Retour au site Histoire de la littérature française des origines à nos jours. La-litterature.com – Jettatura JETTATURA
     I
     Le Léopold, superbe bateau à vapeur toscan qui fait le trajet de Marseille à Naples, venait de doubler la pointe de Procida. Les passagers étaient tous sur le pont, guéris du mal de mer par l.aspect de la terre, plus efficace que les bonbons de Malte et autres recettes employées en pareil cas.
     Sur le tillac, dans l'enceinte réservée aux premières places, se tenaient des Anglais tâchant de se séparer les uns des autres le plus possible et de tracer autour d'eux un cercle de démarcation infranchissable ; leurs figures splénétiques étaient soigneusement rasées, leurs cravates ne faisaient pas un faux pli, leurs cols de chemises roides et blancs ressemblaient à des angles de papier Bristol ; des gants de peau de Suède tout frais recouvraient leurs mains, et le vernis de lord Elliot miroitait sur leurs chaussures neuves. On eût dit qu'ils sortaient d'un des compartiments de leurs nécessaires ; dans leur tenue correcte, aucun des petits désordres de toilette, conséquence ordinaire du voyage. Il y avait là des lords, des membres de la chambre des Communes, des marchands de la Cité, des tailleurs de Regent's street et des couteliers de Sheffields tous convenables, tous graves, tous immobiles, tous ennuyés. Les femmes ne manquaient pas non plus, car les Anglaises ne sont pas sédentaires comme les femmes des autres pays, et profitent du plus léger prétexte pour quitter leur île. Auprès des ladies et des mistresses, beautés à leur automne, vergetées des couleurs de la couperose, rayonnaient, sous leur voile de gaze bleue, de jeunes misses au teint pétri de crème et de fraises, aux brillantes spirales de cheveux blonds, aux dents longues et blanches, rappelant les types affectionnés par les keepsakes et justifîant les gravures d'outre-Manche du reproche de mensonge qu'on leur adresse souvent. Ces charmantes personnes modulaient, chacune de son côté, avec le plus délicieux accent britannique, la phrase sacramentelle : Vedi Napoli e poi mori, consultaient leur Guide de voyage ou prenaient note de leurs impressions sur leur carnet, sans faire la moindre attention aux œillades à la don Juan de quelques fats parisiens qui rôdaient autour d'elles, pendant que les mamans irritées murmuraient à demi-voix contre l'impropriété française.
     Sur la limite du quartier aristocratique se promenaient, fumant des cigares, trois ou quatre jeunes gens qu'à leur chapeau de paille ou de feutre gris, à leurs paletots-sacs constellés de larges boutons de corne, à leur vaste pantalon de coutil, il était facile de reconnaître pour des artistes, indication que confirmaient d'ailleurs leurs moustaches à la Van Dyck, leurs cheveux bouclés à la Rubens ou coupés en brosse à la Paul Véronèse ; ils tâchaient, mais dans un tout autre but que les dandies, de saisir quelques profils de ces beautés que leur peu de fortune les empêchait d'approcher de plus près, et cette préoccupation les distrayait un peu du magnifique panorama étalé devant leurs yeux.
     A la pointe du navire, appuyés au bastingage ou assis sur des paquets de cordages enroulés, étaient groupés les pauvres gens des troisièmes places, achevant les provisions que les nausées leur avaient fait garder intactes, et n'ayant pas un regard pour le plus admirable spectacle du monde, car le sentiment de la nature est le privilège des esprits cultivés, que les nécessités matérielles de la vie n'absorbent pas entièrement.
     Il faisait beau ; les vagues bleues se déroulaient à larges plis, ayant à peine la force d'effacer le sillage du bâtiment ; la fumée du tuyau, qui formait les nuages de ce ciel splendide, s'en allait lentement en légers flocons d'ouate, et les palettes des roues, se démenant dans une poussière diamantée où le soleil suspendait des iris, brassaient l'eau avec une activité joyeuse, comme si elles eussent eu la conscience de la proximité du port.
     Cette longue ligne de collines qui, de Pausilippe au Vésuve, dessine le golfe merveilleux au fond duquel Naples se repose comme une nymphe marine se séchant sur la rive après le bain, commençait à prononcer ses ondulations violettes, et se détachait en traits plus fermes de l'azur éclatant du ciel ; déjà quelques points de blancheur, piquant le fond plus sombre des terres trahissaient la présence des villas répandues dans la campagne. Des voiles de bateaux pêcheurs rentrant au port glissaient sur le bleu uni comme des plumes de cygne promenées par la brise, et montraient l'activité humaine sur la majestueuse solitude de la mer.
     Après quelques tours de roue, le château Saint-Elme et le couvent Saint-Martin se profilèrent d'une façon distincte au sommet de la montagne où Naples s'adosse, par-dessus les dômes des églises, les terrasses des hôtels, les toits des maisons, les façades des palais, et les verdures des jardins encore vaguement ébauchés dans une vapeur lumineuse. Bientôt le château de l'Œuf, accroupi sur son écueil lavé d'écume, sembla s'avancer vers le bateau à vapeur, et le môle avec son phare s'allongea comme un bras tenant un flambeau.
     A l'extrémité de la baie, le Vésuve, plus rapproché, changea les teintes bleuâtres dont l'éloignement le revêtait pour des tons plus vigoureux et plus solides ; ses flancs se sillonnèrent de ravines et de coulées de laves refroidies, et de son cône tronqué comme des trous d'une cassolette, sortirent très visiblement de petits jets de fumée blanche qu'un souffle de vent faisait tomber.
     On distinguait nettement Chiatamone, Pizzo Falcone, le quai de Santa Lucia, tout bordé d'hôtels, le Palazzo Reale avec ses rangées de balcons, le Palazzo Nuovo flanqué de ses tours à moucharabys, l'Arsenal, et les vaisseaux de toutes nations, entremêlant leurs mâts et leurs espars comme les arbres d'un bois dépouillé de feuilles, lorsque sortit de sa cabine un passager qui ne s'était pas fait voir de toute la traversée, soit que le mal de mer l'eût retenu dans son cadre, soit que par sauvagerie il n'eût pas voulu se mêler au reste de voyageurs, ou bien que ce spectacle, nouveau pour la plupart, lui fût dès longtemps familier et ne lui offrît plus d'intérêt.
     C'était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, ou du moins auquel on était tenté d'attribuer cet âge au premier abord, car lorsqu'on le regardait avec attention on le trouvait ou plus jeune ou plus vieux, tant sa physionomie énigmatique mélangeait la fraîcheur et la fatigue. Ses cheveux d'un blond obscur tiraient sur cette nuance que les Anglais appellent auburn, et s'incendiaient au soleil de reflets cuivrés et métalliques, tandis que dans l'ombre ils paraissaient presque noirs ; son profil offrait des lignes purement accusées, un front dont un phrénologue eût admiré les protubérances, un nez d'une noble courbe aquiline, des lèvres bien coupées, et un menton dont la rondeur puissante faisait penser aux médailles antiques ; et cependant tous ces traits, beaux en eux-mêmes, ne composaient point un ensemble agréable.
     Il leur manquait cette mystérieuse harmonie qui adoucit les contours et les fond les uns dans les autres. La légende parle d'un peintre italien qui, voulant représenter l'archange rebelle, lui composa un masque de beautés disparates, et arriva ainsi à Un effet de terreur bien plus grand quasi moyen des cornes, des sourcils circonflexes et de. la bouche en rictus. Le visage de l'étranger produisait une impression de ce genre. Ses yeux surtout étaient extraordinaires ; les cils noirs qui les bordaient contrastaient avec la couleur gris pâle des Prunelles et le ton châtain brûlé des cheveux. Le peu d'épaisseur des os du nez les faisait paraître plus rapprochés que les mesures des principes de dessin ne le permettent, et, quant à leur expression, elle était vraiment indéfinissable. Lorsqu'ils ne s'arrêtaient sur rien, une vague mélancolie, une tendance languissante s'y peignaient dans une lueur humide ; s'ils se fixaient sur quelque personne ou quelque objet, les sourcils se rapprochaient, se crispaient, et modelaient une ride perpendiculaire dans la peau du front : les prunelles, de grises devenaient vertes, se tigraient de points noirs, se striaient de fibrilles jaunes ; le regard en jaillissait aigu, presque blessant ; puis tout reprenait sa placidité première, et le personnage à tournure méphistophélique redevenait un jeune homme du monde – membre du Jockey-Club, si vous voulez – allant passer la saison à Naples, et satisfait de mettre le pied sur un pavé de lave moins mobile que le pont du Léopold.
     Sa tenue était élégante sans attirer œil par aucun détail voyant : une redingote bleu foncé, une cravate noire à pois dont le nœud n.avait rien d'apprêté ni de négligé non plus, un gilet de même dessin que la cravate, un Pantalon gris clair, tombant sur une botte fine, composaient sa toilette ; la chaîne qui retenait sa montre était d'or tout uni, et un cordon de soie plate suspendait son pince-nez ; sa main bien gantée agitait une petite canne mince en cep de vigne tordu terminé par un écusson d'argent.
     Il fit quelques pas sur le pont, laissant errer vaguement son regard vers la rive qui se rapprochait et sur laquelle on voyait rouler des voitures, fourmiller la population et stationner ces groupes d'oisifs pour qui l'arrivée d'une diligence ou d'un bateau à vapeur est un spectacle toujours intéressant et toujours neuf quoiqu'ils l'aient contemplé mille fois.
     Déjà se détachait du quai une escadrille de canots, de chaloupes, qui se préparaient à l'assaut du Léopold, chargés d'un équipage de garçons d'hôtel, de domestiques de place, de facchini et autres canailles variées habituées à considérer l'étranger comme une proie ; chaque barque faisait force de rames pour arriver la première, et les mariniers échangeaient, selon la coutume, des injures, des vociférations capables d'effrayer des gens peu au fait des mœurs de la basse classe napolitaine.
     Le jeune homme aux cheveux auburn avait, pour mieux saisir les détails du point de vue qui se déroulait devant lui, posé son lorgnon double sur son nez ; mais son attention, détournée du spectacle sublime de la baie par le concert de criailleries qui s'élevait de la flottille, se concentra sur les canots ; sans doute le bruit l.importunait, car ses sourcils se contractèrent, la ride de son front se creusa, et le gris des prunelles prit une teinte jaune.
     Une vague inattendue, venue du large et courant sur la mer, ourlée d'une frange d'écume, passa sous le bateau à vapeur, qu'elle souleva et laissa retomber lourdement, se brisa sur le quai en millions de paillettes, mouilla les promeneurs tout surpris de cette douche subite, et fit, par la violence de son ressac, s'entrechoquer si rudement les embarcations, que trois ou quatre facchini tombèrent à l'eau. L'accident n'était pas grave, car ces drôles nagent tous comme des poissons ou des dieux marins, et quelques secondes après ils reparurent, les cheveux collés aux tempes, crachant l'eau amère par la bouche et les narines, et aussi étonnés, à coup sûr, de ce plongeon, que put l'être Télémaque, fils d'Ulysse, lorsque Minerve, sous la figure du sage Mentor, le lança du haut d'une roche à la mer pour l'arracher à l'amour d'Eucharis.
     Derrière le voyageur bizarre, à distance respectueuse, restait debout, auprès d'un entassement de malles, un petit groom, espèce de vieillard de quinze ans, gnome en livrée, ressemblant à ces nains que la patience chinoise élève dans des potiches pour les empêcher de grandir ; sa face plate, où le nez faisait à peine saillie, semblait avoir été comprimée dès l'enfance, et ses yeux à fleur de tête avaient cette douceur que certains naturalistes trouvent à ceux du crapaud. Aucune gibbosité n'arrondissait ses épaules ni ne bombait sa poitrine ; cependant il faisait naître l'idée d'un bossu, quoiqu'on eût vainement cherché sa bosse. En somme, c'était un groom très convenable, qui eût pu se présenter sans entraînement aux races d'Ascott ou aux courses de Chantilly ; tout gentleman-rider l'eût accepté sur sa mauvaise mine. Il était déplaisant, mais irréprochable en son genre, comme son maître.
     L'on débarqua ; les porteurs, après des échanges d'injures plus qu'homériques, se divisèrent les étrangers et les bagages, et prirent le chemin des différents hôtels dont Naples est abondamment pourvu.
     Le voyageur au lorgnon et son groom se dirigèrent vers l'hôtel de Rome, suivis d'une nombreuse phalange de robustes facchini qui faisaient semblant de suer et de haleter sous le poids d'un carton à chapeau ou d'une légère boîte, dans l'espoir naïf d'un plus large pourboire, tandis que quatre ou cinq de leurs camarades, mettant en relief des muscles aussi puissants que ceux de l'Hercule qu'on admire au Studj, poussaient une charrette à bras où ballottaient deux malles de grandeur médiocre et de pesanteur modérée.
     Quand on fut arrivé aux portes de l'hôtel et que le padron di casa eut désigné au nouveau survenant l'appartement qu'il devait occuper, les porteurs, bien qu'ils eussent reçu environ le triple du prix de leur course, se livrèrent à des gesticulations effrénées et à des discours où les formules suppliantes se mêlaient aux menaces dans la proportion la plus comique ; ils parlaient tous à la fois avec une volubilité effrayante, réclamant un surcroît de paie, et jurant leurs grands dieux qu'ils n'avaient pas été suffisamment récompensés de leur fatigue. Paddy, resté seul pour leur tenir tête, car son maître, sans s'inquiéter de ce tapage, avait déjà gravi l'escalier, ressemblait à un singe entouré par une meute de dogues : il essaya, pour calmer cet ouragan de bruit, un petit bout de harangue dans sa langue maternelle, c'est-à-dire en anglais. La harangue obtint peu de succès. Alors, fermant les poings et ramenant ses bras à la hauteur de sa poitrine, il prit une pose de boxe très correcte, à la grande hilarité des facchini, et, d'un coup droit digne d'Adams ou de Tom Cribbs et porté au creux de l'estomac, il envoya le géant de la bande rouler les quatre fers en l'air sur les dalles de lave du pavé.
     Cet exploit mit en fuite la troupe ; le colosse se releva lourdement, tout brisé de sa chute ; et sans chercher à tirer vengeance de Paddy, il s'en alla frottant de sa main, avec force contorsions, l'empreinte bleuâtre qui commençait à iriser sa peau, persuadé qu'un démon devait être caché sous la jaquette de ce macaque, bon tout au plus à faire de l'équitation sur le dos d'un chien, et qu'il aurait cru pouvoir renverser d'un souffle.
     L'étranger, ayant fait appeler le padron di casa, lui demanda si une lettre à l'adresse de M. Paul d'Aspremont n'avait pas été remise à l'hôtel de Rome ; l'hôtelier répondit qu'une lettre portant cette suscription attendait, en effet, depuis une semaine, dans le casier des correspondances, et il s'empressa de l'aller chercher.
     La lettre, enfermée dans une épaisse enveloppe de papier cream-lead azuré et vergé, scellée d'un cachet de cire aventurine, était écrite de ce caractère penché aux pleins anguleux, aux déliés cursifs, qui dénote une haute éducation aristocratique, et que possèdent, un peu trop uniformément peut-être, les jeunes Anglaises de bonne famille.
     Voici ce que contenait ce pli, ouvert par M.
     d'Aspremont avec une hâte qui n'avait peut-être pas la seule curiosité pour motif : .Mon cher monsieur Paul, .Nous sommes arrivés à Naples depuis deux mois.
     Pendant le voyage fait à petites journées mon oncle s'est plaint amèrement de la chaleur, des moustiques, du vin, du beurre, des lits ; il jurait qu'il faut être véritablement fou pour quitter un confortable cottage, à quelques milles de Londres, et se promener sur des routes poussiéreuses bordées d'auberges détestables, où d'honnêtes chiens anglais ne voudraient pas passer une nuit ; mais tout en grognant il m'accompagnait, et je l'aurais mené au bout du monde ; il ne se porte pas plus mal et moi je me porte mieux. Nous sommes installés sur le bord de la mer, dans une maison blanchie à la chaux et enfouie dans une sorte de forêt vierge d'orangers, de citronniers, de myrtes, de lauriers-roses et autres végétations exotiques. Du haut de la terrasse on jouit d'une vue merveilleuse, et vous y trouverez tous les soirs une tasse de thé ou une limonade à la neige, à votre choix. Mon oncle, que vous avez fasciné, je ne sais pas comment, sera enchanté de vous serrer la main. Est-il nécessaire d'ajouter que votre servante n'en sera pas fâchée non plus, quoique vous lui ayez coupé les doigts avec votre bague, en lui disant adieu sur la jetée de Folkestone ? .ALICIA W..
     II
     Paul d'Aspremont, après s'être fait servir à dîner dans sa chambre, demanda une calèche. Il y en a toujours qui stationnent autour des grands hôtels, n'attendant que la fantaisie des voyageurs ; le désir de Paul fut donc accompli sur-le-champ. Les chevaux de louage napolitains sont maigres à faire paraître Rossinante surchargée d'embonpoint ; leurs têtes décharnées, leurs côtes apparentes comme des cercles de tonneaux, leur échine saillante toujours écorchée, semblent implorer à titre de bienfait le couteau de l'équarrisseur, car donner de la nourriture aux animaux est regardé comme un soin superflu par l'insouciance méridionale ; les harnais, rompus la plupart du temps, ont des suppléments de corde, et quand le cocher a rassemblé ses guides et fait clapper sa langue pour décider le départ, on croirait que les chevaux vont s'évanouir et la voiture se dissiper en fumée comme le carrosse de Cendrillon lorsqu'elle revient du bal passé minuit, malgré l'ordre de la fée. Il n'en est rien cependant ; les rosses se roidissent sur leurs jambes et, après quelques titubations, prennent un galop qu'elles ne quittent plus : le cocher leur communique son ardeur, et la mèche de son fouet sait faire jaillir la dernière étincelle de vie cachée dans ces carcasses. Cela piaffe, agite la tête, se donne des airs fringants, écarquille l.œil, élargit la narine, et soutient une allure que n'égaleraient pas les plus rapides trotteurs anglais. Comment ce phénomène s'accomplit-il, et quelle puissance fait courir ventre à terre des bêtes mortes ? C'est ce que nous n'expliquerons pas. Toujours est-il que ce miracle a lieu journellement à Naples et que personne n'en témoigne de surprise.
     La calèche de M. Paul d'Aspremont volait à travers la foule compacte, rasant les boutiques d'acquajoli aux guirlandes de citrons, les cuisines de fritures ou de macaronis en plein vent, les étalages de fruits de mer et les tas de pastèques disposés sur la voie publique comme les boulets dans les parcs d'artillerie. A peine si les lazzarone couchés le long des murs, enveloppés de leurs cabans, daignaient retirer leurs jambes pour les soustraire à l'atteinte des attelages ; de temps à autre, un corricolo, filant entre ses grandes roues écarlates, passait encombré d'un monde de moines, de nourrices, de facchini et de polissons, à côté de la calèche dont il frisait l'essieu au milieu d'un nuage de poussière et de bruit. Les corricoli sont proscrits maintenant, et il est défendu d'en créer de nouveaux ; mais on peut ajouter une caisse neuve à de vieilles roues, ou des roues neuves à une vieille caisse : moyen ingénieux qui permet à ces bizarres véhicules de durer longtemps encore à la grande satisfaction des amateurs de couleur locale.
     Notre voyageur ne prêtait qu'une attention fort distraite à ce spectacle animé et pittoresque qui eût certes absorbé un touriste n'ayant pas trouvé à l'hôtel de Rome un billet à son adresse, signé ALICIA W.
     Il regardait vaguement la mer limpide et bleue, où se distinguaient, dans une lumière brillante, et nuancées par le lointain de teintes d'améthyste et de saphir, les belles îles semées en éventail à l'entrée du golfe, Capri, Ischia, Nisida, Procida, dont les noms harmonieux résonnent comme des dactyles grecs, mais son âme n'était pas là ; elle volait à tire-d'aile du côté de Sorrente, vers la petite maison blanche enfouie dans la verdure dont parlait la lettre d'Alicia. En ce moment la figure de M. d'Aspremont n'avait pas cette expression indéfinissablement déplaisante qui la caractérisait quand une joie intérieure n'en harmonisait pas les perfections disparates : elle était vraiment belle et sympathique, pour nous servir d'un mot cher aux Italiens ; l'arc de ses sourcils était détendu ; les coins de sa bouche ne s'abaissaient pas dédaigneusement, et une lueur tendre illuminait ses yeux calmes ; on eût parfaitement compris en le voyant alors les sentiments que semblaient indiquer à son endroit les phrases demi– tendres, demi-moqueuses écrites sur le papier cream-lead.
     Son originalité soutenue de beaucoup de distinction ne devait pas déplaire à une jeune miss, librement élevée à la manière anglaise par un vieil oncle très indulgent.
     Au train dont le cocher poussait ses bêtes, l'on eût bientôt dépassé Chiaja, la Marinella, et la calèche roula dans la campagne sur cette route remplacée aujourd'hui par un chemin de fer. Une poussière noire, pareille à du charbon pilé, donne un aspect plutonique à toute cette plage que recouvre un ciel étincelant et que lèche une mer du plus suave azur ; c'est la suie du Vésuve tamisée par le vent qui saupoudre cette rive, et fait ressembler les maisons de Portici et de Torre del Greco à des usines de Birmingham. M. d'Aspremont ne s'occupa nullement du contraste de la terre d'ébène et du ciel de saphir, il lui tardait d'être arrivé. Les plus beaux chemins sont longs lorsque miss Alicia vous attend au bout, et qu'on lui a dit adieu il y a six mois sur la jetée de Folkestone : le ciel et la mer de Naples y perdent leur magie.
     La calèche quitta la route, prit un chemin de traverse, et s'arrêta devant une porte formée de deux piliers de briques blanchies, surmontées d'urnes de terre rouge, où des aloès épanouissaient leurs feuilles pareilles à des lames de fer blanc et pointues comme des poignards. Une claire-voie peinte en vert servait de fermeture. La muraille était remplacée par une haie de cactus, dont les pousses faisaient des coudes difformes et entremêlaient inextricablement leurs raquettes épineuses.
     Au-dessus de la haie, trois ou quatre énormes figuiers étalaient par masses compactes leurs larges feuilles d'un vert métallique avec une vigueur de végétation tout africaine ; un grand pin parasol balançait son ombrelle, et c'est à peine si, à travers les interstices de ces frondaisons luxuriantes, l.œil pouvait démêler la façade de la maison brillant par plaques blanches derrière ce rideau touffu.
     Une servante basanée, aux cheveux crépus, et si épais que le peigne s'y serait brisé, accourut au bruit de la voiture, ouvrit la claire-voie, et, précédant M.
     d'Aspremont dans une allée de lauriers-roses dont les branches lui caressaient la joue avec leurs fleurs, elle le conduisit à la terrasse où miss Alicia Ward prenait le thé en compagnie de son oncle.
     Par un caprice très convenable chez une jeune fille blasée sur tous les conforts et toutes les élégances, et peut– être aussi pour contrarier son oncle, dont elle raillait les goûts bourgeois, miss Alicia avait choisi, de préférence à des logis civilisés, cette villa, dont les maîtres voyageaient, et qui était restée plusieurs années sans habitants. Elle trouvait dans ce jardin abandonné, et presque revenu à l'état de nature, une poésie sauvage qui lui plaisait ; sous l'actif climat de Naples, tout.avait poussé avec une activité prodigieuse. Orangers, myrtes, grenadiers, limons, s'en étaient donné à cœur joie, et les branches, n'ayant plus à craindre la serpette de l'émondeur, se donnaient la main d'un bout de l'allée à l'autre, ou pénétraient familièrement dans les chambres par quelque vitre brisée. Ce n'était pas, comme dans le Nord, la tristesse d'une maison déserte, mais la gaieté folle et la pétulance heureuse de la nature du Midi livrée à elle– même ; en l'absence du maître, les végétaux exubérants se donnaient le plaisir d'une débauche de feuilles, de fleurs, de fruits et de parfums ; ils reprenaient la place que l'homme leur dispute.
     Lorsque le commodore – c'est ainsi qu'Alicia appelait familièrement son oncle – vit ce fourré impénétrable et à travers lequel on n'aurait pu s'avancer qu'à l'aide d'un sabre d'abattage, comme dans les forêts d'Amérique, il jeta les hauts cris et prétendit que sa nièce était décidément folle. Mais Alicia lui promit gravement de faire pratiquer de la porte d'entrée au salon et du salon à la terrasse un passage suffisant pour un tonneau de malvoisie, seule concession qu'elle pouvait accorder au positivisme avunculaire. Le commodore se résigna, car il ne savait pas résister à sa nièce, et en ce moment, assis vis-à-vis d'elle sur la terrasse, il buvait à petits coups, sous prétexte de thé, une grande tasse de rhum.
