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License ABU
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Version 1.1, Aout 1999
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----------------------- FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
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<IDENT bretagne>
<IDENT_AUTEURS stendhal>
<IDENT_COPISTES durosayd>
<ARCHIVE http://abu.cnam.fr/ >
<VERSION 1>
<DROITS 0>
<TITRE Mémoires d'un touriste (Voyage en Bretagne et en Normandie) (1838)>
<GENRE prose>
<AUTEUR Stendhal>
<NOTESPROD>
Circonstances de rédaction :
---------------------------------
Ce titre de « Voyage en Bretagne et en
Normandie » n'est pas de Stendhal. Nous le proposons par commodité pour
désigner un long fragment (sans coupure de notre part) des _Mémoires d'un
touriste_, que Stendhal écrivit en 1837, à l'âge de 54 ans, pour satisfaire
à une commande d'éditeur. Il est alors l'auteur de _Le Rouge et le Noir_
(1830), et à la veille de se lancer dans _La Chartreuse de Parme_
(novembre-décembre 1838). Consul à Civita-Vecchia depuis 1830, il a obtenu
de son administration un congé de longue durée en 1836. Vers la fin de mai
1837, il se met en route en compagnie de Mérimée, qui lui-même a déjà
parcouru plusieurs régions, contribué à lancer la mode des voyages, et
entreprend, en tant qu'Inspecteur général des Monuments historiques, une
inspection en Auvergne. Rapidement, leurs chemins divergent. Parti avec un
carnet de notes, Stendhal se rend à Nantes et y séjourne du 2 au 8 juin,
gagne Vannes le 9, est de retour à Paris vers le début de juillet. Les
dates du récit sont donc décalées par rapport au vécu. Du reste, Stendhal
présente son livre sous le couvert d'une fiction, comme le voyage d'un
marchand de fer, qui a effectué une partie de sa carrière aux colonies et
veut finalement connaître la France. La rédaction du livre s'est poursuivie
durant l'hiver 1837-38. Le 8 mars 1838, lorsque l'écrivain part pour un
nouveau voyage dans le Midi de la France, il a déjà dans ses valises un
volume imprimé et corrigé. Pour certaines pages relatives à l'archéologie
et à l'architecture gothique, l'auteur s'inspire des _Notes d'un voyage
dans l'Ouest de la France_ de Mérimée (Paris : Fournier, 1836).
Publication :
-----------------
L'ouvrage entier est mis en vente fin juin 1838, chez
Ambroise Dupont. En 1854, après la mort de l'auteur, une 2e édition est
donnée par son ami Romain Colomb, augmentée de parties inédites. Editions
savantes par : Y. Gandon, Crès, 1927 ; H. Martineau, Le Divan, 1929 ; Louis
Royer, dans _‘uvres complètes_, Champion, 1967-74. Reprise dans une
nouvelle éd. sous la direction de V. Del Litto et E. Abravanel,
Genève-Paris : Slatkine Reprints, 1986, tomes 15, 16, 17. C'est ce texte
qui fait référence pour la présente numérisation. Dans cette édition, la
partie relative à la Bretagne prend place au t. 15, pp. 417-506, et se
poursuit (de Vannes à Saint-Malo) dans le t. 16, pp. 1-79 ; celle relative
à la Normandie, de Granville à Paris, dans le t. 16, pp. 80-116). Des
feuilles présentées en appendice dans cette édition, nous n'avons retenu
que les pages concernant explicitement la Normandie (qui y figurent aux pp.
517-528 du t. 16). Par ailleurs, les _Mémoires d'un touriste_ s'insèrent
également dans un volume de _Voyages en France_, édité par Vittorio Del
Litto, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1664 p. A signaler encore
une édition partielle, sous le titre _Mémoires d'un touriste en Bretagne_,
Paris : Éditions Entente, 1984, 21-185 p. [De Nantes à Saint-Malo]. En
dépit de quelques négligences dans l'établissement du texte, elle mérite
attention par une préface de Jean Markale, alerte, caustique et réfléchie.
Principes de présentation :
-------------------------------
Nous avons respecté la graphie de Stendhal qui
écrit « dixième » siècle et non Xe ; madame, mademoiselle, avec une
minuscule, ainsi que des mots comme : république et chambre, là où l'usage
moderne ferait prévaloir la majuscule, et l'abréviation. Il lui arrive
aussi d'hésiter entre Renaissance et renaissance. Quant aux notes de
Stendhal, l'appel est présenté entre crochets, et en numérotation
continue : (1). Il est immédiatement suivi du texte de la note, entre
crochets droits, précédé du numéro d'appel : [1. ]. Les rares notes
d'éditeur sont distinguées par une astérisque, sans numérotation : (*) [*].
D. Durosay
</NOTESPROD>
----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------------- DEBUT DU FICHIER bretagne1 --------------------------------
Nantes, le 25 juin 1837. Rien de plus désagréable en France que le moment où le bateau à vapeur
arrive: chacun veut saisir sa malle ou ses paquets, et renverse sans miséricorde
la montagne d'effets de tous genres élevée sur le pont. Tout le monde a de
l'humeur, et tout le monde est grossier.
Ma pauvreté m'a sauvé de cet embarras: j'ai pris mon sac de nuit sous le
bras, et j'ai été un des premiers à passer la planche qui m'a mis sur le pavé de
Nantes. Je n'avais pas fait vingt pas à la suite de l'homme qui portait ma
valise, que j'ai reconnu une grande ville. Nous côtoyions une belle grille qui
sert de clôture au jardin situé sur le quai, devant la Bourse. Nous avons monté
la rue qui conduit à la salle de spectacle. Les boutiques, quoique fermées pour
la plupart, à neuf heures qu'il était alors, ont la plus belle apparence;
quelques boutiques de bijouterie éclairées rappellent les beaux magasins de la
rue Vivienne. Quelle différence, grand Dieu! avec les sales chandelles qui
éclairent les sales boutiques de Tours, de Bourges, et de la plupart des villes
de l'intérieur! Ce retour dans le monde civilisé me rend toute ma philosophie,
un peu altérée, je l'avoue, par le froid au mois de juin, et par le bain forcé
de deux heures auquel j'ai été soumis ce matin. D'ailleurs le plaisir des yeux
ne m'a point distrait des maux du corps. Je m'attendais à quelque chose de
comparable, sinon aux bords du Rhin à Coblentz, du moins à ces collines boisées
des environs de Villequier ou de la Meilleraye sur la Seine. Je n'ai trouvé que
des îles verdoyantes et de vastes prairies entourées de saules. La réputation
qu'on a faite à la Loire montre bien le manque de goût pour les beautés de la
nature, qui caractérise le Français de l'ancien régime, l'homme d'esprit comme
Voltaire ou La Bruyère. Ce n'est guère que dans l'émigration, à Hartwell ou à
Dresde, qu'on a ouvert les yeux aux beautés de ce genre. J'ai ouï M. Le duc de
M... parler fort bien de la manière d'arranger Compiègne.
Je suis logé dans un hôtel magnifique, et j'ai une belle chambre qui donne
sur la place Graslin, où se trouve aussi la salle de spectacle. Cinq ou six rues
arrivent à cette jolie petite place, qui serait remarquable même à Paris.
Je cours au spectacle, j'arrive au moment où Bouffé finissait le Pauvre
Jacques. En voyant Bouffé, j'ai cru être de retour à Paris; Bouffé, de bien
loin, à mes yeux, le premier acteur de notre théâtre. Il est l'homme de ses
rôles, et ses rôles ne sont pas lui. Vernet a sans doute du naturel et de la
vérité, mais c'est toujours le même nigaud naïf qui nous intéresse à lui par son
caractère ouvert et par sa franchise. A mesure que ces qualités deviennent plus
impossibles dans le monde, on aime davantage à les retrouver au théâtre.
Le Pauvre Jacques est une bien pauvre pièce; mais ce soir, dans le
dialogue du père avec la fille, je trouvais le motif d'un duo que Pergolèse
aurait pu écrire; il écraserait tous les compositeurs actuels, même Rossini. Il
faudrait quelque chose de plus profond que le quartetto de Bianca e
Faliero (c'est le chef-d'oeuvre d'un homme d'esprit faisant de la
sensibilité). Les acteurs des Français, quand ils marchent sur les planches, me
font l'effet de gens de fort bonne compagnie et de manières très distinguées,
mais que le hasard a entièrement privés d'esprit. Chez eux, l'on se sent envahi
peu à peu par un secret ennui que l'on ne sait d'abord à quoi attribuer. En y
réfléchissant, on s'aperçoit que mademoiselle Mars, leur modèle à tous, ne
saurait exprimer aucun mouvement un peu vif de l'âme, il ne lui est possible que
de vous donner la vision d'une femme de très bonne compagnie. Par moments, elle
veut bien faire les gestes d'une folle, mais en ayant soin de vous avertir, par
un petit regard fin, qu'elle ne veut point perdre à vos yeux toute sa
supériorité personnelle sur le rôle qu'elle joue.
Quelle dose de vérité faut-il admettre dans les beaux-arts? Grande question.
La cour de Louis XV nous avait portés à échanger la vérité contre l'élégance, ou
plutôt contre la distinction: nous sommes arrivés à l'abbé Delille, le tiers des
mots de la langue ne pouvaient plus être prononcés au théâtre; de là nous avons
sauté à Walter Scott et à Béranger.
Si Amalia Bettini et Domeniconi, ces grands acteurs de l'Italie, pouvaient
jouer en français, Paris serait bien étonné. Je pense que, pour se venger, il
les sifflerait. Puis quelqu'un découvrirait que l'on reconnaît à chaque pas dans
les salons les caractères qu'ils ont représentés au théâtre.
J'étais tellement captivé par la façon dont Bouffé faisait valoir cette
méchante pièce du Pauvre Jacques, que j'ai oublié de regarder l'apparence
de la société bretonne. La salle était comble.
Ce n'est qu'en sortant que je me suis rappelé la physionomie de mademoiselle
de Saint-Yves de l'Ingénu: une jeune Bretonne aux yeux noirs et à l'air,
non pas résolu, mais courageux, qui sortait d'une loge de rez-de-chaussée et a
donné le bras à son père, a représenté à mes yeux les héroïnes de la Vendée. Je
déteste l'action de se réunir à l'étranger pour faire triompher son parti; mais
cette erreur est pardonnable chez des paysans, et quand elle dure peu. J'admire
de toute mon âme plusieurs traits de dévouement et de courage qui illustrèrent
la Vendée. J'admire ces pauvres paysans versant leur sang pour qu'il y eût à
Paris des abbés commendataires, jouissant du revenu de trois ou quatre grosses
abbayes situées dans leur province, tandis qu'eux mangeaient des galettes de
sarrasin.
On pense bien que je n'ai pas écrit hier soir toutes ces pages de mon
journal, j'étais mort de fatigue en revenant du spectacle et du café à minuit et
demi.
Ce matin, dès six heures, j'ai été réveillé par tous les habits de la maison
que les domestiques battaient devant ma porte à grands coups de baguette, et en
sifflant à tue-tête. Je m'étais cependant logé au second, dans l'espoir d'éviter
le tapage. Mais les provinciaux sont toujours les mêmes; c'est en vain qu'on
espère leur échapper. Ma chambre a des meubles magnifiques, je la paye trois
francs par jour; mais, dès six heures du matin, on m'éveille de la façon la plus
barbare. Comme en sortant je disais au premier valet de chambre, d'un air fort
doux, que peut-être l'on pourrait avoir une pièce au rez-de-chaussée pour battre
les habits, il m'a fait des yeux atroces et n'a pas répondu, et, en vrai
Français, il m'en voudra toute sa vie de ce qu'il n'a rien trouvé à me dire.
Heureusement notre correspondant de cette ville est un ancien Vendéen; c'est
encore un soldat, et ce n'est point un marchand. Il a vu le brave Cathelineau,
pour lequel j'avoue que j'ai un faible; il m'a dit que le portrait lithographié
que je venais d'acheter ne lui ressemble en aucune façon. C'est avec beaucoup de
plaisir que j'ai accepté son invitation à dîner pour ce soir.
Plein de ces idées de guerre civile, à peine mes affaires expédiées, je suis
allé voir la cachette de madame la duchesse de Berry: c'est dans une maison près
de la citadelle. Il est étonnant qu'on n'ait pas trouvé plus tôt l'héroïque
princesse; il suffisait de mesurer la maison par-dehors et par-dedans, comme les
soldats français le faisaient à Moscou pour trouver les cachettes. Sur plusieurs
parties de la forteresse, j'ai remarqué des croix de Lorraine.
Je suis monté à la promenade qui est tout près, et qui domine la citadelle et
le cours de la Loire. Le coup d'oeil est assez bien. Assis sur un banc voisin du
grand escalier qui descend vers la Loire, je me rappelais les incidents de la
longue prison que subit en ce lieu le fameux cardinal de Retz, l'homme de France
qui, à tout prendre, a eu le plus d'esprit. On ne sent pas comme chez Voltaire
des idées courtes, et il ose dire les choses difficiles à exprimer.
Je me rappelais son projet d'enlever sa cousine, la belle Marguerite de Retz:
il voulait passer avec elle en Hollande, qui était alors le lieu de refuge
contre le pouvoir absolu du roi de France. « Mademoiselle de Retz avait les
plus beaux yeux du monde, dit le cardinal (1) [1. Page 17, édition Michaud,
1837.]; mais ils n'étaient jamais si beaux que quand ils mouraient, et je n'en
ai jamais vu à qui la langueur donnât tant de grâces. Un jour que nous dînions
ensemble chez une dame du pays, en se regardant dans un miroir qui était dans la
ruelle, elle montra tout ce que la morbidezza des Italiennes a de plus tendre,
de plus animé et de plus touchant. Mais par malheur elle ne prit pas garde que
Palluau, qui a été depuis le maréchal de Clérambault, était au point de vue du
miroir », etc.
Ce regard si tendre observé par un homme d'esprit donna des soupçons si
décisifs, car ce regard ne pouvait pas être un original, que le père du
futur cardinal se hâta de l'enlever et le ramena à Paris.
J'ai passé deux heures sur cette colline. Il y a là plusieurs rangs d'arbres
et des statues au-dessous de la critique. Dans le bas, vers la Loire, j'ai
remarqué deux ou trois maisons qu'une ville aussi riche et aussi belle que
Nantes n'aurait pas dû laisser bâtir. Mais les échevins qui administrent nos
villes ne sont pas forts pour le beau, voyez ce qu'ils laissent faire sur
le boulevard à Paris! En Allemagne, les plus petites villes présentent des
aspects charmants; elles sont ornées de façon à faire envie au meilleur
architecte, et cela sans murs, sans constructions, sans dépenses
extraordinaires, uniquement avec du soleil et des arbres: c'est que les
Allemands ont de l'âme. Leur peinture par M. Cornélius n'est pas bonne, mais ils
la sentent avec enthousiasme; pour nous, nous tâchons de comprendre la nôtre à
grand renfort d'esprit.
Les arbres de 1a promenade de Nantes sont chétifs; on voit que la terre ne
vaut rien. Je vais écrire une idée qui ferait une belle horreur aux échevins de
Nantes, si jamais elle passait sous leurs yeux. Ouvrir de grandes tranchées de
dix pieds de profondeur dans les contre-allées de leur promenade, et les remplir
avec d'excellent terreau noir que l'on irait chercher sur les bords de la Loire.
Le long de cette promenade, au levant, règne une file de maisons qui
pourraient bien être tout à fait à la mode pour l'aristocratie du pays: elles
réunissent les deux grandes conditions, elles sont nobles et tristes. Elles ont
d'ailleurs le meilleur air dans le sens physique du mot. J'ai suivi l'allée
d'arbres jusqu'à l'extrémité opposée à la Loire, je suis arrivé à une petite
rivière large comme la main, sur laquelle il y avait un bateau à vapeur en
fonctions. On m'a dit que cette rivière s'appelait l'Erdre: j'en suis
ravi; voilà une rime pour le mot perdre, que l'on nous disait au collège
n'en point avoir.
En suivant jusqu'à la Loire les bords de cette rivière au nom dur, j'ai vu
sur la gauche un grand bâtiment gallo-grec, d'une architecture nigaude comme
l'école de médecine à Paris: c'est la préfecture. Sur l'Erdre, j'ai trouvé des
écluses et des ponts. On remplace à force les mauvaises maisons en bois du
seizième siècle par de fort beaux édifices en pierre et à trois étages. Il y a
ici un autre ruisseau: la Sèvre-Nantaise.
Arrivé sur le quai de la Loire, d'ailleurs fort large et fort animé, j'ai
trouvé pour tout ornement une seule file de vieux ormes de soixante pieds de
haut plantés au bord de la rivière, vis-à-vis des maisons. Cela est du plus
grand effet. La forme singulière de chaque arbre intéresse l'imagination, et
plusieurs des maisons ont quelque style et surtout une bonne couleur.
J'ai vu arriver un joli bateau à vapeur; il vient de Saint-Nazaire,
c'est-à-dire de la mer, à huit lieues d'ici. Je compte bien en profiter un de
ces jours.
Ce beau quai, si bien orné et à si peu de frais, est parcouru en tous sens
par des gens affairés; c'est toute l'activité d'une grande ville de commerce. Il
y a deux omnibus: l'un blanc et l'autre jaune; les conducteurs sont de jeunes
paysannes de dix-huit ans; le prix est de trois sous.
Je suis monté dans l'omnibus, et ne me suis arrêté que là où il s'arrêtait
lui-même. Le caractère de la jeune fille conducteur est mis à l'épreuve à chaque
instant par des plaisanteries ou des affaires. C'est plaisant. On arrête tout
près d'une suite de chantiers. J'ai suivi des gamins qui couraient: on était sur
le point de lancer dans le fleuve un navire de soixante tonneaux; l'opération a
réussi. J'ai eu du regret de ne pas avoir demandé à monter dans le bâtiment,
j'aurais accroché une sensation; peut-être un peu de peur au moment où le navire
plonge le bec dans l'eau. Je l'ai vu glisser majestueusement sur ses pièces de
bois, et ensuite entrer dans les flots pour le reste de ses jours. J'étais
environné de jeunes mères de famille, dont chacune avait quatre ou cinq marmots
qui tous semblaient du même âge; j'ai cherché à lier conversation avec un vieux
douanier, mon camarade, spectateur comme moi, mais il n'avait pas d'idées.
Le bonheur de Nantes, c'est qu'elle est située en partie sur un coteau qui,
prenant naissance au bord de la Loire, sur la rive droite et au nord, s'en
éloigne de plus en plus en formant avec le fleuve un angle de trente degrés
peut-être. Les chantiers où je suis occupent la première petite plaine qui se
trouve entre la Loire et le coteau. Mais cette Loire n'est point large comme le
Rhône à Lyon; Nantes est placée sur un bras fort étroit; ce fleuve, là comme
ailleurs, est toujours gâté par des îles. Vis-à-vis des chantiers, ce bras de la
Loire est rejoint par un autre beaucoup plus large. J'ai pris une barque pour le
remonter, mais j'avais du malheur aujourd'hui. Pour toute conversation, mon
vieux matelot m'a demandé dix sous pour boire une bouteille de vin, ce qui ne
lui était pas arrivé, dit-il, depuis quinze jours. C'est sans doute un mensonge,
le litre de vin coûtant cinq centimes à Marseille, doit revenir à quinze
centimes tout au plus sur les côtes de Bretagne; mais peut-être l'impôt est-il
excessif. Nos lois de douane sont si absurdes!
J'ai trouvé le second bras de la Loire obstrué par des piquets qui sortent de
l'eau, et forment comme de grands V majuscules, la pointe tournée vers la mer,
ce sont des filets pour prendre des aloses.
En remontant ce second bras de la Loire, je suis arrivé à un pont; je me suis
hâté de quitter mon bateau, et de monter sur ce pont qui est fort laid et peut
être élevé de quarante pieds au-dessus de l'eau. Un omnibus trottait,
s'éloignant de Nantes; j'y suis entré, et bientôt nous avons passé sur une
troisième branche du fleuve. De ma vie je n'ai été si cruellement cahoté: la rue
qui unit les trois ponts sur la Loire est horriblement pavée. J'en conclus que
Nantes n'a pas un maire comme celui de Bourges.
Je me suis hâté de venir m'habiller; il fallait aller dîner chez M. R...
Comme Bouffé ne jouait pas, je suis resté dans le salon jusqu'à neuf heures et
demie, et je crois que, quand même mon ami Bouffé eût joué, j'aurais tenu bon
chez mon hôte jusqu'à ce qu'on m'eût chassé. J'étais affamé de parler; voici
bien huit jours que je vis en dehors de la société, comme un misanthrope, ne lui
demandant que les avantages matériels qu'elle procure: les spectacles, les
bateaux à vapeur et la vue de son activité. C'est ainsi que j'ai quelque idée de
vivre à Paris, s'il m'arrive de vieillir en Europe. La comédie de tous les
moments que représentent les Français actuels me donne mal à la tête.
Au reste, quand même je n'eusse pas eu cette rage de parler, j'aurais été
charmé des cinq ou six braves Bretons avec lesquels mon correspondant m'a fait
faire connaissance.
Sa femme et sa jeune fille de quatorze ans, encore enfant, ont fait ma
conquête tout d'abord: ce sont des êtres naturels; la fille, peu jolie,
mais charmante, est un peu volontaire, comme un enfant gâté. A dîner, elle
voulait avoir toutes les écrevisses du pâté chaud obligé, sous prétexte qu'on
les lui donne quand la famille est seule. Madame R... serait encore fort bien de
mise si elle le voulait; mais elle commence à voir les choses du côté
philosophique, c'est-à-dire triste, comme il convient à une femme de trente-six
ans, fort honnête sans doute, mais qui n'est plus amoureuse de son mari. Quant à
moi, dans mes idées perverses, je lui conseillerais fort de prendre un petit
amant, cela ne ferait de mal à personne, et retarderait de dix ans peut-être
l'arrivée de la méchanceté et le départ des idées gaies de la jeunesse. C'est
une maison où j'irais tous les jours si je devais rester à Nantes.
Je serais un grand fou, si je donnais ici au lecteur toutes les anecdotes
curieuses et caractéristiques qui ont amusé la soirée: je publierai cela dans
dix ans. Elles montrent la société sous un drôle de jour; et c'est bien pour le
coup,si je succombais à la tentation de les hasarder devant le public, que je
serais tout à la fois un légitimiste, un républicain farouche et un jésuite.
Un de ces récits montre sous le plus beau jour le caractère juste du brave
général Aubert Dubayet de Grenoble, qui vint en Vendée avec la garnison de
Mayence; il fut ami intime de mon père.
J'ai d'ailleurs de grandes objections contre les anecdotes qui n'arrivent pas
bien vite à un mot plaisant, et qui s'avisent de peindre le coeur humain comme
les anecdotes des Italiens ou de Plutarque: racontées, elles ne semblent pas
trop longues; imprimées, elles occupent cinq ou six pages, et j'en ai honte.
Du temps de Machiavel, ministre secrétaire d'État de la pauvre république de
Florence, minée par l'argent du pape, on voulut envoyer un ambassadeur à Rome,
sur quoi Machiavel leur dit.
-- S'io vo chi sta? S'io sto chi va (2)? [2. Si j'y vais, qui reste
ici? Si je reste, qui y va.]
Notre féodalité contemporaine a-t-elle un mot comparable ? La liberté a donné
de l'esprit aux Italiens dès le dixième siècle (3) [3. N'en croyez sur l'Italie
que les Annales de Muratori et ses lumineuses dissertations.].
Nantes, le 26 juin.
----
Il m'a fallu voir les cinq hôpitaux de Nantes; mais comme, grâce au ciel,
le présent voyage n'a aucune prétention à la statistique et à la science, j'en
ferai grâce au lecteur, ainsi que dans les autres villes. Je saute aussi des
idées que j'ai eues sur le paupérisme. La marine et l'armée devraient
absorber tous les pauvres enfants de dix ans qui meurent faute d'un bifteck (4).
[4. La France a autant d'habitants qu'elle peut produire ou acheter de fois
quatre quintaux de blé. Il naît toujours dans un pays plus d'enfants qu'il n'en
peut nourrir. La société perd la nourriture de tous les enfants qui meurent
avant de pouvoir travailler. Le lecteur admet-il ces idées, qui à Rodez
sembleraient de l'hébreu?] J'explique l'association de Fourier aux
personnes qui me faisaient voir un de ces hôpitaux -- leur étonnement naïf. Le
mérite non prôné par les prix Monthyon ou par les journaux reste inconnu à la
province. De là, nécessité pour l'homme de mérite de venir à Paris, autrement il
s'expose à réinventer ce qui est déjà trouvé.
Saint-Pierre, la cathédrale de Nantes, fut construite, pour la première fois,
en 555, et par saint Félix; rien ne prouve ces deux assertions. Des fouilles
récentes ont montré qu'une partie de l'église s'appuie sur un mur romain; mais,
dans l'église même, je n'ai rien vu d'antérieur au onzième siècle. Le choeur a
été arrangé au dix-huitième, c'est tout dire pour le ridicule. Le féroce
Carrier, scandalisé du sujet religieux qui était peint à la coupole, la fit
couvrir d'une couche de peinture à l'huile que dernièrement l'on a essayé
d'enlever.
Le bedeau m'a fait voir une petite chapelle dont les parois ressemblent tout
à fait à un ouvrage romain, ce sont des pierres cubiques bien taillées.
La nef actuelle de Saint-Pierre fut bâtie vers 1434, et remplaça la nef
romane qui menaçait ruine; mais les travaux s'arrêtèrent vers la fin du
quinzième siècle, ce qui a produit l'accident le plus bizarre. La partie
gothique de l'église étant infiniment plus élevée que le choeur qui est resté
roman et timide, le clocher de l'ancienne église est dans la nouvelle. Mais
n'importe; rien de plus noble, de plus imposant que cette grande nef. Il faut la
voir surtout à la chute du jour et seul; immobile sur mon banc, j'avais presque
la tentation de me laisser enfermer dans l'église. La révolution a ôté au
caractère des bas-côtés en détruisant les croisillons des fenêtres
Ce qui m'a le plus intéressé, et de bien loin, à Nantes, c'est le tombeau du
dernier duc de Bretagne, François II, et de sa femme Marguerite de Foix, que
l'on voit dans le transept méridional de la cathédrale. Il fut exécuté en 1507
par Michel Colomb, et c'est un des plus beaux monuments de la Renaissance. Il
n'est peut-être pas assez élevé. On ne connaît que cet ouvrage de ce grand
sculpteur, né à Saint-Pol-de-Léon.
Les statues du prince et de sa femme sont en marbre blanc, et couchées sur
une table de marbre noir; effet dur, mais qui par-là est bien d'accord avec
l'idée de la mort telle que l'a faite la religion chrétienne. La mort n'est
souvent qu'un passage à l'enfer. Quatre grandes figures allégoriques entourent
le mausolée: la Force étrangle un dragon qu'elle tire d'une tour; la Justice
tient une épée; un mors et une lanterne annoncent la Prudence; la Sagesse a un
miroir et un compas, et le derrière de sa tête représente le visage d'un
vieillard.
Une grâce naïve, une simplicité touchante, caractérisent ces charmantes
statues; surtout elles ne sont point des copies d'un modèle idéal toujours le
même et toujours froid. C'est là le grand défaut des têtes de Canova. Le Guide,
le premier, s'avisa, vers 1570, de copier les têtes de la Niobé et de ses
filles. La beauté produisit son effet et enchanta tous les coeurs; on y voyait
l'annonce des habitudes de l'âme que les Grecs aimaient à rencontrer. Dans le
premier moment de transport, on ne s'aperçut pas que toutes les têtes du Guide
se ressemblaient, et qu'elles ne présentaient pas les habitudes de l'âme qu'on
eût aimées en 1570. Depuis ce peintre aimable, nous n'avons que des copies de
copies, et rien de plus froid que ces grandes têtes prétendues grecques qui ont
envahi la sculpture. Les draperies des statues de Nantes sont rendues avec une
rare perfection. En France, je ne sais pourquoi, on s'est toujours bien tiré des
draperies. Le lecteur se rappelle peut-être les draperies des statues placées à
Bourges au portail méridional de la cathédrale.
Quelle différence pour les plaisirs que nous devons à la littérature et aux
beaux-arts, si l'on n'eût découvert l'Apollon, le Laocoon et les manuscrits de
Virgile et de Cicéron qu'au dix-septième siècle, quand le feu primitif donné à
la civilisation par l'infusion des barbares commençait à manquer!
Les quatre figures de Michel Colomb sont belles, et toutefois on observe chez
elles, comme dans les madones de Raphaël, fort antérieures à l'invention du
Guide, une individualité frappante.
Un de mes amis d'hier, qui avait la bonté de me servir de cicérone, me donne
sa parole d'honneur, avec tout le feu d'un vrai Breton, que la statue de la
Justice reproduit les traits de la reine Anne, adorée en Bretagne; les autres
statues seraient également des portraits, je le croirais sans peine.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'expression de ces têtes a une teinte de
moquerie assez piquante, et surtout bien française. Voici le mécanisme à l'aide
duquel Michel Colomb a obtenu cet effet. Les yeux sont relevés vers l'angle
externe, et la paupière inférieure est légèrement convexe à la chinoise.
Ce n'est pas tout; ce mausolée est peuplé d'une quantité de petites statues
en marbre blanc qui représentent les douze apôtres, Charlemagne, saint Louis,
etc. La plupart de ces figurines sont admirables par la naïveté des poses et la
vérité; un seul mot peindra leur mérite: elles sont absolument le contraire de
la plupart des statues du temps présent. Le guindé fait jusqu'ici le
caractère du dix-neuvième siècle.
J'ai remarqué de petites pleureuses dont la tête est en partie couverte d'un
capuchon. Les mains et les têtes sont en marbre blanc, les draperies en marbre
grisâtre.
Tous les soirs, pendant le reste de mon séjour à Nantes, lorsque mes affaires
me l'ont permis, je n'ai pas manqué de venir passer une demi-heure devant cet
admirable monument. Outre sa beauté directe, je pensais qu'il est pour la
sculpture à peu près ce que Clément Marot et Montaigne sont pour la pensée
écrite. (Il faut que je garde une avenue contre la critique, elle ne manquerait
pas de s'écrier que Montaigne cite sans cesse les auteurs anciens; je parle,
moi, de ce qu'il y a de vraiment français et d'individuel dans les idées et le
style de Montaigne.)
Hier soir, en rêvant devant les statues de Michel Colomb, je m'amusais à
deviner par la pensée ce que nous eussions été si nous n'avions jamais eu ni
peintre comme Charles Lebrun, ni guide littéraire comme La Harpe.
Toutes ces médiocrités, qui sont les dieux des gens médiocres, nous eussent
manqué si Virgile, Tacite, Cicéron et l'Apollon du Belvédère ne nous eussent été
connus qu'en l'année 1700. Nous n'aurions point le Louis XIV de la
Porte-Saint-Martin nu, orné de sa perruque, et tenant la massue d'Hercule; nous
n'aurions pas même le Louis XIV de la place des Victoires, montant à cheval les
jambes nues et en perruque; nous n'aurions point toutes les tragédies pointues
de Voltaire et de ses imitateurs, fabriquées, ce qui est incroyable, à la
prétendue imitation du théâtre grec, souvent un peu terne à force de simplicité.
Notre théâtre ressemblerait à celui de Lope de Vega et d'Alarcon, qui eurent
l'audace de peindre des coeurs espagnols. On appelle romantiques leurs
pièces bonnes ou mauvaises, parce qu'ils cherchent directement à plaire à
leurs contemporains, sans songer le moins du monde à imiter ce qui jadis fut
trouvé bon par un peuple si différent de celui qui les entoure (5). [5. Voir
Racine et Shakespeare, brochure de 1824. Depuis, on a abandonné le mot
romantisme; mais la question n'a pas fait un pas, et ce n'est pas la
faute du romantisme si jusqu'ici il n'a rien paru qui vaille le
Cid ou Andromaque. Chaque civilisation n'a qu'un moment dans sa
vie pour produire ses chefs-d'oeuvre, et nous commençons à peine une
civilisation nouvelle. Je vois une exception à ce que dessus: Caligula,
tragédie, fait connaître ce fou couronné, et les fous qui le souffraient.]
Un prêtre de Nantes, homme de caractère, a eu l'idée hardie d'achever la
cathédrale; on va démolir le choeur actuel qui est roman, et on en fera
un nouveau, en copiant avec une exactitude servile l'architecture de la nef.
J'aime la hardiesse de cette entreprise; mais cependant, toujours copier ce
qui plaisait jadis à une civilisation morte et enterrée! Nous sommes si pauvres
de volonté, si timides, que nous n'osons pas nous faire cette simple question:
Mais qu'est-ce qui me plairait à moi ?
On meurt de faim à la table d'hôte de mon hôtel, si fier de son grand
escalier de pierre et de sa belle architecture de Louis XV. Il y a des Anglais
qui se servent avec une grossièreté déplaisante. Mais j'ai découvert un
restaurateur fort passable vis-à-vis le théâtre: la maîtresse de la maison,
jeune femme avenante, et d'un air simple et bon, vous donne des conseils sur le
menu du dîner. Elle me raconte que mon grand hôtel fut fondé avec un capital
réuni par des actions qui furent mises en tontine, il y a de cela une vingtaine
d'années, et les survivants ne touchent encore que le cinq pour cent.
Le grand café, à côté des huit grandes colonnes disgracieuses qui font la
façade du théâtre, me plaît beaucoup; c'est le centre de la civilisation gaie et
de la société des jeunes gens du pays, comme les cafés d'Italie. Je commence à y
entrevoir l'excellente crème de Bretagne. J'y déjeune longuement, lisant le
journal, et mon esprit est rallégré par les propos et les rires des petites
tables voisines, déjà bien moins dignes qu'à Paris.
Mais je serais injuste envers les jeunes gens de la haute société de Nantes
si je ne me hâtais d'ajouter que ces messieurs portent la tête avec toute la
raideur convenable, et cette tête est ornée d'une raie de chair trop marquée;
mais ils ne viennent pas au café, ce qui est correct. « Avant 1789, me disait le
comte de T..., un jeune homme bien né pour rien au monde n'aurait voulu paraître
dans un café. » Quoi de plus triste de nos jours que le déjeuner à la maison,
avec les grands-parents, et la table entourée de domestiques auxquels on donne
des ordres et que l'on gronde tout en mangeant ? Pour moi, je ne m'ennuie jamais
au café; mais aussi il a de l'imprévu, il n'est point à mes ordres.
Ce matin à six heures, comme j'allais prendre le bateau à vapeur pour
Paimboeuf et Saint-Nazaire, ce café sur lequel j'avais compté m'a présenté ses
portes hermétiquement fermées.
L'embarquement a été fort gai: le bateau à vapeur était arrêté au pied de
cette ligne de vieux ormeaux qui donne tant de physionomie au quai de Nantes.
Nous avions sept ou huit prêtres en grand costume, soutane et petit collet; mais
ces messieurs, plus sûrs des respects, sont déjà bien loin de la dignité revêche
qu'ils montrent à Paris. A Nantes, personne ne fait de plaisanteries à la
Voltaire; lit-on Voltaire? Les abbés de ce matin parlaient avec une grande
liberté des avantages et des inconvénients de leur état pour la commodité de la
vie.
Les environs de la Loire, au sortir de Nantes, sont agréables: on suit des
yeux pendant longtemps encore la colline sur laquelle une partie de la ville a
l'honneur d'être bâtie; elle s'étend en ligne droite toujours couverte d'arbres
et s'éloignant du fleuve. Ces environs fourmillent de maisons de campagne; l'une
d'elles, construite depuis peu sur un coteau au midi de la Loire, par un homme
riche arrivant de Paris, fait contraste avec tout ce qui l'entoure. Ce doit être
une copie d'une des maisons des rives de la Brenta: il y a du Palladio dans la
disposition des fenêtres.
L'arsenal d'Indret, où la marine fait de grandes constructions, donne
l'idée de l'utile, mais n'a rien de beau. On aperçoit en passant de
grands magasins oblongs, assez bas et couverts d'ardoises, et force bateaux à
vapeur dans leurs chantiers; on voit s'élever en tourbillonnant d'énormes masses
de fumée noire. Il y a là un homme d'un vrai mérite, M. Gingembre; mais, comme
M. Amoros à Paris, il doit dévorer bien des contrariétés.
Au total, ce trajet sur la Loire ne peut soutenir l'ombre de la comparaison
avec l'admirable voyage de Rouen au Havre. En partant de Nantes, nous avions un
joli petit vent point désagréable: à quelques lieues de Paimboeuf il a fraîchi
considérablement; le ciel s'est voilé, le froid est survenu, et avec lui tous
les désagréments de la navigation. La mer était très houleuse et très sale
vis-à-vis de Paimboeuf. Pour essayer de voir la pleine mer, j'ai continué
jusqu'à Saint- Nazaire.
C'est un lieu où mon courage n'a guère brillé; il faisait froid, il pleuvait
un peu, le vent était violent. A peine avions-nous jeté l'ancre, que nous avons
vu arriver à nous, de derrière une jetée neuve tenant à un mauvais village garni
d'un clocher pointu, une foule de petites barques faisant des sauts périlleux
sur le sommet des vagues. A tous moments la pointe écumeuse des lames, qui se
brisaient contre les bords, entrait dans ces bateaux. Je me suis représenté que
puisqu'il pleuvait, je n'aurais à Saint-Nazaire, pour ressource unique, que
quelque petit café borgne, sentant l'humide et la pipe de la veille. Impossible
de se promener, même avec un parapluie. Ce raisonnement était bon, mais il avait
le défaut de ressembler à la peur; ce dont je ne me suis pas aperçu. J'ai
répondu au capitaine, qui m'offrait le meilleur bateau, que je ne descendrais
pas; ma considération a baissé rapidement, d'autant plus rapidement, que j'avais
fait des questions savantes à ce capitaine, qui m'avait pris pour un homme de
quelque valeur.
Plusieurs femmes, mourant de peur, se décidaient successivement à
s'embarquer, et, enfin je suis resté seul avec un vieux curé et sa gouvernante.
Le curé était tellement effrayé, qu'il s'est fâché tout rouge contre le
capitaine, qui cherchait à lui prouver qu'il n'y avait pas de danger à descendre
dans un bateau pour débarquer. J'avoue que le rôle que je jouais pendant cette
discussion n'était pas brillant. J'ai passé là une heure sur le pont, à regarder
la pleine mer avec ma lorgnette, ayant froid, et tenant avec grand peine mon
parapluie ouvert, appuyé contre des cordages. Le bâtiment dansait ferme, et
donnait de temps à autre de grands coups sur le câble qui le retenait. La mer,
les rivages plats et les nuages, tout était gris et triste. Je lisais, quand
j'étais las de regarder, un petit volume in-32, le Prince, de Machiavel.
Enfin les passagers sont venus se rembarquer; le jeune vicaire du curé
effrayé avait sauté des premiers dans une barque pour descendre à Saint-Nazaire,
ne doutant pas d'être suivi par son patron. Il fallait voir sa figure au retour:
la barque qui le ramenait était encore à quarante pas du bateau à vapeur, que
déjà il faisait des gestes d'excuse mêlés de gestes de surprise les plus
plaisants du monde. Il voulait dire qu'il avait été surpris de ne pas voir
arriver son curé, et qu'il ne s'était embarqué que dans la conviction d'être
suivi par lui. Au moment où le petit vicaire s'épuisait en gestes, une lame
s'est brisée contre sa barque, et a rempli d'eau son chapeau tricorne qu'il
tenait à la main. Je me suis rapproché pour être témoin de l'entrevue. Le vieux
curé était fort rouge, et s'est écrié au moment où le vicaire allait parler:
Certainement je n'ai pas eu peur, etc. Ce mot a décidé de la couleur du
dialogue: c'était le curé qui s'excusait; la figure du vicaire s'est éclaircie
aussitôt.
