé, et daignait montrer ses grâces au public. Ce jeune homme était
fort riche, se croyait tout permis, et comme ses prepotenze lui avaient
attiré des menaces, il ne se montrait guère qu'environné de huit ou dix
buli (sorte de coupe-jarrets), revêtus de sa livrée, et qu'il avait fait
venir de ses terres dans les environs de Brescia. Les regards de Fabrice avaient
rencontré une ou deux fois ceux de ce terrible comte, lorsque le hasard lui fit
entendre la Fausta. Il fut étonné de l'angélique douceur de cette voix: il ne se
figurait rien de pareil; il lui dut des sensations de bonheur suprême, qui
faisaient un beau contraste avec la placidité de sa vie présente.
Serait-ce enfin là de l'amour? se dit-il. Fort curieux d'éprouver ce sentiment,
et d'ailleurs amusé par l'action de braver ce comte M ***, dont la mine était
plus terrible que celle d'aucun tambour-major, notre héros se livra à
l'enfantillage de passer beaucoup trop souvent devant le palais Tanari, que le
comte M *** avait loué pour la Fausta.
Un jour, vers la tombée de la
nuit, Fabrice, cherchant à se faire apercevoir de la Fausta, fut salué par des
éclats de rire fort marqués lancés par les buli du comte, qui se
trouvaient sur la porte du palais Tanari. Il courut chez lui, prit de bonnes
armes et repassa devant ce palais. La Fausta, cachée derrière ses persiennes,
attendait ce retour, et lui en tint compte. M ***, jaloux de toute la terre,
devint spécialement jaloux de M. Joseph Bossi, et s'emporta en propos ridicules;
sur quoi tous les matins notre héros lui faisait parvenir une lettre qui ne
contenait que ces mots:
«M. Joseph Bossi détruit les insectes
incommodes, et loge au Pelegrino, via Larga, n° 79. »
Le comte M
***, accoutumé aux respects que lui assuraient en tous lieux son énorme fortune,
son sang bleu et la bravoure de ses trente domestiques, ne voulut point
entendre le langage de ce petit billet.
Fabrice en écrivait d'autres à
la Fausta; M *** mit des espions autour de ce rival, qui peut-être ne déplaisait
pas; d'abord il apprit son véritable nom, et ensuite que pour le moment il ne
pouvait se montrer à Parme. Peu de jours après, le comte M ***, ses buli,
ses magnifiques chevaux et la Fausta partirent pour Parme.
Fabrice,
piqué au jeu, les suivit le lendemain. Ce fut en vain que le bon Ludovic fit des
remontrances pathétiques; Fabrice l'envoya promener, et Ludovic, fort brave
lui-même, l'admira; d'ailleurs ce voyage le rapprochait de la jolie maîtresse
qu'il avait à Casal-Maggiore. Par les soins de Ludovic, huit ou dix anciens
soldats des régiments de Napoléon entrèrent chez M. Joseph Bossi, sous le nom de
domestiques. Pourvu, se dit Fabrice en faisant la folie de suivre la Fausta, que
je n'aie aucune communication ni avec le ministre de la police, comte Mosca, ni
avec la duchesse, je n'expose que moi. Je dirai plus tard à ma tante que
j'allais à la recherche de l'amour, cette belle chose que je n'ai jamais
rencontrée. Le fait est que je pense à la Fausta, même quand je ne la vois
pas... Mais est-ce le souvenir de sa voix que j'aime, ou sa personne? Ne
songeant plus à la carrière ecclésiastique, Fabrice avait arboré des moustaches
et des favoris presque aussi terribles que ceux du comte M ***, ce qui le
déguisait un peu. Il établit son quartier général non à Parme, c'eût été trop
imprudent, mais dans un village des environs, au milieu des bois, sur la route
de Sacca où était le château de sa tante. D'après les conseils de
Ludovic, il s'annonça dans ce village comme le valet de chambre d'un grand
seigneur anglais fort original qui dépensait cent mille francs par an pour se
donner le plaisir de la chasse, et qui arriverait sous peu du lac de Côme, où il
était retenu par la pêche des truites. Par bonheur, le joli petit palais que le
comte M *** avait loué pour la belle Fausta était situé à l'extrémité
méridionale de la ville de Parme, précisément sur la route de Sacca, et les
fenêtres de la Fausta donnaient sur les belles allées de grands arbres qui
s'étendent sous la haute tour de la citadelle. Fabrice n'était point connu dans
ce quartier désert; il ne manqua pas de faire suivre le comte M ***, et, un jour
que celui-ci venait de sortir de chez l'admirable cantatrice, il eut l'audace de
paraître dans la rue en plein jour; à la vérité, il était monté sur un excellent
cheval, et bien armé. Des musiciens, de ceux qui courent les rues en Italie, et
qui parfois sont excellents, vinrent planter leurs contrebasses sous les
fenêtres de la Fausta: après avoir préludé, ils chantèrent assez bien une
cantate en son honneur. La Fausta se mit à la fenêtre, et remarqua facilement un
jeune homme fort poli qui, arrêté à cheval au milieu de la rue, la salua
d'abord, puis se mit à lui adresser des regards fort peu équivoques. Malgré le
costume anglais exagéré adopté par Fabrice, elle eut bientôt reconnu l'auteur
des lettres passionnées qui avaient amené son départ de Bologne. Voilà un être
singulier, se dit-elle, il me semble que je vais l'aimer. J'ai cent louis devant
moi, je puis fort bien planter là ce terrible comte M ***. Au fait, il manque
d'esprit et d'imprévu, et n'est un peu amusant que par la mine atroce de ses
gens.