     Cette terrasse, qui avait principalement séduit la jeune miss, était en effet fort pittoresque, et mérite une description particulière, car Paul d'Aspremont y reviendra souvent, et il faut peindre le décor des scènes que l'on raconte.
     On montait à cette terrasse, dont les pans à pic dominaient un chemin creux, par un escalier de larges dalles disjointes où prospéraient de vivaces herbes sauvages. Quatre colonnes frustes, tirées de quelque ruine antique et dont les chapiteaux perdus avaient été remplacés par des dés de pierre, soutenaient un treillage de perches enlacées et plafonnées de vigne. Des garde– fous tombaient en nappes et en guirlandes les lambruches et les plantes pariétaires. Au pied des murs, le figuier d'Inde, l'aloès, l'arbousier poussaient dans un désordre charmant, et au-delà d'un bois que dépassaient un palmier et trois pins d'Italie, la vue s'étendait sur des ondulations de terrain semées de blanches villas, s'arrêtait sur la silhouette violâtre du Vésuve, ou se perdait sur l'immensité bleue de la mer.
     Lorsque M. Paul d'Aspremont parut au sommet de l'escalier, Alicia se leva, poussa un petit cri de joie et fit quelques pas à sa rencontre. Paul lui prit la main à l'anglaise, mais la jeune fille éleva cette main prisonnière à la hauteur des lèvres de son ami avec un mouvement plein de gentillesse enfantine et de coquetterie ingénue.
     Le commodore essaya de se dresser sur ses jambes un peu goutteuses, et il y parvint après quelques grimaces de douleur qui contrastaient comiquement avec l'air de jubilation épanoui sur sa large face ; il s'approcha, d'un pas assez alerte pour lui, du charmant groupe des deux jeunes gens, et tenailla la main de Paul de manière à lui mouler les doigts en creux les uns contre les autres, ce qui est la suprême expression de la vieille cordialité britannique.
     Miss Alicia Ward appartenait à cette variété d'Anglaises brunes qui réalisent un idéal dont les conditions semblent se contrarier : c'est-à-dire une peau d'une blancheur éblouissante à rendre jaune le lait, la neige, le lis, l'albâtre, la cire vierge, et tout ce qui sert aux poètes à faire des comparaisons blanches ; des lèvres de cerise, et des cheveux aussi noirs que la nuit sur les ailes du corbeau.
     L'effet de cette opposition est irrésistible et produit une beauté à part dont on ne saurait trouver l'équivalent ailleurs. Peut-être quelques Circassiennes élevées dès l'enfance au sérail offrent-elles ce teint miraculeux, mais il faut nous en fier là-dessus aux exagérations de la poésie orientale et aux gouaches de Lewis représentant les harems du Caire. Alicia était assurément le type le plus parfait de ce genre de beauté.
     L'ovale allongé de sa tête, son teint d'une incomparable pureté, son nez fin, mince, transparent, ses yeux d'un bleu sombre frangés de longs cils qui palpitaient sur ses joues rosées comme des papillons noirs lorsqu'elle abaissait ses paupières, ses lèvres colorées d'une pourpre éclatante, ses cheveux tombant en volutes brillantes comme des rubans de satin de chaque côté de ses joues et de son col de cygne, témoignaient en faveur de ces romanesques figures de femmes de Maclise, qui, à l'exposition universelle, Semblaient de charmantes impostures.
     Alicia portait une robe de grenadine à volants festonnés et brodés de palmettes rouges, qui s'accordaient à merveille avec les tresses de corail à petits grains composant sa coiffure, son collier et ses bracelets ; cinq pampilles suspendues à une perle de corail à facettes tremblaient au lobe de ses oreilles petites et délicatement enroulées. Si vous blâmez cet abus du corail, songez que nous sommes à Naples, et que les pêcheurs sortent tout exprès de la mer pour vous présenter ces branches que l'air rougit.
     Nous vous devons, après le portrait de miss Alicia Ward, ne fût-ce que pour faire opposition, tout au moins une caricature du commodore à la manière de Hogarth.
     Le commodore, âgé de quelque soixante ans, présentait cette particularité d'avoir la face d'un cramoisi uniformément enflammé, sur lequel tranchaient des sourcils blancs et des favoris de même couleur, et taillés en côtelettes, ce qui le rendait pareil à un vieux Peau Rouge qui se serait tatoué avec de la craie. Les coups de soleil, inséparables d'un voyage d'Italie, avaient ajouté quelques couches de plus à cette ardente coloration, et le commodore faisait involontairement penser à une grosse praline entourée de coton. Il était habillé des pieds à la tête, veste, gilet, pantalon et guêtres, d'une étoffe vigogne d'un gris vineux, et que le tailleur avait dû affirmer, sur son honneur, être la nuance la plus à la mode et la mieux portée, en quoi peut-être ne mentait-il pas. Malgré ce teint enluminé et ce vêtement grotesque, le commodore n'avait nullement l'air commun. Sa propreté rigoureuse, sa tenue irréprochable et ses grandes manières indiquaient le parfait gentleman, quoiqu'il eût plus d'un rapport extérieur avec les Anglais de vaudeville comme les parodient Hoffmann ou Levassor. Son caractère, c'était d'adorer sa nièce et de boire beaucoup de porto et de rhum de la Jamaïque pour entretenir l'humide radical, d'après la méthode du caporal Trimm.
     .Voyez comme je me porte bien maintenant et comme je suis belle ! Regardez mes couleurs ; je n'en ai pas encore autant que mon oncle ; cela ne viendra pas, il faut l'espérer. Pourtant ici j'ai du rose, du vrai rose, dit Alicia en passant sur sa joue son doigt effilé terminé par un ongle luisant comme l'agate ; j'ai engraissé aussi, et l'on ne sent plus ces pauvres petites salières qui me faisaient tant de peine lorsque j'allais au bal. Dites, faut-il être coquette pour se priver pendant trois mois de la compagnie de son fiancé, afin qu'après l'absence il vous retrouve fraîche et superbe !. Et en débitant cette tirade du ton enjoué et sautillant qui lui était familier, Alicia se tenait debout devant Paul comme pour provoquer et défier son examen.
     .N'est-ce pas, ajouta le commodore, qu'elle est robuste à présent et superbe comme ces filles de Procida qui portent des amphores grecques sur la tête ? – Assurément, commodore, répondit Paul ; miss Alicia n'est pas devenue plus belle, c'était impossible, mais elle est visiblement en meilleure santé que lorsque, par coquetterie, à ce qu'elle prétend, elle m'a imposé cette pénible séparation..
     Et son regard s'arrêtait avec une fixité étrange sur la jeune fille posée devant lui. Soudain les jolies couleurs roses qu'elle se vantait d'avoir conquises disparurent des joues d'Alicia, comme la rougeur du soir quitte les joues de neige de la montagne quand le soleil s'enfonce à l'horizon ; toute tremblante, elle porta la main à son cœur ; sa bouche charmante et pâlie se contracta.
     Paul alarmé se leva, ainsi que le commodore ; les vives couleurs d'Alicia avaient reparu ; elle souriait avec un peu d'effort.
     .Je vous ai promis une tasse de thé ou un sorbet ; quoique Anglaise, je vous conseille le sorbet. La neige vaut mieux que l'eau chaude, dans ce pays voisin de l'Afrique, et où le sirocco arrive en droite ligne..
     Tous les trois prirent place autour de la table de pierre, sous le plafond des pampres ; le soleil s'était plongé dans la mer, et le jour bleu qu'on appelle la nuit à Naples succédait au jour jaune. La lune semait des pièces d'argent sur la terrasse, par les déchiquetures du feuillage ; la mer bruissait sur la rive comme un baiser, et l'on entendait au loin le frisson de cuivre des tambours de basque accompagnant les tarentelles...
     Il fallut se quitter ; Vicè, la fauve servante à chevelure crépue, vint avec un falot pour reconduire Paul à travers les dédales du jardin. Pendant qu'elle servait les sorbets et l'eau de neige, elle avait attaché sur le nouveau venu un regard mélangé de curiosité et de crainte. Sans doute, le résultat de l'examen n'avait pas été favorable pour Paul, car le front de Vicè, jaune déjà comme un cigare, s'était rembruni encore, et, tout en accompagnant l'étranger, elle dirigeait contre lui, de façon qu'il ne pût l'apercevoir, le petit doigt et l'index de sa main, tandis que les deux autres doigts, repliés sous la paume, se joignaient au pouce comme pour former un signe cabalistique.
     III
     L'ami d'Alicia revint à l'hôtel de Rome par le même chemin : la beauté de la soirée était incomparable ; une lune pure et brillante versait sur l'eau d'un azur diaphane une longue traînée de paillettes d'argent dont le fourmillement perpétuel, causé par le clapotis des vagues, multipliait l'éclat. Au large, les barques de pêcheurs, portant à la proue un fanal de fer rempli d'étoupes enflammées, piquaient la mer d'étoiles rouges et traînaient après elles des sillages écarlates ; la fumée du Vésuve, blanche le jour, s'était changée en colonne lumineuse et jetait aussi son reflet sur le golfe. En ce moment la baie présentait cet aspect invraisemblable pour des yeux septentrionaux et que lui donnent ces gouaches italiennes encadrées de noir, si répandues il y a quelques années, et plus fidèles qu'on ne pense dans leur exagération crue.
     Quelques lazzarone noctambules vaguaient encore sur la rive, émus, sans le savoir, de ce spectacle magique, et plongeaient leurs grands yeux noirs dans l'étendue bleuâtre. D'autres, assis sur le bordage d'une barque échouée, chantaient l'air de Lucie ou la romance populaire alors en vogue : Ti voglio ben'assai, d'une voix qu'auraient enviée bien des ténors payés cent mille francs.
     Naples se couche tard, comme toutes les villes méridionales ; cependant les fenêtres s'éteignaient peu à peu, et les seuls bureaux de loterie, avec leurs guirlandes de papier de couleur, leurs numéros favoris et leur éclairage scintillant, étaient ouverts encore, prêts à recevoir l'argent des joueurs capricieux que la fantaisie de mettre quelques carlins ou quelques ducats sur un chiffre rêvé pouvait prendre en rentrant chez eux.
     Paul se mit au lit, tira sur lui les rideaux de gaze de la moustiquaire, et ne tarda pas à s'endormir. Ainsi que cela arrive aux voyageurs après une traversée, sa couche, quoique immobile, lui semblait tanguer et rouler, comme si l'hôtel de Rome eût été le Léopold. Cette impression lui fit rêver qu'il était encore en mer et qu'il voyait, sur le môle, Alicia très pâle, à côté de son oncle cramoisi, et qui lui faisait signe de la main de ne pas aborder ; le visage de la jeune fille exprimait une douleur profonde, et en le repoussant elle paraissait obéir contre son gré à une fatalité impérieuse.
     Ce songe, qui prenait d'images toutes récentes une réalité extrême, chagrina le dormeur au point de l'éveiller, et il fut heureux de se retrouver dans sa chambre où tremblotait, avec un reflet d'opale, une veilleuse illuminant une petite tour de porcelaine qu'assiégeaient les moustiques en bourdonnant. Pour ne pas retomber sous le coup de ce rêve pénible, Paul lutta contre le sommeil et se mit à penser aux commencements de sa liaison avec miss Alicia, reprenant une à une toutes ces scènes puérilement charmantes d'un premier amour.
     Il revit la maison de briques roses, tapissée d'églantiers et de chèvrefeuilles, qu'habitait à Richmond miss Alicia avec son oncle, et où l'avait introduit, à son premier voyage en Angleterre, une de ces lettres de recommandation dont l'effet se borne ordinairement à une invitation à dîner.
     Il se rappela la robe blanche de mousseline des Indes, ornée d'un simple ruban, qu'Alicia, sortie la veille de pension, portait ce jour-là, et la branche de jasmin qui roulait dans la cascade de ses cheveux comme une fleur de la couronne d'Ophélie, emportée par le courant, et ses yeux d'un bleu de velours, et sa bouche un peu entrouverte, laissant entrevoir de petites dents de nacre et son col frêle qui s'allongeait comme celui d'un oiseau attentif, et ses rougeurs soudaines lorsque le regard du jeune gentleman français rencontrait le sien.
     Le parloir à boiseries brunes, à tentures de drap vert, orné de gravures de chasse au renard et de steeple-chases coloriés des tons tranchants de l'enluminure anglaise, se reproduisait dans son cerveau comme dans une chambre noire. Le piano allongeait sa rangée de touches pareilles à des dents de douairière. La cheminée, festonnée d'une brindille de lierre d'Irlande, faisait luire sa coquille de fonte frottée de mine de plomb ; les fauteuils de chêne à pieds tournés ouvraient leurs bras garnis de maroquin, le tapis étalait ses rosaces, et miss Alicia, tremblante comme la feuille, chantait de la voix la plus adorablement fausse du monde la romance d'Anna Bolena deh, non voler costringere que Paul, non moins ému, accompagnait à contretemps, tandis que le commodore, assoupi par une digestion laborieuse et plus cramoisi encore que de coutume, laissait glisser à terre un colossal exemplaire du Times avec supplément.
     Puis la scène changeait : Paul, devenu plus intime, avait été prié par le commodore de passer quelques jours à son cottage dans le Lincolnshire... Un ancien château féodal, à tours crénelées, à fenêtres gothiques, à demi enveloppé par un immense lierre, mais arrangé intérieurement avec tout le confortable moderne, s'élevait au bout d'une Pelouse dont le ray-grass, soigneusement arrosé et foulé, était uni comme du velours ; une allée de sable jaune s'arrondissait autour du gazon et servait de manège à miss Alicia, montée sur un de ces ponies d'Écosse à crinière échevelée qu'aime à peindre sir Edward Landseer, et auxquels il donne un regard presque humain. Paul, sur un cheval bai-cerise que lui avait prêté le commodore, accompagnait miss Ward dans sa promenade circulaire, car le médecin, qui l'avait trouvée un peu faible de poitrine, lui ordonnait l'exercice.
     Une autre fois un léger canot glissait sur l'étang, déplaçant les lis d'eau et faisant envoler le martin-pêcheur sous le feuillage argenté des saules. C'était Alicia qui ramait et Paul qui tenait le gouvernail ; qu'elle était jolie dans l'auréole d'or que dessinait autour de sa tête son chapeau de paille traversé par un rayon de soleil ! elle se renversait en arrière pour tirer l'aviron ; le bout verni de sa bottine grise s'appuyait à la planche du banc ; miss Ward n'avait pas un de ces pieds andalous tout courts et ronds comme des fers à repasser que l'on admire en Espagne, mais sa cheville était fine, son cou-de-pied bien cambré, et la semelle de son brodequin, un peu longue peut-être, n'avait pas deux doigts de large.
     Le commodore restait attaché au rivage, non à cause de sa grandeur, mais de son poids qui eût fait sombrer la frêle embarcation ; il attendait sa nièce au débarcadère, et lui jetait avec un soin maternel un mantelet sur les épaules, de peur qu'elle ne se refroidît, puis la barque rattachée à son piquet, on revenait luncher au château.
     C'était plaisir de voir comme Alicia, qui ordinairement mangeait aussi peu qu'un oiseau, coupait à l'emporte– pièce de ses dents perlées une rose tranche de jambon d'York mince comme une feuille de papier, et grignotait un petit pain sans en laisser une miette pour les poissons dorés du bassin.
     Les jours heureux passent si vite ! De semaine en semaine Paul retardait son départ, et les belles masses de verdure du parc commençaient à revêtir des teintes safranées ; des fumées blanches s'élevaient le matin de l'étang. Malgré le râteau sans cesse promené du jardinier, les feuilles mortes jonchaient le sable de l'allée ; des millions de petites perles gelées scintillaient sur le gazon vert du boulingrin, et le soir on voyait les pies sautiller en se querellant à travers le sommet des arbres chauves.
     Alicia pâlissait sous le regard inquiet de Paul et ne conservait de coloré que deux petites taches roses au sommet des pommettes. Souvent elle avait froid, et le feu le plus vif de charbon de terre ne la réchauffait pas. Le docteur avait paru soucieux, et sa dernière ordonnance prescrivait à miss Ward de passer l'hiver à Pise et le printemps à Naples.
     Des affaires de famille avaient rappelé Paul en France ; Alicia et le commodore devaient partir pour l'Italie, et la séparation s'était faite à Folkestone. Aucune parole n'avait été prononcée, mais miss Ward regardait Paul comme son fiancé, et le commodore avait serré la main au jeune homme d'une façon significative : on n'écrase ainsi que les doigts d'un gendre.
     Paul, ajourné à six mois, aussi longs que six siècles pour son impatience, avait eu le bonheur de trouver Alicia guérie de sa langueur et rayonnante de santé. Ce qui restait encore de l'enfant dans la jeune fille avait disparu ; et il pensait avec ivresse que le commodore n'aurait aucune objection à faire lorsqu'il lui demanderait sa nièce en mariage.
     Bercé par ces riantes images, il s'endormit et ne s'éveilla qu'au jour. Naples commençait déjà son vacarme ; les vendeurs d'eau glacée criaient leur marchandise ; les rôtisseurs tendaient aux passants leurs viandes effilées dans une perche : penchées à leurs fenêtres, les ménagères paresseuses descendaient au bout d'une ficelle les paniers de Provisions qu'elles remontaient chargés de tomates, de poissons et de grands quartiers de citrouille. Les écrivains publics, en habit noir râpé et la Plume derrière l'oreille, s'asseyaient à leurs échoppes ; les changeur, disposaient en piles, sur leurs petites tables, les grani, les carlins et les ducats ; les cochers faisaient galoper leurs haridelles quêtant les pratiques matinales, et les cloches de tous les campaniles carillonnaient joyeusement l'Angelus.
     Notre voyageur, enveloppé de sa robe de chambre, s'accouda au balcon ; de la fenêtre on apercevait Santa Lucia, le fort de l'Œuf, et une immense étendue de mer jusqu'au Vésuve et au Promontoire bleu où blanchissaient les vastes casini de Castellamare et où pointaient au loin les villas de Sorrente.
     Le ciel était pur, seulement un léger nuage blanc s'avançait sur la ville, poussé par une brise nonchalante.
     Paul fixa sur lui ce regard étrange que nous avons déjà remarqué ; ses sourcils se froncèrent. D'autres vapeurs se joignirent au flocon unique, et bientôt un rideau épais de nuées étendit ses plis noirs au-dessus du château de Saint– Elme. De larges gouttes tombèrent sur le pavé de lave, et en quelques minutes se changèrent en une de ces Pluies diluviennes qui font des rues de Naples autant de torrents et entraînent les chiens et même les ânes dans les égouts.
     La foule surprise se dispersa, cherchant des abris ; les boutiques en plein vent déménagèrent à la hâte, non sans perdre une partie de leurs denrées, et la Pluie, maîtresse du champ de bataille, courut en bouffées blanches sur le quai désert de Santa Lucia.
     Le facchino gigantesque à qui Paddy avait appliqué un si beau coup de poing, appuyé contre un mur sous un balcon dont la saillie le protégeait un peu, ne s'était pas laissé emporter par la déroute générale, et il regardait d'un œil profondément méditatif la fenêtre où s'était accoudé M.Paul d'Aspremont.
     Son monologue intérieur se résuma dans cette phrase, qu'il grommela d'un air irrité : .Le capitaine du Léopold aurait bien fait de flanquer ce forestiere à la mer. ; et, passant sa main par l'interstice de sa grosse chemise de toile, il toucha le paquet d'amulettes suspendu à son col par un cordon.
     IV
     Le beau temps ne tarda pas à se rétablir, un vif rayon de soleil sécha en quelques minutes les dernières larmes de l'ondée, et la foule recommença à fourmiller joyeusement sur le quai. Mais Timberio, le portefaix, n'en parut pas moins garder son idée à l'endroit du jeune étranger français, et prudemment il transporta ses pénates hors de la vue des fenêtres de l'hôtel quelques lazzarone de sa connaissance lui témoignèrent leur surprise de ce qu'il abandonnait une station excellente pour en choisir une beaucoup moins favorable.
     .Je la donne à qui veut la prendre, répondit-il en hochant la tête d'un air mystérieux ; on sait ce qu'on sait..
     Paul déjeuna dans sa chambre, car, soit timidité, soit dédain, il n'aimait pas à se trouver en public ; puis il s'habilla, et pour attendre l'heure convenable de se rendre chez miss Ward, il visita le musée des Studj : il admira d'un œil distrait la précieuse collection de vases campaniens, les bronzes retirés des fouilles de Pompéi, le casque grec d'airain vert-de-grisé contenant encore la tête du soldat qui le portait, le morceau de boue durcie conservant comme un moule l'empreinte d'un charmant torse de jeune femme surprise par l'éruption dans la maison de campagne d'Arrius Diomedès, l'Hercule Farnèse et sa prodigieuse musculature, la Flore, la Minerve archaïque, les deux Balbus et la magnifique statue d'Aristide, le morceau le plus parfait peut-être que l'Antiquité nous ait laissé. Mais un amoureux n'est pas un appréciateur bien enthousiaste des monuments de l'art ; pour lui le moindre profil de la tête adorée vaut tous les marbres grecs ou romains. Étant parvenu à user tant bien que mal deux ou trois heures aux Studj, il s'élança dans sa calèche et se dirigea vers la maison de campagne où demeurait miss Ward. Le cocher, avec cette intelligence des passions qui caractérise les natures méridionales, poussait à outrance ses haridelles et bientôt la voiture s'arrêta devant les piliers surmontés de vases de plantes grasses que nous avons déjà décrits. La même servante vint entrouvrir la claire-voie, ses cheveux s'entortillaient toujours en boucles indomptables ; elle n'avait, comme la première fois, pour tout costume qu'une chemise de grosse toile brodée aux manches et au col d'agréments en fil de couleur et qu'un jupon en étoffe épaisse et bariolée transversalement, comme en portent les femmes de Procida ; ses jambes, nous devons l'avouer, étaient dénuées de bas, et elle posait à nu sur la poussière des pieds qu'eût admirés un sculpteur. Seulement un cordon noir soutenait sur sa poitrine un paquet de petites breloques de forme singulière en corne et en corail, sur lequel, à la visible satisfaction de Vicè, se fixa le regard de Paul..Miss Alicia était sur la terrasse, le lieu de la maison où elle se tenait de préférence. Un hamac indien de coton rouge et blanc, orné de plumes d'oiseau, accroché à deux des colonnes qui supportaient le plafond de Pampres, balançait la nonchalance de la jeune fille, enveloppée d'un léger peignoir de soie écrue de la Chine, dont elle fripait impitoyablement les garnitures tuyautées. Ses pieds, dont on apercevait la pointe à travers les mailles du hamac, étaient chaussés de pantoufles en fibres d'aloès, et ses beaux bras nus se recroisaient au-dessus de sa tête, dans l'attitude de la Cléopâtre antique, car, bien qu'on ne fût qu'au commencement de mai, il faisait déjà une chaleur extrême, et des milliers de cigales grinçaient en chœur sous les buissons d'alentour.
     Le commodore, en costume de planteur et assis sur un fauteuil de jonc, tirait à temps égaux la corde qui mettait le hamac en mouvement.
     Un troisième personnage complétait le groupe c'était le comte Altavilla, jeune élégant napolitain dont la présence amena sur le front de Paul cette contraction qui donnait à sa physionomie une expression de méchanceté diabolique.
     Le comte était, en effet un de ces hommes qu'on ne voit pas volontiers auprès d'une femme qu'on aime. Sa haute taille avait des proportions parfaites, des cheveux noirs comme le jais, massés par des touffes abondantes, accompagnaient son front uni et bien coupé ; une étincelle du soleil de Naples scintillait dans ses yeux, et ses dents larges et fortes, mais pures comme des perles, paraissaient encore avoir plus d'éclat à cause du rouge vif de ses lèvres et de la nuance olivâtre de son teint. La seule critique qu'un goût méticuleux eût pu formuler contre le comte, c'est qu'il était trop beau.
     Quant à ses habits, Altavilla les faisait venir de Londres, et le dandy le plus sévère eût approuvé sa tenue. Il n'y avait d'italien dans toute sa toilette que des boutons de chemise d'un trop grand prix. Là le goût bien naturel de l'enfant du Midi pour les joyaux se trahissait. Peut-être aussi que partout ailleurs qu'à Naples on eût remarqué comme d'un goût médiocre le faisceau de branches de corail bifurquées, de mains de lave de Vésuve aux doigts repliés ou brandissant un poignard, de chiens allongés sur leurs pattes, de cornes blanches et noires, et autres menus objets analogues qu'un anneau commun suspendait à la chaîne de sa montre ; mais un tour de promenade dans la rue de Tolède ou à la Villa Reale eût suffi pour démontrer que le comte n'avait rien d'excentrique en portant à son gilet ces breloques bizarres.
