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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT palliano>
<IDENT_PREFIXE ITA>
<IDENT_AUTEURS stendhal>
<IDENT_COPISTES vautiere>
<ARCHIVE http://www.abu.org/ >
<VERSION 3>
<DROITS 0>
<TITRE La duchesse de Palliano - Chroniques italiennes (1839) >
<GENRE prose>
<AUTEUR Stendhal (1783, 1842) >
<COPISTE Eric Vautier >
<NOTESPROD>
Eric Vautier
8 clos Nollet
91200 Athis Mons
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER ITA/palliano3 --------------------------------
LA DUCHESSE DE PALLIANO
Palerme, le 22 juillet 1838.
Je ne suis point naturaliste, je ne sais le grec que fort médiocrement; mon
principal but, en venant voyager en Sicile, n'a pas été d'observer les
phénomènes de l'Etna, ni de jeter quelque clarté, pour moi ou pour les autres,
sur tout ce que les vieux auteurs grecs ont dit de la Sicile. Je cherchais
d'abord le plaisir des yeux, qui est grand en ce pays singulier. Il ressemble,
dit-on, à l'Afrique; mais ce qui, pour moi, est de toute certitude, c'est qu'il
ne ressemble à l'Italie que par les passions dévorantes. C'est bien des
Siciliens que l'on peut dire que le mot impossible n'existe pas pour eux dès
qu'ils sont enflammés par l'amour ou la haine, et la haine, en ce beau pays, ne
provient jamais d'un intérêt d'argent.
Je remarque qu'en Angleterre, et surtout en France, on parle souvent de la
passion italienne, de la passion effrénée que l'on trouvait en Italie aux
seizième et dix-septième siècles. De nos jours, cette belle passion est morte,
tout à fait morte, dans les classes qui ont été atteintes par l'imitation des
moeurs françaises et des façons d'agir à la mode à Paris ou à Londres.
Je sais bien que l'on peut dire que, dès l'époque de Charles-Quint (1530),
Naples, Florence, et même Rome, imitèrent un peu les moeurs espagnoles; mais ces
habitudes sociales si nobles n'étaient-elles pas fondées sur le respect infini
que tout homme digne de ce nom doit avoir pour les mouvements de son âme? Bien
loin d'exclure l'énergie, elles l'exagéraient, tandis que la première maxime des
fats qui imitaient le duc de Richelieu, vers 1760, était de ne sembler émus de
rien. La maxime des dandies anglais, que l'on copie maintenant à Naples de
préférence aux fats français, n'est-elle pas de sembler ennuyé de tout,
supérieur à tout?
Ainsi la passion italienne ne se trouve plus, depuis un siècle, dans la bonne
compagnie de ce pays-là.
Pour me faire quelque idée de cette passion italienne, dont nos romanciers
parlent avec tant d'assurance, j'ai été obligé d'interroger l'histoire; et
encore la grande histoire faite par des gens à talent, et souvent trop
majestueuse, ne dit presque rien de ces détails. Elle ne daigne tenir note des
folies qu'autant qu'elles sont faites par des rois ou des princes. J'ai eu
recours à l'histoire particulière de chaque ville; mais j'ai été effrayé par
l'abondance des matériaux. Telle petite ville vous présente fièrement son
histoire en trois ou quatre volumes in-4° imprimés, et sept ou huit volumes
manuscrits; ceux-ci presque indéchiffrables, jonchés d'abréviations, donnant aux
lettres une forme singulière, et, dans les moments les plus intéressants,
remplis de façons de parler en usage dans le pays, mais inintelligibles vingt
lieues plus loin. Car dans toute cette belle Italie où l'amour a semé tant
d'événements tragiques, trois villes seulement, Florence, Sienne et Rome,
parlent à peu près comme elles écrivent; partout ailleurs la langue écrite est à
cent lieues de la langue parlée.
Ce qu'on appelle la passion italienne, c'est-à-dire, la passion qui cherche à
se satisfaire, et non pas à donner au voisin une idée magnifique de notre
individu, commence à la renaissance de la société, au douzième siècle, et
s'éteint du moins dans la bonne compagnie vers l'an 1734. A cette époque, les
Bourbons vinrent régner à Naples dans la personne de don Carlos, fils d'une
Farnèse, mariée, en secondes noces, à Philippe V, ce triste petit-fils de Louis
XIV, si intrépide au milieu des boulets, si ennuyé, et si passionné pour la
musique. On sait que pendant vingt-quatre ans le sublime castrat Farinelli lui
chanta tous les jours trois airs favoris, toujours les mêmes.
Un esprit philosophique peut trouver curieux les détails d'une passion sentie
à Rome ou à Naples, mais j'avouerai que rien ne me semble plus absurde que ces
romans qui donnent des noms italiens à leurs personnages. Ne sommes-nous pas
convenus que les passions varient toutes les fois qu'on avance de cent lieues
vers le Nord? L'amour est-il le même à Marseille et à Paris? Tout au plus
peut-on dire que les pays soumis depuis longtemps au même genre de gouvernement
offrent dans les habitudes sociales une sorte de ressemblance extérieure.
Les paysages, comme les passions, comme la musique, changent aussi dès qu'on
s'avance de trois ou quatre degrés vers le Nord. Un paysage napolitain
paraîtrait absurde à Venise, si l'on était pas convenu, même en Italie,
d'admirer la belle nature de Naples. A Paris, nous faisons mieux, nous croyons
que l'aspect des forêts et des plaines cultivées est absolument le même à Naples
et à Venise, et nous voudrions que le Canaletto, par exemple, eût absolument la
même couleur que Salvator Rosa.
Le comble du ridicule, n'est-ce pas une dame anglaise douée de toutes les
perfections de son île, mais regardée comme hors d'état de peindre la haine et
l'amour, même dans cette île : madame Anne Radcliffe donnant des noms italiens
et de grandes passions aux personnages de son célèbre roman : le Confessionnal
des Pénitents noirs?
Je ne chercherai point à donner des grâces à la simplicité, à la rudesse
parfois choquantes du récit trop véritable que je soumets à l'indulgence du
lecteur; par exemple, je traduis exactement la réponse de la duchesse de
Palliano à la déclaration d'amour de son cousin Marcel Capecce. Cette
monographie d'une famille se trouve, je ne sais pourquoi, à la fin du second
volume d'une histoire manuscrite de Palerme, sur laquelle je ne puis donner
aucun détail.
Ce récit, que j'abrège beaucoup, à mon grand regret (je supprime une foule de
circonstances caractéristiques), comprend les dernières aventures de la
malheureuse famille Carafa, plutôt que l'histoire intéressante d'une seule
passion. La vanité littéraire me dit que peut-être il ne m'eût pas été
impossible d'augmenter l'intérêt de plusieurs situations en développant
davantage, c'est-à-dire en devinant et racontant au lecteur, avec détails, ce
que sentaient les personnages. Mais moi, jeune Français, né au nord de Paris,
suis-je bien sûr de deviner ce qu'éprouvaient ces âmes italiennes de l'an 1559?