Nous sommes revenus vis-à-vis de Paimboeuf. Comme le bateau s'arrêtait
quelques minutes, je suis descendu, et j'ai couru la ville; j'avais toutes les
peines du monde à maintenir mon parapluie contre le vent. Cette ville est
composée de petites maisons en miniature, fort basses, fort propres, et qui ont
à peine un premier étage: on se croirait dans un des bourgs situés sur la
Tamise, de Ramsgate à Londres.
Je suis rentré bien mouillé dans le bateau; je me suis consolé avec du café.
Une heure après le temps s'est éclairci, les nuages ont pris une belle teinte de
rouge, et nous avons eu une soirée superbe pour notre retour à Nantes. J'ai
trouvé les maisons de campagne beaucoup plus belles que le matin J'ai remarqué
un costume national parmi les paysannes qui étaient aux secondes places. Les
paysans sont vêtus de bleu, et portent de larges culottes et de grands cheveux
coupés en rond à la hauteur de l'oreille, ce qui leur donne un air dévot.
Un monsieur fort âgé, qui s'est embarqué à Paimboeuf, et qui parle fort bien
de la Vendée, me raconte que le 29 juin 1793 cinquante mille Vendéens, sous les
ordres de Cathelineau, qu'ils venaient d'élire général en chef pour apaiser les
jalousies des véritables généraux, attaquèrent Nantes, où commandaient Canclaux
et Beysser. L'attaque eut lieu par la rive droite de la Loire; le combat
commença sur neuf points à la fois, il y eut de part et d'autre des prodiges de
valeur. Enfin l'artillerie républicaine, que les canonniers vendéens, simples
paysans, ne surent pas démonter, fit un ravage horrible dans les rangs de ces
braves gens: repoussés de toutes parts, Ils opérèrent leur retraite emportant
avec eux leur général en chef, Cathelineau, blessé à mort. Dans cet assaut, la
garde nationale de Nantes se montra très ferme. La guerre civile dura encore
assez longtemps dans ces environs, et ne finit que le 29 mars 1795, jour où
Charrette fut fusillé à Nantes; il y eut d'étranges trahisons que je ne veux pas
raconter, et que d'ailleurs je connais depuis trois jours.
J'écoutais ce récit avec d'autant plus d'intérêt, que, quoi que ce monsieur
voulût dire, il était évident pour moi, par plusieurs particularités, que
j'avais affaire à un témoin oculaire. Je ne lui ai point caché qu'un des meneurs
de la Convention, qui venait souvent chez mon père, nous avait dit plusieurs
fois qu'à deux époques différentes, et dont il donnait la date précise, la
Vendée avait pu marcher sur Paris et anéantir la République. Il ne manqua à ce
parti qu'un prince français, qui se mit franchement à sa tête, en imitant
d'avance madame la duchesse de Berry.
Nantes, le 28 juin.
---
Hier, vers les quatre heures, par une soirée superbe, comme le bateau,
remontant rapidement la Loire, passait en revue les maisons de campagne et les
longues files de saules et d'acacias monotones qui peuplent les environs du
fleuve, on arrête la machine pour donner audience à un petit bateau qui amène
des voyageurs. Le premier qui paraît sur le pont est un prêtre en petit collet;
ensuite viennent deux femmes plus ou moins âgées, la quatrième personne était
une jeune fille de vingt ans avec un chapeau vert.
Je suis resté immobile et ébahi à regarder; ce n'était rien moins qu'une des
plus belles têtes que j'aie rencontrées de ma vie; si elle ressemble à quelque
parangon de beauté déjà connu, c'est à la plus touchante des
vertus dont Michel Colomb a orné le tombeau du duc François à la
cathédrale de Nantes.
J'ai jeté mon cigare dans la Loire, apparemment avec un mouvement ridicule de
respect, car les femmes âgées m'ont regardé. Leur étonnement me rappelle à la
prudence, et je m'arrange de façon à pouvoir contempler la vertu de Michel
Colomb sans être contrarié par le regard méchant des êtres communs. Mon
admiration s'est constamment accrue tout le temps qu'elle a passé dans le
bateau. Le naturel, la noble aisance, provenant évidemment de la force du
caractère et non de l'habitude d'un rang élevé, l'assurance décente, ne peuvent
assez se louer.
Cette figure est à mille lieues de la petite affection des nobles demoiselles
du faubourg Saint-Germain, dont la tête change d'axe vertical à tous moments.
Elle est encore plus loin de la beauté des formes grecques. Les traits de cette
belle Bretonne au chapeau vert sont au contraire profondément français. Quel
charme divin! n'être la copie de rien au monde! donner aux yeux une sensation
absolument neuve! Aussi mon admiration ne lui a pas manqué; j'étais absolument
fou. Les deux heures que cette jeune fille a passées dans le bateau m'ont semblé
dix minutes.
A peine ai-je pu former ce raisonnement: mon admiration est fondée sur la
nouveauté. Je n'ai pu avoir d'autre sensation que l'admiration la plus vive
mêlée d'un profond étonnement, jusqu'au moment où cette demoiselle, accompagnée
des deux femmes âgées et du prêtre, est débarquée à Nantes avec tout le monde.
En vain ma raison me disait qu'il fallait parler de la première chose venue à
l'ecclésiastique, et que bientôt je me trouverais en conversation réglée avec
les dames; je n'en ai pas eu le courage. Il eût fallu me distraire de la douce
admiration qui échaudait mon coeur, pour songer aux balivernes polies qu'il
convenait d'adresser au prêtre.
J'avoue qu'au moment du débarquement j'ai eu à me faire violence pour ne pas
suivre ces dames de loin, ne fût-ce que pour voir quelques instants de plus les
rubans verts du chapeau. Le fait est que pendant deux heures je n'ai pu trouver
un défaut à cette figure céleste, ni dans ce qu'elle disait, et que j'entendais
fort bien, une raison pour la moins aimer.
Elle consolait la plupart du temps la plus âgée des deux dames, dont le fils
ou le neveu venait de manquer une élection (peut-être pour une municipalité).
« Les choses qu'il aurait dû faire par le devoir de sa place auraient
peut-être blessé la façon de penser de quelques-uns de ses amis », disait
l'adorable carliste, car en Bretagne la couleur du chapeau ne pouvait guère
laisser de doute. Cependant je n'ai eu cette idée que longtemps après. Un rare
bon sens, et cependant jamais un mot, ni une seule pensée qui eût pu convenir
à un homme. Voilà la femme parfaite, telle qu'on la trouve si rarement en
France. Celle-ci est assez grande, admirablement bien faite, mais peut-être avec
le temps prendra-t-elle un peu trop d'embonpoint.
Il me semblait, et je crois vrai, que les qualités de son âme étaient bien
différentes de celles que l'on trouve ordinairement chez les femmes remarquables
par la beauté. Ses sentiments, quoique énergiques, ne paraissaient qu'autant que
la plus parfaite retenue féminine pouvait le permettre, et l'on ne sentait
jamais l'effort de la retenue. Le naturel le plus parfait recouvrait toutes ses
paroles. Il fallait y songer pour deviner la force de ses sentiments; un homme,
même doué d'assez de tact, eût fort bien pu ne pas les voir.
Le motif souverain qui, à tort ou à raison, m'a détourné de l'idée de suivre
un peu ces dames, c'est que je voyais très bien que la demoiselle au chapeau
vert s'était aperçu de l'extrême attention que je cherchais pourtant à cacher
autant qu'il était en moi: tôt ou tard il eût fallu s'en séparer, et sans son
estime.
Les traits de la Vénus de Milo expriment une certaine confiance noble et
sérieuse qui annonce bien une âme élevée, mais peut s'allier avec l'absence de
finesse dans l'esprit. Il n'en était pas ainsi chez ma compagne de voyage: on
voyait que l'ironie était possible dans ce caractère, et c'est, je crois, ce qui
me donna tout de suite l'idée d'une des statues de Michel Colomb. Cette
possibilité de voir le ridicule, qui manque à toutes les héroïnes de roman,
n'ajoutait-elle pas un prix infini aux mouvements d'une grande âme, tels que la
conversation ordinaire peut les exprimer? Cette physionomie renvoyait bien loin
le reproche de niaiserie, ou du moins d'inaptitude à comprendre, que fort
souvent la beauté grecque ne s'occupe pas assez de chasser de l'esprit du
spectateur.
C'est là, selon moi, le grand reproche auquel la suite des siècles l'a
exposée. A quoi elle pourrait répondre qu'elle a voulu plaire aux Grecs de
Périclès, et non pas à ces Français qui ont lu les romans de Crébillon. Mais
moi, qui naviguais sur la Loire, j'ai lu ces romans, et avec le plus vif
plaisir.
Après cette rencontre d'un instant, et les illusions dont malgré moi mon
imagination l'a embellie, il n'était plus au pouvoir de rien, à Nantes, de me
sembler vulgaire ou insipide.
Voici le résultat d'une longue soirée: tout ce qui est lieu commun à
Paris fait les beaux jours de la conversation de province, et encore elle
exagère. Un artiste célèbre de Paris a cinq enfants, le provincial lui en donne
huit, et se montre fier d'être aussi bien instruit. Un ministre a-t-il économisé
cinq cent mille francs sur ses appointements, le provincial dit deux millions.
C'est ce que j'ai bien vu ce soir dans les conversations amenées par le
spectacle. On donnait la première représentation à Nantes de la
Camaraderie. J'étais dans une loge avec des personnes de ma connaissance;
profond étonnement de ces provinciaux. Quoi! l'on ose parler ainsi d'une
chambre des députés! de cette chambre qui, avant 1830, distribuait tous
les petits emplois de mille francs, et les enlevait barbarement aux vingt années
de service qui n'ont pas un vote à donner! Après la stupéfaction, qui d'abord
prenait bien une grande minute, on applaudissait avec folie aux épigrammes si
naïves de M. Scribe. Sans se l'avouer, ces pauvres provinciaux sont bien las de
ce qu'ils louent avec le plus d'emphase, les pièces taillées sur l'ancien
patron, et qui ne se lassent pas d'imiter Destouches et le Tyran
domestique. Ils admirent, mais ils ne louent pas encore le seul homme de ce
siècle qui ait eu l'audace de peindre, en esquisses il est vrai, les moeurs
qu'il rencontre dans le monde, et de ne pas toujours imiter uniquement
Destouches et Marivaux. On reprochait ce soir à la Camaraderie de faire
faire une élection en vingt-quatre heures; c'est blâmer l'auteur, en d'autres
termes, de ne s'être pas exposé à dix affaires désagréables, dont la première
eût été décisive; la police eût arrêté la pièce tout court.
Certes elle n'eût pas laissé représenter exactement le mécanisme des
élections avant 1830. (Songez à celles de votre département, que vous connaissez
peut-être.)
Du temps de Molière, les bourgeois osaient affronter le ridicule. Louis XIV
voulut que personne ne pensât sans sa permission, et Molière lui fut utile. Il a
inoculé la timidité aux bourgeois; mais depuis qu'ils s'exagèrent le pouvoir du
ridicule, la comédie n'a plus de liberté. Les calicots, sous Louis XVIII je
crois, voulurent battre Brunet, et il y eut une charge de cavalerie dans le
passage des Panoramas. Nous sommes fort en arrière de ce que Louis XIV
permettait. Un détail va prouver ma thèse: n'est-il pas vrai qu'il y aurait bien
moins de gens offensés par la peinture exacte, et même satirique si l'on veut,
des tours de passe-passe qui avant 1830 escamotaient une élection, que par les
faits et gestes du Tartufe, qui, sous Louis XIV, dévoilaient et gênaient
les petites affaires de toute une classe de la société? Classe nombreuse qui
comptait des duchesses et des portières. Tartufe fut si dangereux, et
frappa si juste le moyen de fortune des gens de ce parti, que le célèbre
Bourdaloue se mit en colère, et La Bruyère, pour plaire à son protecteur
Bossuet, fut obligé de blâmer Molière, du moins sous le rapport littéraire.
Aujourd'hui il n'y a qu'une voix dans la société pour se moquer des
friponneries électorales antérieures à 1830; mais M. Scribe ne jouit pas, pour
les montrer en action sur le théâtre, de la moitié de la liberté que Molière
avait pour se moquer des faux dévots.
Ainsi, chose singulière! et qui eût bien étonné d'Alembert et Diderot, il
faut un despote pour avoir la liberté dans la comédie, comme il faut une cour
pour avoir des ridicules bien comiques et bien clairs. En d'autres termes, dès
qu'il n'y a plus pour chaque état un modèle mis en avant par le roi (6)
[6. C'est en ce sens que Molière fut un écrivain gouvernemental; aussi mourut-il
avec soixante mille livres de rente.], et que tout le monde veut suivre, on ne
peut plus montrer au public des gens qui se trompent plaisamment, en croyant
suivre le ton parfait. Tout se réunit donc contre le pauvre rire, même
les cris des demi-paysans qui se scandalisent de l'invraisemblance. Une
élection improvisée en douze heures! et par un journal! Hé! messieurs, il ne
faut que six mois à un journal de huit mille abonnés pour faire un grand homme!
Voici textuellement ce que m'a dit ce soir un vieil officier républicain
blessé à la bataille du Mans, et aujourd'hui marchand quincailler:
« Par soi, le vulgaire ne peut comprendre que les choses basses. Il ne
commence à se douter qu'un homme est grand qu'en voyant qu'au bout d'un siècle
ou deux il n'a point de successeur. Ainsi fait-il pour Molière. Ce que les
années 1836 et 1837 ont vu faire d'efforts inutiles en Espagne, commence à faire
penser au petit-bourgeois qu'après tout Carnot et Danton valaient peut-être
quelque chose, quoique non titrés. »
Je lui réponds: L'énergie semée par les exploits qui vous ont coûté un bras
ne dépasse guère pour le moment la fortune de quinze cents livres de rente.
Au-dessus, on a encore horreur de tout ce qui est fort; mais le Code civil
arrive rapidement à tous les millionnaires, il divise les fortunes, et force
tout le monde à valoir quelque chose et à vénérer l'énergie.
Avant-hier on m'a fait dîner avec un homme aux formes herculéennes, riche
cultivateur des environs de la Nouvelle-Orléans; ce monsieur est comme
l'ingénu, il va à la chasse aux grives, et leur emporte la tête avec une
balle, pour ne pas gâter le gibier, dit-il. Je n'ai pas cru un mot de ce
conte, moi qui me pique de bien tirer. L'Américain s'en est aperçu, et ce matin
nous sommes sortis ensemble; il a tué sept moineaux ou pinsons, toujours à balle
franche. Il a enlevé la tête à deux merles; mais, comme les balles vont loin, et
qu'il fallait prendre de grandes précautions, nous avons regretté de n'être pas
dans une forêt du nouveau monde, et mon nouvel ami a quitté sa carabine. Le
canon est fort long et les balles de très petit calibre; on charge assez
rapidement. Avec un fusil et du petit plomb, l'Américain a tué toutes les
bécassines qui se sont présentées; je ne lui ai pas vu manquer un seul coup.
M. Jam*** avait dix-sept ans en 1814, lors de la fameuse bataille de la
Nouvelle-Orléans, où cinq mille hommes de garde nationale mirent en déroute une
armée de dix mille Anglais, les meilleurs soldats du monde, et qui venaient de
se battre pendant plusieurs années contre les Français de Napoléon.
Nous nous mettions en tirailleurs, dit M. Jam***, et en moins d'une heure
tous les officiers anglais étaient tués. Les Anglais, toujours pédants, disaient
que ce genre de guerre était immoral. Le fait est qu'ils n'ont jamais eu
la peine de relever une sentinelle, on les frappait toutes pendant leur faction.
Mais nos gens, pour arriver à portée des sentinelles, étaient obligés de marcher
à quatre pattes dans la boue; et les Anglais, non contents du reproche
d'immoralité, nous appelaient encore chemises sales.
Le jour de la bataille, un seul homme de l'armée anglaise (M. le colonel
Régnier, né en France) put arriver jusqu'au retranchement. Il se retournait pour
appeler ses soldats, lorsqu'il tomba raide mort. Le soir, la bataille gagnée,
deux de nos gardes nationaux se disputaient la gloire d'avoir abattu cet homme
courageux.
-- Parbleu, s'écria Lambert, il y a un moyen fort simple de vérifier la
chose; je tirais au coeur.
-- Et moi je tirais à l'oeil, dit Nibelet.
On alla sur le champ de bataille avec des lanternes, le colonel Régnier était
frappé au coeur et à l'oeil.
Trait hardi du général Jackson, qui prend sur lui de faire fusiller deux
Anglais qui venaient d'être acquittés par un conseil de guerre. On dit que ces
messieurs, sous prétexte de faire le commerce des pelleteries, conduisaient les
sauvages au combat contre les Américains. Le fait est que dès le lendemain tous
les Anglais quittent les sauvages, qui n'osent plus se montrer devant les
troupes américaines.
Le jour de la bataille de la Nouvelle-Orléans, le général Jackson ose donner
le commandement de toute son artillerie au brave Lafitte, pirate français,
lequel demande à se battre lui et ses cinq cents flibustiers, par rancune de ce
qu'il avait souffert sur les pontons anglais. La tête de Lafitte avait été mise
à prix par le gouvernement américain. S'il eut trahi Jackson, celui-ci n'avait
d'autre ressource que de se brûler la cervelle. Il le dit franchement à Lafitte
en lui remettant son artillerie.
Mon camarade de chasse m'a donné bien d'autres détails, que j'écoute avec le
plus vif intérêt. Je vais les écrire au brave R..., mon ami, qui est de
Lausanne. C'est avec ces longues carabines que la Suisse doit se défendre, si
jamais elle est attaquée par quelque armée à la Xerxès. Mais où trouver en
Suisse un homme qui sache vouloir? Y a-t-il encore en Europe des hommes à
la Jackson? On trouverait sans doute des Robert-Macaire très braves et beaux
parleurs. Mais, dans les circonstances difficiles, l'homme sans
conscience manque de force tout à coup: c'est un mauvais cheval qui s'abat
sur la glace, et ne veut plus se relever.
Nantes, le 30 juin 1837.
---
J'avais remarqué le musée; c'est un bâtiment neuf qui s'élève près de la
rive droite de l'Erdre. Mais je redoutais d'entrer dans ce lieu-là; c'est une
journée sacrifiée, et souvent en pure perte. Le rez-de-chaussée sert pour je ne
sais quel marché.
Notre beau temps, si brillant hier à la chasse, s'est gâté cette nuit: le
ciel est gris de fer; tout paraît lourd et terne, et je suis un peu évêque
d'Avranches; mauvaise disposition pour voir des tableaux.
Nous traversons ce boulevard que j'aime tant; place charmante, paisible,
retirée; au milieu de la ville, à deux pas du théâtre, et cependant habitée par
des centaines d'oiseaux. Jolies maisons à façades régulières: belle plantation
de jeunes ormes; ils viennent à merveille: il y a ici ce qui favorise toute
végétation, de la chaleur et de l'humidité.
Le musée est un joli bâtiment moderne, sur la petite place des halles; si je
connaissais moins la province, je supposerais que ces grandes salles (il y en a
sept), d'une hauteur convenable, ont été construites tout exprès pour leur
destination actuelle. Mais comment supposer que MM. les échevins auraient
gaspillé les fonds de l'octroi pour une babiole aussi complètement improductive
qu'une collection de tableaux? Il est infiniment plus probable que le bâtiment
était destiné un grenier d'abondance.
Les provinciaux sont jaloux de Paris, ils le calomnient. « On nous traite
comme des Parias! », s'écrient-ils, mais ils imitent toujours cette ville
jalousée. Or, depuis quelques années, on a renoncé à Paris à la vieille sagesse
administrative qui consistait à entasser dans des magasins d'énormes quantités
de blé, pour parer, disait-on, aux chances de la disette.
L'administration s'est aperçue, quarante ans après que les livres le lui
criaient, que cette belle invention produisait un effet contraire à celui qu'on
en attendait. Elle a fait cette découverte quand des hommes, qui avaient écrit
sur l'économie politique, ont été appelés aux places par la Révolution de
Juillet.
On a dû renoncer à Paris à l'accaparement des blés fait pour un bon
motif; les greniers construits sous l'Empire, et spirituellement
placés entre les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, sont restés
inachevés.
Des greniers d'abondance nous avons fait un hôpital, à l'époque
du choléra, et les Nantais auront changé les leurs en musée. Si l'on
avait voulu bâtir un musée, au lieu de dalles de pierre, n'aurait-on pas mis un
plancher en bois? I1 se peut-fort bien que je me trompe; mais je n'ai pas voulu
faire de questions, m'attendant à un mensonge patriotique. Le genre de
construction, la forme de l'édifice, m'auront induit en erreur, peu importe!
Je parcours les salles, elles sont vastes et claires; il est facile de
trouver son jour: on y verrait fort bien de bons tableaux, s'il y en
avait. Mais le premier coup d'oeil est peu favorable: je n'aperçois que des
croûtes ou des copies. Il ne faut pas se décourager, examinons
avec soin. Je remarque:
1° Une belle tête du Christ, couronnée d'épines, attribuée à Sébastiano del
Piombo. I1 se pourrait bien que ce fût un original. Il y a vérité,
expression, couleur, dessin. Manière grandiose (l'opposé de Mignard, ou
de Jouvenet, ou de Girodet). Mais je crois me rappeler que j'ai vu cette même
tête dans la galerie Corsini, à Florence. Il est peu probable que l'on ait ici
un original dont le Prince Corsini aurait la copie. Il faudrait employer
une heure à examiner ce tableau au grand jour.
Sébastiano, auquel un pape ami des arts avait donné l'office de sceller en
plomb certaines bulles, est d'une grande ressource pour les marchands de
tableaux de Rome, de Florence, de Venise, etc. Ce peintre est grand coloriste.
Michel-Ange lui fournissait des dessins pour faire pièce à Raphaël et à son
école. Il a de l'expression, un faire grandiose; il a l'estime des connaisseurs,
et frappe même les gens qui se sont plus occupés d'argent ou d'ambition que de
beaux-arts. Les marchands de tableaux, dont la vanité voyageante fait la
fortune, accablent les princes russes et les riches Anglais de Sébastiano del
Piombo. Ces messieurs achètent pour cinquante, pour cent louis une copie
fort passable qui devient un original à Moscou. Il faut frapper
fort ces coeurs du Nord. Les gens du Nord ne préfèrent-ils pas le tapage
allemand aux douces cantilènes du Matrimonio segreto qui leur semblent
nues ?
2° Portrait d'un Vénitien à barbe rouge, attribué au Giorgion; c'est le plus
beau tableau terminé de ce musée, toutefois il n'est pas du Giorgion.
3° Le Portement de croix, attribué à Léonard de Vinci. Les figures à
mi-corps sont d'une vérité d'expression remarquable. La tête du Christ a de la
grandeur. La teinte générale est fort sombre; tableau non terminé. On dirait que
le peintre n'a fait usage que de glacis. Il faudrait voir de près ce
tableau qui est peut-être original; mais c'est un grand peut-être. S'il est
original, il est sans prix.
4° Le livret dit que cette tête fade et blême, peinte durement, et cependant
sans énergie, est du Tintoret, et de plus le portrait de Fra Paolo Sarpi,
c'est-à-dire du plus grand philosophe pratique qu'aient produit les temps
modernes (7). [7. Voir l'admirable histoire de sa vie par le moine son
compagnon, qui lui succéda dans la place de théologien de la république de
Venise.]
5° Deux Canaletto: la place Navone à Rome; je n'avais jamais vu que des vues
de Venise par le Canaletto: l'autre est l'église de la Salute; admirable
lumière, grande exactitude; mais toujours le même tableau.
6° Portrait de femme habillée en noir. Tête pleine de pensée, d'expression,
de vérité, attribuée à Philippe de Champagne. Ce costume n'est-il pas beaucoup
plus moderne?
7° Fort jolie tête de sainte, que l'on dit d'Annibal Carrache. Tableau
gracieux de l'école de Bologne, peut-être d'Elisabeth Sirani, l'élève du Guide.
J'ai vu quelque chose de semblable dans la galerie Rossi, à Bologne.
8° Un saint meurt ayant les bras en croix. C'est hideux, vrai, un peu
dur, au total, ressemblant au Guerchin, par conséquent école espagnole.
Comme je donnais mon avis insolemment à haute voix, parlant à mon nouvel ami
le Vendéen et à sa femme, nous sommes abordés familièrement par un monsieur tout
gris, sec et pincé. Ce personnage m'amuse, il ne manque ni d'esprit, ni de
connaissances en peinture, ni même d'opiniâtreté. Il me prend pour un
connaisseur, et nous voilà en conversation réglée pendant deux grandes heures.
J'apprends que son musée est l'un des plus recommandables de
France: tel tableau a été infinimentloué par le directeur de la galerie de
Dresde; tel autre par le directeur de Berlin, et par M. E..., savant bien connu,
jeune homme grave qui ne parle pas tous les jours, réfléchit beaucoup et
ne fait connaître son opinion qu'après mûre réflexion. (Ceci était sans doute
une épigramme à mon adresse. Comme le Vendéen me plaît, nous bavardions
beaucoup, nous nous appelions d'un bout des salles à l'autre.) Nous avons ici, a
continué l'homme pincé, près de quarante tableaux provenant de l'ancien musée
Napoléon; puis la ville a acheté à la vente de M. Cacault, Nantais et
ancien ambassadeur à Rome, une grande quantité de tableaux de sa
magnifique collection.
9° « Voyez cette tête d'un chevalier croisé par le célèbre Canova!
Qu'en pensez-vous? -- Je la trouve au-dessous du médiocre; c'est mou, fade, sans
expression, de la vraie peinture de demoiselle. Les traits du visage sont beaux,
la couleur rappelle que Canova est né à Venise et non à Florence;
mais, à tout prendre, il n'y a de bon sur cette toile que le nom du grand
sculpteur qui est écrit au bas. » Ce tableau provient de la galerie
Cacault, et on y lit: Offerto all Illustrissimo ed Ornatissimo sig.
Cacault, Ambasciatore di Francia in Roma dal suo umilissimo servo ed amico
Canova (autographe). Canova sur ses vieux jours, lassé de l'admiration que
toute l'Europe (à l'exception de la France) accordait à ses statues, eut le
travers de vouloir être peintre; et, comme à Rome le ridicule ne peut atteindre
un homme du talent de Canova, ce grand artiste ne cacha pas cette faiblesse.
10° « Voici un original de Raphaël! s'écrie l'homme sec. Et je vois
une Madone connue, gravée vingt fois; ceci est une copie détestable, croûte au
premier chef. -- Comment, lui dis-je, vous croyez cela original? -- Oui, sans
doute, reprend le monsieur en redoublant de gravité; c'est l'avis de tous les
connaisseurs. »
11° « Cette copie de la Vierge aux rochers de Léonard de Vinci, dit le
monsieur, est parfaite; elle est plus agréable à voir que l'original
enfumé qui est au Louvre. -- Sachez, monsieur, qu'au Louvre il n'y a rien
d'enfumé; nous grattons les tableaux jusqu'au vif et savons les vernir à fond. »
J'avoue que je voudrais bien avoir une galerie composée d'aussi charmantes
copies; elles me rappelleraient certains originaux que j'aime tendrement, mais
auxquels je ne puis atteindre: c'est là leur unique défaut, et non d'être
enfumés. A travers les injures du temps, l'oeil ami des arts voit les tableaux
tels qu'ils étaient en sortant de l'atelier du maître.
12° Autre copie de Léonard: l'Incrédulité de saint Thomas. L'original
est à Milan, à l'Ambrosiana. Copie moins agréable que la précédente, mais
bien encore.
13° Sainte Famille, par Otto Venius (vivant en 1540). Ceci est
original, et provient du musée Napoléon; un peu sec mais naïf, vrai. Cet
Allemand a vu Raphaël ou ses élèves: je ne puis croire qu'il ait deviné ce
style.
14° Éruption du Vésuve, par je ne sais quel Italien du dix-huitième siècle.
Cela est peint comme une décoration de théâtre; aussi y a-t-il de l'effet, cette
ressource des ignorants: effet de mélodrame.
15° Élisabeth, reine d'Angleterre; excellent portrait flamand. Expression de
physionomie fine, aigre, méchante; lèvres pincées, nez pointu. Femme non mariée,
et parlant de sa vertu. Sa façon de jouer avec sa chaîne d'or est admirable. Je
voudrais pour beaucoup que ce portrait fût reconnu ressemblant. Il représente
admirablement cette reine, qui battait ses ministres lorsqu'elle était
contrariée dans ses desseins. Mais qu'importent ses faiblesses? Elle sut régner.
16° Portrait de femme assez laide, « extrêmement loué par M E..., dit mon
interlocuteur. C'est un tableau espagnol, peut-être de Murillo ». M. E... aura
voulu faire la cour à ce brave homme; et, comme on est accoutumé en France à la
laideur des lignes, à la fausseté de la couleur, et à l'absurdité ou à l'absence
du clair-obscur, ce portrait de femme passera bientôt pour un chef-d'oeuvre à
Nantes.
17° Vieillard jouant de la vielle. Ignoble et effroyable vérité;
tableau espagnol attribué à Murillo. Il n'est pas sans mérite. Coloris sage,
expression vraie. Il provient du musée Napoléon. Peut-être est-il de
Vélasquez, qui, à son début, s'essaya dans des sujets vulgaires.
18° Belle copie en marbre du vase de Warwick.
19° L'Éducation de la Vierge, par Krayer.
20° Jeune fille qui va se faire religieuse. La beauté du sujet soutient le
peintre. Elle est vêtue de bleu; elle a quatorze ans; elle est maladive,
languissante, exaltée. Figure à la sainte Thérèse. « Attribué à un peintre
italien ou à un Espagnol », dit l'homme sec, qui, après ce tableau, nous a
délivrés de son esprit.
Arrivé à cette question qu'il faut toujours se faire: Que prendre si on me
laissait le choix dans ce musée?
D'abord, et avant tout, le Portement de croix, qui peut être de
Léonard. Un si grand peut-être est au-dessus de tout. Ensuite, et à tout
hasard, le Sebastiano del Piombo; 3° la demi-figure attribuée au Giorgion; 4° le
portrait d'Élisabeth; 5° la copie de la Vierge aux rochers de Léonard de
Vinci.
Près de la porte d'entrée, je trouve des fragments de sculpture du moyen âge,
fort curieux. Y a-t-il là quelque chose de gaulois, ou seulement du huitième
siècle, comme ce que j'ai vu à la Charité, chez M. Grasset? On a placé au-dessus
de la porte le grand tableau d'Athalie, faisant massacrer sous ses yeux les
cinquante fils de je ne sais quel roi d'Israël, par feu Sigalon. Le musée de
Nantes pourrait en accommoder celui de Nîmes.
Je sors perdu de fatigue. J'ai des nerfs, comme dit M. de S... Promenade en
bateau sur l'Erdre. J'ai beau faire, le reste de la journée est perdu. Au total,
j'ai été trop sévère envers ce musée. (Et tout cet article est à refaire, si
jamais je repasse à Nantes. Apporter une loupe, examiner la façon dont les
ongles et les cheveux sont traités dans le prétendu Portement de croix de
Léonard.)
Un sous-préfet destitué, et par conséquent philosophe, me disait hier: La
méfiance et le raisonnement sévère, qui font la base du gouvernement des deux
chambres, achèvent de tuer en France la chevalerie. L'homme qui ne vit que pour
donner aux femmes une suprême estime pour son élégance va devenir fort rare
parmi nous.
En Angleterre, au contraire, MM. Brummel et d'O*** ont essayé de faire
revivre la loi par un amendement: la fashion.
Durant la vie de l'esprit chevaleresque, la France n'a pas eu d'artiste
capable de créer le beau idéal de la société qui l'entourait,
d'exprimer cette société par du marbre ou de la peinture. Rien n'est plus
Bentham que le beau idéal de Raphaël. Canova, dans le Persée, bannit la
force, et, en ce sens, se rapproche du sentiment qui préfère de beaucoup
l'élégance à la force et l'esprit à la justice. La chevalerie a éclipsé le bon
sens de la Rome antique, et le bon sens des deux chambres bannit la chevalerie.
Tout cela va donner plusieurs genres de beau aux gens de goût.
Ce soir, j'ai rencontré M. Charles, le père noble de la troupe qui
joue ici. Grande reconnaissance: je l'ai beaucoup connu sous-officier
d'artillerie à la Martinique. C'est un homme de coeur et d'un rare bon sens.
Quel aide de camp pour un ministre!
M. C... a cela de particulier, qu'il n'est dupe d'aucune apparence; la
position plutôt inférieure qu'il occupe dans la vie n'a aucune influence sur sa
façon de voir les choses.
L'art de jouer la comédie ne se relèvera en France, me dit-il, que lorsque
l'on cessera d'imiter le grand seigneur de cour, dont la réalité n'existe
plus. Rien de plus profondément bourgeois que les manières et les figures des
huit ou dix personnages estimables les plus haut placés dans l'almanach royal.
Une ou deux exceptions tout au plus. Les derniers grands seigneurs ont été M. de
Narbonne, mort à Wittemberg, et M. de T...
« Eh bien! reprend M. C..., dès que le bourgeois de Nantes, devant qui l'on
joue la comédie, voit le mot Clitandre dans la liste des personnages, il veut
qu'on lui donne une copie des manières qu'il se figure qu'avait autrefois
le maréchal de Richelieu. Figurez-vous, si vous pouvez, ce qu'il se figure. »
On ne verra des acteurs passables, poursuit le sous-officier, que quand les
enfants de douze ans qui ont joué la comédie à Paris, sur le théâtre de l'Odéon,
et au passage de l'Opéra, en auront vingt-cinq. En arrivant à l'âge des
passions, il ne sera plus question pour eux ni de timidité, ni de mémoire, ni de
gestes, etc. Ils pourront ne plus donner leur attention au mécanisme de l'art,
et la concentrer tout entière sur la chose à imiter et à idéaliser. Si la nature
leur a donné des yeux pour reconnaître quelle est l'apparence extérieure d'un
jeune homme né avec quarante mille livres de rente, ils pourront en donner
l'imitation dans le rôle de Clitandre. Alors, autre malheur: on remarquera que
les paroles de ce rôle jurent avec les manières vraies du dix-neuvième siècle.
La sagesse des plus jolies actrices du Théâtre-Français est exemplaire; elles
refusent à Londres des offres singulières. Ces dames pourront donc représenter
la femme française de notre siècle qui est sage et impérieuse avant tout.
-- Rien de pitoyable comme les comédiens actuels, poursuit M. C...; ces
pauvres gens n'ont rien à eux, pas même leur nom. Plusieurs ne manquent pas de
véritables dispositions: mais le provincial ne veut pas laisser faire dans l'art
de jouer la comédie la révolution qui s'est opérée dans l'art de l'écrire. Il en
est toujours aux copies de Fleury.
« Belle révolution! disent-ils Une emphase abominable; rien de naturel; la
peur continue d'être simple; des personnages qui récitent des odes. Beaux effets
du romantisme! »
-- Le romantisme ou la déroute des trois unités était une chose de
bon sens; profiter de la chute de ce tyran absurde pour faire de belles
pièces est une chose de génie, et le génie français se porte maintenant
vers l'Académie des sciences ou vers la tribune. Si M. Thiers ne parlait pas, il
écrirait.
En 1837, l'Allemagne, et surtout l'Italie, ont de bien meilleurs acteurs que
la France. Où est notre Domeniconi; notre Amalia Bettini, qui a la bonté de se
croire inférieure à mademoiselle Mars? Ce sont les villes où elle joue qui sont
inférieures à Paris. Les troupes en Italie changent de résidence tous les quatre
mois, et le plus grand talent doit faire de nouveaux efforts pour
réussir. Bologne aurait grand plaisir à siffler ce que Florence vient
d'applaudir. Quel père noble de Paris l'emporte sur Lablache ?
Nantes, le ler juillet 1837.
---
Cette journée a été consacrée à la revue des monuments publics. C'est une
des pires corvées imposées au pauvre voyageur arrivant pour la première fois
dans un pays.
Les plus beaux quartiers de Nantes sont contemporains des beaux quartiers de
Marseille; c'est à la fin du siècle passé que M. Graslin, riche financier, fit
construire la place qui porte son nom, les rues environnantes, la place Royale,
etc.
Le château du Bouffay est de la fin du dixième siècle. La tour polygone fort
élevée où l'on a placé l'horloge principale de la ville ne remonte qu'à 1662.
Le château, bâti par Allain Barbe Torte en 938, est flanqué de tours rondes,
probablement du quatorzième siècle. C'est le duc de Mercoeur qui le fit rétablir
du temps des guerres civiles: de là, les croix de Lorraine que j'ai remarquées
au bastion près de la Loire.
Les fenêtres du bâtiment, à droite de l'entrée principale, ont des
chambranles décorés avec grâce.
Une grande salle gothique, située vers la Loire, contient quelques barils de
poudre; c'est pour cette raison que nous n'avons pu que l'entrevoir, encore
a-t-il fallu tout le crédit de mon aimable cicérone. La voûte est ornée de
nervures élégantes.
C'est en sortant de cette salle que nous avons passé par hasard dans la rue
de Biesse, près du pont de la Madeleine. « Là fut pendu le maréchal de
Retz, m'a dit mon nouvel ami: il n'avait que quarante-quatre ans: c'est
l'original du Barbe-Bleue des enfants. Cet homme extraordinaire était
maréchal de France et jouissait de douze cent mille francs de rente. » Ce Don
Juan finit par la corde le 25 octobre 1440.
Il mettait sa gloire à braver tout ce qu'on respecte, et ce n'était qu'après
avoir satisfait à ce premier sentiment de son coeur qu'il trouvait le bonheur
auprès des femmes. C'est le caractère du fameux François Cenci de Rome, qui
avait un million de rentes, et fut tué par deux brigands que sa jeune fille
Béatrix, dont il abusait, fit entrer dans sa chambre. Pour ce crime elle fut
décapitée à seize ans, le 13 septembre 1599.
L'utilité régnait seule dans les temps héroïques, et nous revenons à
l'utilité. Puis vint la chevalerie, qui eut l'idée singulière de prendre les
femmes pour juges de son mérite.
Le Don Juan pousse ce système jusqu'à l'excès; il adore les femmes, et veut
leur plaire en leur faisant voir jusqu'à quel point il se moque des hommes.
Cette idée sur ce curieux effet de la chevalerie, fille de la religion, m'a
occupé toute la soirée; j'ai lu des livres dont voici l'extrait.
Remarquez qu'il n'y a jamais de Don Juan sans un penchant invincible pour les
femmes. Ce penchant est l'imagination elle-même; il n'y a donc rien de
singulier à ce qu'un Don Juan finisse par croire à la magie, à la pierre
philosophale, à toutes les folies. Heureux quand il meurt avant la vieillesse,
qui, pour ce caractère, est horrible!
Gilles de Retz était fort brave. Né en 1396, il fut maréchal de France en
1429, au sacre de Charles VII, à Reims. En 1427, il avait emporté d'assaut le
château de Lude, dont il tua le commandant. En 1429, il fut un des généraux qui
aidèrent Jeanne d'Arc, cet être incompris, à faire entrer des vivres dans
Orléans. Devenu maréchal à trente-trois ans, il eut de beaux commandements dans
l'armée du roi de France. Un poème de Voltaire a fait connaître cette guerre
entremêlée de voluptés.