     Lorsque Paul d'Aspremont se présenta, le comte, sur l'instante prière de miss Ward, chantait une de ces délicieuses mélodies populaires napolitaines, sans nom d'auteur, et, dont une seule, recueillie par un musicien, suffirait à faire la fortune d'un opéra. A ceux qui ne les ont pas entendues, sur la rive de Chiaja ou sur le môle, de la bouche d'un lazzarone, d'un pêcheur ou d'une trovatelle, les charmantes romances de Gordigiani en pourront donner une idée. Cela est fait d'un soupir de brise, d'un rayon de lune, d'un parfum d'oranger et d'un battement de cœur. Alicia, avec sa jolie voix anglaise un peu fausse, suivait le motif qu'elle voulait retenir, et elle fit, tout en continuant, un petit signe amical à Paul, qui la regardait d'un air assez peu aimable, froissé de la présence de ce beau jeune homme.
     Une des cordes du hamac se rompit, et miss Ward glissa à terre, mais sans se faire mal ; six mains se tendirent vers elle simultanément. La jeune fille était déjà debout, toute rose de pudeur, car il est improper de tomber devant des hommes. Cependant, pas un des chastes plis de sa robe ne s'était dérangé.
     .J'avais pourtant essayé ces cordes moi-même, dit le commodore, et miss Ward ne pèse guèreplus qu'un colibri..
     Le comte Altavilla hocha la tête d'un air mystérieux : en lui-même évidemment il expliquait la rupture de la corde par une tout autre raison que celle de la pesanteur ; mais, en homme bien élevé, il garda le silence et se contenta d'agiter la grappe de breloques de son gilet.
     Comme tous les hommes qui deviennent maussades et farouches lorsqu'ils se trouvent en présence d'un rival qu'ils jugent redoutable, au lieu de redoubler de grâce et d'amabilité, Paul d'Aspremont, quoiqu'il eût l'usage du monde, ne parvint pas à cacher sa mauvaise humeur ; il ne répondait que par monosyllabes, laissait tomber la conversation, et en se dirigeant vers Altavilla, son regard prenait son expression sinistre ; les fibrilles jaunes se tortillaient sous la transparence grise de ses prunelles comme des serpents d'eau dans le fond d'une source.
     Toutes les fois que Paul le regardait ainsi, le comte, par un geste en apparence machinal, arrachait une fleur d'une jardinière placée près de lui et la jetait de façon à couper l'effluve de l.œillade irritée.
     .Qu'avez-vous donc à fourrager ainsi ma jardinière ? s'écria miss Alicia Ward, qui s'aperçut de ce manège. Que vous ont fait mes fleurs pour les décapiter ? – Oh ! rien, miss ; c'est un tic involontaire, répondit Altavilla en coupant de l'ongle une rose superbe qu'il envoya rejoindre les autres.
     – Vous m'agacez horriblement, dit Alicia ; et sans le savoir vous choquez une de mes manies. Je n'ai jamais cueilli une fleur. Un bouquet m'inspire une sorte d'épouvante : ce sont des fleurs mortes, des cadavres de roses, de verveines ou de pervenches, dont le parfum a pour moi quelque chose de sépulcral.
     – Pour expier les meurtres que je viens de commettre, dit le comte Altavilla en s'inclinant, je vous enverrai cent corbeilles de fleurs vivantes.. Paul s'était levé, et d'un air contraint tortillait le bord de son chapeau comme minutant une sortie.
     .Quoi ! vous partez déjà ? dit miss Ward.
     – J'ai des lettres à écrire, des lettres importantes.
     – Oh ! le vilain mot que vous venez de prononcer là ! dit la jeune fille avec une petite moue ; est-ce qu'il y a des lettres importantes quand ce n'est pas à moi que vous écrivez ? – Restez donc, Paul, dit le commodore ; j'avais arrangé dans ma tête un plan de soirée, sauf l'approbation de ma nièce : nous serions allés d'abord boire un verre d'eau de la fontaine de Santa Lucia, qui sent les œufs gâtés, mais qui donne l'appétit ; nous aurions mangé une ou deux douzaines d'huîtres, blanches et rouges, à la poissonnerie, dîné sous une treille dans quelque osteria bien napolitaine, bu du falerne et du lacrymachristi, et terminé le divertissement par une visite au seigneur Pulcinella. Le comte nous eût expliqué les finesses du dialecte..
     Ce plan parut peu séduire M. d'Aspremont, et il se retira après avoir salué froidement.
     Altavilla resta encore quelques instants ; et comme miss Ward, fâchée du départ de Paul, n'entra pas dans l'idée du commodore, il prit congé.
     Deux heures après, miss Alicia recevait une immense quantité de pots de fleurs, des plus rares, et, ce qui la surprit davantage, une monstrueuse paire de cornes de bœuf de Sicile, transparentes comme le jaspe, polies comme l'agate, qui mesuraient bien trois pieds de long et se terminaient par de menaçantes pointes noires. Une magnifique monture de bronze doré permettait de poser les cornes, le piton en l'air, sur une cheminée, une console ou une corniche.
     Vicè, qui avait aidé les porteurs à déballer fleurs et cornes, parut comprendre la portée de ce cadeau bizarre..Elle plaça bien en évidence, sur la table de pierre, les superbes croissants, qu'on aurait pu croire arrachés au front du taureau divin qui portait Europe, et dit : .Nous voilà maintenant en bon état de défense.
     – Que voulez-vous dire, Vicè ? demanda miss Ward.
     – Rien... sinon que le signor français a de bien singuliers yeux..
     L'heure des repas était passée depuis longtemps, et les feux de charbon qui, pendant le jour changeaient en cratère du Vésuve la cuisine de l'hôtel de Rome, s'éteignaient lentement en braise sous les étouffoirs de tôle ; les casseroles avaient repris leur place à leurs clous respectifs et brillaient en rang comme les boucliers sur le bordage d'une trirème antique ; une lampe de cuivre jaune, semblable à celles qu'on retire des fouilles de Pompéi et suspendue par une triple chaînette à la maîtresse poutre du plafond, éclairait de ses trois mèches plongeant naïvement dans l'huile le centre de la vaste cuisine dont les angles restaient baignés d'ombre.
     Les rayons lumineux tombant de haut modelaient avec des jeux d'ombre et de clair très pittoresques un groupe de figures caractéristiques réunies autour de l'épaisse table de bois, toute hachée et sillonnée de coups de tranchelard, qui occupait le milieu de cette grande salle dont la fumée des préparations culinaires avait glacé les parois de ce bitume si cher aux peintres de l'école de Caravage. Certes, l'Espagnolet ou Salvator Rosa, dans leur robuste amour du vrai, n'eussent pas dédaigné les modèles rassemblés là par le hasard, où, pour parler plus exactement, par une habitude de tous les soirs.
     Il y avait d'abord le chef Virgilio Falsacappa, personnage fort important, d'une stature colossale et d'un embonpoint formidable, qui aurait pu passer pour un des convives de Vitellius si, au lieu d'une veste de basin blanc, il eût porté une toge romaine bordée de pourpre : ses traits prodigieusement accentués formaient comme une espèce de caricature sérieuse de certains types des médailles antiques ; d'épais sourcils noirs saillants d'un demi-pouce couronnaient ses yeux, coupés comme ceux des masques de théâtre ; un énorme nez jetait son ombre sur une large bouche qui semblait garnie de trois rangs de dents comme la gueule du requin. Un fanon puissant comme celui du taureau Farnèse unissait le menton, frappé d'une fossette à y fourrer le poing, à un col d'une vigueur athlétique tout sillonné de veines et de muscles.
     Deux touffes de favoris, dont chacun eût pu fournir une barbe raisonnable à un sapeur, encadraient cette large face martelée de tons Violents : des cheveux noirs frisés, luisants, où se mêlaient quelques fils argentés, se tordaient sur, son crâne en petites mèches courtes, et sa nuque plissée de trois boursouflures transversales débordait du collet de sa veste ; aux lobes de ses oreilles, relevées par les apophyses de mâchoires capables de broyer un bœuf dans une journée, brillaient des boucles d'argent grandes comme le disque de la lune ; tel était maître Virgilio Falsacappa, que son tablier retroussé sur la hanche et son couteau Plongé dans une gaine de bois faisaient ressembler à un victimaire plus qu'à un cuisinier.
     Ensuite apparaissait Timberio le portefaix, que la gymnastique de sa Profession et la sobriété de son régime, consistant en une poignée de macaroni demi-cru et saupoudré de cacio-cavallo, une tranche de pastèque et un verre d'eau à la neige, maintenait dans un état de maigreur relative, et qui, bien nourri, eût certes atteint l'embonpoint de Falsacappa, tant sa robuste charpente paraissait faite pour supporter un poids énorme de chair. Il n'avait d'autre costume qu'un caleçon, un long gilet d'étoffe brune et un grossier caban jeté sur l'épaule.
     Appuyé sur le bord de la table, Scazziga, le cocher de la calèche de louage dont se servait M. Paul d'Aspremont, présentait aussi une physionomie frappante ; ses traits irréguliers et spirituels étaient empreints d'une astuce naïve ; un sourire de commande errait sur ses lèvres moqueuses, et l'on voyait à l'aménité de ses manières qu'il vivait en relation perpétuelle avec les gens comme il faut ; ses habits achetés à la friperie simulaient une espèce de livrée dont il n'était pas médiocrement fier et qui, dans son idée, mettait une grande distance sociale entre lui et le sauvage Timberio ; sa conversation s'émaillait de mots anglais et français qui ne cadraient pas toujours heureusement avec le sens de ce qu'il voulait dire, mais qui n'en excitaient pas moins l'admiration des filles de cuisine et des marmitons, étonnés de tant de science.
     Un peu en arrière se tenaient deux jeunes servantes dont les traits rappelaient avec moins de noblesse, sans doute, ce type si connu des monnaies syracusaines : front bas, nez tout d'une pièce avec le front, lèvres un peu épaisses, menton empâté et fort ; des bandeaux de cheveux d'un noir bleuâtre allaient se rejoindre derrière leur tête à un pesant chignon traversé d'épingles terminées par des boules de corail ; des colliers de même matière cerclaient à triple rang leurs cols de cariatide, dont l'usage de porter les fardeaux sur la tête avait renforcé les muscles. Des dandies eussent à coup sûr méprisé ces pauvres filles qui conservaient pur de mélange le sang des belles races de la grande Grèce ; mais tout artiste, à leur aspect, eût tiré son carnet de croquis et taillé son crayon.
     Avez-vous vu à la galerie du maréchal Soult le tableau de Murillo où des chérubins font la cuisine ? Si vous l'avez vu, cela nous dispensera de peindre ici les têtes des trois ou quatre marmitons bouclés et frisés qui complétaient le groupe.
     Le conciliabule traitait une question grave. Il s'agissait de M. Paul d'Aspremont, le voyageur français arrivé par le dernier vapeur : la cuisine se mêlait de juger l'appartement. Timberio le portefaix avait la parole, et il faisait des pauses entre chacune de ses phrases, comme un acteur en vogue, pour laisser à son auditoire le temps d'en bien saisir toute la portée, d'y donner son assentiment ou d'élever des objections.
     .Suivez bien mon raisonnement, disait l'orateur ; le Léopold est un honnête bateau à vapeur toscan, contre lequel il n'y a rien à objecter, sinon qu'il transporte trop d'hérétiques anglais...
     – Les hérétiques anglais paient bien, interrompit Scazziga, rendu plus tolérant par les pourboires.
     – Sans doute ; c'est bien le moins que lorsqu'un hérétique fait travailler un chrétien, il le récompense généreusement, afin de diminuer l'humiliation.
     – Je ne suis pas humilié de conduire un forestiere dans ma voiture ; je ne fais pas, comme toi, métier de bête de somme, Timberio.
     – Est-ce que je ne suis pas baptisé aussi bien que toi ? répliqua le portefaix en fronçant le sourcil et en fermant les poings.
     – Laissez parler Timberio, s'écria en chœur l'assemblée, qui craignait de voir cette dissertation intéressante tourner en dispute.
     – Vous m'accorderez, reprit l'orateur calmé, qu'il faisait un temps superbe lorsque le Léopold est entré dans le port.
     – On vous l'accorde, Timberio, fit le chef avec une majesté condescendante.
     – La mer était unie comme une glace, continua le facchino et pourtant une vague énorme a secoué si rudement la barque de Gennaro qu'il est tombé à l'eau avec deux ou trois de ses camarades. Est-ce naturel ? Gennaro a le pied marin cependant, et il danserait la tarentelle sans balancier sur une vergue.
     – Il avait peut-être bu un fiasque d'Asprino de trop, objecta Scazziga, le rationaliste de l'assemblée.
     – Pas même un verre de limonade, poursuivit Timberio ; mais il y avait à bord du bateau à vapeur un monsieur qui le regardait d'une certaine manière, vous m'entendez ! – Oh ! parfaitement, répondit le chœur en allongeant avec un ensemble admirable l'index et le petit doigt.
     – Et ce monsieur, dit Timberio, n'était autre que M. Paul d'Aspremont. – Celui qui loge au numéro 3, demanda le chef, et à qui j'envoie son dîner sur un plateau ? – Précisément, répondit la plus jeune et la plus jolie des servantes ; je n'ai jamais vu de voyageur plus sauvage, plus désagréable et plus dédaigneux ; il ne m'a adressé ni un regard, ni une parole, et pourtant je vaux un compliment, disent tous ces messieurs.
     – Vous valez mieux que cela, Gelsomina, ma belle, dit galamment Timberio ; mais c'est un bonheur pour vous que cet étranger ne vous ait pas remarquée.
     – Tu es aussi par trop superstitieux, objecta le sceptique Scazziga, que ses relations avec les étrangers avaient rendu légèrement voltairien.
     – A force de fréquenter les hérétiques tu finiras par ne plus même croire à saint Janvier.
     – Si Gennaro s'est laissé tomber à la mer, ce n'est pas une raison, continua Scazziga qui défendait sa pratique, pour que M. Paul d'Aspremont ait l'influence que tu lui attribues.
     – Il te faut d'autres preuves : ce matin je l'ai vu à la fenêtre, l.œil fixé sur un nuage pas plus gros que la plume qui s'échappe d'un oreiller décousu, et aussitôt des vapeurs noires se sont assemblées, et il est tombé une pluie si forte que les chiens pouvaient boire debout..
     Scazziga n'était pas convaincu et hochait la tête d'un air de doute.
     .Le groom ne vaut d'ailleurs pas mieux que le maître, continua Timberio, et il faut que ce singe botté ait des intelligences avec le diable pour m'avoir jeté par terre, moi qui le tuerais d'une chiquenaude.
     – Je suis de l'avis de Timberio, dit majestueusement le chef de cuisine ; l'étranger mange peu ; il a renvoyé les zuchettes farcies, la friture de poulet et le macaroni aux tomates que j'avais pourtant apprêtés de ma propre main ! Quelque secret étrange se cache sous cette sobriété.
     Pourquoi un homme riche se priverait-il de mets savoureux et ne prendrait-il qu'un potage aux œufs et une tranche de viande froide ? – Il a les cheveux roux, dit Gelsomina en passant les doigts dans la noire forêt de ses bandeaux.
     – Et les yeux un peu saillants, continua Pepina, l'autre servante.
     – Très rapprochés du nez, appuya Timberio. – Et la ride qui se forme entre ses sourcils se creuse en fer à cheval, dit en terminant l'instruction le formidable Virgilio Falsacappa ; donc il est... Ne prononcez pas le mot, c'est inutile, cria le chœur moins Scazziga, toujours incrédule ; nous nous tiendrons sur nos gardes.
     – Quand je pense que la police me tourmenterait, dit Timberio, si par hasard je lui laissais tomber une malle de trois cents livres sur la tête, à ce forestiere de malheur ! – Scazziga est bien hardi de le conduire, dit Gelsomina.
     – Je suis sur mon siège, il ne me voit que le dos, et ses regards ne peuvent faire avec les miens l'angle voulu.
     D'ailleurs, je m'en moque.
     – Vous n'avez pas de religion, Scazziga, dit le colossal Palforio, le cuisinier à formes herculéennes ; vous finirez mal..
     Pendant que l'on dissertait de la sorte sur son compte à la cuisine de l'hôtel de Rome, Paul, que la présence du comte Altavilla chez miss Ward avait mis de mauvaise humeur, était allé se promener à la Villa Reale ; et plus d'une fois la ride de son front se creusa, et ses yeux prirent leur regard fixe. Il crut voir Alicia passer en calèche avec le comte et le commodore, et il se précipita vers la portière en posant son lorgnon sur son nez pour être sûr qu'il ne se trompait pas : ce n'était pas Alicia, mais une femme qui lui ressemblait un peu de loin. Seulement, les chevaux de la calèche, effrayés sans doute du mouvement brusque de Paul, s'emportèrent.
     Paul prit une glace au café de l'Europe sur le largo du palais : quelques personnes l'examinèrent avec attention, et changèrent de place en faisant un geste singulier.
     Il entra au théâtre de Pulcinella où l'on donnait un spectacle tutto da ridere. L'acteur se troubla au milieu de son improvisation bouffonne et resta court ; il se remit pourtant ; mais au beau milieu d'un lazzi, son nez de carton noir se détacha, et il ne put venir à bout de le rajuster, et comme pour s'excuser, d'un signe rapide il expliqua la cause de ses mésaventures, car le regard de Paul, arrêté sur lui, lui ôtait tous ses moyens.
     Les spectateurs voisins de Paul s'éclipsèrent un à un ; M.
     d'Aspremont se leva pour sortir, ne se rendant pas compte de l'effet bizarre qu'il produisait, et dans le couloir il entendait prononcer à voix basse ce mot étrange et dénué de sens pour lui : un jettatore ! un jettatore ! VI
     Le lendemain de l'envoi des cornes, le comte Altavilla fit une visite à miss Ward. La jeune Anglaise prenait le thé en compagnie de son oncle, exactement comme si elle eût été à Ramsgate dans une maison de briques jaunes, et non à Naples sur une terrasse blanchie à la chaux et entourée de figuiers, de cactus et d'aloès ; car un des signes caractéristiques de la race saxonne est la persistance de ses habitudes, quelque contraires qu'elles soient au climat.
     Le commodore rayonnait : au moyen de morceaux de glace fabriquée chimiquement avec un appareil, car on n'apporte que de la neige des montagnes qui s'élève derrière Castellamare, il était parvenu à maintenir son beurre à l'état solide, et il en étalait une couche avec une satisfaction visible sur une tranche de pain coupée en sandwich.
     Après ces quelques mots vagues qui précèdent toute conversation et ressemblent aux préludes par lesquels les pianistes tâtent leur clavier avant de commencer leur morceau, Alicia, abandonnant tout à coup les lieux communs d'usage, s'adressa brusquement au jeune comte napolitain : .Que signifie ce bizarre cadeau de cornes dont vous avez accompagné vos fleurs ? Ma servante Vicè m'a dit que c'était un préservatif contre le fascino ; voilà tout ce que j'ai pu tirer d'elle.
     – Vicè a raison, répondit le comte Altavilla en s'inclinant.
     – Mais qu'est-ce que le fascino ? poursuivit la jeune miss ; je ne suis pas au courant de vos superstitions...
     africaines, car cela doit se rapporter sans doute à quelque croyance populaire.
     – Le fascino est l'influence pernicieuse qu'exerce la personne douée, ou plutôt affligée du mauvais œil.
     – Je fais semblant de vous comprendre, de peur de vous donner une idée défavorable de mon intelligence si j'avoue que le sens de vos paroles m'échappe, dit miss Alicia Ward ; vous m'expliquez l'inconnu par l'inconnu : mauvais œil traduit fort mal, pour moi, fascino ; comme le personnage de la comédie je sais le latin, mais faites comme si je ne le savais pas.
     – Je vais m'expliquer avec toute la clarté possible, répondit Altavilla ; seulement, dans votre dédain britannique, n'allez Pas me prendre pour un sauvage et vous demander si mes habits ne cachent pas une peau tatouée de rouge et de bleu. Je suis un homme civilisé ; j'ai été élevé à Paris ; je parle anglais et français ; j'ai lu Voltaire ; je crois aux machines à vapeur, aux chemins de fer, aux deux chambres comme Stendhal ; je mange le macaroni avec une fourchette ; je porte le matin des gants de Suède, l'après-midi des gants de couleur, le soir des gants paille..
     L'attention du commodore, qui beurrait sa deuxième tartine, fut attirée par ce début étrange, et il resta le couteau à la main, fixant sur Altavilla ses prunelles d'un bleu polaire, dont la nuance formait un bizarre contraste avec son teint rouge brique.
     .Voilà des titres rassurants, fit miss Alicia Ward avec un sourire ; et après cela je serais bien défiante si je vous soupçonnais de barbarie. Mais ce que vous avez à me dire est donc bien terrible ou bien absurde, que vous prenez tant de circonlocutions pour arriver au fait ? – Oui, bien terrible, bien absurde et même bien ridicule, ce qui est pire, continua le comte ; si j'étais à Londres ou à Paris, peut-être en rirais-je avec vous, mais ici, à Naples...
     – Vous garderez votre sérieux ; n'est-ce pas cela que vous voulez dire ? – Précisément.
     – Arrivons au fascino, dit miss Ward, que la gravité d'Altavilla impressionnait malgré elle.
     – Cette croyance remonte à la plus haute Antiquité. Il y est fait allusion dans la Bible. Virgile en parle d'un ton convaincu ; les amulettes de bronze trouvées à Pompeïa, à Herculanum, à Stabies, les signes préservatifs dessinés sur les murs des maisons déblayées, montrent combien cette superstition était jadis répandue (Altavilla souligna le mot superstition avec une intention maligne). L'Orient tout entier y ajoute foi encore aujourd'hui. Des mains rouges ou vertes sont appliquées de chaque côté de l'une des maisons mauresques pour détourner la mauvaise influence. On voit une main sculptée sur le claveau de la porte du Jugement à l'Alhambra ; ce qui prouve que ce préjugé est du moins fort ancien s'il n'est pas fondé.
     Quand des millions d'hommes ont pendant des milliers d'années partagé une opinion, il est probable que cette opinion si généralement reçue s'appuyait sur des faits positifs, sur une longue suite d'observations justifiées par l'événement... J'ai peine à croire, quelque idée avantageuse que j'aie de moi-même, que tant de personnes, dont plusieurs à coup sûr étaient illustres, éclairées et savantes, se soient, trompées grossièrement dans une chose où seul je verrais clair...
     – Votre raisonnement est facile à rétorquer, interrompit miss Alicia Ward : le polythéisme n'a-t-il pas été la religion d'Hésiode, d'Homère, d'Aristote, de Platon, de Socrate même, qui a sacrifié un coq à Esculape, et d'une foule d'autres personnages d'un génie incontestable ? – Sans doute, mais il n'y a plus personne aujourd'hui qui sacrifie des bœufs à Jupiter. – Il vaut bien mieux en faire des beefsteaks et des rumpsteaks, dit sentencieusement le commodore, que l'usage de brûler les cuisses grasses des victimes sur les charbons avait toujours choqué dans Homère.
     – On n'offre plus de colombes à Vénus, ni de paons à Junon, ni de boucs à Bacchus ; le christianisme a remplacé ces rêves de marbre blanc dont la Grèce avait peuplé son Olympe ; la vérité a fait évanouir l'erreur, et une infinité de gens redoutent encore les effets du fascino, ou, pour lui donner son nom populaire, de la jettatura.
     – Que le peuple ignorant s'inquiète de pareilles influences, je le conçois, dit miss Ward ; mais qu'un homme de votre naissance et de votre éducation partage cette croyance, voilà ce qui m'étonne.
     – Plus d'un qui fait l'esprit fort, répondit le comte, suspend à sa fenêtre une corne, cloue un massacre au– dessus de sa porte, et ne marche que couvert d'amulettes ; moi, je suis franc, et j'avoue sans honte que lorsque je rencontre un jettatore, je prends volontiers l'autre côté de la rue, et que si je ne puis éviter son regard, je le conjure de mon mieux par le geste consacré. Je n'y mets pas plus de façon qu'un lazzarone, et je m'en trouve bien. Des mésaventures nombreuses m'ont appris à ne pas dédaigner ces précautions..