Je puis tout au plus espérer de deviner ce qui peut paraître élégant et piquant
aux lecteurs français de 1838.
Cette façon passionnée de sentir ce qui régnait en Italie vers 1559 voulait
des actions et non des paroles. On trouvera donc fort peu de conversations dans
les récits suivants. C'est un désavantage pour cette traduction, accoutumés que
nous sommes aux longues conversations de nos personnages de roman; pour eux, une
conversation est une bataille. L'histoire pour laquelle je réclame toute
l'indulgence du lecteur montre une particularité singulière introduite par les
Espagnols dans les moeurs d'Italie. Je ne suis point sorti du rôle de
traducteur. Le calque fidèle des façons de sentir du seizième siècle, et même
des façons de raconter de l'historien, qui, suivant toute apparence, était un
gentilhomme appartenant à la malheureuse duchesse de Palliano, fait, selon moi,
le principal mérite de cette histoire tragique, si toutefois mérite il y a.
L'étiquette espagnole la plus sévère régnait à la cour du duc de Palliano.
Remarquez que chaque cardinal, que chaque prince romain avait une cour
semblable, et vous pourrez vous faire une idée du spectacle que présentait, en
1559, la civilisation de la ville de Rome. N'oubliez pas que c'était le temps où
le roi Philippe II, ayant besoin pour une de ses intrigues du suffrage de deux
cardinaux, donnait à chacun d'eux deux cent mille livres de rente en bénéfices
ecclésiastiques. Rome, quoique sans armée redoutable, était la capitale du
monde. Paris, en 1559, était une ville de barbares assez gentils.
TRADUCTION EXACTE D'UN VIEUX RECIT
ECRIT VERS 1566
Jean-Pierre Carafa, quoique issu d'une des plus nobles familles du royaume de
Naples, eut des façons d'agir âpres, rudes, violentes et dignes tout-à-fait d'un
gardeur de troupeaux. Il prit l'habit long (la soutane) et s'en alla jeune à
Rome, où il fut aidé par la faveur de son cousin Olivier Carafa, cardinal et
archevêque de Naples. Alexandre VI, ce grand homme qui savait tout et pouvait
tout, le fit son cameriere (à peu près ce que nous appellerions, dans nos
moeurs, un officier d'ordonnance). Jules II le nomma archevêque de Chieti; le
pape Paul le fit cardinal, et enfin, le 23 de mai 1555, après des brigues et des
disputes terribles parmi les cardinaux enfermés au conclave, il fut créé pape
sous le nom de Paul IV; il avait alors soixante-dix-huit ans. Ceux mêmes qui
venaient de l'appeler au trône de Saint-Pierre frémirent bientôt en pensant à la
dureté et à la piété farouche, inexorable, du maître qu'ils venaient de se
donner.
La nouvelle de cette nomination inattendue fit révolution à Naples et à
Palerme. En peu de jours Rome vit arriver un grand nombre de membres de
l'illustre famille Carafa. Tous furent placés; mais, comme il est naturel, le
pape distingua particulièrement ses trois neveux, fils du comte de Montorio, son
frère.
Don Juan, l'aîné, déjà marié, fut fait duc de Palliano. Ce duché, enlevé à
Marc-Antoine Colonna, auquel il appartenait, comprenait un grand nombre de
villages et de petites villes. Don Carlos, le second des neveux de Sa Sainteté,
était chevalier de Malte et avait fait la guerre; il fut créé cardinal, légat de
Bologne et premier ministre. C'était un homme plein de résolution; fidèle aux
traditions de sa famille, il osa haïr le roi le plus puissant du monde (Philippe
II, roi d'Espagne et des Indes), et lui donna des preuves de sa haine. Quant au
troisième neveu du nouveau pape, don Antonio Carafa, comme il était marié, le
pape le fit marquis de Montebello. Enfin, il entreprit de donner pour femme à
François, Dauphin de France et fils du roi Henri II, une fille que son frère
avait eue d'un second mariage; Paul IV prétendait lui assigner pour dot le
royaume de Naples, qu'on aurait enlevé à Philippe II, roi d'Espagne. La famille
Carafa haïssait ce roi puissant, lequel, aidé des fautes de cette famille,
parvint à l'exterminer, comme vous le verrez.
Depuis qu'il était monté sur le trône de saint Pierre, le plus puissant du
monde, et qui, à cette époque, éclipsait même l'illustre monarque des Espagnes,
Paul IV, ainsi qu'on l'a vu chez la plupart de ses successeurs, donnait
l'exemple de toutes les vertus. Ce fut un grand pape et un grand saint; il
s'appliquait à réformer les abus dans l'Eglise et à éloigner par ce moyen le
concile général, qu'on demandait de toutes parts à la cour de Rome, et qu'une
sage politique ne permettait pas d'accorder.
Suivant l'usage de ce temps trop oublié du nôtre, et qui ne permettait pas à
un souverain d'avoir confiance en des gens qui pouvaient avoir un autre intérêt
que le sien, les Etats de Sa Sainteté étaient gouvernés despotiquement par ses
trois neveux. Le cardinal était premier ministre et disposait des volontés de
son oncle; le duc de Palliano avait été créé général des troupes de la sainte
Eglise; et le marquis de Montebello, capitaine des gardes du palais, n'y
laissait pénétrer que les personnes qui lui convenaient. Bientôt ces jeunes gens
commirent les plus grands excès; ils commencèrent par s'approprier les biens des
familles contraires à leur gouvernement. Les peuples ne savaient à qui avoir
recours pour obtenir justice. Non seulement ils devaient craindre pour leurs
biens, mais, chose horrible à dire dans la patrie de la chaste Lucrèce,
l'honneur de leurs femmes et de leurs filles n'était pas en sûreté. Le duc de
Palliano et ses frères enlevaient les plus belles femmes; il suffisait d'avoir
le malheur de leur plaire. On les vit, avec stupeur, n'avoir aucun égard pour la
noblesse du sang, et, bien plus, ils ne furent nullement retenus par la clôture
sacrée des saints monastères. Les peuples, réduits au désespoir, ne savaient pas
à qui faire parvenir leurs plaintes, tant était grande la terreur que les trois
frères avaient inspirée à tout ce qui approchait du pape : ils étaient insolents
même envers les ambassadeurs.
Le duc avait épousé, avant la grandeur de son oncle, Violante de Cardone,
d'une famille originaire d'Espagne, et qui, à Naples, appartenait à la première
noblesse.
Elle comptait dans le Seggio di nido.