Le lendemain, Fabrice ayant appris que tous les jours, vers les
onze heures, la Fausta allait entendre la messe au centre de la ville, dans
cette même église de Saint-Jean où se trouvait le tombeau de son grand-oncle,
l'archevêque Ascanio del Dongo, il osa l'y suivre. A la vérité, Ludovic
lui avait procuré une belle perruque anglaise avec des cheveux du plus beau
rouge. A propos de la couleur de ces cheveux, qui était celle des flammes qui
brûlaient son coeur, il fit un sonnet que la Fausta trouva charmant; une main
inconnue avait eu soin de le placer sur son piano. Cette petite guerre dura bien
huit jours, mais Fabrice trouvait que, malgré ses démarches de tout genre, il ne
faisait pas de progrès réels; la Fausta refusait de le recevoir. Il outrait la
nuance de singularité; elle a dit depuis qu'elle avait peur de lui. Fabrice
n'était plus retenu que par un reste d'espoir d'arriver à sentir ce qu'on
appelle de l'amour, mais souvent il s'ennuyait.
-- Monsieur,
allons-nous-en, lui répétait Ludovic, vous n'êtes point amoureux; je vous vois
un sang-froid et un bon sens désespérants. D'ailleurs vous n'avancez point; par
pure vergogne, décampons. Fabrice allait partir au premier moment d'humeur,
lorsqu'il apprit que la Fausta devait chanter chez la duchesse Sanseverina;
peut-être que cette voix sublime achèvera d'enflammer mon coeur, se dit-il; et
il osa bien s'introduire déguisé dans ce palais où tous les yeux le
connaissaient. Qu'on juge de l'émotion de la duchesse, lorsque tout à fait vers
la fin du concert elle remarqua un homme en livrée de chasseur, debout près de
la porte du grand salon; cette tournure rappelait quelqu'un. Elle chercha le
comte Mosca qui seulement alors lui apprit l'insigne et vraiment incroyable
folie de Fabrice. Il la prenait très bien. Cet amour pour une autre que la
duchesse lui plaisait fort, le comte, parfaitement galant homme hors de la
politique, agissait d'après cette maxime qu'il ne pouvait trouver le bonheur
qu'autant que la duchesse serait heureuse. Je le sauverai de lui-même, dit-il à
son amie; jugez de la joie de nos ennemis si on l'arrêtait dans ce palais! Aussi
ai-je ici plus de cent hommes à moi, et c'est pour cela que je vous ai fait
demander les clefs du grand château d'eau. Il se porte pour amoureux fou de la
Fausta, et jusqu'ici ne peut l'enlever au comte M *** qui donne à cette folle
une existence de reine. La physionomie de la duchesse trahit la plus vive
douleur: Fabrice n'était donc qu'un libertin tout à fait incapable d'un
sentiment tendre et sérieux.
-- Et ne pas nous voir! c'est ce que jamais
je ne pourrai lui pardonner! dit-elle enfin; et moi qui lui écris tous les jours
à Bologne!
-- J'estime fort sa retenue, répliqua le comte, il ne veut
pas nous compromettre par son équipée, et il sera plaisant de la lui entendre
raconter.