     Miss Alicia Ward était une protestante, élevée avec une grande liberté d'esprit philosophique, qui n'admettait rien qu'après examen, et dont la raison droite répugnait à tout ce qui ne pouvait s'expliquer mathématiquement. Les discours du comte la surprenaient. Elle voulut d'abord n'y voir qu'un simple jeu d'esprit ; mais le ton calme et convaincu d'Altavilla lui fit changer d'idée sans la persuader en aucune façon.
     .Je vous accorde, dit-elle, que ce préjugé existe, qu'il est fort répandu, que vous êtes sincère dans votre crainte du mauvais œil, et ne cherchez pas à vous jouer de la simplicité d'une pauvre étrangère ; mais donnez-moi quelque raison physique de cette idée superstitieuse, car, dussiez-vous me juger comme un être entièrement dénué de poésie, je suis très incrédule : le fantastique, le mystérieux, l'occulte, l'inexplicable ont fort peu de prise sur moi. – Vous ne nierez pas, miss Alicia, reprit le comte, la puissance de l.œil humain ; la lumière du ciel s'y combine avec le reflet de l'âme ; la prunelle est une lentille qui concentre les rayons de la vie, et l'électricité intellectuelle jaillit par cette étroite ouverture : le regard d'une femme ne traverse-t-il pas le cœur le plus dur ? Le regard d'un héros n'aimante-t-il pas toute une armée ? Le regard du médecin ne dompte-t-il pas le fou comme une douche froide ? Le regard d'une mère ne fait-il pas reculer les lions ? – Vous plaidez votre cause avec éloquence, répondit miss Ward, en secouant sa jolie tête ; pardonnez-moi s'il me reste des doutes.
     – Et l'oiseau qui, palpitant d'horreur et poussant des cris lamentables, descend du haut d'un arbre, d'où il pourrait s'envoler, pour se jeter dans la gueule du serpent qui le fascine, obéit-il à un préjugé ? a-t-il entendu, dans les nids, des commères emplumées raconter des histoires de jettatura ? Beaucoup d'effets n'ont-ils pas eu lieu par des causes inappréciables pour nos organes. Les miasmes de la fièvre paludéenne, de la peste, du choléra, sont-ils visibles ? Nul œil n'aperçoit le fluide électrique sur la broche du paratonnerre, et pourtant la foudre est soutirée ! Qu'y a-t-il d'absurde à supposer qu'il se dégage de ce disque noir, bleu ou gris, un rayon propice ou fatal ? Pourquoi cette effluve ne serait-elle pas heureuse ou malheureuse d'après le mode d'émission et l'angle sous lequel l'objet la reçoit ? – Il me semble, dit le commodore, que la théorie du comte a quelque chose de spécieux ; je n.ai jamais pu, moi, regarder les yeux d'or d'un crapaud sans me sentir à l'estomac une chaleur intolérable, comme si j'avais pris de l'émétique ; et pourtant le pauvre reptile avait plus de raison de craindre que moi qui pouvais l'écraser d'un coup de talon.
     – Ah ! mon oncle ! si vous vous mettez avec M.d'Altavilla, fit miss Ward, je vais être battue. Je ne suis pas de force à lutter. Quoique j'eusse peut-être bien des choses à objecter contre cette électricité oculaire dont aucun physicien n'a parlé, je veux bien admettre son existence pour un instant, mais quelle efficacité peuvent avoir pour se préserver de leurs funestes effets les immenses cornes dont vous m'avez gratifiée ? – De même que le paratonnerre avec sa pointe soutire la foudre, répondit Altavilla, ainsi les pitons aigus de ces cornes sur lesquelles se fixe le regard du jettatore détournent le fluide malfaisant et le dépouillent de sa dangereuse électricité. Les doigts tendus en avant et les amulettes de corail rendent le même service.
     – Tout ce que vous me contez là est bien fou, monsieur le comte, reprit miss Ward ; et voici ce que j'y crois comprendre : selon vous, je serais sous le coup du fascino d'un jettatore bien dangereux ; et vous m'avez envoyé des cornes comme moyens de défense ? – Je le crains, miss Alicia, répondit le comte avec un ton de conviction profonde.
     – Il ferait beau voir, s'écria le commodore, qu'un de ces drôles à l.œil louche essayât de fasciner ma nièce ! Quoique j'aie dépassé la soixantaine, je n'ai pas encore oublié mes leçons de boxe..
     Et il fermait son poing en serrant le pouce contre les doigts pliés.
     .Deux doigts suffisent, milord, dit Altavilla en faisant prendre à la main du commodore la position voulue. Le plus ordinairement la jettatura est involontaire ; elle s'exerce à l'insu de ceux qui possèdent ce don fatal, et souvent même, lorsque les jettatori arrivent à la conscience de leur funeste pouvoir, ils en déplorent les effets plus que personne ; il faut donc les éviter et non les maltraiter. D'ailleurs, avec les cornes, les doigts en pointe, les branches de corail bifurquées, on peut neutraliser ou du moins atténuer leur influence.
     – En vérité, c'est fort étrange, dit le commodore, que le sang-froid d'Altavilla impressionnait malgré lui.
     – Je ne me savais pas si fort obsédée par les jettatori ; je ne quitte guère cette terrasse, si ce n'est pour aller faire, le soir, un tour en calèche le long de la Villa Reale, avec mon oncle, et je n'ai rien remarqué qui pût donner lieu à votre supposition, dit la jeune fille dont la curiosité s'éveillait, quoique son incrédulité fût toujours la même.
     Sur qui se portent vos soupçons ? – Ce ne sont pas des soupçons, miss Ward ; ma certitude est complète, répondit le jeune comte napolitain.
     – De grâce, révélez-nous le nom de cet être fatal ?. dit miss Ward avec une légère nuance de moquerie.
     Altavilla garda le silence.
     .Il est bon de savoir de qui l'on doit se défier., ajouta le commodore.
     Le jeune comte napolitain parut se recueillir ; puis il se leva, s'arrêta devant l'oncle de miss Ward, lui fit un salut respectueux et lui dit : .Milord Ward, je vous demande la main de votre nièce..
     A cette phrase inattendue, Alicia devint toute rose, et le commodore passa du rouge à l'écarlate.
     Certes, le comte Altavilla pouvait prétendre à la main de miss Ward ; il appartenait à une des plus anciennes et plus nobles familles de Naples ; il était beau, jeune, riche, très bien en cour, parfaitement élevé, d'une élégance irréprochable ; sa demande, en elle-même, n'avait donc rien de choquant ; mais elle venait d'une manière si soudaine, si étrange ; elle ressortait si peu de la conversation entamée, que la stupéfaction de l'oncle et de la nièce était tout à fait convenable.
     Aussi Altavilla n'en parut-il ni surpris ni découragé, et attendit-il la réponse de pied ferme. .Mon cher comte, dit enfin le commodore, un peu remis de son trouble votre proposition m'étonne autant qu'elle m.honore. En vérité, je ne sais que vous répondre ; je n'ai pas consulté ma nièce. On parlait de fascino, de jettatura, de cornes, d'amulettes, de mains ouvertes ou fermées, de toutes sortes de choses qui n'ont aucun rapport au mariage, et puis voilà que vous me demandez la main d'Alicia ! Cela ne se suit pas du tout, et vous ne m'en voudrez pas si je n'ai pas des idées bien nettes à ce sujet.
     Cette union serait à coup sûr très convenable, mais je croyais que ma nièce avait d'autres intentions. Il est vrai qu'un vieux loup de mer comme moi ne lit pas bien couramment dans le cœur des jeunes filles....
     Alicia, voyant son oncle s'embrouiller, profita du temps d'arrêt qu'il prit après sa dernière phrase pour faire cesser une scène qui devenait gênante, et dit au Napolitain : .Comte, lorsqu'un galant homme demande loyalement la main d'une honnête jeune fille, il n'y a pas lieu pour elle de s'offenser, mais elle a droit d'être étonnée de la forme bizarre donnée à cette demande. Je vous priais de me dire le nom du prétendu jettatore dont l'influence peut, selon vous, m'être nuisible, et vous faites brusquement à mon oncle une proposition dont je ne démêle pas le motif.
     – C'est, répondit Altavilla, qu'un gentilhomme ne se fait pas volontiers dénonciateur, et qu'un mari seul peut défendre sa femme. Mais prenez quelques jours pour réfléchir. Jusque-là, les cornes exposées d'une façon bien visible suffiront, je l'espère, à vous garantir de tout événement fâcheux..
     Cela dit, le comte se leva et sortit après avoir salué profondément. Vicè, la fauve servante aux cheveux crépus, qui venait pour emporter la théière et les tasses, avait, en montant lentement l'escalier de la terrasse, entendu la fin de la conversation ; elle nourrissait contre Paul d'Aspremont toute l'aversion qu'une paysanne des Abruzzes apprivoisée à peine par deux ou trois ans de domesticité, peut avoir à l'endroit d'un forestiers soupçonné de jettature ; elle trouvait d'ailleurs le comte Altavilla superbe, et ne concevait pas que miss Ward pût lui préférer un jeune homme chétif et pâle dont elle, Vicè, n'eût pas voulu, quand même il n'aurait pas eu le fascino.
     Aussi, n'appréciant pas la délicatesse de procédé du comte, et désirant soustraire sa maîtresse, qu'elle aimait, à une nuisible influence, Vicè se pencha vers l'oreille de miss Ward et lui dit : .Le nom que vous cache le comte Altavilla, je le sais, moi.
     – Je vous défends de me le dire, Vicè, si vous tenez à mes bonnes grâces, répondit Alicia. Vraiment toutes ces superstitions sont honteuses, et je les braverai en fille chrétienne qui ne craint que Dieu..
     VII
     .Jettatore ! jettatore ! Ces mots s'adressaient bien à moi, se disait Paul d'Aspremont en rentrant à l'hôtel ; j'ignore ce qu'ils signifient, mais ils doivent assurément renfermer un sens injurieux ou moqueur. Qu'ai-je dans ma personne de singulier, d'insolite ou de ridicule pour attirer ainsi l'attention d'une manière défavorable ? Il me semble, quoique l'on soit assez mauvais juge de soi-même, que je ne suis ni beau, ni laid, ni grand, ni petit, ni maigre, ni gros, et que je puis passer inaperçu dans la foule. Ma mise n'a rien d'excentrique ; je ne suis pas coiffé d'un turban illuminé de bougies comme m. Jourdain dans la cérémonie du Bourgeois gentilhomme, je ne porte pas une veste brodée d'un soleil d'or dans le dos ; un nègre ne me précède pas jouant des timbales ; mon individualité, parfaitement inconnue, du reste, à Naples, se dérobe sous le vêtement uniforme, domino de la civilisation moderne, et je suis dans tout pareil aux élégants qui se promènent rue de Tolède ou au largo du Palais, sauf un peu moins de cravate, un peu moins d'épingle, un peu moins de chemise brodée, un peu moins de gilet, un peu moins de chaînes d'or et beaucoup moins de frisure.
     .Peut-être ne suis-je pas assez frisé ! Demain je me ferai donner un coup de fer par le coiffeur de l'hôtel. Cependant l'on a ici l'habitude de voir des étrangers, et quelques imperceptibles différences de toilette ne suffisent pas à justifier le mot mystérieux et le geste bizarre que ma présence provoque. J'ai remarqué, d'ailleurs, une expression antipathie et d'effroi dans les yeux des gens qui s.écartaient de mon chemin. Que puis-je avoir fait à ces gens que je rencontre pour la première fois ? Un voyageur, ombre qui passe pour ne plus revenir, n'excite partout que l'indifférence, à moins qu'il n'arrive de quelque région éloignée et ne soit l'échantillon d'une race inconnue : mais les paquebots jettent, toutes les semaines, sur le môle des milliers de touristes dont je ne diffère en rien. Qui s'en inquiète, excepté les facchini, les hôteliers et les domestiques de place ? Je n'ai pas tué mon frère, puisque je n'en avais pas, et je ne dois pas être marqué par Dieu du signe de Caïn, et pourtant les hommes se troublent et s'éloignent à mon aspect : à Paris, à Londres, à Vienne, dans toutes les villes que j'ai habitées, je ne me suis jamais aperçu que je produisisse un effet semblable ; l'on m'a trouvé quelquefois fier, dédaigneux, sauvage ; l'on m'a dit que j'affectais le sneer anglais, que j'imitais lord Byron, mais j'ai reçu partout l'accueil dû à un gentleman, et mes avances, quoique rares, n'en étaient que mieux appréciées. Une traversée de trois jours de Marseille à Naples ne peut pas m'avoir changé à ce point d'être devenu odieux ou grotesque, moi que plus d'une femme a distingué et qui ai su toucher le cœur de miss Alicia Ward, une délicieuse jeune fille, une créature céleste, un ange de Thomas Moore..
     Ces réflexions, raisonnables assurément, calmèrent un peu Paul d'Aspremont, et il se persuada qu'il avait attaché à la mimique exagérée des Napolitains, le peuple le plus gesticulateur du monde, un sens dont elle était dénuée.
     Il était tard. Tous les voyageurs, à l'exception de Paul, avaient regagné leurs chambres respectives ; Gelsomina, l'une des servantes dont nous avons esquissé la physionomie dans le conciliabule tenu à la cuisine sous la présidence de Virgilio Falsacappa, attendait que Paul fût rentré pour mettre les barres de clôture à la porte. Nanella, l'autre fille, dont c'était le tour de veiller, avait prié sa compagne plus hardie de tenir sa place, ne voulant pas se rencontrer avec le forestiere soupçonné de jettature ; aussi Gelsomina était-elle sous les armes : un énorme paquet d'amulettes se hérissait sur sa poitrine, et cinq petites cornes de corail tremblaient au lieu de pampilles à la perle taillée de ses boucles d'oreilles ; sa main, repliée d'avance, tendait l'index et le petit doigt avec une correction que le révérend curé Andréa de Jorio, auteur de la Mimica degli antichi investigala nel gestire napoletano, eût assurément approuvée.
     La brave Gelsomina, dissimulant sa main derrière un pli de sa jupe, présenta le flambeau à M. d'Aspremont, et dirigea sur lui un regard aigu, persistant, presque provocateur, d'une expression si singulière, que le jeune homme en baissa les yeux : circonstance qui parut faire beaucoup de plaisir à cette belle fille.
     A la voir immobile et droite, allongeant le flambeau avec un geste de statue, le profil découpé par une ligne lumineuse, l'œil fixe et flamboyant, on eût dit la Némésis antique cherchant à déconcerter un coupable.
     Lorsque le voyageur eut monté l'escalier et que le bruit de ses pas se fut éteint dans le silence, Gelsomina releva la tête d'un air de triomphe, et dit : .Je lui ai joliment fait rentrer son regard dans la prunelle, à ce vilain monsieur, que saint Janvier confonde ; je suis sûre qu'il ne m'arrivera rien de fâcheux..
     Paul dormit mal et d'un sommeil agité ; il fut tourmenté par toutes sortes de rêves bizarres se rapportant aux idées qui avaient préoccupé sa veille : il se voyait entouré de figures grimaçantes et monstrueuses, exprimant la haine, la colère et la peur ; puis les figures s'évanouissaient ; les doigts longs, maigres, osseux, à phalanges noueuses, sortant de l'ombre et rougis d'une clarté infernale, le menaçaient en faisant des signes cabalistiques ; les ongles de ces doigts, se recourbant en griffes de tigre, en serres de vautour, s'approchaient de plus en plus de son visage et semblaient chercher à lui vider l'orbite des yeux. Par un effort suprême, il parvint à écarter ces mains, voltigeant sur des ailes de chauve-souris ; mais aux mains crochues succédèrent des massacres de bœufs, de buffles et de cerfs, crânes blanchis animés d'une vie morte, qui l'assaillaient de leurs cornes et de leurs ramures et le forçaient à se jeter à la mer, où il se déchirait le corps sur une forêt de corail aux branches pointues ou bifurquées ; une vague le rapportait à la côte, moulu, brisé, à demi mort ; et, comme le don Juan de lord Byron, il entrevoyait à travers son évanouissement une tête charmante qui se penchait vers lui ; ce n'était pas Haydée, mais Alicia, plus belle encore que l'être imaginaire créé par le poète. La jeune fille faisait de vains efforts pour tirer sur le sable le corps que la mer voulait reprendre, et demandait à Vicè, la fauve servante, une aide que celle-ci lui refusait en riant d'un rire féroce : les bras d'Alicia se fatiguaient, et Paul retombait au gouffre.
     Ces fantasmagories confusément effrayantes, vaguement horribles, et d'autres plus insaisissables encore rappelant les fantômes informes ébauchés dans l'ombre opaque des aquatintes de Goya torturèrent le dormeur jusqu'aux premières lueurs du matin ; son âme, affranchie par l'anéantissement du corps, semblait deviner ce que sa pensée éveillée ne pouvait comprendre, et tâchait de traduire ses pressentiments en image dans la chambre noire du rêve. Paul se leva brisé, inquiet, comme mis sur la trace d'un malheur caché par ces cauchemars dont il craignait de sonder le mystère ; il tournait autour du fatal secret, fermant les yeux pour ne pas voir et les oreilles pour ne pas entendre ; jamais il n'avait été plus triste ; il doutait même d'Alicia ; l'air de fatuité heureuse du comte napolitain, la complaisance avec laquelle la jeune fille l'écoutait, la mine approbative du commodore, tout cela lui revenait en mémoire enjolivé de mille détails cruels, lui noyait le cœur d'amertume et ajoutait encore à sa mélancolie.
     La lumière a ce privilège de dissiper le malaise causé par les visions nocturnes. Smarra, offusqué, s'enfuit en agitant ses ailes membraneuses, lorsque le jour tire ses flèches d'or dans la chambre par l'interstice des rideaux.
     Le soleil brillait d'un éclat joyeux, le ciel était pur, et sur le bleu de la mer scintillaient des millions de paillettes : peu à peu Paul se rasséréna ; il oublia ses rêves fâcheux et les impressions bizarres de la veille, ou, s'il y pensait, c'était pour s'accuser d.extravagance.
     Il alla faire un tour à Chiaja pour s'amuser du spectacle de la pétulance napolitaine : les marchands criaient leurs denrées sur des mélopées bizarres en dialecte populaire, inintelligible pour lui qui ne savait que l'italien, avec des gestes désordonnés et une furie d'action inconnue dans le Nord ; mais toutes les fois qu'il s'arrêtait près d'une boutique, le marchand prenait un air alarmé, murmurait quelque imprécation à mi-voix, et faisait le geste d'allonger les doigts comme s'il eût voulu le poignarder de l'auriculaire et de l'index ; les commères, plus hardies, l'accablaient d'injures et lui montraient le poing.
     VIII
     M. d'Aspremont crut, en s'entendant injurier par la populace de Chiada, qu'il était l'objet de ces litanies grossièrement burlesques dont les marchands de poisson régalent les gens bien mis qui traversent le marché ; mais une répulsion si vive, un effroi si vrai se peignaient dans tous les yeux, qu'il fut bien forcé de renoncer à cette interprétation ; le mot jettatore, qui avait déjà frappé ses oreilles au théâtre de San Carlino, fut encore prononcé, et avec une expression menaçante cette fois ; il s'éloigna donc à pas lents, ne fixant plus sur rien ce regard, cause de tant de trouble.
     En longeant les maisons pour se soustraire à l'attention publique, Paul arriva à un étalage de bouquiniste ; il s'y arrêta, remua et ouvrit quelques livres, en manière de contenance : il tournait ainsi le dos aux passants, et sa figure à demi cachée par les feuillets évitait toute occasion d'insulte. Il avait bien pensé un instant à charger cette canaille à coups de canne ; la vague terreur superstitieuse qui commençait à s'emparer de lui l'en avait empêché. Il se souvint qu'ayant une fois frappé un cocher insolent d'une légère badine, il l'avait attrapé à la tempe et tué sur le coup, meurtre involontaire dont il ne s'était pas consolé.
     Après avoir pris et reposé plusieurs volumes dans leur case, il tomba sur le traité de la jettatura du signor Niccolo Valetta ; ce titre rayonna à ses yeux en caractères de flamme, et le livre lui parut placé là par la main de la fatalité ; il jeta au bouquiniste, qui le regardait d'un air narquois, en faisant brimbaler deux ou trois cornes noires mêlées aux breloques de sa montre, les six ou huit carlins, prix du volume, et courut à l'hôtel s'enfermer dans sa chambre pour commencer cette lecture qui devait éclaircir et fixer les doutes dont il était obsédé depuis son séjour à Naples.
     Le bouquin du signor Valetta est aussi répandu à Naples que les Secrets du grand Albert, l'Etteila ou la Clef des songes peuvent l'être à Paris. Valetta définit la jettature, enseigne à quelles marques on peut la reconnaître, par quels moyens on s'en préserve ; il divise les jettatori en plusieurs classes, d'après leur degré de malfaisance, et agite toutes les questions qui se rattachent à cette grave matière.
     S'il eût trouvé ce livre à Paris, d'Aspremont l'eût feuilleté distraitement comme un vieil almanach farci d'histoires ridicules, et eût ri du sérieux avec lequel l'auteur traite ces billevesées ; dans la disposition d'esprit où il était, hors de son milieu naturel, préparé à la crédulité par une foule de petits incidents, il le lut avec une secrète horreur, comme un profane épelant sur un grimoire des évocations d'esprits et des formules de cabale. Quoiqu'il n'eût pas cherché à les pénétrer, les secrets de l'enfer se révélaient à lui ; il ne pouvait plus s'empêcher de les savoir, et il avait maintenant la conscience de son pouvoir fatal : il était jettatore ! Il fallait bien en convenir vis-à-vis de lui-même : tous les signes distinctifs décrits par Valetta, il les possédait.
     Quelquefois il arrive qu'un homme qui jusque-là s'était cru doué d'une santé parfaite, ouvre par hasard ou par distraction un livre de médecine, et, en lisant la description pathologique d'une maladie, s'en reconnaisse atteint ; éclairé par une lueur fatale, il sent à chaque symptôme rapporté tressaillir douloureusement en lui quelque organe obscur, quelque fibre cachée dont le jeu lui échappait, et il pâlit en comprenant si prochaine une mort qu'il croyait bien éloignée. Paul éprouva un effet analogue.
     Il se mit devant une glace et se regarda avec une intensité effrayante : cette perfection disparate, composée de beautés qui ne se trouvent pas ordinairement ensemble, le faisait plus que jamais ressembler à l'archange déchu, et rayonnait sinistrement dans le fond noir du miroir ; les fibrilles de ses prunelles se tordaient comme des vipères convulsives ; ses sourcils vibraient pareils à l'arc d'où vient de s'échapper la flèche mortelle ; la ride blanche de son front faisait penser à la cicatrice d'un coup de foudre, et dans ses cheveux rutilants paraissaient flamber des flammes infernales ; la pâleur marmoréenne de la peau donnait encore plus de relief à chaque trait de cette physionomie vraiment terrible.
     Paul se fit peur à lui-même : il lui semblait que les effluves de ses yeux, renvoyées par le miroir, lui revenaient cri dards empoisonnés : figurez-vous Méduse regardant sa tête horrible et charmante dans le fauve reflet d'un bouclier d'airain.
     L'on nous objectera peut-être qu'il est difficile de croire qu'un jeune homme du monde, imbu de la science moderne, ayant vécu au milieu du scepticisme de la civilisation, ait pu prendre au sérieux un préjugé populaire, et s'imaginer être doué fatalement d'une malfaisance mystérieuse. Mais nous répondrons qu'il y a un magnétisme irrésistible dans la pensée générale, qui vous pénètre malgré vous, et contre lequel une volonté unique ne lutte pas toujours efficacement : tel arrive à Naples se moquant de la jettature, qui finit par se hérisser de précautions cornues et fuir avec terreur tout individu à l.œil suspect. Paul d'Aspremont se trouvait dans une position encore plus grave : – il avait lui-même le fascino, – et chacun l'évitait, ou faisait en sa présence les signes préservatifs recommandés par le signor Valetta. Quoique sa raison se révoltât contre une pareille appréciation, il ne pouvait s'empêcher de reconnaître qu'il présentait tous les indices dénonciateurs de la jettature. L'esprit humain, même le plus éclairé, garde toujours un coin sombre, où s'accroupissent les hideuses chimères de la crédulité, où s'accrochent les chauves-souris de la superstition. La vie ordinaire elle-même est si pleine de problèmes insolubles, que l'impossible y devient probable. On peut croire ou nier tout : à un certain point de vue, le rêve existe autant que la réalité.