Violante, célèbre pour sa rare beauté et par les grâces qu'elle savait se
donner quand elle cherchait à plaire, l'était encore davantage par son orgueil
insensé. Mais il faut être juste, il eût été difficile d'avoir un génie plus
élevé, ce qu'elle montra bien au monde en n'avouant rien, avant de mourir, au
frère capucin qui la confessa. Elle savait par coeur et récitait avec une grâce
infinie l'admirable Orlando de messer Arioste, la plupart des sonnets du divin
Pétrarque, les contes du Pecorone, etc. Mais elle était encore plus séduisante
quand elle daignait entretenir sa compagnie des idées singulières que lui
suggérait son esprit.
Elle eut un fils appelé le duc de Cavi. Son frère, D. Ferrand, comte
d'Aliffe, vint à Rome, attiré par la haute fortune de ses beaux-frères.
Le duc de Palliano tenait une cour splendide; les jeunes gens des premières
familles de Naples briguaient l'honneur d'en faire partie. Parmi ceux qui lui
étaient les plus chers, Rome distingua, par son admiration, Marcel Capecce (du
Seggio di nido), jeune cavalier célèbre à Naples par son esprit, non moins que
par la beauté divine qu'il avait reçue du ciel.
La duchesse avait pour favorite Diane Brancaccio, âgée alors de trente ans,
proche parente de la marquise de Montebello, sa belle-soeur. On disait dans Rome
que, pour cette favorite, elle n'avait plus d'orgueil; elle lui confiait tous
ses secrets. Mais ces secrets n'avaient rapport qu'à la politique; la duchesse
faisait naître des passions, mais n'en partageait aucune.
Par les conseils du cardinal Carafa, le pape fit la guerre au roi d'Espagne,
et le roi de France envoya au secours du pape une armée commandée par le duc de
Guise.
Capecce était depuis longtemps comme fou; on lui voyait commettre les actions
les plus étranges; le fait est que le pauvre jeune homme était devenu
passionnément amoureux de la duchesse sa maîtresse, mais il n'osait se découvrir
à elle. Toutefois il ne désespérait pas absolument de parvenir à son but, il
voyait la duchesse profondément irritée contre un mari qui la négligeait. Le duc
de Palliano était tout-puissant dans Rome, et la duchesse savait, à n'en pas
douter, que presque tous les jours les dames romaines les plus célèbres par leur
beauté venaient voir son mari dans son propre palais, et c'était un affront
auquel elle ne pouvait s'accoutumer.
Parmi les chapelains du saint pape Paul IV se trouvait un respectable
religieux avec lequel il récitait son bréviaire. Ce personnage, au risque de se
perdre, et peut-être poussé par l'ambassadeur d'Espagne, osa bien un jour
découvrir au pape toutes les scélératesses de ses neveux. Le saint pontife fut
malade de chagrin; il voulut douter; mais les certitudes accablantes arrivaient
de tous côtés. Ce fut le premier jour de l'an 1559 qu'eut lieu l'événement qui
confirma le pape dans tous ses soupçons, et peut-être décida Sa Sainteté. Ce fut
donc le propre jour de la Circoncision de Notre-Seigneur, circonstance qui
aggrava beaucoup la faute aux yeux d'un souverain aussi pieux, qu'André
Lanfranchi, secrétaire du duc de Palliano, donna un souper magnifique au
cardinal Carafa, et, voulant qu'aux excitations de la gourmandise ne manquassent
pas celles de la luxure, il fit venir à ce souper la Martuccia, l'une des plus
belles, des plus célèbres et des plus riches courtisanes de la noble ville de
Rome. La fatalité voulut que Capecce, le favori du duc, celui-là même qui en
secret était amoureux de la duchesse, et qui passait pour le plus bel homme de
la capitale du monde, se fût attaché depuis quelque temps à la Martuccia. Ce
soir-là, il la chercha dans tous les lieux où il pouvait espérer la rencontrer.
Ne la trouvant nulle part, et ayant appris qu'il y avait un souper dans la
maison Lanfranchi, il eut soupçon de ce qui se passait, et sur le minuit se
présenta chez Lanfranchi, accompagné de beaucoup d'hommes armés.
La porte lui fut ouverte, on l'engagea à s'asseoir et à prendre part au
festin; mais, après quelques paroles assez contraintes, il fit signe à la
Martuccia de se lever et de sortir avec lui. Pendant qu'elle hésitait, toute
confuse et prévoyant ce qui allait arriver, Capecce se leva du lieu où il était
assis, et, s'approchant de la jeune fille, il la prit par la main, essayant de
l'entraîner avec lui. Le cardinal, en l'honneur duquel elle était venue,
s'opposa vivement à son départ; Capecce persista, s'efforçant de l'entraîner
hors de la salle.
Le cardinal premier ministre, qui, ce soir-là, avait pris un habit tout
différent de celui qui annonçait sa haute dignité, mit l'épée à la main, et
s'opposa avec la vigueur et le courage que Rome entière lui connaissait au
départ de la jeune fille. Marcel, ivre de colère, fit entrer ses gens; mais ils
étaient Napolitains pour la plupart, et, quand ils reconnurent d'abord le
secrétaire du duc et ensuite le cardinal que le singulier habit qu'il portait
leur avait d'abord caché, ils remirent leurs épées dans le fourreau, ne
voulurent point se battre, et s'interposèrent pour apaiser la querelle.
Pendant ce tumulte, Martuccia, qu'on entourait et que Marcel Capecce retenait
de la main gauche, fut assez adroite pour s'échapper. Dès que Marcel s'aperçut
de son absence, il courut après elle, et tout son monde le suivit.
Mais l'obscurité de la nuit autorisait les récits les plus étranges, et dans
la matinée du 2 janvier, la capitale fut inondée des récits du combat périlleux
qui aurait eu lieu, disait-on, entre le cardinal neveu et Marcel Capecce. Le duc
de Palliano, général en chef de l'armée de l'Eglise, crut la chose bien plus
grave qu'elle n'était, et comme il n'était pas en très bons termes avec son
frère le ministre, dans la nuit même il fit arrêter Lanfranchi, et, le
lendemain, de bonne heure, Marcel lui-même fut mis en prison. Puis on s'aperçut
que personne n'avait perdu la vie, et que ces emprisonnements ne faisaient
qu'augmenter le scandale, qui retombait tout entier sur le cardinal. On se hâta
de mettre en liberté les prisonniers, et l'immense pouvoir des trois frères se
réunit pour chercher à étouffer l'affaire. Ils espérèrent d'abord y réussir;
mais, le troisième jour, le récit du tout vint aux oreilles du pape. Il fit
appeler ses deux neveux et leur parla comme pouvait le faire un prince aussi
pieux et profondément offensé.