A vingt-quatre ans, Gilles de Retz avait épousé Catherine de Thouars, riche
héritière; en 1432, il hérita de son aïeul maternel Jean de Craon. Il eut alors
trois cent mille livres de rente (douze cent mille francs de 1837).
Se voir à trente-six ans à la tête d'une aussi belle fortune avec le premier
grade de l'armée et une belle réputation militaire, c'était un fardeau trop fort
pour une imagination ardente.
Le jeune maréchal ne s'occupa plus de guerre; que pouvait-elle lui offrir de
neuf? Il chercha à conquérir des femmes, et à se présenter à elles couvert du
respect et de l'admiration des hommes, ses contemporains.
Par son faste, il prétendit éclipser celui des souverains; mais à ce métier
il mangea bien vite cette fortune de douze cent mille francs de rente. Les
historiens racontent qu'il avait une garde de deux cents hommes, des pages, des
chapelains, des enfants de choeur, des musiciens. La plupart de ces gens-là
étaient agents ou complices de son affreux libertinage. Bientôt, lassé des
voluptés ordinaires, il prétendit les rendre plus piquantes par un mélange de
crimes.
J'ai trouvé d'autres détails sur sa magnificence. En sa qualité d'homme à
imagination, la religion jouait un grand rôle dans sa vie. Sa chapelle était
tapissée de drap d'or et de soie (de soie, alors plus précieuse que l'or:
on se rappelle l'histoire de la paire de bas de soie de François Ier, un siècle
plus tard).
Les vases sacrés, les ornements de cette chapelle, étaient d'or et enrichis
de pierreries. Il était fou de musique, et avait un jeu d'orgue qui lui plaisait
tellement, qu'il le faisait porter avec lui dans tous ses voyages.
J'étudie le caractère du maréchal de Retz, parce que cet homme singulier fut
le premier de cette espèce. François Cenci, de Rome, ne parut qu'en 1560. Il
faut, pour que le caractère de Don Juan éclate, la réunion d'une grande fortune,
d'une bravoure extraordinaire, de beaucoup d'imagination et d'un amour effréné
pour les femmes. Il faut de plus naître dans un siècle qui ait eu l'idée de
prendre les femmes pour juges du mérite. Du temps d'Homère, les femmes n'étaient
que des servantes; Achille, si brillant, ne songe pas du tout au suffrage de
Briséis; il lui préfère celui de Patrocle.
Les chapelains du maréchal de Retz, vêtus d'écarlate doublée de menu vair et
de petits gris, portaient les titres de doyen, de chantre, d'archidiacre et même
d'évêque. Pour dernière folie de ce genre, il députa au pape afin d'obtenir la
permission de se faire précéder par un porte-croix.
Un des grands moyens que le jeune maréchal employait pour conquérir
l'enthousiasme des habitants des villes, où l'amour effréné du plaisir le
conduisait, c'était de donner, à grands frais, des représentations de
mystères. C'était le seul spectacle connu à cette époque; et, par sa
nouveauté, au sortir de la barbarie, il exerçait un pouvoir incroyable sur les
coeurs. Les femmes surtout fondaient en larmes et étaient comme ravies en
extase.
Dès 1434, après deux années de cette joyeuse vie, le maréchal avait tellement
abrégé sa fortune, qu'il fut obligé de vendre à Jean V, duc de Bretagne, un
grand nombre de places et de terres. La famille du prodigue voulut empêcher
l'effet de ces marchés; mais le maréchal parvint à écarter les obstacles, et en
1437 il toucha les prix de vente.
Bientôt toutes les ressources humaines furent épuisées. Ici paraît l'homme
d'imagination: Gilles de Retz, fort savant pour son temps, chercha le grand
oeuvre (8). [8. Il est possible que la chimie fasse bientôt du diamant.] La
transmutation des métaux ne s'opérant pas, il eut recours à la magie, et prit à
son service l'Italien François Prelati. Ses ennemis prétendent qu'il promit tout
au diable, excepté son âme et sa vie. Mais, par une bizarrerie bien digne d'une
âme passionnée, tandis qu'il cherchait à établir des rapports avec cet être
tout-puissant, ennemi du vrai Dieu, il continuait ses exercices pieux avec ses
chapelains.
Voici un des premiers crimes de Gilles de Retz, autant que l'on peut deviner
l'histoire à travers les phrases emphatiques si chères aux juges de toutes les
époques.
Le maréchal voyageait vers les confins de la Bretagne, sous le nom d'un de
ses chantres; il était amoureux de la femme d'un fabricant de bateaux. Cette
femme l'aimait trop; elle avait une belle-soeur qui se montrait irritée de sa
conduite légère et de ses imprudences. Gilles de Retz devint éperdument amoureux
de celle-ci; on lui opposa la plus vive résistance. Quand enfin la belle-soeur
craignit de céder, elle disparut tout à coup; elle s'était réfugiée chez son
mari, riche meunier, établi sur les bords de la Vilaine, vers Fougerai. Le
maréchal parut bientôt dans le pays; mais il était connu du meunier, et il lui
devint fort difficile de voir sa femme. Après une longue poursuite qui le porta
à faire plusieurs voyages de Nantes à Fougerai, il fut heureux. Mais, à la suite
d'un des rendez-vous, le mari ayant eu des soupçons poignarda sa femme: le
maréchal furieux alla chez lui et le tua, ainsi que ses deux domestiques.
J'ai le regret d'arriver à la partie atroce de cette vie singulière. La
recherche de plaisirs affreux, où les exigences de la magie conduisirent le
maréchal à immoler des enfants. Pour découvrir quel fut son motif, il faudrait
obtenir la communication d'un des nombreux manuscrits de son procès. Je n'ai
point assez de crédit pour cela.
Il paraît que, indépendamment de plaisirs horribles, certains charmes,
destinés à plaire au diable et à l'attirer devant l'homme qui veut le voir,
exigent le sang, le coeur, ou quelque autre partie du corps d'un enfant. Le
diable exige un grand sacrifice moral de qui veut le voir. Le motif des meurtres
est resté douteux; ce qui est malheureusement trop prouvé, c'est que les gens du
maréchal attiraient dans ses châteaux, par l'appât de quelques friandises, de
jeunes filles, mais surtout de jeunes garçons; et on ne les revoyait plus. Dans
ses tournées en Bretagne, ses agents s'attachaient aux artisans pauvres qui
avaient de beaux enfants, et leur persuadaient de les confier au maréchal qui
les admettrait parmi ses pages et se chargerait de leur fortune. Des amis du
maréchal, un Prinçay, un Gilles de Sillé, un Roger de Braqueville, compagnons de
ses plaisirs, semblent avoir partagé ce rôle infâme. Ils procuraient des
victimes à leur puissant ami, ou étaient employés à menacer les parents et à
étouffer leurs plaintes.
Les récits de ces crimes atroces agitèrent longtemps la Bretagne; enfin le
scandale l'emporta sur le pouvoir et le crédit de Gilles de Retz. Au mois de
septembre 1440, il fut appréhendé, enfermé dans le château de Nantes, et le duc
de Bretagne ordonna que son procès fût commencé. On a bien vu à la sécheresse du
récit qui précède que nous ne connaissons la vie de ce premier des Don Juan que
par les phrases emphatiques de petits juges hébétés. Quels furent les motifs,
quelles furent les nuances non seulement de ses actions atroces, mais de toutes
les actions de sa vie qui ne furent pas incriminées? nous l'ignorons. Nous
sommes donc bien loin d'avoir un portrait véritable de cet être extraordinaire
Avec Gilles de Retz on avait arrêté deux de ses agents, Henri et Étienne
Corillaut, dit Poitou, le magicien Prelati ne vivait plus. Confronté avec
ses deux complices, le maréchal les désavoua pour ses serviteurs: Jamais,
disait-il, il n'avait eu que d'honnêtes gens à son service. Mais, plus tard, la
torture fit peur à cet être esclave de son imagination, il avoua tous ses crimes
et confirma les déclarations de Henri et d'Étienne Corillaut.
Ici je me dispenserai de répéter les détails atroces ou obscènes de ce
procès. C'est toujours un libertinage ardent, mais qui ne peut s'assouvir
qu'après avoir bravé tout ce que les hommes respectent. Le Don Juan se procure
tous les plaisirs de l'orgueil, et ces jouissances le disposent à d'autres.
Toujours on le voit obéir à une imagination bizarre et singulièrement puissante
dans ses écarts.
Il existe huit manuscrits de ce procès à la Bibliothèque royale de Paris, et
un neuvième au château de Nantes. Gilles de Retz avait immolé un grand nombre
d'enfants et de jeunes gens de tout âge, depuis huit ans jusqu'à dix-huit. Ces
sacrifices humains avaient eu lieu dans les châteaux de Machecoul, de Chantocé,
de Tiffauges, appartenant au maréchal; dans son hôtel de La Suze, à Nantes, et
dans la plupart des villes où il promenait sa cour. Il avoua que ses sanglantes
voluptés avaient duré huit ans; un de ses complices dit quatorze. Dans ses
châteaux, on brûlait les restes des victimes afin d'anéantir toutes les traces
du crime.
Le défaut de cette histoire, tirée ainsi d'un procès criminel, c'est de
ressembler à un roman à la fois atroce et froid. Pour trouver le courage de lire
jusqu'à la fin, on sent le besoin de se rappeler qu'il s'agit ici de faits
prouvés en justice et contre un grand seigneur, homme d'esprit, riche et
puissant: la calomnie n'est donc pas probable. Malgré les précautions prudentes
indiquées ci-dessus, on trouva quarante-six cadavres ou squelettes à Chantocé,
et quatre-vingts à Machecoul.
Le maréchal avait vendu au duc de Bretagne, son souverain, la place de
Saint-Étienne de Malemort, et il s'en remit en possession en menaçant le
gouverneur d'égorger son frère qui était en son pouvoir, s'il ne la lui livrait
pas. Le besoin d'argent, qui se fit sentir vers la fin de sa courte carrière,
forçait le maréchal à ces sortes d'actions, bien plus dangereuses pour lui que
les crimes privés. Il fut condamné à mort, ainsi que ses deux complices, par un
tribunal dont Pierre de l'Hôpital, sénéchal de Bretagne, était président.
Pour satisfaire. avant de mourir, un de ses goûts favoris, celui des
processions, le maréchal obtint d'être conduit jusqu'au lieu du supplice par
l'évêque de Nantes et son clergé. Il rendit la cérémonie complète en se montrant
plein de repentir et en prêchant; il exhorta ses complices à la mort, leur dit
adieu, et promit de les rejoindre bientôt en paradis. Il eut le malheur d'être
pendu, au milieu des vastes prairies de Biesse, le 25 octobre 1440; il n'avait
que quarante-quatre ans (9). [9. On peut trouver d'autres détails, tome VIII,
des Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, et dans Monstrelet.]
Il y aurait du danger à publier le procès de cet homme singulier. Dans ce
siècle ennuyé et avide de distinctions, il trouverait peut-être des imitateurs.
Mais, du reste, ce procès arrangé en récit rappellerait les Mémoires
de Benvenuto Cellini, et ferait mieux connaître les moeurs du temps que tant de
déclamations savantes qui conduisent au sommeil. Remarquez que les
considérations générales sont toujours comprises par le lecteur suivant les
habitudes de son propre siècle. Ce procès offre des faits énoncés
clairement, et qu'il n'est point possible de comprendre de travers (10). [10.
J'y joindrai les lois et usages passés en règlement de Boileau, le prévôt de
Paris sous Louis IX. Cela est difficile à lire, j'en conviens; mais en apprend
plus que vingt volumes composés de nos jours. Les notes des histoires de M.
Capefigue indiquent de curieux originaux.]
A la bibliothèque de Nantes on a bien voulu me montrer, à moi ignorant, un
manuscrit de la Cité de Dieu de saint Augustin, traduite par Raoul de
Praesles en 1375. Une miniature fort bien exécutée représente deux dames et un
chevalier jouant aux cartes. Sur quoi, j'ai dit au bibliothécaire d'un
petit air pédant: « Les cartes inventées, je crois, en Chine, ne portaient pas
d'abord les figures que nous leur connaissons, et dont l'Europe leur fit cadeau
vers la fin du quatorzième siècle. Les noms rassemblés de toutes les époques:
Hector, David, Lancelot, Charlemagne, montrent la confusion de souvenirs et
d'idées qui régnait à la fin du moyen âge. »
Un grand nombre de documents relatifs aux guerres de la Vendée sont déposés
aux archives de la préfecture. Si la Restauration avait eu le moindre talent
gouvernemental, elle eût envoyé à Nantes quelques officiers d'état-major nés
dans le pays. Ces messieurs auraient trouvé dans les papiers de la préfecture
deux volumes vrais et intéressants; et tant de héros royalistes ne seraient pas
restés inconnus, carent quia vate sacro.
Au dix-huitième siècle, le génie individuel et la passion n'ont éclaté nulle
part avec plus de pittoresque que parmi ces simples paysans qui croyaient venger
Dieu.
L'alliance de tant de courage et de tant d'astuce militaire, avec
l'impossibilité complète de comprendre les choses écrites, ne s'est jamais
présentée à un tel degré dans l'histoire. Mon cicérone donna des soins pendant
quelques heures, dans sa maison de campagne, à un Vendéen blessé à mort, qui lui
dit que, à son avis, tous les prêtres se ressemblaient, et qu'il ne s'était
nullement battu pour plaire à son curé; mais qu'il ne pouvait souffrir que, par
sa loi sur le divorce, la Convention nationale prétendait l'obliger à quitter sa
femme qu'il adorait, et que parbleu il ne voulait céder à personne.
Nantes est pour moi le pays des rencontres: j'ai trouvé à la Bourse un
capitaine de navire, jadis mon compagnon de croisière douanière à la Martinique.
Il vient de passer trois ans dans la Baltique et à Saint-Pétersbourg.
-- Serons-nous cosaques? lui dis-je.
-- L'empereur N..., me répondit-il, est homme d'esprit, et serait fort
distingué comme simple particulier. Ce souverain, le plus bel homme de son
empire, en est aussi l'un des plus braves; mais il est comme le lièvre de la
Fontaine, la crainte le ronge. Dans tout homme d'esprit, et il y en a beaucoup à
Pétersbourg, il voit un ennemi; tant il est difficile d'avoir assez de force de
caractère pour résister à la possession du pouvoir absolu.
1° Le czar est furieux contre la France; la liberté de la presse lui donne
des convulsions, et il n'a pas vingt millions de francs au service de sa colère.
Le ministre des finances Kankrin est homme de talent, et c'est à peine s'il
parvient à joindre les deux bouts, et en faisant jeter les hauts cris à tout le
monde.
2° L'empereur ne veut pas qu'il y ait en Russie des maris trompés. Un
jeune officier voit-il trop souvent une femme aimable, la police le fait
appeler, et l'avertit de discontinuer ses visites. S'il ne tient compte de
l'avis, on l'exile; et enfin un amour extrêmement passionné pourrait conduire
jusqu'en Sibérie: rien ne dépite autant la jeune noblesse. D'ordinaire les
souverains absolus savent qu'ils ne se soutiennent qu'en partageant avec leur
noblesse le plaisir de jouir des abus. Saint-Simon vous dira que Louis XIV
donnait de grosses pensions à toute sa cour; et, quoique ridiculement dévot, il
ne prétendit jamais mettre obstacle à l'existence des maris trompés. Le duc de
Villeroy, son plus intime courtisan, avait une liaison publique avec la
gouvernante des enfants de Fra nce.
D'ailleurs le czar, fort beau de sa personne, est un peu comme nos préfets de
France, qui prêchent la religion dans leurs salons et ne vont pas à la messe.
3° La Russie ne veut pas que la Serbie jouisse de la charte que veut lui
donner le prince Milosch, celui de tous les souverains d'outre-Rhin qui sait le
mieux son métier.
4° Il y a beaucoup de gens d'esprit en Russie, et leur amour-propre souffre
étrangement de ne pas avoir une charte, quand la Bavière, quand le Wurtemberg
même, grand comme la main, en ont une. Ils veulent une chambre des pairs,
composée des nobles, ayant actuellement cent mille roubles de rente, déduction
faite des dettes, et une chambre des députés, composée pour le premier tiers
d'officiers, pour le second de nobles; pour le troisième de négociants et
manufacturiers; et que tous les ans, ces deux chambres votent le budget. L'on
n'aime pas la liberté, comme nous l'entendons, en Russie: le noble comprend que
tôt ou tard elle le priverait de ses paysans (qui d'ailleurs sont fort heureux);
mais l'amour-propre du noble souffre de ne pas pouvoir venir à Paris, et de se
voir traiter de barbare dans le moindre petit journal français.
Je ne doute pas, continue le capitaine C.... que, avant vingt-cinq ans, ce
pays-là n'ait un simulacre de charte, et la couronne achètera les orateurs avec
des croix.
On dit à Pétersbourg que le général Yermolof est un homme du premier mérite,
peut-être un homme de génie; on voudrait le voir ministre de l'Intérieur. Le
général Jomini forme des officiers fort instruits, comme on le verra à la
première guerre. Mais ces officiers ne veulent pas passer pour plus bêtes que
des Bavarois.
La Russie absorbe les trois quarts des livres français que produit la
contrefaçon belge, et je connais vingt jeunes Russes qui sont plus au fait que
vous de tout ce qu'on a imprimé a Paris depuis dix ans. Les comédies de madame
Ancelot sont jouées à Pétersbourg en français et en russe.
De la Bretagne, le 3 juillet.
---
La soirée s'est passée à entendre porter aux nues la féodalité, et par un
être respectable qu'il eût été bien plus ennuyeux de réfuter.
Tout ce qu'on peut dire de mieux de la féodalité, comme du
christianisme de Grégoire de Tours, c'est qu'elle vaut mieux que l'affreux
désordre du dixième siècle. Mais le règne d'un Néron ou d'un Ferdinand valait
mieux que la féodalité.
Les nigauds, ou plutôt les gens avisés, aidés par les simples, qui vantent
aujourd'hui ces choses anciennes et veulent en rétablir les conséquences, disent
à un homme de vingt ans : Mon cher enfant, vous vous êtes nourri de lait à l'âge
de six mois, et avec le plus grand succès, convenez-en; eh bien! revenez au
lait.
Ce qui faisait en 1400 l'extrême supériorité du génie italien sur le génie
français, c'est que les Italiens se battaient depuis le neuvième siècle pour
obtenir une certaine chose qu'ils désiraient, tandis que les Français
suivaient leur seigneur féodal à la guerre pour ne pas être mis au cachot. Par
malheur, la civilisation des républiques du moyen âge ayant fertilisé les
campagnes d'Italie, les féodaux de l'Europe s'y donnèrent rendez- vous pour
vider leurs différends.
La soirée a fini heureusement par une amère critique de la conduite de madame
de Nintrey, charmante femme un peu de ma connaissance. Ce n'est rien moins
qu'une aventure intéressante que je vais transcrire; c'est une conversation au
sujet d'un fait fort simple, mais qui semble fort mystérieux, et surtout fort
scandaleux aux beaux de la grande ville où on me l'a conté. Ces messieurs
ont passé une grande partie de l'été au château de Rabestins. Comme le village
voisin n'a que de misérables huttes que vous croiriez impossibles en France si
j'entreprenais de les décrire, madame de Nintrey a fait arranger une maison de
jardinier, où l'on peut offrir des cellules à bon nombre de visiteurs, et l'on
se dispute les places; car madame de Nintrey n'a pas quarante ans. Suivant moi,
elle est fort avenante, elle est jolie, ses manières sont fort nobles sans être
dédaigneuses; je trouve ses façons de parler remplies de naturel; et, si un
regard le permettait, elle ne manquerait pas d'adorateurs, mais personne n'ose
prendre ce langage. Les beaux sont rudement tentés, sa fortune est la
plus ample de la province; mais elle veut qu'on n'ait d'yeux que pour sa fille.
Léonor de Nintrey est une beauté imposante; elle a des traits grecs, à peine
vingt ans, et de plus elle apporte à son futur époux vingt-cinq mille livres de
rente dans son tablier et des espérances immenses. Si le lecteur est doué
d'une imagination de feu, il peut se faire une faible idée de l'effet produit
par la reunion de tant de belles choses. Le fait est que mademoiselle de Nintrey
peut changer du tout au tout la vie future de tous les jeunes gens qui
l'approchent. Elle a pour tuteur et pour second père un notaire, nommé
Juge, homme intègre et singulier, parent de feu M. de Nintrey, et auquel
tout le monde fait la cour dans le département. Lui, malin vieillard, se compare
à Ulysse, et tourne en ridicule les prétendants.
Hier soir il m'a fallu veiller jusqu'à minuit trois quarts, heure
indue à cent cinquante lieues de Paris. Le maître de la maison, un peu ganache,
narrait, et à chaque instant on lui interrompait ses phrases. Des
indiscrets essayaient d'usurper la parole sous prétexte d'ajouter des
circonstances essentielles à ce qu'il nous disait.
Son récit n'est point extraordinaire, il n'a d'autre mérite qu'une plate
exactitude; cela est vrai comme une affiche de village annonçant de la luzerne à
vendre. Et cette vérité est une difficulté pour l'écrivain: comme les
personnages vivent encore et sont même fort jeunes, je vais avoir recours à une
foule de noms supposés, et je déclare hautement que je ne prétends nullement
approuver les actions ou les manières de voir de ces noms supposés.
Le lecteur sait déjà que tout le Roussillon s'occupait de la beauté, de la
fortune et même de l'esprit de mademoiselle de Nintrey, fille unique d'une femme
singulière, qui n'a jamais été ce qu'on appelle une beauté, mais qui n'en a pas
moins inspiré trois ou quatre grandes passions auxquelles elle s'est montrée
fort insensible. Une grâce charmante, et dont ces gens-ci ne peuvent se rendre
compte, a valu ces grands succès à madame de Nintrey. On l'accusait hautement de
coquetterie; mais les femmes, qui la détestent toutes, conviennent que, par
orgueil, elle n'a jamais pris d'amant. Elle parlait à nos hommes comme une
soeur, disent-elles, et cela nous faisait tort. Madame de Nintrey, à
laquelle j'ai eu l'honneur d'être présenté à l'un de mes précédents voyages,
n'oppose qu'une simplicité parfaite et véritable à la profonde et immense
politique qui compose le savoir-vivre de la province, surtout parmi les gens qui
ont dix mille livres de rente et un château, et qui aspirent à doubler tout
cela. Or, madame de Nintrey a trois châteaux, dans l'un desquels j'ai reçu
l'hospitalité il y a peu de jours. Vu la pauvreté du village, le concierge m'a
donné une cellule, et ce qui m'a surpris, j'ai trouvé encadrés dans la longue
galerie qui y conduit les portraits gravés de plus de quatre cents personnages
qui se sont fait un nom depuis 1789. C'est précisément ce château qu'elle
habitait avant son aventure. Autant que je puis comprendre ce caractère
singulier qui donne à parler en ce moment à huit départements, madame de Nintrey
ose faire à chaque moment de la vie ce qui lui plaît le plus dans ce moment-là.
Ainsi tous les sots l'exècrent, eux qui n'ont pour tout esprit que leur science
sociale. Se trouvant fort riche (*) [* Correction Colomb, éd. 1854 : Comme elle
était fort riche] et assez noble en 1815, deux de ces hommes habiles, qu'on
appelle jésuites en ce pays, entreprirent de la marier dans l'intérêt d'un
certain parti. Tout à coup on apprit qu'elle venait d'épouser un M. de Nintrey
qui n'avait rien. C'était un pauvre officier licencié de l'armée de la Loire.
Au moment de ce licenciement nigaud, le bataillon que M. de Nintrey
commandait comme le plus ancien capitaine, se révolte; il veut avoir sa solde
arriérée avant de se laisser licencier; M. de Nintrey fait rendre justice à sa
troupe. Maisquelques voix l'avaient accusé d'être d'accord avec les royalistes
qui licenciaient l'armée. Cette opération terminée, M. de Nintrey prie les
soldats de se former en carré.
-- Messieurs, leur dit-il, car je suis votre égal maintenant, nous sommes
tous des citoyens français... Messieurs, pleine justice vous a-t-elle été
rendue?
-- Oui, oui! Vive le capitaine!
Les cris ayant cessé:
-- Messieurs, reprend M. de Nintrey, quelques voix se sont élevées pour
m'accuser d'une sorte de friponnerie, et je prétends parbleu, en avoir raison.
Le Martroy passe pour le premier maître d'armes du régiment: en avant, Le
Martroy! et habit bas.
Tout le monde réclame. Les cris de : Vive le capitaine! éclatent de toutes
parts; mais, quoi qu'on pût dire, Le Martroy est obligé de détacher les fleurets
qu'il portait sur son sac. On fait sauter les boutons, on se bat assez
longtemps. D'abord M. de Nintrey est touché à la main, mais bientôt après il
donne un bon coup d'épée à Le Martroy.
-- Messieurs, dit-il, j'ai quarante et un louis pour toute fortune au monde,
en voici vingt et un que je donne au brave Le Martroy pour se faire panser. Le
bataillon fondit en larmes. Nintrey a dit depuis qu'il eut quelque idée de
former une guérilla, de venir s'établir dans la forêt de Compiègne, et de
suppléer au manque de résolution de ces maréchaux qui avaient fait la guerre en
Espagne, et ne savaient pas imiter ce peuple héroïque. madame de Nintrey, sur le
récit de ce trait et presque sans le connaître, épousa le brave officier. Sur
quoi grande colère et prédictions fatales. Toute la haute société de la province
destinait pour mari à la richissime mademoiselle de R... un jeune adepte qui
écrivait déjà d'assez jolis articles dans les journaux de la congrégation. Les
salons provinciaux reçurent froidement M. de Nintrey; il vint habiter Paris, où
l'on n'a le temps de persécuter personne: il y mourut lorsque sa fille unique
avait quinze ans.
La belle Léonor de Nintrey annonça en grandissant un caractère ferme; elle
est fière de sa naissance et de sa fortune, elle a jugé le mérite de tous les
grands noms à marier, et jusqu'à l'âge de vingt ans qu'elle a aujourd'hui, n'a
trouvé personne digne de sa main.
On prétend que madame de Nintrey disait à sa fille: « Je te laisserai
assurément toute liberté; mais, si j'étais à ta place, je ferais semblant d'être
pauvre, pour tâcher de trouver un mari qui ressemble un peu à ton pauvre père.
Un beau de Paris t'épousera pour ta fortune, et à la messe de mariage regardera
dans les tribunes. Il dissipera la moitié de cette fortune dans quelque ridicule
spéculation sur les mines ou les chemins de fer, et finira par te négliger pour
quelque actrice des Variétés qui l'amusera en disant tout ce qui lui passe par
la tête. »
C'est apparemment pour éviter le dénouement qu'elle redoutait que madame de
Nintrey passait dix mois de l'année dans ses terres. On accuse la belle Léonor
d'avoir le caractère décidé d'une femme de vingt-cinq ans.
On revient longuement sur tous ces détails que j'abrège, depuis l'événement
que je vais enfin raconter, si je puis. Des provinciaux envieux font un autre
reproche grave à madame de Nintrey. Elle ne se cachait pas pour dire à la barbe
de leur avarice qu'elle trouvait de la petitesse d'esprit à ne pas dépenser son
revenu. Mais comme elle a les goûts les plus simples c'était dans le fait la
belle Léonor qui à Paris ou dans les châteaux de sa mère, dépensait cinquante ou
soixante mille livres de rente. On accuse madame de Nintrey d'avoir un caractère
trop décidé; je croirais, moi, que le ciel l'a douée d'un rare bon sens, car,
malgré le nombre infini d'actions qu'il faut faire pour dépenser tous les ans un
revenu considérable, la haine ne peut lui reprocher aucune fausse démarche, ni
même aucune action ridicule. Les mères qui ont des filles à marier n'ont pu
trouver aucun prétexte pour étendre à la belle Léonor la réputation de mauvaise
tête, que madame de Nintrey a si richement méritée par son scandaleux mariage.
Rien n'étant plus facile que d'être reçu chez madame de Nintrey, et le grand
château gothique et ruiné où le caprice de Léonor l'avait conduite cette année,
n'ayant pour voisin qu'un mauvais village sans auberge elle avait fait arranger
la maison du jardinier, où, comme je l'ai dit, on voit les portraits de tous nos
révolutionnaires. Il y a trois mois que l'on remarqua parmi les nouveaux
arrivants un M. Charles Villeraye qui, quoique fort jeune, a déjà dissipé sa
fortune à Paris. Depuis, il a fait plusieurs voyages dans les Indes, soit pour
cacher sa pauvreté, soit pour essayer d'y remédier; c'est ce qu'on ne sait pas
au juste, car Villeraye n'adresse jamais la parole à des hommes, il est avec eux
d'un silencieux ridicule. Il emploie le peu d'argent qui lui reste à avoir un
beau cheval. Mais il est si pauvre, qu'il ne peut donner un cheval à son
domestique; et, tandis qu'il voyage à cheval, son domestique lui court après par
la diligence. De façon que, lorsqu'il arriva au château de Rabestins, on le vit
les premiers jours panser lui-même son cheval, ce qui parut d'un goût horrible
aux beaux de la ville de ***. Mais, en revanche, les femmes ne parlaient que de
Charles Villeraye. C'est un être vif alerte, léger, il porte dans tous ses
mouvements un laisser-aller simple et non étudié qui étonne d'abord; on croirait
avoir affaire à un étranger. Suivant moi, c'est un homme de coeur qui désespère
de plaire à la société actuelle, et, par ce chemin étrange mais peu réjouissant,
arrive à des succès. Il faut que les beaux aient entrevu ma conjecture,
car ils veillent jusqu'à une heure du matin pour en dire du mal. Ce qui est
piquant pour ceux de ces messieurs qui ont adopté le genre terrible, c'est que
Charles passe pour être fort adroit à toutes les armes. Les propos ont soin de
se taire en sa présence; d'ailleurs il serait difficile d'entamer une
conversation avec l'Indien; c'est le sobriquet inventé par les
beaux. Il répond à ce qu'on lui dit avec une politesse froide, mais, quoi
qu'on ait pu faire, on ne l'a point vu adresser la parole à un homme ou lancer
un sujet de conversation.
Charles était un peu parent de feu M. de Nintrey, et sa veuve, le sachant de
retour depuis quelque temps dans la province voisine où il est né, mais où il ne
possède plus rien, l'a invité à venir tuer des perdreaux dans ses chasses, qui
sont superbes. Mais les politiques ne doutent pas qu'elle n'ait eu l'idée
baroque d'en faire un mari pour sa fille. Une fois ne lui est-il pas échappé de
dire devant deux notaires et presque comme se parlant à elle-même: « Quel
avantage y a-t-il pour une fille au-dessus de toutes les exigences par la
fortune à épouser un homme riche? Ce qu'elle a de mieux à espérer, n'est-ce pas
que son mari ne gâte pas sa position sous ce rapport? »
Lors de l'arrivée de Charles, la fierté de Léonor a paru fort choquée de ce
que, venu au château un soir fort tard, dès le lendemain avant le jour il s'est
joint à une partie de chasse au sanglier. Les chasseurs ne rentrèrent qu'à la
nuit noire. Charles Villeraye était horriblement fatigué, et, dès qu'il eut
assisté à un souper où il mangea comme un sauvage sans dire mot, il alla visiter
son cheval à l'écurie et ne reparut pas au salon.
Ce qui est encore d'une plus rare impolitesse, c'est qu'il devina, dès le
premier jour, que la belle Léonor le regardait un peu comme un futur mari.
Madame de Nintrey est bien assez imprudente pour avoir fait une telle confidence
à sa fille, disaient ce soir les respectables mères de famille, qui essayaient
de ravir la parole à mon hôte qui narrait posément et avec circonstances,
ainsi que le lecteur s'en aperçoit. Comme il reprenait la parole après une
longue interruption à laquelle je dois la plupart des détails précédents:
-- Elle est bien capable, reprit l'une de ces dames, d'avoir dit à sa fille:
« Je préférerais un jeune homme qui a eu six chevaux dans son écurie, et qui
s'est déjà ruiné une fois. Peut-être aura-t-il compris l'ennui qu'il y a à
panser soi-même son cheval. »
Quoi qu'il en soit, Charles, dans les premiers jours, paraissait avoir pris à
la lettre l'invitation de madame de Nintrey, qui lui avait écrit de regard er
son château comme une auberge dans le voisinage d'une belle chasse. Mais bientôt
sa conduite changea du tout au tout; on le voyait des journées entières au
château.
Que s'est-il passé alors entre lui et la fière Léonor, entre lui et madame de
Nintrey?
Il paraît que Charles a vu tout d'abord que mademoiselle de Nintrey regardait
ce mariage comme chose faite (*) [* au lieu de « sûr »; correction de Stendhal
sur l'exemplaire Primoli], si elle daignait y consentir, par la grande raison
que lui, Charles, n'avait pas trois cent louis de rente, et qu'elle en aurait
vingt fois plus (*) [* au lieu de « dix »; correction de Stendhal sur
l'exemplaire Primoli]. Ce qu'il y a de certain, c'est que le dixième jour de sa
présence au château il a produit un grand silence au milieu du déjeuner, en
disant, comme on parlait mariage, que, quant à lui, pauvre diable ruiné, il
prétendait bien ne jamais s'engager dans un lien si redoutable.
On dit que dès ce jour-là il était amoureux fou de madame de Nintrey, et que
si, contre son caractère, il lui arriva de parler de lui et de ses projets,
c'est qu'il voulait dans l'esprit de madame de Nintrey, aller au-devant de cet
horrible soupçon que, s'il l'aimait, c'était un peu parce qu'il trouvait commode
de jouir avec elle d'une belle fortune.
« Madame de Nintrey est la femme la plus simple, la plus unie; elle ne fait
nul honneur à sa fortune, disait ce soir l'une de ces dames, grande et maigre.
On peut ajouter que son petit esprit est indigne d'une aussi belle position, et,
quant à moi, je l'aurais toujours prise pour une sotte, sans toute l'affectation
qu'elle met de temps en temps à soutenir des paradoxes. »
A ce beau mot de paradoxe, tout le monde a voulu prendre la parole, et
j'ai compris que madame de Nintrey avait pu être séduite par le suprême bonheur
de ne plus revoir des gens parlant avec tant d'éloquence. Il paraît qu'elle
n'avait jamais été amoureuse: « comme une folle, comme il convient à
une femme de ce caractère-là », disait ce soir un vieux philosophe bossu.
Son premier mariage, si déraisonnable (*) [* au lieu de « étonnant »; correction
de Stendhal sur l'exemplaire Primoli], n'aurait été pour elle qu'un mariage de
raison. Elle avait dix-huit ans, et voyait bien, avec sa fortune, qu'il fallait
finir par se marier.
Il paraît que, par les femmes de chambre, on a obtenu quelques détails
précieux sur la conclusion de l'aventure. Elles prétendent qu'un soir M.
Villeraye, se promenant au jardin avec madame de Nintrey devant les persiennes
du rez-de-chaussée, lui tint à peu près ce langage: Il faut, madame, que
je vous fasse un aveu que ma pauvreté connue rend bien humiliant pour moi. Je ne
puis plus espérer de bonheur qu'autant que je parviendrai à vous inspirer un peu
de l'attachement passionné que j'ai pour vous. Et comment oser vous parler
d'amour sans ajouter le mot mariage? et quel mot affreux et humiliant pour un
homme ruiné! Je ne pourrais plus répondre de moi si j'étais votre époux;
l'horreur du mépris me ferait faire quelque folie. Si l'argent, au contraire,
n'entre pour rien dans notre union, je me regarderais comme ayant enfin trouvé
ce bonheur parfait que je commençais à regarder comme une prétention ridicule de
ma part.
Par de bons actes fort en règle et des donations acceptées par M. Juge,
madame de Nintrey a donné à sa fille tous ses biens, à l'exception de deux
terres. Elle a vendu l'une au receveur général trois cent mille francs à peu
près comptant, elle a signé pour l'autre un bail de dix ans. Elle est partie
pour l'Angleterre après avoir remis sa fille à M. Juge; sans doute aujourd'hui
on l'appelle madame Villeraye. Son caractère si égal avait absolument changé
dans ces derniers temps, disent les femmes de chambre. M. Juge était dans le
salon ce soir, il se moque plus que jamais de tout le monde. Quant à moi, je
suppose que madame de Nintrey avait lieu de croire que sa fille avait pris de
l'amour pour M. Villeraye.
L'hôtel de la Préfecture, bâti en 1777, a deux façades d'ordre ionique, qui
dans le pays passent pour belles; l'une d'elles donne sur la vallée de l'Erdre
et m'avait déjà déplu le lendemain de mon arrivée. La colonnade de la Bourse,
construite, ce me semble, sous le ministère de M. Crétet (un de ces grands
travailleurs employés par Napoléon), se compose de dix colonnes ioniques, qui
supportent un entablement couronné par dix mauvaises statues. La façade opposée
offre un prétendu portique d'ordre dorique et aussi quatre statues pitoyables.
La salle de spectacle a un péristyle de huit colonnes d'ordre corinthien,
qui, comme celles de la Bourse et de la Préfecture, manquent tout à fait de
style. Ces huit colonnes sont couronnées par huit pauvres statues représentant
les muses; laquelle a eu le bonheur d'être oubliée? Le véritable caractère de
l'architecture de Louis XV, c'est de faire des colonnes qui ne soient que des
poteaux.
Il m'a fallu voir le Muséum d'histoire naturelle, l'Hôtel des Monnaies, la
Halle au blé, la Halle aux toiles, la maison du chapitre; du moins le balcon de
celle-ci est-il décoré de quatre cariatides en bas-relief, que l'on prétend
copiées des cartons du Puget; mais les échevins de Nantes les ont fait gratter
et peindre. Peu de sculptures auraient pu résister à un traitement aussi
barbare; toutefois on trouve encore dans celles-ci quelques traits de force et
d'énergie.
Quoi qu'on en dise, le Français, surtout en province, n'a nullement le
sentiment des arts; je me hâte d'ajouter qu'il a celui de la
bravoure, de l'esprit et du comique. Si vous doutez de la
partie défavorable de mon assertion, allez voir les deux cariatides sur la place
de la cathédrale à Nantes.
Je croyais être quitte des beautés de cette ville; mais il m'a fallu subir
encore les hôtels de Rosmadec, d'Aux, Deurbroucq et Briord. Je n'ai été un peu
consolé durant cette longue corvée que par une jolie façade dans le goût de la
Renaissance, près de la cathédrale. Ce bâtiment sert maintenant à un déplorable
usage: on y dépose les cercueils en bois.
Une tour ronde dans la rue de la Cathédrale indique les anciennes
fortifications de la ville.
Je suis revenu en courant chez moi, me consoler de tant d'admirations
par la lecture des mémoires de Retz en un volume que j'ai découvert ce matin, en
passant devant un libraire. Puis, un peu remis je suis sorti tout seul. Nantes a
réellement l'air grande ville; j'aime beaucoup la place Royale, vaste et
régulière. Elle est formée de neuf massifs de bâtiments, construits sur un plan
symétrique. Le bonheur de Nantes c'est que la mode a bien voulu y adopter de
belles maisons en pierre à trois étages, à peu près égaux; rien n'est plus joli.
Les vilains quartiers, formés de maisons de bois dont le premier étage avance
sur la rue, comme à Troyes, disparaissent rapidement. On trouve en plusieurs
endroits de jolis boulevards formés de quatre rangs d'arbres et entourés de
belles maisons. A la vérité, ces boulevards sont solitaires, et les maisons ont
l'air triste. Souvent je suis allé lire dans celui qui est situé presque en face
du théâtre; mais on ne l'aperçoit point de la place Graslin. Il est peuplé d'un
nombre infini d'oiseaux chanteurs (11). [11. On m'a dit que c'est le cours de
Henri IV. Toujours Henri IV! En exagérant le mérite et surtout la prétendue
bonté de cet adroit Gascon, fort envieux de sa nature, et qui défendait à ses
courtisans de lire Tacite de peur qu'ils n'y prissent des idées d'indépendance
peu favorables a son autorité, on finira par forcer les gens qui savent, à dire
toute la vérité sur ce grand général.]