La Fausta était trop folle pour savoir taire ce qui
l'occupait: le lendemain du concert, dont ses yeux avaient adressé tous les airs
à ce grand jeune homme habillé en chasseur, elle parla au comte M *** d'un
attentif inconnu. -- Où le voyez-vous? dit le comte furieux.-- Dans les rues, à
l'église, répondit la Fausta interdite. Aussitôt elle voulut réparer son
imprudence ou du moins éloigner tout ce qui pouvait rappeler Fabrice: elle se
jeta dans une description infinie d'un grand jeune homme à cheveux rouges, il
avait des yeux bleus; sans doute c'était quelque Anglais fort riche et fort
gauche, ou quelque prince. A ce mot, le comte M ***, qui ne brillait pas par la
justesse des aperçus, alla se figurer, chose délicieuse pour sa vanité, que ce
rival n'était autre que le prince héréditaire de Parme. Ce pauvre jeune homme
mélancolique, gardé par cinq ou six gouverneurs, sous-gouverneurs, précepteurs,
etc., etc., qui ne le laissaient sortir qu'après avoir tenu conseil, lançait
d'étranges regards sur toutes les femmes passables qu'il lui était permis
d'approcher. Au concert de la duchesse, son rang l'avait placé en avant de tous
les auditeurs, sur un fauteuil isolé, à trois pas de la belle Fausta, et ses
regards avaient souverainement choqué le comte M ***. Cette folie d'exquise
vanité: avoir un prince pour rival, amusa fort la Fausta qui se fit un plaisir
de la confirmer par cent détails naïvement donnés.
-- Votre race,
disait-elle au comte, est aussi ancienne que celle des Farnèse à laquelle
appartient ce jeune homme?
-- Que voulez-vous dire? aussi ancienne! Moi
je n'ai point de bâtardise dans ma famille. [ Pierre-Louis, le premier
souverain de la famille Farnèse, si célèbre par ses vertus, fut, comme on sait,
fils naturel du saint pape Paul III. ]
Le hasard voulut que jamais le
comte M *** ne dût voir à son aise ce rival prétendu; ce qui le confirma dans
l'idée flatteuse d'avoir un prince pour antagoniste. En effet, quand les
intérêts de son entreprise n'appelaient point Fabrice à Parme, il se tenait dans
les bois vers Sacca et les bords du Pô. Le comte M *** était bien plus fier,
mais aussi plus prudent depuis qu'il se croyait en passe de disputer le coeur de
la Fausta à un prince; il la pria fort sérieusement de mettre la plus grande
retenue dans toutes ses démarches. Après s'être jeté à ses genoux en amant
jaloux et passionné, il lui déclara fort net que son honneur était intéressé à
ce qu'elle ne fût pas la dupe du jeune prince.
-- Permettez, je ne
serais pas sa dupe si je l'aimais; moi, je n'ai jamais vu de prince à mes pieds.
-- Si vous cédez, reprit-il avec un regard hautain, peut-être ne
pourrai-je pas me venger du prince; mais certes, je me vengerai; et il sortit en
fermant les portes à tour de bras. Si Fabrice se fût présenté en ce moment, il
gagnait son procès.
-- Si vous tenez à la vie, lui dit-il le soir, en
prenant congé d'elle après le spectacle, faites que je ne sache jamais que le
jeune prince a pénétré dans votre maison. Je ne puis rien sur lui, morbleu! mais
ne me faites pas souvenir que je puis tout sur vous!
-- Ah! mon petit
Fabrice, s'écria la Fausta; si je savais où te prendre!
La vanité piquée
peut mener loin un jeune homme riche et dès le berceau toujours environné de
flatteurs. La passion très véritable que le comte M *** avait eue pour la Fausta
se réveilla avec fureur: il ne fut point arrêté par la perspective dangereuse de
lutter avec le fils unique du souverain chez lequel il se trouvait; de même
qu'il n'eut point l'esprit de chercher à voir ce prince, ou du moins à le faire
suivre. Ne pouvant autrement l'attaquer, M *** osa songer à lui donner un
ridicule. Je serai banni pour toujours des états de Parme, se dit-il, eh! que
m'importe? S'il eût cherché à reconnaître la position de l'ennemi, le comte M
*** eût appris que le pauvre jeune prince ne sortait jamais sans être suivi par
trois ou quatre vieillards, ennuyeux gardiens de l'étiquette, et que le seul
plaisir de son choix qu'on lui permît au monde, était la minéralogie. De jour
comme de nuit, le petit palais occupé par la Fausta et où la bonne compagnie de
Parme faisait foule, était environné d'observateurs; M *** savait heure par
heure ce qu'elle faisait et surtout ce qu'on fait autour d'elle. L'on peut louer
ceci dans les précautions de ce jaloux, cette femme si capricieuse n'eut d'abord
aucune idée de ce redoublement de surveillance. Les rapports de tous ses agents
disaient au comte M *** qu'un homme fort jeune, portant une perruque de cheveux
rouges, paraissait fort souvent sous les fenêtres de la Fausta, mais toujours
avec un déguisement nouveau. Evidemment, c'est le jeune prince, se dit M ***,
autrement pourquoi se déguiser? et parbleu! un homme comme moi n'est pas fait
pour lui céder. Sans les usurpations de la république de Venise, je serais
prince souverain, moi aussi.