Le cinquième jour de janvier, qui réunissait un grand nombre de cardinaux
dans la congrégation du Saint Office, le saint pape parla le premier de cette
horrible affaire, il demanda aux cardinaux présents comment ils avaient osé ne
pas la porter à sa connaissance :
-- Vous vous taisez! et pourtant le scandale touche à la dignité suprême dont
vous êtes revêtus! Le cardinal Carafa a osé paraître sur la voie publique
couvert d'un habit séculier et l'épée nue à la main. Et dans quel but? Pour se
saisir d'une infâme courtisane?
On peut juger du silence de mort qui régnait parmi tous ces courtisans durant
cette sortie contre le premier ministre. C'était un vieillard de quatre-vingts
ans qui se fâchait contre un neveu chéri maître jusque-là de toutes ses
volontés. Dans son indignation, le pape parla d'ôter le chapeau à son neveu.
La colère du pape fut entretenue par l'ambassadeur du grand-duc de Toscane,
qui alla se plaindre à lui d'une insolence récente du cardinal premier ministre.
Ce cardinal, naguère si puissant, se présenta chez Sa Sainteté pour son travail
accoutumé. Le pape le laissa quatre heures entières dans l'antichambre,
attendant aux yeux de tous, puis le renvoya sans vouloir l'admettre à
l'audience. On peut juger de ce qu'eut à souffrir l'orgueil immodéré du
ministre. Le cardinal était irrité, mais non soumis; il pensait qu'un vieillard
accablé par l'âge, dominé toute sa vie par l'amour qu'il portait à sa famille,
et qui enfin était peu habitué à l'expédition des affaires temporelles, serait
obligé d'avoir recours à son activité. La vertu du saint pape l'emporta; il
convoqua les cardinaux, et, les ayant longtemps regardés sans parler, à la fin
il fondit en larmes et n'hésita point à faire une sorte d'amende honorable :
-- La faiblesse de l'âge, leur dit-il, et les soins que je donne aux choses
de la religion, dans lesquelles, comme vous savez, je prétends détruire tous les
abus, m'ont porté à confier mon autorité temporelle à mes trois neveux; ils en
ont abusé, et je les chasse à jamais.
On lut ensuite un bref par lequel les neveux étaient dépouillés de toutes
leurs dignités et confinés dans de misérables villages. Le cardinal premier
ministre fut exilé à Civita Lavinia, le duc de Palliano à Soriano, et le marquis
à Montebello; par ce bref, le duc était dépouillé de ses appointements
réguliers, qui s'élevaient à soixante-douze mille piastres (plus d'un million de
1838).
Il ne pouvait pas être question de désobéir à ces ordres sévères : les Carafa
avaient pour ennemis et pour surveillants le peuple de Rome tout entier qui les
détestait.
Le duc de Palliano, suivi du comte d'Aliffe, son beau-frère, et de Léonard
del Cardine, alla s'établir au village de Soriano, tandis que la duchesse et sa
belle-mère vinrent habiter Gallese, misérable hameau à deux petites lieues de
Soriano.
Ces localités sont charmantes; mais c'est un exil, et l'on était chassé de
Rome où naguère on régnait avec insolence.
Marcel Capecce avait suivi sa maîtresse avec les autres courtisans dans le
pauvre village où elle était exilée. Au lieu des hommages de Rome entière, cette
femme, si puissante quelques jours auparavant, et qui jouissait de son rang avec
tout l'emportement de l'orgueil, ne se voyait plus environnée que de simples
paysans dont l'étonnement même lui rappelait sa chute. Elle n'avait aucune
consolation; son oncle était si âgé que probablement il serait surpris par la
mort avant de rappeler ses neveux, et, pour comble de misère, les frères se
détestaient entre eux. On allait jusqu'à dire que le duc et le marquis qui ne
partageaient point les passions fougueuses du cardinal, effrayés par ses excès,
étaient allés jusqu'à le dénoncer au pape leur oncle.
Au milieu de l'horreur de cette profonde disgrâce, il arriva une chose qui,
pour le malheur de la duchesse et de Capecce lui-même, montra bien que, dans
Rome, ce n'était pas une passion véritable qui l'avait entraîné sur les pas de
la Martuccia.
Un jour que la duchesse l'avait fait appeler pour lui donner un ordre, il se
trouva seul avec elle, chose qui n'arrivait peut-être pas deux fois dans toute
une année. Quand il vit qu'il n'y avait personne dans la salle où la duchesse le
recevait, Capecce resta immobile et silencieux. Il alla vers la porte pour voir
s'il y avait quelqu'un qui pût les écouter dans la salle voisine, puis il osa
parler ainsi :
-- Madame, ne vous troublez point et ne prenez pas avec colère les paroles
étranges que je vais avoir la témérité de prononcer. Depuis longtemps je vous
aime plus que la vie. Si, avec trop d'imprudence, j'ai osé regarder comme amant
vos divines beautés, vous ne devez pas en imputer la faute à moi mais à la force
surnaturelle qui me pousse et m'agite. Je suis au supplice, je brûle; je ne
demande pas du soulagement pour la flamme qui me consume, mais seulement que
votre générosité ait pitié d'un serviteur rempli de déférence et d'humilité.
La duchesse parut surprise et surtout irritée :
-- Marcel, qu'as-tu donc vu en moi, lui dit-elle, qui te donne la hardiesse
de me requérir d'amour? Est-ce que ma vie, est-ce que ma conversation se sont
tellement éloignées des règles de la décence, que tu aies pu t'en autoriser une
telle insolence? Comment as-tu pu avoir la hardiesse de croire que je pouvais me
donner à toi ou à tout autre homme, mon mari et seigneur excepté? Je te pardonne
ce que tu m'as dit, parce que je pense que tu es un frénétique; mais garde-toi
de tomber de nouveau dans une pareille faute, ou je te jure que je te ferai
punir à la fois pour la première et pour la seconde insolence.
La duchesse s'éloigna transportée de colère, et réellement Capecce avait
manqué aux lois de la prudence : il fallait faire deviner et non pas dire. Il
resta confondu, craignant beaucoup que la duchesse ne racontât la chose à son
mari.
Mais la suite fut bien différente de ce qu'il appréhendait. Dans la solitude
de ce village, la fière duchesse de Palliano ne put s'empêcher de faire
confidence de ce qu'on avait osé lui dire à sa dame d'honneur favorite, Diane
Brancaccio. Celle-ci était une femme de trente ans, dévorée par des passions
ardentes. Elle avait les cheveux rouges (l'historien revient plusieurs fois sur
cette circonstance qui lui semble expliquer toutes les folies de Diane
Brancaccio). Elle aimait avec fureur Domitien Fornari, gentilhomme attaché au
marquis de Montebello. Elle voulait le prendre pour époux; mais le marquis et sa
femme, auxquels elle avait l'honneur d'appartenir par les liens du sang,
consentiraient-ils jamais à la voir épouser un homme actuellement à leur
service? Cet obstacle était insurmontable, du moins en apparence.