Nantes, le 4 juillet.
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Le croira-t-on ? je n'ai pu me défendre d'une seconde course pour admirer
Nantes. Les charges de l'amitié, même la plus nouvelle, l'emportent souvent sur
ses agréments. Cette obligation de regarder avec attention et une sorte de
respect apparent tant de plates colonnes sans style, m'avait assommé.
Longtemps j'ai lutté; nous avions des dames, et mon aimable cicérone avait pris
le landau d'un de ses amis: il est impossible d'être plus obligeant. Mais il
fallait parler, c'est-à-dire mentir; sous ce rapport je ne suis pas de mon
siècle. A la fin mon courage a cédé: j'auraisrésisté à une besogne désagréable,
lever un plan, par exemple, ou faire des recherches dans de vieux manuscrits.
Mais, par le mensonge, me dégoûter de l'architecture et des paysages, les
consolations de ma solitude! J'ai parlé d'une attaque de migraine, et mon ami a
eu la bonté de me conduire chez un loueur de voitures qui m'a donné un excellent
cheval attelé au plus ridicule des cabriolets; c'est dans cet équipage grotesque
que je suis allé parcourir seul les environs de la ville. Un écrivain du
dix-huitième siècle s'écrierait ici: Jamais la nature n'est ridicule. Le
fait est que la vue des arbres et des prairies m'a délassé; j'ai trouvé
d'immenses prairies bordées de coteaux couverts de vignes; j'ai passé encore par
cette éternelle rue qui couronne tous les ponts de la Loire, elle peut bien
avoir trois quarts de lieue de long. Le pavé est une horreur.
Remarquez que, outre la vision de l'architecture du siècle de Louis XV
appliquée à de petits bâtiments qui n'ont pas même pour eux la masse, j'ai dû
subir le détail sans doute exagéré de tous les genres d'industrie et de
commerces maritimes (*) [* Le pluriel est une correction de Stendhal sur
l'exemplaire Primoli.] qui enrichissaient Nantes avant la fatale Révolution. Les
journaux royalistes font travailler en ce sens les imaginations de l'Ouest. Le
pays idéal où tout était parfait a été détruit par la Révolution
Depuis quelques années Le Havre est devenu le port de Paris, et s'est emparé
des opérations qui jadis faisaient la splendeur de Nantes et de Bordeaux. Les
descendants des hommes qui, en ces villes, faisaient tous les ans des gains fort
considérables, ne font plus que des gains modérés, et prétendent néanmoins avoir
un luxe que leurs pères ne connurent jamais. Ces messieurs sont en état
de colère permanente.
Sommes-nous des parias, me disaient-ils ce soir? Paris doit-il tout avoir?
Devons-nous nous épuiser pour servir le cinq pour cent aux soixante mille
rentiers de Paris?
Les habitants de Nantes et de Bordeaux s'en prennent à la Chambre des
députés, qui, disent-ils, en 1837, n'a pas voulu voter les chemins de fer, parce
qu'ils donneraient à la province une partie des avantages de Paris.
-- Oui, leur dis-je, vous viendrez jouer à la Bourse.
Ces messieurs prétendent que la Chambre a fait preuve d'une grande ignorance;
mais cette ignorance, à l'égard des chemins de fer, est générale en France,
tandis qu'à Liège et à Bruxelles, tout le monde comprend cette question. Est-ce
la faute de la Chambre, si la France n'a pas d'hommes comme M. Méeus? En France,
les négociants gagnent de l'argent par routine, mais se moquent fort de
l'économie politique. Quel est le négociant millionnaire qui ait lu Say,
Malthus, Ricardo, Macaulay? Il résulte de là que, dès qu'il faut s'occuper d'une
chose nouvelle, on ne sait que dire ni que faire. Remarquez que, pour les choses
d'association, il ne s'agit pas de la supériorité d'un homme:
l'envie en ferait bien vite justice. Il faut que quatre-vingts ou cent
hommes soient à la hauteur de la science et au-delà de la routine.
Les chemins de fer facilitent le commerce, mais, à l'exception du nombre des
voyageurs qu'ils augmentent (à la façon des omnibus), ils ne créent aucune
consommation, aucun commerce nouveau.
Comme j'ai une véritable estime et beaucoup de reconnaissance pour les
personnes avec lesquelles j'ai parcouru Nantes aujourd'hui, je leur fais
remarquer qu'avant la Révolution, dans les temps prospères de Nantes et de
Bordeaux, Paris avait quatre cent cinquante mille habitants, et non neuf cent
quatre-vingt mille; il était peuplé de grands propriétaires, et qui, à l'exemple
du duc de Richelieu et de l'évêque d'Avranches, cherchaient à plaire aux dames.
Les débuts à l'Opéra étaient pour eux la grande affaire; penser aux leurs était
une corvée insupportable: ils n'avaient jamais mille écus dans leurs bureaux.
Aujourd'hui il n'est pas d'homme riche, à Paris, qui, au moins une fois en sa
vie, n'ait été dupe d'un bavard adroit et sans argent, qui l'a précipité dans
quelque grande spéculation excessivement avantageuse. Ces hommes riches, ne
prenant plus intérêt aux débuts de l'Opéra, n'ont, pour s'occuper, que la
Chambre, la Bourse, et les spéculations plus ou moins absurdes dans lesquelles
les jettent les beaux parleurs qui sont pour eux remèdes à l'ennui.
Guéris une fois des Robert-Macaire, il est naturel que ces gens riches confient
leur argent aux habiles spéculateurs de toutes les nations, qui maintenant se
donnent rendez-vous au Havre. Nantes et Bordeaux sont trop loin.
Cette journée pénible eût été affreuse pour moi, au point de me dégoûter des
voyages, si elle ne se fût terminée par une représentation de Bouffé. Je
comptais ne passer qu'une demi-heure au spectacle; mais le jeu si vrai et si peu
fat de cet excellent acteur m'a retenu jusqu'à la fin. D'ailleurs j'attendais M.
C..., le père noble, avec lequel j'étais bien aise de causer. Je pensais que sa
raison profonde était le vrai remède à mon ennui: c'est ce qui est advenu. Nous
étions horriblement mal à l'orchestre: tout le monde se plaignait. Dans les
entractes, je me trouvais bien dupe de m'être fourré là. Voilà une des causes de
la décadence de l'art dramatique: on est si mal au théâtre, que le théâtre s'en
va.
M. C... ajoutait: « On aime mieux lire une tragédie de Shakespeare, que la
voir représenter; et, pour qui sait lire, le théâtre perd de son intérêt. Voyez
à Paris: les grands et légitimes succès sont à l'Ambigu- Comique, à la porte
Saint-Martin, dans les salles occupées par des spectateurs qui ne savent pas
lire. »
Pour les gens qui lisent, les romans et les journaux remplacent à demi le
théâtre. Il était la vie de la société, il y a soixante ans, du temps de Collé,
de Diderot, de Bachaumont (voir leurs Mémoires). Le grand changement qui s'opère
a plusieurs causes:
1° La sauvagerie générale; on aime mieux avoir du plaisir au coin de
son feu. Dès qu'on est hors de chez soi, il faut jouer une comédie fatigante, ou
perdre en considération.
2° On a vu Andromaque par Talma: on ne veut pas gâter un souvenir
brillant de génie.
3° On est horriblement mal dans les théâtres de Paris; or, depuis que la
gaieté s'est envolée, nous tenons au bien-être. Il s'écoulera peut-être trente
ans avant que la mode s'avise d'ordonner aux entrepreneurs de spectacle de faire
arranger leurs théâtres comme celui de l'Opéra-Italien à Londres; l'on y a des
fauteuils fort espacés.
4° Le spectacle et le dîner se font la guerre. Il faut dîner à la hâte, et,
au sortir de table, courir s'enfermer dans une salle échauffée par les
respirations. Pour bien des gens, cette seule cause suffit pour paralyser
l'esprit et le rendre incapable de goûter des plaisirs quelconques.
5° Pour peu qu'on ait d'imagination, on aime mieux lire Andromaque, et
choisir un moment où l'esprit se trouve régner en maître sur la guenille
qui lui est jointe. Quand on a le malheur de savoir par coeur les quinze ou
vingt bonnes tragédies, on lit des romans qui ont le charme de l'imprévu.
Il ne restera, je pense, à l'art dramatique que la comédie qui fait
rire. C'est que le rire vient de l'imprévu et de la soudaine
comparaison que je fais de moi à un autre.
C'est que ma joie est quadruplée par celle du voisin. Dans une salle remplie
jusqu'aux combles et bien électrisée, les lazzi d'un acteur aimé du public
renouvellent vingt fois le rire après le trait véritablement comique de la
pièce. Il faut donc voir jouer les comédies de Regnard, et non pas les
lire; il faut voir jouer Prosper et Vincent, le Père de la
débutante, et toutes les farces, plus certains petits drames: Michel
Perrin, le Pauvre Diable, Monsieur Blandin, etc.
A cette seule exception près, le théâtre s'en va.
6° Je ne parle que pour mémoire des expositions trop claires et autres
choses grossières auxquelles force la présence des enrichis.
Vers 1850 on ira à un théâtre parce qu'il offrira des stalles de deux pieds
de large séparées par de véritables bras de fauteuil, et, comme à l'Opéra de
Londres, le spectateur ne sera point obligé de retirer les jambes quand son
voisin rentre après les entractes. A chaque instant il seraloisible à l'heureux
spectateur d'aller prendre l'air dans un immense foyer; il sera sûr de ne pas
déranger ses voisins en regagnant sa place. La moitié des loges seront de petits
salons fermés par des rideaux, comme on le voit à Saint-Charles, à la Scala, et
dans tous les théâtres d'un pays où la civilisation n'est pas sortie de la
féodalité et ne demande pas tous ses plaisirs à une seule passion: la
vanité.
Lorsque, au moyen de précautions si simples, on aura assuré le bien-être
physique du spectateur, on lui offrira un acte de musique qui durera une
heure, une pantomime mêlée de danses, dans le genre de celles de Vigano (12),
une heure, et enfin un dernier acte de musique de cinq quarts d'heure. [12.
Milan, 1810 à 1816: Othello, la Vestale, Prométhée, le Chêne de Bénévent, etc.,
principaux chefs-d'oeuvre de ce grand artiste inconnu à Paris, et par conséquent
à l'Europe. La liberté de la presse et l'imprévu, non le talent de nos orateurs,
font qu'à Vienne, Berlin, Munich, on ne peut rien imprimer d'aussi amusant que
nos journaux.]
Dans les grandes occasions, le spectacle finira par un ballet comique qui ne
pourra durer plus de vingt minutes, et dont tous les airs seront pris dans des
opéras célèbres. Ce sera pour le public une occasion d'entendre les délicieuses
cantilènes de Cimarosa, Pergolèse, Paisiello, et autres grands maîtres que notre
goût pour le tapage d'orchestre nous fait trouver froids. Du temps des grands
peintres Coypel et Vanloo on accusait Raphaël d'être froid.
Quatre ou cinq fois par an, à l'occasion de certains événements mémorables,
on jouera la tragédie avec toute la pompe que l'on prodigue maintenant aux
ballets. Et la tragédie sera suivie d'un ballet comique.
Dans ce théâtre modèle, on admettra les électeurs, les membres de l'Institut,
les officiers de la garde nationale, enfin tous les gens qui offrent quelques
garanties, moyennant un abonnement annuel très peu cher. Il arrivera de là que
pour toutes sortes d'affaires on se donnera rendez-vous au théâtre, comme on
fait à Milan. Les femmes recevront des visites dans leurs loges. Le billet
d'entrée sera de cinq francs.
Les sixièmes loges, auxquelles on arrivera par un escalier à part,
s'ouvriront moyennant cinquante centimes (comme à Milan le loggione).
Tous les gens bruyants iront au loggione.
Je n'ai pas eu le temps d'aller à Clisson, dont bien me fâche; on m'assure
que le site est charmant. M. Cacault, ancien ministre de France à Rome, s'y
était retiré; et, d'après ses conseils, la ville, plusieurs fois brûlée dans le
cours des guerres civiles, a été rebâtie en briques et un peu dans le goût
italien.
M. de B... nous disait, ce soir, qu'on ne trouverait pas maintenant cent
paysans bretons pour faire la guerre civile, tandis qu'au commencement de la
Vendée, ce furent les paysans qui allèrent chercher les gentilshommes dans leurs
châteaux et les forcèrent de se mettre à leur tête.
Vannes, le 5 juillet.
---
Ce matin, à sept heures, j'ai quitté Nantes par la diligence, fort
satisfait de cette noble et grande ville. La colline sur laquelle elle est bâtie
procure à plusieurs de ses rues une pente admirable pour la salubrité comme pour
la beauté. Il y a même des aspects pittoresques vers une église neuve qui domine
l'Erdre. Quoique Nantes n'ait pas les beaux monuments gothiques qui fourmillent
à Rouen, elle a l'air infiniment plus noble.
Au sortir de Nantes, par la route de Vannes, on est bientôt abandonné par les
maisons de campagne, et l'on se trouve comme perdu au milieu d'une vaste bruyère
parfaitement stérile. C'est ainsi que nous avons fait les seize lieues les plus
tristes du monde jusqu'à La Roche-Bernard. Je désespérais du paysage, et ne me
donnais plus la peine de le regarder; j'étais sombre et découragé, et bien loin
de m'attendre à ce que j'allais voir, lorsque le conducteur m'a demandé si je
voulais descendre pour le passage de la Vilaine.
Il était déjà cinq heures du soir, le ciel était chargé de nuages noirs. En
descendant de voiture, je n'ai rien vu que de laid. Une pauvre maison se
présentait, j'y suis entré pour avoir du feu; on m'a offert un verre de cidre,
que j'ai accepté pour payer le dérangement que j'avais causé.
Je n'avais pas fait deux cents pas, que j'ai été surpris par une des scènes
naturelles les plus belles que j'aie jamais rencontrées. La route descend tout à
coup dans une vallée sauvage et désolée; au fond de cette vallée étroite, et qui
semble à cent lieues de la mer, la Vilaine était refoulée rapidement par la
marée montante. Le spectacle de cette force irrésistible, la mer envahissant
jusqu'aux bords cette étroite vallée, joint à l'apparence tragique des rochers
nus qui la bornent et du peu que je voyais encore de la plaine, m'a jeté dans
une rêverie animée bien différente de l'état de langueur où je me trouvais
depuis Nantes. Il va sans dire que j'ai senti l'effet et que j'en ai joui bien
avant d'en voir le pourquoi. Ce n'est même qu'en ce moment, en écrivant ceci,
que je puis m'en rendre compte. J'ai pensé au combat des Trente et au fort petit
nombre d'événements de l'histoire de Bretagne que je sais encore. Bientôt les
plus belles descriptions de Walter Scott me sont revenues à la mémoire. J'en
jouissais avec délices. La misère même du pays contribuait à l'émotion qu'il
donnait, je dirais même sa laideur: si le paysage eut été plus beau, il eût été
moins terrible, une partie de l'âme eût été occupée à sentir sa beauté. On ne
voit nullement la mer, ce qui rend plus étrange l'apparition de la marée.
Par cette fin de journée sombre et triste, le danger sérieux et laid semblait
écrit sur tous les petits rochers garnis de petits arbres rabougris qui
environnent cette rivière fangeuse. Les bateliers avaient beaucoup de peine à
faire entrer notre grosse diligence dans leur petit bateau. Comme La montée du
côté de Vannes est très rapide, j'ai vu que je pouvais avoir le plaisir d'être
seul encore assez longtemps. Deux fort jolies femmes de la classe ouvrière riche
ont pris aussi le parti de faire la montée à pied; mais je préfère de beaucoup
les sensations que me donne mon cigare, et je me tiens exprès à cinquante pas
d'elles et du vieux parent qui leur sert de chaperon. La plus âgée, veuve de
vingt-cinq ans, avait cependant un oeil fort vif et bonne envie de parler, et
sans doute, si j'avais eu dix ans de moins, je ne lui aurais pas préféré les
sensations tragiques que me donnaient les passages des romans de Walter Scott
qui me revenaient à la pensée. Je n'ai rien vu d'aussi semblable que le paysage
du bac de la Vilaine et l'Écosse désolée, triste, puritaine, fanatique, telle
que je me la figurais avant de l'avoir vue. Et j'aime mieux l'image que je m'en
faisais alors que la réalité; cette plate réalité, toute dégoûtante d'amour
exclusif pour l'argent et l'avancement, n'a pu chez moi détruire l'image
poétique.
Il faut noter qu'à six cents pas au-dessus de ce bac, à droite et du côté de
Nantes, on aperçoit, contre la pente du coteau couvert d'une sombre verdure, une
route tracée et dont la terre blanche marque une ligne au milieu des
broussailles. C'est à l'extrémité de cette ligne que l'on va commencer un pont
en fil de fer, qui passera à cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la
Vilaine. On m'a beaucoup parlé de ce pont à Vannes, mais sous le rapport
financier.
Après la longue montée que nous avons faite à pied et un peu par la pluie,
nous sommes arrivés à une auberge d'une exiguïté vraiment anglaise. Le toit de
la maison est à quinze pieds du sol; la salle à manger, au rez-de-chaussée, peut
avoir huit pieds de hauteur et dix pieds de long; mais les fenêtres à petits
carreaux de cette salle étaient garnis de fleurs charmantes.
Là, de jolies petites servantes bretonnes nous ont servi, avec toute la
bonhomie possible, un dîner passable, et il a bien fallu faire connaissance avec
les jeunes femmes. Dès lors, adieu à toutes les sensations tragiques. On parle
beaucoup du maître de la maison, qui est membre de la Légion d'honneur. Il est
allé à Vannes pour le jury. C'est un ancien soldat de la république, haut de six
pieds. La servante nous a montré avec respect la belle croix de son oncle
suspendue dans l'armoire au linge. Ce soldat de la république, né à l'autre bout
de la France et implanté sur les bords de la Vilaine, a dû être là dans une
sorte d'hostilité perpétuelle. Je me figure que, lorsqu'il se promène dans la
campagne, il a toujours son fusil sous prétexte de chasse. Au bout de dix ans,
quand on l'a vu sans peur, il y aura eu réconciliation avec les braves Bretons.
Walter Scott a peint souvent ce genre d'existence, auquel une petite pointe de
danger enlève la monotonie et toutes les petitesses bourgeoises qui font la vie
d'un aubergiste des environs de Bourges.
De la Vilaine à Vannes, le pays devient fort joli; il y a des arbres bien
verts, et souvent, pendant ces dix lieues de chemin nous avons aperçu
l'admirable baie du Morbihan. J'ai eu le courage de lire.
A Nantes, j'ai fait découdre le gros volume des Mémoires du cardinal de Retz,
de façon à l'avoir en feuilles, et je mets deux ou trois de ces feuilles dans un
portefeuille fort mince que l'on cache sous les coussins de la voiture.
Je vois pages 65 à 90, qu'en 1648, sous la minorité de Louis XIV, la France
se trouva vis-à-vis du gouvernement actuel: les impôts délibérés par une
assemblée de quatre cents membres suffisamment instruits, et la plupart non
nobles. Cette assemblée refusait l'impôt au premier ministre. Elle exigeait que
personne ne pût être retenu en prison plus de trois jours sans être interrogé,
et la cour était obligée d'y souscrire. La liberté de la presse était
suffisante, voir Marigny. La Fronde eût fort bien pu amener l'établissement de
ce régime.
Mazarin ne connaissait d'autre pouvoir que le despotisme tel qu'il l'avait vu
à la cour des petits princes d'Italie. Il l'emporta; le grand Condé et le
cardinal de Retz furent jetés en prison, et quelques années plus tard Louis XIV
réalisa ce pouvoir italien. Ainsi, même à compter le pouvoir absolu depuis 1653,
il n'a duré que cent quarante ans en France, de 1653 à 1793, sous Louis XIV,
Louis XV et Louis XVI.
En 1649, le grand Condé put se faire roi, en établissant que l'impôt serait
voté tous les ans par les quatre cents membres du parlement. Il le désira; mais
la maturité de sens lui manqua pour voir bien nettement cette possibilité et
pour tirer parti des circonstances. D'ailleurs, la grandeur de sa naissance lui
donnait des moments de folie.
Quoique perdu de fatigue en arrivant à Vannes, j'ai demandé où était le canal
qui conduit à la mer. La descente est pittoresque; le chemin côtoie dans la
ville une ancienne fortification et un fossé qui est à vingt pieds en contrebas.
Arrivé au canal, je me suis mis à marcher avec intrépidité; j'avais besoin de
voir la mer, mais j'étais fatigué au point de me coucher par terre. Dans le
petit port de mer, me disais-je, je louerai un cheval ou un âne pour remonter à
la ville. A une distance énorme, j'ai trouvé une dame qui évidemment se
promenait avec un homme qui lui était cher. La nuit tombait, il n'y avait âme
qui vive sous les arbres le long de ce canal, j'ai donc été obligé de demander
au monsieur, du ton le plus doux que j'ai pu trouver, si j'arriverais bientôt à
la mer. Il m'a répondu qu'il y avait encore une lieue et demie.
J'avoue que j'ai été atterré de mon ignorance, je m'étais figuré que Vannes
était presque sur la mer. Je me suis assis désespéré sur une grosse pierre.
Quand on est de cette ignorance-là, me disais-je, il faut au moins avoir le
courage de questionner les passants. Mais je dois avouer cette maladie: j'ai une
telle horreur du vulgaire que je perds tout le fil de mes sensations, si en
parcourant des paysages nouveaux (et c'est pour cela que je voyage) je suis
obligé de demander mon chemin. Pour peu que l'homme qui me répond soit
emphatique et ridicule, je ne pense plus qu'à me moquer de lui, et l'intérêt du
paysage s'évanouit pour toujours. J'ai perdu bien des plaisirs à ... près de
Saint-Flour, parce que j'étais en société forcée avec un savant de province qui
appelait Clovis Clod-Wigh, et partait de là pour dogmatiser sur l'histoire des
anciens Gaulois avant les invasions des barbares. Je m'amusais à lui faire dire
des sottises, et à lui voir trouver au huitième siècle le principe des usages
qui nous gouvernent aujourd'hui. Au fait c'était moi qui étais le sot,
j'oubliais de regarder un beau pays où je ne retournerai plus.
Sur les bords solitaires du canal de Vannes, j'aurais donné beaucoup d'argent
pour voir arriver une charrette, j'étais réellement hors d'état de faire cent
pas. Si les bords de ce canal n'eussent pas été aussi humides, je me serais mis
à dormir pour un quart d'heure. Enfin il a bien fallu remonter à la ville, mais
en m'asseyant toutes les cinq minutes. J'ai trouvé un matelot qui arrangeait sa
barque; il m'a pris, je crois, pour un voleur, quand je l'ai prié de me vendre
un verre de vin; car je voyais une bouteille dans la barque. L'excès de la
fatigue ne me laissait pas le temps d'être poli, et il a eu l'air fort surpris
quand je l'ai payé.
Je suis arrivé à l'auberge pour le souper à table d'hôte; tous ces messieurs
étaient fort occupés des dépenses du pont sur la Vilaine, estimées neuf cent
mille francs, et qui s'élèveront, dit-on, à plus d'un million et demi. Ces
voyageurs avaient l'air pénétré de respect en prononçant le nom de ces sommes
considérables. Rien n'est plaisant, selon moi, comme la physionomie d'un
provincial nommant des sommes d'argent; et ensuite, après un petit silence,
avançant la lèvre inférieure avec un hochement de tête. Ces messieurs,
d'ailleurs gens d'esprit, prétendent qu'on va rappeler dans le pays M. Lenoir,
l'ingénieur en chef qui avait fait le devis, montant à neuf cent mille francs.
Je fais grâce au lecteur de toutes les calomnies, du moins je dois le croire,
dont cette somme si respectable de un million cinq cent mille francs a été le
signal.
On a passé ensuite à la haute politique; il est imprudent d'envoyer dans ces
contrées des régiments dont les officiers sont liés naturellement avec les
gentilshommes du pays. Ici, la conversation a été tout à fait dans le genre de
celles de Waverley, et fort intéressante pour moi.
Cette admirable journée de voyage, si remplie de sensations imprévues depuis
la Vilaine, n'a fini qu'à une heure du matin par un vin chaud auquel nous avons
fait grand honneur. J'écoutais un négociant du pays, homme fort instruit dans la
religion du serpent ou ophique; il me donnait des renseignements sur les
fameuses pierres de Carnac, que je dois aller voir demain matin.
Suivant ce monsieur, l'oppidum gaulois si longuement assiégé par l'armée de
César, a été remplacé par Locmariaker. Ce chétif village occupe le site de
Dorioricum. J'ai vu le matin, avant de partir, la cathédrale de Vannes, où se
trouvent les tombeaux de saint Vincent Ferrier et de l'évêque Bertin.
Auray, le 6 juillet.
---
Ce matin, à cinq heures, en partant de Vannes, pour Auray, il faisait un
véritable temps druidique. D'ailleurs la fatigue d'hier me disposait
admirablement à la sensation du triste. Un grand vent emportait de gros nuages
courant fort bas dans un ciel profondément obscurci; une pluie froide venait par
rafales, et arrêtait presque les chevaux. Sur quoi je me suis endormi
profondément. A Auray, j'ai trouvé un petit cabriolet qui ne me défendait
nullement contre ce climat ennemi de l'homme; et le conducteur du cabriolet
était plus triste que le temps. Nous nous sommes mis en route. De temps à autre,
j'apercevais un rivage désolé; une mer grise brisait au loin sur de grands bancs
de sable, image de la misère et du danger. Il faut convenir qu'au milieu de tout
cela, une colonne corinthienne eût été un contresens. En passant près de quelque
petite église désolée, il eût fallu entendre moduler peu distinctement, par
l'orgue, quelque cantilène plaintive de Mozart.
Mon guide, silencieux et morose, dirigeait son mauvais cabriolet sur le
clocher du village d'Erdéven, au nord-ouest de l'entrée de cette fatale
presqu'île de Quiberon, où des Français mirent à mort légalement tant de
Français qui se battaient contre la patrie.
Si l'on peut perdre de vue la catastrophe sinistre qui suivit l'affaire, on
voit que, militairement parlant, elle présenta la lutte de l'ancienne guerre
contre la nouvelle.
L'aspect général du pays est morne et triste; tout est pauvre, et fait songer
à l'extrême misère; c'est une plaine dont quelques parties sont en culture :
celles-là sont entourées de petits murs en pierres sèches.
A cinq cents pas du triste village d'Erdéven, près de la ferme de Kerzerho,
on commence à apercevoir de loin des blocs de granit, dominant les haies et les
murs en pierres sèches. A mesure qu'on approche, l'esprit est envahi par une
curiosité intense. On se trouve en présence d'un des plus singuliers problèmes
historiques que présente la France. Qui a rassemblé ces vingt mille blocs de
granit dans un ordre systématique ?
Je me disais : Si quelque savant découvre jamais ce secret qui probablement
est perdu pour toujours, mon âme aura la vue de moeurs barbares. Je trouverai un
culte atroce et des guerriers braves autant que stupides dominés par des prêtres
hypocrites. N'est-ce pas dans ce même pays que, de nos jours, un paysan se
battait avec fureur, parce qu'on lui avait persuadé que le décret de la
Convention sur le divorce l'obligeait à se séparer de sa femme qu'il adorait ?
Bientôt nous sommes arrivés à plusieurs lignes parallèles de blocs de granit.
J'ai compté, en recevant sur la figure une pluie froide qui s'engouffrait dans
mon manteau, dix avenues formées par onze lignes de blocs (un bloc de granit
isolé s'appelle un peulven). Les blocs les plus grands ont quinze ou
seize pieds; vers le milieu des avenues ils n'ont guère plus de cinq pieds, et
le plus grand nombre ne s'élève pas au-dessus de trois pieds. Mais, souvent, au
milieu de ces pygmées, on trouve tout à coup un bloc de neuf à dix pieds. Aucun
n'a été travaillé; ils reposent sur le sol; quelques-uns sont enterrés de cinq à
six pouces, d'autres paraissent n'avoir jamais été remués : on les a laissés
perçant la terre, là où la nature les avait jetés.
Il faut observer que cette construction n'a pas coûté grand-peine; le
territoire d'Erdéven, comme celui de Carnac, se compose d'un vaste banc de
granit, à peine recouvert d'un peu de terre végétale.
Ces avenues ont près de cinq cents toises de longueur; elles semblent se
diriger vers un monticule à peu près circulaire, haut de vingt-cinq pieds,
aplati à son sommet. Les avenues touchent à sa base, et, le laissant à gauche,
elles continuent en ligne droite pendant quelques centaines de pieds. Elles
arrivent à un petit lac ou mare; pour l'éviter, elles s'écartent légèrement
vers-le nord-est, puis reprennent jusqu'à cent toises au-delà leur direction
première. Vers l'est, la hauteur des blocs augmente sensiblement; les avenues
finissent à un peu moins de neuf cents toises de Kerzerho. Il y a là un
tumu1us (13). [13. Pour peu que le lecteur trouve dignes d'attention les
monuments celtiques ou druidiques, je l'engage à apprendre ces cinq mots par
coeur: Menhir, Peulven, Dolmen, Tumulus, Galgal. Menhir, c'est le
nom que l'on donne en Bretagne à ces grandes pierres debout, beaucoup plus
longues que larges. Peulven indique les pierres debout de médiocre
grandeur. Un Dolmen, littéralement table de pierre, n'est
quelquefois qu'une pierre verticale qui en supporte une autre dans une position
horizontale, comme un T majuscule. Souvent plusieurs pierres verticales
soutiennent une seule pierre horizontale. Tout le monde sait que par le mot
latin Tumulus on désigne des monticules de terre élevés de mains
d'hommes, et qu'on suppose recouvrir une sépulture. Galgal est une
éminence artificielle composée en majeure partie de pierres ou de cailloux
amoncelés.]
Cette antique procession de pierres profite de l'émotion que donne le
voisinage d'une mer sombre.
Nous sommes allés, toujours par la pluie, au misérable village d'Erdéven,
pour faire allumer un fagot et donner quelques poignées de grain au malheureux
cheval. De là, la pluie et le vent redoublant, nous avons gagné Carnac. J'y ai
trouvé d'autres lignes de blocs de granit tellement semblables à ceux d'Erdéven,
que, pour les décrire, il faudrait employer les mêmes paroles. Elles vont de
l'ouest à l'est.
Le pays de Carnac et d'Erdéven était peut-être une terre sacrée; puisque,
après tant de siècles, il est encore couvert d'un si grand nombre de blocs de
granit dérangés de leur position naturelle par la main de l'homme.
Comme la pierre de Couhard d'Autun, comme les aqueducs romains près de Lyon,
toutes ces lignes de blocs de granit ont servi de carrières aux paysans. On a
détruit plus de deux mille pierres dans les environs de Carnac depuis peu
d'années; la culture, ranimée par la révolution, même sur cette côte sauvage,
les emploie à faire des murs en pierres sèches. La population d'Erdéven étant
plus pauvre que celle de Carnac, elle a détruit moins de blocs de granit.
J'oubliais de noter qu'aucun de ces blocs ne semble avoir été ni taillé ni
même dégrossi; beaucoup ont douze pieds de haut sur sept à huit de diamètre.
L'unique beauté, aux yeux des constructeurs barbares, ou plutôt le rite prescrit
par la religion, était peut-être de les faire tenir sur le plus petit bout,
c'est-à-dire de la façon la moins naturelle.
Les habitants de ce pays paraissent tristes et renfrognés. J'ai demandé ce
que l'on pensait d'un monument si étrange. L'on m'a répondu, comme s'il se fut
agi d'un événement d'hier, que saint Cornely, poursuivi par une armée de païens,
se sauva devant eux jusqu'au bord de la mer. Là, ne trouvant pas de bateau, et
sur le point d'être pris, il métamorphosa en pierres les soldats qui le
suivaient.
-- Il paraît, ai-je répondu, que ces soldats étaient bien gros, ou bien ils
enflèrent beaucoup et perdirent leur forme avant d'être changés en pierres. Sur
quoi, regard de travers.
Aucune des explications que les savants ont données n'est moins absurde que
celle des paysans:
1) Ces avenues marquent un camp de César; les pierres étaient destinées à
maintenir ses tentes contre les vents furieux qui règnent sur cette plage.
2) Ce sont de vastes cimetières: les plus gros blocs marquent le tombeau des
chefs; les simples soldats n'ont eu qu'une pierre de trois pieds de haut.
Apparemment que les tumulus coniques répandus çà et là autour des avenues
indiquent les rois. Ne voit-on pas dans Ossian que l'on n'enterre jamais un
guerrier sans élever sur sa tombe une pierre grise?
Comme il y avait bien vingt mille pierres dans ces lignes orientées, il a
fallu vingt mille morts. Nos aïeux plantaient une pierre pour indiquer tous les
lieux remarquables, et non pas seulement les tombeaux; cet usage était fort
raisonnable.
3) La mode, qui octroie une réputation de savant à l'inventeur de l'absurdité
régnante, veut aujourd'hui, en Angleterre, que ces avenues soient les restes
d'un temple immense, monument d'une religion qui a régné sur toute la terre, et
dont le culte s'adressait au serpent. Le malheur de cette supposition,
c'est que personne jusqu'ici n'a ouï parler de ce culte universel.
Toutes les religions, excepté la véritable, celle du lecteur, étant fondées
sur la peur du grand nombre et l'adresse de quelques-uns, il est tout simple que
des prêtres rusés aient choisi le serpent comme emblème de terreur. Le serpent
se trouve en effet dans les premiers mots de l'histoire de toutes les religions.
Il a l'avantage d'étonner l'imagination bien plus que l'aigle de Jupiter,
l'agneau du christianisme ou le lion de saint Marc. Il a pour lui !'étrangeté de
sa forme, sa beauté, le poison qu'il porte, son pouvoir de fascination, son
apparition toujours imprévue et quelquefois terrible; par ces raisons le serpent
est entré dans toutes les religions, mais il n'a eu l'honneur d'être le Dieu
principal d'aucune.
Supposons pour un instant que la religion ophique ait existé, comment
prouver que les longues rangées de blocs granitiques d'Erdéven et de Carnac nous
offrent un dracontium, ou temple de cette religion ? La réponse est
victorieuse et toute simple; les sinuosités des lignes de peulvens représentent
les ondulations d'un serpent qui rampe. Ainsi le temple est en même temps la
représentation du dieu.
Il est certain que la religion ou un despote commandant à des milliers de
sujets ont seuls pu élever un monument aussi gigantesque; mais le premier peuple
que trouve l'histoire réelle sur le sol de la Bretagne, ce sont les Gaulois de
César, et vous savez que les chevaliers d'aristocratie des Gaulois) étaient
remplis de fierté et de susceptibilité. Cela prouve, selon moi, que
depuis des siècles il n'y avait pas eu en ce pays de despote puissant. Comment
les coeurs ne seraient-ils pas restés avilis pour une longue suite de siècles,
après un despote, et par l'effet des maximes qu'il aurait laissées dans l'esprit
des peuples ?
A défaut de monuments, la bassesse des âmes ne marque-t-elle pas l'existence
du despotisme ? Voyez l'Asie. C'est donc à une religion qu'il faut attribuer
toutes ces pierres levées que l'on rencontre en France et en Angleterre.
Ce qu'il y a de bien singulier, c'est que César, qui a fait la guerre dans
les environs de Locmariaker, ne parle en aucune façon des lignes de granit de
Carnac et d'Erdéven. C'est dans des lettres d'évêques, qui les proscrivent comme
monuments d'une religion rivale, que l'histoire en trouve la première mention.
Plus tard, on voit une ordonnance de Charlemagne qui prescrit de les détruire.
Ces longues lignes de granit ont-elles été arrangées dans l'intervalle de
huit cent cinquante années, qui s'est écoulé entre l'expédition de César dans
les Gaules et Charlemagne ?
Mais un grand nombre d'inscriptions semble indiquer que les Gaulois
adoptaient assez rapidement les dieux romains (14). [14. Recueil de panégyriques
prononcés vers le quatrième siècle.] Ne pourrait-on pas en conclure que la
religion des druides commençait à vieillir?
Les monuments d'Erdéven et de Carnac sont-ils antérieurs à César ? sont-ils
antérieurs même aux druides ?
En les examinant, ma pensée était remplie du peu de pages que César consacre
à ces prêtres habiles; car je n'admets aucun témoignage moderne, tant est
violent mon mépris pour la logique des savants venus après le quinzième
siècle. Je vais transcrire quelques pages de César; les lecteurs que la
physionomie morale de nos aïeux n'intéresse point les passeront; les autres
aimeront mieux trouver ici ces paragraphes de César que d'aller les chercher
dans le sixième livre de la Guerre des Gaules.
« § 13. Il n'y a que deux classes d'hommes dans la Gaule qui soient comptées
pour quelque chose, car la multitude n'a guère que le rang des esclaves, elle
n'ose rien par elle-même, et n'est admise à aucun conseil. La plupart des
Gaulois de la basse classe, accablés de dettes, d'impôts énormes et de vexations
de tout genre de la part des grands, se livrent eux-mêmes comme en servitude à
des nobles qui exercent sur eux tous les droits des maîtres sur les esclaves. Il
y a donc deux classes privilégiées: les druides et les chevaliers.
« Les druides, ministres des choses divines, peuvent seuls faire les
sacrifices publics et particuliers, ils sont les interprètes des doctrines
religieuses. Le désir de s'instruire attire auprès d'eux un grand nombre de
jeunes gens qui les tiennent en grande vénération. Bien plus, les druides
connaissent de presque toutes les contestations publiques et privées.
« Si quelque crime a été commis, si un meurtre a eu lieu, s'il s'élève un
débat sur un héritage ou sur des limites, ce sont les druides qui statuent; ils
distribuent les récompenses et les punitions (15) [15. Ainsi les druides sont
maîtres des tribunaux, et distribuent les croix. Ce pouvoir préparait celui des
évêques.] Si un particulier ou un homme public ose ne point déférer à leur
décision, ils lui interdisent les sacrifices; c'est chez les Gaulois la punition
la plus grave. Ceux qui encourent cette interdiction sont regardés comme impies
et criminels; tout le monde fuit leur abord et leur entretien, on semble
craindre la contagion du mal dont ils sont frappés; tout accès en justice leur
est refusé, et ils n'ont part à aucun honneur. « Les druides n'ont qu'un seul
chef dont l'autorité est sans bornes. « A sa mort, le plus éminent en dignité
lui succède; ou, si plusieurs ont des titres égaux, il y a élection, et le
suffrage des druides décide entre eux. Quelquefois la place est disputée par les
armes. A une certaine époque de l'année, les druides s'assemblent dans un lieu
consacré sur la frontière des pays des Carnutes. Ce pays passe pour le
point central de toute la Gaule. Là se rendent de toutes parts ceux qui ont des
différends, et ils obéissent aux jugements et aux décisions des druides.
« On croit que cette religion a pris naissance dans la Bretagne
(l'Angleterre), et qu'elle fut de là transportée dans la Gaule. De nos jours
ceux qui veulent en avoir une connaissance plus approfondie passent
ordinairement dans cette île pour s'en instruire.
« § 14. Les druides ne vont point à la guerre et ne payent aucun des tributs
imposés aux autres Gaulois; ils sont exempts du service militaire et de toute
espèce de charges (16) [16. Les prêtres du dixième siècle et des plus beaux
temps du christianisme n'avaient qu'une position fort inférieure à celle des
druides. Ce corps paraît avoir résolu parfaitement le problème de l'égoïsme].