Le jour de San Stefano, les rapports des
espions prirent une couleur plus sombre; ils semblaient indiquer que la Fausta
commençait à répondre aux empressements de l'inconnu. Je puis partir à l'instant
avec cette femme, se dit M ***! Mais quoi! à Bologne, j'ai fui devant del Dongo;
ici je fuirais devant un prince! Mais que dirait ce jeune homme? Il pourrait
penser qu'il a réussi à me faire peur! Et pardieu! je suis d'aussi bonne maison
que lui. M *** était furieux, mais, pour comble de misère, tenait avant tout à
ne point se donner, aux yeux de la Fausta qu'il savait moqueuse, le ridicule
d'être jaloux. Le jour de San Stefano donc, après avoir passé une heure
avec elle, et en avoir été accueilli avec un empressement qui lui sembla le
comble de la fausseté, il la laissa sur les onze heures, s'habillant pour aller
entendre la messe à l'église de Saint-Jean. Le comte M *** revint chez lui, prit
l'habit noir râpé d'un jeune élève en théologie, et courut à Saint-Jean; il
choisit sa place derrière un des tombeaux que ornent la troisième chapelle à
droite; il voyait tout ce qui se passait dans l'église par- dessous le bras d'un
cardinal que l'on a représenté à genoux sur sa tombe; cette statue ôtait la
lumière au fond de la chapelle et le cachait suffisamment. Bientôt il vit
arriver la Fausta plus belle que jamais; elle était en grande toilette, et vingt
adorateurs appartenant à la plus haute société lui faisaient cortège. Le sourire
et la joie éclataient dans ses yeux et sur ses lèvres; il est évident, se dit le
malheureux jaloux, qu'elle compte rencontrer ici l'homme qu'elle aime, et que
depuis longtemps peut-être, grâce à moi, elle n'a pu voir. Tout à coup, le
bonheur le plus vif sembla redoubler dans les yeux de la Fausta; mon rival est
présent, se dit M ***, et sa fureur de vanité n'eut plus de bornes. Quelle
figure est-ce que je fais ici, servant de pendant à un jeune prince qui se
déguise? Mais quelques efforts qu'il pût faire, jamais il ne parvint à découvrir
ce rival que ses regards affamés cherchaient de toutes parts.
A chaque
instant la Fausta, après avoir promené les yeux dans toutes les parties de
l'église, finissait par arrêter des regards chargés d'amour et de bonheur, sur
le coin obscur où M *** s'était caché. Dans un coeur passionné, l'amour est
sujet à exagérer les nuances les plus légères, il en tire les conséquences les
plus ridicules, le pauvre M *** ne finit-il pas par se persuader que la Fausta
l'avait vu, que malgré ses efforts s'étant aperçue de ma mortelle jalousie, elle
voulait la lui reprocher et en même temps l'en consoler par ces regards si
tendres.
Le tombeau du cardinal, derrière lequel M *** s'était placé en
observation, était élevé de quatre ou cinq pieds sur le pavé de marbre de
Saint-Jean. La messe à la mode finie vers les une heure, la plupart des fidèles
s'en allèrent, et la Fausta congédia les beaux de la villes sous un
prétexte de dévotion; restée agenouillée sur sa chaise, ses yeux, devenus plus
tendres et plus brillants, étaient fixés sur M ***; depuis qu'il n'y avait plus
que peu de personnes dans l'église, ses regards ne se donnaient plus la peine de
la parcourir tout entière, avant de s'arrêter avec bonheur sur la statue du
cardinal. Que de délicatesse, se disait le comte M *** se croyant regardé! Enfin
la Fausta se leva et sortit brusquement, après avoir fait, avec les mains,
quelques mouvements singuliers.
M ***, ivre d'amour et presque tout à
fait désabusé de sa folle jalousie, quittait sa place pour voler au palais de sa
maîtresse et la remercier mille et mille fois, lorsqu'en passant devant le
tombeau du cardinal il aperçut un jeune homme tout en noir; cet être funeste
s'était tenu jusque-là agenouillé tout contre l'épitaphe du tombeau, et de façon
à ce que les regards de l'amant jaloux qui le cherchaient dussent passer
par-dessus sa tête et ne point le voir.
Ce jeune homme se leva, marcha
vite et fut à l'instant même environné par sept à huit personnages assez
gauches, d'un aspect singulier et qui semblaient lui appartenir. M *** se
précipita sur ses pas, mais, sans qu'il y eût rien de trop marqué, il fut arrêté
dans le défilé que forme le tambour de bois de la porte d'entrée, par ces hommes
gauches qui protégeaient son rival; enfin, lorsque après eux il arriva à la rue,
il ne put que voir fermer la portière d'une voiture de chétive apparence,
laquelle, par un contraste bizarre était attelée de deux excellents chevaux, et
en un moment fut hors de sa vue.