Il n'y avait qu'une chance de succès: il aurait fallu obtenir un effort de
crédit de la part du duc de Palliano, frère aîné du marquis, et Diane n'était
pas sans espoir de ce côté. Le duc la traitait en parente plus qu'en domestique.
C'était un homme qui avait de la simplicité dans le coeur et de la bonté, et il
tenait infiniment moins que ses frères aux choses de pure étiquette. Quoique le
duc profitât en vrai jeune homme de tous les avantages de sa haute position, et
ne fût rien moins que fidèle à sa femme, il l'aimait tendrement, et, suivant les
apparences, ne pourrait lui refuser une grâce si celle-ci la lui demandait avec
une certaine persistance.
L'aveu que Capecce avait osé faire à la duchesse parut un bonheur inespéré à
la sombre Diane. Sa maîtresse avait été jusque-là d'une sagesse désespérante; si
elle pouvait ressentir une passion, si elle commettait une faute, à chaque
instant elle aurait besoin de Diane, et celle-ci pourrait tout espérer d'une
femme dont elle connaîtrait les secrets.
Loin d'entretenir la duchesse d'abord de ce qu'elle se devait à elle-même, et
ensuite des dangers effroyables auxquels elle s'exposerait au milieu d'une cour
aussi clairvoyante, Diane, entraînée par la fougue de sa passion, parla de
Marcel Capecce à sa maîtresse, comme elle se parlait à elle-même de Domitien
Fornari. Dans les longs entretiens de cette solitude, elle trouvait moyen,
chaque jour, de rappeler au souvenir de la duchesse les grâces et la beauté de
ce pauvre Marcel qui semblait si triste; il appartenait, comme la duchesse, aux
premières familles de Naples, ses manières étaient aussi nobles que son sang, et
il ne lui manquait que ces biens d'un caprice de la fortune pouvait lui donner
chaque jour, pour être sous tous les rapports l'égal de la femme qu'il osait
aimer.
Diane s'aperçut avec joie que le premier effet de ces discours était de
redoubler la confiance que la duchesse lui accordait.
Elle ne manqua pas de donner avis de ce qui se passait à Marcel Capecce.
Durant les chaleurs brûlantes de cet été, la duchesse se promenait souvent dans
les bois qui entourent Gallese. A la chute du jour, elle venait attendre la
brise de mer sur les collines charmantes qui s'élèvent au milieu de ces bois et
du sommet desquelles on aperçoit la mer à moins de deux lieues de distance.
Sans s'écarter des lois sévères de l'étiquette, Marcel pouvait se trouver
dans ces bois; il s'y cachait, dit-on, et avait soin de ne se montrer aux
regards de la duchesse que lorsqu'elle était bien disposée par les discours de
Diane Brancaccio. Celle-ci faisait un signal à Marcel.
Diane, voyant sa maîtresse sur le point d'écouter la passion fatale qu'elle
avait fait naître dans son coeur, céda elle-même à l'amour voilent que Domitien
Fornari lui avait inspiré. Désormais elle se tenait sûre de pouvoir l'épouser.
Mais Domitien était un jeune homme sage, d'un caractère froid et réservé; les
emportements de sa fougueuse maîtresse, loin de l'attacher, lui semblèrent
bientôt désagréables. Diane Brancaccio était proche parente des Carafa; il se
tenait sûr d'être poignardé au moindre rapport qui parviendrait sur ses amours
au terrible cardinal Carafa qui, bien que cadet du duc de Palliano, était, dans
le fait, le véritable chef de la famille.
La duchesse avait cédé depuis quelque temps à la passion de Capecce,
lorsqu'un beau jour on ne trouva plus Domitien Fornari dans le village où était
relégué la cour du marquis de Montebello. Il avait disparu : on sut plus tard
qu'il s'était embarqué dans le petit port de Nettuno; sans doute il avait changé
de nom, et jamais depuis on n'eut de ses nouvelles.
Qui pourrait peindre le désespoir de Diane? Après avoir écouté avec bonté ses
plaintes contre le destin, un jour la duchesse de Palliano lui laissa deviner
que ce sujet de discours lui semblait épuisé. Diane se voyait méprisée par son
amant; son coeur était en proie aux mouvements les plus cruels; elle tira la
plus étrange conséquence de l'instant d'ennui que la duchesse avait éprouvé en
entendant la répétition de ses plaintes. Diane se persuada que c'était la
duchesse qui avait engagé Domitien Fornari à la quitter pour toujours, et qui,
de plus, lui avait fourni les moyens de voyager. Cette idée folle n'était
appuyée que sur quelques remontrances que jadis la duchesse lui avait adressées.
Le soupçon fut bientôt suivi de la vengeance. Elle demanda une audience au duc
et lui raconta tout ce qui se passait entre sa femme et Marcel. Le duc refusa
d'y ajouter foi.
-- Songez, lui dit-il, que depuis quinze ans je n'ai pas eu le moindre
reproche à faire à la duchesse; elle a résisté aux séductions de la cour et à
l'entraînement de la position brillante que nous avions à Rome: les princes les
plus aimables, et le duc de Guise lui-même, général de l'armée française, y ont
perdu leurs pas, et vous voulez qu'elle cède à un simple écuyer?
Le malheur voulut que le duc s'ennuyant beaucoup à Soriano, village où il
était relégué, et qui n'était qu'à deux petites lieues de celui qu'habitait sa
femme, Diane put en obtenir un grand nombre d'audiences, sans que celles-ci
vinssent à la connaissance de la duchesse. Diane avait un génie étonnant; la
passion la rendait éloquente. Elle donnait au duc une foule de détails; la
vengeance était devenue son seul plaisir. Elle lui répétait que, presque tous
les soirs, Capecce s'introduisait dans la chambre de la duchesse sur les onze
heures, et n'en sortait qu'à deux ou trois heures du matin. Ces discours firent
d'abord si peu d'impression sur le duc, qu'il ne voulut pas se donner la peine
de faire deux lieues à minuit pour venir à Gallese et entrer à l'improviste dans
la chambre de sa femme.
Mais un soir qu'il se trouvait à Gallese, le soleil était couché, et pourtant
il faisait encore jour, Diane pénétra tout échevelée dans le salon où était le
duc. Tout le monde s'éloigna, elle lui dit que Marcel Capecce venait de
s'introduire dans la chambre de la duchesse. Le duc, sans doute mal disposé en
ce moment, prit son poignard et courut à la chambre de sa femme, où il entra par
une porte dérobée. Il y trouva Marcel Capecce. A la vérité, les deux amants
changèrent de couleur en le voyant entrer; mais du reste, il n'y avait rien de
répréhensible dans la position où ils se trouvaient. La duchesse était dans son
lit occupée à noter une petite dépense qu'elle venait de faire; une camériste
était dans la chambre; Marcel se trouvait debout à trois pas du lit.