Séduits par de si grands privilèges, beaucoup de Gaulois viennent auprès d'eux
de leur propre mouvement, ou y sont envoyés par leurs proches. On enseigne aux
néophytes un grand nombre de vers, et il en est qui passent vingt années dans
cet apprentissage. Il n'est pas permis de confier ces vers à l'écriture. Dans la
plupart des autres affaires publiques et privées, les Gaulois se servent des
lettres grecques. Je vois deux raisons de cet usage des druides: l'une,
d'empêcher que leur science ne se répande dans le vulgaire; et l'autre, que
leurs disciples, se reposant sur l'écriture, ne négligent leur mémoire; car il
arrive presque toujours que le secours des livres fait que l'on s'applique moins
à apprendre par coeur. Une croyance que les druides cherchent surtout à établir,
c'est que les âmes ne périssent point, et qu'après la mort elles passent d'un
corps dans un autre. Cette idée leur paraît singulièrement propre à inspirer le
courage, en éloignant la crainte de la mort. Le mouvement des astres,
l'immensité de l'univers, la grandeur de la terre, la nature des choses, la
force et le pouvoir des dieux immortels, tels sont, en outre, les sujets de
leurs discussions et des leçons qu'ils font à la jeunesse. »
César, passé maître en toute tromperie, a écrit sur les Gaulois ce qu'il lui
convenait de faire croire aux Romains; mais je ne vois pas quel intérêt il
pouvait avoir à tromper la bonne compagnie de Rome sur les druides. Pourrait-on
soupçonner ici quelque sarcasme indirect, comme dans les Moeurs des
Germains de Tacite?
César est plus connu des paysans de France que tous les souverains obscurs
qui, dix ou quinze siècles plus tard, ont régné sur eux. Malheur à qui doute
d'un camp de César! Dans ce moment, les savants bretons sont animés d'une haine
violente contre cet étranger qui eut l'indignité de faire pendre une quantité de
sénateurs de Darioricum (Vannes ou Locmariaker).
Les Gaulois comptaient le temps par les nuits. Cet usage subsiste encore dans
beaucoup de patois de France, et les Anglais disent fortnight pour quinze
jours. Cet usage est un reste du culte de la lune.
Hier soir, en arrivant à Auray, j'ai remarqué plusieurs cabriolets de
campagne sur lesquels était entassée toute une famille, quelquefois jusqu'à six
personnes; un malheureux cheval à longue crinière sale traînait tout cela.
Derrière le cabriolet était lié un matelas, et une marmite se balançait sous
l'essieu, tandis que trois ou quatre paniers étaient attachés aux côtés du
cabriolet.
-- C'est l'époque des déménagements? ai-je dit à mon guide.
-- Eh non! monsieur, c'est pour quelque grâce reçue.
-- Que voulez-vous dire ?
-- Eh! monsieur, c'est un pèlerinage à notre patronne sainte Anne.
Et alors le guide m'a fait l'histoire d'une petite chapelle, située à deux
lieues d'Auray, dédiée à sainte Anne, et à laquelle on se rend de toutes les
parties de la Bretagne.
Le soir, en assistant à mon souper, l'hôtesse m'a expliqué que la Bretagne
devait le peu de bonne récoltes qu'elle voit encore dans ces temps malheureux et
impies à la protection de sa bonne patronne sainte Anne, qui veille sur elle du
haut du ciel.
-- C'est à cause d'elle, a-t-elle ajouté, qu'en 1815 les Russes ne sont pas
venus nous piller. Qui les empêchait d'arriver?
-- Oui, oui, m'a dit, dès que l'hôtesse a été partie, un demi-monsieur qui
soupait à trois pas de moi à une grande table de vingt-cinq couverts chargée de
piles d'assiettes, et qui n'avait réuni que nous deux; oui, oui, elle ne dit
pas, la bonne madame Blannec, que cette petite chapelle de Sainte-Anne-d'Auray a
rapporté l'an passé jusqu'à trente livres à M. l'évêque.
En un mot, mon interlocuteur n'était rien moins qu'un ultra-libéral,
qui voit dans la religion et les fraudes jésuitiques la source de tous nos maux
politiques. Ainsi est la Bretagne, du moins celle que j'ai vue: fanatiques,
croyant tout, ou gens ayant mille francs de rente, et fort en colère contre les
auteurs de la guerre civile de 93.
La partie de la Bretagne où l'on parle breton, d'Hennebont à Josselin et à la
mer, vit de galettes de farine de sarrasin, boit du cidre et se tient absolument
aux ordres du curé. J'ai vu la mère d'un propriétaire de ma connaissance, qui a
cinquante mille livres de rente, vivre de galettes de sarrasin, et n'admettre
pour vrai que ce que son curé lui donne comme tel.
A peine les soldats qui ont servi cinq ans sont-ils de retour au pays, qu'ils
oublient bien vite tout ce qu'ils ont appris au régiment et les cent ou deux
cents mots de français qu'on leur avait mis dans la tête.
Ce peuple curieux et d'une si grande bravoure mériterait que le gouvernement
établit, au centre de la partie la plus opiniâtre, deux colonies de sages
Alsaciens. Le brave demi-paysan dont je traduis ici la conversation m'a avoué en
gémissant que la langue bretonne tend à s'éteindre.
-- Dans combien de paroisses, lui ai-je dit, le curé prêche-t-il en breton?
Je faisais là une de ces questions qui sont le triomphe des préfets; mon
brave homme, qui ne savait que ce qu'il avait observé par lui-même, n'a
pu me répondre.
J'ai écrit sous sa dictée, et en breton, les huit où dix questions que je
puis être dans le cas d'adresser à des paysans durant mon passage en ce pays. Le
breton c'est le kimri.
J'ai un talent marqué pour m'attirer la bienveillance et même la confiance
d'un inconnu. Mais, au bout de huit jours, cette amitié diminue rapidement et se
change en froide estime.
Lorient, le 7 juillet.
---
Ce matin, de bonne heure, j'étais sur la route de la chapelle
Sainte-Anne. Cette route est mauvaise et la chapelle insignifiante; mais ce que
je n'oublierai jamais, c'est l'expression de piété profonde que j'ai trouvée sur
toutes les figures. Là, une mère qui donne une tape à son petit enfant de
quatre ans a l'air croyant. Ce n'est pas que l'on voie de ces yeux
fanatiques et flamboyants, comme à Naples devant les images de
saint Janvier quand le Vésuve menace. Ce matin je trouvais chez tous mes voisins
ces yeux ternes et résolus qui annoncent une âme opiniâtre. Le costume des
paysans complète l'apparence de ces sentiments; ils portent des pantalons et des
bleues d'une immense largeur, et leurs cheveux blond pâle sont taillés en
couronne, à la hauteur du bas de l'oreille.
C'est ici que devraient venir chercher des modèles ces jeunes peintres de
Paris qui ont le malheur de ne croire à rien, et qui reçoivent d'un ministre
aussi ferme qu'eux dans sa foi l'ordre de faire des tableaux de miracles, qui
seront jugés au Salon par une société qui ne croit que par politique. Les
expressions de caractère bien plus que de passion passagère, que j'ai
remarquées à la chapelle de Sainte Anne, ne peuvent être comparées qu'à
certaines figures respirant le fanatisme résolu et cruel, que j'ai vues à
Toulouse.
J'ai été extrêmement content des paysages de Landevant à Hennebont et à
Lorient. Souvent j'apercevais des forêts dans le lointain. Ces paysages bretons
humides et bien verts me rappellent ceux d'Angleterre. En France, le contour que
les forêts tracent sur le ciel est composé d'une suite de petites pointes; en
Angleterre ce contour est formé par de grosses masses arrondies. Serait-ce qu'il
y a plus de vieux arbres en Angleterre?
Voici les idées qui m'occupaient dans la diligence d'Hennebont à Lorient.
Je ne sais si le lecteur sera de mon avis; le grand malheur de l'époque
actuelle, c'est la colère et la haine impuissante. Ces tristes sentiments
éclipsent la gaieté naturelle au tempérament français. Je demande qu'on se
guérisse de la haine, non par pitié pour l'ennemi auquel on pourrait faire du
mal, mais bien par pitié pour soi-même. Le soin de notre bonheur nous
crie: Chassez la haine et surtout la haine impuissante (17). [17. Ce qui
vieillit le plus les femmes de trente ans, ce sont les passions haineuses qui se
peignent sur leurs figures. Si les femmes amoureuses de l'amour vieillissent
moins, c'est que ce sentiment dominant les préserve de la haine
impuissante.]
J'ai entendu dire au célèbre Cuvier, dans une de ces soirées curieuses où il
réunissait à ses amis français l'élite des étrangers: « Voulez-vous vous guérir
de cette horreur assez générale qu'inspirent les vers et les gros insectes,
étudiez leurs amours; comprenez les actions auxquelles ils se livrent toute la
journée sous vos yeux pour trouver leur subsistance. »
De cette indication d'un homme raisonnable par excellence j'ai tiré ce
corollaire qui m'a été fort utile dans mes voyages: Voulez-vous vous guérir de
l'horreur qu'inspire le renégat vendu au pouvoir, qui examine votre passeport
d'un oeil louche, et cherche à vous dire des choses insultantes s'il ne peut
parvenir à vous vexer plus sérieusement, étudiez la vie de cet homme. Vous
verrez peut-être qu'abreuvé de mépris, que poursuivi par la crainte du bâton ou
du coup de poignard, comme un tyran, sans avoir le plaisir de commander comme
celui-ci, il ne cesse de songer à la peur qui le ronge qu'au moment où il peut
faire souffrir autrui. Alors, pour un instant, il se sent puissant et le
fer acéré de la crainte cesse de lui piquer les reins.
J'avouerai que tout le monde n'est pas exposé à recevoir les insolences d'un
homme de la police étrangère; on peut ne pas voyager, ou borner ses courses à
l'aimable T***. Mais, depuis que la bataille de Waterloo nous a lancés en France
sur le chemin de la liberté, nous sommes fort exposés entre nous à l'affreuse et
contagieuse maladie de la haine impuissante.
Au lieu de haïr le petit libraire du bourg voisin qui vend l'Almanach
populaire, disais-je à mon ami M. Ranville, appliquez-lui le remède indiqué
par le célèbre Cuvier: traitez-le comme un insecte. Cherchez quels sont
ses moyens de subsistance; essayez de deviner ses manières de faire l'amour.
Vous verrez que s'il réclame à tout bout de champ contre la noblesse, c'est tout
simplement pour vendre des almanachs populaires; chaque exemplaire vendu lui
rapporte deux sous, et, pour arriver à son dîner qui lui en coûte trente, il
faut qu'il ait vendu quinze almanachs dans sa journée. Vous n'y songez pas,
monsieur Ranville (*) [* « Vous ne croyez pas à ce détail, monsieur Ranville ».
Correction de Stendhal sur l'exemplaire Primoli.], vous qui avez onze
domestiques et six chevaux.
Je dirai au petit libraire qui rougit de colère, et regarde son fusil de
garde national quand la femme de chambre du château lui rapporte les
plaisanteries que le brillant Ernest de T***. se permettait la veille contre ces
hommes qui travaillent pour vivre:
Traitez le brillant Ernest comme un insecte; étudiez ses manières de faire
l'amour. Il essayait de parvenir à des phrases brillantes d'esprit, parce qu'il
cherche à plaire à la jeune baronne de Malivert, dont le coeur lui est disputé
par l'ingénieur des ponts et chaussées, employé dans l'arrondissement. La jeune
baronne, qui est fort noble, a été élevée dans une famille excessivement ultra;
et d'ailleurs en cherchant à ridiculiser les gens qui travaillent pour vivre,
Ernest a le plaisir de dire indirectement du mal de son rival l'ingénieur.
Si le petit libraire qui vend des Almanachs populaires dans ce petit
bourg de quatorze cents habitants a eu la patience de suivre mon raisonnement et
de reconnaître la vérité de tous les faits que j'ai cités successivement il
trouvera au bout d'un quart d'heure qu'il a moins de haine impuissante
pour le brillant Ernest de T***.
D'ailleurs M. Ranville ne peut pas plus détruire le libraire que le libraire
détruire le riche gentilhomme. Toute leur vie ils se regarderont de
travers et se joueront des tours. Le libraire tue tous les lièvres.
Je pense toutes ces choses depuis que je me suis appliqué à ne pas me ravaler
jusqu'à ressentir de la colère contre les pauvres diables qui passent leur vie à
mâcher le mépris, et qui, à l'étranger, visent mon passeport. Ensuite
j'ai cherché à détruire chez moi la haine impuissante pour les gens bien élevés
que je rencontre dans le monde et qui gagnent leur vie, ou qui plaisent aux
belles dames, en essayant de donner des ridicules aux vérités qui me semblent
les plus sacrées, aux choses pour lesquelles il vaut la peine de vivre et de
mourir.
Il n'y a pas un an que, pour me donner la patience de regarder la figure d'un
homme qui venait de prouver que Napoléon manquait de courage personnel, et que
d'ailleurs il s'appelait Nicolas, j'examinai si cet homme est Gaël ou
Kimri; le monstre était Ibère.
Le Gaël, comme nous l'avons vu à Lyon, a des formes arrondies, une grosse
tête large vers les tempes; il n'est pas grand, il a un fonds de gaieté et de
bonne humeur constante.
Le Kimri rit peu; il a une taille élégante, la tête étroite vers les tempes,
le crâne très développé, les traits fort nobles, le nez bien fait.
A peine s'est-on élancé dans l'étude des races que la lumière manque, on se
trouve comme dans un lieu obscur. Rien n'est pis, selon moi, que le manque de
clarté; cette faculté si précieuse aux gens payés pour prêcher l'absurde. Quant
à nous, qui essayons d'exposer une science parfaitement nouvelle, nous devons
tout sacrifier à la clarté, et il faut avoir le courage de ne pas mépriser les
comparaisons les plus vulgaires.
Tout le monde sait ce que c'est qu'un chien de berger. On connaît le chien
danois, le lévrier au museau pointu, le magnifique épagneul. Les amateurs savent
combien il est rare de trouver un chien de race pure. Les animaux dégradés qui
remplissent les rues proviennent du mélange fortuit de toutes les races: souvent
ces tristes êtres sont encore abâtardis par le manque de nourriture et par la
pauvreté.
Malgré le désagrément de la comparaison, ce que nous venons de dire de
l'espèce canine s'applique exactement aux races d'hommes, seulement comme un
chien vit quinze ans et un homme soixante, depuis six mille ans que dure le
monde, les chiens ont eu quatre fois plus de temps que nous pour modifier leurs
races. L'homme n'est parvenu qu'à deux variétés bien distinctes, le nègre et le
blanc; mais ces deux êtres ont à peu près la même taille et le même poids.
La race canine, au contraire, a produit le petit chien haut de trois pouces,
et le chien des Pyrénées haut de trois pieds.
Toutes ces idées que je viens d'exposer si longuement, je les avais avant
d'arriver en Bretagne, et elles augmentaient mon désir de voir ce pays.
Je me disais que c'est surtout en cette région reculée que l'on peut espérer
de trouver des êtres de race pure. Comment le paysan des autres parties de la
France pourrait-il vivre et se plaire dans un village du Morbihan, où tout le
monde parle breton et vit de galettes de sarrasin ?
Cependant, après le beau paysage de la Vilaine, j'ai dîné vers le haut de la
montée, au nord du fleuve, chez un aubergiste, membre de la Légion d'honneur, et
qui est venu là de bien loin. A Lorient, j'ai trouvé que le seul des négociants
de la ville auquel j'ai eu affaire était né à Briançon, dans les Hautes-Alpes.
Les enfants de ce négociant ont une chance pour être des hommes distingués: le
croisement; mais probablement ils n'appartiendront pas d'une manière bien
précise à une race distincte; ils ne seront ni Gaëls, ni Kimris,
ni Espagnols ou Ibères; car les Ibères ont remonté le rivage de la mer
jusqu'à Brest.
Lorsque l'on cherche à distinguer dans un homme la race Gaël, Kimri, ou
Ibère, il faut considérer à la fois les traits physiques de sa tête et de son
corps, et la façon dont il s'y prend d'ordinairepour aller à la chasse du
bonheur.
Quant à moi, je trouvais mon bonheur hier matin à chercher à deviner la race
à laquelle appartenaient les nombreux dévots qui affluaient à la chapelle de
Sainte-Anne, près d'Auray. Je m'étais établi dans la cuisine de l'auberge; j'y
faisais moi-même mon thé. Pendant que l'eau se chauffait, je suis allé à la
chapelle. J'ai d'abord remarqué que là, comme dans la cuisine de l'auberge, je
ne trouvais nullement ce fanatisme ardent et ces regards furieux d'amour et de
colère que le Napolitain jette sur l'image de son dieu qui s'appelle saint
Janvier. Quand saint Janvier ne lui accorde pas la guérison de sa vache ou de sa
fille, ou un vent favorable, s'il est en mer, il l'appelle visage vert
(faccia verde); ce qui est une grosse injure dans le pays.
Le Breton est bien loin de ces excès; son oeil, comme celui de la plupart des
Français du Nord, est peu expressif et petit. Je n'y vois qu'une obstination à
toute épreuve et une foi complète dans sainte Anne. En général, on vient ici
pour demander la guérison d'un enfant, et, autant qu'il se peut, on amène cet
enfant à sainte Anne. J'ai vu des regards de mère sublimes.
Je vais aborder la partie la plus difficile de l'étude des trois races
d'hommes qui couvrent le sol de la France. Je répète que c'est là le seul remède
que je connaisse à cette fatale maladie de la haine impuissante, qui nous
travaille depuis que le meurtre du maréchal Brune nous a relancés dans la
période de sang des révolutions.
Après la dernière moitié du dix-huitième siècle on a parlé de trois moyens de
connaître les hommes : la science de la physionomie, ou Lavater; la forme et la
grosseur du cerveau, sur lequel se modèlent les os du crâne, ou Gall; et enfin
la connaissance approfondie des races Gaël, Kimri et Ibère (que l'on rencontre
en France).
Dieu me garde d'engager le lecteur à croire ce que je dis; je le prie
d'observer par lui-même si ce que je dis est vrai. L'homme sensé ne croit que ce
qu'il voit, et encore faut-il bien regarder.
Napoléon avait le plus grand intérêt à deviner les hommes, il était obligé de
donner des places importantes après n'avoir vu qu'une fois les individus, et il
a dit qu'il n'avait jamais trouvé qu'erreur dans ce que semblent annoncer les
apparences extérieures.
Il eut horreur de la figure de sir Hudson Lowe dès la première entrevue; mais
ce ne fut qu'un mouvement instinctif. Par malheur, il était fort sujet à ce
genre de faiblesse, suite des impressions italiennes de la première enfance. Les
cloches de Rueil ont coûté cher à la France.
Il me semble que si le lecteur veut se donner la peine de se rappeler les
signalements de trois races d'hommes que l'on rencontre le plus souvent en
France, il reconnaîtra, si jamais il va en Bretagne, que les Ibères ont
remonté jusque vers Brest: sur cette côte, ils se trouvent avec les Kimris et
les Gaëls. Les Kimris ressemblent souvent à des puritains; ils sont ennemis du
chant, et, s'ils dansent, c'est comme malgré eux et avec une gravité comique à
voir, ainsi que je l'ai observé à ***; les Ibères, au contraire, sont fous du
chant et surtout de la danse. C'est après le penchant fou à l'amour, le trait le
plus frappant de leur caractère. Si jamais les femmes se mêlent de politique à
Madrid, elles dirigeront le gouvernement.
Dans le Morbihan, les Gaëls sont plus nombreux que les Ibères et les Kimris;
dans le Finistère, c'est la race ibère qui l'emporte, et enfin c'est le Kimri
qui domine dans les Côtes-du-Nord, de Morlaix et Lannion à Saint-Malo. C'est sur
la côte du nord, en face du grand Océan, de Lannion à Saint-Brieuc, que l'on
parle le breton le plus pur. Là aussi se trouve la race bretonne dans son plus
grand état de non-mélange. La bravoure que ces hommes, presque tous marins,
déploient sur leurs frêles embarcations de pêche est vraiment surnaturelle. Pour
eux il y a bataille deux fois par mois en été, et l'hiver tous les jours. La
plupart des églises ont la chapelle des noyés.
Vers Quimper, on trouve le breton des accents espagnols; cette contrée
s'appelle la Cornouaille dans le pays.
On peut supposer que le Gaël était la langue parlée dans le Morbihan avant
l'arrivée des Kimris. On désigne encore par le nom de Galles, dans ce
département, une partie de la population.
On peut supposer que les Gaëls occupaient la plus grande partie de la France,
avant que les Kimris vinssent s'y établir; les Kimris arrivaient du Danemark.
Les savants croient pouvoir ajouter que les Gaëls étaient venus précédemment de
l'Asie. On tire cette vue incertaine sur des temps si reculés de la nature de
leurs langues, que les savants appellent maintenant indo-germaines.
Le caractère distinctif du dialecte que l'on parle dans le Morbihan et des
langues tirées du Gaël, c'est de retrancher la fin des mots ou le milieu, comme
font les Portugais dans leur langue tirée du latin. Chose singulière! les Gaëls,
en apprenant le kimri, ont conservé une partie de leurs anciennes habitudes.
D'un autre côté, la présence des Kimris et des Ibères dans le Morbihan a
singulièrement modifié le caractère du Gaël. Vous savez que les gens de cette
race sont naturellement vifs, impétueux, peu réfléchis. Eh bien! ici, ils ont
acquis une gravité et une ténacité que l'on chercherait en vain dans d'autres
contrées de la France.
Le breton, cette langue curieuse, si différente du latin et de ses dérivés,
l'italien, le portugais, l'espagnol et le français, nous fournit, comme on sait,
une preuve de la transmigration des peuples. Le breton est une modification de
la langue parlée par les habitants de la principauté de Galles en Angleterre, et
que ceux-ci appellent le Kimri.
Si le lecteur s'occupe jamais de l'ouvrage de M. Guillaume de Humboldt sur
les antiquités bretonnes, je l'engage à se rappeler que des conjectures non
prouvées ne sont que des conjectures.
Voir toutes les billevesées dont pendant quelques années M. Niebhur a
offusqué l'histoire des commencements de Rome. La gloire des grands hommes
allemands n'ayant guère que dix années de vie, on m'assure que M. Niebhur est
remplacé depuis peu par un autre génie dont j'ai oublié le nom.
Il y a beaucoup de sorciers en Bretagne, du moins c'est ce que je devrais
croire d'après le témoignage à peu près universel. Un homme riche me disait hier
avec un fonds d'aigreur mal dissimulée: « Pourquoi est-ce qu'il y aurait plus de
magiciens en Bretagne que partout ailleurs? Qui est-ce qui croit maintenant à
ces choses-là? » J'aurais pu lui répondre: « Vous, tout le premier. » On peut
supposer que beaucoup de Bretons, dont le père n'avait pas mille francs de rente
à l'époque de leur naissance, croient un peu à la sorcellerie. La raison en est
que ces messieurs qui vendent des terres dans un pays inconnu ne sont pas fâchés
qu'on exerce à croire: la terreur rend les peuples dociles.
Voici un procès authentique. On écrit de Quimper le 26 janvier:
« Yves Pennec, enfant de l'Armorique, est venu s'asseoir hier sur le banc de
la Cour d'assises. Il a dix-huit ans; ses traits irréguliers, ses yeux noirs et
pleins de vivacité annoncent de l'intelligence et de la finesse. Les anneaux de
son épaisse chevelure couvrent ses épaules, suivant la mode bretonne.
« M. le Président: Accusé, où demeuriez-vous quand vous avez été arrêté?
« Yves Pennec : Dans la commune d'Ergué-Gobéric.
« D. Quelle était votre profession ? -- R. Valet de ferme: mais j'avais
quitté ce métier; je me disposais à entrer au service militaire.
« D. N'avez-vous pas été au service de Leberre ? -- R. Oui.
« D. Eh bien! depuis que vous avez quitté sa maison, on lui a volé une forte
somme d'argent. Le voleur devait nécessairement bien connaître les habitudes des
époux Leberre; leurs soupçons se portent-sur vous. -- R. Ils se sont portés sur
bien d'autres; mais je n'ai rien volé chez eux.
« D. Cependant, depuis cette époque, vous êtes mis comme un des plus
cossus du village; vous ne travaillez pas; vous fréquentez les cabarets;
vous jouez; vous perdez beaucoup d'argent, et l'argent employé à toutes ces
dépenses ne vient sans doute pas de vos économies comme simple valet de ferme?
-- R. C'est vrai, j'aime le jeu pour le plaisir qu'il me rapporte; j' y gagne
quelquefois; j'y perds plus souvent, mais de petites sommes; et puis j'ai des
ressources. Quant aux beaux vêtements dont vous parlez, j'en avais une grande
partie avant le vol, entre autres ce beau chupen que voilà.
« D. Mais quelles étaient donc vos ressources ?
« Pennec, après s'être recueilli un instant et avec un air de profonde bonne
foi : « J'ai trouvé un trésor, voilà de cela trois ans. C'était un soir; je
dormais: une voix vint tout à coup frapper à mon chevet: « Pennec, me
dit-elle, réveille-toi. » J'avais peur, et je me cachai sous ma couverture: elle
m'appela de nouveau; je ne voulus pas répondre. Le lendemain, je dormais encore;
la voix revint, et me dit de n'avoir pas peur: « Qui êtes-vous? lui dis-je;
êtes-vous le démon ou Notre-Dame de Kerdévote ou Notre-Dame de Sainte-Anne, ou
bien ne seriez-vous pas encore quelque voix de parent ou d'ami qui vient du
séjour des morts? -- Je viens, me répliqua la voix avec douceur, pour t'indiquer
un trésor. » Mais l'avais peur, je restai au lit. Le surlendemain, la voix
frappa encore: « Pennec, Pennec, mon ami, lève-toi, n'aie aucune peur. Va près
de La grange de ton maître Gourmelen, contre le mur de la grange, sous une
pierre plate, et là tu trouveras ton bonheur. » Je me levai, la voix me
conduisit et je trouvai une somme de 350 francs.
« Le silence passionné de la plus extrême attention règne dans l'auditoire.
Il est évident que l'immense majorité croit au récit de Pennec.
« D. Avez-vous déclaré à quelqu'un que vous aviez trouvé un trésor? -- R.
Quelques jours après, je le dis à Jean Gourmelen, mon maître. A cette époque,
Leberre n'avait pas encore été volé.
« D. Quel usage avez-vous fait de cet argent? -- R. Je le destinai d'abord à
former ma dot; mais, le mariage n'ayant pas eu lieu, j'ai acheté de beaux
habits, une génisse; j'ai payé le prix de ferme de mon père, et j'ai gardé le
reste.
« Plusieurs témoins sont successivement entendus.
« Leberre: Dans la soirée du 18 au 19 juin dernier, il m'a été volé une somme
de deux cent soixante francs; j'ai soupçonné l'accusé, parce qu'il savait où
nous mettions la clef de notre armoire, et qu'il a fait de grandes dépenses
depuis le vol. Pennec m'a servi six mois; il ne travaillait pas, il était
toujours à regarder en l'air. Quand il m'a quitté, je ne l'ai pas payé, parce
qu'il n'était pas en âge, et que, quand on paye quelqu'un lorsqu'il n'est pas en
âge, on est exposé à payer deux fois. (On rit.)
« Gourmelen : Voilà bientôt trois ans, l'accusé a été à mon service: quand il
y avait du monde, il travaillait bien, mais il ne faisait presque rien quand on
le laissait seul. Pour du côté de la probité, je n'ai jamais eu à m'en plaindre.
Pendant qu'il me servait, il m'a raconté qu'il avait trouvé un trésor. Pennec
passe pour un sorcier dans le village; mais on ne dit pas que ce soit un voleur.
« Kigourlay: L'accusé a été mon domestique; il m'a servi en honnête homme; je
n'ai pas eu à m'en plaindre; il travaillait bien; il jouait beaucoup la nuit, je
l'ai vu perdre jusqu'à six francs, c'est moi qui les lui ai gagnés. (On rit.)
C'est un sorcier, il a un secret pour trouver de l'argent. (Mouvement.)
« René Laurent, maire de la commune, d'un air décidé et avec l'attitude d'un
homme qui fait un grand acte de courage: Pennec passe dans ma commune pour un
devin et pour un sorcier; mais je ne crois pas cela, moi; ce n'est plus le
siècle des sorciers... Un jour, c'était une grande fête, il y avait à placer sur
la tour un drapeau tricolore..., maintenant c'est un drapeau tricolore; mais
autrefois, j'étais maire aussi, et alors c'était un drapeau blanc. Pennec eut
l'audace de monter, sans échelle, jusqu'au haut du clocher, pour planter le
drapeau; tour le monde était ébahi; on croyait qu'il y avait quelque puissance
qui le soutenait en l'air. Je lui ordonnai de descendre; mais il s'amusait à
ébranler les pierres qui servent d'ornement aux quatre côtés de la chapelle; je
le fis arrêter. Les gendarmes, surpris de la richesse de ses vêtements, le
conduisirent au procureur du roi: il fut mis en prison. Plus tard, la justice
vint visiter l'endroit où il prétendait avoir trouvé son trésor; j'étais présent
à la visite. Pennec arracha une pierre, puis quand il eut ainsi fait un vide, il
nous dit avec un grand sang-froid : « C'est dans ce trou qu'était mon trésor. »
(On rit). On lui fit observer que le vide était la place de la pierre; mais il
persista. Je suis bien sûr qu'avant le vol de Leberre l'accusé avait de
l'argent, et qu'il a fait de fortes dépenses; je lui avais demandé s'il était
vrai qu'il eut trouvé un trésor; mais il ne voulait point m'en faire l'aveu,
sans doute parce que le gouvernement s'en serait emparé. C'est un bruit
accrédité dans notre commune que ce que l'on trouve c'est pour le gouvernement;
aussi l'on ne trouve pas souvent, ou du moins on ne s'en vante pas. (Explosion
d'hilarité.) Surpris que Pennec eut tant d'argent, je fis bannir (publier) sur
la croix; mais personne ne se plaignit d'avoir perdu ou d'avoir été volé.
« M. l'avocat du roi: Vous voyez bien, Pennec, que vous ne pouvez pas avoir
trouvé d'argent dans un trou qui n'existait pas.
« Pennec: Oh! l'argent bien ramassé ne fait pas un gros volume, et puis la
voix peut avoir bouché le trou depuis. (Hilarité générale.) « Jean Poupon: Voilà
six mois, Pennec est venu me demander la plus jeune et la plus jolie de mes
filles en mariage: « Oui, volontiers, si tu as de l'argent. -- J'ai mille écus,
dit Pennec. -- Oh! je ne demande pas tant, je te la passerai pour moitié moins;
si tu as quinze cents francs, l'affaire est faite; frappe là. » Nous fûmes
prendre un verre de liqueur, et de là chez le curé, qui fit chercher le maire.
Le maire et le curé furent d'avis qu'il fallait que Pennec montrât les quinze
cents francs; il ne put les montrer, et alors je lui dis: « Il n'y a rien de
fait. » Pennec passe pour un devin, mais pas pour un voleur; il m'a servi, j'ai
été content de son service.
« Le maire: C'est vrai ce que dit le témoin; une fille vaut cela dans notre
commune.
« Après le réquisitoire de M. l'avocat du roi et la plaidoirie de Me Cuzon,
qui a plus d'une fois égayé la cour, le jury et l'auditoire, M. le président
fait le résumé des débats. Au bout de quelques minutes, le jury, qui
probablement ne veut pas que la commune d'Ergué-Gobéric soit privée de son
sorcier, déclare l'accusé non coupable.
« Sur une observation de Me Cuzon, la Cour ordonne que les beaux
habits seront immédiatement restitués à Pennec, qui n'a en ce moment qu'une
simple chemise de toile et un pantalon de même étoffe. Aussitôt tous les témoins
accourent et viennent respectueusement aider Pennec à emporter ses élégants
costumes. Pennec a bientôt endossé le beau chupen, l'élégant bragonbras
et le large chapeau surmonté d'une belle plume de paon, il s'en retourne
triomphant. » (Gazette des Tribunaux)
Si le lecteur avait la patience d'un Allemand, je lui aurais présenté, pour
chaque province, le récit authentique de la dernière cause célèbre qu'on y a
jugée.
Comment ne pas croire aux sorciers sur la côte terrible d'Ouessant, à
Saint-Malo? La tempête et les dangers s'y montrent presque tous les jours, et
ces marins si braves passent leur vie tête à tête avec leur imagination.
-- Lorient, le...
Hennebont est située d'une façon pittoresque et parfaitement bretonne,
c'est-à-dire sur une petite rivière qui reçoit de la mer le flux et le reflux,
et par conséquent de petits navires venant de Nantes. Mais l'on ne voit point la
mer, et rien n'annonce son voisinage. Tout contre la rivière s'élève un
monticule couvert de beaux arbres qui cachent la ville La noblesse des châteaux
voisins, qui vient passer l'hiver à Hennebont, y étale un grand luxe. Le maître
de l'hôtel ne pouvait encore revenir de sa surprise: à l'occasion d'un bal donné
l'hiver dernier, un de ces messieurs a fait venir de Paris un service
d'argenterie estimé deux mille écus, et que les danseurs, en passant dans la
salle à manger, ont aperçu tout à coup.
Rien de joli comme les bouquets de bois que l'on rencontre pendant les trois
lieues de Hennebont à Lorient. Là encore j'ai entrevu quelques Bretons dans leur
costume antique, longs cheveux et larges culottes (18). [18. Comatum et
bracatum.]
A Lorient, il faut aller à l'hôtel de France; c'est, de bien loin, le
meilleur que j'aie rencontré dans ce voyage. Le maître, homme intelligent, nous
a donné un excellent dîner, à une table d'hôte dressée au milieu d'une
magnifique salle à manger (cinq croisées séparées par de belles glaces arrivant
de Paris: à la table d'hôte, on a constamment parlé de ce qu'elles coûtaient).
L'hôtel de France donne sur une place carrée entourée d'un double rang
d'assez jolis arbres; entre les arbres et les maisons on trouve une rue
suffisamment large. On voit que Lorient a été bâtie par la main de la raison.
Les rues sont en ligne droite; ce qui ôte beaucoup au pittoresque. Ce fut en
1720 que la compagnie des Indes créa cet entrepôt à l'embouchure d'une petite
rivière nommée la Scorf. Comme le flux et le reflux y pénètrent avec force, il a
été facile d'en faire un grand port militaire; on y fabrique beaucoup de
vaisseaux, et j'ai dû subir la corvée de la visite des chantiers et magasins,
comme à Toulon. Dieu préserve le voyageur d'un tel plaisir!
Ce matin, en me levant, j'ai couru pour voir la mer. Hélas! il n'y a point de
mer, la marée est basse; je n'ai trouvé qu'un très large fossé rempli de boue et
de malheureux navires penchés sur le flanc en attendant que le flux les relève.
Rien de plus laid. Quelle différence, grand Dieu, avec la Méditerranée! Tout
était gris sur cette côte de Bretagne. Il faisait froid, et il y avait du vent.
Malgré ces désagréments, j'ai pris une barque et j'ai essayé de suivre l'étroit
filet d'eau qui séparait encore les immenses plages de boue et de sable.
J'ai attendu ma barque sur la promenade de la ville assez bien plantée d'un
grand nombre de petits arbres, et bordée par un quai sur lequel se promenaient
gravement deux employés de la douane; ils étaient là occupés à surveiller trois
ou quatre petits bâtiments tristement penchés sur le côté. L'un d'eux gourmande
vertement une troupe d'enfants qui violaient la consigne en essayant de noyer un
oiseau dans une petite flaque d'eau restée autour du gouvernail d'un de ces
malheureux navires penchés au-delà de ce port. Entre la mer et la ville,
j'aperçois une jolie colline assez vaste et bien verte; des soldats y sont à la
chasse aux hirondelles: leurs coups de fusil animent un peu la profonde solitude
de cette espèce de port marchand.
On ne voit point d'ici le port militaire, il est situé à la gauche de la
promenade, et en est séparé par une longue rue de la ville.
Mon matelot m'expliquait toutes les parties du port militaire en me faisant
voguer vers la mer. A tout moment il me nommait des vaisseaux de soixante-dix
canons, de quatre-vingts canons, et il était scandalisé de la froideur avec
laquelle j'accueillais ces grands nombres de canons; de mon côté, je trouvais
qu'il les prononçait avec une fatuité ridicule.
C'est là, me suis-je dit, cet esprit de corps si utile, si nécessaire dans
l'armée, mais si ridicule pour le spectateur. Malheur à la France, si cet homme
me parlait de ses vaisseaux en froid philosophe. Oserai-je hasarder un mot bas?
Il faut ces blagues à cette classe pour lui faire supporter l'ennui d'une
longue navigation. Mais la mienne, au milieu de ces vastes plages de sable et
par un vent glacial, ne pouvait que me faire prendre en grippe la rivière de
Lorient; je ne pouvais pas être plus ennuyé que je ne l'étais, c'est alors que
je me suis déterminé à aller voir les établissements militaires.
Cette corvée finie, j'ai demandé le grand café, on m'a indiqué celui de la
Comédie.
La salle de spectacle est précédée par un joli petit boulevard qui va en
descendant; les arbres ont quarante pieds et les maisons trente. Cela est bien
arrangé, petit, tranquille et silencieux (snug). Ce mot devait être
inventé par des Anglais, gens si faciles à choquer, et dont le frêle bonheur
peut être anéanti par le moindre danger couru par leur rang. Le brio des
gens du Midi ne connaît pas le snug qui, à leurs yeux, serait le triste.
Comme je n'avais guère de brio, en sortant des magasins de chanvre de l'État,
j'ai été ravi de la situation du café de la Comédie; j'y ai trouvé un brave
officier de marine qui n'a plus, ce me semble, ni jambes ni bras; il buvait
gaiement de la bière; il a hélé quelqu'un qui entrait, pour boire avec lui.
Pour moi, on m'a donné une tasse de café à la crème, sublime, comme on en
trouve à Milan. J'ai vu de loin un numéro du Siècle, que j'ai lu avec une
extrême attention jusqu'aux annonces. Les articles ordinairement bons de ce
journal m'ont semblé admirables.
Au bout d'une heure, j'étais un autre homme; j'avais entièrement oublié la
corderie et les magasins de l'État, et je me suis mis à flâner gaiement
dans la ville.
J'ai remarqué à l'extrémité de mon joli boulevard une jolie petite statue en
bronze placée sur une colonne de granit. La colonne est du plus beau poli et
fort élégante, mais il faudrait s'en servir ailleurs, et placer la statue sur la
base de la colonne à neuf ou dix pieds de haut tout au plus; alors on la verrait
fort bien; maintenant on l'aperçoit à peine. J'ai compris que c'était l'élève
Bisson, faisant sauter son bâtiment plutôt que de se rendre. Il n'y a pas
d'inscription. La statue vue de près serait peut-être d'un goût fort sec;
ce qui vaut mieux que le genre niais ordinaire des statues de province.
Je suis allé à la grande église; on voit bien qu'elle a été bâtie au
dix-huitième siècle. Rien de plus vaste, de plus commode et de moins religieux.
Il fallait sous le climat de Lorient une copie du charmant Saint-Maclou de
Rouen, ou, si l'on trouvait ce bâtiment trop cher, une copie de l'église de
Ploërmel. Je me suis amusé à rêver à l'effet que produirait au milieu de ces
maisons pauvres avant tout, mais enfin au fond d'architecture gallogrecque, une
copie de la Maison carrée de Nîmes ou de la Madone de San-Celso de
Milan. Il faudrait ici le singulier Saint-Laurent de Milan. Toutes ces rues de
Lorient, soigneusement alignées, sont formées par de jolies petites maisons bien
raisonnables, qui ont à peine un premier et un second, avec un toit fort propre
en ardoises.