Il rentra chez lui haletant de fureur;
bientôt arrivèrent ses observateurs, qui lui rapportèrent froidement que ce
jour-là, l'amant mystérieux, déguisé en prêtre, s'était agenouillé fort
dévotement, tout contre un tombeau placé à l'entrée d'une chapelle obscure de
l'église de Saint-Jean. La Fausta était restée dans l'église jusqu'à ce qu'elle
fût à peu près déserte, et alors elle avait échangé rapidement certains signes
avec cet inconnu; avec les mains, elle faisait comme des croix. M *** courut
chez l'infidèle; pour la première fois elle ne put cacher son trouble; elle
raconta avec la naïveté menteuse d'une femme passionnée, que comme de coutume
elle était allée à Saint-Jean, mais qu'elle n'y avait pas aperçu cet homme qui
la persécutait. A ces mots, M ***, hors de lui, la traita comme la dernière des
créatures, lui dit tout ce qu'il avait vu lui-même, et la hardiesse des
mensonges croissant avec la vivacité des accusations, il prit son poignard et se
précipita sur elle. D'un grand sang-froid la Fausta lui dit:
-- Eh bien!
tout ce dont vous vous plaignez est la pure vérité, mais j'ai essayé de vous la
cacher afin de ne pas jeter votre audace dans des projets de vengeance insensés
et qui peuvent nous perdre tous les deux; car, sachez-le une bonne fois, suivant
mes conjectures, l'homme qui me persécute de ses soins est fait pour ne pas
trouver d'obstacles à ses volontés, du moins en ce pays. Après avoir rappelé
fort adroitement qu'après tout M *** n'avait aucun droit sur elle, la Fausta
finit par dire que probablement elle n'irait plus à l'église de Saint-Jean. M
*** était éperdument amoureux, un peu de coquetterie avait pu se joindre à la
prudence dans le coeur de cette jeune femme, il se sentit désarmer. Il eut
l'idée de quitter Parme; le jeune prince, si puissant qu'il fût, ne pourrait le
suivre, ou s'il le suivait ne serait plus que son égal. Mais l'orgueil
représenta de nouveau que ce départ aurait toujours l'air d'une fuite, et le
comte M *** se défendit d'y songer.
Il ne se doute pas de la présence de
mon petit Fabrice, se dit la cantatrice ravie, et maintenant nous pourrons nous
moquer de lui d'une façon précieuse!
Fabrice ne devina point son
bonheur, trouvant le lendemain les fenêtres de la cantatrice soigneusement
fermées, et ne la voyant nulle part, la plaisanterie commença à lui sembler
longue. Il avait des remords. Dans quelle situation est-ce que je mets ce pauvre
comte Mosca, lui ministre de la police! on le croira mon complice, je serai venu
dans ce pays pour casser le cou à sa fortune! Mais si j'abandonne un projet si
longtemps suivi, que dira la duchesse quand je lui conterai mes essais d'amour?
Un soir que prêt à quitter la partie il se faisait ainsi la morale en
rôdant sous les grands arbres qui séparent le palais de la Fausta de la
citadelle, il remarqua qu'il était suivi par un espion de fort petite taille; ce
fut en vain que pour s'en débarrasser il alla passer par plusieurs rues,
toujours cet être microscopique semblait attaché à ses pas. Impatienté, il
courut dans une rue solitaire située le long de la Parma, et où ses gens étaient
en embuscade; sur un signe qu'il fit ils sautèrent sur le pauvre petit espion
qui se précipita à leurs genoux: c'était la Bettina, femme de chambre de
la Fausta; après trois jours d'ennui et de réclusion, déguisée en homme pour
échapper au poignard du comte M ***, dont sa maîtresse et elle avaient
grand-peur, elle avait entrepris de venir dire à Fabrice qu'on l'aimait à la
passion et qu'on brûlait de le voir; mais on ne pouvait plus paraître à l'église
de Saint-Jean. Il était temps, se dit Fabrice, vive l'insistance!
La
petite femme de chambre était fort jolie, ce qui enleva Fabrice à ses rêveries
morales. Elle lui apprit que la promenade et toutes les rues où il avait passé
ce soir-là étaient soigneusement gardées, sans qu'il y parût, par des espions de
M ***. Ils avaient loué des chambres au rez-de-chaussée ou au premier étage,
cachés derrière les persiennes et gardant un profond silence, ils observaient
tout ce qui se passait dans la rue, en apparence la plus solitaire, et
entendaient ce qu'on y disait.