     Paul se sentit pénétré d'une immense tristesse. Il était un monstre ! Bien que doué des instincts les plus affectueux et de la nature la plus bienveillante, il portait le malheur avec lui ; son regard, involontairement chargé de venin, nuisait à ceux sur qui il s'arrêtait, quoique dans une intention sympathique. Il avait l'affreux privilège de réunir, de concentrer, de distiller les miasmes morbides, les électricité dangereuses, les influences fatales de l'atmosphère, pour les dardes autour de lui. Plusieurs circonstances de sa vie, qui jusque-là lui avaient semblé obscures et dont il avait vaguement accusé le hasard, s'éclairaient maintenant d'un jour livide : il se rappelait toutes sortes de mésaventures énigmatiques, de malheurs inexpliqués, de catastrophes sans motifs dont il tenait à présent le mot ; des concordances bizarres s'établissaient dans son esprit et les confirmaient dans la triste opinion qu'il avait prise de lui-même.
     Il remonta sa vie année par année : il se rappela sa mère morte en lui donnant le jour, la fin malheureuse de ses petits amis de collège, dont le plus cher s'était tué en tombant d'un arbre, sur lequel lui, Paul, le regardait grimper ; cette partie de canot si joyeusement commencée avec deux camarades, et d'où il était revenu seul, après des efforts inouïs pour arracher des herbes les corps des pauvres enfants noyés par le chavirement de la barque ; l'assaut d'armes où son fleuret, brisé près du bouton et transformé ainsi en épée, avait blessé si dangereusement son adversaire, un jeune homme qu'il aimait beaucoup : à coup sûr, tout cela pouvait s'expliquer rationnellement, et Paul l'avait fait ainsi jusqu'alors ; pourtant, ce qu'il y avait d'accidentel et de fortuit dans ces événements lui paraissait dépendre d'une autre cause depuis qu'il connaissait le livre de Valetta : l'influence fatale, le fascino, la jettatura, devaient réclamer leur part de ces catastrophes. Une telle continuité de malheurs autour du même personnage n'était pas naturelle.
     Une autre circonstance plus récente lui revint en mémoire, avec tous ses détails horribles, et ne contribua pas peu à l'affermir dans sa désolante croyance.
     A Londres, il allait souvent au théâtre de la Reine, où la grâce d'une jeune danseuse anglaise l'avait particulièrement frappé. Sans en être plus épris qu.on ne l'est d'une gracieuse figure de tableau ou de gravure, il la suivait du regard parmi ses compagnes du corps de ballet, à travers le tourbillon des manœuvres chorégraphiques ; il aimait ce visage doux et mélancolique, cette pâleur délicate que ne rougissait jamais l'animation de la danse, ces beaux cheveux d'un blond soyeux et lustré, couronnés, suivant le rôle, d'étoiles ou de fleurs, ce long regard perdu dans l'espace, ces épaules d'une chasteté virginale frissonnant sous la lorgnette, ces jambes qui soulevaient à regret leurs nuages de gaze et luisaient sous la soie comme le marbre d'une statue antique ; chaque fois qu'elle passait devant la rampe, il la saluait de quelque petit signe d'admiration furtif, ou s'armait de son lorgnon pour la mieux voir.
     Un soir, la danseuse, emportée par le vol circulaire d'une valse, rasa de plus près cette étincelante ligne de feu qui sépare au théâtre le monde idéal du monde réel ; ses légères draperies de sylphide palpitaient comme des ailes de colombe prêtes à prendre l'essor. Un bec de gaz tira sa langue bleue et blanche, et atteignit l'étoffe aérienne. En un moment la flamme environna la jeune fille, qui dansa quelques secondes comme un feu follet au milieu d'une lueur rouge, et se jeta vers la coulisse, éperdue, folle de terreur, dévorée vive par ses vêtements incendiés. Paul avait été très douloureusement ému de ce malheur, dont parlèrent tous les journaux du temps, où l'on pourrait retrouver le nom de la victime, si l'on était curieux de le savoir. Mais son chagrin n'était pas mélangé de remords.
     Il ne s'attribuait aucune part dans l'accident qu'il déplorait plus que personne.
     Maintenant il était persuadé que son obstination à la poursuivre du regard n'avait pas été étrangère à la mort de cette charmante créature. Il se considérait comme son assassin ; il avait horreur de lui-même et aurait voulu n'être jamais né.
     A cette prostration succéda une réaction violente ; il se mit à rire d'un rire nerveux, jeta au diable le livre de Valetta et s'écria : .Vraiment je deviens imbécile ou fou ! Il faut que le soleil de Naples m'ait tapé sur la tête. Que diraient mes amis du club s'ils apprenaient que j'ai sérieusement agité dans ma conscience cette belle question, à savoir si je suis ou non jettatore !.
     Paddy frappa discrètement à la porte. Paul ouvrit, et le groom, formaliste dans son service, lui présenta sur le cuir verni de sa casquette, en s'excusant de ne pas avoir de plateau d'argent, une lettre de la part de miss Alicia.
     M. d'Aspremont rompit le cachet et lut ce qui suit : .Est-ce que vous me boudez, Paul ? Vous n'êtes pas venu hier soir, et votre sorbet au citron s'est fondu mélancoliquement sur la table. Jusqu'à neuf heures j'ai eu l'oreille aux aguets, cherchant à distinguer le bruit des roues de votre voiture à travers le chant obstiné des grillons et les ronflements des tambours de basque ; alors il a fallu perdre tout espoir, et j'ai querellé le commodore.
     Admirez comme les femmes sont justes ! Pulcinella avec son nez noir, don Limon et donna Pangrazia ont donc bien du charme pour vous ? car je sais par ma police que vous avez passé votre soirée à San Carlino. De ces prétendues lettres importantes, vous n'en avez pas écrit une seule.
     Pourquoi ne pas avouer tout bonnement et tout bêtement que vous êtes jaloux du comte Altavilla ? Je vous croyais plus orgueilleux, et cette modestie de votre part me touche. N'ayez aucune crainte, M. d'Altavilla est trop beau, et je n'ai pas le goût des Apollons à breloques. Je devrais afficher à votre endroit un mépris superbe et vous dire que je ne me suis pas aperçue de votre absence ; mais la vérité est que j'ai trouvé le temps fort long, que j'étais de très mauvaise humeur, très nerveuse, et que j'ai manqué de battre Vicè, qui riait comme une folle, je ne sais pourquoi, par exemple. A. W..
     Cette lettre enjouée et moqueuse ramena tout à fait les idées de Paul aux sentiments de la vie réelle. Il s'habilla, ordonna de faire avancer la Voiture, et bientôt le voltairien Scazziga fit claquer son fouet incrédule aux oreilles de ses bêtes qui se lancèrent au galop sur le pavé de lave, à travers la foule toujours compacte sur le quai de Santa Lucia.
     .Scazziga, quelle mouche vous pique ? vous allez causer quelque malheur !. s'écria M. d'Aspremont. Le cocher se retourna vivement pour répondre, et le regard irrité de Paul l'atteignit en plein visage. Une pierre qu'il n'avait pas vue souleva une des roues de devant, et il tomba de son siège par la violence du heurt, mais sans lâcher ses rênes.
     Agile comme un singe, il remonta d'un saut à sa place, ayant au front une bosse grosse comme un œuf de poule.
     .Du diable si je me retourne maintenant quand tu me parleras ! grommela-t-il entre ses dents. Timberio, Falsacappa et Gelsomina avaient raison, c'est un jettatore ! Demain, j'achèterai une paire de cornes. Si ça ne peut pas faire de bien, ça ne peut pas faire de mal..
     Ce petit incident fut désagréable à Paul ; il le ramenait dans le cercle magique dont il voulait sortir : une pierre se trouve tous les jours sous la roue d'une voiture, un cocher maladroit se laisse choir de son siège, rien n'est plus simple et plus vulgaire. Cependant l'effet avait suivi la cause de si près, la chute de Scazziga coïncidait si justement avec le regard qu'il lui avait lancé, que ses appréhensions lui revinrent : .J'ai bien envie, se dit-il, de quitter dès demain ce pays extravagant, où je sens ma cervelle ballotter dans mon crâne comme une noisette sèche dans sa coquille. Mais si je confiais mes craintes à miss Ward, elle en rirait, et le climat de Naples est favorable à sa santé. Sa santé ! mais elle se portait bien avant de me connaître ! Jamais ce nid de cygnes balancé sur les eaux, qu'on nomme l'Angleterre, n'avait produit une enfant plus blanche et plus rose ! La vie éclatait dans ses yeux pleins de lumière, s'épanouissait sur ses joues fraîches et satinées ; un sang riche et pur courait en veines bleues sous sa peau transparente ; on sentait à travers sa beauté une force gracieuse ! Comme sous mon regard elle a pâli, maigri, changé ! comme ses mains délicates devenaient fluettes ! Comme ses yeux si vifs s'entouraient de pénombres attendries ! On eût dit que la consomption lui posait ses doigts osseux sur l'épaule. En mon absence, elle a bien vite repris ses vives couleurs ; le souffle joue librement dans sa poitrine que le médecin interrogeait avec crainte ; délivrée de mon influence funeste, elle vivrait de longs jours. N'est-ce pas moi qui la tue ? L'autre soir, n'a-t-elle pas éprouvé, pendant que j'étais là, une souffrance si aiguë, que ses joues se sont décolorées comme au souffle froid de la mort ? Ne lui fais– je pas la jettatura sans le vouloir ? Mais peut-être aussi n'y a-t-il là rien que de naturel. Beaucoup de jeunes Anglaises ont des prédispositions aux maladies de poitrine..
     Ces pensées occupèrent Paul d'Aspremont pendant la route. Lorsqu'il se présenta sur la terrasse, séjour habituel de miss Ward et du commodore, les immenses cornes des bœufs de Sicile, présent du comte Altavilla, recourbaient leurs croissants jaspés à l'endroit le plus en vue.
     Voyant que Paul les remarquait, le commodore devint bleu : ce qui était sa manière de rougir, car, moins délicat que sa nièce, il avait reçu les confidences de Vicè...
     Alicia, avec un geste de parfait dédain, fit signe à la servante d'emporter les cornes et fixa sur Paul son bel œil plein d'amour, de courage et de foi. .Laissez-les à leur place, dit Paul à Vicè ; elles sont fort belles..
     IX
     L'observation de Paul sur les cornes données par le comte Altavilla parut faire plaisir au commodore ; Vicè sourit, montrant sa denture dont les canines séparées et pointues brillaient d'une blancheur féroce ; Alicia, d'un coup de paupière rapide, sembla poser à son ami une question qui resta sans réponse.
     Un silence gênant s'établit.
     Les premières minutes d'une visite même cordiale, familière, attendue et renouvelée tous les jours, sont ordinairement embarrassées. Pendant l'absence, n'eût-elle duré que quelques heures, il s'est reformé autour de chacun une atmosphère invisible contre laquelle se brise l'effusion. C'est comme une glace parfaitement transparente qui laisse apercevoir le paysage et que ne traverserait pas le vol d'une mouche. Il n'y a rien en apparence, et pourtant on sent l'obstacle.
     Une arrière-pensée dissimulée par un grand usage du monde préoccupait en même temps les trois personnages de ce groupe habituellement plus à son aise. Le commodore tournait ses pouces avec un mouvement machinal ; d'Aspremont regardait obstinément les pointes noires et polies des cornes qu'il avait défendu à Vicè d'emporter, comme un naturaliste cherchant à classer, d'après un fragment, une espèce inconnue ; Alicia passait son doigt dans la rosette du large ruban qui ceignait son peignoir de mousseline, faisant mine d'en resserrer le nœud. Ce fut miss Ward qui rompit la glace la première, avec cette liberté enjouée des jeunes filles anglaises, si modestes et si réservées, cependant, après le mariage.
     .Vraiment, Paul, vous n'êtes guère aimable depuis quelque temps. Votre galanterie est-elle une plante de serre froide qui ne peut s'épanouir qu'en Angleterre, et dont la haute température de ce climat gêne le développement ? Comme vous étiez attentif, empressé, toujours aux petits soins, dans notre cottage du Lincolnshire ! Vous m'abordiez la bouche en cœur, la main sur la poitrine, irréprochablement frisé, prêt à mettre un genou à terre devant l'idole de votre âme ; tel, enfin, qu'on représente les amoureux sur les vignettes de roman.
     – Je vous aime toujours, Alicia, répondit d'Aspremont d'une voix profonde, mais sans quitter des yeux les cornes suspendues à l'une des colonnes antiques qui soutenaient le plafond de pampres.
     – Vous dites cela d'un ton si lugubre, qu'il faudrait être bien coquette pour le croire, continua miss Ward ; j'imagine que ce qui vous plaisait en moi, c'était mon teint pâle, ma diaphanéité, ma grâce ossianesque et vaporeuse ; mon état de souffrance me donnait un certain charme romantique que j'ai perdu.
     – Alicia ! jamais vous ne fûtes plus belle.
     – Des mots, des mots, des mots, comme dit Shakspeare.
     Je suis si belle que vous ne daignez pas me regarder..
     En effet, les yeux de M. d'Aspremont ne s'étaient pas dirigés une seule fois vers la jeune fille.
     .Allons, fit-elle avec un grand soupir comiquement exagéré, je vois que je suis devenue une grosse et forte paysanne, bien fraîche, bien colorée, bien rougeaude, sans la moindre distinction, incapable de figurer au bal d'Almacks, ou dans un livre de beautés, séparée d'un sonnet admiratif par une feuille de papier de soie.
     – Miss Ward, vous prenez plaisir à vous calomnier, dit Paul les paupières baissées.
     – Vous feriez mieux de m'avouer franchement que je suis affreuse. C'est votre faute aussi, commodore ; avec vos ailes de poulet, vos noix de côtelettes, vos filets de bœuf, vos petits verres de vin des Canaries, vos promenades à cheval, vos bains de mer, vos exercices gymnastiques, vous m'avez fabriqué cette fatale santé bourgeoise qui dissipe les illusions poétiques de M.
     d'Aspremont.
     – Vous tourmentez M. d'Aspremont et vous vous moquez de moi, dit le commodore interpellé ; mais certainement, le filet de bœuf est substantiel et le vin des Canaries n'a jamais nui à personne.
     – Quel désappointement, mon pauvre Paul ! quitter une nixe, un elfe, une willis, et retrouver ce que les médecins et les parents appellent une jeune personne bien constituée ! Mais écoutez-moi, puisque vous n'avez plus le courage de m'envisager, et frémissez d'horreur. Je pèse sept onces de plus qu'à mon départ d'Angleterre.
     – Huit onces ! interrompit avec orgueil le commodore, qui soignait Alicia comme eût pu le faire la mère la plus tendre.
     – Est-ce huit onces précisément ? Oncle terrible, vous voulez donc désenchanter à tout jamais M. d'Aspremont ?.
     fit Alicia en affectant un découragement moqueur.
     Pendant que la jeune fille le provoquait par ces coquetteries, qu'elle ne se fût pas permises, même envers son fiancé, sans de graves motifs, M. d'Aspremont, en proie à son idée fixe et ne voulant pas nuire à miss Ward par son regard fatal, attachait ses yeux aux cornes talismaniques ou les laissait errer vaguement sur l'immense étendue bleue qu'on découvrait du haut de la terrasse.
     Il se demandait s'il n'était pas de son devoir de fuir Alicia, dût-il passer pour un homme sans foi et sans honneur, et d'aller finir sa vie dans quelque île déserte où, du moins, sa jettature s'éteindrait faute d'un regard humain pour l'absorber. .Je vois, dit Alicia continuant sa plaisanterie, ce qui vous rend si sombre et si sérieux ; l'époque de notre mariage est fixée à un mois ; et vous reculez à l'idée de devenir le mari d'une pauvre campagnarde qui n'a plus la moindre élégance. Je vous rends votre parole : vous pourrez épouser mon amie miss Sarah Templeton, qui mange des pickles et boit du vinaigre pour être mince !.
     Cette imagination la fit rire de ce rire argentin et clair de la jeunesse. Le commodore et Paul s'associèrent franchement à son hilarité.
     Quand la dernière fusée de sa gaieté nerveuse se fut éteinte, elle vint à d'Aspremont, le prit par la main, le conduisit au piano placé à l'angle de la terrasse, et lui dit en ouvrant un cahier de musique sur le pupitre : .Mon ami, vous n'êtes pas en train de causer aujourd'hui et, "ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante" ; vous allez donc faire votre partie dans ce duettino, dont l'accompagnement n'est pas difficile : ce ne sont presque que des accords plaqués..
     Paul s'assit sur le tabouret, miss Alicia se mit debout près de lui, de manière à pouvoir suivre le chant sur la partition. Le commodore renversa sa tête, allongea ses jambes et prit une pose de béatitude anticipée, car il avait des prétentions au dilettantisme et affirmait adorer la musique ; mais dès la sixième mesure il s'endormait du sommeil des justes, sommeil qu'il s'obstinait, malgré les railleries de sa nièce, à appeler une extase, quoiqu'il lui arrivât quelquefois de ronfler, symptôme médiocrement extatique.
     Le duettino était une vive et légère mélodie, dans le goût de Cimarosa, sur des paroles de Métastase, et que nous ne saurions mieux définir qu'en la comparant à un papillon traversant à plusieurs reprises un rayon de soleil.
     La musique a le pouvoir de chasser les mauvais esprits : au bout de quelques phrases, Paul ne pensait plus aux doigts conjurateurs, aux cornes magiques, aux amulettes de corail ; il avait oublié le terrible bouquin du signor Valetta et toutes les rêveries de la jettatura. Son âme montait gaiement, avec la voix d'Alicia, dans un air pur et lumineux.
     Les cigales faisaient silence comme pour écouter, et la brise de mer qui venait de se lever emportait les notes avec les pétales des fleurs tombées des vases sur le rebord de la terrasse.
     .Mon oncle dort comme les sept dormants dans leur grotte. S'il n'était pas coutumier du fait, il y aurait de quoi froisser notre amour-propre de virtuoses, dit Alicia en refermant le cahier. Pendant qu'il repose, voulez-vous faire un tour de jardin avec moi, Paul ? je ne vous ai pas encore montré mon paradis..
     Et elle prit à un clou planté dans l'une des colonnes, où il était suspendu par des brides, un large chapeau de paille de Florence.
     Alicia professait en fait d'horticulture les principes les plus bizarres ; elle ne voulait pas qu'on cueillît les fleurs ni qu'on taillât les branches ; et ce qui l'avait charmée dans la villa, c'était, comme nous l'avons dit, l'état sauvagement inculte du jardin.
     Les deux jeunes gens se frayaient une route au milieu des massifs qui se rejoignaient aussitôt après leur passage.
     Alicia marchait devant et riait de voir Paul cinglé derrière elle par les branches de lauriers-roses qu'elle déplaçait. A peine avait-elle fait une vingtaine de pas, que la main verte d'un rameau, comme pour faire une espièglerie végétale, saisit et retint son chapeau de paille en l'élevant si haut, que Paul ne put le reprendre.
     Heureusement, le feuillage était touffu, et le soleil jetait à peine quelques sequins d'or sur le sable à travers les interstices des ramures.
     .Voici ma retraite favorite., dit Alicia, en désignant à Paul un fragment de roche aux cassures pittoresques, que protégeait un fouillis d'orangers, de cédrats, de lentisques et de myrtes.
     Elle s'assit dans une anfractuosité taillée en forme de siège, et fit signe à Paul de s'agenouiller devant elle sur l'épaisse mousse sèche qui tapissait le pied de la roche.
     .Mettez vos deux mains dans les miennes et regardez– moi bien en face. Dans un mois, je serai votre femme.
     Pourquoi vos yeux évitent-ils les miens ?.
     En effet, Paul, revenu à ses rêveries de jettature, détournait la vue.
     .Craignez-vous d'y lire une pensée contraire ou coupable ? Vous savez que mon âme est à vous depuis le jour où vous avez apporté à mon oncle la lettre de recommandation dans le parloir de Richmond. Je suis de la race de ces Anglaises tendres, romanesques et fières, qui prennent en une minute un amour qui dure toute la vie, plus que la vie peut-être, et qui sait aimer, sait mourir.
     Plongez vos regards dans les miens, je le veux ; n'essayez pas de baisser la paupière, ne vous détournez pas, ou je penserai qu'un gentleman qui ne doit craindre que Dieu se laisse effrayer par de viles superstitions. Fixez sur moi cet œil que vous croyez si terrible et qui m'est si doux, car j'y vois votre amour, et jugez si vous me trouvez assez jolie encore pour me mener, quand nous serons mariés, promener à Hyde Park en calèche découverte.
     Paul, éperdu, fixait sur Alicia un long regard plein de passion et d'enthousiasme. Tout à coup la jeune fille pâlit ; une douleur lancinante lui traversa le cœur comme un fer de flèche : il sembla que quelque fibre se rompait dans sa poitrine, et elle porta vivement son mouchoir à ses lèvres.
     Une goutte rouge tacha la fine batiste, qu'Alicia replia d'un geste rapide.
     .Oh ! merci, Paul ; vous m'avez rendue bien heureuse, car je croyais que vous ne m'aimiez plus !.
     X
     Le mouvement d'Alicia pour cacher son mouchoir n'avait pu être si prompt que M. d'Aspremont ne l'aperçût ; une pâleur affreuse couvrit les traits de Paul, car une preuve irrécusable de son fatal pouvoir venait de lui être donnée, et les idées les plus sinistres lui traversaient la cervelle ; la pensée du suicide se présenta même à lui ; n'était-il pas de son devoir de se supprimer comme un être malfaisant et d'anéantir ainsi la cause involontaire de tant de malheurs ? Il eût accepté pour son compte les épreuves les plus dures et porté courageusement le poids de la vie ; mais donner la mort à ce qu'il aimait le mieux au monde, n'était-ce pas aussi par trop horrible ? L'héroïque jeune fille avait dominé la sensation de douleur, suite du regard de Paul, et qui coïncidait si étrangement avec les avis du comte Altavilla. Un esprit moins ferme eût pu se frapper de ce résultat, sinon surnaturel, du moins difficilement explicable ; mais, nous l'avons dit, l'âme d'Alicia était religieuse et non superstitieuse. Sa foi inébranlable en ce qu'il faut croire rejetait comme des contes de nourrice toutes ces histoires d'influences mystérieuses, et se riait des préjugés populaires les plus profondément enracinés. D'ailleurs, eût-elle admis la jettature comme réelle, en eût-elle reconnu chez Paul les signes évidents, son cœur tendre et fier n'aurait pas hésité une seconde. Paul n'avait commis aucune action où la susceptibilité la plus délicate pût trouver à reprendre, et miss Ward eût préféré tomber morte sous ce regard, prétendu si funeste, à reculer devant un amour accepté par elle avec le consentement de son oncle et que devait couronner bientôt le mariage. Miss Alicia Ward ressemblait un peu à ces héroïnes de chastement hardies, virginalement résolues, dont l'amour subit n'en est pas moins pur et fidèle, et qu'une seule minute lie pour toujours ; sa main avait pressé celle de Paul, et nul homme au monde ne devait plus l'enfermer dans ses doigts. Elle regardait sa vie comme enchaînée, et sa pudeur se fût révoltée à l'idée seule d'un autre hymen.
     Elle montra donc une gaieté réelle ou si bien jouée qu'elle eût trompé l'observateur le plus fin, et, relevant Paul, toujours à genoux à ses pieds, elle le promena à travers les allées obstruées de fleurs et de plantes de son jardin inculte, jusqu'à une place où la végétation, en s'écartant, laissait apercevoir la mer comme un rêve bleu d'infini. Cette sérénité lumineuse dispersa les pensées sombres de Paul : Alicia s'appuyait sur le bras du jeune homme avec un abandon confiant, comme si déjà elle eût été sa femme. Par cette pure et muette caresse, insignifiante de la part de toute autre, décisive de la sienne, elle se donnait à lui plus formellement encore, le rassurant contre ses terreurs, et lui faisant comprendre combien peu la touchaient les dangers dont on la menaçait.
     Quoiqu'elle eût imposé silence d'abord à Vicè, ensuite, à son oncle, et que le comte Altavilla n'eût nomme personne, tout en recommandant de se préserver d'une influence mauvaise, elle avait vite compris qu'il s'agissait de Paul d'Aspremont ; les obscurs discours du beau Napolitain ne pouvaient faire allusion qu'au jeune Français. Elle avait vu aussi que Paul, cédant au préjugé si répandu à Naples, qui fait un jettatore de tout homme d'une physionomie un peu singulière, se croyait, par une inconcevable faiblesse d'esprit, atteint du fasciné, et détournait d'elle ses yeux pleins d'amour, de peur de lui nuire par un regard ; pour combattre ce commencement d'idée fixe, elle avait provoqué la scène que nous venons de décrire, et dont le résultat contrariait l'intention, car il ancra Paul plus que jamais dans sa fatale monomanie.