Le duc furieux saisit Marcel à la gorge, l'entraîna dans un cabinet voisin,
où il lui commanda de jeter à terre la dague et le poignard dont il était armé.
Après quoi le duc appela des hommes de sa garde, par lesquels Marcel fut
immédiatement conduit dans les prisons de Soriano.
La duchesse fut laissée dans son palais, mais étroitement gardée.
Le duc n'était point cruel; il paraît qu'il eut la pensée de cacher
l'ignominie de la chose, pour n'être pas obligé d'en venir aux mesures extrêmes
que l'honneur exigerait de lui. Il voulut faire croire que Marcel était retenu
en prison pour une tout autre cause, et prenant prétexte de quelques crapauds
énormes que Marcel avait achetés à grand prix deux ou trois mois auparavant, il
fit dire que ce jeune homme avait tenté de l'empoisonner. Mais le véritable
crime était bien trop connu, et le cardinal, son frère, lui fit demander quand
il songerait à laver dans le sang des coupables l'affront qu'on avait osé faire
à leur famille.
Le duc s'adjoignit le comte d'Aliffe, frère de sa femme, et Antoine Torando,
ami de la maison. Tous trois, formant comme une sorte de tribunal, mirent en
jugement Marcel Capecce, accusé d'adultère avec la duchesse.
L'instabilité des choses humaines voulut que le pape Pie IV, qui succéda à
Paul IV, appartînt à la faction d'Espagne. Il n'avait rien à refuser au roi
Philippe II, qui exigea de lui la mort du cardinal et du duc de Palliano. Les
deux frères furent accusés devant les tribunaux du pays, et les minutes du
procès qu'ils eurent à subir nous apprennent toutes les circonstances de la mort
de Marcel Capecce.
Un des nombreux témoins entendus dépose en ces termes :
-- Nous étions à Soriano; le duc, mon maître, eut un long entretien avec le
comte d'Aliffe... Le soir, fort tard, on descendit dans un cellier au
rez-de-chaussée, où le duc avait fait prépare les cordes nécessaires pour donner
la question au coupable. Là se trouvaient le duc, le comte d'Aliffe, le seigneur
Antoine Torando et moi.
Le premier témoin appelé fut le capitaine Camille Grifone, ami intime et
confident de Capecce. Le duc lui parla ainsi :
-- Dis la vérité, mon ami. Que sais-tu de ce que Marcel a fait dans la
chambre de la duchesse?
-- Je ne sais rien; depuis plus de vingt jours je suis brouillé avec Marcel.
Comme il s'obstinait à ne rien dire de plus, le seigneur duc appela du dehors
quelques-uns de ses gardes. Grifone fut lié à la corde par le podestat de
Soriano. Les gardes tirèrent les cordes, et, par ce moyen, enlevèrent le
coupable à quatre doigts de terre. Après que le capitaine eut été ainsi suspendu
un bon quart d'heure, il dit :
-- Descendez-moi, je vais dire ce que je sais.
Quand on l'eut remis à terre, les gardes s'éloignèrent et nous restâmes seuls
avec lui.
-- Il est vrai que plusieurs fois j'ai accompagné Marcel jusqu'à la chambre
de la duchesse, dit le capitaine, mais je ne sais rien de plus, parce que je
l'attendais dans une cour voisine jusque vers les une heure du matin.
Aussitôt on rappela les gardes, qui, sur l'ordre du duc, l'enlevèrent de
nouveau, de façon que ses pieds ne touchaient pas la terre. Bientôt le capitaine
s'écria :
-- Descendez-moi, je veux dire la vérité. Il est vrai, continua-t-il, que,
depuis plusieurs mois, je me suis aperçu que Marcel fait l'amour avec la
duchesse, et je voulais en donner avis à Votre Excellence ou à D. Léonard. La
duchesse envoyait tous les matins savoir des nouvelles de Marcel; elle lui
faisait tenir de petits cadeaux, et, entre autres choses, des confitures
préparées avec beaucoup de soin et fort chères; j'ai vu à Marcel de petites
chaînes d'or d'un travail merveilleux qu'il tenait évidemment de la duchesse.
Après cette déposition, le capitaine fut renvoyé en prison. On amena le
portier de la duchesse, qui dit ne rien savoir; on le lia à la corde, et il fut
élevé en l'air. Après une demi-heure, il dit :
-- Descendez-moi, je dirai ce que je sais.
Une fois à terre, il prétendit ne rien savoir; on l'éleva de nouveau. Après
une demi-heure on le descendit; il expliqua qu'il y avait peu de temps qu'il
était attaché au service particulier de la duchesse. Comme il était possible que
cet homme ne sût rien, on le renvoya en prison. Toutes ces choses avaient pris
beaucoup de temps à cause des gardes que l'on faisait sortir à chaque fois. On
voulait que les gardes crussent qu'il s'agissait d'une tentative
d'empoisonnement avec le venin extrait des crapauds.
La nuit était déjà fort avancée quand le duc fit venir Marcel Capecce. Les
gardes sortis et la porte dûment fermée à clef :
-- Qu'avez-vous à faire, lui dit-il, dans la chambre de la duchesse, que vous
y restez jusqu'à une heure, deux heures, et quelquefois quatre heures du matin?
Marcel nia tout; on appela les gardes, et il fut suspendu; la corde lui
disloquait les bras; ne pouvant supporter la douleur, il demanda à être
descendu; on le plaça sur une chaise; mais une fois là, il s'embarrassa dans son
discours, et proprement ne savait ce qu'il disait. On appela les gardes qui le
suspendirent de nouveau; après un long temps, il demanda à être descendu.
-- Il est vrai, dit-il, que je suis entré dans l'appartement de la duchesse à
des heures indues; mais je faisais l'amour avec la signora Diane Brancaccio, une
des dames de Son Excellence, avec laquelle j'avais donné la foi de mariage, et
qui m'a tout accordé, excepté les choses contre l'honneur.
Marcel fut reconduit à sa prison, où on le confronta avec le capitaine et
avec Diane, qui nia tout.
Ensuite on ramena Marcel dans la salle basse; quand nous fûmes près de la
porte :
-- Monsieur le duc, dit Marcel, Votre Excellence se rappellera qu'elle m'a
promis la vie sauve si je dis toute la vérité. Il n'est pas nécessaire de me
donner la corde de nouveau; je vais tout vous dire.