-- Si ces espions eussent reconnu ma
voix, dit la petite Bettina, j'étais poignardée sans rémission à ma rentrée au
logis, et peut-être ma pauvre maîtresse avec moi.
Cette terreur la
rendait charmante aux yeux de Fabrice.
-- Le comte M ***,
continua-t-elle, est furieux, et madame sait qu'il est capable de tout... Elle
m'a chargée de vous dire qu'elle voudrait être à cent lieues d'ici avec vous!
Alors elle raconta la scène du jour de la Saint-Etienne, et la fureur de
M ***, qui n'avait perdu aucun des regards et des signes d'amour que la Fausta,
ce jour-là folle de Fabrice, lui avait adressés. Le comte avait tiré son
poignard, avait saisi la Fausta par les cheveux, et, sans sa présence d'esprit,
elle était perdue.
Fabrice fit monter la jolie Bettina dans un petit
appartement qu'il avait près de là. Il lui raconta qu'il était de Turin, fils
d'un grand personnage qui pour le moment se trouvait à Parme, ce qui l'obligeait
à garder beaucoup de ménagements. La Bettina lui répondit en riant qu'il était
bien plus grand seigneur qu'il ne voulait paraître. Notre héros eut besoin d'un
peu de temps avant de comprendre que la charmante fille le prenait pour un non
moindre personnage que le prince héréditaire lui-même. La Fausta commençait à
avoir peur et à aimer Fabrice; elle avait pris sur elle de ne pas dire ce nom à
sa femme de chambre, et de lui parler du prince. Fabrice finit par avouer à la
jolie fille qu'elle avait deviné juste: Mais si mon nom est ébruité,
ajouta-t-il, malgré la grande passion dont j'ai donné tant de preuves à ta
maîtresse, je serai obligé de cesser de la voir, et aussitôt les ministres de
mon père, ces méchants drôles que je destituerai un jour, ne manqueront pas de
lui envoyer l'ordre de vider le pays, que jusqu'ici elle a embelli de sa
présence.
Vers le matin, Fabrice combina avec la petite camériste
plusieurs projets de rendez-vous pour arriver à la Fausta; il fit appeler
Ludovic et un autre de ses gens fort adroit, qui s'entendirent avec la Bettina,
pendant qu'il écrivait à la Fausta la lettre la plus extravagante; la situation
comportait toutes les exagérations de la tragédie et Fabrice ne s'en fit pas
faute. Ce ne fut qu'à la pointe du jour qu'il se sépara de la petite camériste,
fort contente des façons du jeune prince.
Il avait été cent fois répété
que, maintenant que la Fausta était d'accord avec son amant, celui-ci ne
repasserait plus sous les fenêtres du petit palais que lorsqu'on pourrait l'y
recevoir, et alors il y aurait signal. Mais Fabrice, amoureux de la Bettina, et
se croyant près du dénouement avec la Fausta, ne put se tenir dans son village à
deux lieues de Parme. Le lendemain, vers les minuit, il vint à cheval, et bien
accompagné, chanter sous les fenêtres de la Fausta un air alors à la mode et
dont il changeait les paroles. N'est-ce pas ainsi qu'en agissent messieurs les
amants? se disait-il.
Depuis que la Fausta avait témoigné le désir d'un
rendez-vous, toute cette chasse semblait bien longue à Fabrice. Non, je n'aime
point, se disait-il en chantant assez mal sous les fenêtres du petit palais; la
Bettina me semble cent fois préférable à la Fausta, et c'est par elle que je
voudrais être reçu en ce moment. Fabrice, s'ennuyant assez, retournait à son
village, lorsque à cinq cents pas du palais de la Fausta quinze ou vingt hommes
se jetèrent sur lui, quatre d'entre eux saisirent la bride de son cheval, deux
autres s'emparèrent de ses bras. Ludovic et les bravi de Fabrice furent
assaillis mais purent se sauver; ils tirèrent quelques coups de pistolet. Tout
cela fut l'affaire d'un instant: cinquante flambeaux allumés parurent dans la
rue en un clin d'oeil et comme par enchantement. Tous ces hommes étaient bien
armés. Fabrice avait sauté à bas de son cheval, malgré les gens qui le
retenaient; il chercha à se faire jour; il blessa même un des hommes qui lui
serrait les bras avec des mains semblables à des étaux; mais il fut bien étonné
d'entendre cet homme lui dire du ton le plus respectueux:
-- Votre
Altesse me fera une bonne pension pour cette blessure, ce qui vaudra mieux pour
moi que de tomber dans le crime de lèse-majesté, en tirant l'épée contre mon
prince.