     Les deux amants regagnèrent la terrasse, où le commodore, continuant à subir l'effet de la musique, dormait encore mélodieusement sur son fauteuil de bambou. Paul prit congé, et miss Ward, parodiant le geste d'adieu napolitain, lui envoya du bout des doigts un imperceptible baiser en disant : .A demain, Paul, n'est-ce pas ?. d'une voix toute chargée de suaves caresses.
     Alicia était en ce moment d'une beauté radieuse, alarmante, presque surnaturelle, qui frappa son oncle réveillé en sursaut par la sortie de Paul. Le blanc de ses yeux prenait des tons d.argent bruni et faisait étinceler les prunelles comme des étoiles d'un noir lumineux ; ses joues se nuançaient aux pommettes d'un rose idéal, d'une pureté et d'une ardeur célestes, qu'aucun peintre ne posséda jamais sur sa palette ; ses tempes, d'une transparence d'agate, se veinaient d'un réseau de petits filets bleus, et, toute sa chair semblait pénétrée de rayons : on eût dit que l'âme lui venait à la peau.
     .Comme vous êtes belle aujourd'hui, Alicia ! dit le commodore.
     – Vous me gâtez, mon oncle ; et si je ne suis pas la plus orgueilleuse petite fille des trois royaumes, ce n'est pas votre faute. Heureusement, je ne crois pas aux flatteries, même désintéressées.
     – Belle, dangereusement belle, continua en lui-même le commodore ; elle me rappelle, trait pour trait, sa mère, la pauvre Nancy, qui mourut à dix-neuf ans. De tels anges ne peuvent rester sur terre : il semble qu'un souffle les soulève et que des ailes invisibles palpitent à leurs épaules ; c'est trop blanc, trop rose, trop pur, trop parfait ; il manque à ces corps éthérés le sang rouge et grossier de la vie. Dieu, qui les prête au monde pour quelques jours, se hâte de les reprendre. Cet éclat suprême m'attriste comme un adieu.
     – Eh bien, mon oncle, puisque je suis si jolie, reprit miss Ward, qui voyait le front du commodore s'assombrir, c'est le moment de me marier : le voile et la couronne m'iront bien.
     – Vous marier ! êtes-vous donc si pressée de quitter votre vieux peau-rouge d'oncle, Alicia ? – Je ne vous quitterai pas pour cela ; n'est-il pas convenu avec M. d'Aspremont que nous demeurerons ensemble ? Vous savez bien que je ne puis vivre sans vous.
     – M. d'Aspremont ! M. d'Aspremont !... La noce n'est pas encore faite.
     – N'a-t-il pas votre parole... et la mienne ? Sir Joshua Ward n'y a jamais manqué.
     – Il a ma parole, c'est incontestable, répondit le commodore évidemment embarrassé. Le terme de six mois que vous avez fixé n'est-il pas écoulé... depuis quelques jours ? dit Alicia, dont les joues pudiques rosirent encore davantage, car cet entretien, nécessaire au point où en étaient les choses, effarouchait sa délicatesse de sensitive.
     – Ah ! tu as compté les mois, petite fille ; fiez-vous donc à ces mines discrètes ! – J'aime M. d'Aspremont, répondit gravement la jeune fille.
     – Voilà l'écloure, fit sir Joshua Ward, qui, tout imbu des idées de Vicè et d'Altavilla, se souciait médiocrement d'avoir pour gendre un jettatore. Que n'en aimes-tu un autre ! – Je n'ai pas deux cœurs, dit Alicia ; je n'aurai qu'un amour, dussé-je, comme ma mère, mourir à dix-neuf ans.
     – Mourir ! ne dites pas de ces vilains mots, je vous en supplie, s'écria le commodore.
     – Avez-vous quelque reproche à faire à M.
     d'Aspremont ? – Aucun, assurément.
     – A-t-il forfait à l'honneur de quelque manière que ce soit ? S'est-il montré une fois lâche, vil, menteur ou perfide ? Jamais a-t-il insulté une femme ou reculé devant un homme ? Son blason est-il terni de quelque souillure secrète ? Une jeune fille, en prenant son bras pour paraître dans le monde, a-t-elle à rougir ou à baisser les yeux ? – M. Paul d'Aspremont est un parfait gentleman, il n'y a rien à dire sur sa respectabilité.
     – Croyez, mon oncle, que si un tel motif existait, je renoncerais à M. d'Aspremont sur l'heure, et m'ensevelirais dans quelque retraite inaccessible ; mais nulle autre raison, entendez-vous, nulle autre ne me fera manquer à une promesse sacrée., dit miss Alicia Ward d'un ton ferme et doux.
     Le commodore tournait ses pouces, mouvement habituel chez lui lorsqu'il ne savait que répondre, et qui lui servait de contenance.
     .Pourquoi montrez-vous maintenant tant de froideur à Paul ? continua miss Ward. Autrefois vous aviez tant d'affection pour lui ; vous ne pouviez vous en passer dans notre cottage du Lincolnshire, et vous disiez, en lui serrant la main à lui couper les doigts, que c'était un digne garçon, à qui vous confieriez volontiers le bonheur d'une jeune fille.
     – Oui certes, je l'aimais, ce bon Paul, dit le commodore qu'émouvaient ces souvenirs rappelés à propos ; mais ce qui est obscur dans les brouillards de l'Angleterre devient clair au soleil de Naples...
     – Que voulez-vous dire ? fit d'une voix tremblante Alicia abandonnée subitement par ses vives couleurs, et devenue blanche comme une statue d'albâtre sur un tombeau.
     – Que ton Paul est un jettatore.
     – Comment ! vous ! mon oncle ; vous, sir Joshua Ward, un gentilhomme, un chrétien, un sujet de Sa Majesté Britannique, un ancien officier de la marine anglaise, un être éclairé et civilisé, que l'on consulterait sur toutes choses, vous qui avez l'instruction et la sagesse, qui lisez chaque soir la Bible et l.Evangile, vous ne craignez pas d'accuser Paul de jettature ! Oh ! je n'attendais pas cela de vous ! – Ma chère Alicia, répondit le commodore, je suis peut– être tout ce que vous dites là lorsqu'il ne s'agit pas de vous, mais lorsqu'un danger, même imaginaire, vous menace, je deviens plus superstitieux qu'un paysan des Abruzzes, qu'un lazzarone du Môle, qu'un ostricajo de Chiaja, qu'une servante de la Terre de Labour ou même qu'un comte napolitain. Paul peut bien me dévisager tant qu'il voudra avec ses yeux dont le rayon visuel se croise, je resterai aussi calme que devant la pointe d'une épée ou le canon d'un pistolet. Le fascino ne mordra pas sur ma peau tannée, hâlée et rougie par tous les soleils de l'univers. Je ne suis crédule que pour vous, chère nièce, et j'avoue que je sens une sueur froide me baigner les tempes quand le regard de ce malheureux garçon se pose sur vous. Il n'a pas d'intentions mauvaises, je le sais, et il vous aime plus que sa vie ; mais il me semble que, sous cette influence, vos traits s'altèrent, vos couleurs disparaissent, et que vous tâchez de dissimuler une souffrance aiguë ; et alors il me prend de furieuses envies de lui crever les yeux, à votre M. Paul d'Aspremont, avec la pointe des cornes données par Altavilla.
     – Pauvre cher oncle, dit Alicia attendrie par la chaleureuse explosion du commandeur ; nos existences sont dans les mains de Dieu : il ne meurt pas un prince sur son lit de parade, ni un passereau des toits sous sa tuile, que son heure ne soit marquée là-haut ; le fascino n'y fait rien, et c'est une impiété de croire qu'un regard plus ou moins oblique puisse avoir une influence. Voyons, mon oncle, continua-t-elle en prenant le terme d'affection familière du fou dans Le Roi Lear, vous ne parliez pas sérieusement tout à l'heure ; votre affection pour moi troublait votre jugement toujours si droit. N'est-ce pas, vous n'oseriez lui dire, à M. Paul d'Aspremont, que vous lui retirez la main de votre nièce, mise par vous dans la sienne, et que vous n'en voulez plus pour gendre, sous le beau prétexte qu'il est jettatore ! – Par Joshua ! mon patron, qui arrêta le soleil, s'écria le commodore, je ne le mâcherai pas, à ce joli M. Paul. Cela m'est bien égal d'être ridicule, absurde, déloyal même, quand il y va de votre santé, de votre vie peut-être ! J'étais engagé avec un homme, et non avec un fascinateur. J'ai promis ; eh bien, je fausse ma promesse, voilà tout ; s'il n'est pas content, je lui rendrai raison..
     Et le commodore, exaspéré, fit le geste de se fendre, sans faire la moindre attention à la goutte qui lui mordait les doigts du pied.
     .Sir Joshua Ward, vous ne ferez pas cela., dit Alicia avec une dignité calme.
     Le commodore se laissa tomber tout essoufflé dans son fauteuil de bambou et garda le silence.
     .Eh bien, mon oncle, quand même cette accusation odieuse et stupide serait vraie, faudra-t-il pour cela repousser M. d'Aspremont et lui faire un crime d'un malheur ? N'avez-vous pas reconnu que le mal qu'il pouvait produire ne dépendait pas de sa volonté, et que jamais âme ne fut plus aimante, plus généreuse et plus noble ? – On n'épouse pas les vampires, quelque bonnes que soient leurs intentions, répondit le commodore.
     – Mais tout cela est chimère, extravagance, superstition ; ce qu'il y a de vrai, malheureusement, c'est que Paul s'est frappé de ces folies, qu'il a prises au sérieux ; il est effrayé, halluciné ; il croit à son pouvoir fatal, il a peur de lui– même, et chaque petit accident qu'il ne remarquait pas autrefois, et dont aujourd'hui il s'imagine être la cause, confirme en lui cette conviction. N'est-ce pas à moi, qui suis sa femme devant Dieu, et qui le serai bientôt devant les hommes, bénie par vous, mon cher oncle, de calmer cette imagination surexcitée, de chasser ces vains fantômes, de rassurer, par ma sécurité apparente et réelle, cette anxiété hagarde, sœur de la monomanie, et de sauver, au moyen du bonheur, cette belle âme troublée, cet esprit charmant en péril ? – Vous avez toujours raison, miss Ward, dit le commodore ; et moi, que vous appelez sage, je ne suis qu'un vieux fou. Je crois que cette Vicè est sorcière ; elle m'avait tourné la tête avec toutes ses histoires. Quant au comte Altavilla, ses cornes et sa bimbeloterie cabalistique me semblent à présent assez ridicules. Sans doute, c'était un stratagème imaginé pour faire éconduire Paul et t'épouser lui-même.
     – Il se peut que le comte Altavilla soit de bonne foi, dit miss Ward en souriant ; tout à l'heure vous étiez encore de son avis sur la jettature.
     – N'abusez pas de vos avantages, miss Alicia ; d'ailleurs je ne suis pas encore si bien revenu de mon erreur que je n'y puisse retomber. Le meilleur serait de quitter Naples par le premier départ de bateau à vapeur, et de retourner tout tranquillement en Angleterre. Quand Paul ne verra plus les cornes de bœuf, les massacres de cerf, les doigts allongés en pointe, les amulettes de corail et tous ces engins diaboliques, son imagination se tranquillisera, et moi-même j'oublierai ces sornettes qui ont failli me faire fausser ma parole et commettre une action indigne d'un galant homme. Vous épouserez Paul, puisque c'est convenu. Vous me garderez le parloir et la chambre du rez-de-chaussée dans la maison de Richmond, la tourelle octogone au castel de Lincolnshire, et nous vivrons heureux ensemble. Si votre santé exige un air plus chaud, nous louerons une maison de campagne aux environs de Tours, ou bien encore à Cannes, où lord Brougham possède une belle propriété, et où ces damnables superstitions de jettature sont inconnues, Dieu merci. Que dites-vous de mon projet, Alicia ? Vous n'avez pas besoin de mon approbation, ne suis-je pas la plus obéissante des nièces.
     – Oui, lorsque je fais ce que vous voulez, petite masque., dit en souriant le commodore qui se leva pour regagner sa chambre.
     Alicia resta quelques minutes encore sur la terrasse ; mais, soit que cette scène eût déterminé chez elle quelque excitation fébrile, soit que Paul exerçât réellement sur la jeune fille l'influence que redoutait le commodore, la brise tiède, en passant sur ses épaules protégées d'une simple gaze, lui causa une impression glaciale, et, le soir, se sentant mai à l'aise, elle pria Vicè d'étendre sur ses pieds froids et blancs comme le marbre une de ces couvertures arlequinées qu'on fabrique à Venise.
     Cependant les lucioles scintillaient dans le gazon, les grillons chantaient, et la lune large et jaune montait au ciel dans une brume de chaleur.
     XI Le lendemain de cette scène, Alicia, dont la nuit n'avait pas été bonne, effleura à peine des lèvres le breuvage que lui offrait Vicè tous les matins, et le reposa languissamment sur le guéridon près de son lit. Elle n'éprouvait précisément aucune douleur, mais elle se sentait brisée ; c'était plutôt une difficulté de vivre qu'une maladie, et elle eût été embarrassée d'en accuser les symptômes à un médecin. Elle demanda un miroir à Vicè, car une jeune fille s'inquiète plutôt de l'altération que la souffrance peut apporter à sa beauté que de la souffrance elle-même. Elle était d'une blancheur extrême ; seulement deux petites taches semblables à deux feuilles de rose du Bengale tombées sur une coupe de lait nageaient sur sa pâleur. Ses yeux brillaient d'un éclat insolite, allumés par les dernières flammes de la fièvre ; mais le cerise de ses lèvres était beaucoup moins vif, et pour y faire revenir la couleur, elle les mordit de ses petites dents de nacre.
     Elle se leva, s'enveloppa d'une robe de chambre en cachemire blanc, tourna une écharpe de gaze autour de sa tête, car, malgré la chaleur qui faisait crier les cigales, elle était encore un peu frileuse, et se rendit sur la terrasse à l'heure accoutumée, pour ne pas éveiller la sollicitude toujours aux aguets du commodore. Elle toucha du bout des lèvres au déjeuner, bien qu'elle n'eût pas faim, mais le moindre indice de malaise n'eût pas manqué d'être attribué à l'influence de Paul par sir Joshua Ward, et c'est ce qu'Alicia voulait éviter avant toute chose.
     Puis, sous prétexte que l'éclatante lumière du jour la fatiguait, elle se retira dans sa chambre, non sans avoir réitéré plusieurs fois au commodore, soupçonneux en pareille matière, l'assurance qu'elle se portait à ravir.
     .A ravir... j'en doute, se dit le commodore à lui-même lorsque sa nièce s'en fut allée. Elle avait des tons nacrés près de l.œil, de petites couleurs vives au haut des joues, juste comme sa pauvre mère, qui, elle aussi, prétendait ne s'être jamais mieux portée. Que faire ? Lui ôter Paul, ce serait la tuer d'une autre manière ; laissons agir la nature.
     Alicia est si jeune ! Oui, mais c'est aux plus jeunes et aux plus belles que la vieille Mob en veut ; elle est jalouse comme une femme. Si je faisais venir un docteur ? mais que peut la médecine sur un ange ! Pourtant tous les symptômes fâcheux avaient disparu... Ah ! si c'était toi, damné Paul, dont le souffle fit pencher cette fleur divine, je t'étranglerais de mes propres mains. Nancy ne subissait le regard d'aucun jettatore, et elle est morte. Si Alicia mourait ! Non, cela n'est pas possible. Je n'ai rien fait à Dieu pour qu'il me réserve cette affreuse douleur. Quand cela arrivera, il y aura longtemps que je dormirai sous ma pierre avec le Sacred to the memory of sir Joshua Ward, à l'ombre de mon clocher natal. C'est elle qui viendra pleurer et prier sur la pierre grise pour le vieux commodore... Je ne sais ce que j.ai, mais je suis mélancolique et funèbre en diable ce matin !.
     Pour dissiper ces idées noires, le commodore ajouta un peu de rhum de la Jamaïque au thé refroidi dans sa tasse, et se fit apporter son hooka, distraction innocente qu'il ne se permettait qu'en l'absence d'Alicia, dont la délicatesse eût pu être offusquée même par cette fumée légère mêlée de parfums.
     Il avait déjà fait bouillonner l'eau aromatisée du récipient et chassé devant lui quelques nuages bleuâtres, lorsque Vicè parut annonçant le comte Altavilla.
     .Sir Joshua, dit le comte après les premières civilités, avez-vous réfléchi à la demande que je vous ai faite l'autre jour ? – J'y ai réfléchi, reprit le commodore ; mais, vous le savez, M. Paul d'Aspremont a ma parole.
     – Sans doute ; pourtant il y a des cas où une parole se retire ; par exemple, lorsque l'homme à qui on l'a donnée, pour une raison ou pour une autre, n'est pas tel qu'on le croyait d'abord. – Comte, parlez plus clairement.
     – Il me répugne de charger un rival ; mais, d'après la conversation que nous avons eue ensemble, vous devez me comprendre. Si vous rejetiez M. Paul d'Aspremont, m'accepteriez-vous pour gendre ? – Moi, certainement ; mais il n'est pas aussi sûr que miss Ward s'arrangeât de cette substitution. – Elle est entêtée de ce Paul, et c'est un peu ma faute, car moi-même je favorisais ce garçon avant toutes ces sottes histoires. Pardon, comte, de l'épithète, mais j'ai vraiment la cervelle à l'envers.
     – Voulez-vous que votre nièce meure ? dit Altavilla d'un ton ému et grave.
     – Tête et sang ! ma nièce mourir !. s'écria le commodore en bondissant de son fauteuil et en rejetant le tuyau de maroquin de son hooka.
     Quand on attaquait cette corde chez sir Joshua Ward, elle vibrait toujours.
     .Ma nièce est-elle donc dangereusement malade ? – Ne vous alarmez pas si vite, milord ; miss Alicia peut vivre, et même très longtemps. – A la bonne heure ! vous m'aviez bouleversé.
     – Mais à une condition, continua le comte Altavilla : c'est qu'elle ne voie plus M. Paul d'Aspremont.
     – Ah ! voilà la jettature qui revient sur l'eau ! Par malheur, miss Ward n'y croit pas.
     – Écoutez-moi, dit posément le comte Altavilla. Lorsque j'ai rencontré pour la première fois miss Alicia au bal chez le prince de Syracuse, et que j'ai conçu pour elle une passion aussi respectueuse qu'ardente, c'est de la santé étincelante, de la joie d'existence, de la fleur de vie qui éclataient dans toute sa personne que je fus d'abord frappé. Sa beauté en devenait lumineuse et nageait comme dans une atmosphère de bien-être. Cette phosphorescence la faisait briller comme une étoile ; elle éteignait Anglaises, Russes, Italiennes, et je ne vis plus qu'elle. A la distinction britannique elle joignait la grâce pure et forte des anciennes déesses ; excusez cette mythologie chez le descendant d'une colonie grecque.
     – C'est vrai qu'elle était superbe ! Miss Edwina O'Herty, lady Eleonor Lilly, mistress Jane Strangford, la princesse Véra Fédorowna Bariatinski faillirent en avoir la jaunisse de dépit, dit le commodore enchanté. Et maintenant ne remarquez-vous pas que sa beauté a pris quelque chose de languissant, que ses traits s'atténuent en délicatesses morbides, que les veines de ses mains se dessinent plus bleues qu'il ne faudrait, que sa voix a des sons d'harmonica d'une vibration inquiétante et d'un charme douloureux ? L'élément terrestre s'efface et laisse dominer l'élément angélique. Miss Alicia devient d'une perfection éthérée que, dussiez-vous me trouver matériel, je n'aime pas voir aux filles de ce globe..
     Ce que disait le comte répondait si bien aux préoccupations secrètes de sir Joshua Ward, qu'il resta quelques minutes silencieux et comme perdu dans une rêverie profonde. .Tout cela est vrai ; bien que parfois je cherche à me faire illusion, je ne puis en disconvenir.
     – Je n'ai pas fini, dit le comte ; la santé de miss Alicia avant l'arrivée de M. d'Aspremont en Angleterre avait-elle fait naître des inquiétudes ? Jamais : c'était la plus fraîche et la plus rieuse enfant des trois royaumes.
     – La présence de M. d'Aspremont coïncide, comme vous le voyez, avec les périodes maladives qui altèrent la précieuse santé de miss Ward. Je ne vous demande pas, à vous, homme du Nord, d'ajouter une foi implicite à une croyance, à un préjugé, à une superstition, si vous voulez, de nos contrées méridionales, mais convenez cependant que ces faits sont étranges et méritent toute votre attention...
     – Alicia ne peut-elle être malade... naturellement ? dit le commodore, ébranlé par les raisonnements captieux d'Altavilla, mais que retenait une sorte de honte anglaise d'adopter la croyance populaire napolitaine.
     – Miss Ward n'est pas malade ; elle subit une sorte d'empoisonnement par le regard, et si M. d'Aspremont n'est pas jettatore, au moins il est funeste.
     – Qu'y puis-je faire ? elle aime Paul, se rit de la jettature et prétend qu'on ne peut donner une pareille raison à un homme d'honneur pour le refuser.
     – Je n'ai pas le droit de m'occuper de votre nièce : je ne suis ni son frère, ni son parent, ni son fiancé ; mais si j'obtenais votre aveu, peut-être tenterais-je un effort pour l'arracher à cette influence fatale. Oh ! ne craignez rien ; je ne commettrai pas d'extravagance ; quoique jeune, je sais qu'il ne faut pas faire de bruit autour de la réputation d'une jeune fille ; seulement permettez-moi de me taire sur mon plan. Ayez assez de confiance en ma loyauté pour croire qu'il ne renferme rien que l'honneur le plus délicat ne puisse avouer.
     – Vous aimez donc bien ma nièce ? dit le commodore.
     – Oui, puisque je l'aime sans espoir ; mais m'accorderez– vous la licence d'agir ? – Vous êtes un terrible homme, comte Altavilla ; eh bien ! tâchez de sauver Alicia à votre manière, je ne le trouverai pas mauvais, et même je le trouverai fort bon..
     Le comte se leva, salua, regagna sa voiture et dit au cocher de le conduire à l'hôtel de Rome. Paul, les coudes sur la table, la tête dans ses mains, était plongé dans les plus douloureuses réflexions ; il avait vu les deux ou trois gouttelettes rouges sur le mouchoir d'Alicia, et, toujours infatué de son idée fixe, il se reprochait son amour meurtrier ; il se blâmait d'accepter le dévouement de cette belle jeune fille décidée à mourir pour lui, et se demandait par quel sacrifice surhumain il pourrait payer cette sublime abnégation.
     Paddy, le jockey-gnome, interrompit cette méditation en apportant la carte du comte Altavilla.
     .Le comte Altavilla ! que peut-il me vouloir ? fit Paul excessivement surpris. Faites-le entrer.. Lorsque le Napolitain parut sur le seuil de la porte, M.
     d'Aspremont avait déjà posé sur son étonnement ce masque d'indifférence glaciale qui sert aux gens du monde à cacher leurs impressions.
     Avec une politesse froide il désigna un fauteuil au Comte, s'assit lui-même, et attendit en silence, les yeux fixés sur le visiteur.
     .Monsieur, commença le comte en jouant avec les breloques de sa montre, ce que j'ai à vous dire est si étrange, si déplacé, si inconvenant, que vous auriez le droit de me jeter par la fenêtre. Epargnez-moi cette brutalité, car je suis prêt à vous rendre raison en galant homme. J'écoute, monsieur, sauf à profiter plus tard de l'offre que vous me faites, si vos discours ne me conviennent pas, répondit Paul, sans qu'un muscle de sa figure bougeât.
     – Vous êtes jettatore !.
     A ces mots, une pâleur verte envahit subitement la face de M. d'Aspremont, une auréole rouge cercla ses yeux ; ses sourcils se rapprochèrent, la ride de son front se creusa, et de ses prunelles jaillirent comme des lueurs sulfureuses ; il se souleva à demi, déchirant de ses mains crispées les bras d'acajou du fauteuil. Ce fut si terrible qu'Altavilla, tout brave qu'il était, saisit une des petites branches de corail bifurquées suspendues à la chaîne de sa montre, et en dirigea instinctivement les pointes vers son interlocuteur.
     Par un effort suprême de volonté, M. d'Aspremont se rassit et dit : .Vous aviez raison, monsieur ; telle est, en effet, la récompense que mériterait une pareille insulte ; mais j'aurai la patience d'attendre une autre réparation.
     – Croyez, continua le comte, que je n'ai pas fait à un gentleman cet affront, qui ne peut se laver qu'avec du sang, sans les plus graves motifs. J'aime miss Alicia Ward.