Les fenêtres bourgeoises sont garnies de petites vitres d'un pied carré, la
plupart tirant sur le vert.
Je suis arrivé à l'esplanade, où manoeuvrait un bataillon d'infanterie: la
musique était agréable, mais j'étais le seul spectateur, avec deux petits gamins
de dix ans. Les bourgeois de Lorient sont trop raisonnables pour venir perdre
leur temps à entendre de la musique.
Malgré ma répugnance pour l'arsenal, j'ai passé de nouveau une porte de fer,
et suis monté à la tour ronde, située sur un monticule planté, qui m'a
rappelé la colline du jardin des Plantes où se trouve le cèdre du Liban. Auprès
de cette tour ronde, j'ai trouvé un banc demi-circulaire. Là j'ai passé
plusieurs heures à regarder la mer avec ma lorgnette. Je l'apercevais dans le
lointain, l'ingrate! au-delà de plusieurs îles ou presqu'îles, dont plusieurs
sont armées et ont des maisons. Toutes ces îles sont gâtées par de larges plages
grises, que la mer laissait à sec en se retirant. J'ai bien compris que je ne la
verrais pas autrement que de la tour ronde, et, tandis que je la
considérais longuement j'ai laissé passer le moment de partir avec la diligence.
Je m'en doutais un peu; mais d'abord je ne savais pas bien exactement l'heure du
départ, et ensuite je n'étais pas mal sur ce banc, occupé à considérer des
nuages gris et à penser aux bizarreries du coeur humain.
-- De la Bretagne, le ... juillet.
A Palazzolo, à quelques lieues de Syracuse (c'était le Versailles des tyrans
de cette grande ville), j'ai acheté trois francs, du baron Guidica, une tête en
plâtre moulée dans un moule antique. Le baron a découvert diverses couches de
monuments et vases appartenant à des civilisations différentes et successives,
et dans la couche romaine il a trouvé une boutique de mouleur et des moules qui
lui permettent de continuer le commerce du défunt.
J'ai fait hommage de ce plâtre à M. N., l'un des savants les plus distingués
de la Bretagne, et qui m'a donné de bons renseignements sur les races d'hommes.
Il m'a fait l'honneur de me convier à un grand dîner. Pour lui jouer un tour,
dès le matin sa cuisinière l'a quitté, et sa blanchisseuse, qui était du
complot, a prétendu n'avoir pas eu le temps de blanchir sa nappe de vingt
couverts. « Et je n'en ai qu'une de cette taille, ajoutait le brave homme, de
façon, messieurs, que vous allez dîner sur des draps. » Notre hôte s'est fort
bien tiré de cette conspiration féminine, et nous a donné un très bon dîner qui
a été vingt fois plus gai que s'il n'y avait pas eu de conspiration.
Un savant d'académie eût été hors de lui de désespoir, il eût vu dans le
lointain une nuée d'épigrammes, le brave Breton plaisantait le premier: «
N'est-ce pas, messieurs, que c'est là un vrai tour de femmes ? », nous
disait-il. Et l'on s'est mis à médire des dames dès le potage.
(Je supprime dix-neuf pages d'anecdotes un peu trop lestes, et qui eussent
paru ce qu'elles sont, c'est-à-dire charmantes en 1737.)
On est venu à parler des revenus des curés du pays; on a cité M. le curé de
***, qui se fait quinze cents francs par an avec les poignées de crin qu'on lui
donne pour chaque boeuf ou cheval qu'il bénit. La bénédiction ne guérit pas des
maladies, ce qui serait difficile à montrer; elle en préserve.
Je paye cette anecdote par le récit suivant: Il y a trois ans qu'à Uzerches,
une des plus pittoresques petites villes de France et des plus singulièrement
situées, je fus témoin d'une façon nouvelle de guérir les douleurs
rhumatismales. Il faut jeter un gros peloton de laine filée à la statue du
saint, patron de la ville. Mais les croyants sont séparés du saint par une
grille qui en est bien à vingt pas, et, pour faire effet, il faut que le peloton
de laine, lancé par un homme qui a un rhumatisme à la jambe gauche, par exemple,
atteigne précisément la jambe gauche du saint. Le malade lance donc des pelotons
fort gros jusqu'à ce qu'il ait atteint chez le saint la partie du corps dont il
a à se plaindre. Et l'on veut que le clergé tolère la liberté de la presse!
Dans une ville voisine on a l'usage d'enfermer les fous dans la crypte ou
église souterraine de la principale église. « Et, demandai-je au bedeau, ils
sont guéris? -- Monsieur, de mon temps on y en a mis trois, mais cela n'a pas
réussi; ils criaient beaucoup, et l'un d'eux est devenu perclus de rhumatismes,
il a fallu le retirer. »
M. C., me dit M. R., voulant savoir les secrets du conseil de la commune,
persuade à M. G. de jouer: d'abord il le fait gagner, puis perdre, parce que,
quand il perdait, dit M. R. avec son accent, il était plus explicite.
Vous le savez, dans les salons les plus distingués, on voit les demi-sots
gâter la fleur des plus jolies choses en les répétant hors de propos et y
faisant sans cesse allusion. Eh bien, ces rabâcheurs de bons contes, que l'on
fuit comme la peste à Paris, ce sont les gens d'esprit de la province, les seuls
du moins qui aient de l'assurance. Les jeunes gens à qui j'ai vu de l'esprit
n'ont de verve qu'au café; je les ai trouvés timides dans les salons, et se
laissant décontenancer, par un regard de femme qui veut éprouver leur courage,
ou par un froncement de sourcils de M. le préfet, s'ils parlent politique.
Lorient, le... juillet.
---
Ce matin, à Lorient, j'espérais voir la mer au pied du quai de la
promenade, je n'y ai trouvé que de la boue comme hier, des navires penchés et
deux douaniers se promenant avec l'oeil bien ouvert. Ainsi, dans ce prétendu
port de mer, il m'a été impossible de la voir. Je suis retourné à mon aimable
café lire le journal. Là, à force de talent, je suis parvenu à me faire dire que
les habitants de Lorient sont les gens les plus rangés du monde: jamais ils ne
sortent de chez eux; à neuf heures et demie tout est couché dans la ville;
jamais les dames ne reçoivent de visites, et l'on ignorerait jusqu'à l'existence
de la société, si le préfet maritime ne donnait des soirées que l'on dit fort
agréables: il a une jolie habitation auprès de la Tour ronde. J'ai oublié
de dire que cette tour est parfaitement calculée pour remplir son objet; mais
comme dans toutes choses, à Lorient, rien n'a été donné au plaisir des yeux,
elle a la forme atroce d'un pain de sucre. Quelle différence, grand Dieu! avec
les phares et fortifications maritimes de l'Italie! Mais l'Italie a-t-elle eu un
Bisson, de nos jours ?
Rennes, le... juillet.
---
A trois heures, j'ai quitté Lorient par un beau coucher du soleil, qui
enfin après trois jours a daigné se montrer. J'occupais le coupé de la diligence
avec un étranger, homme de sens, établi dans le pays depuis de longues années,
et qui en connaît bien les usages. Rien de plus joli que la route jusqu'à
Hennebont: ce sont des bois, des prairies, des montées et des descentes, et
toujours un chemin superbe. J'ai vu un dolmen. La route est parsemée de petites
auberges hautes de vingt pieds (*) [* L'originale porte « cent vingt » pieds, ce
qui paraît un lapsus.]; il en sortait une femme qui nous demandait en breton si
nous voulions un verre de cidre. Je faisais signe que oui, le postillon était
fort content, et réellement ce cidre n'était point désagréable. Cette soirée a
été charmante.
J'ai passé la nuit à Vannes, capitale des Venetes, qui sont allés
donner leur nom à Venise. La tête remplie de ces vénérables suppositions, je
suis reparti rapidement pour Ploërmel, dont j'ai admiré la charmante église. Ses
formes, quoique gothiques, écartent l'idée du minutieux; mais il faudrait
deux pages pour expliquer suffisamment mon idée ou plutôt ma sensation, et rien
ne serait plus difficile à écrire. Ce n'est pas que mes idées soient d'un ordre
bien relevé; il ne s'agit pas d'expliquer comment le Jugement dernier de
Michel-Ange est une oeuvre sublime. C'est que tout simplement, en parlant des
églises gothiques, on s'aperçoit que la langue n'est pas faite, et peut-être la
mode de les admirer cessera-t-elle avant que le public ait daigné s'informer de
ce que c'est que le style flamboyant et les ogives trilobées. En
général, le gothique tend à jeter l'attention sur des lignes verticales, et,
pour augmenter la longueur de ses colonnes, il a soin de ne jamais interrompre
l'effet de leurs fûts si frêles par aucun ornement; avec ses vitraux de couleur
il répand une obscurité sainte dans les nefs inférieures et réserve toute la
lumière pour les voûtes sveltes du haut du choeur.
La société grossière qui inventa la mode du gothique était lasse du sentiment
d'admiration et de satisfaction paisible et raisonnable que donne l'architecture
grecque. Ces sentiments ne lui semblaient pas assez saisissants: c'est ainsi
que, de nos jours, nous voyons les bourgeois de campagne enluminer les plus
belles gravures.
Remarquez que dans les derniers instants où les peuples eurent le loisir de
penser, ils s'étaient mis à admirer Claudien, au lieu de Virgile; Salvien, au
lieu de Tite-Live. Au renouvellement de 1a pensée, en 1200, le gothique voulut
inspirer l'étonnement, exactement comme la mauvaise littérature se jette dans
l'emphase, qui plaît aux femmes de chambre. Le gothique eut raison de s'occuper
de l'imagination du fidèle qui assistait aux longues prières de l'église
romaine; et, dans son espoir d'inspirer l'étonnement, si voisin de la terreur,
il sacrifia l'apparence extérieure de ses édifices à leur intérieur. L'aspect
général de l'architecture grecque, surtout à l'extérieur, est rassurant,
tranquille, majestueux: le temple grec ne devait recevoir que le sacrificateur,
la victime et les prêtres. Le peuple était sur la place voisine, exécutant des
danses sacrées. La religion chrétienne, au lieu d'une fête de quelques instants,
demanda plusieurs heures de suite à ses fidèles. Il fallait le temps de les
arracher aux pensées du monde et de leur inspirer la peur de l'enfer, sentiment
inconnu aux anciens (Aristote, la meilleure tête de toute l'antiquité, croyait
l'âme mortelle); de là, pour le prêtre chrétien, la nécessité d'un grand
édifice, et le désir que cet édifice, s'il parlait à l'âme, fût, avant tout,
étonnant.
Après ce sentiment si utile de l'étonnement, une pauvreté misérable, et
surtout laide, est ce qui distingue le plus l'architecture gothique du temple
grec si beau et si solide à l'extérieur. Eh bien! l'église de Ploërmel, comparée
aux autres édifices gothiques, n'a l'air ni pauvre ni laid.
L'expression de Jupiter était celle de la justice et de la sérénité. Qui ne
connaît la célèbre tête de Jupiter Mansuetus? L'expression de la madone est
celle de l'extrême douleur; et la madone, comme on sait, a détrôné Dieu le Père
dans la plus grande partie de l'Europe, dans les contrées où l'on jouit encore
du bonheur de sentir une piété passionnée. En Espagne et en Italie, quelle
consolation de voir, extrêmement malheureuse par amour, cette belle madone, de
qui dépend notre bonheur éternel!
Toutes ces choses et d'autres plus difficiles à sauver des objections de
mauvaise foi, et que je n'écris pas, j'ai eu le plaisir de les dire à une femme
aimable que nous avons recrutée à Vannes. Voilà le plaisir de ne pas courir la
poste. Cette dame, son mari et moi, nous avons pris ensuite du café au lait
admirable (19) [19. En passant à Ploërmel, le lecteur pourra faire des questions
sur l'incendie de la sous-préfecture, et les élections de 1837. C'est un ordre
de faits que je me garderai d'effleurer ici, de peur d'éveiller chez le lecteur
libéral ou légitimiste des sentiments violents qui feraient bien mépriser les
pauvres petites sensations modérées et littéraires que ce voyage peut lui
offrir. Voir le Journal des Débats et le Courrier français du 10
janvier 1838.].
Le savant qui, quoique célibataire et âgé, a su si bien résister à une
conspiration féminine, m'avait fort recommandé d'aller à Josselin visiter la
statue de Vénus, si célèbre en Bretagne par le genre de sacrifice qu'elle exige.
Mais je me suis figuré, je ne sais pourquoi, que la statue est laide; et mon
métier me fait un devoir d'aller ouvrir les lettres qui m'attendent à la poste
de Rennes.
A mesure qu'on approche de cette capitale de la Bretagne, la fertilité du
pays augmente. Et toutefois souvent la route est établie sur le roc de granit
noir, à peine recouvert d'un pouce de terre.
Comme je savais que Rennes avait été entièrement détruite par l'incendie de
1720, je m'attendais à n'y rien trouver d'intéressant sous le rapport de
l'architecture. J'ai été agréablement surpris. Les citoyens de Rennes viennent
de se bâtir une salle de spectacle, et, ce qui est bien plus étonnant, une sorte
de promenade à couvert (première nécessité dans toute ville qui prétend à un peu
de conversation).
On a commencé depuis nombre d'années une cathédrale, où les colonnes sont, ce
me semble, en aussi grand nombre qu'à Sainte-Marie-Majeure, ou à Saint-Paul hors
des murs (Rome). Mais, grand Dieu! quel contraste! Rien de plus sot que cette
assemblée de colonnes convoquées par le génie architectural du siècle de Louis
XV.
L'aspect du palais, remarquable par son immense toit d'ardoises, n'est que
triste; il n'est pas imposant; mais l'intérieur est décoré avec beaucoup de
richesse. Ces vastes salles disent bien: Nous appartenons à... ont bien l'air
d'appartenir à un palais; il y a certainement abus de dorures, les formes des
ornements sont tourmentées; mais tout cela rappelle fort bien ce que madame de
Sévigné dit des états de Bretagne. Le roi envoyait ordinairement le duc de
Chaulnes tenir ces états; on craignait toujours quelque coup de tête de la part
des Bretons; et enfin, sous le terrible pouvoir de Louis XIV, cette province
semble avoir moins oublié ses droits que les autres pays de cette pauvre France
avilie.
Aussi tard que 1720, ce me semble, elle a eu l'honneur de voir quatre de ses
enfants monter sur l'échafaud en qualité de rebelles, et y laisser leurs têtes.
Je les blâmerais fort si Louis XIV n'avait violé le contrat social passé avec
les Bretons.
La grande rue qui passe devant la place du palais est assez belle; mais les
gens qui y passent marchent lentement, et peu de gens y passent.
A Sainte-Melaine, l'ancienne cathédrale, on voit des colonnes engagées,
probablement du douzième siècle; leurs chapiteaux ont été masqués avec du
plâtre, pour ménager, dit-on, la pudeur des fidèles.
Saint-Yves, l'église de l'hôpital, de la fin du quinzième siècle, présente à
l'extérieur quelques ornements gothiques. Parmi les caricatures sculptées à
l'intérieur on remarque un marmouset tournant le dos, pour ne pas dire plus, au
grand autel. Quel chemin les convenances n'ont-elles pas fait depuis ce
temps-là!
Une porte de la ville est en ogive, et l'une des pierres que l'on a employées
pour la construire présente une inscription romaine.
Il faut avouer que la couleur gris noirâtre des petits morceaux de
granit carrés avec lesquels les maisons de Rennes sont bâties n'est pas d'un bel
effet.
On construisait un pont sur la Vilaine, qui là est une bien petite rivière
(il me semble qu'il est tombé depuis). J'ai été fort content des promenades du
Tabor et du Mail. Les pantalons rouges des conscrits, auxquels on enseignait le
maniement des armes, faisaient un très bon effet au coucher du soleil; c'était
un tableau du Canaletto.
Je me suis hâté de courir au Musée, avant que le jour me quittât; les
tableaux sont placés dans une grande salle, au rez-de-chaussée; une grosse
église voisine la prive tout à fait du soleil, aussi est-elle fort humide, et
les tableaux y dépérissent-ils rapidement. J'y ai vu un Guerchin presque tout à
fait dévoré par l'humidité. Dans deux ou trois petites salles voisines, où les
tableaux et les gravures sont entassés, faute d'espace, on a le plaisir d'aller
comme à la découverte. J'y ai trouvé une jolie collection des maîtresses de
Louis XIV; elles ont des yeux singuliers et bien dignes d'être aimés; mais, par
l'effet de l'humidité, une joue de madame de Maintenon venait de se détacher de
la toile. Je reste dans ces chambres jusqu'à ce que la nuit m'en chasse tout à
fait. Le concierge, homme fort intelligent, a été amené en Bretagne par la prise
de Mayence. Une fois, à Bologne, en remuant des tableaux entassés comme ceux-ci,
je découvris un joli petit portrait de Diane de Poitiers qui, présumant bien, à
ce qu'il paraît, de ses appas secrets, s'était fait peindre dans le costume
d'Eve avant son péché.
Il faut que l'on ait en ce pays-ci bien peu de goût pour les arts: un musée
aussi pauvrement tenu fait honte à une ville aussi riche. Il y a quelques années
qu'un paysan des environs découvrit un grand nombre de colliers et de bracelets
d'or de fabrique gauloise; il prétendait les vendre à Rennes, mais il ne trouva
pas de curieux qui voulût acheter la beauté de son trésor, et il fut réduit à le
porter à un orfèvre qui se hâta de le fondre. Ceci rappelle un peu la ville de
Beaune et le préfet d'Avignon. Peut-être à grand renfort de circulaires, le
gouvernement parviendra-t-il à faire un peu rougir les provinciaux de leur
profonde barbarie.
Le vieux curé de ***, à dix lieues d'ici, revenait tout pensif du cimetière;
il avait rendu les derniers devoirs à un émigré, homme de moeurs primitives,
remarquable par la fermeté de sa foi comme par son courage indomptable, mais du
reste ne comprenant pas son pater. Ce brave homme a laissé après lui un
fils qui lit M. de Maistre et au besoin referait son livre. Le curé
s'entretenait avec un des amis du défunt de la perte que le bon parti venait de
faire.
-- Mais son fils, lui disait celui-ci, a pour tout ce qui est bon un
dévouement sincère.
-- Ah! monsieur, rien ne remplace la foi, pas même le dévouement sincère,
s'écria le curé.
J'écoute avec respect les détails sur le caractère franc et loyal des
Bretons, qui, de plus, se battent pour ce qu'ils aiment. Je suis touché de ces
calvaires qu'ils élèvent partout.
Calvaire est le nom que l'on donne en Bretagne à un crucifix entouré
des instruments de la Passion : quelquefois on figure par des statues
grossières, en bois ou en pierre, la madone, saint Jean et la Madeleine. Cette
mode pouvait faire naître la sculpture; ce n'est pas autrement qu'elle est née
en Italie, vers 1231. Quand en France on faisait des choses si laides, Nicolas
Pisano faisait le tombeau de saint Dominique à Bologne.
Heureux les grands hommes dont la mémoire inspire une haine passionnée à un
parti puissant! Leur renommée en durera quelques siècles de plus. Voyez
Machiavel; les fripons qu'il a démasqués prétendent que c'est lui qui est un
monstre.
Je pourrais imprimer vingt faits comme le suivant, que je n'admets ici que
parce qu'il a été publié dans un journal qui se respecte, le Commerce du
21 janvier 1838.
« On vient de mettre en vente à Nevers un petit livre intitulé Annuaire de
la Nièvre. Le préfet du département déclare, dans une note signée de
lui, que l'ouvrage est publié sous son patronage, et qu'on peut le consulter
comme un recueil à peu près officiel. Or, dans l'abrégé historique joint
à cet almanach officiel, après Louis XVI on voit venir Louis XVII, et ensuite
Louis XVIII. La République et l'Empire ne sont pas même mentionnés. »
Qu'on juge de l'instruction historique donnée aux enfants! Mais ce zèle
singulier produit un effet contraire à celui qu'il se propose. Leur tête est
remplie des victoires de la république, des conquêtes de Napoléon, et ils les
adorent d'autant plus qu'on cherche à les amoindrir à leurs yeux.
Saint-Malo, le...
---
Le sublime de l'aubergiste de province, c'est de vous faire manquer la
diligence et de vous forcer ainsi à passer vingt-quatre heures de plus dans son
taudis. On a voulu faire de moi une victime sublime. Mais je me suis
rebellé et j'ai quitté Rennes, cette ville si aristocratique, perché sur
l'impériale diligence, au grand étonnement de l'hôte fripon. Je n'en étais que
mieux pour admirer la campagne vraiment remarquable qui sépare Rennes de Dol.
Le fils d'un gentilhomme de ce pays disait à son père, en parlant d'un
négociant qui a une fille charmante et dont il est épris:
-- Mais il est d'une haute probité!
-- Et que diable voulez-vous qu'il soit? C'est la seule vertu laissée à ces
petites gens.
Il y a un endroit où le chemin de Rennes à Dol arrive droit sur une jolie
colline isolée au milieu de la plaine, et couronnée par l'admirable château de
Combourg. Est-ce le lieu honoré par l'enfance de M. de Chateaubriand ?
Il y a bien des années que je connais l'admirable cathédrale de cette très
petite ville de Dol; je l'ai trouvée encore au-dessus de mes souvenirs
d'enfance. C'est le plus bel exemple du style gothique quand il était encore
simple. Suivant moi, l'église de Dol ressemble tout à fait à la fameuse
cathédrale de Salisbury.
Je la comparerais encore, non pour la forme, mais sous le rapport de
l'élégance et de l'effet produit sur l'âme du spectateur, à ce joli temple
antique qu'à Rome on appelle Sainte-Sabine. Elle est située un peu en dehors de
la ville, sur un monticule qui domine la plaine fertile et la mer. Le plan,
d'une régularité remarquable, serait une croix latine, si le croisillon ne
divisait pas l'église en deux parties égales. Dans la nef, deux rangées de
piliers soutiennent les arcades, et ces piliers se composent de quatre colonnes
accouplées. Mais, du côté de la grande nef, on remarque au centre de ces
piliers, une colonnette qui n'a peut-être pas six pouces de diamètre, et qui de
la base du pilier s'élève complètement isolée, jusqu'aux retombées des
voûtes, et ces colonnettes si frêles sont de granit.
L'ogive des arcades de la nef est fortement dessinée par de larges moulures
alternativement saillantes et creuses. Les voûtes sont en tuffeau; elles sont
très minces, et renforcées par des nervures rondes qui se croisent
diagonalement.
Le choeur est orné avec beaucoup plus de richesse que la nef: l'architecte y
a pratiqué une foule d'ouvertures; il voulait lui donner une apparence
d'extraordinaire légèreté, et surtout attirer l'oeil des fidèles par une grande
clarté. Plus on étudie les parties de ce choeur, plus on se sent charmé de sa
rare élégance. Bientôt, dans cette église, de l'admiration on passe à
l'enthousiasme, et, si l'on en excepte la façade, la cathédrale de Dol me semble
un des ouvrages les plus parfaits que l'architecture gothique puisse offrir à
notre admiration.
Je croirais que vers le milieu du treizième siècle le même architecte dirigea
la construction de tout l'édifice. Et mon patriotisme n'ira point jusqu'à cacher
que la tradition répandue en Bretagne attribue à des architectes anglais la
construction des principales églises de cette province.
La façade de celle-ci est fort mauvaise; une seule des deux tours est
suffisamment élevée, celle du Sud; et on ne l'a terminée qu'au seizième siècle,
par une lanterne dans le goût de la Renaissance. A l'intersection des
croisillons, ou au transept, se trouve une troisième tour carrée
médiocrement haute.
Un chanoine, qui apparemment ne fut que riche, a dans cette église un
magnifique tombeau; j'aurais dit charmant, mais me passerait-on d'appliquer ce
mot à un tombeau? Celui-ci appartient à la Renaissance. Par malheur, il est fort
mutilé. Deux médaillons ont pourtant échappé aux outrages du temps; ils
représentent le chanoine et son frère. Il ne faut pas trop s'étonner de
l'admirable élégance de ce tombeau, absolument pur de souvenirs gothiques. Une
inscription fort difficile à lire nous apprend qu'il fut construit en 1507, et
que l'architecte était de Florence.
Cette église me donne une idée que je répète trop souvent. L'impiété du
dix-huitième siècle nous a fait perdre la faculté de bâtir des églises. Eh bien,
quand une ville de province a de l'argent et demande une église, copiez celle de
Dol; le portail seulement à prendre ailleurs. Rien d'absurde comme les colonnes
grecques de la Madeleine pour le culte catholique; les églises de Palladio
allaient mieux à cette religion terrible. Donc, si vous exigez absolument des
colonnes, qui sont un contresens avec nos pluies du Nord, et surtout avec un
enfer éternel et sans pitié, prenez au moins les églises de la Lombardie ou
celles de Venise.
Où est le mur latéral extérieur d'une église, cette chose si difficile
à faire, que l'on puisse comparer au mur de San-Fedele de Milan, du côté
de la Scala?
Le savant, au dîner, trahi par les femmes, m'avait dit qu'à Dol il fallait
voir une seconde église, celle des Carmes, qui sert aujourd'hui de halle aux
blés. J'y ai passé en allant voir le Menhir, et je n'y ai trouvé de curieux que
quelques piliers, dont les chapiteaux ornés de sculptures peuvent remonter au
douzième siècle (20) [20. Mérimée, Voyage dans l'Ouest.]
Le monument vraiment social de Dol, celui que dans un pays de pluie tel que
la France on devrait imiter partout, c'est la suite d'arcades qui bordent la
grande rue marchande et donnent une promenade à couvert.
Ces arcades, tantôt en ogives, tantôt en plein cintre, sont soutenues par des
colonnes ou des piliers de toutes les formes. Les chapiteaux baroques sont assez
bien pour être exécutés avec du granit, pierre rebelle s'il en fut. Cette
sculpture chargée de petits détails, le triomphe des temps barbares, me rappelle
les gravures d'Hogarth; l'idée est tout, et l'exécution pitoyable, mais l'on est
habitué à ne pas songer à la forme. On y trouve, sous ces arcades de Dol, des
chapiteaux de toutes les époques, depuis le roman fleuri jusqu'aux
derniers caprices du gothique. Comme les maisons qui s'appuient sur ces colonnes
ont une apparence assez moderne, je suppose que les colonnes ont été prises çà
et là dans des édifices que l'on démolissait.
Une seule maison, dont les corniches sont ornées de damiers et d'étoiles,
annonce une origine antérieure au treizième siècle.
C'est à un quart de lieue de la ville qu'il faut aller chercher la fameuse
pierre du Champ Dolent_. Ce nom rappelle-t-il des sacrifices humains ? Mon guide
me dit gravement qu'elle a été placée là par César. Etait-elle jadis au sein des
forêts? Maintenant elle se trouve au beau milieu d'un champ cultivé. Ce Menhir a
vingt-huit pieds de haut et se termine en pointe; à sa base il a, suivant ma
mesure, huit pieds de diamètre. Au total, c'est un bloc de granit grisâtre dont
la forme représente un cône légèrement aplati.
Il faut noter que ce granit ne se retrouve qu'à plus de trois quarts de lieue
de la ville, au Mont-Dol, colline entourée de marécages et qui
probablement fut une île autrefois. La pierre du Champ-Dolent repose sur une
roche de quartz dans laquelle elle s'enfonce de quelques pieds. Par quel
mécanisme les Gaulois, que nous nous figurons si peu avancés dans les arts,
ont-ils pu transporter une masse de granit longue de quarante pieds et épaisse
de huit? Comment l'ont-ils dressée?
César nous a dit quelle était la puissance des druides. Ces prêtres adroits
régnaient absolument sur les Gaulois; en dirigeant l'attention de leur peuple
constamment sur un seul objet, ils leur firent perdre à son égard la qualité de
sauvages.
Ces monuments des Gaulois indiquaient des lieux de rendez-vous au milieu de
forêts sans bornes. Le Danemark, la Suède, la Norvège, l'Irlande, le Groënland
même, offrent des monuments semblables. Les druides ont-ils régné dans tous ces
pays, ou les blocs de granit étaient-ils élevés par un pouvoir autre que celui
de la religion des druides? Sioborg nous apprend qu'en Scandinavie la tradition
indique des usages différents pour chaque monument.
Toutefois ils étaient relatifs au culte, car les conciles chrétiens en
marquent une grande jalousie; ils défendent les prières et d'allumer des
flambeaux devant des pierres (ad lapides).
Le pouvoir des druides était établi en partie sur la croyance qu'après la
mort les âmes changeaient de corps.
Aristote, au contraire, croyait l'âme mortelle; les Celtes et les Germains
étaient donc mieux préparés au culte catholique que les Grecs et les Romains.
L'habitude d'obéir aux druides avec terreur prépara nos ancêtres à obéir aux
évêques. La sanction des prêtres était la même: l'excommunication.
En faisant ces beaux raisonnements et bien d'autres, j'ai pris place dans une
carriole du pays pour faire les cinq lieues qui séparent Dol de Saint-Malo:
j'avais pour compagnons de voyage, des bourgeois riches ou plutôt enrichis.
Jamais je ne me suis trouvé en aussi mauvaise compagnie; mon imagination était
heureuse, ils l'ont traînée dans la boue. Que de fois j'ai regretté ma calèche!
Ces gens parlaient constamment d'eux et de ce qui leur appartient; leurs femmes,
leurs enfants, leurs mouchoirs de poche, qu'ils ont achetés en trompant le
marchand de un franc sur la douzaine. Le signe caractéristique du provincial,
c'est que tout ce qui a l'honneur de lui appartenir prend un caractère
d'excellence: sa femme vaut mieux que toutes les femmes; la douzaine de
mouchoirs qu'il vient d'acheter vaut mieux que toutes les autres douzaines.
Jamais je ne vis l'espèce humaine sous un plus vilain jour: ces gens
triomphaient de leurs bassesses à peu près comme un porc qui se vautre dans la
fange. Pour devenir député, faudra-t-il faire la cour à des êtres tels que
ceux-ci ? Sont-ce là les rois de l'Amérique ?
Pour en tirer quelques faits et diminuer mon dégoût, j'ai essayé de parler
politique; ils se sont mis à louer bêtement la liberté et de façon à en
dégoûter, la faisant consister surtout dans le pouvoir d'empêcher leur voisins
de faire ce qui leur déplaît. Il y a eu là-dessus entre eux des discussions
d'une bassesse indicible: je renouvellerais mon dégoût en en donnant le détail.
Ils ont fini par me convertir à leur système. J'aurais donné quinze jours de
prison pour pouvoir faire administrer à chacun d'eux une volée de coups de
canne. Ils m'ont expliqué que s'il y a des élections ils n'enverront certes pas
à Paris un orgueilleux. J'ai compris qu'ils donnent ce titre aux députés
qui ne se chargent pas avec empressement de retirer leurs bottes et leurs habits
de chez les ouvriers qu'ils emploient à Paris.
Il est plaisant que pour être appelé à discuter les grandes questions de
commerce et de douanes qui vont décider de ce que sera l'Europe dans cent ans
d'ici, il faille commencer par plaire à de tels animaux.
Pour l'agrément de ma route, quelle différence si j'avais eu affaire à cinq
légitimistes Leurs principes n'auraient pas pu être plus absurdes et plus
hostiles au bonheur commun et, loin d'être blessé à chaque instant, mon
esprit eût goûté tous les charmes d'une conversation polie. Voilà donc ce peuple
pour 1e bonheur duquel je crois qu'il faut tout faire!
Pour me distraire des coups de couteau que me donnait à chaque instant la
conversation de ces manants enrichis, je me suis mis à regarder hors du
cabriolet. Après la première lieue qui conduit de Dol au rivage au milieu d'une
plaine admirablement cultivée, surtout en colza, le chemin est souvent à dix pas
de la mer. Aussitôt qu'on a dépassé un grand rocher qui défend cette plaine
contre les flots et qui probablement est le Mont-Dol, ce que je n'ai pas voulu
demander à mes ignobles compagnons, on aperçoit à une immense distance sur la
droite, et par-dessus les vagues un peu agitées, le mont Saint-Michel. Il était
éclairé par le soleil couchant et paraissait d'un beau rouge; nous, nous étions
un peu dans la brume.
Le mont Saint-Michel sortait des flots comme une île, il présentait la forme
d'une pyramide; c'était un triangle équilatéral d'un rouge de plus en plus
brillant et tirant sur le rose, qui se détachait sur un fond gris.
Nous avons quitté la mer, puis de nouveau nous l'avons vue devant nous; comme
elle baissait en ce moment, de toutes parts nous apercevions des îlots
déchiquetés de granit noirâtre sortant des eaux.
Sur le plus grand de ces îlots de granit on a bâti Saint-Malo, qui, comme on
sait, à marée haute, ne tient à la terre que par la grande route
Cette route que je viens de parcourir, depuis qu'elle arrive à la mer à une
lieue de Dol, a souvent sur son côté gauche de fort jolies petites maisons, qui
rappellent tout à fait les cottages de la côte d'Angleterre qui est
vis-à-vis. A l'approche de la voiture, je voyais sortir de ces habitations
quelques douaniers et une quantité prodigieuse d'enfants fort gais.
En entrant à Saint-Malo, et nous approchant de la porte fortifiée, nous
avions sur la droite la grande mer, et à gauche de la route un immense bassin de
boue humide sur laquelle paraissaient de cent pas en cent pas de pauvre navires
couchés sur le flanc. Ils attendent 1e flot pour se relever, et cet exercice
continu fatigue leurs membrures.
Au-delà de cette plaine de boue et de sable entrecoupée de flaques d'eau, on
aperçoit Saint-Servan, qui a l'air d'une assez jolie petits ville. Elle est du
moins entourée d'arbres bien verts, tandis qu'à Saint-Malo on ne voit que du
granit noirâtre et quelques figuiers de quinze ou vingt pieds de haut, à peu
près comme ceux de Naples sur la route de Portici, mais les figues de Saint-Malo
ne mûrissent pas. Je conclus de la vue de cet arbre du Midi, à la vérité abrité
par des murs, que les froids de Saint-Malo ne sont jamais fort rigoureux. C'est
déjà un grand avantage que cette ville doit au voisinage de la mer. Elle doit à
Louis XIV, et à la considération qu'avait inspirée aux ministres de la marine
l'audace admirable de ses habitants, une enceinte de murs qui fait exactement le
tour de la ville et dont l'épaisseur sert de promenade. Il y a parapet du côté
de la ville comme du côté de la mer, et le promeneur se trouve à peu près à la
hauteur du second étage des maisons. Il m'a semblé qu'à marée basse, ce parapet
est souvent à soixante pieds des flots. Cette promenade originale m'a fort
intéressé, et ce n'est qu'au bout d'une heure et demie, après avoir fait
exactement le tour de la ville, que je suis revenu à l'escalier voisin de la
porte par lequel j'y étais monté. Mais je me suis arrêté souvent pour considérer
soit les îlots noirs et déchirés par les vagues qui défendent Saint-Malo contre
les lames de la grande mer, soit la colline couverte d'arbres qui, à droite
au-delà du golfe de Saint-Servan, s'avance fort dans la mer. Les grands figuiers
dont j'ai parlé se trouvent dans de fort petits jardins, qui existent
quelquefois entre le mur de la ville et les maisons du côté opposé à l'unique
porte de Saint-Malo, c'est-à-dire au couchant.
Ce que le destin m'avait fait voir de la société aujourd'hui m'avait jeté
dans un si profond dégoût de l'espèce humaine, que j'ai sottement refusé d'aller
au spectacle à Saint-Servan. Mon hôtesse me l'a proposé, et j'ai refusé sans
réfléchir, uniquement par humeur de m'entendre adresser la parole.
Puis, regardant d'un air bourru, j'ai vu que l'hôtesse était assez jolie
femme et polie à l'anglaise; elle me disait avec dignité qu'une sorte d'omnibus
me conduirait à Saint-Servan en un quart d'heure.
J'ai erré dans la ville. Tout y est d'un gris noirâtre; c'est la couleur du
granit de ce pays-ci. J'aurais bien voulu voir la rue où sont nés MM. de
Chateaubriand et de Lamennais; mais j'avais horreur d'adresser la parole à qui
que ce soit. Vis-à-vis un palais de justice que l'on construit avec des colonnes
à la grecque, j'ai aperçu une ridicule statue du Duguay- Trouin. Avec ses
culottes flottantes, cet intrépide marin ne ressemble pas mal à ces statues de
bergers en plomb, que les curés de village mettent dans leurs jardins. J'ai
trouvé un café fort joli à côté de la statue; mais j'étais encore empoisonné par
mes manants de la route; je prenais en mauvaise part tout ce que j'entendais
dire aux pauvres officiers des trois compagnies qui viennent tous les mois tenir
garnison dans cette île. Ces messieurs paraissaient se formaliser beaucoup de
l'absence de toute promenade, autre que celle des murailles, non moins que de
l'extrême vertu des dames de Saint-Malo. L'un d'eux disait: « Certes, il n'y
aurait aucun danger à laisser les demoiselles de ce pays-ci seules avec les
jeunes gens les plus aimables; on peut être assuré qu'elles ne songeront jamais
qu'à leur plus ou moins de fortune. Le plus beau cavalier, s'il n'est pas
assez riche pour s'établir_, n'est d'aucun danger pour ces vertus calculantes. »
Il me restait la ressource de demander du vin de Champagne; mon hôtesse
m'avait assuré que le sien était excellent. Mais quoi de plus triste que de
boire seul pour oublier un chagrin ridicule?
Je suis allé chez le libraire, où j'ai trouvé la Princesse de Clèves,
petit bouquin fort joliment relié. Afin de ne pas avoir à m'impatienter contre
les sales chandelles de la province, je suis allé moi-même acheter des bougies.
Ma chambre donnait sur une rue affreuse de dix pieds de large; il n'y en avait
pas d'autre dans l'hôtel. J'ai demandé une bouteille de vin de Champagne; et
aussitôt l'on s'est souvenu, comme par miracle, qu'un monsieur venait de partir
par le bateau à vapeur de Dinan, et l'on m'a conduit, par un escalier de bois,
en escargot, à une grande chambre au troisième étage, d'où l'on aperçoit fort
bien la mer, par-dessus le rempart. Je me suis enivré de cette vue, puis j'ai lu
la moitié de l'admirable volume que je venais d'acheter; l'âme enfin rassérénée
par ces douces occupations, je me suis mis à écrire ce procès-verbal peut-être
trop fidèle de tous mes malheurs intellectuels. Les ennuyeux
m'empoisonnent; c'est ce qui m'eût empêché de faire fortune de toute autre
façon que par le commerce; et mon père eut toute raison de me jeter violemment
dans cette voie. Lorsque j'étais douanier, mes amis m'estimaient sans doute;
mais la plupart eussent été charmés que, lorsque je sortais pour la première
fois avec un bel uniforme neuf, un enfant jetât sur moi un verre d'eau sale.
Une vérité m'assiège à chaque heure du jour, depuis que je suis en Bretagne.
Le petit bourgeois d'Autun, de Nevers, de Bourges, de Tours, est cent fois plus
arriéré, plus stupide, plus envieux même, que le bourgeois qui vit à
quatre lieues des côtes, et de temps en temps a un cousin noyé par une tempête.