Voici justement le châtiment de ma sottise, se dit Fabrice, je
me serai damné pour un péché qui ne me semblait point aimable.
A peine
la petite tentative de combat fut-elle terminée, que plusieurs laquais en grande
livrée parurent avec une chaise à porteurs dorée et peinte d'une façon bizarre:
c'était une de ces chaises grotesques dont les masques se servent pendant le
carnaval. Six hommes, le poignard à la main, prièrent Son Altesse d'y entrer,
lui disant que l'air frais de la nuit pourrait nuire à sa voix; on affectait les
formes les plus respectueuses, le nom de prince était répété à chaque instant,
et presque en criant. Le cortège commença à défiler. Fabrice compta dans la rue
plus de cinquante hommes portant des torches allumées. Il pouvait être une heure
du matin, tout le monde s'était mis aux fenêtres, la chose se passait avec une
certaine gravité. Je craignais des coups de poignard de la part du comte M ***,
se dit Fabrice; il se contente de se moquer de moi, je ne lui croyais pas tant
de goût. Mais pense-t-il réellement avoir affaire au prince? s'il sait que je ne
suis que Fabrice, gare les coups de dague!
Ces cinquante hommes portant
des torches et les vingt hommes armés, après s'être longtemps arrêtés sous les
fenêtres de la Fausta, allèrent parader devant les plus beaux palais de la
ville. Des majordomes placés aux deux côtés de la chaise à porteurs demandaient
de temps à autre à Son Altesse si elle avait quelque ordre à leur donner.
Fabrice ne perdit point la tête: à l'aide de la clarté que répandaient les
torches, il voyait que Ludovic et ses hommes suivaient le cortège autant que
possible. Fabrice se disait: Ludovic n'a que huit ou dix hommes et n'ose
attaquer. De l'intérieur de sa chaise à porteurs, Fabrice voyait fort bien que
les gens chargés de la mauvaise plaisanterie étaient armés jusqu'aux dents. Il
affectait de rire avec les majordomes chargés de le soigner. Après plus de deux
heures de marche triomphale, il vit que l'on allait passer à l'extrémité de la
rue où était situé le palais Sanseverina.
Comme on tournait la rue qui y
conduit, il ouvre avec rapidité la porte de la chaise pratiquée sur le devant,
saute par-dessus l'un des bâtons, renverse d'un coup de poignard l'un des
estafiers qui lui portait sa torche au visage; il reçoit un coup de dague dans
l'épaule, un second estafier lui brûle la barbe avec sa torche allumée, et enfin
Fabrice arrive à Ludovic auquel il crie: Tue! tue tout ce qui porte des
torches! Ludovic donne des coups d'épée et le délivre de deux hommes qui
s'attachaient à le poursuivre. Fabrice arrive en courant jusqu'à la porte du
palais Sanseverina; par curiosité, le portier avait ouvert la petite porte haute
de trois pieds pratiquée dans la grande, et regardait tout ébahi ce grand nombre
de flambeaux. Fabrice entre d'un saut et ferme derrière lui cette porte en
miniature; il court au jardin et s'échappe par une porte qui donnait sur une rue
solitaire. Une heure après, il était hors de la ville, au jour il passait la
frontière des états de Modène et se trouvait en sûreté. Le soir il entra dans
Bologne. Voici une belle expédition, se dit-il; je n'ai pas même pu parler à ma
belle. Il se hâta d'écrire des lettres d'excuses au comte et à la duchesse,
lettres prudentes, et qui, en peignant ce qui se passait dans son coeur, ne
pouvaient rien apprendre à un ennemi. J'étais amoureux de l'amour, disait-il à
la duchesse; j'ai fait tout au monde pour le connaître, mais il paraît que la
nature m'a refusé un coeur pour aimer et être mélancolique; je ne puis m'élever
plus haut que le vulgaire plaisir, etc., etc.
On ne saurait donner
l'idée du bruit que cette aventure fit dans Parme. Le mystère excitait la
curiosité: une infinité de gens avaient vu les flambeaux et la chaise à
porteurs. Mais quel était cet homme enlevé et envers lequel on affectait toutes
les formes du respect? Le lendemain aucun personnage connu ne manqua dans la
ville.