     – Que m'importe ? – Cela vous importe, en effet, fort peu, car vous êtes aimé ; mais moi, don Flippe Altavilla, je vous défends de voir miss Alicia Ward.
     – Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous.
     – Je le sais, répondit le comte napolitain ; aussi je n'espère pas que vous m'obéissiez.
     – Alors quel est le motif qui vous fait agir ? dit Paul.
     – J'ai la conviction que le fascino dont malheureusement vous êtes doué influe d'une manière fatale sur miss Alicia Ward. C'est là une idée absurde, un préjugé digne du Moyen Age, qui doit.vous paraître profondément ridicule ; je ne discuterai pas là-dessus avec vous. Vos yeux se portent vers miss Ward et lui lancent malgré vous ce regard funeste qui la fera mourir. Je n'ai aucun autre moyen d'empêcher ce triste résultat que de vous chercher une querelle d'Allemands Au XVI e siècle, je vous aurais fait tuer par quelqu'un de mes paysans de la montagne ; mais aujourd'hui ces mœurs ne sont plus de mise j'ai bien pensé à vous prier de retourner en France ; c'était trop naïf : vous auriez ri de ce rival qui vous eût dit de vous en aller et de le laisser seul auprès de votre fiancée sous prétexte de jettature..
     Pendant que le comte Altavilla parlait, Paul d'Aspremont se sentait pénétré d'une secrète horreur ; il était donc, lui chrétien, en proie aux puissances de l'enfer, et le mauvais ange regardait par ses prunelles ! il semait les catastrophes, son amour donnait la mort ! Un instant sa raison tourbillonna dans son cerveau, et la folie battit de ses ailes les parois intérieures de son crâne.
     .Comte, sur l'honneur, pensez-vous ce que vous dites ? s'écria d'Aspremont après quelques minutes d'une rêverie que le Napolitain respecta.
     – Sur l'honneur, je le pense.
     – Oh ! alors ce serait donc vrai ! dit Paul à demi-voix : je suis donc un assassin, un démon, un vampire ! je tue cet être céleste, je désespère ce vieillard !. Et il fut sur le point de promettre au comte de ne pas revoir Alicia ; mais le respect humain et la jalousie qui s'éveillaient dans son cœur retinrent ses paroles sur ses lèvres.
     .Comte, je ne vous cache point que je vais de ce pas chez miss Ward.
     – Je ne vous prendrai pas au collet pour vous en empêcher ; vous m'avez tout à l'heure épargné les voies de fait, j'en suis reconnaissant ; mais je serai charmé de vous voir demain, à six heures, dans les ruines de Pompéi, à la salle des thermes, par exemple ; on y est fort bien. Quelle arme préférez-vous ? Vous êtes l'offensé : épée, sabre ou pistolet ? – Nous nous battrons au couteau et les yeux bandés, séparés par un mouchoir dont nous tiendrons chacun un bout. il faut égaliser les chances : je suis jettatore ; je n'aurais qu'à vous tuer en vous regardant, monsieur le comte !.
     Paul d'Aspremont partit d'un éclat de rire strident, poussa une porte et disparut.
     XII
     Alicia s'était établie dans une salle basse de la maison, dont les murs étaient ornés de ces paysages à fresques qui, en Italie, remplacent les papiers. Des nattes de paille de Manille couvraient le plancher. Une table sur laquelle était jeté un bout de tapis turc et que jonchaient les poésies de Coleridge, de Shelley, de Tennyson et de Longfellow, un miroir à cadre antique et quelques chaises de canne composaient tout l'ameublement ; des stores de jonc de la Chine historiés de pagodes, de rochers, de saules, de grues et de dragons, ajustés aux ouvertures et relevés à demi, tamisaient une lumière douce ; une branche d'oranger, toute chargée de fleurs que les fruits, en se nouant, faisaient tomber, pénétrait familièrement dans la chambre et s'étendait comme une guirlande au-dessus de la tête d'Alicia, en secouant sur elle sa neige parfumée.
     La jeune fille, toujours un peu souffrante, était couchée sur un étroit canapé près de la fenêtre ; deux ou trois coussins du Maroc la soulevaient à demi ; la couverture vénitienne enveloppait chastement ses pieds ; arrangée ainsi, elle pouvait recevoir Paul sans enfreindre les lois de la pudeur anglaise.
     Le livre commencé avait glissé à terre de la main distraite d.Alicia ; ses prunelles nageaient vaguement sous leurs longs cils et semblaient regarder au-delà du monde ; elle éprouvait cette lassitude presque voluptueuse qui suit les accès de fièvre, et toute son occupation était de mâcher les fleurs de l'oranger qu'elle ramassait sur sa couverture et dont le parfum amer lui plaisait. N'y a-t-il pas une Vénus mâchant des roses, du Schiavone ? Quel gracieux pendant un artiste moderne eût pu faire au tableau du vieux Vénitien en représentant Alicia mordillant des fleurs d'oranger ! Elle pensait à M. d'Aspremont et se demandait si vraiment elle vivrait assez pour être sa femme ; non qu'elle ajoutât foi à l'influence de la jettature, mais elle se sentait envahie malgré elle de pressentiments funèbres : la nuit même, elle avait fait un rêve dont l'impression ne s'était pas dissipée au réveil.
     Dans son rêve, elle était couchée, mais éveillée, et dirigeait ses yeux vers la porte de sa chambre, pressentant que quelqu.un allait apparaître. Après deux ou trois minutes d'attente anxieuse, elle avait vu se dessiner sur le fond sombre qu'encadrait le chambranle de la porte une forme svelte et blanche, qui, d'abord transparente et laissant, comme un léger brouillard, apercevoir les objets à travers elle, avait pris plus de consistance en avançant vers le lit. L'ombre était vêtue d'une robe de mousseline dont les plis traînaient à terre ; de longues spirales de cheveux noirs, à moitié détordues, pleuraient le long de son visage pâle, marqué de deux petites taches roses aux pommettes ; la chair du col et de la poitrine était si blanche qu'elle se confondait avec la robe, et qu'on n'eût pu dire où finissait la peau et où commençait l'étoffe ; un imperceptible jaseron de Venise cerclait le col mince d'une étroite ligne d'or ; la main fluette et veinée de bleu tenait une fleur – une rose-thé – dont les pétales se détachaient et tombaient à terre comme des larmes.
     Alicia ne connaissait pas sa mère, morte un an après lui avoir donné le jour ; mais bien souvent elle s'était tenue en contemplation devant une miniature dont les couleurs presque évanouies, montrant le ton jaune d'ivoire, et pâles comme le souvenir des morts, faisaient songer au portrait d'une ombre plutôt qu'à celui d'une vivante, et elle comprit que cette femme qui entrait ainsi dans la chambre était Nancy Ward, sa mère. La robe blanche, le jaseron, la fleur à la main, les cheveux noirs, les joues marbrées de rose, rien n'y manquait, c'était bien la miniature agrandie, développée, se mouvant avec toute la réalité du rêve.
     Une tendresse mêlée de terreur faisait palpiter le sein d'Alicia. Elle voulait tendre ses bras à l'ombre, mais ses bras, lourds comme du marbre, ne pouvaient se détacher de la couche sur laquelle ils reposaient. Elle essayait de parler, mais sa langue ne bégayait que des syllabes confuses.
     Nancy, après avoir posé la rose-thé sur le guéridon, s'agenouilla près du lit et mit sa tête contre la poitrine d'Alicia, écoutant le souffle des poumons, comptant les battements du cœur ; la joue froide de l'ombre causait à la jeune fille, épouvantée de cette auscultation silencieuse, la sensation d'un morceau de glace.
     L'apparition se releva, jeta un regard douloureux sur la jeune fille, et, comptant les feuilles de la rose dont quelques pétales encore s'étaient séparés, elle dit : .il n'y en a plus qu'une..
     Puis le sommeil avait interposé sa gaze noire entre l'ombre et la dormeuse, et tout s'était confondu dans la nuit.
     L'âme de sa mère venait-elle l'avertir et la chercher ? Que signifiait cette phrase mystérieuse tombée de la bouche de l'ombre : .Il n'y en a plus qu'une ?. Cette pâle rose effeuillée était-elle le symbole de sa vie ? Ce rêve étrange avec ses terreurs gracieuses et son charme effrayant, ce spectre charmant drapé de mousseline et comptant des pétales de fleurs préoccupaient l'imagination de la jeune fille, un nuage de mélancolie flottait sur son beau front, et d'indéfinissables pressentiments l'effleuraient de leurs ailes noires. Cette branche d'oranger qui secouait sur elle ses fleurs n'avait-elle pas aussi un sens funèbre ? Les petites étoiles virginales ne devaient donc pas s'épanouir sous son voile de mariée ? Attristée et pensive, Alicia retira de ses lèvres la fleur qu'elle mordait ; la fleur était jaune et flétrie déjà...
     L'heure de la visite de M. d'Aspremont approchait. Miss Ward fit un effort sur elle-même, rasséréna son visage, tourna du doigt les boucles de ses cheveux, rajusta les plis froissés de son écharpe de gaze, et repris en main son livre pour se donner une contenance.
     Paul entra, et miss Ward le reçut d'un air enjoué, ne voulant pas qu'il s'alarmât de la trouver couchée, car il n'eût pas manqué de se croire la cause de sa maladie. La scène qu'il venait d'avoir avec le comte Altavilla donnait à Paul une physionomie irritée et farouche qui fit faire à Vicè le signe conjurateur, mais le sourire affectueux d'Alicia eut bientôt dissipé le nuage.
     .Vous n'êtes pas malade sérieusement, je l'espère, dit-il à miss Ward en s'asseyant près d'elle.
     – Oh ! ce n'est rien, un peu de fatigue seulement : il a fait sirocco hier, et ce vent d'Afrique m.accable ; mais vous verrez comme je me porterai bien dans notre cottage du Lincolnshire ! Maintenant que je suis forte, nous ramerons chacun notre tour sur l'étang !.
     En disant ces mots, elle ne put comprimer tout à fait une petite toux convulsive. M. d'Aspremont pâlit et détourna les yeux.
     Le silence régna quelques minutes dans la chambre.
     .Paul, je ne vous ai jamais rien donné, reprit Alicia en ôtant de son doigt déjà maigri une bague d'or toute simple ; prenez cet anneau, et portez-le en souvenir de moi ; vous pourrez peut-être le mettre, car vous avez une main de femme ; adieu ! je me sens lasse et je voudrais essayer de dormir ; venez me voir demain..
     Paul se retira navré ; les efforts d'Alicia pour cacher sa souffrance avaient été inutiles ; il aimait éperdument miss Ward, et il la tuait ! cette bague qu'elle venait de lui donner, n'était-ce pas un anneau de fiançailles pour l'autre vie ? Il errait sur le rivage à demi fou, rêvant de fuir, de s'aller jeter dans un couvent de trappistes et d'y attendre la mort assis sur son cercueil, sans jamais relever le capuchon de son froc. Il se trouvait ingrat et lâche de ne pas sacrifier son amour et d'abuser ainsi de l'héroïsme d'Alicia : car elle n'ignorait rien, elle savait qu'il n'était qu'un jettatore, comme l'affirmait le comte Altavilla, et, prise d'une angélique pitié, elle ne le repoussait pas ! .Oui, se disait-il, ce Napolitain, ce beau comte qu'elle dédaigne, est véritablement amoureux. Sa passion fait honte à la mienne : pour sauver Alicia, il n'a pas craint de m'attaquer, de me provoquer, moi, un jettatore, c'est-à– dire, dans ses idées, un être aussi redoutable qu'un démon.
     Tout en me parlant, il jouait avec ses amulettes, et le regard de ce duelliste célèbre qui a couché trois hommes sur le carreau, se baissait devant le mien !.
     Rentré à l'hôtel de Rome, Paul écrivit quelques lettres, fit un testament par lequel il laissait à miss Alicia Ward tout ce qu'il possédait, sauf un legs pour Paddy, et prit les dispositions indispensables à un galant homme qui doit avoir un duel à mort le lendemain.
     Il ouvrit les boîtes de palissandre où ses armes étaient renfermées dans les compartiments garnis de serge verte, remua épées, pistolets, couteaux de chasse, et trouva enfin deux stylets corses parfaitement pareils qu'il avait achetés pour en faire don à des amis.
     C'étaient deux lames de pur acier, épaisses près du manche, tranchantes des deux côtés vers la pointe, damasquinées, curieusement terribles et montées avec soin. Paul choisit aussi trois foulards et fit du tout un paquet.
     Puis il prévint Scazziga de se tenir prêt de grand matin pour une excursion dans la campagne.
     .Oh ! dit-il, en se jetant tout habillé sur son lit, Dieu fasse que ce combat me soit fatal ! Si j'avais le bonheur d'être tué, Alicia vivrait !.
     XIII
     Pompéi, la ville morte, ne s'éveille pas le matin comme les cités vivantes, et quoiqu'elle ait rejeté à demi le drap de cendre qui la couvrait depuis tant de siècles, même quand la nuit s'efface, elle reste endormie sur sa couche funèbre.
     Les touristes de toutes nations qui la visitent pendant le jour sont à cette heure encore étendus dans leur lit, tout moulus des fatigues de leurs excursions, et l'aurore, en se levant sur les décombres de la ville-momie, n'y éclaire pas un seul visage humain. Les lézards seuls, en frétillant de la queue, rampent le long des murs, filent sur les mosaïques disjointes, sans s'inquiéter du cave canem inscrit au seuil des maisons désertes, et saluent joyeusement les premiers rayons du soleil. Ce sont les habitants qui ont succédé aux citoyens antiques, et il semble que Pompéi n'ait été exhumée que pour eux.
     C'est un spectacle étrange de voir à la lueur azurée et rose du matin ce cadavre de ville saisie au milieu de ses plaisirs, de ses travaux et de sa civilisation, et qui n'a pas subi la dissolution lente des ruines ordinaires ; on croit involontairement que les propriétaires de ces maisons conservées dans leurs moindres détails vont sortir de leurs demeures avec leurs habits grecs ou romains ; les chars, dont on aperçoit les ornières sur les dalles, se remettre à rouler ; les buveurs à entrer dans ces thermopoles où la marque des tasses est encore empreinte sur le marbre du comptoir. On marche comme dans un rêve au milieu du passé ; on lit en lettres rouges, à l'angle des rues, l'affiche du spectacle du jour ! Seulement le jour est passé depuis plus de dix-sept siècles. Aux clartés naissantes de l'aube, les danseuses peintes sur les murs semblent agiter leurs crotales, et du bout de leur pied blanc soulever comme dans une écume rose le bord de leur draperie, croyant sans doute que les lampadaires se rallument pour les orgies du triclinium ; les Vénus, les Satyres, les figures héroïques ou grotesques, animées d'un rayon, essaient de remplacer les habitants disparus, et de faire à la cité morte une population peinte. Les ombres colorées tremblent le long des parois, et l'esprit peut quelques minutes se prêter à l'illusion d'une fantasmagorie antique. Mais ce jour-là, au grand effroi des lézards, la sérénité matinale de Pompéi fut troublée par un visiteur étrange : une voiture s'arrêta à l'entrée de la voie des Tombeaux ; Paul en descendit et se dirigea à pied vers le lieu du rendez-vous.
     Il était en avance, et, bien qu'il dût être préoccupé d'autre chose que d'archéologie, il ne pouvait s'empêcher, tout en marchant, de remarquer mille petits détails qu'il n'eût peut-être pas aperçus dans une situation habituelle.
     Les sens que ne surveille plus l'âme, et qui s'exercent alors pour leur compte, ont quelquefois une lucidité singulière.
     Des condamnés à mort, en allant au supplice, distinguent une petite fleur entre les fentes du pavé, un numéro au bouton d'un uniforme, une faute d'orthographe sur une enseigne, ou toute autre circonstance puérile qui prend pour eux une importance énorme. M. d'Aspremont passa devant la villa de Diomèdes, le sépulcre de Mammia, les hémicycles funéraires, la porte antique de la cité, les maisons et les boutiques qui bordent la voie Consulaire, presque sans y jeter les yeux, et pourtant des images colorées et vives de ces monuments arrivaient à son cerveau avec une netteté parfaite ; il voyait tout, et les colonnes cannelées enduites à mi-hauteur de stuc rouge ou jaune, et les peintures à fresque, et les inscriptions tracées sur les murailles ; une annonce de location à la rubrique s'était même écrite si profondément dans sa mémoire, que ses lèvres en répétaient machinalement les mots latins sans y attacher aucune espèce de sens.
     Était-ce donc la pensée du combat qui absorbait Paul à ce point ? Nullement, il n'y songeait même pas ; son esprit était ailleurs dans le parloir de Richmond. Il tendait au commodore sa lettre de recommandation, et miss Ward le regardait à la dérobée ; elle avait une robe blanche, et des fleurs de jasmin étoilaient ses cheveux. Qu'elle était jeune, belle et vivace... alors ! Les bains antiques sont au bout de la voie Consulaire, près de la rue de la Fortune ; M. d'Aspremont n'eut pas de peine à les trouver. Il entra dans la salle voûtée qu'entoure une rangée de niches formées par des atlas de terre cuite, supportant une architrave ornée d'enfants et de feuillages.
     Les revêtements de marbre, les mosaïques, les trépieds de bronze ont disparu. Il ne reste plus de l'ancienne splendeur que les atlas d'argile et des murailles nues comme celles d'un tombeau ; un jour vague provenant d'une petite fenêtre ronde qui découpe en disque le bleu du ciel, glisse en tremblant sur les dalles rompues du pavé.
     C'était là que les femmes de Pompéi venaient, après le bain, sécher leurs beaux corps humides, rajuster leurs coiffures, reprendre leurs tuniques et se sourire dans le cuivre bruni des miroirs.
     Une scène d'un genre bien différent allait s'y passer, et le sang devait couler sur le sol où ruisselaient jadis les parfums.
     Quelques instants après, le comte Altavilla parut : il tenait à la main une boîte à pistolets, et sous le bras deux épées, car il ne pouvait croire que les conditions proposées par M. Paul d'Aspremont fussent sérieuses ; il n'y avait vu qu'une raillerie méphistophélique, un sarcasme infernal. .Pourquoi faire ces pistolets et ces épées, comte dit Paul en voyant cette panoplie ; n'étions-nous pas convenus d'un autre mode de combat ? – Sans doute ; mais je pensais que vous changeriez peut– être d'avis ; on ne s'est jamais battu de cette façon.
     – Notre adresse fût-elle égale, ma position me donne sur vous trop d'avantages, répondit Paul avec un sourire amer ; je n.en veux pas abuser. Voilà des stylets que j'ai apportés ; examinez-les ; ils sont parfaitement pareils ; voici des foulards pour nous bander les yeux. Voyez, ils sont épais, et mon regard n'en pourra percer le tissu.. Le comte Altavilla fit un signe d'acquiescement.
     .Nous n'avons pas de témoins, dit Paul, et l'un de nous ne doit pas sortir vivant de cette cave. Écrivons chacun un billet attestant la loyauté du combat ; le vainqueur le placera sur la poitrine du mort.
     – Bonne précaution !. répondit avec un sourire le Napolitain en traçant quelques lignes sur une feuille du carnet de Paul qui remplit à son tour la même formalité.
     Cela fait, les adversaires mirent bas leurs habits, se bandèrent les yeux, s'armèrent de leurs stylets, et saisirent chacun par une extrémité le mouchoir, trait d'union terrible entre leurs haines.
     – Etes-vous prêt ? dit M. d'Aspremont au comte Altavilla.
     – Oui., répondit le Napolitain d'une voix parfaitement calme.
     Don Felipe Altavilla était d'une bravoure éprouvée, il ne redoutait au monde que la jettature, et ce combat aveugle, qui eût fait frissonner tout autre d'épouvante, ne lui causait pas le moindre trouble ; il ne faisait ainsi que jouer sa vie à pile ou face, et n'avait pas le désagrément de voir l.œil fauve de son adversaire darder sur lui son regard jaune.
     Les deux combattants brandirent leurs couteaux, et le mouchoir qui les reliait l'un à l'autre dans ces épaisses ténèbres se tendit fortement. Par un mouvement instinctif, Paul et le comte avaient rejeté leur torse en arrière, seule parade possible dans cet étrange duel ; leurs bras retombèrent sans avoir atteint autre chose que le vide.
     Cette lutte obscure où chacun pressentait la mort sans la voir venir, avait un caractère horrible. Farouches et silencieux, les deux adversaires reculaient, tournaient sautaient, se heurtaient, quelquefois, manquant ou dépassant le but ; on n'entendait que le trépignement de leurs pieds et le souffle haletant de leurs poitrines.
     Une fois Altavilla sentit la pointe de son stylet rencontrer quelque chose ; il s'arrêta croyant avoir tué son rival, et attendit la chute du corps il n'avait frappé que la muraille ! .Pardieu ! je croyais bien vous avoir percé de part en part, dit-il en se remettant en garde.
     – Ne parlez pas, dit Paul, votre voix me guide..
     Et le combat recommença.
     Tout à coup les deux adversaires se sentirent détachés.
     Un coup du stylet de Paul avait tranché le foulard.
     .Trêve ! cria le Napolitain ; nous ne nous tenons plus, le mouchoir est coupé.
     – Qu'importe ! continuons., dit Paul.
     Un silence morne s'établit. En loyaux ennemis, ni M.
     d'Aspremont ni le comte ne voulaient profiter des indications données par leur échange de paroles. Ils firent quelques pas pour se dérouter, et se remirent à se chercher dans l'ombre.
     Le pied de M. d'Aspremont déplaça une petite pierre ; ce léger choc révéla au Napolitain, agitant son couteau au hasard, dans quel sens il devait marcher. Se ramassant sur ses jarrets pour avoir plus d'élan, Altavilla s'élança d'un bond de tigre et rencontra le stylet de M. d'Aspremont.
     Paul toucha la pointe de son arme et la sentit mouillée...
     des pas incertains résonnèrent lourdement sur les dalles ; un soupir oppressé se fit entendre et un corps tomba tout d'une pièce à terre.
     Pénétré d'horreur, Paul abattit le bandeau qui lui couvrait les yeux, et il vit le comte Altavilla pâle, immobile, étendu sur le dos et la chemise tachée à l'endroit du cœur d'une large plaque rouge.
     Le beau Napolitain était mort ! M. d'Aspremont mit sur la poitrine d'Altavilla le billet qui attestait la loyauté du duel, et sortit des bains antiques plus pâle au grand jour qu'au clair de lune le criminel que Prud'hon fait poursuivre par les Errinyes vengeresses.
     XIV
     Vers deux heures de l'après-midi, une bande de touristes anglais, guidée par un cicerone, visitait les ruines de Pompéi ; la tribu insulaire, composée du père, de la mère, de trois grandes filles, de deux petits garçons et d'un cousin, avait déjà parcouru d'un œil glauque et froid, où se lisait ce profond ennui qui caractérise la race britannique, l'amphithéâtre, le théâtre de tragédie et de chant, si curieusement juxtaposés ; le quartier militaire, crayonné de caricatures par l'oisiveté du corps de garde ; le Forum, surpris au milieu d'une réparation, la basilique, les temples de Vénus et de Jupiter, le Panthéon et les boutiques qui les bordent. Tous suivaient en silence dans leur Murray les explications bavardes du cicerone et jetaient à peine un regard sur les colonnes, les fragments de statues, les mosaïques, les fresques et les inscriptions.
     Ils arrivèrent enfin aux bains antiques, découverts en 1824, comme le guide le leur faisait remarquer. .Ici étaient les étuves, là le four à chauffer l'eau, plus loin la salle à température modérée. ; ces détails donnés en patois napolitain mélangé de quelques désinences anglaises paraissaient intéresser médiocrement les visiteurs, qui déjà opéraient une volte-face pour se.retirer, lorsque miss Ethelwina, l'aînée des demoiselles, jeune personne aux cheveux blonds filasse, et à la peau truitée de taches de rousseur, fit deux pas en arrière, d'un air moitié choqué, moitié effrayé, et s'écria : .Un homme ! – Ce sera sans doute quelque ouvrier des fouilles à qui l'endroit aura paru propice pour faire la sieste ; il y a sous cette voûte de la fraîcheur et de l'ombre : n'ayez aucune crainte, mademoiselle, dit le guide en poussant du pied le corps étendu à terre. Holà ! réveille-toi, fainéant, et laisse passer Leurs Seigneuries..
     Le prétendu dormeur ne bougea pas.
     .Ce n'est pas un homme endormi, c'est un mort., dit un des jeunes garçons, qui, vu sa petite taille, démêlait mieux dans l'ombre l'aspect du cadavre.