-- Bravoure des jeunes enfants bretons de la côte de Morlaix, qui se cachent
à bord des navires qui partent pour la pêche de la morue sur le banc de
Terre-Neuve; on les appelle des trouvés (trouvés à bord du navire, quand
il est loin des côtes). On pourrait lever ici une garde impériale de marins.
Du temps de l'Empire, les corsaires bretons attendaient, pour sortir, quelque
tempête qui ne permît pas aux vaisseaux du blocus anglais de se tenir près de
leurs rochers de granit noir. Quelle différence pour Napoléon, si, au lieu de
faire des flottes, il eût équipé mille corsaires? Que n'eût-il pas fait avec des
Bretons!
Saint-Malo, le...
---
Je ne sais comment je me suis laissé entraîner à perdre deux jours dans
cette ville singulière, mais peu aimable: au fond, c'est une prison.
Hier j'ai pris un bateau pour faire le tour des îlots noirs qui, suivant moi,
gâtent beaucoup la vue de Saint-Malo du côté de la mer; ensuite je suis allé
errer le long de la jolie côte couverte d'arbres qui termine l'horizon au
couchant. Le vent étant agréable et la mer tranquille, j'ai fait mettre la
voile, et suis allé au loin vers le couchant, toujours lisant mon roman. J'avais
oublié tout au monde. Si l'on m'eût demandé où j'étais, j'aurais répondu: A la
Martinique.
J'ai manqué ainsi, à mon grand regret, l'heure du bateau à vapeur qui conduit
à Dinan. On dit que les bords de la rivière sont charmants et hérissés de
rochers singuliers; et d'ailleurs on trouve, près de cette ville toute du moyen
âge, un menhir de vingt-cinq pieds de haut: ces monuments informes font
réfléchir, et je commence à m'y attacher, à mesure que je vois augmenter mon
estime pour les Bretons. On m'a beaucoup vanté les quatre Évangélistes, ainsi
que le lion et le boeuf ailés, attributs de saint Marc et de saint Luc, qui
ornent la façade de l'ancienne cathédrale de Dinan. A peu de distance existait
une abbaye dont les ruines sont célèbres; à la vérité, je n'y aurais peut-être
rien compris. Ma longue promenade sur mer m'a privé de tout cela: mais jamais
peut-être je ne fus plus sensible à cette admirable peinture, la plus ancienne
qui existe dans la langue, d'une passion qui devient tous les jours plus rare
dans la bonne compagnie. Plusieurs parties de cette peinture n'ont point été
surpassées; je les compare à certains ciels ornés d'anges par le Pérugin, que
les écoles de Rome et de Bologne, si savantes et si supérieures dans tout le
reste, n'ont jamais pu faire oublier.
Aujourd'hui j'ai passé ma vie sur les remparts de Saint-Malo à considérer la
marée montante, qui quelquefois, à ce qu'on dit, s'élève ici jusqu'à quarante
pieds. Je devais partir à midi pour Dol et Avranches; mais, avant de monter en
diligence, j'ai regardé la figure de mes compagnons de voyage; elle m'a
effarouché. Je suis remonté sur le mur, et j'ai perdu le prix de la place.
Le coucher du soleil m'a dédommagé du retard, il a été magnifique: le ciel
était en feu, ce qui donnait une couleur plus noire encore aux îlots de
Saint-Malo. J'ai passé mon temps sur la plage du couchant, au milieu d'une
troupe d'enfants qui avaient ôté leurs souliers, et jouaient avec le flot
puissant de la mer; ils se retiraient à mesure que la lame montante venait les
mouiller.
Quelle idée noble et exagérée je me faisais de Saint-Malo, d'après ses hardis
corsaires! Sera-ce donc toujours là mon erreur? Que d'enfantillage il y a encore
dans cette tête! Je n'ai vu que des figures à argent. Dans tout l'art de la
peinture, y a-t-il rien d'aussi laid que les contours de la bouche d'un banquier
qui craint de perdre ?
Au milieu de cette sécheresse d'âme, je n'ai trouvé qu'une intonation
touchante; c'était un postillon qui me disait: « Ah! monsieur, quand on vient de
ce côté-ci, il faut toujours reprendre le même chemin: on ne peut pas aller plus
loin. » Dans ce dernier mot si commun, il y avait par hasard toute la tristesse
profondément sentie d'un insulaire ou d'un prisonnier. J'ai songé à ce pauvre
Pellico.
On va me trouver exagéré; mais enfin je tiens à la bizarrerie de dire la
vérité (j'en excepte, bien entendu, les vérités dangereuses). Voici ce que
je trouve dans mon journal, à la date de Saint-Malo:
« On ne sait rien faire bien en province, pas même mourir. Huit jours avant
sa fin, un malheureux provincial est averti du danger par les larmes de sa femme
et de ses enfants, par les propos gauches de ses amis, et enfin par l'arrivée
terrible du prêtre. A la vue du ministre des autels, le malade se tient pour
mort; tout est fini pour lui. A ce moment commencent les scènes
déchirantes, renouvelées dix fois le jour. Le pauvre homme rend enfin le
dernier soupir au milieu des cris et des sanglots de sa famille et des
domestiques. Sa femme se jette sur son corps inanimé; on entend de la rue ses
cris épouvantables, ce qui lui fait honneur; et elle donne aux enfants un
souvenir éternel d'horreur et de misère: c'est une scène affreuse. »
Un homme tombe gravement malade à Paris; il ferme sa porte; un petit nombre
d'amis pénètrent jusqu'à lui. On se garde bien de parler tristement de la
maladie; après les premiers mots sur sa santé, on lui raconte ce qui se passe
dans le monde. Au dernier moment, le malade prie sa garde de le laisser seul un
instant; il a besoin de reposer. Les choses tristes se passent comme elles se
passeraient toujours, sans nos sottes institutions, dans le silence et la
solitude.
Voyez l'animal malade, il se cache, et, pour mourir, va chercher dans le bois
le fourré le plus épais. Fourier est mort en se cachant de sa portière.
Depuis que l'idée d'un enfer éternel s'en va, la mort redevient une
chose simple, ce qu'elle était avant le règne de Constantin. Cette idée aura
valu des milliards à qui de droit, des chefs-d'oeuvre aux beaux-arts, de la
profondeur à l'esprit humain.
Granville, le ...
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Rien de plus obligeant que les habitants de Granville. Dans les pays où
il y a un cercle de négociants, les cafés ne font pas venir les journaux de
Paris, ce serait une dépense trop considérable pour leurs faibles recettes.
J'étais donc fort contrarié ce soir à Granville. Comme en venant de Saint-Malo
je m'étais rapproché de Paris, j'étais piqué d'une curiosité assez ridicule;
j'aurais volontiers arrêté les passants pour leur dire: « Qu'y a-t-il de
nouveau? » Au café je n'ai trouvé que la Gazette du département dont
j'avais lu les nouvelles à Saint-Malo. Je suis rentré tristement chez moi. J'ai
essayé de la lecture, mais lire par force ne m'a jamais réussi. Comme je
sortais pour flâner dans les rues, j'ai eu le courage de parler de mon embarras.
Le garçon de l'hôtel m'a conduit tout simplement au cercle établi depuis peu à
l'extrémité de la promenade nouvelle, formée d'assez jolis arbres bien touffus.
Il y a trois ans, ce n'était qu'une triste grève couverte de cailloux. Vivent
les pays en progrès, on y est heureux, et par conséquent on y a de la bonté.
Arrivé dans la salle du cercle, un monsieur fort obligeant a mis à ma
disposition, sans mot dire, trois ou quatre journaux arrivés de Paris depuis une
heure. Lorsque je suis sorti après les avoir dévorés, le concierge m'a dit, de
la part de ces messieurs, que le cercle ouvre tous les matins à sept heures; il
me semble qu'il est impossible de mieux en agir à Paris. Granville a doublé
depuis dix ans; or, en toute espèce de biens, ce n'est pas posséder qui fait le
bonheur, c'est acquérir, dit Figaro. Les négociants de Granville prospèrent;
d'où il suit qu'ils sont heureux et polis, et sans doute moins tracassiers et
méchants que les bourgeois de tant de petites villes de France, qui ne savent
que faire de leur temps et se plaignent de leurs dix-huit cents livres de rente.
Ce matin, à mon passage à Dol, j'ai pris sur le temps du dîner celui de
revoir l'intérieur de la charmante cathédrale. Notre dîner, cependant, était bon
et amusant; il était préparé dans une salle d'une exiguïté plus qu'anglaise,
elle pouvait avoir sept pieds et demi de haut; la table était fort étroite et
nos chaises touchaient les murailles de tous les côtés. Deux jeunes filles assez
jolies, mais coiffées d'une énorme quantité de cheveux d'une couleur singulière,
celle de l'étoupe presque blanche, ont servi dans cette petite salle à manger
d'excellentes soles et une profusion de poissons et de fruits de mer
De Dol à Pontorson, j'ai trouvé un pays d'une admirable fertilité. Tout à
coup on arrive sur le bord d'une immense vallée, au fond de laquelle il faut
aller chercher le bourg et la rivière de Pontorson. La vue est magnifique et
très étendue, elle fait d'autant plus de plaisir qu'il y a surprise complète. Au
fleuve de Pontorson finit la Bretagne.
Je ne saurais assez louer la suite de collines charmantes couvertes d'arbres
élancés et bien verts par lesquelles la Normandie s'annonce. La route serpente
entre ces collines. On voit de temps à autre la mer et le Mont Saint-Michel. Je
ne connais rien de comparable en France. Aux yeux des personnes de quarante ans,
fatiguées des émotions trop fortes, ce pays-ci doit être plus beau que l'Italie
et que la Suisse. Ce sont les paysages de l'Albane comparés à ceux du Guaspre.
Je ne connais de comparable que les collines des environs de Desenzano, sur la
route de Brescia à Vérone. Elles ont plus de grandiose et sont moins
jolies.
En faisant à pied la longue montée qui précède les premières maisons
d'Avranches, j'ai eu une vue complète du Mont Saint-Michel, qui se montrait à
gauche dans la mer, fort au-dessous du lieu où j'étais. Il m'a paru si petit, si
mesquin, que j'ai renoncé à l'idée d'y aller. Ce rocher isolé paraît sans doute
un pic grandiose aux Normands, qui n'ont vu ni les Alpes ni Gavarnie. Ce n'est
pas eux que je plains; c'est un grand malheur d'avoir vu de trop bonne heure la
beauté sublime. Un voyageur me disait hier que la plus jolie personne de
Normandie habite l'auberge du Mont Saint-Michel. Depuis Dol, je voyageais seul,
dans le coupé de la diligence, avec une paysanne de quarante ans extrêmement
belle. Cette dame a des traits romains, des manières fort distinguées, et ce qui
me surprend au possible, je trouve dans ses façons une aisance et un naturel
auxquels beaucoup de nos grandes dames pourraient porter envie. Elle n'a pas du
tout l'air d'une actrice imitant bien mademoiselle Mars. De temps en temps,
cette noble paysanne tirait de son petit panier une Imitation de
Jésus-Christ fort bien reliée en noir, et lisait pendant quelques minutes.
J'ai supposé témérairement qu'à cause de son extrême beauté, elle avait eu
dans sa jeunesse l'occasion de voir très bonne compagnie en Angleterre (ses
façons sont un peu sérieuses, elle ressemble à une héroïne de l'abbé Prévost);
qu'arrivée à un certain âge on l'avait mariée, et qu'elle était revenue à la
condition d'une riche paysanne. Malgré le peu d'envie que j'ai de parler, la
conversation s'est engagée entre nous, et si bien et avec tant de respect de ma
part, que j'ai pu lui laisser entrevoir le roman que je venais d'imaginer. Elle
en a ri de bon coeur, et m'a raconté avec un naturel parfait qu'elle est femme
d'un pécheur habitant à Jersey, et que, pendant que son mari est à la mer, elle
tient un petit magasin de quincaillerie et de toutes les choses qui peuvent
convenir à de pauvres matelots. Elle me contait tout cela comme eût pu le faire
madame de Sévigné.
-- Votre récit est adorable, lui disais-je; mais permettez-moi de vous dire
qu'il m'enchante, mais ne me persuade point.
Cette-paysanne de quarante ans est sans contredit la femme la plus distinguée
que j'aie rencontrée dans mon voyage, et, pour la beauté, elle vient, ce me
semble, immédiatement après l'adorable carliste qui s'embarqua sur le bateau à
vapeur de la Loire avec un chapeau vert.
Cette noble paysanne s'est tirée avec toute la grâce imaginable du récit
d'une petite insolence à laquelle elle a été en butte de la part d'une femme
vêtue de noir. La veille, en venant de Rennes par la même diligence, une
religieuse a voulu lui enlever sa place de haute lutte.
-- Allons, ôtez-vous de là, ma chère dame, il faut que je m'y mette,
etc. Rien de plus joli et de plus plaisant que ce dialogue; la prepotenza
sotte d'un côté, et de l'autre l'esprit vif, mais fort mesuré, d'une femme de
bonne compagnie qui a toujours peur d'en trop dire, et qui comprend à merveille
qu'elle doit l'avanie qu'elle éprouve à son habit de paysanne.
J'ai eu cette aimable compagne de voyage jusqu'à Granville. Comme la
diligence s'arrêtait une heure à Avranches, je l'ai engagée à monter avec moi
sur le petit promontoire où existait autrefois la cathédrale du savant Huet, cet
évêque, homme d'esprit, qui a écrit sur les romans. De là nous aurions une vue
magnifique de tout le pays. Je lui offrais mon bras sans songer à mal.
-- Y pensez-vous, monsieur, une paysanne?
Ce mot a été dit avez une intonation si pure, si peu affectée, et qui m'a
touché si vivement, que j'ai bien répondu. C'est avec cette noble paysanne que
j'ai admiré une des plus belles vues de France. Elle a trouvé qu'elle
ressemblait beaucoup à celle dont nous venions de jouir avant d'arriver à
Pontorson. On se trouve aussi sur le bord d'une vallée large, profonde,
admirablement plantée d'arbres bien verts, avec un lointain qui se perd sur la
droite au milieu de forêts, et la mer sur la gauche.
En déjeunant à l'auberge, j'ai appris que le pays est hanté par une foule
d'Anglais; mais ils vont s'en aller, ils ont le malheur de trop bien pêcher à la
ligne. Ils emploient des mouches artificielles qui trompent trop bien des
nigauds de poissons, je ne sais si c'est les saumons ou les truites. Le bonheur
anglais a excité au plus haut point la jalousie des Normande. Ils ont interrompu
toutes relations de société avec ces fins pêcheurs, et songent même, autant que
j'ai pu le comprendre, à leur faire un procès
Si j'étais maître de mon temps, je m'arrêterais pour jouir de ce procès, et
j'assignerais quelqu'un.
Malgré cette politesse normande, comme je ne pêche pas à la ligne,
c'est à Avranches ou à Granville que je fixerais mon séjour, si jamais j'étais
condamné à vivre en province dans les environs de Paris. A la première vue de la
question, l'on serait tenté d'aller s'établir au midi, vers Tours ou Angers,
pour éviter la rigueur des hivers; mais la différence du degré de civilisation
est de plus de conséquence que la différence de deux degrés de latitude. Il y a
cent fois plus de petitesse provinciale et de curiosité tracassière sur ce que
fait le voisin à Tours ou à Angers, qu'à Granville ou à Avranches. Il faut
toujours en revenir à cet axiome: le voisinage de la mer détruit la
petitesse. Tout homme qui a navigué en est plus ou moins exempt; seulement,
s'il est sot, il raconte des tempêtes, et s'il est homme d'esprit de Paris un
peu affecté, il nie qu'il en existe.
Je me souviens qu'à Angers les bourgeois qui habitent les maisons d'un des
côtés d'une belle rue toute nouvelle, prétendent que les maisons de leurs
voisins de l'autre côté de la rue vont descendre de huit à dix pieds au premier
jour. Je n'ai jamais rien vu de si petit que la joie maligne mêlée de fausse
commisération qui éclate dans leurs yeux, en parlant deux heures de suite de cet
abaissement futur. S'il fallait absolument habiter une petite ville en France,
je choisirais Grasse ou la Ciotat.
D'Avranches à Granville, nous avons vu une foule de ces charmantes maisons de
paysans, isolées au milieu d'un verger planté de beaux pommiers et ombragé par
quelques grands ormeaux. L'herbe qui vient là-dessous est d'une fraîcheur et
d'un vert dignes du Titien. « Voyez-vous, m'a dit ma compagne de voyage, ces
belles fleurs de couleur amarante en forme de cloches? c'est la digitale, cette
plante qu'on donne pour empêcher le coeur de battre trop vite. »
Ces vergers sont séparés des champs voisins par une digue en terre haute de
quatre pieds, large de six, et toute couverte de jeunes ormeaux de vingt-cinq
pieds de haut, placés à trois pieds à peine les uns des autres. C'est à cette
mode, que je vois régner depuis Rennes, qu'est due l'admirable beauté du pays.
L'oeil du voyageur n'aurait rien à désirer s'il apercevait de temps à autre
quelques vieux arbres de soixante pieds de hauteur; mais l'avarice normande ne
les laisse point arriver à cet âge. Qu'est-ce que ça rapporte, voir un bel
arbre?
A moitié chemin d'Avranches à Granville, un gros jeune paysan riche,
précisément le type de cette cupidité astucieuse qui a civilisé la Normandie,
est venu prendre la troisième place du coupé. Il m'a expliqué très clairement
l'industrie fort compliquée de l'éleveur de boeufs; il s'agit de ces boeufs que
nous voyons à Paris sous la forme de rosbif. Ces boeufs changent de mains tous
les ans; la division du travail est extrême et trop longue à rapporter ici.
Notre homme passe sa vie sur la route qui de Poissy conduit aux environs de
Caen. Ce commerce est fort chanceux; il a perdu trente mille francs il y a trois
ans; les boeufs ne voulaient point s'engraisser. Ce monsieur nous dit des choses
curieuses de l'instinct de ces animaux.
La noble paysanne, voyant l'intérêt avec lequel j'écoute les détails donnés
par l'éleveur de boeufs, me raconte à son tour tous les détails de l'état de
sabotier; ces gens-là passent leur vie dans les forêts. Ce que j'apprends à ce
sujet m'a engagé à faire une excursion dont je rendrai compte plus tard.
En arrivant au long faubourg de Granville, un tonneau de bière qui était sur
le devant de la diligence est tombé, et ma compagne de voyage s'est en quelque
sorte éclipsée; j'ai respecté son incognito, si c'en est un. J'avais en face de
moi, au delà d'une vallée profonde, un promontoire élevé de deux ou trois cents
pieds, et terminé, du côté de la mer, par un précipice; c'est sur cette falaise
qu'est juchée la ville fortifiée de Granville. Mais peu de gens se donnent la
corvée d'habiter cette montagne, ou résident au bas dans un second faubourg
différent de celui dont j'ai déjà parlé. Je monte à la ville. Les maisons,
noires, tristes et fort régulières, n'ont que deux petits étages; elles
ressemblent fort aux maisons des petites villes d'Angleterre. Malgré leur
position élevée et la vue de la mer dont jouissent toutes celles du côté droit
de la rue en allant à l'église, la tristesse sombre est le trait marquant de
cette antique cité. Je vais jusqu'au bout du cap qui se termine par un grand pré
entouré par la mer de trois côtés. Un enfant du pays disait: « On parle si
souvent du bout du monde, eh bien! le voilà. » Cette idée ne manque pas de
justesse.
La mer, ce soir, était sombre et triste; elle bat le rocher de tous les côtés
à deux cents pieds au-dessous du promeneur. Ce pré est séparé de la ville par
une vaste caserne qu'on aurait dû entourer d'un mur crénelé dans le goût
gothique et élevé de dix pieds au-dessus du toit. Après cette dépense si peu
considérable, ce gros édifice aurait eu quelque physionomie.
Sur ce pré paraissaient quelques malheureux moutons tourmentés par le vent.
J'ai trouvé là une pièce de douze en fer abandonnée dans l'herbe, et quelques
vestiges d'une batterie. En rentrant en ville, je suis entré dans l'église,
triste à merveille. Une vingtaine de jeunes filles y apportaient la dépouille
mortelle d'une de leurs compagnes. Il n'y avait là d'autres hommes que l'antique
bedeau à l'air ivrogne, le vieux prêtre frileux et dépêchant son affaire, et moi
pour spectateur.
Pendant qu'on chantait un psaume, je crois, je lisais tristement dans les bas
côtés de l'église une quantité d'épitaphes remplies de fautes d'orthographe. Les
lettres sont taillées en relief dans le granit noirâtre. Rien de plus pauvre et
de plus triste. Ces épitaphes sont de 1620 et des années voisines. Le choeur de
cette église n'est pas sur le même axe que la nef.
Je ne sais pourquoi j'étais accablé de tristesse; si j'avais cru aux
pressentiments, j'aurais pensé que quelque grand malheur m'arrivait au loin. Je
voyais toujours cette bière couverte d'un mauvais drap blanc, que quatre jeunes
filles laides soutenaient à un pied de terre avec des serviettes qu'elles
avaient passées. Combien on est plus sage à Florence! toutes ces choses-là se
passent de nuit.
Comme je n'avais âme qui vive avec qui faire la conversation, j'ai attaqué la
tristesse par les moyens physiques. J'ai trouvé par hasard une assez bonne tasse
de café au café placé contre la porte fortifiée de la ville. La descente vers le
joli faubourg est agréable et pittoresque: le génie a exigé que les maisons de
la rue la plus élevée et la plus marchande de ce faubourg, celle qui arrive à la
porte fortifiée de la ville, n'eussent pas plus de quinze pieds de haut; il
fallait laisser leur effet aux pièces de canon du rempart.
Tout le monde parle encore ici du fameux siège de 1794, que les Vendéens
furent obligés de lever après s'y être longtemps et bravement obstinés. Là
commencèrent leurs malheurs. S'ils avaient pu s'emparer de la ville et du port
qui assèche à toutes les marées, mais qui est commode, ils auraient eu un moyen
sûr de communiquer avec les Anglais. L'on peut dire que le courage plutôt
civil que militaire des hommes de sens qui eurent l'idée de défendre
cette bicoque a peut-être sauvé la république et empêché le retour des Bourbons
dès 1794. Pensez à ce que l'Europe aurait fait de nous qui n'avions pas encore
la gloire de l'empire! Vienne, Berlin, Moscou, Madrid, n'avaient pas encore vu
les grenadiers français. Qu'on juge par 1815 de ce qu'aurait fait le parti
émigré, plus jeune de vingt ans en 1795.
J'ai vivement regretté de n'avoir pas avec moi le volume de l'histoire de la
Vendée par Bauchamp, où il raconte la levée du siège de Granville et l'incendie
du faubourg. C'est en vain que j'ai demandé à voir un tableau représentant cet
incendie, qui est, dit-on, à l'Hôtel de Ville; l'homme chargé de le garder est
absent: c'est presque toujours ce qui arrive en province; tout monument qui
n'est pas sur la voie publique est perdu pour le voyageur; et si j'étais un
héros, je voudrais que ma statue fût au coin de la rue, sauf à voir les enfants
m'assiéger à coups de pierres.
Depuis la révolution de 1830, on bâtit une fort jolie ville au pied du rocher
de Granville, et tout contre le port. J'ai compté là je ne sais combien de
grandes maisons en construction. On imite l'architecture de Paris, et toutes ces
maisons ont une jolie vue sur la mer, et sont garanties du vent du nord par la
vieille ville. Quelques maisons antiques et fort pittoresques sont placées à
l'endroit où la jetée, qui forme le port, touche au rocher couronné par le pré
dont j'ai parlé, et qui figure le bout du monde. J'ai trouvé là des nuées
d'enfants, jouant dans l'eau de la mer qui se retirait. Comment ne seraient-ils
pas de bons marins? Bientôt tous les navires se sont tristement penchés sur le
côté, et sont restés pris dans la boue. Des charpentiers, occupés à construire
deux ou trois bâtiments au fond de ce port, m'ont appris que Granville expédie
ses bâtiments en Amérique et au bout du monde; et comme malgré moi, j'avais
l'air sans doute un peu incrédule, on m'a nommé toutes les maisons qui depuis
dix ans ont fait fortune. Je ne connais personne en ce pays, je n'ai pu pénétrer
quel est au fond le véritable genre de commerce qui met les gens de Granville en
état d'élever tant de belles et grandes bâtisses; la pêche apparemment.
Il y a de jolis jardins et de jolis petits ponts, appartenant à des
particuliers, sur un ruisseau qui coulait, il y a six ans, au milieu des galets,
et qui va se trouver au milieu de la ville neuve. Sur ses bords, on a planté la
promenade publique, qui déjà, grâce au bon choix des arbres, offre beaucoup
d'ombre, et c'est au fond de cette promenade qu'est placé le cercle de
négociants qui me permet si obligeamment de lire ses journaux. Quand des chevaux
viennent boire et prendre un bain dans ce fleuve de dix pieds de large, qui
sépare la promenade des jardins particuliers, l'eau s'élève et inonde toutes les
blanchisseuses qui savonnent sur ses bords. Alors grands éclats de rire et
assauts de bons mots entre les servantes qui savonnent et les grooms en sabots.
Vis-à-vis l'auberge où j'ai une très bonne chambre, dans le faubourg de
Granville, on a taillé un passage dans le rocher, apparemment pour la sûreté de
la ville. C'est par là que j'allais voir cette mer du Nord, si sérieuse en cet
endroit. Une nouvelle route, en partie taillée dans le roc, conduit sur la
colline, à l'extrémité de laquelle l'ancienne ville est bâtie. Les habitants
voudraient faire avouer au génie militaire que Granville ne vaut rien comme
ville forte. Mais Granville est dans le cas du Havre; je fais des voeux pour le
génie; s'il perd ses droits, la cupidité entassera les maisons laides et sales.
Arrivé au sommet de cette falaise, le voyageur trouve la vue de l'Océan qui
s'étend au nord à l'infini. Le pays battu par les vents semble d'abord lieu
fertile. Mais à un quart de lieue de la route, sur la droite, du côté opposé à
la mer, la plaine étant un peu abritée par la falaise sur laquelle la route est
établie, le voyageur voit recommencer ces champs entourés d'une digue de terre
couverte de jeunes ormes de trente pieds de haut.
Peu à peu le pays devient admirable de fertilité et de verdure; on arrive
ainsi au pied de la colline sur laquelle Coutances est perchée. Je comptais
passer la soirée à voir à mon aise la cathédrale, sur laquelle on a tant
discuté, et dont j'aperçois depuis longtemps les deux clochers pointus. Un
mauvais génie m'a conduit à la poste, j'y trouve une lettre qui m'y attend
depuis trois jours. Elle est écrite par un homme impatient, qui a des millions,
et qui met quelque argent dans les affaires de notre maison; ce dont. lui et
nous, nous nous trouvons bien. Mais cet homme riche et timide n'a aucun usage
des affaires, et de la moindre vétille se fait un monstre. Parce qu'il a des
millions et de la probité, il se croit négociant. Il est à sa magnifique terre
de B., et désire me voir pour une affaire qu'il se garde bien d'expliquer, et
qui, selon lui, est de la plus haute importance. Je gagerais que ce n'est rien;
mais aussi l'affaire peut être réellement essentielle.
M. R. me marque qu'il écrit la même lettre, poste restante, dans toutes les
villes de Bretagne, pays où il sait que je voyage pour mon plaisir. Je
puis fort bien dire que j'ai reçu la lettre, mais qu'une affaire m'a retenu dans
les environs de Coutances; je puis mentir plus en grand, et prétendre que je
n'ai reçu que deux jours plus tard cette maudite lettre qui m'appelle sans doute
pour une misère, pour quelque faillite de dix mille francs.
Mais cette affaire, cachée derrière un voile, s'empare déjà de mon
imagination. Au lieu d'être sensible aux beautés de la fameuse cathédrale de
Coutances, et de suivre les idées qu'elle peut suggérer, la folle de la maison
va se mettre platement, et en dépit de tous mes efforts, à parcourir tous les
possibles en fait de banqueroutes et de malheurs d'argent. Tant il est vrai que,
pour être libre de toute préoccupation de ce côté-là, il faut se retirer tout à
fait des affaires.
Je vais employer trois heures à voir la ville; puis je prendrai la poste, et
demain à l'heure du déjeuner je serai à B.
La relation de mon séjour à B. n'offrirait que peu d'intérêt au lecteur. En
quittant cette propriété, je pris la route du Havre.
Une diligence menée par d'excellents chevaux m'a conduit fort rapidement à
Honfleur. Mais je n'ai plus trouvé sur la route la belle et verte Normandie
d'Avranches; c'est une plaine cultivée comme les environs de Paris. Il y avait
foire à Pont-l'Évêque; il fallait voir les physionomies de tous ces Normands
concluant des marchés: c'était vraiment amusant. Il y a place là pour un
nouveau Téniers; on s'arracherait ses ouvrages dans les centaines de châteaux
élégants qui peuplent la Normandie.
En arrivant à Honfleur je trouve que le bateau pour le Havre est parti depuis
deux heures; l'hôtesse m'annonce d'un air compatissant qu'il reviendra peut-être
dans la soirée. Bonne finesse normande que j'ai le plaisir de deviner. En me
donnant ce fol espoir, l'hôtesse veut m'empêcher de prendre un petit bateau qui
en deux heures me conduirait facilement à Harfleur, dont je vois d'ici fumer les
manufactures. Je trouverais là vingt voitures pour le Havre. Mais j'aime les
charmants coteaux couverts d'arbres qui bordent l'Océan au couchant de Honfleur:
je vais y passer la journée. C'est là ou dans la forêt qui borde la Seine au
midi, en remontant vers Rouen, que, dans dix ans d'ici, lorsque les chemins de
fer seront organisés, les gens riches de Paris auront leurs maisons de campagne.
Tôt ou tard ces messieurs entendront dire que la rive gauche de la Seine est
bordée de vastes et nobles forêts. Quoi de plus simple que d'acheter deux
arpents, ou vingt arpents ou deux cents arpents de bois sur le coteau qui borne
la Seine au midi, et d'y bâtir un ermitage ou un château! On jouit de six lieues
de forêt en tous sens et de l'air de la mer. Là, les hommes occupés trouveront
une solitude et une campagne véritables à dix heures de Paris, car le bateau à
vapeur de Rouen au Havre ne met que cinq heures et demie à faire le trajet,
En rentrant ce soir à Honfleur j'ai trouvé grande illumination: on se réjouit
de la loi qui vient d'accorder des fonds pour l'agrandissement du port. Il en a
bon besoin le pauvre malheureux; et malgré tout il restera bien laid. Je ne puis
m'accoutumer à cette plage de boue d'une demi-lieue de largeur, au delà de
laquelle la mer n'a l'air que d'une bordure de six pouces de haut. C'est
pourtant là le spectacle dont je jouissais ce soir de ma fenêtre, la mieux
située de Honfleur. Malgré moi, je pensais Sestri-di-Le vante et à Pausilippe,
ce qui est un gros péché quand on voyage en France. J'avais choisi la seule
chambre de l'auberge qui donne directement sur la mer; appuyé sur ma fenêtre, je
pouvais penser à son absence, au lieu d'avoir l'esprit avili par la conversation
normande qui se fait à haute voix sur le quai, et qui assourdit les autres
chambres toutes placées au premier étage
Ces portefaix, matelots, aubergistes normands, se plaignent toujours d'un
voyageur qui a eu l'infamie de ne vouloir donner que trois francs pour le
transport de ses effets, ce qu'un homme du pays aurait payé quinze sous. Leurs
lamentations, applaudies de tous les assistants, sont plaisantes un instant, en
ce que l'on voit tous ces gens regarder la friponnerie à l'égard de l'étranger
comme un droit acquis Je n'avais pas vu une telle naïveté friponne depuis la
Suisse; j'étais jeune alors, et je me souviens que ces propos me gâtaient les
beaux paysages.
Les Gaëls et les Kymris peuplaient le beau pays que je parcours quand les
Normands arrivèrent. Mais ce qui compliqua beaucoup la question, c'est que ces
Normands si audacieux n'étaient pas eux-mêmes une race pure; ils provenaient
d'un pays où des Germains étaient venus se mêler à une population primitive
finoise.
Le type finois, c'est une tête ronde, le nez assez large et épaté, le menton
fuyant, les pommettes saillantes, les cheveux filasse. Les Germains ont
la tête carrée: ce caractère germain, moins prononcé que les autres, tend à
disparaître.
Les deux figures les plus prononcées, le Kymri et le Finois, se sont mêlées
et ont produit en Normandie une race où le Kymri domine. Ainsi nez kymri, crochu
vers le bas, mais plus gros; pommettes saillantes, trait qui n'appartient pas au
Kymri, et le menton _fuyant, trait encore plus contraire au Kymri. Cette figure
que je viens d'esquisser est la plus caractérisée de celles que l'on trouve en
Normandie. Je l'ai observée à Caen, à Bayeux, à Isigny, mais surtout à Falaise.
Le Havre.
---
Ce matin, à onze heures, j'ai pris passage sur un magnifique bateau à
vapeur; après cinq quarts d'heure il nous a débarqués au Havre. J'aurais voulu
qu'une si aimable traversée durât toute la journée.
Ce n'est pas une petite affaire que de se loger au Havre. Il y a de fort bons
hôtels; mais tous exigent qu'on mange à table d'hôte ou qu'on se fasse servir
dans sa chambre. Ce dernier parti me semble triste, et, quant au dîner à table
d'hôte, outre qu'il dure une heure et demie, on se trouve là vis-à-vis de trente
ou quarante figures américaines ou anglaises, dont les yeux mornes et les lèvres
primes (*) [* minces; patois dauphinois] me jettent dans le
découragement. Une heure de la vue forcée d'un ennuyeux m'empoisonne toute une
soirée
J'ai pris à l'hôtel de l'Amirauté une belle chambre au second étage avec vue
sur le port, qui par bonheur se trouvait vacante. Je ne suis séparé de la mer,
c'est-à-dire du port, que par un petit quai fort étroit; je vois partir et
arriver tous les bateaux à vapeur. Je viens de voir arriver Rotterdam et
partir Londres; un immense bâtiment, nommé le Courrier, entre et
sort à tout moment pendant le peu d'heures qu'il y a de l'eau dans le port, il
remorque les nombreux bâtiments à voile qui arrivent et qui partent. Comme vous
savez, l'entrée du Havre est assez difficile, il faut passer contre la Tour
Ronde bâtie par François Ier. Quand j'ai pris possession de ma chambre, le port
sous ma fenêtre, et l'atmosphère jusque par-dessus les toits, étaient
entièrement remplis par la fumée bistre des bateaux à vapeur. Les gros
tourbillons de cette fumée se mêlent avec les jets de vapeur blanche qui
s'élancent en sifflant de la soupape des machines. Cette profonde obscurité
causée par la fumée du charbon m'a rappelé Londres, et en vérité avec plaisir,
dans ce moment où je suis saturé des petitesses bourgeoises et mesquines de
l'intérieur de la France. Tout ce qui est activité me plaît, et, dans ce genre,
le Havre est la plus exacte copie de l'Angleterre que la France puisse montrer.
Toutefois, la douane de Liverpool expédie cent cinquante bâtiments en un jour,
et la douane du Havre ne sait où donner de la tête si, dans la même journée,
elle doit opérer sur douze ou quinze navires; c'est un effet de l'urbanité
française. En Angleterre pas une parole inutile. Tous les commis sont nichés
dans des loges qui donnent sur une grande salle; on va de l'une à l'autre sans
ôter son chapeau et même sans parler. Le directeur a son bureau au premier
étage, mais il faut que le cas soit bien grave pour qu'un commis vous dise:
Up stairs, sir (Montez, monsieur).
Ma première sortie a été pour la plate-forme de la tour de François Ier; le
public peut y arriver librement, sans avoir à subir de colloque avec aucun
portier, j'en éprouve un vif sentiment de reconnaissance pour l'administration.
En faisant le tour de l'horizon avec ma lorgnette, j'ai découvert le charmant
coteau d'Ingouville que j'avais parfaitement oublié; il y a plus de sept ans que
je ne suis venu en ce pays.
J'ai descendu deux à deux les marches de l'escalier de la tour, et c'est avec
un plaisir d'enfant que j'ai parcouru la belle rue de Paris qui conduit droit à
Ingouville. Tout respire l'activité et l'amour exclusif de l'argent dans cette
belle rue; on trouve là des figures comme celles de Genève: elle conduit à une
place qui est, ce me semble, l'une des plus belles de France et des plus
raisonnables par sa beauté naturelle comme la place de Montecavallo
(Rome). D'abord, de trois côtés, elle est dessinée par de belles maisons en
pierres de taille, absolument comme celles que nous voyons construire tous les
jours à Paris. Le quatrième côté, à droite, est composé de mâts et de navires.
Là se trouve un immense bassin rempli de bâtiments, tellement serrés entre eux,
qu'en cas de besoin on pourrait traverser le bassin en sautant de l'un à
l'autre.
Vis-à-vis, sur la gauche du promeneur, ce sont deux jolis massifs de jeunes
arbres, et au delà une belle salle de spectacle, style de la Renaissance, et une
promenade à couvert à droite et à gauche, malheureusement trop peu étendue. Au
nord, car la rue de Paris est nord et sud, et large au moins comme la rue de la
Paix, à Paris, on aperçoit fort bien cette admirable colline d'Ingouville
chargée de grands arbres et de belles maisons de campagne. C'est l'architecture
anglaise.
Toutes les rues de ce quartier neuf sont vastes et bien aérées. Derrière la
salle de spectacle, on finit de bâtir une belle place plantée d'arbres; mais on
a eu la singulière idée de placer au milieu un obélisque composé de plusieurs
morceaux de pierre, et qui ressemble en laid à une cheminée de machine à vapeur.
C'est adroit, dans un pays où l'on voit de toutes parts l'air obscurci par de
telles cheminées. Mais il ne faut pas en demander davantage à des négociants
venus au Havre, de toutes les parties du monde, pour bâcler une fortune. C'est
déjà beaucoup qu'ils aient renoncé à vendre le terrain sur lequel on a
dessiné la place. Tôt ou tard ce tuyau de cheminée sera vendu, et l'on mettra à
sa place la statue de Guillaume, duc de Normandie.
C'est un fort joli chemin que celui qui suit la crête du coteau d'Ingouville.
A gauche on plonge sur l'Océan dans toute son immense étendue; à droite ce sont
de jolies maisons d'une propreté anglaise, avec quelques arbres de cinquante
pieds suffisamment vieux. A l'extrémité du coteau, vers les phares, j'ai admiré
un verger normand que je tremble de voir envahir par les maisons; déjà un grand
écriteau annonce qu'il est à vendre par lots. C'est donc pour la dernière fois
probablement que j'y suis entré; il est planté de vieux pommiers, et entouré de
sa digue de terre couverte d'ormeaux, dont la verdure l'enclôt de tous côtés, et
lui cache la vue admirable. Un homme de goût qui l'achèterait n'y changerait
rien, et, au milieu, implanterait une jolie maison comme celles de la Brenta.
A gauche donc on a la mer; derrière soi c'est l'embouchure de la Seine large
de quatre lieues, et au delà la côte de Normandie, au couchant d'Honfleur, où je
me promenais hier; cette côte chargée de verdure occupe à peu près le tiers de
l'horizon. Pour le reste, c'est le redoutable Océan couvert de navires arrivant
d'Amérique, et qui attendent la marée haute pour entrer au port.