Le petit peuple qui habitait la rue d'où le prisonnier s'était
échappé disait bien avoir vu un cadavre, mais au grand jour, lorsque les
habitants osèrent sortir de leurs maisons, ils ne trouvèrent d'autres traces du
combat que beaucoup de sang répandu sur le pavé. Plus de vingt mille curieux
vinrent visiter la rue dans la journée. Les villes d'Italie sont accoutumées à
des spectacles singuliers, mais toujours elles savent le pourquoi et le
comment. Ce qui choqua Parme dans cette occurrence, ce fut que même un
mois après, quand on cessa de parler uniquement de la promenade aux flambeaux,
personne, grâce à la prudence du comte Mosca, n'avait pu deviner le nom du rival
qui avait voulu enlever la Fausta au comte M ***. Cet amant jaloux et vindicatif
avait pris la fuite dès le commencement de la promenade. Par ordre du comte, la
Fausta fut mise à la citadelle. La duchesse rit beaucoup d'une petite injustice
que le comte dut se permettre pour arrêter tout à fait la curiosité du prince,
qui autrement eût pu arriver jusqu'au nom de Fabrice.
On voyait à Parme
un savant homme arrivé du nord pour écrire une histoire du moyen âge; il
cherchait des manuscrits dans les bibliothèques, et le comte lui avait donné
toutes les autorisations possibles. Mais ce savant, fort jeune encore, se
montrait irascible; il croyait, par exemple, que tout le monde à Parme cherchait
à se moquer de lui. Il est vrai que les gamins des rues le suivaient quelquefois
à cause d'une immense chevelure rouge clair étalée avec orgueil. Ce savant
croyait qu'à l'auberge on lui demandait des prix exagérés de toutes choses, et
il ne payait pas la moindre bagatelle sans en chercher le prix dans le voyage
d'une Mme Starke qui est arrivé à une vingtième édition, parce qu'il indique à
l'Anglais prudent le prix d'un dindon, d'une pomme, d'un verre de lait, etc.,
etc...
Le savant à la crinière rouge, le soir même du jour où Fabrice
fit cette promenade forcée, devint furieux à son auberge, et sortit de sa poche
de petits pistolets pour se venger du cameriere qui lui demandait
deux sous d'une pêche médiocre. On l'arrêta, car porter de petits pistolets est
un grand crime!
Comme ce savant irascible était long et maigre, le comte
eut l'idée, le lendemain matin, de le faire passer aux yeux du prince pour le
téméraire qui, ayant prétendu enlever la Fausta au comte M ***, avait été
mystifié. Le port des pistolets de poche est puni de trois ans de galère à
Parme; mais cette peine n'est jamais appliquée. Après quinze jours de prison,
pendant lesquels le savant n'avait vu qu'un avocat qui lui avait fait une peur
horrible des lois atroces dirigées par la pusillanimité des gens au pouvoir
contre les porteurs d'armes cachées, un autre avocat visita la prison et lui
raconta la promenade infligée par le comte M *** à un rival qui était resté
inconnu. La police ne veut pas avouer au prince qu'elle n'a pu savoir quel est
ce rival: Avouez que vous vouliez plaire à la Fausta, que cinquante brigands
vous ont enlevé comme vous chantiez sous sa fenêtre, que pendant une heure on
vous a promené en chaise à porteurs sans vous adresser autre chose que des
honnêtetés. Cet aveu n'a rien d'humiliant, on ne vous demande qu'un mot.
Aussitôt après qu'en le prononçant vous aurez tiré la police d'embarras, elle
vous embarque sur une chaise de poste et vous conduit à la frontière où l'on
vous souhaite le bonsoir.
Le savant résista pendant un mois; deux ou
trois fois le prince fut sur le point de le faire amener au ministère de
l'intérieur, et de se trouver présent à l'interrogatoire. Mais enfin il n'y
songeait plus quand l'historien, ennuyé, se détermina à tout avouer et fut
conduit à la frontière. Le prince resta convaincu que le rival du comte M ***
avait une forêt de cheveux rouges.
Trois jours après la promenade, comme
Fabrice qui se cachait à Bologne organisait avec le fidèle Ludovic les moyens de
trouver le comte M ***, il apprit que, lui aussi, se cachait dans un village de
la montagne sur la route de Florence. Le comte n'avait que trois de ses
buli avec lui; le lendemain, au moment où il rentrait de la promenade, il
fut enlevé par huit hommes masqués qui se donnèrent à lui pour des sbires de
Parme. On le conduisit, après lui avoir bandé les yeux, dans une auberge deux
lieues plus avant dans la montagne, où il trouva tous les égards possibles et un
souper fort abondant. On lui servit les meilleurs vins d'Italie et d'Espagne.
-- Suis-je donc prisonnier d'état? dit le comte.
-- Pas le moins
du monde! lui répondit fort poliment Ludovic masqué. Vous avez offensé un simple
particulier, en vous chargeant de le faire promener en chaise à porteurs; demain
matin, il veut se battre en duel avec vous. Si vous le tuez, vous trouverez deux
bons