Alors il s'approcha du duc, et, d'une voix tremblante et à peine articulée,
il lui dit qu'il était vrai qu'il avait obtenu les faveurs de la duchesse. A ces
paroles, le duc se jeta sur Marcel et le mordit à la joue; puis il tira son
poignard et je vis qu'il allait en donner des coups au coupable. Je dis alors
qu'il était bien que Marcel écrivît de sa main ce qu'il venait d'avouer, et que
cette pièce servirait à justifier Son Excellence. On entra dans la salle basse,
où se trouvait ce qu'il fallait pour écrire; mais la corde avait tellement
blessé Marcel au bras et à la main, qu'il ne put écrire que ce peu de mots :
Oui, j'ai trahi mon seigneur; oui, je lui ai ôté l'honneur!
Le duc lisait à mesure que Marcel écrivait. A ce moment il se jeta sur Marcel
et il lui donna trois coups de poignard qui lui ôtèrent la vie. Diane Brancaccio
était là, à trois pas, plus morte que vive, et qui, sans doute, se repentait
mille et mille fois de ce qu'elle avait fait.
-- Femme indigne d'être née d'une noble famille! s'écria le duc, et cause
unique de mon déshonneur, auquel tu as travaillé pour servir à tes plaisirs
déshonnêtes, il faut que je te donne la récompense de toutes tes trahisons.
En disant ces paroles, il la prit par les cheveux et lui scia le cou avec un
couteau. Cette malheureuse répandit un déluge de sang, et enfin tomba morte.
Le duc fit jeter les deux cadavres dans un cloaque voisin de la prison.
Le jeune cardinal Alphonse Carafa, fils du marquis de Montebello, le seul de
toute la famille que Paul IV eût gardé auprès de lui, crut devoir lui raconter
cet événement. Le pape ne répondit que par ces paroles :
-- Et de la duchesse, qu'en a-t-on fait?
On pensa généralement, dans Rome, que ces paroles devaient amener la mort de
cette malheureuse femme. Mais le duc ne pouvait se résoudre à ce grand
sacrifice, soit parce qu'elle était enceinte, soit à cause de l'extrême
tendresse que jadis il avait eue pour elle.
100Trois mois après le grand acte de vertu qu'avait accompli le saint pape
Paul IV en se séparant de toute sa famille, il tomba malade, et, après trois
autres mois de maladie, il expira le 18 août 1559.
Le cardinal écrivait lettres sur lettres au duc de Palliano, lui répétant
sans cesse que leur honneur exigeait la mort de la duchesse. Voyant leur oncle
mort, et ne sachant pas quelle pourrait être la pensée du pape qui serait élu,
il voulait que tout fût fini dans le plus bref délai.
Le duc, homme simple, bon et beaucoup moins scrupuleux que le cardinal sur
les choses qui tenaient au point d'honneur, ne pouvait se résoudre à la terrible
extrêmité qu'on exigeait de lui. Il se disait que lui-même avait fait de
nombreuses infidélités à la duchesse, et sans se donner la moindre peine pour
les lui cacher, et que ces infidélités pouvaient avoir porté à la vengeance une
femme aussi hautaine. Au moment même d'entrer au conclave, après avoir entendu
la messe et reçu la sainte communion, le cardinal lui écrivit encore qu'il se
sentait bourrelé par ces remises continuelles, et que, si le duc ne se résolvait
pas enfin à ce qu'exigeait l'honneur de leur maison, il protestait qu'il ne se
mêlerait plus de ses affaires, et ne chercherait jamais à lui être utile, soit
dans le conclave, soit auprès du nouveau pape. Une raison étrangère au point
d'honneur put contribuer à déterminer le duc. Quoique la duchesse fut sévèrement
gardée, elle trouva, dit-on, le moyen de faire dire à Marc-Antoine Colonna,
ennemi capital du duc à cause de son duché de Palliano, que celui-ci s'était
fait donner, que si Marc-Antoine trouvait moyen de lui sauver la vie et de la
délivrer, elle, de son côté, le mettrait en possession de la forteresse de
Palliano, où commandait un homme qui lui était dévoué.
Le 28 août 1559, le duc envoya à Gallese deux compagnies de soldats. Le 30,
D. Léonard del Cardine, parent du duc, et D. Ferrant, comte d'Aliffe, frère de
la duchesse, arrivèrent à Gallese, et vinrent dans les appartements de la
duchesse pour lui ôter la vie. Ils lui annoncèrent la mort, elle apprit cette
nouvelle sans la moindre altération. Elle voulut d'abord se confesser et
entendre la sainte messe. Puis, ces deux seigneurs s'approchant d'elle, elle
remarqua qu'ils n'étaient pas d'accord entre eux. Elle demanda s'il y avait un
ordre du duc son mari pour la faire mourir.
-- Oui, madame, répondit D. Léonard.
La duchesse demanda à le voir; D. Ferrant le lui montra.
(Je trouve dans le procès du duc de Palliano la déposition des moines qui
assistèrent à ce terrible événement. Ces dépositions sont très supérieures à
celles des autres témoins, ce qui provient, ce me semble, de ce que les moines
étaient exempts de crainte en parlant devant la justice, tandis que tous les
autres témoins avaient été plus ou moins complices de leur maître.)
Le frère Antoine de Pavie, capucin, déposa en ces termes :
-- Après la messe où elle avait reçu dévotement la sainte communion, et
tandis que nous la confortions, le comte d'Aliffe, frère de madame la duchesse,
entra dans la chambre avec une corde et une baguette de coudrier grosse comme le
pouce et qui pouvait avoir une demi-aune de longueur. Il couvrit les yeux de la
duchesse d'un mouchoir, et elle, d'un grand sang-froid, le faisait descendre
davantage sur ses yeux, pour ne pas le voir. Le comte lui mit la corde au cou;
mais, comme elle n'allait pas bien, le comte la lui ôta et s'éloigna de quelques
pas; la duchesse, l'entendant marcher, s'ôta le mouchoir de dessus les yeux, et
dit :
-- Eh bien donc! que faisons-nous?
Le comte répondit :
-- La corde n'allait pas bien, je vais en prendre une autre pour ne pas vous
faire souffrir.
Disant ces paroles, il sortit; peu après il rentra dans la chambre avec une
autre corde, il lui arrangea de nouveau le mouchoir sur les yeux, il lui remit
la corde au cou, et, faisant pénétrer la baguette dans le noeud, il la fit
tourner et l'étrangla. La chose se passa, de la part de la duchesse, absolument
sur le ton d'une conversation ordinaire.
Le frère Antoine de Salazar, autre capucin, termine sa déposition par ces
paroles :
-- Je voulais me retirer du pavillon par scrupule de conscience, pour ne pas
la voir mourir; mais la duchesse me dit :
-- Ne t'éloigne pas d'ici, pour l'amour de Dieu.