     Le cicerone se baissa sur le corps et se releva brusquement, les traits bouleversés.
     .Un homme assassiné ! s'écria-t-il.
     – Oh ! c'est vraiment désagréable de se trouver en présence de tels objets ; écartez-vous, Ethelwina, Kitty, Bess, dit mistress Bracebridge, il ne convient pas à de jeunes personnes bien élevées de regarder un spectacle si impropre. Il n'y a donc pas de police dans ce pays-ci ! Le coroner aurait dû relever le corps.
     – Un papier ! fit laconiquement le cousin, roide, long et embarrassé de sa personne comme le laird de Dumbidike de La Prison dÉdimbourg.
     – En effet, dit le guide en prenant le billet placé sur la poitrine d'Altavilla, un papier avec quelques lignes d'écriture.
     – Lisez., dirent en chœur les insulaires, dont la curiosité était surexcitée.
     .Qu'on ne recherche ni n'inquiète personne pour ma mort. Si l'on trouve ce billet sur ma blessure, j'aurai succombé dans un duel loyal. .Signé FELIPE, Comte D'ALTAVILLA..
     .C'était un homme comme il faut ; quel dommage ! soupire mistress Bracebridge, que la qualité de comte du mort impressionnait.
     – Et un joli garçon, murmura tout bas Ethelwina, la demoiselle aux taches de rousseur.
     – Tu ne te plaindras plus, dit Bess à Kitty, du manque d'imprévu dans les voyages : nous n'avons pas, il est vrai, été arrêtés par des brigands sur la route de Terracine à Fondi ; mais un jeune seigneur percé d'un coup de stylet dans les ruines de Pompéi, voilà une aventure. Il y a sans doute là-dessous une rivalité d'amour ; au moins nous aurons quelque chose d'italien, de pittoresque et de romantique à raconter à nos amies. Je ferai de la scène un dessin sur mon album, et tu joindras au croquis des stances mystérieuses dans le goût de Byron.
     – C'est égal, fit le guide, le coup est bien donné, de bas en haut, dans toutes les règles ; il n'y a rien à dire..
     Telle fut l'oraison funèbre du comte Altavilla.
     Quelques ouvriers, prévenus par le cicerone, allèrent chercher la justice, et le corps du pauvre Altavilla fut reporté à son château, près de Salerne.
     Quant à M. d'Aspremont, il avait regagné sa voiture, les yeux ouverts comme un somnambule et ne voyant rien.
     On eût dit une statue qui marchait. Quoiqu'il eût éprouvé à la vue du cadavre cette horreur religieuse, qu'inspire la mort, il ne se sentait pas coupable, et le remords n'entrait pour rien dans son désespoir. Provoqué de manière à ne pouvoir refuser, il n'avait accepté ce duel qu'avec l'espérance d'y laisser une vie désormais odieuse. Doué d'un regard funeste, il avait voulu un combat aveugle pour que la fatalité seule fût responsable. Sa main même n'avait pas frappé ; son ennemi s'était enferré ! Il plaignait le comte Altavilla comme s'il eût été étranger à sa mort.
     .C'est mon stylet qui l'a tué, se disait-il, mais si je l'avais regardé dans un bal, un lustre se fût détaché du plafond et lui eût fendu la tête. Je suis innocent comme la foudre, comme l'avalanche, comme le mancenillier, comme toutes les forces destructives et inconscientes.
     Jamais ma volonté ne fut malfaisante, mon cœur n'est qu'amour et bienveillance, mais je sais que je suis nuisible. Le tonnerre ne sait pas qu'il tue ; moi, homme, créature intelligente, n'ai-je pas un devoir sévère à remplir vis-à-vis de moi-même ? je dois me citer à mon propre tribunal et m'interroger. Puis-je rester sur cette terre où je ne cause que des malheurs ? Dieu me damnerait-il si je me tuais par amour pour mes semblables ? Question terrible et profonde que je n'ose résoudre ; il me semble que, dans la position où je suis, la mort volontaire est excusable. Mais si je me trompais ? Pendant l'éternité, je serais privé de la vue d'Alicia, qu'alors je pourrais regarder sans lui nuire, car les yeux de l'âme n'ont pas le fascino. C'est une chance que je ne veux pas courir..
     Une idée subite traversa le cerveau du malheureux jettatore et interrompit son monologue intérieur. Ses traits se détendirent ; la sérénité immuable qui suit les grandes résolutions dérida son front pâle : il avait pris un parti suprême.
     .Soyez condamnés, mes yeux, puisque vous êtes meurtriers ; mais, avant de vous fermer pour toujours, saturez-vous de lumière, contemplez le soleil, le ciel bleu, la mer immense, les chaînes azurées des montagnes, les arbres verdoyants, les horizons indéfinis, les colonnades des palais, la cabane du pêcheur, les îles lointaines du golfe, la voile blanche rasant l'abîme, le Vésuve, avec son aigrette de fumée ; regardez, pour vous en souvenir, tous ces aspects charmants que vous ne verrez plus ; étudiez chaque forme et chaque couleur, donnez-vous une dernière fête. Pour aujourd'hui, funestes ou non, vous pouvez vous arrêter sur tout ; enivrez-vous du splendide spectacle de la création ! Allez, voyez, promenez-vous. Le rideau va tomber entre vous et le décor de l'univers !. La voiture, en ce moment, longeait le rivage ; la baie radieuse étincelait, le ciel semblait taillé dans un seul saphir ; une splendeur de beauté revêtait toutes choses.
     Paul dit à Scazziga d'arrêter ; il descendit, s'assit sur une roche et regarda longtemps, longtemps, longtemps, comme s'il eût voulu accaparer l'infini. Ses yeux se noyaient dans l'espace et la lumière, se renversaient comme en extase, s.imprégnaient de lueurs, s'imbibaient de soleil ! La nuit qui allait suivre ne devait pas avoir d'aurore pour lui.
     S'arrachant à cette contemplation silencieuse, M.
     d'Aspremont remonta en voiture et se rendit chez miss Alicia Ward.
     Elle était, comme la veille, allongée sur son étroit canapé, dans la salle basse que nous avons déjà décrite.
     Paul se plaça en face d'elle, et cette fois ne tint pas ses yeux baissés vers la terre, ainsi qu'il le faisait depuis qu'il avait acquis la conscience de sa jettature. La beauté si parfaite d'Alicia se spiritualisait par la souffrance : la femme avait presque disparu pour faire place à l'ange : ses chairs étaient transparentes, éthérées, lumineuses ; on apercevait l'âme à travers comme une lueur dans une lampe d'albâtre. Ses yeux avaient l'infini du ciel et la scintillation de l'étoile ; à peine si la vie mettait sa signature rouge dans l'incarnat de ses lèvres.
     Un sourire divin illumina sa bouche, comme un rayon de soleil éclairant une rose, lorsqu'elle vit les regards de son fiancé l'envelopper d'une longue caresse. Elle crut que Paul avait enfin chassé ses funestes idées de jettature et lui revenait heureux et confiant comme aux premiers jours, et elle tendit à M. d'Aspremont, qui la garda, sa petite main pâle et fluette. .Je ne vous fais donc plus peur ? dit-elle avec une douce moquerie à Paul qui tenait toujours les yeux fixés sur elle.
     – Oh ! laissez-moi vous regarder, répondit M.
     d'Aspremont d'un ton de voix singulier en s'agenouillant près du canapé ; laissez-moi m'enivrer de cette beauté ineffable !. et il contemplait avidement les cheveux lustrés et noirs d'Alicia, son beau front pur comme un marbre grec, ses yeux d.un bleu noir comme l'azur d'une belle nuit, son nez d'une coupe si fine, sa bouche dont un sourire languissant montrait à demi les perles, son col de cygne onduleux et flexible, et semblait noter chaque trait, chaque détail, chaque perfection comme un peintre qui voudrait faire un portrait de mémoire ; il se rassasiait de l'aspect adoré, il se faisait une provision de souvenirs, arrêtant les profils, repassant les contours.
     Sous ce regard ardent, Alicia, fascinée et charmée, éprouvait une sensation voluptueusement douloureuse, agréablement mortelle ; sa vie s'exaltait et s'évanouissait ; elle rougissait et pâlissait, devenait froide, puis brûlante.
     Une minute de plus, et l'âme l'eût quittée.
     Elle mit sa main sur les yeux de Paul, mais les regards du jeune homme traversaient comme une flamme les doigts transparents et frêles d'Alicia.
     .Maintenant mes yeux peuvent s'éteindre, je la verrai toujours dans mon cœur., dit Paul en se relevant.
     Le soir, après avoir assisté au coucher du soleil, le dernier qu'il dût contempler, M. d'Aspremont, en rentrant à l'hôtel de Rome, se fit apporter un réchaud et du charbon.
     .Veut-il s'asphyxier ? dit en lui-même Virgilio Falsacappa en remettant à Paddy ce qu'il lui demandait de la part de son maître ; c'est ce qu'il pourrait faire de mieux, ce maudit jettatore !.
     Le fiancé d'Alicia ouvrit la fenêtre, contrairement à la conjecture de Falsacappa, alluma les charbons, y plongea la lame d'un poignard et attendit que le fer devînt rouge.
     La mince lame, parmi les braises incandescentes, arriva bientôt au rouge blanc ; Paul, comme pour prendre congé de lui-même, s'accouda sur la cheminée en face d'un grand miroir où se projetait la clarté d'un flambeau à plusieurs bougies ; il regarda cette espèce de spectre qui était lui, cette enveloppe de sa pensée qu'il ne devait plus apercevoir, avec une curiosité mélancolique : .Adieu, fantôme pâle que je promène depuis tant d'années à travers la vie, forme manquée et sinistre où la beauté se mêle à l'horreur, argile scellée au front d'un cachet fatal, masque convulsé d'une âme douce et tendre ! tu vas disparaître à jamais pour moi : vivant, je te plonge dans les ténèbres éternelles, et bientôt je t'aurai oublié comme le rêve d'une nuit d'orage. Tu auras beau dire, misérable corps, à ma volonté inflexible : .Hubert, Hubert, mes pauvres yeux !. tu ne l'attendriras point. Allons, à l.œuvre, victime et bourreau !. Et il s'éloigna de la cheminée pour s'asseoir sur le bord de son lit. Il aviva de son souffle les charbons du réchaud posé sur un guéridon voisin, et saisit par le manche la lame d'où s'échappaient en pétillant de blanches étincelles.
     A ce moment suprême, quelle que fût sa résolution, M.
     d'Aspremont sentit comme une défaillance : une sueur froide baigna ses tempes ; mais il domina bien vite cette hésitation purement physique et approcha de ses yeux le fer brûlant.
     Une douleur aiguë, lancinante, intolérable, faillit lui arracher un cri ; il lui sembla que deux jets de plomb fondu lui pénétraient par les prunelles jusqu'au fond du crâne ; il laissa échapper le poignard, qui roula par terre et fit une marque brune sur le parquet.
     Une ombre épaisse, opaque, auprès de laquelle la nuit la plus sombre est un jour splendide, l'encapuchonnait de son voile noir ; il tourna la tête vers la cheminée sur laquelle devaient brûler encore les bougies ; il ne vit que des ténèbres denses, impénétrables, où ne tremblaient même pas ces vagues lueurs que les voyants perçoivent encore, les paupières fermées, lorsqu'ils sont en face d'une lumière. Le sacrifice était consommé ! .Maintenant, dit Paul, noble et charmante créature, je pourrai devenir ton mari sans être un assassin. Tu ne dépériras plus héroïquement sous mon regard funeste : tu reprendras ta belle santé ; hélas ! je ne t'apercevrai plus, mais ton image céleste rayonnera d'un éclat immortel dans mon souvenir ; je te verrai avec l.œil de l'âme, j'entendrai ta voix plus harmonieuse que la plus suave musique, je sentirai l'air déplacé par tes mouvements, je saisirai le frisson soyeux de ta robe, l'imperceptible craquement de ton brodequin, j'aspirerai le parfum léger qui émane de toi et te fait comme une atmosphère. Quelquefois tu laisseras ta main entre les miennes pour me convaincre de ta présence, tu daigneras guider ton pauvre aveugle lorsque son pied hésitera sur son chemin obscur ; tu lui liras les poètes, tu lui raconteras les tableaux et les statues. Par ta parole, tu lui rendras l'univers évanoui ; tu seras sa seule pensée, son seul rêve ; privé de la distraction des choses et de l'éblouissement de la lumière, son âme volera vers toi d'une aile infatigable ! .Je ne regrette rien, puisque tu es sauvée qu.ai-je perdu, en effet ? le spectacle monotone des saisons et des jours, la vue des décorations plus ou moins pittoresques où se déroulent les cent actes divers de la triste comédie humaine. La terre, le ciel, les eaux, les montagnes, les arbres, les fleurs : vaines apparences, redites fastidieuses, formes toujours les mêmes ! Quand on a l'amour, on possède le vrai soleil, la clarté qui ne s'éteint pas !.
     Ainsi parlait, dans son monologue intérieur, le malheureux Paul d'Aspremont, tout enfiévré d'une exaltation lyrique où se mêlait parfois le délire de la souffrance. Peu à peu ses douleurs s'apaisèrent ; il tomba dans ce sommeil noir, frère de la mort et consolateur comme elle.
     Le jour, en pénétrant dans la chambre, ne le réveilla pas.
     Midi et minuit devaient désormais, pour lui, avoir la même couleur ; mais les cloches tintant l'Angelus à joyeuses volées bourdonnaient vaguement à travers son sommeil, et, peu à peu devenant plus distinctes, le tirèrent de son assoupissement.
     Il souleva ses paupières, et, avant que son âme endormie encore se fût souvenue, il eut une sensation horrible. Ses yeux s'ouvraient sur le vide, sur le noir, sur le néant, comme si, enterré vivant, il se fût réveillé de léthargie dans un cercueil ; mais il se remit bien vite. N'en serait-il pas toujours ainsi ? ne devait-il point passer, chaque matin, des ténèbres du sommeil aux ténèbres de la veille ? Il chercha à tâtons le cordon de la sonnette. Paddy accourut. Comme il manifestait son étonnement de voir son maître se lever avec les mouvements incertains d'un aveugle : .J'ai commis l'imprudence de dormir la fenêtre ouverte, lui dit Paul, pour couper court à toute explication, et je crois que j'ai attrapé une goutte sereine, mais cela se passera ; conduis-moi à mon fauteuil et mets près de moi un verre d'eau fraîche..
     Paddy, qui avait une discrétion tout anglaise, ne fit aucune remarque, exécuta les ordres de son maître et se retira.
     Resté seul, Paul trempa son mouchoir dans l'eau froide, et le tint sur ses yeux pour amortir l'ardeur causée par la brûlure.
     Laissons M. d'Aspremont dans son immobilité douloureuse et occupons-nous un peu des autres personnages de notre histoire.
     La nouvelle de la mort étrange du comte Altavilla s'était promptement répandue dans Naples et servait de thème à mille conjectures plus extravagantes les unes que les autres. L'habileté du comte à l'escrime était célèbre ; Altavilla passait pour un des meilleurs tireurs de cette école napolitaine si redoutable sur le terrain ; il avait tué trois hommes et en avait blessé grièvement cinq ou six. Sa renommée était si bien établie en ce genre, qu'il ne se battait plus. Les duellistes les plus sur la hanche le saluaient poliment et, les eût-il regardés de travers, évitaient de lui marcher sur le pied. Si quelqu'un de ces rodomonts eût tué Altavilla, il n'eût pas manqué de se faire honneur d'une telle victoire. Restait la supposition d'un assassinat, qu'écartait le billet trouvé sur la poitrine du mort. On contesta d'abord l'authenticité de l'écriture ; mais la main du comte fut reconnue par des personnes qui avaient reçu de lui plus de cent lettres. La circonstance des yeux bandés, car le cadavre portait encore un foulard noué autour de la tête, semblait toujours inexplicable. On retrouva, outre le stylet planté dans la poitrine du comte, un second stylet échappé sans doute de sa main défaillante : mais si le combat avait eu lieu au couteau, pourquoi ces épées et ces pistolets qu'on reconnut pour avoir appartenu au comte, dont le cocher déclara qu'il avait amené son maître à Pompéi, avec ordre de s'en retourner si au bout d'une heure il ne reparaissait pas ? C'était à s'y perdre.
     Le bruit de cette mort arriva bientôt aux oreilles de Vicè, qui en instruisit sir Joshua Ward. Le commodore, à qui revint tout de suite en mémoire l'entretien mystérieux qu'Altavilla avait eu avec lui au sujet d'Alicia, entrevit confusément quelque tentative ténébreuse, quelque lutte horrible et désespérée où M. d'Aspremont devait se trouver mêlé volontairement ou involontairement. Quant à Vicè, elle n'hésitait pas à attribuer la mort du beau comte au vilain jettatore, et en cela sa haine la servait comme une seconde vue. Cependant M. d'Aspremont avait fait sa visite à miss Ward à l'heure accoutumée, et rien dans sa contenance ne trahissait l'émotion d'un drame terrible, il paraissait même plus calme qu'à l'ordinaire.
     Cette mort fut cachée à miss Ward, dont l'état devenait inquiétant, sans que le médecin anglais appelé par sir Joshua pût constater de maladie bien caractérisée : c'était comme une sorte d'évanouissement de la vie, de palpitation de l'âme battant des ailes pour prendre son vol, de suffocation d'oiseau sous la machine pneumatique, plutôt qu'un mal réel, possible à traiter par les moyens ordinaires. On eût dit un ange retenu sur terre et ayant la nostalgie du ciel ; la beauté d'Alicia était si suave, si délicate, si diaphane, si immatérielle, que la grossière atmosphère humaine ne devait plus être respirable pour elle ; on se la figurait planant dans la lumière d'or du Paradis, et le petit oreiller de dentelles qui soutenait sa tête rayonnait comme une auréole. Elle ressemblait, sur son lit, à cette mignonne Vierge de Schoorel, le plus fin joyau de la couronne de l'art gothique.
     M. d'Aspremont ne vint pas ce jour-là : pour cacher son sacrifice, il ne voulait pas paraître les paupières rougies, se réservant d'attribuer sa brusque cécité à une tout autre cause.
     Le lendemain, ne sentant plus de douleur, il monta dans sa calèche, guidé par son groom Paddy.
     La voiture s'arrêta comme d'habitude à la porte en claire-voie. L'aveugle volontaire la poussa, et, sondant le terrain du pied, s'engagea dans l'allée connue. Vicè n'était pas accourue selon sa coutume au bruit de la sonnette mise en mouvement par le ressort de la porte ; aucun de ces mille petits bruits joyeux qui sont comme la respiration d'une maison vivante ne parvenait à l'oreille attentive de Paul ; un silence morne, profond, effrayant, régnait dans l'habitation, que l'on eût pu croire abandonnée. Ce silence qui eût été sinistre, même pour un homme clairvoyant, devenait plus lugubre encore dans les ténèbres qui enveloppaient le nouvel aveugle.
     Les branches qu'il ne distinguait plus semblaient vouloir le retenir comme des bras suppliants et l'empêcher d'aller plus loin. Les lauriers lui barraient le passage ; les rosiers s'accrochaient à ses habits, les lianes le prenaient aux jambes, le jardin lui disait dans sa langue muette : .Malheureux ! que viens-tu faire ici ? Ne force pas les obstacles que je t'oppose, va-t'en !. Mais Paul n'écoutait pas et, tourmenté de pressentiments terribles, se roulait dans le feuillage, repoussait les masses de verdure, brisait les rameaux et avançait toujours du côté de la maison.
     Déchiré et meurtri par les branches irritées, il arriva enfin au bout de l'allée. Une bouffée d'air libre le frappa au visage, et il continua sa route les mains tendues en avant.
     Il rencontra le mur et trouva la porte en tâtonnant.
     Il entra ; nulle voix amicale ne lui donna la bienvenue.
     N'entendant aucun son qui pût le guider, il resta quelques minutes hésitant sur le seuil. Une senteur d'éther, une exhalaison d'aromates, une odeur de cire en combustion, tous les vagues parfums des chambres mortuaires saisirent l'odorat de l'aveugle pantelant d'épouvante ; une idée affreuse se présenta à son esprit, et il pénétra dans la chambre.
     Après quelques pas, il heurta quelque chose qui tomba avec grand bruit ; il se baissa et reconnut au toucher que c'était un chandelier de métal pareil aux flambeaux d'église et portant un long cierge.
     Eperdu, il poursuivit sa route à travers l'obscurité. Il lui sembla entendre une voix qui murmurait tout bas des prières ; il fit un pas encore, et ses mains rencontrèrent le bord d'un lit ; il se pencha, et ses doigts tremblants effleurèrent d'abord un corps immobile et droit sous une fine tunique, puis une couronne de roses et un visage pur et froid comme le marbre.
     C'était Alicia allongée sur sa couche funèbre. .Morte ! s'écria Paul avec un râle étranglé ! morte ! et c'est moi qui l'ai tuée !.
     Le commodore, glacé d'horreur, avait vu ce fantôme aux yeux éteints entrer en chancelant, errer au hasard et se heurter au lit de mort de sa nièce : il avait tout compris. La grandeur de ce sacrifice inutile fit jaillir deux larmes des yeux rougis du vieillard, qui croyait bien ne plus pouvoir pleurer.
     Paul se précipita à genoux près du lit et couvrit de baisers la main glacée d'Alicia ; les sanglots secouaient son corps par saccades convulsives. Sa douleur attendrit même la féroce Vicè, qui se tenait silencieuse et sombre contre la muraille, veillant le dernier sommeil de sa maîtresse.
     Quand ces adieux muets furent terminés, M.
     d'Aspremont se releva et se dirigea vers la porte, roide, tout d'une pièce, comme un automate mû par des ressorts, ses yeux ouverts et fixes, aux prunelles atones, avaient une expression surnaturelle : quoique aveugles, on aurait dit qu'ils voyaient. Il traversa le jardin d'un pas lourd comme celui des apparitions de marbre, sortit dans la campagne et marcha devant lui dérangeant les pierres du pied, trébuchant quelquefois, prêtant l'oreille comme pour saisir un bruit dans le lointain, mais avançant toujours.
     La grande voix de la mer résonnait de plus en plus distincte ; les vagues, soulevées par un vent d'orage, se brisaient sur la rive avec des sanglots immenses, expression de douleurs inconnues, et gonflaient, sous les plis de l'écume, leurs poitrines désespérées ; des millions de larmes amères ruisselaient sur les roches, et les goélands inquiets poussaient des cris plaintifs.
     Paul arriva bientôt au bord d'une roche qui surplombait.
     Le fracas des flots, la pluie salée que la rafale arrachait aux vagues et lui jetait au visage auraient dû l'avertir du danger ; il n'en tint aucun compte ; un sourire étrange crispa ses lèvres pâles, et il continua sa marche sinistre, quoique sentant le vide sous son pied suspendu, il tomba ; une vague monstrueuse le saisit, le tordit quelques instants dans sa volute et l'engloutit.
     La tempête éclata alors avec furie : les lames assaillirent la plage en files pressées, comme des guerriers montant à l'assaut, et lançant à cinquante pieds en l'air des fumées d'écume ; les nuages noirs se lézardèrent comme des murailles d'enfer, laissant apercevoir par leurs fissures l'ardente fournaise des éclairs ; des lueurs sulfureuses, aveuglantes, illuminèrent l'étendue ; le sommet du Vésuve rougit, et un panache de vapeur sombre, que le vent rabattait, ondula au front du volcan. Les barques amarrées se choquèrent avec des bruits lugubres, et les cordages trop tendus se plaignirent douloureusement. Bientôt la pluie tomba en faisant siffler ses hachures comme des flèches, on eût dit que le chaos voulait reprendre la nature et en confondre de nouveau les éléments.
     Le corps de M. Paul d'Aspremont ne fut jamais retrouvé, quelques recherches que fit faire le commodore.
     Un cercueil de bois d'ébène à fermoirs et à poignées d'argent, doublé de satin capitonné, et tel enfin que celui dont miss Clarisse Harlowe recommande les détails avec une grâce si touchante à monsieur le menuisier, fut embarqué à bord d'un yacht par les soins du commodore, et placé dans la sépulture de famille du cottage du Lincolnshire. Il contenait la dépouille terrestre d'Alicia Ward, belle jusque dans la mort.
     Quant au commodore, un changement remarquable s'est opéré dans sa personne. Son glorieux embonpoint a disparu. il ne met plus de rhum dans son thé, mange du bout des dents, dit à peine deux paroles en un jour, le contraste de ses favoris blancs et de sa face cramoisie n'existe plus, le commodore est devenu pâle !