Le moins joli de cette vue, selon moi, c'est ce que les nigauds en admirent,
c'est le Havre que l'on a devant soi, et dans les rues duquel on plonge. Il est
à cinquante toises en contre-bas. Il semble que l'on pourrait jeter une pierre
dans ces rues, dont on n'est séparé que par sa belle ceinture de fortifications
à la Vauban. Ce hasard d'être fortifiée va forcer cette ville marchande à être
une des plus jolies de France. Elle s'agrandit avec une rapidité merveilleuse;
mais le Génie ne permet de bâtir qu'au delà des fortifications, de façon
que dans vingt ans le Havre sera divisé en deux par une magnifique prairie de
cent cinquante toises de large. Il y a plus, la partie du Havre que l'on bâtit
en ce moment a le bonheur d'être violentée par une grande route royale, qui n'a
pas permis à la cupidité de construire des rues comme la rue Godot-de-Mauroy à
Paris. Cette seconde moitié du Havre s'appelle Graville, et a l'avantage de
former une commune séparée. De façon que, lorsque la mauvaise humeur de M. le
maire du Havre ou l'intrigue d'une coterie proscrivent une invention utile, elle
se réfugie à Graville. C'est ce qui arrive journellement à Londres, qui jouit
aussi du bonheur de former deux ou trois communes séparées.
Cette belle prairie qui divisera le Havre en deux parties est coupée, en ce
moment, par un fossé rempli d'eau extrêmement fétide, ce qui n'empêche pas de
gagner de l'argent, et, sans doute, est fort indifférent aux négociants de la
ville. Mais la mauvaise odeur est tellement forte, qu'il est à espérer qu'elle
fera naître bientôt quelque bonne petite contagion, qui fera doubler le prix des
journées parmi les ouvriers du port. Alors on découvrira qu'avec un moulin à
vent faisant tourner une roue, ou une petite machine à vapeur, on peut établir
un courant dans cet abominable fossé, même à marée basse.
Ma promenade a été interrompue par la fatale nécessité de rentrer à cinq
heures pour le dîner à table d'hôte. J'ai pris place à une table en fer à
cheval, j'ai choisi la partie située près de la porte et où l'on pouvait espérer
un peu d'air. Il y avait à cette table trente-deux Américains mâchant avec une
rapidité extraordinaire, et trois fats français à raie de chair irréprochable.
J'avais, vis-à-vis de moi, trois jeunes femmes assez jolies et à l'air emprunté,
arrivées la veille d'outre-mer, et parlant timidement des événements de la
traversée. Leurs maris, placés à côté d'elles, ne disaient mot, et avaient des
cheveux beaucoup trop longs; de temps à autre leurs femmes les regardaient avec
crainte.
J'ai voulu m'attirer la considération générale, j'ai demandé une bouteille de
vin de Champagne frappée de glace, et j'ai grondé avec humeur parce que la glace
n'était pas divisée en assez petits morceaux. Tous les yeux se sont tournés vers
moi, et après un petit moment d'admiration, tous les riches de la bande, que
j'ai reconnus à leur air important, ont demandé aussi des vins de France.
Ce n'est qu'après une heure et un quart de patience que j'ai laissé cet
ennuyeux dîner; on n'était pas encore au dessert. La salle à manger est fort
basse, et j'étouffais.
Pour finir la soirée, je suis entré à la jolie salle de spectacle. Le sort
m'a placé auprès de deux Espagnoles, pâles et assez belles, arrivées aussi par
le paquebot de la veille; elles étaient là avec leur père, et, ce me semble,
leurs deux prétendus. Ce n'était point la majesté d'une femme de Rome, c'était
toute la pétulance, et, si j'ose le dire, toute la coquetterie apparente de la
race Ibère. Bientôt le père s'est fâché tout rouge: on jouait Antony; il
voulait absolument emmener ses filles. Les jeunes Espagnoles, dont les yeux
étincelaient du plaisir de voir une salle française, faisaient signe aux jeunes
gens de tâcher d'obtenir que l'on restât. Mais, au troisième ou quatrième acte,
arrive quelque chose d'un peu vif; le père a mis brusquement son chapeau et
s'est levé en s'écriant: Immoral! vraiment honteux! Et les pauvres filles ont
été obligées de le suivre.
Je les ai trouvées, cinq minutes après, prenant des glaces au café de la
promenade couverte: il n'y avait là que de jeunes Allemands; ce sont les commis
des maisons du Havre, dont beaucoup ne sont pas françaises. J'ai aperçu de loin
des négociants de ma connaissance, et, comme mon incognito dure encore, j'ai
pris la fuite.
A la seconde pièce, c'était Théophile ou Ma vocation, jouée par Arnal,
les jeunes Espagnoles, plus sémillantes que jamais, sont revenues prendre leurs
places. Je pense qu'elles ne comprenaient pas ce que disait Arnal; jamais je
n'ai tant ri. Je ne conçois pas comment ce vaudeville n'a pas été outrageusement
repoussé à Paris par la morale publique: c'est une plaisanterie cruelle, et
d'autant plus cruelle qu'elle est scintillante de vérité, contre le retour à la
dévotion tellement prescrit par la mode. Le héros, joué avec tout l'esprit
possible par Arnal, est un jeune élève de séminaire qui tient constamment le
langage du Tartufe, et dont la vertu finit par succomber scandaleusement. Je
regardais les jeunes Espagnoles, le père dormait, leurs amants ne faisaient pas
attention à elles, et elles regardaient leurs voisins français qui tous
pleuraient à force de rire.
Si le vieux Espagnol est un voyageur philosophe comme Babouc, tirant des
conséquences des choses qu'il rencontre, il va nous prendre pour un peuple de
moeurs fort dissolues et plus impie encore qu'au temps de Voltaire.
Les dames du Havre sortent rarement, mais par fierté: elles trouvent
peuple de venir au spectacle. Elles regardent le Havre comme une colonie,
comme un lieu d'exil où l'on fait sa fortune, et qu'il faut ensuite quitter bien
vite pour revenir prendre un appartement dans la rue du Faubourg-Poissonnière.
Voilà tout ce que j'ai pu tirer de la conversation d'un négociant de mes
amis, avec lequel je me suis rencontré face à face au sortir du spectacle. Je
l'ai prié de ne pas parler de moi, et je n'ai pas même voulu être mené au
cercle, de façon que je suis réduit aux deux seuls journaux que reçoit le café.
Pendant qu'un commis allemand apprend par coeur les Débats, je prends le
Journal du Havre, que je trouve parfaitement bien fait: on voit qu'un
homme de sens relit même les petites nouvelles, données d'une façon si burlesque
dans les journaux de Paris
Je demande la permission de présenter, comme échantillon des choses tristes
que je ne publie pas, cette vérité douloureuse: j'ai vu un hôpital célèbre, où
l'on reçoit, pour le reste de leurs jours des personnes âgées et malades. On
commence par leur ôter le gilet de flanelle auquel elles sont accoutumées depuis
longtemps, parce que, dit l'économe, la flanelle est trop longue à laver et à
faire sécher. En 1837, sur dix-neuf maladies de poitrine, cet hôpital a eu
dix-neuf décès. Voilà un trait impossible en Allemagne.
On me raconte qu'au Havre le pouvoir est aux mains d'une coterie
toute-puissante et bien unie.
J'éprouve au Havre un trait de demi-friponnerie charmant dont je parlerai
plus tard. Il s'agit de quinze cents francs.
Voici une absurdité de nos lois de douane, par bonheur très facile à
comprendre. Une société de capitalistes de Londres, qui veut exploiter la
navigation d'Angleterre en France avec un bâtiment à vapeur de la force de cent
cinquante chevaux, n'a pas à supporter d'autres frais de premier établissement
que ceux-ci: pour le bâtiment, cent cinquante mille francs; pour la machine,
cent quatre-vingt mille francs, à raison de douze cents francs par force de
cheval; en tout, trois cent trente mille francs. Une entreprise française, qui
entreprend de concourir sur la même ligne avec des moyens égaux, doit ajouter à
ces {, qui sont les mêmes pour elle, soixante mille francs de droits d'entrée
pour la machine qu'elle est obligée de demander aux fabriques anglaises, et
quinze mille francs de fret, d'assurances et de faux frais inévitables pour
faire venir cette machine jusque dans un de nos ports. Mais le bâtiment anglais
s'y présente, lui, avec la machine anglaise dont il est armé, sans que jamais la
douane française songe à le frapper d'aucun droit d'entrée; elle réserve toutes
ses rigueurs pour les navires français qui sont dans les mêmes conditions
d'armement. Aussi, depuis vingt ans, les Anglais font presque seuls le service
de toute la navigation à vapeur entre la France et l'étranger. Ils ont les plus
grandes facilités pour venir sur nos côtes déposer et prendre toutes les
marchandises et tous les passagers qui ont à se déplacer; une part dans ce
continuel mouvement qui s'opère ne peut leur être disputée par nos navires,
grâce à la singulière partialité de nos douanes.
Si le lecteur veut prendre quelque idée de l'accès de colère ridicule dans
lequel M Pitt jeta la nation anglaise quand la France voulut essayer d'être
libre, il peut jeter les yeux sur les chiffres suivants.
Détail de ce qu'ont coûté en hommes et en argent les guerres soutenues par
l'Angleterre contre la France de 1697 à 1815.
-- Frais. -- Hommes tués.
1° Guerre terminée en 1697 -- L. S.
21.500.000 -- 100.000 Morts par la famine, 80.000
2° Guerre commencée en
1702 -- 43.000.000 -- 250.000
3° Guerre commencée en 1739 -- 48.000.000
-- 240.000
4° Guerre commencée en 1756 -- 111.000.000 -- 250.000
5° La guerre d'Amérique en 1775 -- 139.000.000 -- 200.000
6° La
guerre avec la France en 1793 -- 1.100.000.000 -- 200.000
La dette de l'Angleterre, à la fin de cette dernière guerre, se montait à 1
milliard 50 millions sterling (plus de 25 milliards de francs).
Faute d'une banqueroute qui aurait réparé les suites de la criante duperie
dans laquelle M. Pitt fit tomber les Anglais, la décadence de l'Angleterre
commence sous nos yeux. Elle ne peut rien faire contre la Russie qui menace
ouvertement ses établissements des Indes. Ces établissements rendent fort peu
d'argent au gouvernement anglais, mais lui donnent la vie.
La perte d'hommes est réparée au bout de vingt ans, mais la dette empêche de
vivre beaucoup d'enfants anglais, et force ceux qui survivent à travailler
quinze heures par jour; tout cela parce que il y a trente ans il y eut une
bataille d'Austerlitz! Le talent financier de M. Pitt a tourné contre sa nation.
Rouen.
---
Je trouverais ridicule de parler des délicieux coteaux de Villequier, ou
des grands arbres taillés en mur du magnifique parc de la Meilleraie situé
presque vis-à-vis. Qui ne connaît l'aspect des ruines de Jumièges et les
magnifiques détours que la Seine fait une lieue plus loin, et qui en un instant
font voir le même coteau sous des aspects opposés? Ces choses sont admirables;
mais où trouver qui les ignore?
Je suis arrivé à Rouen à neuf heures du soir par le grand bateau à vapeur la
Normandie. Le capitaine remplit admirablement son office, et, ce qui est
singulier à quarante lieues de Paris, sans chercher à se faire valoir, et sans
nulle comédie: malgré un vent de nord-est qui nous incommodait fort, le
capitaine Bambine s'est constamment promené sur une planche placée en travers du
bateau, à une douzaine de pieds d'élévation, et qui par les deux bouts s'appuie
sur les tambours des roues. Il est impossible d'être plus raisonnable, plus
simple, plus zélé que ce capitaine, qui a eu la croix pour avoir sauvé la vie à
des voyageurs qui se noyaient.
En arrivant à Rouen, un petit homme alerte et simple s'est emparé de mes
caisses J'ai découvert en lui parlant que j'avais affaire au célèbre Louis
Brune, qui a eu la croix et je ne sais combien de médailles de tous les
souverains pour avoir sauvé la vie à trente-cinq personnes qui se noyaient. Ce
qui est bien singulier chez un Français, Louis Brune ne s'en fait point
accroire; c'est tout à fait un portefaix ordinaire, excepté qu'il ne dit que des
choses de bon sens. Comme toutes les auberges étaient pleines, il m'a aidé à
chercher une chambre, et nous avons eu ensemble une longue conversation.
-- Quand je vois un pauvre imbécile qui tombe dans l'eau, c'est plus fort que
moi, me disait-il; je ne puis m'empêcher de me jeter. Ma mère a beau dire qu'un
de ces jours j'y resterai, c'est plus fort que moi. Quoi! me dis-je, voilà un
homme vivant qui dans dix minutes ne sera plus qu'un cadavre, et il dépend de
toi de l'empêcher! Ce n'est pas l'embarras, l'avant-dernier, celui d'il y a
trois mois, s'attachait à mes jambes, et trois fois de suite il m'a fait toucher
le fond, que je ne pouvais plus remuer.
Ce qui est admirable à Rouen, c'est que les murs de toutes les maisons sont
formés par de grands morceaux de bois placés verticalement à un pied les uns des
autres; l'intervalle est rempli par de la maçonnerie. Mais les morceaux de bois
ne sont point recouverts par le crépi, de façon que de tous côtés l'oeil
aperçoit des angles aigus et des lignes verticales. Ces angles aigus sont formés
par certaines traverses qui fortifient les pieds droits et les unissent, et
présentent de toutes parts la forme du jambage du milieu d'un N majuscule.
Voilà, selon moi, la cause de l'effet admirable que produisent les
constructions gothiques de Rouen; elles sont les capitaines des soldats qui les
entourent.
A l'époque où régnait la mode du gothique, Rouen était la capitale de
souverains fort riches, gens d'esprit, et encore tout transportés de joie de
l'immense bonheur de la conquête de l'Angleterre qu'ils venaient d'opérer comme
par miracle. Rouen est l'Athènes du genre gothique; j'en ai fait une description
en quarante pages que je n'ai garde de placer ici (*). [* Pages reproduites ici
dans l'Appendice, à la fin du voyage en Normandie.]
Qui ne connaît:
1. Saint-Ouen?
2. La cathédrale?
3. La charmante petite église de Saint-Maclou?
4. La grande maison gothique située sur la place en face de la cathédrale?
5. L'hôtel Bourgderoulde et ses magnifiques bas-reliefs? Là seulement on
prend une idée nette de l'aspect de la société à la fin du moyen âge.
Qui ne connaît l'incroyable niaiserie d'élever une coupole en fer, ne pouvant
la faire en pierre? C'est une femme qui se pare avec de la dentelle de
soie.
Qui ne connaît cette statue si plate de Jeanne d'Arc élevée à la place même
où la cruauté anglaise la fit brûler? Qui ne comprend l'absurdité de l'art grec,
employé à peindre ce caractère si éminemment chrétien? Les plus spirituels des
Grecs auraient cherché en vain à comprendre ce caractère, produit singulier du
moyen âge, expression de ses folies comme de ses passions les plus héroïques.
Schiller seul et une jeune princesse ont compris cet être presque surnaturel.
Pourquoi ne pas remplacer l'ignoble statue du dix-huitième siècle, qui gâte
le souvenir de Jeanne d'Arc, par le chef-d'oeuvre de la princesse Marie?
En arrivant, je suis allé tout seul rue de la Pie, voir la maison où naquit
en 1606 Pierre Corneille; elle est en bois, et le premier étage avance de deux
pieds sur le rez-de-chaussée; c'est ainsi que sont toutes les maisons du moyen
âge à Rouen, et ces maisons qui ont vu brûler la Pucelle sont encore en
majorité. La maison de Corneille a un petit second, un moindre troisième, et un
quatrième de la dernière exiguïté.
J'ai voulu voir de son écriture, on m'a renvoyé à la bibliothèque publique:
là, dans un coffret recouvert d'une vitre, et sur le revers de
l'Imitation traduite en vers français, j'ai étudié trois ou quatre
lignes, par lesquelles ce grand homme, vieux et pauvre, et négligé par son
siècle, adresse cet exemplaire à un chartreux son ancien amy. Le savant
bibliothécaire a placé à côté du livre un avis ainsi conçu: « Ecriture de la
main de Pierre Corneille. »
J'ai compté neuf lecteurs dans cette bibliothèque; mais j'y ai entendu un
dialogue à la fois bien plaisant et bien peu poli entre deux prétendus savants
en archéologie gothique. Ces messieurs étaient l'un envers l'autre de la
dernière grossièreté, et d'ailleurs ils ne répondaient à une assertion que par
l'assertion directement contraire; ils n'appuyaient leur dire d'aucun
raisonnement. Cette pauvre science ne serait-elle qu'une science de mémoire?
J'ai admiré la salle des pas perdus (Palais de Justice), salle magnifique que
l'on pourrait restaurer avec mille francs; là se démène une statue furibonde de
Pierre Corneille: il est représenté ici en matamore de l'Ambigu-Comique.
Le Gouvernement devrait faire exécuter une copie parfaitement exacte de cette
statuevraiment française, et la placer à l'entrée du Musée. Cet avis pourrait
être utile; mais qui osera le donner? J'y joindrais la Jeanne d'Arc qui orne la
place de ce nom.
A côté de la salle immense et sombre où se démène la statue de Pierre
Corneille, l'on m'a introduit dans une salle magnifiquement lambrissée, où le
parlement de Rouen tenait ses séances. Cette magnificence m'a rappelé le fameux
procès que le duc de Saint-Simon vint plaider à Rouen, et dont le récit est si
plaisant sans que l'auteur s'en doute. Cet homme honnête au fond, et si fier de
son honnêteté, et qui eût pu se faire donner vingt millions par le régent,
auquel il ne demanda pas même le cordon du Saint-Esprit, raconte gravement
comment il gagna son procès à Rouen, en ayant soin de donner à souper aux
magistrats. Il se moque fort du duc son adversaire, qui n'eut pas l'esprit
d'ouvrir une maison.
Quant à lui, le procès gagné, il se mit à protéger le frère d'un de ses juges
qu'il fit colonel, maréchal de camp, lieutenant-général, et qui fut tué à la
tête des troupes dans l'une des dernières campagnes de Louis XIV, en Italie.
Le plaisant de la chose, c'est que le duc de Saint-Simon et ses juges se
croyaient de fort honnêtes gens. Le Français ne sait pas raisonner contre la
mode. La liberté de la presse contrarie ce défaut, et va changer le caractère
national, si elle dure.
Paris, le 18 juillet 1837.
---
Ce que j'aime du voyage, c'est l'étonnement du retour. Je parcours
avec admiration et le coeur épanoui de joie la rue de la Paix et le boulevard,
qui, le jour de mon départ, ne me semblaient que commodes.
Je paye maintenant les journées d'entraînement que j'ai passées à Auray à
observer les moeurs bretonnes, et à Saint-Malo à battre la mer dans une barque,
comme dans les beaux jours désoeuvrés de ma jeunesse. A Paris, je ne dors pas
deux heures par nuit.
Je croyais terminer mon voyage à ma rentrée dans cette ville, le hasard en
décide autrement. L'excellent et habile jeune homme qui devait aller tenir pour
nous la foire de Beaucaire est souffrant, et je repars ce soir pour les rives du
Rhône que je compte revoir dans cinquante heures.
FIN DU VOYAGE EN BRETAGNE ET EN NORMANDIE
APPENDICE
---
Le Havre (*).
---
[* Passage inséré dans l'édition Colomb,
mais qui ne figure pas dans l'originale.]
Voici un fait qui vous surprendra, mais qui n'en est pas moins de toute
vérité. La réforme parlementaire en Angleterre est due entièrement aux mensonges
de Blackstone.
Il n'y eut jamais trois pouvoirs en Angleterre: lorsque le célèbre Blackstone
publia l'ouvrage où il avance qu'il y a trois pouvoirs: le roi, la chambre basse
et la chambre haute, il fut regardé comme un novateur téméraire. Il n'y a jamais
eu en Angleterre, jusqu'au moment de la réforme parlementaire opérée de nos
jours, qu'un seul pouvoir, l'aristocratie ou la chambre des pairs, laquelle
nommait la chambre des communes. Le roi ou ses ministres marchaient forcément
dans le sens des deux chambres.
L'erreur de Blackstone, qui prétendait que le peuple était représenté par la
chambre des communes, fut répétée à l'étranger par Montesquieu et Delolme.
Bientôt ce mensonge fut admis généralement comme une vérité, et, peu à peu, en
Angleterre, la parole de Blackstone devint comme une constitution.
Le peuple anglais se croyant représenté, il fut possible de lui faire payer
les impôts énormes mis par W. Pitt et ses successeurs pour repousser les dangers
de l'aristocratie, dangers si réels que l'aristocratie a fini par être abaissée,
dangers provenant de l'exemple donné par la nation française.
Blackstone dit que les bourgs pourris sont des restes de grandes villes peu à
peu ruinées par le temps. Rien n'est plus faux; les bourgs pourris sont comme
les nombreux évêchés des environs de Rome, établis par les papes pour avoir un
plus grand nombre de voix dans les conciles.
La reine Elisabeth, voyant que les communes levaient la tête, érigea des
bourgs nommant un ou deux députés, et fit cadeau de ces chartes à ceux de ses
courtisans dont la maison de campagne était environnée de cinq ousix maisons de
paysans dépendant d'eux. L'exemple de cette reine habile fut suivi par ses
successeurs. Sur deux cents bourgs pourris, il n'y en a peut-être pas trente qui
soient des restes de villes tombées en décadence.
Le peuple anglais croyait fermement que la chambre des communes le
représentait, lorsque l'exemple donné par la France en 1790 vint lui faire voir
ce que c'était qu'une représentation véritable. Il s'émut alors, mais ce n'est
qu'après 1830 qu'il a voulu sérieusement et enfin obtenu une représentation à
demi véritable, car les torys, qui veulent le contraire de ce que souhaite le
peuple, nomment encore, en 1838, un grand tiers de la chambre des communes, ce
qui donne à lord Melbourne, qui administre dans le sens du voeu de la nation,
une majorité de quinze ou vingt voix, mais il ne s'en effraie nullement, tandis
que sir Robert Peel n'oserait administrer avec une majorité pareille.
Un homme qui ne rirait jamais, et qui joindrait à ce mérite les manières d'un
pédant, ferait un beau volume in-8° avec l'histoire du mensonge de Blackstone,
devenu une grosse vérité fondamentale, grâce au besoin qu'en eut Pitt. Pour peu
que le pédant dont nous parlons eût soin de donner en passant quelques louanges
historiques à l'aristocratie française et à Bossuet, il serait bientôt un grand
homme, et, qui plus est, membre de toutes les académies.
Rouen, le 27 juin 1837 (*).
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[* Passage inséré dans
l'édition Colomb, mais qui ne figure pas dans l'originale.].
Il fait un soleil superbe; je jouis avec délice de la vue que j'ai de mes
quatre magnifiques fenêtres. Au reste, je rentre accablé de fatigue; je viens de
me donner le plaisir de revoir Rouen, comme si j'y arrivais pour la première
fois. Par des raisons que je dirai, Rouen est la plus belle ville de France pour
les choses du moyen âge et l'architecture gothique.
J'ai commencé par déjeuner au beau café moyen âge, vis-à-vis la salle
de spectacle. Les garçons entendent fort bien la voix plaintive des
consommateurs, mais ne répondent pas et s'en font gloire; je reconnais le
voisinage de Paris. Quel contraste avec les garçons du café, à côté de la
comédie, à Lorient! et surtout quel lait j'avais à Lorient et quelle eau
blanchie à Rouen! J'ai un malheur qui, en y réfléchissant, me disqualifie
entièrement pour le métier de voyageur, écrivant un journal. Comment trouver les
choses curieuses sans avoir un guide? Et dès que j'ai pris un guide, pour peu
qu'il soit emphatique, je me fais des plaisanteries intérieurement sur ses
ridicules que je m'amuse à examiner. Dans cette situation d'âme, je crois que je
ne sentirais pas même un tableau du Titien.
Je connais un des deux antiquaires que j'ai surpris disputant à la
Bibliothèque de Rouen; c'est un homme très poli, mais dans la discussion
archéologique il était féroce. Ce ton outrageant ne semblait étonner ni les
disputants, ni quatre ou cinq amis qui les entouraient: il paraît que c'est une
des grâces du métier.
Cette grâce a tout à fait manqué son effet sur moi. Pour tâcher d'oublier une
aussi triste conversation, je suis allé à la cathédrale. La base de la tour qui
fait partie de la façade, à gauche du spectateur, est peut-être l'ouvrage des
Romains.
La nef du milieu n'est pas étroite; les deux autres moitiés du croisillon
sont d'une délicatesse qui me plaît comme de la belle dentelle.
On ne sait en quels termes parler de l'architecture gothique. M. de Caumon et
les autres écrivains ont adapté chacun une nomenclature différente. La Société
de l'Histoire de France aurait pu nous donner un petit catéchisme de cent pages,
avec des figures en bois insérées dans le texte. Bien ou mal choisis, ces noms
eussent été adoptés probablement et les amateurs du gothique pourraient se
communiquer leurs idées. Mais donner une nomenclature. n'est-ce pas s'exposer à
quelque plaisanterie? D'ailleurs, quand nous aurons un livre clair sur les trois
architectures romane, gothique et de la Renaissance, on ne
sera plus réputé savant par la seule action de parler de ces choses: il faudra
inventer quelque autre recette.
Voilà ce que je disais hier dans le bateau à un petit vieillard sec et leste,
nais d'une façon singulière, et que j'avais pris d'abord pour un gentilhomme
gascon. C'est, au contraire, un homme fort instruit. En passant vis-à-vis les
ruines de Jumièges, il m'a proposé de descendre à terre: Je vous expliquerai
tout cela, disait-il; mais à ce moment, je le prenais encore pour un Gascon, et
j'ai eu horreur de l'explication; je m'en suis bien repenti une heure après.
Quand je commençai à croire un peu ce que disait M. de B..., il m'a appris que
la Normandie possède un savant, homme de sens, qui rêve cinq ou six heures par
jour à l'archéologie, et qui n'est point charlatan.
-- Quoi! Monsieur, point charlatan à trente lieues de Paris, et Normand
encore!
-- Oui, monsieur, et ce savant n'appelle point les gens de l'opposition
l'opprobre de l'espèce humaine, à cette fin d'ajouter une rosette à sa
croix.
Ceci était une allusion à un ridicule que nous venions de remarquer chez un
personnage important qui voyageait avec nous, dans le bateau, depuis Villequier.
M. N... serait parfaitement en état d'être le Lavoisier des deux vieilles
architectures. Il est fâcheux que M. le ministre de l'Intérieur ne lui demande
pas ce travail par une belle lettre.
Dès l'entrée dans la cathédrale de Rouen, on se sent saisi de respect. C'est
une croix latine, le portail du milieu est suffisamment large, mais la tour de
droite présente dans ses lignes verticales cette surface raboteuse que j'ai
blâmée dans la tour de Bourges.
Je serais encore dans cette église si, pour m'en arracher, je ne m'étais dit
à chaque instant que j'avais bien d'autres choses à voir à Rouen. C'est une
ville unique pour le beau gothique. Parmi les croûtes de toute nature qui, sous
le nom de tableaux, gâtent les murs de cette belle église et empêchent de donner
audience à ce que son architecture sublime dit au coeur, j'ai remarqué un petit
tableau de deux pieds de haut c'est Jésus-Christ et saint Thomas. J'y
distinguais quelque chose, lorsqu'un second regard m'a fait reconnaître une
copie du tableau du Guerchin à la galerie du Vatican. Le copiste a exagéré les
mains grossières de saint Thomas; mais, en revanche, il a oublié l'air de
céleste bonté de Jésus.
Je me suis arraché avec peine à la cathédrale: il fallait bien aller à
Saint-Jean bâti par le roi Richard II d'Angleterre C'est un des chefs-d'oeuvre
de l'art gothique, et, par bonheur, la moitié orientale de l'église se trouve
placée au milieu d'un jardin anglais, accompagnement simple et sublime à la fois
qui double la valeur du gothique. Par horreur pour l'animal nommé
cicerone, je refusai les offres d'un petit homme qui venait m'ouvrir
l'église, laquelle est fermée après onze heures du matin; mais on l'ouvre de
nouveau à la chute du jour pour les litanies, psalmodiées à haute voix par des
femmes du peuple. Je recommande bien à l'amateur de ne pas manquer ce
monument-là: c'est le triomphe du style gothique. Heureusement Saint-Ouen n'est
gâté par aucun ignoble ornement moderne.
Toute réflexion faite, j'ai accepté: le cicerone ; par bonheur, cet
homme n'était point emphatique.
Le fait est que cette nuance gris-noir va admirablement à ces piliers formés
de la réunion de tant de petites colonnes. Si jamais la barbarie cesse de régner
à Notre-Dame de Paris, on couvrira l'infâme badigeon café au lait qui salit cet
antique monument, et on le remplacera par la couleur sombre que le temps a
donnée à la tour de Saint-Jacques de la Boucherie.
Mon guide a voulu me faire admirer quelques-uns de ces ouvrages étranges qui,
sous le nom de tableaux d'église, offensent notre vue, chaque année, aux
expositions de Paris. Il convient à la politique du gouvernement d'acheter ces
beaux mirages, mais ensuite il en est bien embarrassé; il en fait don aux
églises de province, et la province, fort jalouse de Paris, prend la liberté de
se moquer de ces sortes de cadeaux. Ces ouvrages viendraient empoisonner le goût
du public et des jeunes gens si, sous ce rapport, il restait encore quelque
chose à faire.
Saint-Ouen est plus long et moins large que la cathédrale, et bien autrement
beau. Mon guide m'a fait remarquer les rosaces. Comme j'admirais la belle
couleur gris-noir de l'intérieur de l'église, le cicerone m'a dit: --
Hélas! monsieur, c'est un des outrages de la Révolution; les jacobins
avaient établi un atelier d'armes dans notre église; mais dès que la fabrique
aura de l'argent on la fera badigeonner. -- En ce cas, lui ai-je dit, les
Anglais ne donneront plus d'étrennes au portier. Je vous avertis que, parmi ces
gens tristes, les couleurs sombres sont à la mode; et déjà, je vous en préviens,
les amateurs de Paris commencent à partager ce goût.
Comme l'emphase est de toutes les sottises la plus difficile à éviter, les
petits livres, les journaux et les tableaux de province ne laissent rien à
désirer sous ce rapport. Le style noble de ces messieurs est tellement bouffon,
que bientôt, par l'impossibilité de se surpasser eux-mêmes, ils seront obligés
de changer de manière. Le style d'un petit livre destiné aux voyageurs et que
j'ai acheté hier, ne serait point supporté, à Paris, dans l'annonce d'un
spécifique pour les dents. Tel est cependant, à trente lieues de Paris, le style
convenable que doit employer un homme qui se respecte.
Les pires acteurs qui dissimulent, à l'Ambigu-Comique, dans l'ancien
mélodrame à crimes, seraient des modèles de grâce et de naturel, comparés à ce
Corneille colossal; lui, cet homme si simple, si modeste, si grand, ce coeur si
bien fait pour la véritable gloire, qui, menacé de je ne sais quelle protection
et mourant de faim, osa imprimer ce vers:
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.
Son siècle changea sous ses yeux; le Français, de citoyen qu'il avait essayé
d'être au temps de la Ligue, devint le plat sujet de la monarchie absolue. Alors
le prince Xipharés et le prince Hippolyte remplacèrent les Horaces de Corneille,
qui parut grossier. Il fut convenu que, sous le rapport politique et sous les
yeux d'un souverain absolu, Racine valait bien mieux que Corneille. Ce grand
homme eut-il assez d'esprit pour expliquer de cette façon toute simple l'abandon
et, tranchons le mot, le mépris du public qui accompagna ses dernières années?
Boileau, partisan de Racine, et qui, sous son grand talent, pour exprimer en
beaux vers une pensée donnée, cachait toute la petitesse d'âme d'un canut de
Lyon, imprimait, dans la vieillesse de Corneille:
Après l'Agésilas Hélas! Mais après l'Attila Holà!
Ce fut ainsi que s'éteignit le grand Corneille.
Enfin parut Napoléon, qui dit un jour: « Si Corneille eût vécu de mon temps,
je l'aurais fait prince. » Il oubliait que, dès la première pièce de Corneille,
le ministre de la police l'eût envoyé, de brigade en brigade, à Brest, comme il
fit pour un homme d'esprit qui faisait des opéras-comiques et qui vit encore.
Aussi Napoléon eut des Luce de Lancival et des Mort d'Hector. Si ce héros
fût mort sur le trône à soixante ans, la France eût perdu la supériorité
littéraire, la seule qui lui reste. Et elle lui reste, malgré le ministre et
l'Institut, qui récompensent toujours les médiocrités. C'est Courier que l'on a
mis en prison, et dont personne en Europe ne peut approcher, que l'on veut lire
même à Saint- Pétersbourg.
Rouen(*).
---
[* Manuscrit de la Bibliothèque de Grenoble;
ne figure pas dans l'originale.].
Voulez-vous quelques idées exactes sur les élections (21)? [21. En juin
1837, les électeurs à 80 francs ont nommé les autorités municipales; le 5
novembre, les électeurs à 200 francs ont nommé les députés. Les gens de mérite
et d'expérience: avocats, médecins, etc., sont trop pauvres pour aller à Paris.]
Voilà ce que j'ai remarqué en allant exercer mes droits électoraux le 4 novembre
dernier à quatre-vingts lieues de Paris.
Chose singulière et à peine croyable, les préfets de tous ces départements
que je traverse, soit manque d'esprit, soit fierté déplacée, vivent isolés et ne
connaissent nullement le pays qu'ils administrent. Aussi Dieu sait comment ils
l'administrent! Quoique je me sois promis de ne pas parler politique, ce trait
de caractère est si plaisant et si général que jene puis me refuser à
l'obligation de le noter: cela aussi peint la France. La plupart des préfets
sont moins riches que leurs principaux administrés; ils évitent d'avoir leur
femme avec eux et cherchent à économiser par tous les moyens possibles, ce qui
les fait un peu mépriser. Ceux de MM. les préfets qui ont leur femme avec eux
économisent pour faire des dots à leurs filles. Quoi qu'il en soit de tout ce
que j'ai dit jusqu'ici, ces messieurs ne daignent pas faire la conversation avec
les gens qui savent.
Je ne parlerai pas du talent de diriger les volontés et de faire désirer
aux citoyens ce qu'ils doivent vouloir. Ces messieurs croiraient que je fais
un cours de philosophie et s'écrieraient: Ah! vous n'êtes pas un homme pratique!
Je m'arrêterai à des choses plus matérielles.
Deux fois par an, ils appellent leurs sous-préfets; on lit la liste des
électeurs et à côté de chaque nom on écrit les mots: bon, douteux,
mauvais ; après quoi, chaque sous-préfet se hâte de retourner dans son
chef-lieu et le préfet adresse fièrement son travail général au ministre.
Jamais un préfet n'a l'idée extraordinaire de faire appeler l'homme influent
de chaque petite ville ou bourg et de lui demander si les quinze ou vingt
électeurs qu'il connaît sont bon, douteux, ou mauvais. Dans
beaucoup de villes, à l'approche des élections, il se forme des comités composés
de gens qui veulent conserver les choses sur le pied où elles sont, et qui ne se
soucient point d'être obligés de faire leur cour aux gens de la dernière classe
du peuple, comme il arrive en Amérique. Ces comités qui, sur l'opinion de chaque
électeur, interrogent trois ou quatre personnes de toutes les classes, se
donnent infiniment de peine et arrivent à des statistiques électorales qui
approchent beaucoup de la vérité. Eh bien! par fierté administrative, les
préfets ajoutent plus de foi au travail qu'ils ont fait à la hâte avec leurs
sous-préfets, qu'à la liste beaucoup plus exacte des gens du pays.
Le moment des élections arrivé, les préfets perdent la tête; la peur la plus
excessive s'empare de leur esprit. Eh bien! se disent-ils je serai destitué! et
ils attendent, immobiles et muets, l'arrêt qui sortira de l'urne électorale.
Quant aux rapports de police, les préfets y portent à peu près autant de
perspicacité et d'adresse que dans les luttes électorales Ces rapports peignent
toujours tout en beau; aucun des agents subalternes ne veut effrayer M. le
préfet; et d'ailleurs, disent ces agents, s'il arrive quelque catastrophe, M. le
préfet ne pourra m'en vouloir; j'aurai été aveugle comme lui, par mon amour pour
le gouvernement actuel. M. le Préfet, ne voulant point compromettre sa dignité,
en admettant les huit ou dix personnes les plus agissantes de sa ville à faire
la conversation avec lui sur le pied d'égalité, est dupe des illusions les plus
singulières. Vouloir être instruit de tout et même des choses que leurs auteurs
ont le plus grand intérêt à cacher et en même temps ne se donner aucune peine
pour arriver au succès est une prétention bien plaisante. Souvent, sous la
Restauration, les préfets étaient prévenus de ce qui se passait par la
noblesse et le clergé; maintenant que ce secours leur manque absolument, ils
sont réduits à ce qu'ils peuvent découvrir par eux-mêmes; mais leur dignité leur
défend de faire des questions.
On m'a cité un préfet qui, par des gaucheries inouïes, a failli compromettre
dans une élection l'oeuvre des amis du gouvernement dont il ne comprenait pas
les démarches. Le candidat demandé par le ministère a pourtant été élu, et ce
préfet, accablé de récompenses. Le gouvernement connaît ses préfets comme
eux-mêmes connaissent leurs administrés.
Sous la Restauration, on commettait dans les élections toutes sortes
de fraudes; maintenant, c'est le parti qui n'a pas et qui veut arriver qui se
donne, dit-on, cet avantage.
De tout temps et dans toute espèce d'avantage, on met plus de passion à
obtenir ce qu'on n'a pas qu'à conserver ce qu'on a. Il suit de là, que, même
avec des listes d'électeurs garnies avec le plus de vérité possible, des trois
mots sacramentaux: bon, mauvais, douteux, le jour de
l'élection, la moitié des électeurs qui veulent conserver les choses telles
qu'elles sont, ne se présentent pas dans la salle où on nomme, tandis que tous
les électeurs qui veulent jeter dans la chambre une minorité libérale de deux
cents membres, arrivent dans la salle dès huit heures du matin. Les jeunes gens
de ce parti montent à cheval et vont fort bien chercher un électeur paresseux à
six lieues.
Un préfet honnête homme et qui se met à son bureau dès sept heures du matin,
administre fort bien un département pendant six ans, sans se douter le moins du
monde de ce qui s'y passe. Il ne sort pas de chez lui trois fois par mois et il
n'a jamais de conversation réelle et sans déguisements avec personne. Le
hasard lui a donné un directeur des contributions et un ingénieur honnête homme
et, grâce à leur travail, il passe à Paris pour un homme distingué et cependant
trois chefs de bureau sur quatre...
Rouen, le ... juillet .
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Un jeune commis travaille depuis l'âge de dix ans dans une maison de ma
connaissance. Son père, qui le laissait manquer de tout, lui a donné en mourant
un beau nom et 1.200 louis de rente. Le commis est venu me demander conseil.
-- Je voudrais devenir un homme comme il faut, mais, depuis six mois, on
m'accable de tant de conseils compliqués et même contradictoires que je ne sais
à quoi m'arrêter.
-- Copiez de votre main les huit volumes de Montesquieu, et, en copiant,
approuvez ou blâmez (moquez-vous de sa loi agraire). Ne vous endormez jamais
sans avoir lu quatre lettres de la correspondance de Voltaire.
-- Encore, m'a-t-il dit.
-- Encore! Allez chez M. Amoros et chez Grisier. Cherchez à faire le moins de
gestes possible. Abonnez-vous à la Quotidienne et que votre conversation
n'énonce jamais d'autres principes politiques que les siens. Au fond du coeur ne
croyez qu'en Montesquieu et son commentateur le comte de Tracy. Ne lisez jamais
d'ouvrage français imprimé après 1701; je n'excepte que Saint-Simon...
------------------------- FIN DU FICHIER bretagne1 --------------------------------