(Ici le moine raconte les circonstances de la mort, absolument comme nous
venons de les rapporter.) Il ajoute :
-- Elle mourut comme une bonne chrétienne, répétant souvent : Je crois, je
crois.
Les deux moines, qui apparemment avaient obtenu de leurs supérieurs
l'autorisation nécessaire, répètent dans leurs dépositions que la duchesse a
toujours protesté de son innocence parfaite, dans tous ses entretiens avec eux,
dans toutes ses confessions, et particulièrement dans celle qui précéda la messe
où elle reçut la sainte communion. Si elle était coupable, par ce trait
d'orgueil elle se précipitait en enfer.
Dans la confrontation du frère Antoine de Pavie, capucin, avec D. Léonard de
Cardine, le frère dit :
-- Mon compagnon dit au comte qu'il serait bien d'attendre que la duchesse
accouchât; elle est grosse de six mois, ajouta-t-il, il ne faut pas perdre l'âme
du pauvre petit malheureux qu'elle porte dans son sein, il faut pouvoir le
baptiser.
A quoi le comte d'Aliffe répondit :
-- Vous savez que je dois aller à Rome, et je ne veux pas y paraître avec ce
masque sur le visage (avec cet affront non vengé).
A peine la duchesse fut-elle morte, que les deux capucins insistèrent pour
qu'on l'ouvrît sans retard, afin de pouvoir donner le baptême à l'enfant; mais
le comte et D. Léonard n'écoutèrent pas leurs prières.
Le lendemain la duchesse fut enterrée dans l'église du lieu, avec une sorte
de pompe (j'ai lu le procès-verbal). Cet événement, dont la nouvelle se répandit
aussitôt, fit peu d'impression, on s'y attendait depuis longtemps; on avait
plusieurs fois annoncé la nouvelle de cette mort à Gallese et à Rome, et
d'ailleurs un assassinat hors de la ville et dans un moment de siège vacant
n'avait rien d'extraordinaire. Le conclave qui suivit la mort de Paul IV fut
très orageux, il ne dura pas moins de quatre mois.
Le 26 décembre 1559, le pauvre cardinal Carlo Carafa fut obligé de concourir
à l'élection d'un cardinal porté par l'Espagne et qui par conséquent ne pourrait
se refuser à aucune des rigueurs que Philippe II demanderait contre lui cardinal
Carafa. Le nouvel élu prit le nom de Pie IV.
Si le cardinal n'avait pas été exilé au moment de la mort de son oncle, il
eût été maître de l'élection, ou du moins aurait été en mesure d'empêcher la
nomination d'un ennemi.
Peu après, on arrêta le cardinal ainsi que le duc; l'ordre de Philippe II
était évidemment de les faire périr. Ils eurent à répondre sur quatorze chefs
d'accusation. On interrogea tous ceux qui pouvaient donner des lumières sur ces
quatorze chefs. Ce procès, fort bien fait, se compose de deux volumes in-folio,
que j'ai lus avec beaucoup d'intérêt, parce qu'on y rencontre à chaque page des
détails de moeurs que les historiens n'ont point trouvés dignes de la majesté de
l'histoire. J'y ai remarqué des détails fort pittoresques sur une tentative
d'assassinat dirigée par le parti espagnol contre le cardinal Carafa, alors
ministre tout-puissant.
Du reste, lui et son frère furent condamnés pour des crimes qui n'en auraient
pas été pour tout autre, par exemple, avoir donné la mort à l'amant d'une femme
infidèle et à cette femme elle-même. Quelques années plus tard, le prince Orsini
épousa la soeur du grand-duc de Toscane, il la crut infidèle et la fit
empoisonner en Toscane même, du consentement du grand-duc son frère, et jamais
la chose ne lui a été imputée à crime. Plusieurs princesses de la maison de
Médicis sont mortes ainsi.
Quand le procès des deux Carafa fut terminé, on en fit un long sommaire, qui,
à diverses reprises fut examiné par des congrégations de cardinaux. Il est trop
évident qu'une fois qu'on était convenu de punir de mort le meurtre qui vengeait
l'adultère, genre de crime dont la justice ne s'occupait jamais, le cardinal
était coupable d'avoir persécuté son frère pour que le cime fût commis, comme le
duc était coupable de l'avoir fait exécuter.
Le 3 de mars 1561, le pape Pie IV tint un consistoire qui dura huit heures,
et à la fin duquel il prononça la sentence des Carafa en ces termes : Prout in
schedula (Qu'il en soit fait comme il est requis.)
La nuit du jour suivant, le fiscal envoya au château Saint-Ange le barigel
pour faire exécuter la sentence de mort sur les deux frères, Charles, cardinal
Carafa, et Jean, duc de Palliano; ainsi fut fait. On s'occupa d'abord du duc. Il
fut transféré du château Saint-Ange aux prisons de Todinone, où tout était
préparé; ce fut là que le duc, le comte d'Aliffe et D. Léonard del Cardine
eurent la tête tranchée.
Le duc soutint ce terrible moment non seulement comme un cavalier de haute
naissance, mais encore comme un chrétien prêt à tout endurer pour l'amour de
Dieu. Il adressa de belles paroles à ses deux compagnons pour les exhorter à la
mort; puis écrivit à son fils.
Le barigel revint au château Saint-Ange, il annonça la mort au cardinal
Carafa, ne lui donnant qu'une heure pour se préparer. La cardinal montra une
grandeur d'âme supérieure à celle de son frère, d'autant qu'il dit moins de
paroles; les paroles sont toujours une force que l'on cherche hors de soi. On ne
lui entendit prononcer à voix basse que ces mots, à l'annonce de la terrible
nouvelle :
-- Moi mourir! O pape Pie! ô roi Philippe!
Il se confessa; il récita les sept psaumes de la pénitence, puis il s'assit
sur une chaise, et dit au bourreau :
-- Faites.
Le bourreau l'étrangla avec un cordon de soie qui se rompit; il fallut y
revenir à deux fois. Le cardinal regarda le bourreau sans daigner prononcer un
mot.
(Note ajoutée.)
Peu d'années après, le saint pape Pie V fit revoir le procès, qui fut cassé;
le cardinal et son frère furent rétablis dans tous leurs honneurs, et le
procureur général, qui avait le plus contribué à leur mort, fut pendu. Pie V
ordonna la suppression du procès; toutes les copies qui existaient dans les
bibliothèques furent brûlées; il fut défendu d'en conserver sous peine
d'excommunication; mais le pape ne pensa pas qu'il avait une copie du procès
dans sa propre bibliothèque, et c'est sur cette copie qu'ont été faites toutes
celles que l'on voit aujourd'hui.
------------------------- FIN DU FICHIER ITA/palliano3 --------------------------------